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Une presse faite par ses lectrices, fiction éditoriale ?

Les cas d’Intimité et de Confidences (1946-1955)
Mélodie Simard-Houde

Résumés

La presse sentimentale française naît en 1938 avec l’hebdomadaire Confidences, créé par Paul Winkler pour Hachette, et connaît rapidement un immense succès populaire. Chaque numéro propose un mélange de courrier de lectrices, de conseils de vie, de rubriques féminines et, surtout, de plusieurs « histoires vraies » sentimentales qui en constituent le principal attrait. Ces récits courts, présentés comme des témoignages authentiques, mettent en scène des personnes ordinaires racontant à la première personne une expérience sentimentale ou familiale problématique dont elles tirent une leçon morale destinée à guider le lectorat (Giet, 1997). La formule est ensuite reprise par d’autres publications. La place centrale accordée aux histoires vraies (ou aux vraies confessions) ainsi que la quasi-invisibilité de l’équipe éditoriale donnent l’impression que ces magazines sont principalement constitués de contenus fournis par leurs lectrices — témoignages, conseils ménagers, courrier ou récits de vie. Cette apparence de spontanéité et de participation mérite toutefois d’être examinée de plus près afin de mieux comprendre le rôle réel joué par les instances éditoriales dans la production de ces contenus et la construction éditoriale du « vrai ».

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Texte intégral

La naissance de la presse sentimentale en France

1La presse sentimentale française, ou « presse du cœur », comme ses détracteurs l’ont surnommée (Giet, 1997, p. 20), est née en 1938 avec l’hebdomadaire Confidences, fondé et dirigé par Paul Winkler, à la demande de la Librairie Hachette. Confidences connaît dès ses premières années un grand succès populaire, atteignant un tirage de 550 000 exemplaires après huit mois (Delporte, Blandin et Robinet, 2016) et de « 1 million d’exemplaires dès 1939 » (Bonvoisin et Maignien, 1986, p. 20).

  • 1 Dans le présent article, j’emploie tantôt l’écriture inclusive (lecteur·rice·s), tantôt le féminin (...)

2Interrompue en 1940 par la guerre, sa parution reprend le 10 octobre 1947 sous la houlette de Paul Winkler et de la société Édi-Monde, derrière laquelle se trouve toujours Hachette. La formule reste fidèle à ce qui a fait le succès d’avant-guerre. Un numéro typique de Confidences comprend un courrier de lectrices, axé sur les conseils en matière de vie sentimentale, mais abordant aussi des questions de beauté et de santé et répondant à des demandes de renseignements divers ; un « Problème humain » soi-disant confié par un lecteur et rédigé sous la forme d’un court témoignage auquel le lectorat est invité à répondre ; une chronique prodiguant des conseils pour « Vivre et réussir » ; diverses rubriques de beauté et de vie domestique ; un horoscope ; un test psychologique. À ces rubriques s’ajoutent de courts récits récoltés et publiés dans le cadre de concours basés sur des appels à contributions de lecteur·rice·s1 ainsi que plusieurs récits plus longs, c’est-à-dire un roman-feuilleton et, surtout — pièce maîtresse de l’hebdomadaire —, de trois à cinq « histoires vraies » sentimentales.

  • 2 Ce que précise une note insérée, généralement, au bas de la première histoire de chaque numéro, et (...)
  • 3 Lancé en 1947 par Cino Del Duca, Nous Deux est toutefois davantage axé sur le roman dessiné que sur (...)

3Formant chacune un récit complet de deux à quatre pages, ces histoires vraies, comme leur nom le signale, sont données pour des témoignages véridiques dans lesquels des individus ordinaires, dont les noms ont été modifiés2, racontent, à la première personne, une tranche de vie. Comme l’indique l’analyse que Sylvette Giet (op. cit.) a faite du magazine concurrent Nous Deux3, les histoires vraies sont des récits axés sur des questions « éthiques » : elles exposent des situations sentimentales et familiales problématiques, dont la narratrice ou le narrateur tire une leçon, susceptible de fournir un exemple ou un contre-exemple de conduite au lectorat.

  • 4 Henri Boulangé est administrateur-gérant de Véronique et Andrée Thomas, rédactrice en chef. Parmi l (...)

4À la suite de Confidences, beaucoup d’autres périodiques créés à la fin des années 1940 font des « histoires vraies », des « histoires vécues » et des « vraies confessions » — dénominations qui désignent le même type de récit — l’essentiel de leur contenu. Mentionnons notamment les magazines Rêves, du groupe Nuit & Jour, et Intimité, des Éditions Mondiales. Ce dernier est le principal concurrent de Confidences en termes de durée de vie, de parenté de formule, de prix et de tirage ; son tirage « oscille entre 500 000 et 600 000 exemplaires » (Antonutti, 2012, p. 101) entre 1947 et la fin des années 1950. Intimité naît en 1947 de la fusion avec Véronique, « l’hebdomadaire de la femme » lancé en octobre 1945. Véronique devient Intimité-Véronique le 17 juillet 1947, puis simplement Intimité à partir du début de l’année 1948. Alors que Véronique est un magazine féminin plus généraliste, qui comporte des rubriques pratiques, de l’information culturelle (par exemple sur le cinéma) et des nouvelles de fiction, autant de contenus signés par les membres d’une équipe de rédaction dont les noms sont bien visibles4, Intimité-Véronique, dès son premier numéro, imite la formule du Confidences d’avant-guerre et publie des « vraies confessions », comme son nouveau slogan l’indique. Initialement, ces confessions sont dites « recueillies » par les membres de la rédaction, une mention qui n’apparaît cependant plus au-delà du numéro fondateur, tout comme les noms des membres de la rédaction s’effacent des pages du périodique au fil des semaines.

Interroger la construction éditoriale du « vrai »

  • 5 Voir la note 1.
  • 6 « Papotages des èvettes », Ève, 7 mars 1947, [n. p.] [p. 19].
  • 7 Ève est un magazine féminin plus ancien, mais qui prend part à la vogue des histoires vécues en ins (...)

5Les « vraies confessions » d’Intimité ne portent pas de signature d’auteur et se présentent, comme dans Confidences, sous la forme de témoignages à la première personne. Ces deux hebdomadaires illustrent ainsi la fabrique sérielle d’un nouveau type de récit sentimental qui, tout en reprenant des topoï romanesques (comme la survenue d’un obstacle devant être surmonté pour permettre la réunion du couple), présente une scénographie et un cadrage pragmatique distincts de ceux du roman sentimental. À la voix d’un narrateur omniscient — forme narrative la plus fréquente du roman sentimental d’alors (Constans, 1999) — se substitue celle d’une personne ordinaire, qui relate et soupèse ses propres actions. L’« énonciation éditoriale » (Souchier, 1998) des magazines, c’est-à-dire la voix collective de la rédaction, telle qu’elle s’exprime au travers des désignations génériques, du péritexte, de la mise en page, de la typographie et, plus largement, de toutes les marques matérielles formant le magazine, postule, au moins à titre de simulacre, la véridicité de ces récits. Y participe tout un faisceau d’indices, qui vont des avertissements en note de bas de page quant à la modification des noms de personne5 — supposant que l’on cherche à protéger la vie privée d’individus réels — jusqu’aux sous-titres génériques qui mobilisent l’adjectif vrai, apposé tel un sceau d’authenticité sur la couverture du magazine (« histoires vraies » pour Confidences, « vraies confessions » pour Intimité). S’ajoutent encore une mention comme « [l]es manuscrits non insérés ne sont pas rendus » (celle-ci figure de façon récurrente dans le sommaire de Confidences), qui sous-entend l’envoi de contributions par les lectrices, ainsi que de multiples interpellations qui invitent celles-ci à faire parvenir à la rédaction leurs témoignages, leurs questions et leurs photographies. Ces spécificités, cette construction discursive et éditoriale du « vrai » ménagée avec soin, plaisent de toute évidence au lectorat et déterminent une véritable vogue des histoires vraies, un succès qui s’amorce dès le lancement de Confidences, en 1938, puis relancé après la guerre. « J’aime beaucoup lire, mais surtout “les histoires vécues6” », écrit une lectrice d’Ève en mars 19477. Cette vogue est à son plus fort jusqu’au mitan des années 1950, moment où les tirages des magazines sentimentaux commencent un lent mais inexorable déclin. C’est pourquoi mon propos portera ici sur la décennie d’après-guerre, afin de montrer combien le « vrai » agit alors, pour un temps, comme une étiquette manifestement vendeuse et fascinante, qui engage un certain rapport au lectorat, une étiquette qui peut être regardée comme le fruit d’un travail de construction éditoriale.

6La mise en vedette des histoires vraies (ou des vraies confessions) dans Confidences et Intimité va de pair avec l’occultation de leur équipe éditoriale respective. Celle-ci est invisibilisée par la quasi-absence de signatures (exception faite des courriéristes vedettes et des auteur·rice·s de romans-feuilletons) et le recours à des pseudonymes pour les rares rubriques signées (comme la chronique « Vivre et réussir » de Confidences, attribuée à « Baldin »). Ensemble, la mise en relief de l’authenticité des récits et courriers de lecteur·rice·s et le masquage de l’équipe éditoriale laissent croire à des magazines qui seraient, pour l’essentiel, formés du matériau fourni par leurs lecteur·rice·s (témoignages, conseils ménagers, courriers, etc.). Qu’en est-il vraiment ? Je m’emploierai à démontrer que l’idée d’un magazine fait par ses lecteur·rice·s constitue en bonne partie une fiction éditoriale érigée par la presse sentimentale, mais qu’elle s’appuie sur une part réelle de matériau fourni par le lectorat au travers de rubriques participatives et de concours. Cependant, ce matériau n’est pas brut, mais éditorialisé par le magazine. En publiant des images et des témoignages de lecteur·rice·s, Confidences et Intimité bâtissent une certaine représentation de leur lectorat et de la fabrique du magazine, qui non seulement concorde avec la mise en avant du « vrai », mais qui la soutient également.

  • 8 Selon le compte d’exploitation de 1949, par exemple, les « charges Macfadden » pour l’ensemble de l (...)
  • 9 Comme l’écrit Paul Winkler dans une « Note confidentielle sur Edi-Monde (Passé, présent, avenir) » (...)

7Avant d’y venir, il faut dévoiler succinctement ce que l’on sait de la fabrique de ces magazines. Les travaux sur la presse féminine soulignent que les « histoires vraies » de Confidences et les « vraies confessions » d’Intimité sont inspirées du modèle américain des magazines True Story et True Romance lancés au lendemain de la Première Guerre mondiale par les Macfadden Publications. « Les confessions sont souvent achetées aux États-Unis ou écrites par les journalistes à partir de lettres ou de faits de société », note Isabelle Antonutti (op. cit., p. 103). Très peu d’informations ont cependant été apportées pour étayer ce constat et exposer le travail invisible effectué par les équipes de rédaction des magazines sentimentaux français. La consultation des archives de Hachette à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), qui contiennent plusieurs dossiers concernant Confidences, à défaut de dévoiler le détail de l’équipe de rédaction et du processus de fabrication du magazine, atteste le paiement de redevances annuelles à la société Macfadden8, en vertu d’accords passés dès les années 1930 entre l’agence Opera Mundi de Paul Winkler et la société new-yorkaise afin de « procur[er] à l’association la matière première de “Confidences”9 ». On sait aussi que les Macfadden Publications ont œuvré activement, dans l’entre-deux-guerres et après la Seconde Guerre mondiale, à diffuser non seulement en France, mais également dans beaucoup d’autres pays (de la Grande-Bretagne à l’Australie, en passant par l’Allemagne) leurs modèles de magazines de confessions axés sur une culture participative. Confidences ne représente ainsi qu’un cas de figure au sein de la vaste diffusion internationale d’un modèle de presse et de l’adaptation de contenus pour lesquels le « vrai » constitue une marque et une valeur marchande (Fitzpatrick, 2022).

8Un témoignage publié en 1947 dans Les Lettres françaises par Juliette Pary, qui se dit ancienne collaboratrice de Confidences et qui s’en prend aux pratiques de la presse sentimentale, dévoile un peu plus le travail d’adaptation et de traduction des histoires vraies américaines. « Tous les jours, écrit-elle, nous recevons des liasses de confessions réelles, mal orthographiées, nigaudes, poignantes, et nous les jetons au panier. Et nous continuons à en fabriquer à la première personne […] », une « demi-douzaine de traducteurs-adaptateurs » ayant pour tâche de « décalquer chaque semaine » les « magazines américains » (1947, p. 3).

  • 10 Le concept de scène d’énonciation a été proposé par Dominique Maingueneau (2004).
  • 11 Au sens où l’entend François Jost (1997, p. 11-31), en tant que promesse générique et pragmatique e (...)

9Si la véridicité de l’« histoire vraie » apparaît donc comme une fiction construite de toutes pièces, soutenue par une scène d’énonciation éditoriale qui invisibilise sa rédaction pour ériger à sa place le collectif virtuel des voix de lecteur·rice·s, on peut interroger la manière dont les deux titres-phares qui ont diffusé ce genre, Intimité et Confidences, entretiennent cette fiction, dans les premières années de leur concurrence, grâce aux autres rubriques que les « histoires vraies ». Je postule en effet qu’un périodique, au travers de l’énonciation éditoriale et des contenus qui le composent, construit une scène d’énonciation éditoriale agissant à l’échelle du magazine. Au même titre que la scène d’énonciation d’un discours, par exemple du discours littéraire10, la scène d’énonciation éditoriale d’un support périodique justifie et cadre globalement les discours qui s’y énoncent ; elle construit, tout comme le fait le discours littéraire selon Maingueneau (op. cit.), un cadre explicatif qui légitime la parole et situe son origine, et il n’est pas exclu que ce cadre discursif puisse être fictionnalisé, bien au contraire. En l’occurrence, la presse sentimentale construit une scène d’énonciation éditoriale tout à fait distincte de celle de la presse d’information, voire de la presse féminine plus haut de gamme, comme le magazine Elle ; là où celui-ci, dans son sommaire, met en avant une vaste équipe de rédacteur·rice·s et de chef·fe·s de service et tend à expliciter les gestes professionnels d’enquête de terrain, de collecte de la parole vive, de documentation, de rédaction, etc., Intimité et Confidences gomment les noms des rédactrices, en omettant de signaler leur intervention et en plaçant l’accent sur l’apport des lecteur·rice·s à la fabrique de la presse sentimentale. En donnant à voir et à entendre leurs lecteur·rice·s réel·le·s, en leur offrant même une visibilité bien plus grande que celle de l’équipe rédactionnelle, le courrier du cœur, les appels à contributions et les diverses rubriques-concours appuient l’authenticité factice des histoires vraies en exhibant sans cesse un lien entre chaque magazine et son lectorat. Ces rubriques font miroiter aux lecteur·rice·s la possibilité d’occuper un espace éditorial dans les magazines et nourrissent, de ce fait, une « promesse11 » de factualité, qui encourage la réception des histoires vraies en tant que témoignages.

10Ces hypothèses seront explorées en trois temps. Je montrerai d’abord comment l’énonciation éditoriale et certaines rubriques, soit les courriers sentimentaux et les « problèmes humains », mettent en place une dynamique d’interpellation des lectrices et d’interlocution entre ces dernières et la rédaction, voire entre lectrices. Celle-ci participe de l’effet d’authenticité du magazine et de la mise en avant des voix du lectorat. J’examinerai ensuite la prégnance des concours fondés sur des appels à contributions, à partir du relevé intégral des concours qui se déroulent sur la période allant de 1946 à 1955 : centraux dans la formule des magazines Intimité et Confidences, les concours contribuent à fidéliser le lectorat, participent à la construction éditoriale du « vrai » et à la représentation, textuelle et iconographique, de lecteur·rice·s réel·le·s. Je montrerai toutefois, dans un dernier temps, que les contenus issus de ces concours sont retouchés de façon tacite et que, de ce fait, l’image du lectorat qu’ils renvoient est à demi réelle, à demi fantasmée. Cette image est imprégnée par les codes esthétiques de la presse sentimentale tout en participant de la fiction éditoriale d’un magazine fait par ses lectrices.

Interpellations et interlocutions médiatisées

11La mise en scène d’une relation d’interlocution entre le magazine et son lectorat est un principe central dans la presse sentimentale. Celui-ci gouverne la scène d’énonciation éditoriale de Confidences et d’Intimité. Le choix même des titres Confidences et Intimité fait écho aux dénominations de l’« histoire vraie » et de la « vraie confession ». Par ces titres et désignations génériques, le magazine s’inscrit dans le registre de l’interlocution intime et authentique, quoique médiatisée. La lectrice est l’observatrice, mais aussi la participante potentielle de cet échange.

12L’exposition publique d’une parole abordant des sujets intimes comme la vie sentimentale n’est pas la seule ambiguïté de la scène énonciative éditoriale des magazines du cœur. En effet, l’instance qui engage ce dialogue intime avec ses lectrices est en grande partie anonyme, je l’ai dit : les équipes de rédaction de la presse du cœur sont très peu visibles dans les pages des magazines. Une exception à l’absence d’attribution auctoriale réside dans les rubriques de courrier du cœur, tenues par des courriéristes désignés, sinon toujours par leur nom véritable, du moins par un pseudonyme doté d’un visage, qui incarne la prise de parole.

  • 12 Je ne suis pas parvenue à identifier avec certitude les personnes derrière ces pseudonymes, qui dés (...)
  • 13 Comme on le voit, plusieurs pseudonymes de lectrices évoquent leurs origines provinciales, quand le (...)

13Dans Confidences, le courrier du cœur, « Confidentiellement », est cosigné par trois figures immuables au fil du temps — « Marie-Madeleine », « Bellyne » et « Le Docteur » —, chacune représentée par une petite photographie et responsable respectivement des conseils sentimentaux, de beauté et de santé12. Les courriéristes de Confidences se dotent ainsi d’un masque, d’une identité pseudonymique, miroir des pseudonymes adoptés par les lectrices, à l’instar de « Cœur brisé », « Sauvageonne de Carrel », « Bruyère languedocienne », « Cocotte Lili » et « Rose effeuillée13 » (« Confidentiellement », Confidences, no 11, 16 janvier 1948, p. 2). Ce masque indique la double médiation à l’œuvre dans cette interlocution médiatisée, médiation du pseudonymat et du filtrage du courrier — et possiblement de sa retouche — par la rédaction.

  • 14 L’association entre parole radiophonique et intimité semble d’autant plus sensible que les chanteur (...)

14Du côté de Véronique-Intimité, le courrier du cœur table sur un célèbre chanteur sentimental, Alex Marodon, devenu courriériste de Véronique dès novembre 1946. Il tient la rubrique « Le cœur a ses raisons » (fig. 1) jusqu’en mars 1950. Il est alors remplacé par un autre chanteur populaire, Georges Lourier, ainsi présenté au lectorat : « Comme il vous parle à la Radio, Georges Lourier vous parlera ici, de bouche à oreille, de cœur à cœur. Vos émotions seront les siennes, il saura toujours vous comprendre et vous aider » (Intimité, no 228, 26 février 1950, p. 22). Par le choix de ces courriéristes, auxquels succède une autre vedette de la radio, Claude Robin, à l’été 1951, Intimité ménage un espace où s’exprime une voix masculine célèbre, présentée néanmoins comme celle d’un confident. Le choix d’un chanteur populaire active un imaginaire de la parole radiophonique qui, à l’instar de la confidence, permettrait une forme d’intimité médiatisée et de proximité privilégiée entre le magazine et son lectorat14. Ce choix repose implicitement sur l’idée que le chanteur de charme — qui chante l’amour — serait doté d’une expérience et d’une compétence particulières en matière sentimentale, en vertu d’une continuité postulée entre la persona de celui qui chante et celle de celui qui écrit dans le magazine et qui, ce faisant, se confie parfois lui-même. Lors de son intronisation comme courriériste, Claude Robin se plie au rituel de la confession (« Me voici invité à me confesser devant des centaines de milliers de lectrices d’Intimité », commence-t-il [« Les cœurs qui chantent », no 295, 2e trimestre 1951, p. 34-35]). Cet énoncé instaure un échange symbolique, une forme de réciprocité ; il expose l’intimité du courriériste et le situe d’emblée sur le même plan que le lectorat qui se confiera à lui par la suite. La confidence médiatisée, dans le courrier sentimental des magazines, doit ainsi se comprendre comme partie prenante de l’écosystème transmédia au sein duquel se déploie la culture sentimentale de l’époque, entre les magazines féminins, le cinéma et les émissions radiophoniques qui font la part belle à la chanson sentimentale (à l’instar de l’émission Atout cœur, produite par la Radiodiffusion-Télévision française au milieu des années 1950).

Figure 1. Extrait d’une livraison du courrier d’Alex Marodon, « Le cœur a ses raisons », illustré par un portrait du courriériste.

Figure 1. Extrait d’une livraison du courrier d’Alex Marodon, « Le cœur a ses raisons », illustré par un portrait du courriériste.

Source : Véronique, no 73, 23 février 1947.

15Alors que les réponses des courriéristes de Confidences laissent assez peu entrevoir la subjectivité ou la personnalité des rédacteur·rice·s masqué·e·s derrière des pseudonymes, celles d’Alex Marodon, par exemple, sont rédigées à la première personne, autre manière d’engager la voix subjective du courriériste face à celle de la lectrice et de mettre en scène l’interlocution médiatisée. Ces réponses oscillent entre deux formes énonciatives : Marodon tantôt s’adresse à la deuxième personne à sa correspondante, tantôt résume son histoire à l’intention des autres lectrices, en désignant la principale intéressée à la troisième personne. L’hésitation, parfois à l’intérieur d’une même réponse, met en relief l’intimité exhibée propre à cette rubrique :

Bottes de sept lieues, qui a dix-sept ans, me confie qu’elle aime un jour un garçon et qu’un autre jour elle en aime un autre… elle ne sait pas ce qu’elle veut et souffre de son caractère. Mademoiselle, vous êtes très jeune et vous ne devez pas désespérer d’acquérir, si vous en avez vraiment le désir, le minimum d’énergie et de volonté pour vivre dans le respect de vous-même. Vous me comprenez, j’en suis certain. Il est possible, aussi, charmant papillon, que vous n’ayez pas encore rencontré l’épingle qui vous fixera. Puisse-t-elle ne pas trop vous blesser ! (« Le cœur a ses raisons », Intimité, no 136, 23 mai 1948, p. 14)

16L’énallage de la troisième à la deuxième personne dans cet extrait met en évidence le double niveau sur lequel se joue la conversation, c’est-à-dire, d’une part, entre Marodon et une lectrice particulière et, d’autre part, entre Marodon et l’ensemble du lectorat du courrier. La coprésence de ces deux plans discursifs reflète les rôles possibles des lecteur·rice·s, qui peuvent être des correspondants actifs du courrier, comme ils peuvent n’en être, la plupart du temps, que des observateurs non participants. Il arrive que cette position d’appréciation, peu visible, se signale, non sans contradiction, par un courrier : « Jean Brunet me demande de faire imprimer dans Intimité », note Alex Marodon, « sa reconnaissance pour le “courrier”, grâce auquel il goûte, me dit-il, “un profond bonheur”. Voilà qui est fait, cher monsieur. Nous nous en réjouissons tous, et bravo ! » (« Le cœur a ses raisons », Intimité, no 125, 7 mars 1948, p. 14). Lire le courrier, comme les autres rubriques participatives que j’aborderai plus loin, renferme toujours la potentialité d’écrire au courriériste et d’entrer dans l’interlocution, même si l’on peut se contenter de s’y intéresser en tiers. En affirmant sélectionner « les cas susceptibles d’intéresser le plus grand nombre de lecteurs » (Confidences, no 112, 30 décembre 1949, p. 2) parmi l’abondant courrier reçu, la rédaction de Confidences indique le souci de ces tiers lecteurs du courrier, auxquels la rubrique s’adresse tout autant qu’à ceux qui y soumettent leurs questions. L’espace du courrier agit en somme comme une scène publique d’interlocution et de confidences, où la parole, sur un sujet a priori intime, est lue par d’autres ; vu sous cet angle, le recours à des chanteurs pour animer cette rubrique apparaît logique, habitués qu’ils sont de se présenter sur scène, d’aborder des thèmes sentimentaux, tout en s’exposant devant public.

  • 15 Geneviève Sellier (op. cit.) l’observe de manière nette dans la rubrique de courrier « Potinons » d (...)
  • 16 À partir de la fin des années 1940, par exemple, Confidences diffuse une émission éponyme le samedi (...)

17Au fil des semaines, la presse du cœur renouvelle et prolonge le courrier de lectrices de manière à en accentuer la logique participative et interlocutoire, comme s’il s’agissait de donner toujours plus d’espace rédactionnel au lectorat. À partir de septembre 1947, en plus de répondre aux lettres de lectrices de Véronique-Intimité, Alex Marodon « demand[e] aux lecteurs et aux lectrices de répondre eux-mêmes » (no 100, 7 septembre 1947, p. 22) à une lettre choisie. Les rôles sont donnés pour interchangeables ; le lectorat est invité à adopter la posture du courriériste. Cette dynamique d’interaction entre lecteur·rice·s contribue à fidéliser le lectorat ; elle est typique du courrier de lecteur·rice·s dans les magazines populaires de l’époque15. L’invitation à conseiller autrui se formalise dans le « Concours des problèmes du cœur » : chaque semaine, un problème est présenté, et une réponse gagnante, parmi toutes celles émises par le lectorat, est élue par Marodon, qui en cite des extraits et en résume le reste, en plus de donner brièvement le sens général des autres réponses reçues. L’idée de cette rubrique provient du Confidences d’avant-guerre qui, à sa relance le 10 octobre 1947, reprend la publication hebdomadaire de ses « Problèmes humains », selon le même principe que les « Problèmes du cœur » de son concurrent. On assiste ici à la naissance d’un format médiatique — l’exposé détaillé d’un « problème » vécu, d’une situation appelant un conseil —, qui consiste en une excroissance du courrier de lecteur·rice·s. Certains magazines sentimentaux le déclinent rapidement à la radio16, impulsant ainsi la circulation transmédia de la confidence sentimentale, et ce, deux décennies avant l’émission à succès de confidences radiophoniques de Menie Grégoire lancée en 1967 sur RTL (Cardon, 1995).

18De tels concours, articulés autour d’un dilemme moral à résoudre, entretiennent une grande proximité avec les « histoires vraies » et « vraies confessions », à la différence que les « problèmes » hebdomadaires se présentent sous la forme de confessions condensées, à la fois parce qu’elles sont plus brèves (quelques paragraphes au lieu de quelques pages) et parce qu’elles n’ont pas encore trouvé leur résolution. Rédigés à la première personne, ces petits récits se terminent à peu près systématiquement par un appel au courriériste et, à travers lui, au lectorat : « Je vous écris parce que je ne puis plus supporter de vivre seule mon drame. Que dois-je faire ? » (« Cruel dilemme », Intimité, no 124, 29 février 1948, p. 16). Le bandeau en bas de page répercute, par l’énonciation éditoriale, ce questionnement au lectorat : « Lecteurs et lectrices, vous avez la parole… Trouvez la solution de ce problème… vous pourrez gagner 1.000 francs » (ibid., p. 16). Si les prix attribués par les deux magazines et la citation des meilleures réponses reçues, accompagnée des noms des personnes qui les ont soumises, soulignent la participation réelle du lectorat et contribuent à ériger la scène d’énonciation éditoriale du magazine « fait par ses lecteur·rice·s », on peut se demander si l’interlocution mise en scène n’est pas en partie factice. Il est possible que les problèmes soient parfois rédigés ou du moins fréquemment retouchés par les équipes de rédaction, voire adaptés, comme les histoires vraies, de la presse américaine. Une analyse plus fine des dilemmes moraux rapportés permettrait sans doute d’y repérer, à tout le moins, des schémas et motifs parents de ceux développés dans les histoires vraies et qui répondent à une même visée éthique — exposer et résoudre un problème « humain ».

Les rubriques-concours, au cœur de la culture participative de la presse sentimentale

19Les rubriques des « Problèmes humains » ou « du cœur » se situent à la charnière entre le courrier du cœur et un autre type de rubrique participative des hebdomadaires sentimentaux, qui contribue à exhiber le lien avec les lectrices, soit les rubriques-concours. Je propose de nommer ainsi les concours qui font rubrique par leur récurrence et la stabilité de leur formule, d’un numéro à l’autre, de même que par leur longue durée (de quelques semaines à plus d’une année). Les magazines les désignent d’ailleurs parfois par l’expression « concours récurrents ». Leur régularité maintient le lien avec le lectorat en instaurant une participation continue proche de celle du courrier du cœur, à la différence que les lecteur·rice·s reçoivent des prix (parfois des abonnements, le plus souvent de l’argent ou, plus rarement, des objets de consommation) lorsqu’ils ou elles voient leurs contributions sélectionnées pour publication.

20La longévité, l’abondance et l’inventivité de ces rubriques-concours entre 1947 et 1955 (tableau 1) tirent sûrement origine de la logique d’émulation entre les titres de la presse sentimentale, elle-même motivée par la forte concurrence entre eux.

Tableau 1. Chronologie des rubriques-concours (par date de début) dans Véronique, Confidences et Intimité (1946-1955)

Magazine

Titre de la rubrique-concours et dates de parution

Véronique

« On chante dans mon journal », du no 40, 7 juillet 1946, au no 58, 10 novembre 1946

Véronique

« Mademoiselle Charme », du no 56, 27 octobre 1946, au no 93, 17 juillet 1947

V-Intimité

« Grand concours d’Intimité-Véronique » (suite de « Mademoiselle Charme » après l’absorption), du no 93, 17 juillet 1947, au no 108, 2 novembre 1947

V-Intimité

« Concours des problèmes du cœur », du no 100, 7 septembre 1947, au no 141, 27 juin 1948

Confidences

« Problèmes humains », du no 1, 10 octobre 1947, à date de fin inconnue (après 1955)

Confidences

« La plus belle heure de votre vie », du no 1, 10 octobre 1947, au no 54, 19 novembre 1948

V-Intimité

« Le plus beau couple », du no 107, 26 octobre 1947, au no 158, 31 octobre 1948

Confidences

« Comment vous êtes-vous connus ? », à partir du no 52, 5 novembre 1948, et se poursuit tout au long des années 1950

Intimité

« Chantons ensemble », du no 169, 16 janvier 1949, au no 172, 6 février 1949 (Ce concours se termine abruptement avec un « Avis aux lecteurs », qui explique qu’Intimité ne peut y donner suite, car les « autorités compétentes viennent de prendre des mesures pour supprimer les concours assimilés aux loteries »).

Intimité

« Amours, Délices et… Chansons », du no 172, 6 février 1949, à date de fin inconnue

Intimité

« Concours du souvenir le plus dramatique », du no 160, 14 novembre 1948, au no 198, 7 août 1949

Intimité

« Quel est le plus beau couple ? » (reprise), du no 188, 29 mai 1949, au no 216, 4 décembre 1949

Confidences

« Quelques poésies de nos lecteurs », du no 100, 7 octobre 1949, au no 106, 18 novembre 1949

Intimité

« La plus belle lettre d’amour », du no 117, 11 décembre 1949, au no 245, 24 juin 1950

Confidences

« Le concours des optimistes » (ou « Le concours d’optimisme », selon les numéros), du no 137, 23 juin 1950, au no 262, 14 novembre 1952

Intimité

« Mon petit », du no 226, 12 février 1950, au no 237, 29 avril 1950

Intimité

« Le plus beau couple en vacances », du no 239, 13 mai 1950, au no 259, 30 septembre 1950

Intimité

« Intimité-Films », du no 260, 7 octobre 1950, au no 268, 2 décembre 1950

Intimité

« Cover-girl », du no 270, 16 décembre 1950, au no 378, janvier 1953 ; devient « Les visages d’“Intimité” », du no 380, janvier 1953, à date de fin inconnue (après 1955)

Intimité

« À quoi rêvez-vous ? », du no 283, 17 mars 1951, au no 312, 5 octobre 1951

Confidences

« Je n’oublierai jamais », du no 319, 18 décembre 1953, à date de fin inconnue (après juillet 1955)

21La logique d’émulation est assez apparente lorsqu’on s’arrête aux dates de début et de fin des rubriques-concours. Outre l’imitation, déjà signalée, des « Problèmes humains » du premier Confidences par Intimité, avec ses « Problèmes du cœur », soulignons la nouvelle rubrique fondée par Confidences à sa reparution, « La plus belle heure de votre vie », qui a pu motiver Intimité à démarrer, deux semaines plus tard, sa rubrique-concours « Le plus beau couple ». Cette dernière prendra fin juste après que Confidences aura lancé, en octobre 1948, le concours « Comment vous êtes-vous connus ? », peut-être jugé trop parent par la rédaction d’Intimité.

22Si plusieurs concours reposent exclusivement sur l’envoi de photographies (par exemple le concours « Le plus beau couple » ou celui de la « Cover-girl », sur lequel je reviendrai), d’autres exigent l’envoi de courts textes. À l’occasion, certains visent à mettre en valeur les talents d’écriture du lectorat, par exemple « Quelques poésies de nos lecteurs » (Confidences) et, dans une moindre mesure, « La plus belle lettre d’amour » (Intimité). Plus généralement (et même dans le cas des lettres d’amour), toutefois, l’accent est mis non sur le style, mais sur la qualité de témoignage du document envoyé, sur sa force émotionnelle brute, sur le caractère extraordinaire ou mémorable de l’expérience racontée, appelé à grand renfort d’adjectifs et de superlatifs : « Un moment de joie profonde, mêlée à une émotion insurmontable… Qui d’entre nous ne l’a pas connu dans son existence ? Adressez-nous le récit de ce que fut la plus belle heure de votre vie », demande Confidences (no 1, 10 octobre 1947, p. 7. Je souligne) ; « Au cours de votre existence, vous avez certainement assisté à un incident dramatique, que vous n’oublierez jamais. Ce drame, d’ailleurs, vous l’avez peut-être même vécu personnellement. Confiez-nous en 30 lignes votre plus dramatique souvenir », appelle Intimité (no 160, 14 novembre 1948, p. 10. Je souligne). Comme l’indiquent ces consignes de la rédaction, la matière issue des concours est, la plupart du temps, composée de brefs récits vécus ; il s’agit d’anecdotes heureuses ou malheureuses, de souvenirs marquants et de courtes tranches de vie rédigés à la première personne (fig. 2), parfois agrémentés de photographies qui montrent les visages des lecteur·rice·s et qui produisent un effet d’attestation des récits publiés, comme pour « Le concours d’optimisme » de Confidences. Les rubriques-concours rendent plus réel, plus tangible, le lectorat des magazines. Elles vont parfois jusqu’à décliner les prénoms et noms, voire les adresses exactes des personnes participantes, tel ce M. Henri Degiovanni, domicilié au 25, rue Salneuve, Paris, 17e arrondissement, lauréat de la première livraison du « Concours du souvenir le plus dramatique » (Intimité, no 160, 14 novembre 1948, p. 10). Elles font participer le lectorat à la fabrique des magazines en lui offrant un espace éditorial. Plus encore, au travers de modèles et de consignes d’écriture, elles l’encouragent à adopter des pratiques d’écriture de soi et, ce faisant, à se glisser dans la scène d’énonciation éditoriale construite par les magazines. À l’instar des courriers de lecteurs, les rubriques-concours semblent avoir pour dessein de fournir le versant authentique du pacte de lecture suggéré en trompe-l’œil par les histoires vraies et les confessions, c’est-à-dire le pacte du témoignage. Elles soutiennent la fiction éditoriale d’un magazine fait par ses lectrices et diffusant, dans toutes ses rubriques, des histoires (et des images) vraies.

Figure 2. La rubrique-concours « La plus belle heure de votre vie »

Figure 2. La rubrique-concours « La plus belle heure de votre vie »

Source : Confidences, no 1, nouvelle série, 10 octobre 1947. L’encadré central explique le principe du concours et invite les lecteur·rice·s à y prendre part, tandis que le reste de cette livraison donne la réponse gagnante de la semaine, signée « M. M. R…, à Paris ».

23Il faut souligner en la matière le caractère pionnier de la presse sentimentale : Confidences et Intimité offrent assez tôt de premières manifestations d’un rôle que le magazine Elle formalisera en 1954 seulement, en créant la fonction de « lectrice-rédactrice » (Blandin, op. cit., p. 110-111), justement à l’occasion d’un concours. C’est que la presse sentimentale, en parfaite cohérence avec le modèle américain des Macfadden Publications, accorde une importance particulière à l’exhibition du lien avec son lectorat et du rôle actif suggéré à celui-ci, tant et si bien qu’on peut affirmer que l’effacement de l’équipe de rédaction et la représentation du lectorat en collaborateur participent ensemble de la scène d’énonciation éditoriale du magazine sentimental, comme je l’indiquais d’entrée de jeu. Intimité et Confidences placent la majeure part de leur contenu sous le sceau du témoignage d’individus ordinaires. Si les récits qu’ils publient partagent beaucoup de traits avec l’architexte du roman sentimental, ils reconfigurent celui-ci en lui imprimant la marque d’une culture médiatique participative qui prétend diffuser de véritables récits de vie, des bribes de réel et d’histoires vécues. On peut y voir une manifestation du processus d’« individualisation » des contenus médiatiques sériels que décrivait Edgar Morin (1961). Ici, un architexte standardisé — la littérature sentimentale et mélodramatique — est individualisé par le prisme de témoignages situés, attribués à des personnes réelles. L’histoire d’amour est narrée au travers d’une lettre jadis envoyée, reçue, conservée, puis soumise au magazine ; le drame prend la forme d’une expérience vécue : accident, maladie, séparation, deuil, etc. Chaque fois, le récit s’ancre dans une voix et une perspective singulières, dont la véridicité semble plausible au vu de plusieurs indices (photographies, données identificatoires, prix, mais aussi grande diversité des expériences narrées depuis différents âges de la vie) : les récits de lecteur·rice·s issus des concours fournissent, de la sorte, la version miniaturisée et sans doute plus authentique des « histoires vraies » qu’ils côtoient et qui sont, elles, des simulacres de témoignages, adaptés de True Story par une Juliette Pary.

Des images de lecteur·rice·s, entre authenticité et retouche

24Si l’on peut raisonnablement croire que les contenus récoltés et publiés dans le cadre des concours proviennent de lecteur·rice·s véritables, on peut cependant se demander dans quelle mesure le lectorat représenté dans les pages des magazines est « réel ». Autrement dit, on peut tenter d’éprouver, même en l’absence d’archives qui rendraient compte du processus de fabrication des magazines, la part d’intervention éditoriale qui entre en jeu entre la réception de récits et de photographies et leur publication. J’explorerai cette dernière question avec le cas des rubriques-concours axées sur la publication de photographies de lecteur·rice·s. Celles-ci sont davantage le fait de Véronique et d’Intimité que de Confidences. Elles produisent une mise en série des corps et des visages des lecteur·rice·s gagnant·e·s. Ce faisant, le magazine diffuse certes les images de personnes réelles, mais en opérant une sélection et une éditorialisation qui construisent une représentation idéalisée du lectorat, située à l’interface entre le lectorat idéal et le lectorat réel. Le lectorat ainsi représenté est, jusqu’à un certain point, déréalisé, puisqu’il s’insère dans un dispositif sériel formaté par des choix éditoriaux, à l’instar des histoires vraies et des témoignages.

  • 17 Dans Véronique-Intimité, à partir du no 107, 26 octobre 1947.

25Alors que l’examen des courriers de lecteurs suggère que le lectorat de la presse sentimentale est plutôt diversifié sur le plan de l’âge, il en va autrement des images de lectrices (et, dans une moindre mesure, de lecteurs) publiées : celles-ci sont toujours caractérisées par leur jeunesse et leur beauté. Les photographies primées dans le concours « Le plus beau couple17 » l’indiquent bien : les jeunes couples sont mis en vedette, et leurs photographies, regroupées par la rédaction selon certaines thématiques, illustrent le bonheur conjugal ou encore la vigueur et la santé de la jeunesse (comme dans une série de couples en plein air [fig. 3] portant des tenues ou étant accompagnés d’objets — par exemple un vélo — qui suggèrent le loisir et la vie sportive [fig. 3] ou une autre série regroupant de jeunes mariés [fig. 4]).

Figure 3. Concurrents du concours hebdomadaire « Quel est le plus beau couple ? »

Figure 3. Concurrents du concours hebdomadaire « Quel est le plus beau couple ? »

Source : Intimité, no 136, 23 mai 1948, p. 15.

Figure 4. Concurrents du concours hebdomadaire « Quel est le plus beau couple ? »

Figure 4. Concurrents du concours hebdomadaire « Quel est le plus beau couple ? »

Source : Intimité, no 158, 31 octobre 1948, p. 10.

26Les balises du concours sont claires quant aux critères de sélection des gagnants, de nature esthétique : « Adressez-nous les photographies de couples les plus beaux, les plus charmants ou les plus séduisants que vous connaissez (à l’exclusion des artistes de cinéma ou de théâtre) » (Intimité, no 147, 8 août 1948. Je souligne). Notons la volonté de ne publier que des photographies de lecteurs ordinaires, et non de célébrités. Malgré cette restriction, le concours produit un parallélisme entre lecteurs ordinaires et célébrités : en raison de l’accent placé sur l’esthétisme et le charisme, les couples de lecteurs médiatisés par les concours ne sont pas sans rappeler les couples de radieux acteurs américains parfois représentés en couverture, tels Shirley Temple et John Agar (Intimité, no 131, 18 avril 1948). Implicitement, les lecteurs sont invités à transmettre des photographies qui font écho à la plastique des stars hollywoodiennes promue par les couvertures de même qu’à un idéal de réussite conjugale et matérielle.

27On peut remarquer aussi avec le concours « Le plus beau couple » un effet général des rubriques-concours, soit la sérialité des images et visages de gagnants qu’elles construisent : avec la livraison périodique de petits ensembles de photographies, fonctionnant dans plusieurs cas à la manière d’éliminatoires permettant d’élire des finalistes, puis un ultime champion parmi les gagnants précédents, le concours devient rubrique et publie au fil des semaines une longue série de visages. Cette série est d’autant plus apte, par sa durée et l’accumulation produite, à construire une représentation du lectorat en tant que collectif et à véhiculer des normes esthétiques.

28C’est encore plus perceptible à l’occasion des concours de beauté féminine, comme « Mademoiselle Charme » dans Véronique, en 1946-1947. Des reporters de Véronique se rendent dans diverses villes françaises pour prendre des photographies dans la rue. Chaque semaine, la lectrice dont la photographie est publiée est « priée de se faire connaître » à la rédaction pour recevoir son prix (fig. 5).

Figure 5. Lancement du « grand Concours de Véronique », « Mademoiselle Charme »

Figure 5. Lancement du « grand Concours de Véronique », « Mademoiselle Charme »

Source : Véronique, no 56, 27 octobre 1946, p. 9. Comme le montre la photographie en bas à droite, le courriériste Alex Marodon prend part à la promotion du concours en signant des autographes dans la rue.

29Selon le règlement initial du concours, chaque semaine, une jeune femme est photographiée et élue ; elle doit se manifester pour recevoir un prix de 1 000 francs, tandis que l’ultime gagnante sélectionnée à la fin du concours remportera 10 000 francs. Ce modus operandi est modulé en cours de route, sans doute pour faire durer le concours plus longtemps que prévu, un signe de son succès et possiblement de son effet sur les ventes : une éliminatoire, le 31 janvier 1947, permet d’élire une première gagnante de 10 000 francs, à la suite de laquelle d’autres manches se déroulent jusqu’en septembre 1947, où une Mademoiselle Charme est enfin choisie parmi quatre finalistes et remporte 50 000 francs. Il s’agit de « Mlle Jeannette Richard, de Lyon », qui l’emporte devant des jeunes filles de Saïgon, Périers (Normandie) et Châtillon-sous-Bagneux (en banlieue de Paris). Comme les autres rubriques participatives, « Mademoiselle Charme » permet au magazine de mettre en scène l’étendue de sa diffusion ainsi que de son lectorat et de se donner comme un périodique destiné aux femmes de toutes les régions et colonies françaises. De la sorte, le concours dessine la communauté imaginée de ses lectrices (et avec elle, celle de la nation, au sortir de la guerre) et la rend plus tangible. Il contribue aussi possiblement à fidéliser le lectorat : on imagine sans mal l’autrice d’un envoi acheter fébrilement le magazine en espérant être finaliste, puis la finaliste continuer de le faire en attendant l’annonce de la gagnante de la manche éliminatoire, etc. L’annonce régulière des finalistes avec leur localisation géographique ancre également la réalité du concours dans des terreaux régionaux où le bouche-à-oreille peut contribuer à faire croître le lectorat.

30Le concours de la « Cover-girl » d’Intimité, qui débute à la fin de l’année 1950 et perdure plusieurs années, vise apparemment un même objectif et a pu s’inspirer du concours « Mademoiselle Charme », dans un dispositif éditorial plus spectaculaire encore. En effet, la gagnante hebdomadaire voit son visage se substituer à celui des actrices figurant habituellement en couverture du numéro. Les photographies soumises par les lectrices sont publiées en livraison de six dans une page intérieure (fig. 6) ; parmi chaque série, les lecteurs votent pour la jeune fille qui figurera en couverture. Intimité fait ainsi miroiter une forme de visibilité et de starification temporaire à ses lectrices.

Figure 6. Une livraison de six concurrentes du concours de la « Cover-girl »

Figure 6. Une livraison de six concurrentes du concours de la « Cover-girl »

Source : Intimité, no 279, 17 février 1951, p. 2. C’est la concurrente numéro 1 qui figurera sur la couverture du no 284, quelques semaines plus tard.

31Le plus remarquable, avec ce concours, réside dans l’entreprise d’éditorialisation des photographies. Les images fournies par les lectrices sont colorisées et souvent retouchées : chevelure, maquillage, parfois même vêtement et arrière-plan subissent des modifications afin de styliser l’image et de la rendre conforme à l’esthétique habituelle de la couverture (fig. 7).

Figure 7 (a et b). Exemple de photographie de lectrice retouchée

Figure 7 (a et b). Exemple de photographie de lectrice retouchée

Source : Couverture d’Intimité, no 281.

Figure 8 (a et b). Exemple de photographie de lectrice retouchée

Figure 8 (a et b). Exemple de photographie de lectrice retouchée

Source : Couverture d’Intimité, no 283.

32Dans d’autres cas, on observe des échos assez évidents entre les photographies de lectrices gagnantes et d’anciennes photographies de stars préalablement parues, notamment sur la couverture du concurrent Confidences (fig. 9).

Figure 9 (a et b). Proximité entre un portrait de star et un portrait de lectrice

Figure 9 (a et b). Proximité entre un portrait de star et un portrait de lectrice

Sources : Confidences, no 111, 23 décembre 1949, et Intimité, no 284, 1951. La photographie de la gagnante du no 284 d’Intimité, une fois éditorialisée, n’est pas sans évoquer la couverture d’un numéro antérieur de Confidences où figure l’actrice américaine Ann Blyth.

33Ces ressemblances permettent de supposer, d’une part, que les lectrices elles-mêmes s’inspiraient peut-être des couvertures de la presse sentimentale afin de mettre en scène leurs photographies (angle, accessoires, coiffure, direction du regard, etc.), se rêvant dans la posture et l’attitude de la star et, d’autre part, que le traitement éditorial visait à accentuer la conformité à l’esthétique des images de studios hollywoodiens. La rédaction insère les images de lectrices réelles dans une série d’images de stars, de telle sorte que leurs visages présentent moins leur apparence véritable (celle, ordinaire, de tous les jours) que les marques d’une esthétique sérielle de la célébrité. La lectrice peut ainsi se voir en célébrité (tout comme les autres lecteurs peuvent constater la transformation opérée en comparant les photos), un peu à la manière dont les images générées par intelligence artificielle nous permettent, aujourd’hui, de voir à quoi nous aurions ressemblé sous les traits d’un aristocrate du xixe siècle ou d’un personnage de notre série télévisée préférée.

  • 18 « […] si la doxa prétend que les héros sentimentaux sont tous beaux […], une étude précise montre a (...)

34Soulignons aussi qu’en accordant une visibilité privilégiée à des visages de lectrices conformes à la plastique des stars, Intimité valorise la beauté et l’apparence physiques, non sans une apparente contradiction avec la morale véhiculée par les « vraies confessions ». C’est que les confessions, dans une visée éthique, vantent plutôt les mérites de l’amour véritable, de la profondeur des sentiments sincères, contre le mensonge des apparences, à tel point que les protagonistes décrits comme étant d’une beauté trop parfaite se révèlent souvent malveillants, selon Giet18.

35Il serait toutefois réducteur de limiter la publication des photographies de lectrices à une seule visée, qui serait la reproduction d’une norme esthétique. Les magazines cherchent tout autant, voire davantage, on l’a vu, à rendre tangible leur lectorat, son étendue géographique, et à exhiber la part réelle des lecteur·rice·s dans la fabrique du magazine, à mettre leur apport au service de la scène d’énonciation éditoriale d’un magazine tout entier fait par ses lecteur·rice·s. En outre, pour nuancer ce propos, il faut signaler aussi que certaines rubriques-concours, à l’instar des concours d’écriture, font appel à la créativité des lecteurs, par exemple à l’expressivité des visages. C’est le cas du concours « Intimité-Films », annoncé en septembre 1950. Celui-ci entremêle les principes du roman dessiné et du roman photo avec la participation du lectorat, en intégrant les visages de lecteur·rice·s à une planche dessinée qui adapte le scénario d’une œuvre littéraire célèbre, afin de proposer un « “film” […] dessiné » :

Vous aussi, vous serez les interprètes d’Intimité-Films, il vous suffira, pour cela, de nous envoyer trois ou quatre photos d’identité, dans diverses poses (par exemple : une sérieuse, une souriante, une de profil droit et une de profil gauche) et peut-être aurons-nous le plaisir de faire de vous une des plus attrayantes héroïnes de notre littérature (Intimité, no 257, 16 septembre 1950, p. 5).

  • 19 Les premiers romans dessinés, en France, paraissent dans Nous Deux à partir de mai 1947. Giet souli (...)

36Pendant les deux mois suivants, chaque semaine, les visages et profils de nouveaux lecteur·rice·s sont mis en vedette dans des adaptations de classiques de la littérature, tels Carmen de Prosper Mérimée et La petite sirène de Hans Christian Andersen (fig. 10). En haut de page, un bandeau présente la « distribution » des personnes participantes et mentionne le nom du « réalisateur », François Llenas. Comme le titre du concours le signale d’emblée, « Intimité-Films » renvoie, à l’exemple des genres du roman dessiné et du roman photo, aux conventions du cinéma19 : il transforme les lecteur·rice·s en acteurs d’un jour, qui prêtent leurs expressions à des rôles fictionnels, dans une opération succincte de starification.

Figure 10. « “Intimité-Films”. La petite sirène (tiré d’Andersen) »

Figure 10. « “Intimité-Films”. La petite sirène (tiré d’Andersen) »

Source : Intimité, no 263, 28 octobre 1950, p. 24.

37Faisant plus que reproduire une norme esthétique, les rubriques-concours, on le voit, imitent les formes de visibilité dévolues aux stars de cinéma des années 1940-1950. Avec « Intimité-Films », tout comme avec le concours de la « Cover-girl », lectrices et lecteurs sont invités à se glisser, pour un temps, dans le rôle de la star et, plus exactement, à occuper son espace éditorial et à se prêter, dans ce but, à une entreprise d’éditorialisation.

  • 20 Le détail de cette démonstration ne saurait entrer dans le cadre de cet article, mais il sera intég (...)

38En somme, le lectorat ainsi mis en scène se situe à mi-chemin entre réalité et construction éditoriale. Une démonstration semblable aurait pu être faite à partir des témoignages textuels au travers desquels les lecteur·rice·s racontent des souvenirs, des bribes de leur vie, par exemple dans le cadre du concours « La plus belle heure de votre vie » et du « Concours du souvenir le plus dramatique » (voir tableau 1) : les brefs moments dramatiques ou sentimentaux narrés dans des récits de quelques centaines de mots semblent à la fois véridiques et retouchés par une main éditoriale qui lisse les témoignages afin de rendre conformes aux codes architextuels (ceux du genre sentimental et du mélodrame) exploités par Confidences et Intimité. Ce type de retouche est sensible non seulement à la récurrence de formules rituelles, qui ouvrent ou closent les témoignages avec de très légères variations, mais aussi au repérage de régularités lexicales et syntaxiques, qui signalent probablement un travail de réécriture effectué par la rédaction, voire par une personne spécifique de la rédaction20. Qu’elle soit photographie ou témoignage écrit, la contribution lectorale est rarement un témoignage brut, bien que le magazine le laisse croire par toute sa scène d’énonciation : elle se situe plutôt dans une zone intermédiaire entre l’authenticité et la facticité, zone de la réécriture, de la retouche, du polissage éditorial. À la question de savoir dans quelle mesure la scène d’énonciation éditoriale de la presse sentimentale est une fiction, sans doute faut-il apporter une réponse en demi-teinte. D’une part, on l’a vu, la grande majorité des contenus attribuables à des lecteurs que j’ai donnés en exemple sont attestés par un nom (a minima des initiales) et une provenance géographique (généralement en sol français), parfois même par des données identificatoires complètes. Les magazines présentent ces contributions comme des documents authentiques, ancrés dans un réel proche des lecteurs, et l’on peut raisonnablement croire que les auteur·rice·s de ces envois existent. D’autre part, de la même manière que les voix de lecteur·rice·s et leurs témoignages écrits subissent sans doute des retouches, leurs images se plient à des conventions éditoriales et à des représentations sérielles qui les fictionnalisent en les insérant dans des ensembles régis par des traits stéréotypés (séries de couples heureux, de stars hollywoodiennes, de héros et d’héroïnes d’histoires vraies en proie à des « problèmes humains »), renvoyant à des architextes fictionnels et populaires (notamment au genre sentimental, à l’écrit ou à l’écran, et au mélodrame), ainsi qu’à une culture émergente du développement personnel (Illouz, 2014, p. 50-52).

  • 21 Voir la note 1.
  • 22 Cette conclusion s’inspire des réflexions de Matthieu Letourneux (2024) sur la friction entre le ca (...)

39En dépit de cette déréalisation relative des témoignages et des images de lecteur·rice·s, l’accent que la presse sentimentale met sur la médiatisation de leurs voix, récits, noms et visages soutient avec une constance remarquable l’idée implicite que tout le magazine serait fait du matériau fourni par le lectorat, qu’il serait tissé de leur vécu, de leur vie même. Ce tour de passe-passe est au cœur de la promesse pragmatique de ces magazines et, sans doute, de leur séduction pour le lectorat. Ces publications seraient formées de vraies « confidences » et de véridiques morceaux d’« intimité » exposés : c’est ce qu’affirme, dans son ensemble, leur scène d’énonciation éditoriale, qui est d’abord et avant tout une construction discursive chapeautant les divers contenus et rubriques de Confidences et d’Intimité. La monstration apprêtée des lectrices et lecteurs réels et des documents qu’ils fournissent à la rédaction accomplit ce que l’histoire vraie prétend faire sans le faire vraiment, c’est-à-dire non seulement se donner pour un témoignage véritable, mais également apporter des preuves de ce statut, sous la forme de noms propres et de visages. De ce fait, cette mise en scène soutient la promesse d’authenticité de l’histoire vraie et contribue possiblement au plaisir que prend le lectorat à tenir ces histoires pour véridiques, bien que « les noms et les lieux […] [aient] tous été modifiés21 », à croire en la réalité de leurs protagonistes, qui seraient contemporains, vivants, à l’image du lecteur ou de la lectrice. La lecture du magazine produirait dès lors quelque chose de l’ordre de ce voyeurisme, de ce plaisir particulier qu’André Bazin associait à la télévision en direct, plaisir qui, comme le rappelle Jost, proviendrait du fait « de se sentir témoin d’une réalité dont on est séparé » (op. cit., p. 26). L’ensemble du contenu de Confidences et d’Intimité, où la fiction donnée pour telle occupe une place marginale, se trouve ainsi placé sous le sceau du « vrai », d’un réel certes toujours médiatisé — passé au filtre d’une invisible équipe de rédaction, des conventions architextuelles du récit sentimental, de la représentation des stars américaines et de l’idéal de beauté et de bonheur qu’elles incarnent —, mais non moins fascinant22.

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MAINGUENEAU Dominique (2004), Le discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation, Paris, Armand Colin.

MORIN Edgar (1961), « L’industrie culturelle », Communications, 1, p. 38-59.

PARY Juliette (1947), « Fabrique de confidences », Les Lettres françaises, 30 octobre, p. 3.

SELLIER Geneviève (2023), Le cinéma des midinettes. Cinémonde, ses « potineuses » et ses « potineurs » (1946-1967), Toulouse, Presses universitaires du Midi, coll. « En tous genres ».

SOUCHIER Emmanuël (1998), « L’image du texte. Pour une théorie de l’énonciation éditoriale », Cahiers de médiologie, 6, p. 137-145.

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Notes

1 Dans le présent article, j’emploie tantôt l’écriture inclusive (lecteur·rice·s), tantôt le féminin générique (lectrices) pour souligner le fait que le lectorat de la presse sentimentale est mixte, mais principalement composé de femmes.

2 Ce que précise une note insérée, généralement, au bas de la première histoire de chaque numéro, et se lisant comme suit : « Pour des raisons faciles à comprendre, les noms et les lieux de nos histoires vraies ont tous été modifiés » (« Les portes du passé. Histoires vraies », Confidences, no 1, nouvelle série, 10 octobre 1947, p. 5). Une mention semblable figure également dans la plupart des magazines concurrents.

3 Lancé en 1947 par Cino Del Duca, Nous Deux est toutefois davantage axé sur le roman dessiné que sur les histoires vraies.

4 Henri Boulangé est administrateur-gérant de Véronique et Andrée Thomas, rédactrice en chef. Parmi les collaborateur·rice·s, on compte Henriette Chandet, Andrée Valmont et Jean Caubet (nouvelles), Sabine Bernard-Derosne (conseils en puériculture, entretiens), Jacqueline du Harley (conseils beauté), Jean Eskanazy, Pierre de Roussy, Dominique Mareuil, Pierre Planchenault (chronique de vulgarisation scientifique), Claude Dufresne (chronique), Claude E.-P. Robert (entretiens, chronique théâtrale) et Alex Marodon (courrier du cœur). Ce dernier demeurera courriériste à Intimité.

5 Voir la note 1.

6 « Papotages des èvettes », Ève, 7 mars 1947, [n. p.] [p. 19].

7 Ève est un magazine féminin plus ancien, mais qui prend part à la vogue des histoires vécues en insérant ce type de récit dans ses pages après la guerre.

8 Selon le compte d’exploitation de 1949, par exemple, les « charges Macfadden » pour l’ensemble de l’année représentent 15 776 168 francs, ce qui est légèrement supérieur aux charges pour la rédaction (14 538 038 francs). Ce montant comprend une rente de 3 % sur les ventes totales annuelles du titre, de 5 % sur les revenus publicitaires ainsi qu’un « droit de reproduction photos ». IMEC, boîte HAC 8488.

9 Comme l’écrit Paul Winkler dans une « Note confidentielle sur Edi-Monde (Passé, présent, avenir) » datée du 6 octobre 1969. IMEC, boîte HAC 2410, dossier « Problèmes Edimonde-Hachette ».

10 Le concept de scène d’énonciation a été proposé par Dominique Maingueneau (2004).

11 Au sens où l’entend François Jost (1997, p. 11-31), en tant que promesse générique et pragmatique encodée par le dispositif médiatique.

12 Je ne suis pas parvenue à identifier avec certitude les personnes derrière ces pseudonymes, qui désignent peut-être un collectif éditorial plus que des rédacteurs attitrés, sauf dans le cas du « Docteur », qui serait un certain Martiny (IMEC, HAC 8474). Peut-être s’agit-il de Marcel Martiny (1897-1982), https://data.bnf.fr/11535659/marcel_martiny/.

13 Comme on le voit, plusieurs pseudonymes de lectrices évoquent leurs origines provinciales, quand le lieu de provenance du courrier n’est pas indiqué entre parenthèses après le pseudonyme (par exemple, dans le même numéro, « Geneviève S…, de Metz » ou « Mlle C. C… [Clermont-l’Hérault] »). Confidences exhibe un lectorat venant d’un peu partout en France, une dissémination qui trouve écho, on va le voir, dans les résultats de concours, tandis qu’un magazine féminin plus haut de gamme comme Elle présente un lectorat plus urbain et parisien (Blandin, 2023, p. 138).

14 L’association entre parole radiophonique et intimité semble d’autant plus sensible que les chanteurs choisis sont des Français, alors que la majorité des autres vedettes médiatisées par Confidences et Intimité sont des stars du cinéma hollywoodien, incarnant un imaginaire plus distant de la célébrité, à l’opposé de l’apparente accessibilité des figures radiophoniques des courriéristes. On notera aussi que la presse cinématographique populaire, par exemple Cinémonde, à la même époque, emploie aussi des chanteurs de charme et des acteur·rice·s qui répondent aux questions de lecteur·rice·s, tel Luis Mariano (Sellier, 2023).

15 Geneviève Sellier (op. cit.) l’observe de manière nette dans la rubrique de courrier « Potinons » de Cinémonde, dans les années 1950.

16 À partir de la fin des années 1940, par exemple, Confidences diffuse une émission éponyme le samedi à Radio-Luxembourg et le dimanche à Radio-Monte-Carlo, comme annoncé dans ses pages (par exemple dans le no 77, 29 avril 1949, p. 3). Sur le principe de la rubrique de « problèmes humains », semble-t-il, l’émission expose des cas à résoudre. Les noms des personnes gagnantes sont publiés dans l’hebdomadaire.

17 Dans Véronique-Intimité, à partir du no 107, 26 octobre 1947.

18 « […] si la doxa prétend que les héros sentimentaux sont tous beaux […], une étude précise montre au contraire que au moins jusque dans les années 80 […], l’excès de beauté et l’insistance descriptive signalent soit des opposants soit des héros qui devront payer le prix de cette apparence pour enfin s’intégrer dans le monde réel » (Giet, op. cit., p. 88).

19 Les premiers romans dessinés, en France, paraissent dans Nous Deux à partir de mai 1947. Giet souligne le rapport étroit de ce genre au cinéma, auquel il « rend hommage » et est comparé, par l’usage de termes comme film et réalisé par dans l’énonciation éditoriale (op. cit., p. 4-5).

20 Le détail de cette démonstration ne saurait entrer dans le cadre de cet article, mais il sera intégré à un ouvrage à venir sur les histoires vraies de la presse sentimentale.

21 Voir la note 1.

22 Cette conclusion s’inspire des réflexions de Matthieu Letourneux (2024) sur la friction entre le cadrage pragmatique factuel du contenu des magazines et l’activation d’architextes fictionnels qui semblent le contredire. Pour Letourneux, ces deux dimensions contribuent ensemble à l’immersion lectorale, dans une rencontre ambiguë qui serait caractéristique de la culture médiatique moderne.

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Extrait d’une livraison du courrier d’Alex Marodon, « Le cœur a ses raisons », illustré par un portrait du courriériste.
Légende Source : Véronique, no 73, 23 février 1947.
URL http://journals.openedition.org/communication/docannexe/image/22784/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 93k
Titre Figure 2. La rubrique-concours « La plus belle heure de votre vie »
Légende Source : Confidences, no 1, nouvelle série, 10 octobre 1947. L’encadré central explique le principe du concours et invite les lecteur·rice·s à y prendre part, tandis que le reste de cette livraison donne la réponse gagnante de la semaine, signée « M. M. R…, à Paris ».
URL http://journals.openedition.org/communication/docannexe/image/22784/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 140k
Titre Figure 3. Concurrents du concours hebdomadaire « Quel est le plus beau couple ? »
Légende Source : Intimité, no 136, 23 mai 1948, p. 15.
URL http://journals.openedition.org/communication/docannexe/image/22784/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 108k
Titre Figure 4. Concurrents du concours hebdomadaire « Quel est le plus beau couple ? »
Légende Source : Intimité, no 158, 31 octobre 1948, p. 10.
URL http://journals.openedition.org/communication/docannexe/image/22784/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 139k
Titre Figure 5. Lancement du « grand Concours de Véronique », « Mademoiselle Charme »
Légende Source : Véronique, no 56, 27 octobre 1946, p. 9. Comme le montre la photographie en bas à droite, le courriériste Alex Marodon prend part à la promotion du concours en signant des autographes dans la rue.
URL http://journals.openedition.org/communication/docannexe/image/22784/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 182k
Titre Figure 6. Une livraison de six concurrentes du concours de la « Cover-girl »
Légende Source : Intimité, no 279, 17 février 1951, p. 2. C’est la concurrente numéro 1 qui figurera sur la couverture du no 284, quelques semaines plus tard.
URL http://journals.openedition.org/communication/docannexe/image/22784/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 184k
Titre Figure 7 (a et b). Exemple de photographie de lectrice retouchée
Légende Source : Couverture d’Intimité, no 281.
URL http://journals.openedition.org/communication/docannexe/image/22784/img-7.png
Fichier image/png, 474k
Titre Figure 8 (a et b). Exemple de photographie de lectrice retouchée
Légende Source : Couverture d’Intimité, no 283.
URL http://journals.openedition.org/communication/docannexe/image/22784/img-8.png
Fichier image/png, 1,2M
Titre Figure 9 (a et b). Proximité entre un portrait de star et un portrait de lectrice
Légende Sources : Confidences, no 111, 23 décembre 1949, et Intimité, no 284, 1951. La photographie de la gagnante du no 284 d’Intimité, une fois éditorialisée, n’est pas sans évoquer la couverture d’un numéro antérieur de Confidences où figure l’actrice américaine Ann Blyth.
URL http://journals.openedition.org/communication/docannexe/image/22784/img-9.png
Fichier image/png, 1,1M
Titre Figure 10. « “Intimité-Films”. La petite sirène (tiré d’Andersen) »
Légende Source : Intimité, no 263, 28 octobre 1950, p. 24.
URL http://journals.openedition.org/communication/docannexe/image/22784/img-10.jpg
Fichier image/jpeg, 595k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Mélodie Simard-Houde, « Une presse faite par ses lectrices, fiction éditoriale ?  », Communication [En ligne], Vol. 43/1 | 2026, mis en ligne le 20 août 2026, consulté le 03 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/communication/22784 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16oem

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Auteur

Mélodie Simard-Houde

Mélodie Simard-Houde est professeure au Département de lettres et communication sociale de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Courriel : Melodie.Simard-Houde@uqtr.ca

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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