- 1 Pour une étude des recherches en réception de la télévision, se reporter à Ségur (2006).
1De tous les terrains investis par les études de réception, la télévision est certainement le plus fécond. C’est notamment à partir des enquêtes sur les interprétations des programmes télévisés que le cadre théorique des études culturelles (Hoggart, 1970/1957 ; Hall, 1994) a été empiriquement validé, et, très tôt, les séries de fiction sont apparues comme des objets particulièrement typiques de la culture de masse globalisée. Comme le synthétise Muriel Gil, « Dallas est prétexte à la plupart des études » à la fin des années 1970, de John Fiske en 1978 à David Morley en 1989, en passant par l’enquête de Tamar Liebes et Elihu Katz en 1985 (2011, p. 27), et « la plupart des travaux français sur les séries télévisées se trouvent être des études de réception menées par des chercheurs en sociologie de la culture et des médias » (ibid., p. 254) : Sabine Chalvon-Demersay décrit le visionnage d’Urgences par des urgentistes et des fans (1999), Stéphane Calbo fait une ethnographie des publics de Madame est servie (1998), Philippe Le Guern traite du fan-club du Prisonnier (2002), Dominique Pasquier (2000) étudie les séries AB Production à travers le courrier des fans, Jean-Pierre Esquenazi observe la communauté spéciale qui se forme autour de Friends (2002), Michèle Gallereau commente les vidéos des adolescent·e·s qui aiment les séries policières (2004). Les travaux en réception prennent deux directions, que Pierre Molinier (2003) résume ainsi : la réception comme usage et la réception comme pratique interprétative1. Cette seconde tendance est majoritaire et absorbe à peu près toujours les analyses des pratiques : s’intéresser à ce que les gens font avec les médias revient souvent à décoder la signification sociale et culturelle de ces usages. D’ailleurs, les fan studies ont, dans le sillage de Henry Jenkins (1992), largement occupé le champ des fictions télévisées pour décrire les activités communautaires et les pratiques de commentaire, d’archivage et de création que les individus associent aux univers sériels (Goudmand, 2018 ; Cornillon, 2018 ; Bourdaa, 2021 ; Kustriz, 2023). Enfin, les évolutions du paysage médiatique autour des séries télévisées en France, des années 1960 début des années 2000, sont très bien décrites par Anne-Sophie Béliard (2014), Clément Combes (2013) ou, encore une fois, Muriel Gil (op. cit.), qui montrent le rôle joué, dans l’élaboration d’un discours sur les séries, par les fanzines, les réseaux associatifs, les programmes télévisés, les magazines spécialisés, les rubriques de presse généraliste, la presse jeunesse, la radio et, enfin, les médias numériques dans la délimitation et la définition d’une culture séries à la française.
2En nous appuyant sur cet imposant massif de recherches, nous avons pour objectif de mener une réflexion locale, ciblée sur les pratiques, en considérant le magazine comme une archive des usages de la culture sérielle dans les années 1990 et au début des années 2000, période qui précède la massification d’Internet et le smartphone. Le corpus que nous étudions tire sa cohérence de sa relation à des pratiques d’achat, de lecture, de manipulation et d’archivage spécifiques. Il s’agit d’une collection personnelle de Claire Cornillon, constituée de trois magazines — Génération Séries (collection complète de janvier 1996 à juin 2004), Séries Mania (collection complète de janvier 1999 à juin 2001), Séries Mag (collection complète de janvier 2000 à décembre 2004) —, de quelques numéros épars d’autres périodiques et de documents complémentaires comme des guides officiels ou ses propres archives de pratiques (carnets, découpages, inventaires, classements, etc.). Les trois magazines sont très différents par leur approche des séries, le public visé, et en même temps sont reliés par divers aspects, dont le simple fait qu’ils sont réunis en un ensemble cohérent par une même personne. Le plus ancien est Génération Séries, trimestriel édité de 1991 à 2004 et devenu un pilier d’une sériephilie militante à la française. Ce titre est issu à l’origine d’une association et il est en vente en kiosque à partir de 1998. Génération Séries joue un rôle informatif et critique sur les séries contemporaines, mais a également un objectif didactique d’éducation à l’histoire des séries et à leur fonctionnement. Plus récents, Séries Mania, qui date de la fin des années 1990, et Séries Mag, qui commence à paraître en 2000, sont des publications destinées à la jeunesse, avec une orientation particulièrement people pour Séries Mag.
3À travers ces magazines grand public, distribués en kiosque, nous allons nous intéresser à des pratiques communicationnelles qui ne se performent pas comme des participations de fans, dans une perspective jenkinsienne (Jenkins, op. cit.), c’est-à-dire des pratiques de production (de fanzines, de fanfictions, etc.) au sein de communautés identifiées comme telles, mais à des séries d’usages « ordinaires », pour reprendre le terme de Sarah Sepulchre (2015), que les dispositifs médiatiques comme le magazine rendent naturels. Bien entendu, nous allons rencontrer des gens qui se définissent parfois comme des fans, au sens de passionnés, mais nous nous intéressons à la façon dont ils rendent compte des pratiques élargies qui organisent le système de la culture séries des années 1990. Regarder la télévision est une pratique qui génère d’autres pratiques, autour d’autres objets médiatiques, et ce système a une cohérence si évidente pour ceux et celles qui vivent dedans qu’il est souvent difficile de la percevoir. La question que nous posons est alors la plus ouverte possible : quand on aime les séries télévisées à l’orée de l’an 2000, en France, que fait-on ? Le magazine nous aide à comprendre, d’abord, comment la culture séries se façonne comme un bricolage de savoirs pratiques. Ensuite, il témoigne de la centralité infra-ordinaire de la lettre et du téléphone dans le système des pratiques de la culture séries dans les années 1990.
- 2 La revue consacre sa une et son dossier central aux Brigades du Tigre dans le no 14 de juillet-août (...)
- 3 « La Trilogie du samedi » : il s’agit d’une case horaire très populaire à la fin des années 1990, à (...)
4Regarder des séries dans les années 1990, en France (en tout cas pour les lecteur·rice·s de ces magazines), exprime un intérêt pour un objet qui est presque à 100 % importé. Pour cette raison, entre autres, cette pratique implique un problème d’accès à la fois aux corpus et aux informations. En effet, on retrouve dans ces magazines uniquement des séries américaines, à quelques exceptions près comme la série australienne Hartley, cœurs à vif, et quelques séries françaises dans Génération Séries, à valeur patrimoniale, comme Belphégor, Vidocq ou Les Brigades du Tigre2. Sont en revanche présentes massivement X-Files, Urgences, Friends et les séries de la « Trilogie du samedi3 » de la chaîne M6 : Le Caméléon, Buffy, Charmed, Smallville. À l’époque, si l’on ne tient pas compte des soap opera et des feuilletons, il est encore possible de regarder à peu près toutes les séries américaines de prime time du moment, ce qui explique la similarité des corpus traités. Par ailleurs, quand bien même le public visé, le ton ou le propos ne sont pas les mêmes d’un magazine à l’autre, ils servent tous certains objectifs pratiques communs, qui motivent leur achat.
5C’est tout l’enjeu d’un objet devenu quasi obsolète aujourd’hui : le guide des épisodes, qui est central dans l’ensemble de ces publications. Les séries américaines recontextualisées sur les chaînes françaises, parfois dans des cases horaires aux codes spécifiques (« Les Samedis fantastiques », « La trilogie du samedi »), sont régulièrement diffusées dans le désordre ou avec des fonctionnements difficilement lisibles sans paratexte. La diffusion française ne suit pas le calendrier ni le rythme de la saison américaine : les chaînes peuvent par exemple diffuser plusieurs épisodes à la suite, quand la diffusion américaine ne comporte qu’un épisode par semaine, les épisodes étant généralement répartis d’octobre à mai. Les crossovers entre deux séries diffusées aux États-Unis sur une même chaîne la même semaine ne peuvent pas nécessairement être respectés en France. Un nouvel épisode est fréquemment suivi de rediffusions, en France, sans explications sur la nature des épisodes, ce qui brouille une lecture « dans l’ordre ». Les guides des épisodes permettent alors de savoir ce que l’on a manqué, de reconstituer la continuité, et ont donc une fonction d’accompagnement pratique du visionnage, dont ils révèlent en creux les contraintes et les conditions. D’autant que les caractéristiques de la télévision de 1990 rendent l’accès aux corpus difficile : on peut certes enregistrer les programmes, mais encore faut-il pouvoir prévoir de le faire, par exemple en ayant l’emprise sur le choix de l’enregistrement au sein du foyer. On peut certes acheter des VHS puis des DVD, mais encore faut-il pouvoir les payer, car les DVD en France ont été longtemps très chers, comme en témoigne un éditorial dans Génération Séries, dans lequel, après avoir énuméré tous les bienfaits liés à l’apparition du marché du DVD pour la sériephilie (joie de posséder la série dans son intégralité et non « des cassettes vidéos qui proposaient des épisodes sélectionnés » arbitrairement, affranchissement des impératifs horaires des chaînes de télévision, copies de bonne qualité, choix des langues et des sous-titres, génériques de fin complets, fin de la censure de certaines scènes), Christophe Petit déplore que « les éditeurs français prennent les aficionados de Star Trek, À la maison blanche, Babylon 5, X-Files, Stargate, Friends, Farscape… pour des vaches à lait » (2004) non seulement en pratiquant des prix unitaires supérieurs à ceux des autres pays, mais encore en redécoupant les saisons en plusieurs coffrets. Enfin, pour des raisons financières, la plupart des gens, et notamment les plus jeunes lecteur·rice·s, n’ont accès qu’aux chaînes gratuites et non pas à Canal Jimmy ou à Série Club, chaînes payantes du câble.
6Dans le magazine, le guide des épisodes a d’abord d’une fonction pratique. Le résumé de tous les épisodes à venir, dès l’ouverture de la saison, permet d’organiser un visionnage correct (ou un enregistrement stratégique) ou de suivre avec discernement les diffusions parfois anarchiques proposées par les chaînes. Dans ces guides, des symboles signalant des spoilers sont déjà présents dans tous ces magazines et matérialisent cette tension entre respect de l’intrigue et impératif d’information pour assurer un visionnage « éclairé » (fig. 1).
Figure 1. Alerte spoiler GS
7Le guide aide aussi l’analyse et alimente une relation critique à la série. C’est particulièrement le cas dans Génération Séries qui propose des guides critiques et analytiques, classant les épisodes notamment selon leur fonction narrative (ce qui relève d’une interprétation), par exemple pour distinguer les épisodes à voir nécessairement des autres. Ce type de classement fait écho pour une série comme X-Files à la distinction entre épisodes considérés comme autonomes et ceux relevant de l’intrigue feuilletonnante liée à la conspiration du gouvernement et a donc alimenté cette réception de la série, comme on le voit dans l’exemple du guide rédigé par Cornillon dans ses archives personnelles et qui reprend la même distinction (fig. 2).
Figure 2. Guide des épisodes de fan
8Ces ressources proposées par le magazine se développent aussi du côté de l’édition, puisque des guides officiels sont, dans la période, édités en nombre sous forme de livres et contiennent peu ou prou le même type d’informations que celles que fournissent les périodiques. D’autres rubriques ou éléments de ces magazines jouent le même rôle, y compris dans Séries Mag : on trouve notamment beaucoup d’explications ou de questions dans les courriers des lecteurs sur le système de diffusion américain, mais aussi des glossaires, des échanges sur les chaînes d’origine des séries ou même sur les chiffres d’audience. Le système américain, très différent du système français, est encore mal connu et il est clair que les connaissances que les jeunes amateur·rice·s de séries pouvaient en avoir passaient par ces publications.
9Dans un registre plus people, les mêmes dynamiques de recherche d’informations portent sur les acteurs et actrices. Lecteurs et lectrices envoient des lettres pour demander au magazine d’identifier l’acteur ou l’actrice qui joue tel personnage et demander au passage ce qu’il ou elle devient et dans quoi on a pu le ou la voir jouer. Avant la création de ressources en ligne aussi complètes et encyclopédiques que, par exemple, le site IMDB ou bien avant que la plateforme Amazon Prime ne rende ces informations immédiatement disponibles en continu lors du visionnage des épisodes, il n’y avait pas d’autre moyen d’obtenir ce genre d’informations. Pour le magazine, il s’agit non seulement d’accompagner le visionnage, mais aussi de donner accès à ce que l’on ne peut pas voir ou à ce que l’on ne peut pas savoir. La question de l’anglais est centrale, par conséquent. Sur les grandes chaînes, les corpus sont diffusés en version doublée et ce fait génère des contenus très divers et spécifiques dans la presse de séries. D’abord, les doubleur·euse·s ont une place significative dans les magazines. Les lecteur·rice·s de Séries Mag demandent aussi au magazine de traduire les paroles des chansons de générique, qui sont en version originale, mais dont la signification n’est pas accessible pour la plupart des personnes. À l’inverse, l’un des arguments de la chaîne Série Club, dans une publicité que l’on trouve dans Génération Séries, est précisément la disponibilité de la version originale, ce qui montre que la chaîne, dans la logique de fragmentation des publics qui est celle du câble, cible un public beaucoup plus restreint, mais aussi plus spécialisé, précisément le public d’un magazine comme Génération Séries. Cette problématique de l’accès et de la circulation de savoirs par des canaux spécialisés et des réseaux d’amateur·rice·s (dans le courrier, par exemple) donne ainsi l’impression d’une culture underground, alors même qu’il s’agit de productions mainstream à des heures de grande écoute.
10Et à l’intérieur même de cette culture séries en formation, des hiérarchies sont identifiées par des pratiques. On a mentionné combien, dans un contexte de diffusion complexe, la question de l’enregistrement — donc de la gestion des espaces de mémoire et de rangement disponibles — est un enjeu central, dans la culture séries de cette époque comme dans d’autres pratiques médiatiques, notamment dans le cadre de la musique (enregistrement des diffusions radiophoniques, copies des CD et cassettes, conception de compilations et anthologies). Pour autant, la présence des jaquettes de VHS dans les magazines exprime des usages différents. Si leur présence semble normale dans Séries Mania, elle est sujette à débat dans Génération Séries, car perçue comme appartenant à un type de magazine plus populaire, comme en témoigne ce courrier de Fabrice M.*** :
Un conseil, si je puis me permettre : ne tombez pas dans le travers des autres magazines qui commencent à fleurir. Ce n’est pas parce que vous êtes maintenant chez les marchands de journaux que vous devez insérer des jaquettes et autres artifices proches des journaux pour ados attardés (Génération Séries, 1998).
11Dominique R.*** va dans le même sens, sur un ton plus offensif encore en regrettant la transformation de son fanzine en un « produit commercial et standardisé sans plus aucun intérêt » : « […] les magazines de vidéocassettes sont suffisamment nombreux, nul besoin d’en créer un autre » (Génération Séries, 2000a), lance-t-il, sans avoir à expliquer l’infamie attachée au genre. À l’inverse, un courrier non signé d’un lecteur historique demande : « Pourquoi avoir supprimé les jaquettes qui étaient dans les trois premiers numéros ? (Je suis pour). Remettez les jaquettes vidéo » (Génération Séries, 2000b). Plus ordinairement, la pratique de l’enregistrement est constamment évoquée dans les petites annonces de Génération Séries, mais sous l’angle de la collection et de l’échange d’objets qui sont communs dans le fonctionnement des communautés de fans. Là encore le magazine remplit une fonction pratique.
12On voit bien dans cette question de l’enregistrement que la problématique de l’accès se joue selon différentes modalités. Dans Génération Séries, c’est la logique de la collection qui est mise en avant : tout avoir, avoir ce qui me manque, échanger des copies de cassettes avec d’autres lecteur·rice·s du magazine, des envois qui impliquent des dépenses non négligeables. Mais l’enregistrement relève aussi d’usages plus individuels : enregistrer un épisode sans nécessairement le stocker, constituer une bibliothèque personnelle qui est une sélection destinée à être revue de multiples fois, sans objectif (ou possibilité) d’exhaustivité. De fait, les usages de l’enregistrement sont divers, en fonction des moyens, du contexte familial, de la place. Pour Cornillon, la pratique de l’enregistrement relevait de logiques proches de l’enregistrement de morceaux à partir de la radio, comme il n’était pas possible de conserver des intégrales, pour des raisons de place et des raisons financières. Par exemple, l’ensemble des épisodes d’une saison de Buffy contre les vampires représente six cassettes VHS au minimum, et la série comprend sept saisons… Il était obligatoire de faire tourner, sur un nombre réduit de cassettes, les épisodes à revoir, et donc de garder des fragments de différentes séries, en consignant sur un carnet le minutage pour pouvoir retrouver tel ou tel épisode. Il s’agissait d’arbitrer, pour enregistrer un nouvel épisode, lequel serait sacrifié ou conservé. Les jaquettes proposées par les magazines ne sont pas considérées négativement ici, mais s’avèrent inutiles dans le cadre de cet usage individuel des « mélanges », puisque chaque cassette comportait plusieurs séries et avait un contenu en perpétuelle évolution. Se posait alors la question du statut de l’épisode prélevable, celui que l’on va pouvoir revoir séparément, que cette pratique a probablement en partie nourrie.
13Comme on le voit, les savoirs pratiques diffusés par les magazines tiennent à ce que le magazine forme, en lui-même, un support de pratiques. L’exemple des jaquettes de VHS l’illustre bien : le magazine tire une part de son succès de son caractère manipulable, découpable, c’est même ce qui facilite son entrée dans le monde pratique en général. Fiches de cuisine, posters, tableaux à remplir, jeux à faire, schémas, conseils, patrons de couture, cartes, adresses et guides, remèdes et tests… sont autant de traits anciens de ce genre de presse. Dans Séries Mania et Séries Mag, aux jaquettes à prélever s’ajoutent : les fiches techniques, les posters, les espaces de vente par correspondance, les bons de commande de goodies. Il est peu de pages du journal qui ne sollicitent pas une action des lecteur·rice·s (découper, remplir, compléter, recopier, légender…). Ce caractère interactif est plus ou moins programmé par le support et plus ou moins spontané. Dans la collection personnelle de Séries Mag de Cornillon, des photographies de Sarah Michelle Gellar sont découpées dans le corps de la rubrique « Forum », ce qui correspond bien à un usage personnel, sauvage. Mais le magazine fait aussi de cette image une « tradition » (comme l’indique la légende : « La traditionnelle photo Buffy du mois ») et stimule par ce biais la fétichisation de l’objet et le réinvestissement de l’image dans des dispositifs de fan. Dans Séries Mag, d’ailleurs, une postérisation générale de la mise en page peut s’apparenter à la sollicitation de pratiques de découpage et de réénonciation.
14Quand on parcourt ces magazines, on passe à la surface des nombreux signes discrets que sont les adresses et les numéros de téléphone. Mais si on se met à les voir et à penser leur rôle dans le dispositif du magazine, alors on fait saillir un monde de pratiques qui sont au cœur de la culture séries des années 1990. Quand on le lit sous cet angle, Séries Mania est un annuaire total : il ouvre son sommaire par son adresse, information la plus visible, et il consigne ensuite celles des annonceurs, des stars (ou de leurs doubleur·euse·s), celles des lecteur·rice·s qui prolifèrent dans les rubriques de courriers, d’annonces, de questions/réponses. De même, lorsqu’on relève les signatures et adresses dès le premier numéro de Séries Mag, on est pris de vertige, d’autant que les plus nombreuses adresses figurent dans les annonces et le courrier, et comportent non seulement les prénom, nom et âge des lecteur·rice·s, mais encore leur photographie dans bien des cas et leur adresse postale (fig. 3).
Figure 3. Mosaïque des adresses de SM
15Cette mosaïque nous dit quelque chose du rapport, très étrange pour nous, à la publication des données personnelles des mineur·e·s dans les années 1990. Mais elle permet de faire voir la priorité pragmatique du support : les adresses des stars servent à être utilisées, les adresses des annonceurs à avoir des réponses pour leurs recherches ou leurs ventes, les adresses des vendeurs par correspondance ou du journal de même, enfin les adresses des lecteurs dans le courrier servent à recevoir des lettres et à se faire des amis. Ces magazines sont des médias de mise en relation épistolaire, de toute évidence, au prétexte de la télévision. La structure du système d’adresses (au sens interactionnel du terme, comme l’illustre la figure 4) est celle de toute presse écrite, bien entendu. Mais ici, ce système est exploité de manière particulièrement intense, il est placé au cœur du dispositif et il sert à porter à un haut degré l’incarnation des personnes privées (vedettes/lectorat).
Figure 4. Schéma du style d’adresse de la presse écrite
16Cette surenchère dans l’adresse remplit une fonction de compensation du magazine vis-à-vis de la série télé, qui cumule deux faiblesses relationnelles constitutives : celle de la télévision, média sans réponse, pour parler comme Jean Baudrillard, et celle de la série américaine, avec des acteurs lointains parlant une langue qu’on ne connaît pas.
17Comme le montre une photographie des acteurs du Caméléon lisant le journal sous une publicité pour la ligne téléphonique « Séries Mag », dans la page des annonces des lecteur·rice·s, le magazine matérialise, médiatiquement, le fantasme qui anime une bonne part de la culture de la célébrité : la rencontre avec la star. Ce scénario, qui traverse tout notre corpus, correspond à des conventions complexes, oscillant sans cesse entre naïveté non feinte et ironie lucide sur le caractère impossible de la démarche (Chalvon-Demersay, op. cit.). Dans Séries Mag, Cindy et Magali authentifient l’intérêt de la pratique : « Tout d’abord, je voudrais dire que les adresses qui se trouvent au dos des fiches Séries Mag aboutissent car la gentille sorcière Alyssa Milano m’a répondue ! Et tout ça grâce à Séries Mag ! » (« Les Annonces », 2001b). Dans Génération Séries, le script de la rencontre avec la star entre dans un cadre social et un imaginaire différents. Dans le vingt-neuvième numéro, une lectrice, Nathalie V.*** de Lausanne, raconte que le journal lui a permis de rencontrer vraiment son acteur fétiche, David Suchet : la lettre envoyée au magazine a été transmise à la star, qui a invité son admiratrice à une représentation théâtrale à Londres, puis à un moment dans sa loge. Dans ce cas, le journal apparaît comme une institution facilitant la rencontre réelle, et rien ne se dit jamais comme un fantasme : on est dans un monde de gens adultes, ayant les moyens de leurs admirations. D’ailleurs, Génération Séries prévient tout malentendu : « Ne nous inondez pas de lettres ! Nous ne disposons pas de l’infrastructure nécessaire pour faire suivre le courrier auprès de toutes vos vedettes préférées. La situation de cette lectrice était tout à fait exceptionnelle » (1999).
18Magali et Cindy s’expriment, elles, dans la rubrique « Les annonces de Mister » de Séries Mag, qui se compose dès le premier numéro de courriers illustrés d’une photo d’identité, auxquels le chroniqueur anonyme répond. Mister se forge un personnage assez trash : il se moque des photos des jeunes ou fait des compliments aux filles, il leur trouve des sosies, il raconte des blagues et il se présente comme un séducteur d’actrices. On sent ici qu’il recoupe des modèles importants de la culture jeune de la période, comme Arthur, Maurice ou Cauet qui exprimaient notamment sur les radios libres comme Fun Radio, NRJ, Skyrock, Ouï FM ou Europe 2 (et plus marginalement à la télévision) un rire agressif, sexuel et provocateur. Les photos donnent pourtant l’impression qu’on a affaire à une classe de collège, et certains courriers s’avèrent très naïfs, comme celui d’Émilie 12 ans, qui demande :
Mister, as-tu déjà rencontré SMG [Sarah Michelle Gellar] ? Je vais te demander des renseignements sur elle : comment est-elle devenue actrice et à quel âge ? (Car moi je voudrais le devenir). J’aimerais bien la rencontrer mais je sais bien que c’est impossible car dans ma petite ville on ne rencontre pas de star car elles sont toutes à Paris (« Les Annonces », 2001a).
19La réponse de Mister ne tient pas compte du fait que la jeune fille soit hésitante sur le contrat de lecture de la rubrique : Sarah, « nous sommes sortis ensemble à une époque », et « d’après ce que je sais, elle a couché avec Joss Whedon », dit-il. Dans le même registre, au sixième numéro, il répond à Marjolaine, 15 ans, qui lui dit qu’elle l’adore, alors qu’elle n’a lu le journal qu’une seule fois :
Déjà tu m’adores… Voilà l’effet que je produis. […] Le soir quand je vais me coucher, je trouve toujours une fille dans mon lit. Un jour c’est Shannen, un jour c’est Claudia. […] Tiens, au moment même où j’écris ces lignes, Katie Holmes est dans ma salle de bain en train d’enfiler une chemise de nuit sexy. Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Que je la mette dehors et que je lui brise le cœur ? Mais vous n’y pensez pas, je ne suis pas un monstre… (« Les Annonces », 2000)
20Mais les lecteur·rice·s s’approprient ce jeu de fantasme ironique. Dans l’annonce suivante, le jeune Benjamin se lance ainsi :
Salut ! Je m’appelle Benjamin, j’ai 13 ans. Je suis méga-super, super fan de « Buffy ». Hey, Mister, je me demandais si tu pourrais pas m’arranger un coup avec Sarah, juste une heure. Ouais ? Parce que moi, ce que j’aime chez elle, c’est ses cheveux. Mister, Séries Mag est le magazine le plus cool qui du monde [sic]. PS : Je cherche un(e) correspondant(e) (« Les Annonces », 2000, même que citation précédente).
- 4 Nous anonymisons les noms et adresses des lecteur·rice·s qui figurent en toutes lettres dans le mag (...)
21On a donc affaire à un dispositif complexe, dans lequel se mêlent admiration pour les séries, pour les célébrités, et jeu avec la rubrique. Mais la demande prioritaire reste de trouver des correspondants avec qui échanger, comme l’exprime le coq-à-l’âne étonnant qu’opère Arnaud B***, dans cette fin d’annonce : « (je regarde cette série pour Jessica Alba bien sûr, quel corps de rêve ! Se réveiller auprès… Oh là je suis en train de rêver.) Chers lecteurs, écrivez-moi à : *** » (« Les Annonces », 2002a). L’une des formules de clôture récurrentes est en effet l’appel à « faire exploser la boîte aux lettres » ou, comme le dit Aurélie : « Je veux me noyer dans le courrier » (« Les Annonces », 2002b). Ce sont bien des « annonces » mettant en relation des lecteur·rice·s, au prétexte d’un courrier ambigument parodique, mais aussi sincère et sentimental, dont la forme est progressivement définie par la collaboration entre Mister et ses correspondant·e·s. Marjolaine, Medhi, Sarah, Julie confient par exemple que « l’ennui » est la cause de leur recours au magazine de séries. Certaines correspondantes tirent même la rubrique vers le courrier du cœur. Par exemple, Émilie de Chambéry, 14 ans, se trouve « hyper-moche » et « a la trouille de dire à Rémy » qu’elle l’aime. On a ici un type de fandom fortement connecté au plaisir médiatique du courrier, substitut du fantasme, de la rêverie sentimentale et sexuelle. Dans le deuxième numéro, Élodie n’y va pas par quatre chemins : « Bon, alors, pour tous les keums intéressés, écrivez-moi à : Élodie C.***4, 50 rue de la ***, 92120 Montrouge » ; dans le huitième numéro, Samir, 18 ans, est précis : « J’aimerais correspondre avec des filles de plus de quinze ans. » Le ton est parfois très direct, comme Céline C.***, dans le quatorzième numéro : « J’ai 15 ans et j’adore la série Buffy mais aussi Angel. Ah, celui-là, il me fait… hum ! J’aime aussi sortir, faire la fête, le shopping, et recevoir des lettres, plein de lettres, alors… » L’enchaînement des informations, ici, est aussi déconcertant, sur le plan de l’énoncé, que naturel, sur le plan de ce qui se partage, comme dans un même élan : la jeunesse, l’amour des séries, le fantasme sexuel, le goût de la fête, de la consommation et de la communication épistolaire.
- 5 On trouve ainsi pêle-mêle : Alyssa Milano, en soutien-gorge, faisant scandale dans une publicité po (...)
22Mais, de même qu’on ne sait jamais trop jusqu’où les fans croient en la réponse de leur star lorsqu’ils leur écrivent, la part d’innocence ou d’ironie est difficile à démêler à tous les niveaux de ces messages. Dans Séries Mag, tout tourne autour des questions amoureuses, dans les interviews, dans les courriers, dans les annonces, dans les séries. C’est une presse de ragot, dont les rubriques déclinent inlassablement la rhétorique des news, du scoop (« Vous n’êtes pas censés savoir ça… », « Détecteur de mensonges »), dont les brèves et blagues s’amusent de rumeurs diverses. En outre, le magazine intègre, de manière croissante, des codes du magazine de charme et traduit d’évidence une pornification de l’imaginaire adolescent. Les jeunes acteurs et les actrices sont souvent dénudés et photographiés dans des poses suggestives, la rubrique de brèves people intègre même systématiquement les photographies les plus osées des stars des séries, que soit dans des publicités, des magazines féminins, voire dans Playboy ou autres titres de la presse de charme5. En quatrième de couverture, des montages visant à faire patienter jusqu’au prochain numéro développent des codes gentiment aguichants : « J’avais parié mon pull que je pourrais me passer de Séries Mag pendant un mois », fait-on dire à Sarah Michelle Gellar en soutien-gorge noir. « Et si on s’amusait un peu en attendant le prochain Séries Mag ? », demande pour sa part Alyson Hannigan, en sous-vêtements, un ballon de basket à la main.
23Au fur et à mesure que la rubrique des Annonces de Mister se définit, les correspondant·e·s entrent dans le jeu d’imagination et délèguent au journaliste leur fantasme. Pauline demande ainsi : « Est-ce toi que j’ai vu au coin de la rue de Moscou, près du marché du Touquet ? J’étais en pleine conversation avec Alyssa Milano (qui me parlait de son nouvel amour). […] Alyssa m’a dit que Sarah M. Gellar te trouvait plus beau que son amour actuel. Eh ! Dis moi, je suis le sosie de qui ? » (« Les Annonces », 2002b), et Pierre-Olivier, dans l’annonce suivante du même numéro, prétend que ses derniers rendez-vous amoureux ont eu lieu « avec Shiri (Appleby) et, hier soir, avec Emilie (De Ravin) », et il supplie Mister de ne pas lui dire « que Shiri ou Emilie [l]e font cocu » (ibid.). Certaines lectrices interpellent le rédacteur pour qu’il écrive à leur place le scénario de la rencontre avec la star, manière d’assumer les mots des grands pour parler de la sexualité tout en les mettant à distance, en utilisant le journal et la star de séries comme filtres. Nadia P.***, 19 ans et demi, par exemple, écrit : « J’aimerais te demander si tu pouvais parler un peu plus du personnage de Léo dans Charmed, voire même si tu pouvais m’arranger un rencard avec lui ?! » (« Les Annonces », 2001b). Delphine G.***, 15 ans, quant à elle :
Coucou mon Mister adoré ! J’adore Séries Mag et tes annonces, c’est trop de la bombe ! je voulais savoir si dans ton carnet de rendez-vous surbooké, il n’y avait pas une petite place for me, jute un petit rencard ce weekend, dis oui… J’espère pour toi que tu as réellement un corps et une tête de rêve, de quoi faire fantasmer toutes les nanas… Au fait je m’appelle Delphine, j’ai 15 ans et je suis trop méga grave fan de « Dark Angel », « Roswell » et surtout « Buffy » (« Les Annonces », 2002a).
24À quoi Mister répond qu’il ne fait plus dans les histoires d’un soir, car elles lui ont attiré trop d’ennui, notamment un procès parce qu’il s’était trompé de prénom au réveil avec une jeune femme. Le courrier de Séries Mag fonctionne tendanciellement comme une rubrique de confessions érotiques fictionnalisées, comme l’illustre cette scène de séduction contrariée d’une nonne sur une plage :
Dis-moi Anaïs, tu as l’air d’avoir un sacré caractère. Mais ça ne me déplaît pas. J’aime les filles difficiles. Ça me change. Tiens ça me rappelle un truc. Un jour, je me souviens qu’une fille s’est refusée à moi pendant 3 h 47 (j’ai chronométré car ça ne m’était jamais arrivé). […] Alors, enfin, elle a craqué et elle s’est jetée sur moi. Mais à peine avait-elle posé ses lèvres sur ma bouche qu’une vieille femme portant un costume de bonne sœur s’est approchée de nous en criant : « Sœur Bénédicte ! Que faites-vous ? » (« Les Annonces », 2000).
25L’autodérision et le dénouement humoristique désamorcent la charge érotique, pour autant, les lieux communs du genre sont bien là et font un effet très étrange, en regard de la photo de la jeune Anaïs B.***, 14 ans, vivant 7 rue des S.*** à R.***.
- 6 C’est le cas pour Anaïs B.*** par exemple, dont le profil est disponible sur le site Copains d’avan (...)
26Nous avons choisi, dans la reproduction des textes de Séries Mag, de masquer les noms propres et adresses des correspondant·e·s de Mister, dans la mesure où décrire les pratiques et usages de la culture médiatique tant que les particuliers sont encore en vie nous est apparu graduellement ambigu ou délicat. Bien entendu, contrairement à l’exploitation de documents privés (les correspondances, par exemple, qui posent des problèmes éthiques et juridiques différents), nous ne faisons que reproduire des données publiées par des journaux et intentionnellement données au journal à cet effet par les lecteur·rice·s, mais leur jeunesse et le cadre ambivalent de confidence et de superficialité qui se met en place dans la rubrique invitent à une certaine précaution, d’autant qu’il est facile, désormais, de retrouver ces personnes grâce aux réseaux sociaux contemporains6. Le plus important est que ce souci éthique nous invite à reconsidérer, en matière de théorie et d’épistémologie, l’objet de notre réflexion : les usages d’éléments de la culture médiatique, adossés à des significations individuelles et collectives. En effet, en étudiant les courriers des lecteur·rice·s, on a sans cesse envie de dramatiser la signification des lettres, mais on est gêné aussi, car on sent bien qu’on leur donne alors une importance excessive au regard de l’importance que les auteur·rice·s pouvaient leur accorder. Bien entendu, ces lettres charrient quelque chose de l’ordre de l’intime, et c’est pour cela qu’il faut les traiter avec tact, mais ce sont aussi certainement des « riens du tout » dont le plaisir qu’on prend à les écrire et à les envoyer tient précisément à leur caractère très superficiel, stéréotypé et sans enjeu : elles n’ont aucune signification particulière. Une part importante des pratiques culturelles liées aux objets médiatiques tirent leur prix de cette « insignifiance » : elles doivent avoir seulement lieu, et il est difficile de se donner les moyens, scientifiquement, de rendre compte de cela. Il faut donc s’efforcer à la fois de restituer le caractère symptomatique des comportements individuels (ce qu’ils veulent dire collectivement) et définir une distance ainsi qu’un ton suffisamment délicats et calibrés sur la tension profonde qui se joue entre superficialité et quasi-insignifiance de la pratique et profondeur intime de certaines significations associées à ces pratiques. Or, dans bien des cas, cette part reste occulte et inaccessible.
27Sur ce point, il importe de mesurer les difficultés posées par le téléphone, infiniment plus grandes encore que celles que pose le courrier. Comme on l’a vu ici ou là en faisant ressortir les adresses comme traces de pratiques, le téléphone affleure de manière plus discrète, mais de nombreux numéros sont enregistrés par les journaux — ceux des agences, des chaînes, des journaux, des vendeurs par correspondance. La jeune Sarah, qui s’ennuie, dit bien à Mister, par exemple : « T’es plutôt beau gosse, alors appelle-moi vite » (« Les petites annonces », 2001), mais elle ne laisse pas de numéro. Dans les annonces de Génération Séries on trouve les téléphones des adultes qui échangent, vendent, et dans les parties « Vente par correspondance », de nombreux numéros sont mentionnés, qui renvoient à des usages dont on a perdu de vue la banalité désormais. Dans les magazines comme Séries Mag, les numéros de téléphone ne sont pas mentionnés, les adolescent·e·s parlent de « s’appeler » ou de parler au téléphone, mais on n’a pas les coordonnées précises. À moins qu’ils et elles n’aient une « ligne Séries Mag », comme Marion, qui écrit dans le courrier : « Si vous êtes comme moi et que vous voulez correspondre, écrivez-moi ou laissez-moi un message sur mon répondeur au 08 36 68 80 85 (la ligne Séries Mag) ». Cette ligne Séries Mag est un phénomène des plus frappants, mais il n’est pas si original dans la culture jeune. Par exemple, Spirou en fait autant, en 1995, en donnant aux lecteurs l’occasion d’« entrer dans la peau d’un agent secret ». L’outil permet de laisser un message vocal à un ami, de répondre à un quizz sur la bande dessinée, de découvrir le sommaire du prochain magazine ou d’écouter des interviews d’auteurs. Du côté de Séries Mag, les publicités indiquent que la ligne permet de connaître « les dernières news sur vos séries préférées », de « découvrir les confidences » des stars, de jouer « au quizz Séries Mag » et de gagner « facilement des tonnes de cadeaux sur vos séries favorites ». En outre « les journalistes de Séries Mag répondent personnellement à toutes vos questions » et vous pouvez ouvrir « une boîte à lettres » et entrer « en contact avec des fans de toute la France », voire, grâce à une nouvelle rubrique, vous pouvez découvrir « en avant-première la suite de vos séries préférées » et obtenir « les résumés des nouveaux épisodes inédits ». Enfin, le concours-phare de la ligne fait gagner une rencontre d’une heure avec la star de Hartley, cœurs à vif, Callan Mulvey. Pour l’emporter, il faut déposer le message le plus original possible, sur le canal 3 des « Questions à un spécialiste » où, ordinairement, se font les échanges avec les journalistes. On a affaire à une version téléphonique du magazine, les rubriques sont les mêmes et le répondeur en ligne est un prolongement des annonces et courriers.
- 7 On se reportera notamment à L’âge des cénacles (2013), dans lequel Anthony Glinoer et Vincent Laisn (...)
28Bien entendu, il est très difficile d’avoir des renseignements sur la pratique de la ligne Séries Mag. On a quelques traces de son usage, et elle existe sur toute la période, donc on doit la prendre au sérieux, mais, sans témoignage direct à son sujet, nous ne savons pas comment ni dans quelle mesure les lecteur·rice·s échangeaient et s’informaient par ce moyen. Ces remarques attirent notre attention sur un problème majeur pour l’histoire de la culture médiatique du xxe siècle : une part immense des traces ordinaires et significatives des usages médiatiques entre 1920 et 2000 ont été téléphonées. On objectera qu’on affronte le problème constitutif de l’oralité et de ses traces, mais, dans notre cas, l’oralité téléphonique est arrangée en un dispositif médiatique qui interagit avec les autres technologies, voire les complète de manière intentionnelle. Ici, la ligne et le journal, en complément de la télévision, forment un continuum de communication et de pratiques dont un pan entier nous échappe, alors même qu’il n’est pas occulte ou intime du tout. En outre, il semble que le téléphone, dans les années 1980-2000, s’impose comme un média jeune de bavardage, dont l’effet culturel et social est peut-être décisif, tout en étant moins remarquable. De nombreuses scènes de films ou de séries représentent la sociabilité ordinaire des adolescentes ainsi : une jeune fille téléphone pendant des heures, au milieu d’une famille qui regarde la télé, assise au bout d’un long fil dans un couloir, dans une cuisine ou sur son lit… De même que les historiens de la sociabilité7 s’efforcent de modéliser les dispositifs de conversation et d’interaction pour se figurer leurs fonctions culturelles et leur place dans les systèmes culturels, nous aurions avantage à prendre en compte le téléphone. Le magazine est, au minimum, une trace indiquant l’importance du média dans la communication sociale et dans la mise en circulation de bavardages autour des œuvres de fiction.
29Pour la culture séries, la révolution provoquée par le développement d’Internet est fondamentale, certes, et on en trouve bien quelques traces dans le journal : des rubriques renvoient à des sites, des courriers électroniques sont donnés à la place des adresses postales. Mais plus spectaculaires sont l’avènement du téléphone portable et la possibilité d’en faire une interface de la culture jeune, dans laquelle la culture séries prend sens. Le portable privatise en effet l’usage du téléphone et se met à résonner avec la culture jeune, en articulant notamment ses références (actrices, chansons, univers de fiction) à des marqueurs spécifiques : humour vache, potacherie, préoccupations sentimentales et sexuelles. Dans des publicités en double page, Séries Mag insère l’offre des produits pour portables de l’an 2000 : sonneries, fonds d’écran, jeux, images… Or, ce qui apparaît rétrospectivement comme une trace hautement symptomatique de ce moment séries de la culture jeune, ce sont les canulars, pièges et offres trash, qui font écho aussi bien aux blagues de mauvais goût que faisaient les radios libres aux auditeurs qu’aux échanges entre Mister et ses correspondantes : « Envoie leur des blagues et espionne leurs réactions grâce à ton code espion perso ! », « Drague par canulars », « Pourront-ils résister ?? », « Message super sexy », « Tchat’&dial, la ligne de djeunessss, enfin du vrai contact »…
30En appréhendant les magazines de séries télévisées comme des archives, donnant accès à des pratiques culturelles, nous avons d’abord saisi la cohérence générale d’une culture séries dans la France de la fin du xxe siècle. Elle se forme au confluent du goût très commun pour un corpus nettement délimité : les séries américaines dont parlent les journaux, accessibles sur des chaînes grand public, sont toutes visibles par tout le monde. Mais ces programmes étrangers sont intégrés à des circuits de diffusion et des processus d’acclimatation culturelle à la fois massifiés et très particuliers, générant, du côté de la réception, des stratégies d’appropriation très concrètes dont les magazines sont l’instrument et le reflet. En ce sens, Génération Séries, Séries Mag et Séries Mania se définissent comme des compléments utiles à un visionnage efficace, un auxiliaire des pratiques de conservation, de classement, de commentaire et de partage des univers à la mode. Et pour comprendre pleinement leur portée, il apparaît indispensable de les resituer dans un système complexe, mêlant des objets éditoriaux propres (les guides officiels, par exemple) et des canaux de communication interpersonnelle comme le courrier ou le téléphone. Le magazine apparaît ainsi comme un instrument puissant de la sociabilité ordinaire, autour de l’an 2000, à la fois « comme une bizarrerie » et comme une évidence, comme le résume cet usage d’un couple qui écrit à Génération Séries :
Je suis lecteur de GS depuis le n° 1 (et maintenant abonné…) et il n’y a pas de téléviseur chez moi. Ceci depuis plus de trois ans. […] Pour les séries, ben… euh… on vit avec nos souvenirs, on ne connaît pas les nouvelles mais Génération Séries est là justement, la radio est allumée en permanence. On n’est pas coupés du monde et on est même parfois plus au courant que les gens qui « regardent » les infos (1995).
31Ce recours au magazine comme substitut des produits culturels qu’il évoque, et dont il faut par la suite parler dans les conversations quotidiennes, exprime la force de ce média écrit, d’abord, et la superficialité générale, ensuite, de ce qui se joue véritablement entre la consommation d’une œuvre et ce que cette consommation a comme rôle dans ses usages sociabilitaires. Radio, magazine, souvenirs et entregent suffisent, au fond, à faire des séries télé un aliment du commentaire général de l’actualité dans laquelle elles apparaissent comme un élément parmi d’autres.
- 8 Sur les processus de fragmentation et de découpage en sous-cultures des productions industrielles, (...)
32Au sein de cette cohérence globale, cependant, des manières différentes de faire vivre des sociabilités médiatiques par le biais du magazine se distinguent. On a ainsi affaire à un exemple tout à fait caractéristique d’un fonctionnement sous-culturel appliqué à un objet typique de la culture mainstream8. À l’intensification « pure » des relations sociales adolescentes que dessert la passion des courriers dans Séries Mag répondent des modalités d’échange plus distantes et savantes du côté de Génération Séries. La culture télé génère des séries médiatiques dans la presse, correspondant non seulement à des pratiques différenciées et à des âges, mais aussi à des postures lectoriales. Les imaginaires associés à Génération Séries ou à Séries Mag et Séries Mania ne sont pas les mêmes, puisque ce ne sont apparemment pas les mêmes destinataires : l’érudition et le commentaire savant qui caractérisent Génération Séries, dans la logique du fanzine associatif qui est à son origine, semblent loin des potacheries de Mister dans Séries Mag ou de l’obsession de la rencontre de la vedette dans Séries Mania. Mais l’encodage des cibles intentionnelles et des codes communautaires sur le plan du support ne correspond pas mécaniquement aux comportements des individus. De fait, un·e amateur·rice de séries peut occuper plusieurs positions, selon différents programmes de consommation et d’appropriation, qui lui plaisent également, et ce sont les pratiques mises en œuvre qui permettent de changer de position dans ce système culturel et de se fabriquer un style personnel dans ce monde (Lahire, 2004). De fait, un magazine particulier ne prend une signification qu’en fonction de la place que des pratiques individuelles lui affectent dans des réseaux d’interactions possibles.
33Par exemple, si l’on s’en tient à la presse, Séries Mag peut entrer en relation non seulement, comme on l’a vu, avec Génération Séries ou Séries Mania, mais encore avec le magazine de cinéma, de vidéocassettes, avec le programme télé, la presse de jeune fille, la presse culturelle. Du point de vue de l’étude de réception, on peut traiter tout cela comme une sorte de continuum, mais il faut considérer la pratique comme un acte de découpage et de positionnement empirique dans ce système de relations et d’interactions. Les pratiques sont ainsi à décoder comme des énoncés (je découpe une photographie et j’exprime ainsi quelque chose) et comme des opérateurs syntaxiques de coordination : découper une photographie dans un magazine est un geste qui articule des objets entre eux, leur imposant des mises en relation presque « imprévisibles » (par exemple, on peut imaginer que l’on achète un magazine de séries parce qu’on aime les vampires, pas nécessairement les séries). C’est ce que démontre la collection que nous avons étudiée, puisque Cornillon ne voyait pas d’incohérence à circuler de l’une à l’autre des formes prises par la culture séries, en sélectionnant certaines façons de faire plutôt que d’autres (elle n’avait pas l’idée d’écrire à Mister, par exemple) et en adoptant des postures qui relèvent des deux prescriptions : d’un côté, un positionnement personnel « snob » (comme elle le résume à présent) de défense d’une vision artifiante de la série télévisée et, de l’autre, le découpage des portraits de Buffy et Angel dans Séries Mag, alimentant une manière, toute personnelle et parfaitement commune, de se positionner dans la culture séries, par l’adhésion relative aux usages du magazine, prenant une signification dans un système pluridimensionnel.