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Lectures

Mehdi K. BENSLIMANE (2024), Du pouvoir des médias

Paris, L’Harmattan, Collection « Logiques sociales »
Serigne Sylla
Référence(s) :

Mehdi K. BENSLIMANE (2024), Du pouvoir des médias, Paris, L’Harmattan, Collection « Logiques sociales »

Texte intégral

1Depuis les années 1940, la production scientifique sur les médias est abondante. Cet effort d’étudier le fait médiatique est justifié par la dynamique et la puissance des médias. La plupart de ces recherches ont abordé le pouvoir des médias, sous l’angle du rapport ambigu et toujours d’actualité entre média et politique. Le constat d’une âme politique des médias, de la médiacratie ou encore de la médiaklatura ne concerne pas strictement la tradition occidentale puisqu’il s’observe également partout où le pouvoir médiatique s’inscrit dans une logique de connivence ou de collision avec le pouvoir politique. C’est ce qui donne sa pertinence au livre du penseur et chercheur marocain Mehdi Benslimane.

2Cet ouvrage met en avant une réflexion critique sur le quatrième pouvoir dans le contexte nord-africain, notamment dans le contexte marocain façonné par une monarchie politico-religieuse. Il s’agit d’analyser un espace médiatique caractérisé par une libéralisation contrôlée. Cette étude de l’hebdomadaire francophone marocain Le Journal (1997-2010) est à compter parmi les efforts scientifiques de renouvellement de la théorie sociopolitique des médias. En effet, le titre est bien Du pouvoir des médias, et non pas Le pouvoir des médias, puisqu’il interroge, en matière d’identité, de légitimité et de leadership, ce qui fait le pouvoir d’influence des médias plutôt que le pouvoir qu’ils exercent sur la pensée du public.

3Dans l’introduction, l’auteur présente son ambition de réfléchir autrement en proposant un cadre conceptuel du pouvoir médiatique à partir du triptyque compétence-indépendance-leadership. Pour montrer la pertinence de son approche multivariée, une « psycho-sociologie politique du pouvoir médiatique », Benslimane a réalisé une revue critique des Mass communication research, Media studies ou Cultural studies reposant sur des perspectives behavioristes, fonctionnalistes et culturalistes des effets des médias sur les comportements collectifs du public. Considérant ces traditions comme étant dépassées, l’auteur « se propose de questionner le pouvoir d’influence et de visibilité médiatique contemporaine […] à partir de l’exemple historique du magazine Le Journal (1997-2010) » (p. 31).

4Ce choix porté sur Le Journal se justifie par sa place occupée dans l’histoire politique des médias indépendants au Maroc, son accompagnement de l’alternance politique au Maroc et sa ligne éditoriale orientée vers le traitement de sujets « tabous » : « monarchie, bilan du règne de Hassan II [1961-1999], années de plomb, témoignages d’anciens prisonniers, islamisme, armée, scandales financiers, business du roi, justice transitionnelle, etc. » (p. 33). Le Journal trouve aussi sa marque dans son modèle économique reposant sur les ventes et les recettes publicitaires. En partant d’un modèle pyramidal du « réseau conceptuel interdépendant du pouvoir d’influence médiatique » (p. 36), le livre est divisé en trois chapitres.

5Le premier chapitre traite de la compétence des journalistes comme pouvoir adaptatif aux situations nouvelles. Il s’agit d’interroger ce qui fait le journaliste, ses qualifications et le système de dispositions durables qui structure ses pratiques de gatekeeping et qui lui permet de faire face à des situations nouvelles. L’auteur opérationnalise le pouvoir adaptatif en quatre dimensions qu’il nomme « pouvoirs d’actions » : la construction, le positionnement, la transformation de la situation et la réflexivité sur la situation (p. 41).

6La construction renvoie à la collecte, à la sélection et au traitement des informations pertinentes à livrer par des recoupements. Elle traduit le rôle de la construction et du découpage de la réalité quotidienne qui incombe au journaliste. Cependant, traiter de l’information implique aussi de prendre position par rapport au fait en question. En effet, il existe plusieurs manières de rendre compte d’un évènement ou d’une situation. Dans l’optique de justifier sa position, le journaliste est dans l’obligation de se donner une légitimité par la qualité de ses ressources traduites en témoignages et en preuves. Tout l’enjeu est alors de transformer la situation en sa faveur en bouleversant la relation de pouvoir par rapport à ses sources. Le journaliste passe alors d’une position de demandeur (dépendant) à une position de maître de la situation par un contrôle d’incertitudes. Ainsi, cette conscience de la maîtrise de la situation permet au journaliste d’être plus ou moins autonome dans ses pratiques pour « se poser les bonnes questions et savoir problématiser une situation » (p. 44). Le pouvoir d’influence d’un organe médiatique dépend donc en partie de la compétence particulière et de l’expertise de ses acteurs, qui lui donnent une certaine légitimité.

7Le chapitre 2 porte quant à lui sur la question de l’indépendance, deuxième variable explicative du pouvoir des médias. L’auteur conçoit l’indépendance comme une étiquette que chaque média cherche à se coller. Dès lors, pour évoquer l’indépendance du Journal, l’auteur propose une typologie basée sur les témoignages de journalistes à propos du magazine. D’abord, l’auteur associe l’indépendance politique du Journal à l’honnêteté intellectuelle de son directeur et éditorialiste. Selon son étude, l’indépendance politique se mesure par rapport à la non-subordination de la ligne éditoriale au pouvoir politique, à tout parti politique ou à toute idéologie politique. Ainsi, Le Journal n’est ni un organe de la monarchie ni celui de l’opposition. Il se contente de l’objectivité et de la vérification des informations.

8Sur le plan économique et financier, l’indépendance du Journal, en tant que « support privé, professionnel et libre », est jaugée « suivant sa liberté de ton et par le fait que ses actionnaires n’intervenaient pas dans le travail des journalistes » (p. 69). L’auteur soutient aussi que l’organe « ne roulait pas pour des intérêts particuliers ». Le fait de ne pas être un journal partisan suffisait pour lui garantir cette indépendance. Par ailleurs, l’auteur insiste sur l’épineuse question de l’écriture journalistique. Pour lui, l’indépendance d’un organe médiatique suggère la subjectivité de l’écriture éditorialiste. En effet, être journaliste signifie aussi d’assumer une responsabilité et une subjectivité pour ne pas se cacher derrière une fictive neutralité. Écrire, c’est donner sens aux choses, aux évènements et aux personnes, c’est se lancer dans une typicalité, pour citer le sociologue phénoménologue, Alfred Schütz. « Je peux appeler un Palestinien un terroriste, et je peux l’appeler un combattant ! » (p. 65), écrit Benslimane, citant le journaliste Khalid Jamaï, père d’Aboubakr. L’auteur analyse donc l’indépendance comme l’une des propriétés du pouvoir d’influence du Journal. Il s’agit d’une étiquette favorable qui a défini non seulement la légitimité du média, mais surtout, sa visibilité et sa crédibilité nationales et internationales.

9Le dernier chapitre de l’ouvrage aborde la troisième variable explicative du pouvoir des médias : le leadership médiatique. Pour l’auteur, c’est la variable la plus déterminante. Ainsi, il commence ce chapitre par l’hypothèse selon laquelle la compétence et l’indépendance dépendraient d’un leader qui les porte et leur donne sens. Ce dernier devrait incarner un personnage atypique, exprimer son autorité et jouir d’une réputation positive. L’analyse de cette partie porte sur le leader médiatique Aboubakr Jamaï, fondateur, éditorialiste et directeur de publication du Journal (p. 93). Dans une perspective de psychologie médiatique, c’est-à-dire d’analyse de « l’influence de la personnalité sur l’action de l’Homme médiatique » (p. 95-96), l’auteur veut montrer qui est Aboubakr Jamaï et comment son leadership a pu déterminer le pouvoir d’influence du Journal.

10Dans une logique bourdieusienne, on peut sous-entendre que Jamaï est un produit de la reproduction sociale. En effet, sa personnalité est en partie façonnée par sa filiation sociale en tant que petit-fils d’un ancien militant nationaliste et fils d’un journaliste politique. Son leadership est aussi renforcé par sa formation et une riche expérience bâtie sur une trajectoire atypique universitaire, politique, syndicaliste et journalistique. En 1997, à l’âge de 30 ans, il a fait naître et a porté Le Journal. Toujours dans la perspective de renforcer son leadership, il a fréquenté, grâce à des bourses, les universités d’Oxford et de Harvard, afin de suivre respectivement des formations en MBA et en journalisme.

11Selon l’auteur, Jamaï s’est montré comme un journaliste talentueux, un manager, un leader et un meneur. Cela a déterminé la réussite de son projet de journal indépendant et libre, et ce, même dans une monarchie. Ainsi, il a gagné une réputation positive auprès de ses pairs et de son équipe, ce qui lui a permis d’étendre son réseau et de gagner des prix internationaux. Très charismatique, Jamaï était un maître à l’état pur, ainsi qu’un combattant pour la liberté de la presse et pour la démocratie à travers sa plume. Disons alors que c’est la personnalité atypique de Jamaï qui a guidé les tendances comme les déboires du Journal de 1997 à 2010, marquant sa fermeture à la suite d’une « asphyxie financière » et des pressions juridico-politiques.

12En conclusion, Benslimane relance d’abord le débat sur le pouvoir médiatique par des réflexions sur l’autonomie qu’il considère comme le concept englobant les catégories de compétence, d’indépendance et de leadership. Ensuite, il explique que le pouvoir des médias peut aussi profiter aux journalistes quand leur travail provoque, dans un environnement politique favorable, une réaction positive du public. Il avance toutefois que ce pouvoir peut aussi être défavorable aux journalistes dans des régimes autoritaires avec un environnement politique ne donnant aucune opportunité à l’expression journalistique.

13Cet ouvrage est une innovation théorique dans l’étude des médias. Avec les variables de compétence-indépendance-leadership, l’auteur a montré une voie d’analyse du pouvoir des médias différente de celles plus classiques d’émetteur-message-récepteur.

14Il faut retenir que le pouvoir d’un média dépend aussi des qualités, et même des défauts, de son leader, lequel influence son fonctionnement et son orientation. D’ailleurs, c’est ce leadership qui donne sens à la compétence des journalistes et à l’indépendance supposée ou réelle de l’organe. Le cadre conceptuel mis en lumière dans l’ouvrage présente les ingrédients théoriques pertinents pour une étude de psycho-sociologie politique du pouvoir des médias.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Serigne Sylla, « Mehdi K. BENSLIMANE (2024), Du pouvoir des médias », Communication [En ligne], Vol. 43/1 | 2026, mis en ligne le 20 août 2026, consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/communication/23318 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16oet

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Auteur

Serigne Sylla

Serigne Sylla est sociologue spécialiste des médias, de la communication et du numérique et enseignant-chercheur au département de sociologie, Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal). Courriel : serigne.sylla@ugb.edu.sn

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