1Dans cet article, je me propose d’apporter quelques éclairages particuliers sur le rapport médias/territoires en prenant appui sur une recherche qui porte sur les journaux de comités de quartier (associations loi 1901) d’une grande ville du nord de la France, Roubaix. Ces publications sont, en l’occurrence, régies par une charte de la presse associative de quartier, adoptée par les comités en mars 2003, dont les deux premiers articles posent un cadre définitionnel et éditorial assez précis :
Article 1 : Est considéré comme « journal associatif de quartier » tout imprimé, magazine ou revue, dont la conception est assurée collectivement et démocratiquement par et avec des habitants du quartier organisés en association, selon une ligne éditoriale qui respecte les termes de la présente charte : — rapprocher le citoyen de la chose publique ; — assurer la promotion de l’écriture et de la lecture d’une information citoyenne par et pour les habitants ; — relayer une expression des habitants élaborée collectivement ; — s’inscrire dans une stratégie d’information de proximité.
Article 2 : Le journal associatif de quartier est indépendant de tout pouvoir politique ou économique qui peut contribuer à son financement1.
- 2 Pour de premiers résultats à ce sujet, voir Raoul 2006 et 2009. J’y montre notamment, à propos d’un (...)
2Cette recherche, dont l’objet est d’étudier la fonction de ces journaux de quartier, comprend deux volets principaux : leur contribution à l’espace public local2 et leur rapport au territoire du quartier. Par ce deuxième volet, qui fait donc l’objet de ce qui suit, il s’agit de saisir en quoi ces publications contribuent à produire ou à entretenir l’idée de quartier et par là un imaginaire de (du) quartier.
3Une question conductrice guide mon investigation ici : quelles images et quelles représentations du quartier donne à voir ou produit le journal de quartier ? Ce faisant, l’intention est aussi de chercher à comprendre ce que « fait », en l’occurrence territorialement, un tel journal au-delà d’assurer une fonction d’information et de contribution au débat public dans la ville, c’est-à-dire de s’intéresser à une fonction de médiation qui est également la sienne, une fonction de mise en scène et de mise en sens, en l’occurrence du territoire, et qui est en même temps géographique, sociale et culturelle. Je pourrais tout aussi bien à ce sujet parler de « travail territorial » des médias — une expression à entendre en écho de celle de « travail social » des médias retenue par le sociologue Louis Quéré pour, dans ce qu’accomplissent les médias, « appréhender un surplus », c’est-à-dire ce qui « excède à la fois leur fonction de fait, leur rôle empirique, la conscience historique qu’ils ont d’eux-mêmes et les représentations que nous nous faisons de leur mission et de leur fonctionnement » (Quéré, 1982 : 10) —, en considérant que, dans et par les contenus qu’ils produisent, les médias entretiennent un certain rapport (pragmatique, affectif, historique, fantasmé…) aux lieux dont ils parlent et façonnent un certain sens de ces mêmes lieux. L’étude d’un tel type de publication permet également de déterminer la manière dont des personnes investies dans de telles associations locales, des « habitants », « militants » de et pour leur quartier, rendent compte de l’espace qu’ils vivent au quotidien et imaginent le lieu qu’ils habitent, lui donnent sens.
- 3 C’est avec réserve que je renvoie au travail, plus ancien, d’Abraham Moles et Elisabeth Romer (1998 (...)
4Ma réflexion fait ainsi résonner dans une même problématique tant des travaux de recherche qui ont pris pour objet d’étude le quartier, que ce soit dans une perspective pluridisciplinaire (Authier et al., 2007) ou par l’intermédiaire d’une approche essentiellement géographique (Martin, 2003), anthropologique et politique (Neveu, 2003 et 2004) ou psychosociologique (Noschis, 1984)3 ; d’autres qui se sont intéressés aux représentations spatiales et aux imaginaires géographiques (Bailly, 1995 ; Debardieux, 1995 et 2004 ; Di Méo, 1991 et 1999 ; Frémont, 1976/1999 ; Gregory, 1994 ; Gumuchian, 1991 ; Raffestin, 1986 ; Vanier, 2009) ; ou d’autres encore qui, d’une manière ou d’une autre, auront mis l’accent sur le rapport entre les médias et les territoires (Baisnée et Marchetti, 2004 ; Boure et Lefebvre, 2000 ; Dulong et Quéré, 1978 ; Howe, 2009 ; Mattelart et Mattelart, 1986 ; Pailliart, 1993 ; Robins et Aksoy, 2005 ; Tétu, 1995 et 2008).
- 4 Le premier, lancé en 1980, en était en juillet 2009 à son cent-quatre-vingt-deuxième numéro. Son ry (...)
5Sur un plan empirique, la réflexion ici proposée procède de l’analyse de deux journaux auxquels je me suis plus particulièrement intéressé, Quartier libre et Pile Infos4, distribués
- 5 Ces deux quartiers, d’environ 12 000 habitants pour le premier et de 7 000 pour le second, sont des (...)
6gratuitement dans toutes les boîtes aux lettres de leur quartier respectif, celui de l’Epeule-Alouette-Trichon pour le premier, celui du Pile pour le second5 (voir illustrations 1 et 2). Elle repose sur trois grands axes d’investigation : (1) étudier en quoi et comment le journal parle du quartier ; (2) cerner le rapport au lieu et la conception du lieu qu’évoquent et sous-tendent les lignes du journal ; (3) déceler ce par quoi ce territoire, le quartier, fait — ou est entendu faire — « sens partagé » pour ceux qui y vivent.
Illustration 1. Quartier libre, novembre-décembre 2005
Illustration 2. Pile Infos, novembre 2008
- 6 Les quartiers « sont, comme l’a suggéré Anderson en référence aux nations, <imaginés> par ceux qui y résident</imagin> (...)
7Sur la base d’une telle considération de la notion de quartier comme « sens partagé », et donc comme « unité de sens collective », on peut d’emblée se demander dans quelle mesure cette notion n’induit pas, parallèlement à la vision spatiale qu’elle suscite, l’idée de « communauté imaginée » telle que l’évoque Benedict Anderson (1996) à propos de la nation. Il s’agirait alors d’une « communauté imaginée » locale, voire micro-locale. Pour la géographe étasunienne Deborah G. Martin, il ne fait pas de doute que les quartiers « are, as Anderson (1991) suggested in reference to nations, <imagined> by those who share them »6 (2003 : 362). Tout séduisant qu’il soit, le parallèle trouve ses limites devant le fait que, dans son livre, Anderson entend la nation comme communauté et non comme territoire. Il n’y est en effet pas question, sinon à la marge, de ce qui renvoie à « la dimension terrienne de la condition humaine, celle qui rend nécessaire de composer avec les formes matérielles et symboliques de notre environnement » (Debardieux, 2009 : 21). Il n’y est pas plus question de rapport au lieu, de renvoi à ce qui fait la singularité spatiale, le « propre » d’un espace (La Soudière, 2009). La nation y est envisagée — telle est l’idée essentielle de la thèse — comme « communauté politique ».
8De son côté, le sociologue britannique Kevin Robins (2001) rappelle qu’autant la nation renvoie fondamentalement à une communauté abstraite, sous-tendant des relations désincarnées, autant la ville (urban arena) renvoie à une immersion dans un monde de multiplicité et engage les individus dans une forme d’expérience culturelle incarnée. Le quartier, pourrait-on poursuivre, constitue une autre échelle d’une telle expérience. Et peut-être de manière encore plus intensive qu’à l’échelle de la ville, interactions sociales et rapport au lieu y étant étroitement imbriqués.
- 7 « La nation, pouvons-nous dire, est un espace d’identification et d’identité, tandis que la ville e (...)
- 8 « […] la spatialité intrinsèque de la vie sociale » ; « […] la nécessité de négocier, à travers et (...)
- 9 « Les journaux sont en même temps dans des et de lieux — ils sont insérés dans des lieux tout en te (...)
9Pointer cette intrication du social et du spatial permet d’ajouter que si le territoire national reste aussi de l’ordre de l’abstraction, celui du quartier s’appréhende quant à lui par l’expérience de sa fréquentation concrète, il se pratique : « The nation, we may say, is a space of identification and identity, whilst the city is an experential and existential space »7 (Robins, 2001 : 489). Et, pourrait-on préciser une nouvelle fois, de manière plus circonscrite pour le quartier. Ainsi, autant la nation reste une construction « imaginaire » au sens où elle n’est pas perceptible d’un seul tenant, elle n’est pas accessible dans son entièreté de manière pragmatique, autant le quartier l’est, il se foule au jour le jour, s’embrasse sur le terrain en un regard du quotidien. Et c’est d’ailleurs ce qui le fait « lieu(x) », qu’englobe du reste le territoire. C’est en effet un « espace spécifique » « dans lequel la distance n’est pas pertinente » (Levy, 2003 : 560). Mais, comme le relève à ce propos le géographe Michel Lussault, « les lieux se caractérisent aussi par le caractère sensible de leurs limites », ce « qui renvoie en partie au champ de la pratique et de la représentation spatiales » (2003 : 562). Avec la question du lieu, c’est donc celle de « l’expérience du sujet » (Entrikin, 2003) qui entre en ligne de compte. De surcroît, s’il convient de penser les lieux comme des lieux de rencontre (meeting place), c’est par cette pratique de la proximité spatiale qu’il faut aussi considérer, étant donné « the intrinsic spatiality of social life » (Gregory, 1994 : 77), « the necessity of negotiating across and among difference the implacable spatial fact of shared turf »8 (Massey, 2004 : 6), une remarque déjà soulignée par l’anthropologue Catherine Neveu (2009 : 231). Et l’on sait qu’en ce qui concerne les publications ici étudiées, au vu de leur vocation, la remarque du géographe étatsunien Peter D. Howe, sur la base d’une approche constructiviste du rapport entre les médias et les territoires, trouve un écho plus particulier : « Newspaper are both in and of places — they reside in places while attempting to describe them »9 (2009 : 44).
10À l’aune de cette caractéristique de « fait spatial implacable d’un sol partagé », le quartier peut alors être pensé comme une « substance » perceptible de visu et comme une « forme » (forme spatiale) imaginée (au sens de construite), et l’on peut se demander simultanément dans quelle mesure il « fait communauté ». C’est en considérant ces différentes dimensions, en l’occurrence telles qu’elles ressortent du discours des journaux de quartier, qu’il est possible de s’atteler à dégager un certain imaginaire sociospatial du quartier.
11Avec cette notion d’imaginaire de quartier comme je l’entends dans cet article, il s’agit de cibler les représentations inhérentes à cette substance et à cette forme ou induites à partir d’elles, lesquelles se greffent parfois sur une histoire présentée, nous le verrons, comme étant au fondement de la singularité du territoire en question. Plus précisément, il s’agit de s’attacher à repérer dans les lignes du journal comment y apparaît l’objet territorial « le quartier » et comment se constitue, sur le plan symbolique, une entité par laquelle un périmètre spatial est investi d’un sens fédérateur, et parfois d’un rapport affectif, pour ceux qui y vivent. Mais cet imaginaire est aussi nourri d’« images » du quartier que donnent à voir les pages du journal par les photographies (de rues, de maisons, de scènes de la vie locale) ou que suscite le texte de celui-ci. Le quartier tient de la sorte d’une représentation d’empreinte matérielle, fixée par un énoncé ou un artefact iconique, une représentation qui, en tant qu’elle figure dans un tel journal, prend sens non en soi mais dans le cadre d’un rapport sociopolitique activé par le comité de quartier.
12Sur les plans méthodologique et épistémologique, la réflexion qui suit opère donc en considérant le quartier à partir des « traces écrites » que constituent les lignes du journal. La recherche, dans une première phase qui consiste en une analyse de corpus et dont cet article rend compte de certains résultats — elle sera complétée par une phase, seulement amorcée aujourd’hui, de rencontres et d’entretiens avec des acteurs de terrain —, repose sur deux principes : considérer « l’autonomie sémantique du texte » (Ricœur, 2000 : 177), sans négliger toute la prudence méthodologique qu’implique la formule, à savoir le nécessaire « travail interminable de contextualisation et de recontextualisation en quoi consiste la lecture » (Ricœur, 2000 : 177), et appréhender le discours comme « matière constitutive du réel politique et social » (Krieg-Planque, 2007 : 57). Cette approche, d’une manière ou d’une autre, est redevable de débats et de lectures à propos d’une perspective de recherche qui entend mettre l’accent sur « la dimension discursive dans l’étude de la communication sociale » (Delforce, 2010 : 57). Dit de manière plus concise, mon objet, c’est le discours du journal tel qu’il rend compte du quartier, ou plutôt tel qu’il participe d’un processus de représentation sociale de ce territoire : qu’est le réel du quartier sans le discours par lequel celui-ci acquiert une existence sociale, sans le discours qui invite « à voir/dire/penser le réel d’une certaine façon » (Delforce, 2010 : 58) ?
13Éclairé de certains repères méthodologiques et conceptuels forgés pour analyser le discours des médias (Bonnafous, 2006 ; Krieg-Planque, 2006), j’ai procédé à la base par une approche très empirique du matériau. Une prise en main de chacun des deux corpus (représentant la collection entière de chaque journal) m’a tout d’abord permis un premier repérage des thèmes traités, des rubriques, du lexique et, d’une manière en même temps plus large et plus singulière, de différents types d’énoncés (du simple titre d’un éditorial au texte complet d’un article en passant par la mention d’un événement) et de modalités énonciatives, ainsi qu’une première définition des positions et postures des énonciateurs. Je me suis ensuite attaché, à partir d’une lecture systématique et attentive de l’ensemble des numéros, à dégager et à catégoriser, puis à analyser et à interpréter les thèmes et éléments structurants de la matière discursive des journaux et ainsi à étudier leur évolution, ce qui m’a amené à cibler des constantes d’une part, des inflexions, voire des ruptures d’autre part. Conscient de disposer d’un « corpus clos », c’est-à-dire d’avoir à faire à un genre de discours prédécoupé institutionnellement (Maingueneau, 2005), je peux dire que je m’intéresse au discours de ces médias dans le temps long de leur production. Ma démarche relève donc d’une démarche inductive fondée sur l’importance toute particulière accordée à la perspective diachronique.
14Sur la base de cette approche du discours des journaux de quartier, la suite de mon article se structure en trois parties : dans la première, il s’agit de montrer comment le texte du journal évoque le quartier dans sa matérialité (spatiale) et comme entité (spatiale) mais aussi comme « dénominateur » commun et référent collectif ; dans la deuxième partie, le quartier est appréhendé à partir de la perspective historique qu’offre ce texte ; dans la troisième, l’objet du propos est lié à la question de l’image du quartier telle que l’induit ce même texte — en l’occurrence, je me réfère au seul journal Pile Infos qui a entretenu, de manière plus marquée encore ces quelques dernières années, l’image d’un quartier délabré et d’une grande pauvreté où prévaut un « sentiment d’abandon ». L’article conclut en discutant deux hypothèses : celle que derrière une perspective spatiale se dessinerait une perspective sociopolitique du quartier et celle d’un type de publication qui enferme le quartier dans son propre périmètre.
- 10 Ancien mode d’habitat ouvrier très caractéristique de la configuration urbanistique de la ville de (...)
- 11 L’anthropologue Catherine Neveu, suite à un long travail de terrain concernant les comités de quart (...)
15Quand on cherche le « quartier » dans les lignes d’un journal, on peut tout particulièrement le repérer dans des énoncés qui renvoient à sa matérialité spatiale. Ainsi en est-il quand sont évoqués des rues, des places, des courées10, des espaces verts, des édifices patrimoniaux, des aménagements urbains, ou quand l’indication du périmètre du quartier promeut l’idée d’un territoire précisément délimité : « Le territoire du Pile est compris entre les axes Boulevard Gambetta, Quai du Sartel, rue Kellerman, rue d’Orchies, Boulevard de Mulhouse et rue Pierre de Roubaix » (extrait des statuts du comité de quartier, Pile Infos, janvier-février 2004). Vu sur un plan, le périmètre est on ne peut plus clair11 (voir illustrations 3 et 4).
Illustration 3. Pile Infos, édition spéciale, 2000
Illustration 4. Quartier libre, no 108, janvier-février 1997
16Mais une telle délimitation n’est pas forcément indiquée d’emblée dans le journal. Par exemple, dans le premier numéro de Quartier libre, paru en 1980, il est fait référence au quartier à plusieurs reprises sans qu’à aucun moment ne soit précisé ce que recouvre spatialement ce territoire. Des habitants engagés dans une association de quartier s’adressent ainsi à d’autres habitants de leur voisinage en leur parlant d’un quartier, « du » et de « notre quartier », comme si ces syntagmes allaient de soi pour tout un chacun, comme si les repères de délimitation et d’appartenance étaient entendus par tous, étaient convenus. Il faudra attendre le sixième numéro, d’octobre-novembre 1981, pour que le journal reproduise un plan du quartier, en l’occurrence élargi à ses rues adjacentes, donnant ainsi une certaine représentation spatiale (cartographique) du territoire. Quelques autres plans suivront dans d’autres numéros.
17À quatre reprises entre 1981 et 1987, le même journal organisera un concours sur le thème « Connaissez-vous votre quartier ? » (il s’agissait de répondre à des questions sur le nombre d’habitants, les écoles, les entreprises et commerces, l’origine du nom du quartier ou de reconnaître des rues à partir de photos de fenêtres, de portes, d’arbres, de places ou d’entrées de bâtiments institutionnels), manière de renforcer, dans les pages du journal, la caractérisation visuelle et physique du quartier. À la même période, par l’intermédiaire d’un billet d’humeur, signé nominalement, d’un « habitant du quartier » revendiquant l’ouverture d’une annexe postale, le discours du journal peut glisser vers le registre de l’affirmation identitaire — ce qui est toutefois resté exceptionnel —, à propos non in fine du quartier en question, mais d’un quartier en général :
Il suffit que notre quartier demande à qui de droit une annexe des PTT pour qu’on nous reproche de copier sur les autres quartiers plus ou moins éloignés du nôtre… […] Oui, chaque quartier se veut être différent, veut avoir sa propre identité […] Chaque quartier veut posséder un bâtiment ou autre qu’ont déjà les autres, mais tient à ce que les autres parties de la ville n’aient pas ce qu’il possède lui-même…, afin de s’assurer d’une identité propre qui les distingue des autres. Oui, l’Epeule-Alouette-Trichon a son identité… comme les autres quartiers ont la leur (Quartier libre, no 23, octobre 1986).
18En évoquant de tels éléments de substance matérielle, le journal contribue à entretenir, régulièrement, des repères territoriaux concrets qui « font » le quartier non seulement dans sa matérialité mais également dans sa spatialité (c’est-à-dire la dimension spatiale de cette matérialité et des pratiques sociales qui lui sont inhérentes). Celui-ci apparaît de la sorte comme un « objet spatial » tangible et comme une « forme spatiale ». Et c’est à partir de cet objet et de cette forme que sont forgées des représentations et des images du quartier.
19En considérant cette forme telle qu’elle peut être délimitée, on peut en induire l’existence du quartier comme entité spatiale, autrement dit un espace faisant unité géographiquement, un espace intégré. Cet espace pourra du reste être précisément convenu. Ainsi, dans le sixième numéro de Quartier libre (automne 1981), la mise en avant d’une petite polémique entre un imprimeur local et le comité de quartier est tout à fait révélatrice d’une représentation qui prévaut : par une lettre publiée sous l’intitulé « Courrier des lecteurs », le premier déplore que le second ne fasse pas appel à ses services (« Les Associations de l’Epeule-Alouette ne feront-elles jamais travailler les Imprimeries de leur quartier. Au moins les consulter ! »), lequel explique en réponse qu’il s’est résolu, pour des raisons budgétaires, à faire imprimer le journal par une imprimerie coopérative d’un quartier voisin. Pour chacun des protagonistes, le quartier prend sens, il ne se confond pas avec le quartier d’à côté. On peut dès lors se dire que le quartier, comme représentation, a quelque chose du « consensus invisible » évoqué par Jacques Noyer, « toujours en gestation dans les communautés de discours qui unissent des récepteurs » (2010 : 31).
20Pour autant, le texte du journal laisse parfois transparaître une autre morphologie, celle d’un quartier constitué de « sous-quartiers » ou de « secteurs ». Quartier libre recensait ainsi un jour cinq « secteurs » (n° 109, mars-avril 1997). Antérieurement, il déclinait les noms de sept « sous-quartiers » (n° 53, décembre 1991). Récemment, il faisait mention du « quartier du Trichon » (n° 176, février-mars 2008) tandis que peu auparavant, il situait « la place du Trichon » comme « lieu » « excentré de l’Epeule » (n° 172, juin 2007), ce dernier « secteur » ou « sous-quartier » étant implicitement entendu comme « centre ». Pile Infos ne propose pas une telle lecture mosaïque du quartier du Pile quand bien même le journal a pu, exceptionnellement, parler du « Pile Centre » (mars 2005). Dans un numéro plus récent, il relevait comme point positif l’installation de commerçants « en périphérie du quartier » (été 2007).
21On peut toutefois se demander si cette représentation spatiale du quartier, entendu comme entité, ne relève pas parfois du dogme, d’une vision figée de l’espace. Ce questionnement ressort de la lecture d’un article paru dans Pile Infos concernant le projet de la communauté urbaine, à laquelle est rattachée la ville de Roubaix, de faire passer une ligne de bus « à haut-niveau de service » au cœur du quartier du Pile. Au vu du tracé envisagé, le comité de quartier y exprime ses craintes « sur le devenir du quartier » :
Couper la place Carnot, élargir la rue Lannes, il est possible que cela crée un autre Pile avec d’un côté les nouvelles constructions […], un nouvel espace vert […], une voie directe vers le canal et de l’autre côté le Pile ancien avec ses rues étroites, ses problèmes de propreté, de circulation, de salubrité, ses logements vacants et son enclavement par des grands boulevards […]. Ce nouveau secteur sera-t-il au Pile mais par quelles voies de liaison ? Aux Trois-Ponts [un quartier voisin] dans un souci d’unité architecturale ? Pire encore, transformé au fil des ans en un petit quartier entouré de voies à grandes circulations […] qui pourrait se transformer en enclave comme le Carihem [autre quartier voisin] ! (Pile Infos, octobre-novembre 2007)
22Le connecteur introductif de la dernière phrase, « Pire encore », laisse bien entendre le degré de nuisance qu’engendrerait le projet, aux yeux de l’énonciateur, en raison certes du risque d’enclavement du « nouveau secteur », mais aussi en raison du risque de sa non-intégration spatiale au « Pile ancien ». Ainsi, le comité de quartier exprime sa crainte de voir se créer une voie de circulation qui conduirait, de son point de vue, à remettre en cause ce que l’on pourrait appeler l’« intégrité spatiale du quartier ». En pointant cet énoncé, il s’agit non de mettre en doute les implications d’un tel aménagement urbanistique, mais de montrer comment le journal convoque une certaine représentation spatiale, un « objet spatial » précis — et qui, selon l’implicite de l’énoncé, devrait alors demeurer comme tel —, pour contester publiquement un projet d’aménagement, alors même que celui-ci s’entend dans une perspective de favoriser les liaisons entre les quartiers traversés, dont le Pile, et le centre-ville.
23Mais cette manière de réagir ne se comprend probablement qu’à l’aune d’un certain « imaginaire topographique du politique » (Neveu, 2009 : 231), plus précisément ici de l’engagement, car ce territoire de quartier est au fondement des raisons d’être et de l’action du comité de quartier bien plus qu’il ne suscite mécaniquement un sentiment d’appartenance : « Dans un quartier <historique> comme celui du Pile, l’identité locale, encore relativement forte aujourd’hui, n’est pas mise au service de l’engagement par les militants du Comité », observait Neveu (2004 : 63).
- 12 « Les quartiers sont à la fois insaisissables et temporaires, et c’est dans leur contingence qu’ils (...)
24À la lumière de cette réaction du comité de quartier, il apparaît tout à fait opportun de rappeler cette remarque de conclusion de Martin en tant qu’elle fait valoir une conception relativiste du territoire : « Neighborhoods are elusive and temporary, and it is in their contingency that they have meaning, for social and political action, and for research that examines the significance and importance of space in social life »12 (2003 : 380).
25À plusieurs reprises, les deux journaux en question ont recours aux expressions « les Pilés » ou « les Epeulois » pour parler des habitants des deux quartiers respectifs. Ainsi — bien qu’il n’y ait là rien de très particulier —, un procédé de dénomination collective des habitants fait du quartier un dénominateur commun à ses habitants. Dans le même sens, l’emploi, récurrent quant à lui, de l’expression « notre quartier », renforcé par l’usage tout aussi récurrent dans le texte des deux journaux d’un « nous » associant dans une même instance l’énonciateur comité de quartier et les destinataires du texte, les lecteurs/habitants du quartier, relève d’un procédé de construction d’une entité collective à partir d’un référent à fondement spatial.
- 13 « […] un des sens les plus répandus de la notion de quartier dans les publications a été l’idée de (...)
26Mais derrière l’emploi d’un tel adjectif possessif ou d’un tel pronom personnel pluriel, peut-on en induire que le quartier constituerait un référent communautaire (avec une charge identitaire) ? Quand bien même, comme le souligne Martin, dans la lignée des premiers travaux de sociologie urbaine de l’École de Chicago, « one of the most pervasive meanings of neighborhood in the literature has been the idea of geographically delineated neighborhoods as communities »13 (2003 : 366), de ce que j’ai pu observer, le discours des journaux de quartier ne verse pas dans ce type de registre (à quelques nuances près parfois, je le soulignerai plus loin, quand le quartier est élevé en référent historique).
27Dans quelques cas, on peut aussi s’interroger sur la portée inclusive de ce « nous » : « Le quartier Epeule-Alouette-Trichon c’est pour nous tous le lieu où nous vivons et aspirons à un bien vivre. Nous y côtoyons des gens très diverses [sic] qui comme nous ont les mêmes aspirations, en avons-nous toujours conscience ? » (Quartier libre, n° 76, février 1994). Ici, à qui précisément renvoie ce « nous » ? Qui représente-t-il dans la mesure où il se distingue des « gens très divers » qui, pourtant, si l’on suit bien l’énoncé, habitent aussi le quartier ? Probablement s’agit-il d’une maladresse sémantique, d’une formulation non intentionnelle. Mais la citation n’en témoigne pas moins semble-t-il d’une certaine perception, par le comité de quartier, de la population du quartier : il y aurait ce « nous » que l’on ne peut définir précisément (toutefois, le pronom personnel renvoie implicitement à des personnes imaginées par l’énonciateur, dans lesquelles il s’englobe, comme étant des habitants du quartier et des lecteurs du journal) et d’autres, non reconnaissables non plus, des habitants du quartier, mais que l’énoncé n’envisage pas comme des lecteurs. Il est donc ici question de la diversité de la population du quartier sans que l’on sache explicitement de quel ordre de diversité il s’agit : d’origine sociale, nationale… ? Quoi qu’il en soit, cette formulation situe à l’extérieur d’un « nous » collectif — qui entend pourtant, si l’on se réfère à la vocation de l’association, être représentatif de l’ensemble de la population du quartier — une certaine partie, indéfinie, de la population. Il n’est donc pas fédérateur.
- 14 Ce qui du reste se repère, au fil des ans, à travers la très faible présence de personnes issues de (...)
28Un autre indice d’une telle forme d’évocation exclusive se repère dans le compte rendu d’un débat interconfessionnel (catholicisme, protestantisme, islam) portant sur le thème « Comment vivre sa foi sur l’Epeule ? », organisé au début de l’année 1995 par le comité de quartier dans le cadre d’une de ses assemblées générales mensuelles. Ce compte rendu est rédigé par un membre du conseil d’administration du comité qui évoque d’emblée une assemblée générale « un peu particulière » : « Particulière car, effectivement, que vient faire la spiritualité dans la gestion quotidienne de notre vie locale ? Particulière encore car cette rencontre était la 1ère [sic] ouvrant différentes manifestations à l’occasion du mois de ramadan de nos amis musulmans » (Quartier libre, n° 87, février 1995). Le propos se veut ouvert, respectueux de l’autre. Toutefois, en définissant l’autre, l’énonciateur le distingue d’un « nous » pourtant collectif mais qui, dans l’énoncé, n’englobe pas les « amis musulmans ». Indice sûrement révélateur de la difficulté du comité de quartier à associer en son sein les membres de la population issue de l’immigration maghrébine14, pourtant nombreux dans le quartier, difficulté à les faire « nôtres » en définitive, et donc difficulté des rédacteurs à penser le quartier à partir de la population dans sa « multitude » (voir Robins, 2001 : 489) quand bien même le journal évoque à plusieurs reprises, explicitement, la diversité culturelle du quartier et la « richesse interculturelle » qu’elle engendre (Raoul, 2008). Peut-on en conclure d’une impuissance de fait du journal à appréhender le quartier en « communauté imaginée », à en parler comme « multitude » ? Tout au moins peut-on soupçonner l’emprise d’une conception spatiale du quartier, et de l’histoire qui y est associée, surdéterminant alors la définition qui en est donnée. Nous verrons plus loin, mais là à partir de l’autre journal, Pile Infos, comment cette difficulté se repère aussi dans le fait de convoquer l’histoire ancienne — le début du xxe siècle — pour légitimer le quartier comme entité.
29En proposant une rubrique historique de manière quasi systématique dans les 27 numéros qui sortiront de 1982 à 1989, le journal Quartier libre va contribuer à renforcer l’idée d’un quartier fondé sur les plans historique et patrimonial, à le faire apparaître comme une forme matérielle inscrite historiquement dans un espace donné. Si la publication relate en effet l’histoire d’équipements, de bâtiments, de services ou de jeux anciens, les portraits dressés de figures disparues ou de personnes toujours en vie conduisent également à façonner le quartier dans sa légitimité historique (voir illustration 5).
Illustration 5. Quartier libre, no 9, juin-juillet 1982
30Cela dit, ce type de rapport qu’entretient Quartier libre avec l’histoire du quartier ne dure pas. À partir de 1990, puis tout au long de la décennie, le journal va notamment refléter la dégradation des conditions de vie dans le quartier en traitant particulièrement de questions d’ordre « social » sensibles dans le quotidien du territoire : chômage, problèmes de logement, toxicomanie, hausse des délits, tension avec les jeunes et mal-être de ceux-ci… Il n’en contribue pas moins à entretenir des repères géographiques en évoquant des problèmes ou des projets d’aménagement ou ceux qui sont liés à la propreté, ou en parlant des rues, des places, des bâtiments, des plans, des activités (le marché hebdomadaire par exemple)… En faisant état de tensions ou de revendications, le journal rend compte du quartier comme espace de relations et d’interactions. On peut donc observer que le rapport au lieu se décline différemment lors de cette période par rapport à la précédente, le territoire n’étant plus substantialisé comme entité historique. Le journal fait ainsi valoir une autre image du quartier, celui-ci semblant alors se définir principalement par ces difficultés et non plus par référence à une histoire (Raoul, 2006).
31Dans le quartier du Pile, la référence à l’histoire s’entend de manière plus singulière, et généralement sur un registre nostalgique. Pour souligner l’importance de cette question, il est intéressant de relever les termes dans lesquels le journal évoque les missions qui seront confiées à une nouvelle recrue du comité de quartier :
Ses missions consistent à nous aider à développer le lien social dans le quartier, à renforcer le sentiment d’appartenance à une histoire commune, à orienter les personnes ayant des problèmes vers les permanences du comité de quartier […] et d’informer des initiatives prises par les habitants (Pile Infos, n° 10, mai 2001).
32Sur le point plus particulier qui nous intéresse ici, on notera que le quartier prend sens à l’aune d’une « histoire commune », qu’il tiendrait d’une histoire partagée entre des habitants, et donc que le fondement de sa « substance » serait historique. On relèvera également que la notion de sentiment d’appartenance est associée à l’histoire et non à l’espace. On peut toutefois s’interroger sur cette manière de considérer le quartier, non pour la remettre en cause en tant que telle, mais pour pointer le fait qu’elle amène à penser le quartier comme un phénomène historique dans lequel se reconnaîtraient les habitants, quand bien même nombre d’entre eux, en raison de leur propre trajectoire de vie et de celle de leur famille, ne partageraient pas cette histoire commune. Je n’ai pas repéré, je l’ai déjà indiqué, d’emprise identitaire marquée dans le discours des journaux de quartier. Cela dit, à partir de l’exemple ci-dessus, on peut une nouvelle fois s’interroger sur la capacité de l’énonciateur comité de quartier à intégrer dans un « nous » collectif des habitants du quartier dont l’histoire est sans attaches avec le quartier.
33Ce qui frappe pendant toute une période, qui va en gros de 1998 à 2004 (soit une quarantaine de numéros), c’est une référence au « quartier d’autrefois » venant faire contraste, dans le texte du journal, avec la situation du moment présent. Le renvoi à l’histoire y apparaît en effet non pas tant comme une forme de légitimation historique du quartier (ce qu’il fait, incontestablement) que comme un regret de la chose perdue. Il est déjà possible d’illustrer cette remarque en évoquant un petit dessin, paru en une dans trois numéros de suite au cours du premier semestre 1998, représentant un quartier et soutenu par cette légende : « Comme il est loin, le temps où le Pile avait en son cœur des usines qui rythmaient la vie de sa population ouvrière ! » (voir illustrations 6 et 7). Il s’agit d’un énoncé de nostalgie (et d’idéalisation ?) visant une période ancienne, celle où le quartier était sous l’emprise de l’activité industrielle. Mais de manière plus générale, pendant toute cette période, le journal rend compte d’un quartier très dégradé sur les plans de l’habitat et de l’urbanisme et en très grande difficulté sur le plan social (cf. infra), cela par comparaison, à plusieurs reprises, avec un quartier du « Pile d’antan » présenté sur le registre nostalgique d’une vie frugale mais ô combien riche de solidarités de voisinage, d’entraide, d’interconnaissances, de fêtes. Plusieurs exemples peuvent être retenus.
Illustration 6. Pile Infos, mars 1998
Illustration 7. Détail de une, Pile Infos, mars 1998
34En février 1998, dans un article évoquant notamment la situation sociale et l’isolement de nombre de retraités du quartier, on peut lire : « À cela s’ajoute la diminution progressive des réseaux de solidarité de voisinage qui faisaient, il y a encore peu de temps, la particularité du Pile. » Ce texte fait donc état d’une solidarité antérieure présentée comme étant, alors, partie constituante du quartier. En dernière page du numéro de janvier 2001, dans une rubrique « Point de vue », l’auteur d’un ouvrage à paraître sur la « mémoire du Pile » explique qu’il réalise un tel travail « pour essayer de retrouver le patrimoine de ce quartier populaire de Roubaix » (un « point de vue » qui sera complété dans le numéro du mois de mai. Voir illustration 8).
Illustration 8. Pile Infos, no 10, mai 2001
35« Le Pile, poursuit-il, est un des trois quartiers de Roubaix qui ont façonné la spécificité de Roubaix populaire, ouvrier et convivial par ses traditions et son folklore, d’autant plus que le Pile n’a pas beaucoup bougé du point de vue architectural. » Il souligne par la suite que la « fraude » est « l’une des grandes spécificités du quartier », car « le Pile se situe près de la frontière », avant d’en arriver à un constat :
On s’aperçoit qu’au temps de la belle époque le Pile était un quartier vivant. J’ai l’habitude de dire au temps où le Pile chantait […]. Il y avait un foisonnement de vie dans le quartier, de la solidarité. Aujourd’hui, le Pile n’a pas perdu son âme contrairement à l’Alma gare où tout a été abattu (n° 6, janvier 2001).
36Dans deux numéros spéciaux publiés à deux ans d’intervalle et consacrés à une rue qui traverse le Pile et deux quartiers voisins, le journal fait de nouveau vibrer la fibre nostalgique en évoquant une « artère jadis si prospère et vivante » : « Si nos parents revenaient, ils ne reconnaîtraient plus cette rue qui fut l’une des plus commerçantes de Roubaix » (Secteur 2 Infos, 20 janvier 2003). Un autre numéro, daté de décembre 2002-janvier 2003, fait quant à lui tonner l’assertion, incontestable (en tant qu’elle a la force du témoignage — dont l’accent trivial affermit l’authenticité — de celui — celle en l’occurrence — qui y était !), en donnant la parole à une habitante de 75 ans :
Le Pile, j’y suis née ! Alors son évolution je l’ai vécue. Avant, c’était un beau quartier, une sorte de petite ville dans la grande ville de Roubaix. Il y avait de tout […]. Aujourd’hui, je n’ai pas honte de dire que ce quartier c’est de la merde ! Il n’y a plus rien et quand les vieux s’en iront, il n’aura même plus de mémoire […]. Il faudrait retrouver ce sentiment de famille qui existait au Pile entre tous, jeunes comme vieux.
37Le numéro de mars 2003, centré sur l’idée de redynamiser l’enthousiasme pour la fête dans le quartier, remémore des moments joyeux : « L’enquête menée par notre journaliste de quartier révèle que les <Pilés> ne se résignent pas à cette extinction des feux, et que le désir les tenaille de voir à nouveau se dérouler la farandole d’antan. » Pourtant, un peu plus loin dans le même numéro, le cœur n’est pas à l’optimisme :
Le quartier est en train de mourir, et ça fait longtemps que cela dure. On a l’impression qu’il n’y a plus rien au Pile. Avant, c’était très animé, il y avait la ducasse, les brocantes et les braderies. Maintenant, la quasi-totalité des animations a disparu […]. Il n’y a plus cette convivialité entre voisins.
38Toutefois, on le sait, l’histoire constitue aussi un horizon d’appui pour le présent : « Mais nous sommes pourtant nombreux à clamer que vivre au Pile n’est pas pire qu’ailleurs. Ce serait même mieux avec nos solidarités de voisinage, notre histoire… Un petit village ! » (février 2005). Cet énoncé laisse entendre que, en raison de ses fondements historiques, le quartier est pensé comme une « communauté de vie » (dans un cadre spatial délimité). Par ces différents exemples, on voit donc combien, dans le discours du journal pendant toute cette période — de manière nettement moins marquée ces dernières années —, la question de l’histoire et de la « mémoire du quartier » apparaît essentielle, structurante.
39L’histoire se révèle être une ressource que l’on peut convoquer et invoquer pour faire face à la réalité du temps présent. Si Quartier libre, dans les années 1980, faisait valoir l’histoire du quartier en s’intéressant notamment au patrimoine ou à d’anciennes figures du quartier, Pile Infos met particulièrement en avant la solidarité, la convivialité, le lien social comme caractéristiques historiques du Pile. Le « Pile d’autrefois » renvoie ainsi à la population, à des pratiques relationnelles, c’est-à-dire que la physionomie du quartier ne tient pas, sinon de manière marginale, d’une conception patrimoniale, urbanistique et architecturale de l’histoire.
40Mais convoquer l’histoire de façon plus ou moins explicite peut amener à une conception d’un autre ordre que celle qui renvoie à du patrimoine, à des personnages, à des relations entre voisins ; tout un autre imaginaire est effectivement mobilisé quand le quartier apparaît sous des traits personnifiés, voire sous la forme d’une sorte de transcendance sensible. Ainsi en est-il dans quelques articles de Pile Infos, alors que Quartier libre m’apparaît être toujours resté dans une approche très pragmatique. Dans ces cas, le quartier n’est pas appréhendé comme substance tangible, mais à l’aune d’une conception à fondement phénoménologique (Merleau-Ponty, 1945/2005) selon laquelle la référence à la dimension physique de l’espace n’est pas une clé d’entrée ni un passage obligé. Le quartier ne tient que de la représentation que s’en fait la conscience individuelle, non seulement à partir de la faculté de penser mais aussi du fait de la « puissance percevante » du corps (Merleau-Ponty, 1945/2005 : 330). C’est donc à partir d’une capacité sensorielle qu’il est envisagé comme instance sensible. Et le rapport au lieu qu’il induit est pourvu d’une valeur affective (Noschis, 1984).
41Ainsi le président du comité de quartier, après avoir adressé ses vœux aux habitants à l’occasion de la nouvelle année, formule-t-il, sur le mode du tutoiement, un énoncé d’interpellation et par là de personnification du quartier : « Mais à toi, quartier du Pile, que peut-on te souhaiter ? » (janvier 1998). Certes, je n’ai explicitement pointé qu’une seule fois un tel mode d’énonciation. Cela dit, d’autres énoncés et le recours à des termes précis dans d’autres numéros du journal n’en accréditent pas moins la thèse. « Le Pile existe, je l’ai rencontré ! » s’exclame par exemple un « flâneur ordinaire » en évoquant l’importance de la braderie (voir illustration 9).
Illustration 9. Pile Infos, no 10, mai 2001
42Et de poursuivre :
Que conclure de ce phénomène ? Que la disparition des services de proximité n’aboutit pas obligatoirement à la déstructuration d’un quartier, si celui-ci présente, au départ, une forte personnalité, de par son histoire, l’homogénéité sociale de sa population, l’homogénéité de son habitat (mai 2001).
43Mais ce n’est pas seulement en raison de ses traits de caractère — une « forte personnalité » — que le quartier tient de la personne. Ainsi le lecteur pourra-t-il se laisser prendre par « l’âme du Pile », évoquée à deux ou trois reprises dans les lignes du journal, notamment quand l’auteur du livre consacré à la mémoire du quartier explique qu’il s’intéressera également aux habitants, « ces Pilés qui n’ont pas baissé les bras et qui n’ont pas voulu que le Pile perde son âme » (mai 2001). On peut ici observer le glissement du propos qui passe de la thématique du courage des habitants à l’idée de quartier comme entité sensible.
44Dans un article concernant le problème, récurrent, de la propreté dans le quartier, il est fait référence à « l’esprit du Pile ancien » comme étant porteur, de longue date, de solidarité, et qui imprégnerait encore les relations et l’action locales (n° spécial, 10 février 2005). D’autres expressions témoignent quant à elles d’un rapport affectif au territoire : « J’avoue que, sans vouloir dire du mal du quartier… », ce qui laisse entendre qu’il y aurait offense à parler du quartier en des termes critiques ; « Fier du Pile, grâce au comité de quartier du Pile » (titre d’un courrier de lecteur) ; « être fier d’habiter le Pile » ; « ne pas avoir honte » du quartier.
45À l’occasion, le journal pourra aussi construire des « figures » à partir du patrimoine industriel. Ainsi parlera-t-il de « la grande dame du Pile » pour évoquer une ancienne teinturerie promise à la démolition, recourant à une symbolique féminine pour parler d’une ancienne usine « nourricière » dans le quartier : elle « a fait vivre tant de familles » (janvier 2002).
46Si le journal de quartier contribue à produire des représentations du quartier comme « substance », comme « forme spatiale » ou comme « entité », il contribue également à en reproduire dans des images relatives à l’état physique et matériel du bâti ainsi qu’à l’aménagement du quartier, d’une part, et aux conditions de vie des habitants, d’autre part. Ces images participent du façonnement de « l’imaginaire du quartier », même s’il ne s’agit pas d’une construction imaginaire tenant d’un périmètre géographique et de l’histoire. Non, ici, les faits sont convoqués, photos à l’appui parfois, et les chiffres parlent.
47Je m’appuierai en l’occurrence sur ce qui ressort de l’analyse de Pile Infos, en sachant que pendant toute une période, je l’ai dit précédemment, ce journal entretient un contraste, sinon une mise en tension entre la représentation d’un quartier auparavant solidaire, frugal, populaire, festif (représentation qui s’est fortement dissipée depuis 2005) et celle d’un quartier actuellement pauvre et en déshérence, même si quelques articles et brèves essaient de faire entrevoir une volonté, à tout le moins une idée de redynamisation (de la fête, des jardins, des revendications…). En ce qui le concerne, il est possible, par l’analyse — bien que le texte du journal ne fasse pas forcément la distinction en ces termes —, de distinguer les images qui rendent compte d’un quartier délabré de celles qui font état d’un quartier pauvre, en grande difficulté sociale.
48Au fil des numéros parus depuis 1998 se repèrent des expressions et qualificatifs ainsi que des photographies contribuant à forger et à entretenir une image dévalorisante du quartier, celle d’un territoire faisant face à un habitat souvent en mauvais état, à une configuration urbanistique complexe, à une très forte densité et à un gros problème de propreté (voir illustration 10).
Illustration 10. Pile Infos, septembre 2005
49De manière régulière tout au long de la décennie 2000, le journal déplore en effet le nombre de « maisons abandonnées » (juillet 2001), d’« immeubles délabrés », de « maisons vides vandalisées » (juin 2003) et les « risques d’effondrement » (janvier-février 2004) qu’il s’ensuit, il s’indigne des rues où « les maisons sont malheureusement en triste état » (20 mars 2002), de l’« insalubrité » de nombre de logements (juin 2003, juin 2007) et de la « violence quotidienne » (juin 2006) que constituent certains bâtiments en friche (voir illustrations 11 et 12).
Illustration 11. Pile Infos, janvier-février 2006
Illustration 12. Pile Infos, novembre 2008
50Au fil des années, il pourrait donner l’impression de verser dans la litanie quand bien même des transformations sont pointées :
[Entre 1977 et 2008, la] totalité des voiries a été refaites [sic] : […]. Des constructions neuves ont vu le jour […] des habitations se sont rénovées, d’autres se sont construites surtout à la place des maisons insalubres, beaucoup de courées se sont transformées en jardinet, voire en jardins familiaux, de nouveaux commerçants se sont installés, le marché du samedi a repris vigueur… D’autres ont mal vieilli ou pas vieilli du tout […]. Mais la vision reste toujours insatisfaisante : maisons murées, délabrées, stationnement et circulation problématiques, sentiment de découragement et de renoncement. Il faut dire que certaines images sont parfois insupportables (n° spécial assemblée générale, 29 avril 2008).
51Tout aussi régulièrement, le journal se désole de l’« état honteux » du quartier : « Entre poubelles non rentrées, dépôts clandestins et trottoirs sales, les Pilés n’ont qu’à faire un pas dehors pour se rendre compte de l’état de propreté déplorable de leur quartier » (février 2003). Il n’hésite pas à se faire rabâcheur : « On ne le répète pas encore assez souvent, mais tout ne peut pas être déposé sur le trottoir n’importe comment. Il existe des règles à suivre et des dates à respecter » (avril 2003. Photos à l’appui dans plusieurs pages du numéro. Voir illustration 13).
Illustration 13. Pile Infos, avril 2003
52Ce qui ne l’empêche pas de devoir parfois se résigner : « Malgré nos efforts pour sensibiliser la population aux problèmes de propreté, les dépôts s’accumulent » (juin 2003), ou de faire des semonces : « Tous [les bénévoles réunis] étaient d’accord pour dire qu’il y a trop de lieux de dépôts d’ordure. C’est inadmissible » (juin 2004). Certains énoncés montrent bien combien, derrière cette problématique, se joue la question, épineuse, de « l’image du quartier » :
La propreté est une valeur constante chez les habitants. C’est un élément important de l’image qu’ils ont de leur quartier […]. Quant à l’environnement, les signes comme les maisons délabrées et murées, les trottoirs encombrés, les dépôts clandestins, les poubelles, les crottes de chien sont autant d’éléments concrets qui donnent une image « défavorisée » du quartier, image dont chaque habitant reçoit une part et qui contrebalance les efforts individuels (10 février 2005).
53Malgré des efforts d’information et de sensibilisation incessants tout au long d’une « opération propreté » lancée seize ans plus tôt (et élargie à d’autres quartiers), le constat est sans appel, désabusé : « Nous n’observons pas d’implication plus importante de la part des habitants, la propreté des quartiers [on relèvera ici le pluriel] reste encore un combat quotidien » (juillet-août 2008).
54Quant à la thématique de la densité, elle prend de l’ampleur à partir de la fin 2004 : « La dédensification du quartier doit être une priorité, il faut aérer, de l’air s’il vous plaît » (décembre 2004). Par la suite, le journal souligne l’incohérence que représente à ses yeux la construction de nouveaux logements qui contribuent à « surcharger le Pile sans donner les outils nécessaires au bien être [sic] des habitants ». Et de déplorer alors l’insuffisance ou l’absence de certains équipements : « Il n’y a pas de collège, les écoles élémentaires sont trop petites ; il n’y a pas de salle de sport ; pas de maison des jeunes et de la culture » (mars 2005). L’énoncé prend parfois un tour revendicatif : « Le Pile veut de l’air et de l’espace » (septembre 2005). Peu après, un article rappelle la demande, ancienne, du comité « d’aérer le quartier, de favoriser l’agrandissement des maisons, de proposer des garages et des jardins pour tous » (janvier-février 2006). Pile Infos ira jusqu’à parler de « surpeuplement » (octobre-novembre 2007).
55De manière plus générale, il ressort de ces extraits qu’en même temps de traiter de ces différents points noirs et de contribuer ce faisant à produire la représentation d’une réalité particulièrement difficile, le journal lui-même attire l’attention sur cette problématique de l’« image » par un discours qui, concernant ce terme, balance entre l’image-vision (ce que l’on voit dans le quartier, photos de maisons abandonnées ou délabrées et photos de dépôts d’ordures à l’appui, par exemple) et l’image-représentation (ce que l’on induit en matière de valeur et selon une échelle d’appréciation positive/négative de ce que l’on voit ou qui nous est donné à voir). Derrière cette question de l’image, un autre aspect de l’imaginaire d’un quartier se fait jour, non l’imaginaire correspondant à un périmètre spatial ou à une histoire, mais un imaginaire associé à un cadre de vie dans un espace donné et à l’aune duquel cet espace est défini, en l’occurrence en signes dévalorisants. Une question hautement sensible, nous l’avons vu, en tant qu’elle touche les habitants dans leur for intérieur.
56Le journal entretient en effet l’image d’un quartier où, bien souvent, le fait d’y résider ne résulte pas d’une aspiration à y habiter, au contraire :
Qui habite aujourd’hui au Pile ?
* Les jeunes couples qui débutent dans la vie
* Les habitants qui ne peuvent quitter le quartier (manque d’investissement)
* Les victimes des « marchands de sommeil » (septembre 2001).
57En d’autres mots, nombre d’habitants résident au Pile faute de pouvoir accéder à un logement ailleurs. Dans un numéro précédent, le journal rapportait la parole d’un habitant : « Les gens fuient le quartier pour des raisons liées à l’insécurité » (édition spéciale « rue Jules Guesde », 2001). Près de quatre ans plus tard, dans un nouveau numéro spécial consacré à cette même rue, le journal, en faisant état d’une enquête réalisée par le comité de quartier, notait que sur les 47 familles rencontrées, 22 souhaitaient quitter le quartier : « C’est l’image négative du quartier et le sentiment qu’on ne peut rien y faire qui motivent les habitants dans leur désir de quitter le quartier » (10 février 2005). En définitive, les différents qualificatifs employés pour rendre compte de l’état du quartier participent d’un discours de stigmatisation, jusqu’à, parfois, porter l’idée que le territoire suscite un rapport de répulsion en son sein même.
58En ce qui concerne la situation sociale de la population, il se dégage de la lecture de l’ensemble des numéros l’image d’un quartier de grande pauvreté, en détresse, dans lequel les relations sont quelquefois tendues. « Un quartier très pauvre, qui s’appauvrit de plus en plus » est-il constaté dans une édition spéciale parue semble-t-il en 2001. Dans un numéro dont le titre de l’éditorial est très explicite, « Logement, insécurité, détresse », le témoignage d’une nouvelle habitante du quartier qui vient de fuir l’Algérie tient de la parole de terrain nourrie d’un regard d’extériorité : « De mon point de vue, ce qui saute aux yeux dans le quartier, c’est la pauvreté des gens, et il semblerait qu’on les ait réunis pour former ce quartier » (n° 9, avril 2001).
59Celui de deux jeunes, à propos des jeunes du quartier en général, verse quant à lui dans le registre de l’ambivalence quand ils parlent d’un « beau quartier » dans lequel « il y a pas mal d’endroits sales », un quartier où « il y a trop de violence, trop de bagarres » : « Les jeunes défendent leur territoire et gare à celui qui s’en approche, car vous savez le territoire est important pour eux. C’est là où ils se donnent rendez-vous pour frimer, pour fumer le <joint> et pour montrer la <marque> qu’ils peuvent s’acheter » (n° 11, juillet-août 2001). Dans un encadré relatif aux « malheurs des résidents » d’un îlot, le journal quitte la sphère du quartier comme espace public pour pénétrer dans la sphère privée collective d’un habitat et rendre publiques des situations sociales et relationnelles d’habitants du quartier :
[…] des entrées qui sont très souvent vandalisées par des personnes qui utilisent le cœur de l’îlot comme squatte ou comme garage à ciel ouvert […]. De très graves tensions entre les locataires sont alimentées par les problèmes d’alcool ou de toxicomanie de certains, des difficultés des personnes déficientes à vivre sans encadrant socio médical […] (juillet-août 2002).
60Mais le propos du journal alimente une représentation négative plus générale du climat relationnel dans le quartier en se faisant le relais de paroles captées et d’une impression ressentie :
Le sentiment d’insécurité est partagé par de nombreuses familles. On parle d’agression verbale, de petites dégradations sur les façades, les voitures. Les filles et les personnes âgées sont les plus exposées. Les groupes, quels qu’ils soient, sont perçus comme une menace. On ne laisse pas sortir ses enfants dans la rue, c’est dangereux, les voitures roulent trop vite et on peut y faire de mauvaises rencontres (n° spécial « rue Jules Guesde », 10 février 2005).
61Dans cet extrait, on voit comment la « menace » relève bien plus de l’impression que de l’argumentation. D’autres formules contribuent à renforcer l’image d’un quartier aux conditions de vie difficiles, un quartier où la pauvreté est criante, le sentiment d’insécurité, sensible, tandis que nombre d’habitants ont à vivre à proximité d’un « squat de toxicomanes » (été 2007) ou d’un lieu de « rendez-vous de petits dealers qui ne cachent même pas leur activité et planquent leur <marchandise> à portée des enfants » (courrier des lecteurs, octobre-novembre 2007).
62Au final, quelques phrases et expressions fortes repérables à différents moments au cours de la dernière décennie condensent à elles seules cette image du quartier. Un administrateur explique ainsi, dans le numéro de janvier 1998, qu’il a rejoint « l’équipe du comité de quartier qui se consacrait à la défense du quartier, [qu’il voyai[t en perdition ». Dans celui de février 2000, le comité, tout en se réjouissant de l’adoption de mesures de politiques publiques favorables au Pile, souligne « que les problèmes accumulés depuis tant d’années pourraient faire de notre quartier une bombe à retardement ». Pourtant, sept ans plus tard, le discours est encore plus alarmiste : « Les indicateurs sociaux, économiques, éducatifs sont au rouge ; les habitants implosent, le quartier est à la dérive » (été 2007). En définitive, à la fin de la décennie, l’argument des chiffres conduit le raisonnement sur un horizon sombre :
Le Pile, c’est plus de 45 % de demandeurs d’emploi, 50 % de personnes à la CMU [couverture maladie universelle], c’est un quartier dans lequel une seule structure de proximité permet d’accueillir 18 personnes âgées, c’est un quartier de 8000 habitants sans collège, un quartier trop dense et parfois sale malgré les efforts des uns et des autres, un quartier avec peu d’espoir ! (no spécial assemblée générale, 3 avril 2007, puis 29 avril 2008. Voir illustration 14.)
Illustration 14. Pile Infos, avril 2008
63Certes, tout au long de la période, certains articles apportent un peu de baume au cœur, par exemple en soulignant que « la volonté des habitants de présenter des initiatives révèle un dynamisme local » (n° 12, septembre-octobre 2001) ou en révélant le caractère convivial et champêtre de l’activité de quelques « jardiniers habitants » (mai 2002). Il en est de même quand le comité de quartier lance un appel « Pour un quartier vivant » : « Particuliers, commerçants, associations, ne vous complaisez pas dans une nostalgie stérile : […] à partir de vos idées et dynamisme, vous pourrez devenir les acteurs de la réanimation de votre quartier. À vos marques, et que la fête commence ! » (mars 2003), ou quand il se fait l’écho d’évolutions et de changements favorables à venir dans le quartier : démolitions de friches, réaménagement d’une crèche, agrandissement d’un groupe scolaire, création de voies pour le bus (novembre 2003), ou encore quand il se réjouit « de la rénovation de qualité » d’un square (septembre 2005). Le journal fait aussi montre d’une plume à l’accent optimiste quand il reconnaît, je l’ai déjà indiqué précédemment, qu’« il y a eu des transformations, importantes par endroit » (29 avril 2008).
64Pourtant, le regard soulagé ainsi porté sur le quartier peut vite de nouveau se crisper lorsque, par exemple, le terrain libéré par la démolition d’une friche industrielle ou d’une maison abandonnée devient un dépôt d’ordures clandestin (décembre 2004, mars 2005). Aussi le journal parvient-il difficilement à offrir « un autre regard sur le quartier » quand bien même il y invitait lui-même les lecteurs, dans son éditorial de décembre 2004 (« Alors regarde ! ») : « Alors, si on parlait de ce qui va un peu, si on mettait en commun nos réussites, si on partageait plus nos joies, cela nous donnerait peut-être plus de forces. Mais pour cela, il nous faut changer un peu notre regard sur tout ce qui nous entoure » (décembre 2004).
- 15 Expression par laquelle le comité de quartier désigne bien souvent la municipalité. Une tournure st (...)
65L’image négative, dévalorisante du quartier continuant à prédominer dans les lignes du journal, celui-ci donne en effet l’impression de ne pas réussir à se déprendre lui-même d’une représentation à laquelle le renvoie la réalité physique et vécue du quartier. Cette image vient soutenir l’expression d’un « sentiment d’abandon » du quartier ou de non-considération de ses habitants par les « pouvoirs publics »15, régulièrement formulée depuis 2005 :
Il reste que ses habitants ont le sentiment que les pouvoirs publics ne sont pas très attentifs à leur sort (février 2005).
Nous avons le sentiment d’avoir été délaissés par les pouvoirs publics sinon comment expliquer que nous sommes devenus le quartier le plus dense et le plus pauvre de la ville, celui aussi où l’espoir de s’en sortir n’existe plus (n° spécial assemblée générale, 4 avril 2006).
Aujourd’hui, les habitants expriment le sentiment d’être abandonnés. Les écoles sont surchargées, les rues n’ont jamais été aussi sales, le sentiment d’insécurité grandit (été 2007).
« J’aime ma ville et mon quartier mais il est bien vrai que l’on s’y sent abandonnés » (titre d’une longue lettre d’une habitante publiée en courrier des lecteurs et des lectrices, octobre-novembre 2007)
Depuis 25 ans, le beau voisine le laid, ce qui donne ce sentiment d’inachevé, cette sensation de délaissement qui n’existe pas partout dans la ville. Même les plus patients ont aujourd’hui peu de raisons d’espérer (n° spécial assemblée générale, 27 mars 2009).
66Ces quelques extraits montrent bien comment, au-delà de la question de l’image, l’on se trouve face à celle du ressenti, en l’occurrence négatif, et devant l’expression d’un ressentiment. De manière plus précise, la représentation du quartier telle qu’elle est intériorisée par ceux qui y vivent donne lieu à une dénonciation d’une carence du politique. Mais on peut aussi relever une simultanéité entre, d’une part, le relâchement sur l’évocation de l’histoire et de la « mémoire du quartier » et, d’autre part, l’émergence de l’expression d’un sentiment d’abandon. Non pas qu’il y ait un lien explicite — ni un lien établi d’ailleurs — entre les deux. Tout en restant donc prudent sur l’existence d’une corrélation, on peut me semble-t-il se demander si, en relâchant sur la « mémoire », le journal ne s’est pas retrouvé sans appui pour donner une perspective, ce qui a ainsi laissé la place à l’émergence et à la formulation d’un tel sentiment d’abandon. Derrière l’image de déshérence se devinerait alors, en somme, une déshérence de l’imaginaire (au sens géographique du mot).
67Pour autant, à quelques reprises, le journal renvoie dos à dos élus et « gens » du quartier, pour afficher parfois un souci de conciliation :
La Ville fait d’énormes efforts pour son embellissement […]. Les habitants veulent être fiers, ou au moins ne pas avoir honte, lorsqu’ils invitent la famille, les amis à venir les rencontrer. Chacun dans son coin fait œuvre de stratégie, essaye à son niveau d’avoir une action autour de sa maison […]
Mais hélas, chacun considère que l’autre se désintéresse de la vie quotidienne. Il n’y a plus aucun partage, aucune confiance. On parle de désengagement, de laisser-aller, d’argent, d’incivilité, d’indifférence. Bref il y a incompréhension entre les élus et les citoyens (Pile Infos, octobre 2006).
68Nous avons vu comment le journal de quartier porte un discours par lequel, photos à l’appui dans certains cas, il s’agit, au-delà de rendre compte du quartier dans sa réalité sociale, de le construire ou de l’entretenir comme entité spatiale et d’en donner à voir une certaine image. Le quartier y tient de l’imaginaire sociospatial, à fondement phénoménologique, il est investi d’un sens par lequel il est pensé, « imaginé », mais aussi perçu comme entité singulière de substance sociospatiale. Le discours du journal est donc aussi un « discours géographique ».
69Mais c’est également par la cible qui est la sienne, et non seulement par son contenu, que le journal de quartier est pleinement rattaché à un territoire délimité, en tant qu’il s’adresse à des habitants de ce territoire en les considérant comme relevant d’un collectif. Il entend parler en leur nom en même temps qu’ils sont ses destinataires premiers. Il y a là une singularité énonciative qui se légitime non d’un référent d’affiliation politique ou communautaire mais d’un référent à fondement spatial. Par cette fonction de médiation à l’échelle locale, il lie les lecteurs entre eux, devenant ainsi en quelque sorte « bulletin de liaison » (Tétu, 2008 : 28), ce qu’il fait du reste en les appréhendant, faut-il le rappeler, bien plus comme habitants que comme citoyens. En d’autres termes, il produit « les lecteurs comme sujets d’un territoire » (Dulong et Quéré, 1978 : 23).
70De ces enseignements, deux hypothèses se dégagent, qui attirent l’attention sur la question du rapport au lieu dans le discours de tels médias.
71Au cours des années 2000, Pile Infos s’est donc progressivement éloigné d’une conception du quartier fondé en histoire pour se centrer de plus en plus sur ce qui fait problème au quotidien pour les habitants du quartier. Une remarque semblable peut être formulée à propos de Quartier libre, mais l’on peut parler ici d’une rupture dès 1990. Ce journal cesse alors soudainement de publier des rubriques à référent historico-territorial explicite pour se consacrer à des sujets relatifs aux problèmes de l’aménagement du quartier et de la vie quotidienne des habitants. Le quartier, je l’ai déjà dit, n’est donc plus envisagé sous le prisme d’une entité historiquement fondée. Pour autant, les débats sur les aménagements des rues et des espaces publics, sur le tracé du futur métro, sur les friches industrielles, sur la politique de réhabilitation de logements, parmi d’autres sujets, contribuent à réactiver des repères sur ce qu’est géographiquement et physiquement le quartier. Le journal entretient ainsi une certaine image territoriale, un certain angle de perception de ce territoire. La notion de quartier s’entend alors essentiellement à l’aune de problèmes et de projets, de revendications et de tensions, elle vient de plus en plus s’inscrire dans un cadre de raisonnement, un cadre d’action et un cadre relationnel correspondant au référentiel de l’action publique. En d’autres termes, il me semble que dans les deux cas étudiés, le discours du journal tient aujourd’hui du discours d’une partie prenante au « débat » sur les aménagements, les équipements et les problèmes du quartier et que, sous cet angle, le journal se fait l’écho d’une conception du quartier entendu comme « catégorie de l’action publique » (Gaudin, 1999 ; Genestier, 1999).
- 16 « Le Comité de quartier, c’est aussi l’outil d’un combat pour toutes les victimes de la violence, m (...)
- 17 « Débat : Agir pour la paix en Israël et en Palestine… » (Piles Info, n° 17, mai 2002).
- 18 Si ces dernières années Pile Infos a, à quelques rares exceptions près (par exemple pour parler des (...)
72Cela dit, dans les deux cas également, les journaux apparaissent centrés sur l’horizon de leur quartier respectif, ils n’offrent quasiment plus de regard sur le hors-quartier, ne serait-ce sur les autres quartiers. À certaines reprises antérieurement, ils ont offert un tel regard, avec quelques ouvertures sur l’international : par exemple, par l’intermédiaire d’un éditorial qui, consacré à la guerre du Kosovo de 1999, élevait l’action de l’association à l’universel16, un texte complété d’un article de soutien aux associations d’aide aux Kosovars ; autre exemple, dans un article d’une association locale expliquant qu’« agir pour la paix au Moyen-Orient, c’est aussi vivre en paix ici »17 ; ou encore par l’évocation de la trajectoire de tel ou tel habitant ou par la présentation d’associations du quartier menant « des actions humanitaires dans les pays du Sud »18. Le quartier semble dorénavant, dans les lignes de ces journaux, être vu comme une entité (spatiale) appréhendée essentiellement à partir des projets en débat pour le quartier et des problèmes de vie quotidienne des habitants, voire des animations qui s’y déroulent. Mais il n’en ressort pas l’imaginaire d’un territoire ouvert sur l’ailleurs. Ces journaux font état de la situation sociale du quartier en matière de phénomène social (chômage, CMU, échec scolaire, toxicomanie…), mais ne parlent pas des « gens du quartier » dans leur histoire vécue, c’est-à-dire à l’aune de la diversité de leurs trajectoires individuelles. Comme s’il s’agissait bien plus de préserver une unité sociospatiale que d’évoquer la multiplicité des situations et des parcours de vie de ceux qui « font » pourtant le quartier dans sa quotidienneté et dans sa réalité vécue. En définitive, le journal contribue à « faire territoire » le quartier plus qu’il n’en rend compte comme lieu vécu et pratiqué selon une expérience propre qui peut, du reste, être détachée de toute attache territoriale, il privilégie une conception territorialisante au détriment d’une prise en compte de la « fonction expérientielle du lieu » (Entrikin, 2003 : 558) des sujets-habitants, il ne présente pas le quartier comme un genre de lieux « qui rendent imaginables d’autres types de connexions par-delà les frontières instituées et qui rendent parfaitement compte de la figure du sujet aux identités multiples et entrecroisées » (Banos, 2009 : 164). En somme, le discours géographique qu’il porte instillant un procès de réification du quartier, le journal tend à « enfermer » le quartier sur son propre horizon spatial.
73Il ressort donc de mon analyse deux hypothèses concernant de tels journaux de quartier, à savoir qu’ils contribueraient à entretenir aujourd’hui une représentation du quartier relevant du domaine de l’action publique en même temps qu’ils produiraient un discours de renfermement des quartiers dans leurs limites. Mais on sait, avec Philippe Genestier, ce que l’action publique en faveur des quartiers peut avoir d’ambigu, en tant qu’elle conduit à « spatialiser le social » et à « enraciner la subjectivité » dans le territoire (1999 : 151). Il y a de la sorte décontextualisation du social « par rapport aux déterminations économiques, politiques, culturelles, pour les territorialiser dans une localité où le facteur de la spatialité physique (forme, étendue, distance) est présumé agissant » (Genestier, 1999 : 151). Telle est l’ambiguïté de l’action publique en faveur des quartiers, telle semble être aussi l’ambiguïté de la production discursive des journaux de quartier. Le texte du journal n’est donc pas porteur d’un « imaginaire progressiste » du quartier (Genestier, 1999 : 150).
- 19 « […] localisation de l’intersection de trajectoires disparates ».
74Sans cautionner une lecture uniquement relationnelle, interactionniste du local (Appadurai, 2005), on observera également que les lieux, qui s’entendent avant tout comme espaces de négociation, ne sont donc pas pensés ici comme « location of the intersection of disparate trajectories »19 (Massey, 2004 : 6). Si, à l’appui d’une telle conception, ils prennent leur sens en tant que « lieux de rencontre », il importe de voir que ces liens qui font le territoire sont liens parce qu’il y a « lieu » au sens spatial, c’est-à-dire géographique et physique, du terme. C’est ce qui fonde le fait spatial du sol partagé dans ce qu’il a d’implacable, pour rappeler une autre remarque, déjà notée en début d’article, de Doreen Massey. Une perspective qui n’en permet pas moins de se tenir à distance d’une conception courante, essentialiste, sur le lien entre identité et espace. De là l’importance de saisir et de décrypter le rapport au lieu qu’entretiennent les médias concernant les lieux dont ils parlent et d’en repérer et d’en analyser les images et imaginaires ainsi produits afin de dégager le « sens du lieu » induit par le discours de ces médias. Tel nous semble pouvoir être l’un des objets d’une approche communicationnelle du rapport médias/territoires. Telle, du moins, a été mon intention, dans cet article, que d’engager l’exploration d’un tel objet sur la base d’un matériau empirique bien particulier.