LASLAZ Lionel, CADORET Anne, MILIAN Johan. Atlas des espaces protégés en France. Des territoires en partage ?
LASLAZ Lionel, CADORET Anne, MILIAN Johan. Atlas des espaces protégés en France. Des territoires en partage ? Paris : Publications scientifiques – Muséum national d’histoire naturelle, 2020. ISBN : 978-2-85653-923-1, 18 €.
Texte intégral
1Explorer – c’est le verbe le plus adapté – un « atlas » proposé et coordonné par des géographes spécialisés en aménagement des territoires n’est résolument pas une lecture comme une autre. C’est d’abord un bel ouvrage qui intéressera un large public, un ouvrage utile au-delà de leur discipline et ouvrant réellement des perspectives interdisciplinaires ; c’est ce que nous souhaitons, après l’exercice classique de synthèse de son contenu, mettre en exergue dans cette recension.
2Les trois auteurs, avec la participation de cartographes du Muséum national d’histoire naturelle (éditeur aussi : volume 82 de la collection Patrimoines naturels) et du département de géographie et aménagement d’Aix-Marseille Université nous invitent à la découverte d’aires et espaces (ici « protégés ») pour beaucoup, mal connus. Ceci avec un questionnement central : comment ces territoires – et c’est là toute la pertinence de leur problématique – sont-ils aujourd’hui « partagés » dans leur diversité ? L’ouvrage est préfacé par Jean-Philippe Siblet qui rappelle d’entrée de jeu (p. 9) que « la protection des espaces naturels en France repose sur une très longue histoire » conjuguant, volens nolens, créations de parc nationaux, régionaux, d’outils diversifiés de protection des espaces et dispositifs/réglementations juridiques qu’on peine (encore et toujours) à appliquer « pleinement et correctement ».
3Les presque 120 pages richement documentées et illustrées se composent de cinq parties avec des annexes où le lecteur trouve une proposition de chronologie de la protection de l’environnement en France, mais surtout une bibliographie très fournie (384 références) et une sitographie qui appellent à travailler davantage en interdisciplinarité. Citons juste deux collègues proches : Anne Lalo (2014) pour sa contribution à la résolution des conflits entre le loup et l’élevage ; Jean-Christophe Gay (2003 et 2014) pour ses travaux sur l’outre-mer français et le destin peu commun de la Nouvelle-Calédonie.
4Les deux premières parties permettent aux lecteurs de saisir, d’une part, dans le temps, ce qui s’est aujourd’hui imposé comme une protection des espaces en France avec une typologie de cette dernière en parcs et sites en même temps qu’un « empilement des statuts et [un] enchevêtrement des périmètres » (p. 22) et de milieux naturels (littoral, montagne…) ; d’autre part, comment cette protection de l’environnement s’est progressivement équipée avec une variété d’outils entre inventaires, expertises et dispositifs (e.g. arrêtés préfectoraux, acquisitions foncières, politiques de conservation des collectivités territoriales, corridors biologiques, réseaux internationaux, associations et initiatives privées notamment sous leurs aspects « militants »…).
5Les trois autres parties nous (r)amènent d’abord sur des terrains dits d’exception, des « hauts lieux » (le Mont Saint-Michel, la Meije, le cirque de Gavarnie) qui ne doivent pas faire oublier d’autres sites naturels comme d’autres lieux ou zones d’une « nature [plus ?] ordinaire » de notre patrimoine commun. À la suite, comme pour faire disparaitre l’enchantement que produisent ces lieux (mais comment pourrait-il en être autrement avec/pour des territoires qu’il faut bien « partager »), les auteurs exposent les conflits environnementaux et entrent avec eux dans une autre « gestion » de ces espaces protégés en Métropole comme dans les territoires ultra-marins. Une gestion, on s’en doute, non exempte, de controverses et de tensions où différents acteurs/intérêts interfèrent et, avec eux, confrontent les espaces protégés aux questions : d’urbanisation, d’agriculture, d’exploitation minière, mais également de flux touristiques saisonniers avec leurs équipements, aux activités de sports et loisirs sans oublier celle de chasse qui ouvre, elle, sur une qualification particulière des « grands prédateurs » du vivant qui ne seraient pas qu’humains. Enfin, il sera question d’acceptation et de participation dans les différentes formes et intentions d’une protection de la nature et de ses espaces. Celles-ci appellent des coopérations internationales, transfrontalières, mais aussi et simplement déjà « locales » ; elles commandent des mises en « opération » et des aménagements tant physiques qu’informationnels où les questions de communication affleurent continuellement et sont in fine peu traitées par les auteurs. C’est la seule critique qu’on pourrait retenir ici et/mais c’est avec elle que cet ouvrage prend un tout autre relief pour filer la métaphore spatiale.
6En effet, pareil panorama peut/doit intéresser les chercheurs en sciences de l’information et de la communication dans leurs champs et spécialités respectives en communications des organisations, du changement et/ou publique et territoriale notamment celles et ceux qui s’intéressent à : la valorisation des patrimoines naturels ; aux opérations de sensibilisation ou de promotion (y compris touristiques) des espaces ; aux controverses environnementales ; à la transition socio-écologique des territoires dans ses interprétations et traductions scientifiques, économiques, politiques et sociales… Dans tous ces domaines se constituent et se diffusent (puissamment) des représentations collectives via différents supports. Leur analyse en réception auprès de publics protéiformes reste essentielle pour éprouver la visibilité versus la lisibilité d’un espace qualifié ou requalifié de « protégé ».
7Cet ensemble est donc particulièrement stimulant pour engager une réflexion interdisciplinaire et de futures coopérations avec nos collègues géographes, car si comme indiqué (p. 10) « les représentations territoriales jouent un rôle majeur dans [la] création [des espaces protégés] : ainsi, par exemple, les images de sauvagerie et de naturalité qui sont associées à la montagne en France », elles vont bien au-delà par ce qui constitue l’essence même d’un atlas i.e. sa fonction de recueil ou de collection de différents supports soigneusement ordonnés, mais aussi celle de réceptacle d’un imaginaire encore à construire. Tout de suite, le lecteur comprend que le monde, la terre, les voyages ont d’abord été représentés en tracés, en mots puis en images. Visualiser pour apprendre et comprendre, pour montrer une diversité, des spécificités, des modèles d’organisation spatiale, des périmètres, des imbrications et limites, des répartitions, des diffusions ou concentrations, des superpositions pour distinguer l’ancien de l’actuel, mettre au jour ce qui est souvent sous-représenté comme systèmes d’acteurs : à n’en pas douter, un travail de titan… Page après page – et particulièrement ici – s’affirme la puissance visuelle (disons-le tout net, la beauté) des illustrations photographiques (dont beaucoup sont prises par les auteurs) et surtout des cartes. Tout nous y apparaît très juste… S’il fallait encore s’en persuader, la photographie (sur/sous terre comme depuis les airs) et la cartographie sont bel et bien des langages polysémiques qui orientent et conditionnent notre vision du territoire et de ses évolutions dans le temps. Mais, il y a plus et je repense là avec quelle (presque) religiosité l’un de mes instituteurs, pour la leçon de géographie, sortait les cartes d’un grand coffre en bois et les accrochait au tableau : il fallait suivre la règle en bois et écouter l’interprétation. Ceci pour insister sur la clarté des textes, la pertinence des intertitres thématiques bref, sur la qualité – y compris pour des profanes – de l’explication ici produite à côté des cartes, des graphiques, des tableaux, des croquis. Du choix de la nature des figures aux termes dans les légendes en passant par les couleurs : tous ces éléments font entrer le lecteur dans l’interprétation, lui font découvrir ces espaces du bout des doigts à l’instar des anciennes cartes routières. In fine, le support « atlas » à l’heure des images satellites et de la connaissance médiée par l’Internet ne se démode pas et affirme même son utilité.
8Pour conclure, on devine sans peine, par la variété des thèmes abordés, l’importance du travail collectif nécessaire à pareille réalisation. Les remerciements aux personnes et structures qui ont permis ce beau recueil sont là pour le rappeler. Aussi faut-il rassurer les auteurs, ils ont parfaitement réussi à éviter l’effet catalogue pour ce tour d’horizon actualisé et distancié des espaces protégés avec leur lecture « résolument sociale » d’un environnement à protéger. Du coup, les perspectives et stratégies dressées en conclusion pour le futur des espaces protégés apparaissent un peu « courtes ». Toutefois, le lecteur comprend vite que « cet atlas n’a pas pour objectif d’adresser des bons points ou de dire le “vrai” et le “juste” » (p. 10). Il saisit aussi qu’une géographie physique ne se complète et ne se comprend bien que par une géographie plus politique du « local au global » pour reprendre la formule consacrée. Nous sommes bien hic et nunc dans des territoires en partage (le point d’interrogation du sous-titre peut être supprimé pour la prochaine édition).
Pour citer cet article
Référence papier
Vincent Meyer, « LASLAZ Lionel, CADORET Anne, MILIAN Johan. Atlas des espaces protégés en France. Des territoires en partage ? », Communication et organisation, 60 | 2021, 175-177.
Référence électronique
Vincent Meyer, « LASLAZ Lionel, CADORET Anne, MILIAN Johan. Atlas des espaces protégés en France. Des territoires en partage ? », Communication et organisation [En ligne], 60 | 2021, mis en ligne le 10 janvier 2022, consulté le 12 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/communicationorganisation/10785 ; DOI : https://doi.org/10.4000/communicationorganisation.10785
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