1Les organisations sont confrontées à une problématique essentielle qui consiste à faire acquérir une valeur ajoutée aux données qu’elles produisent afin de les rendre intelligibles. C’est à cette question du sens des données organisationnelles, articulée à celle de la pratique professionnelle des outils digitaux, que nous proposons de consacrer ce dossier. Par données, nous entendons toutes les données transitant par des outils et des pratiques digitales pour envahir les organisations. Par monde digital, nous entendons la convergence entre les secteurs professionnels, les équipements et tous les outils mobilisés dans la sphère professionnelle (Benedetto-Meyer et Boboc, 2021).
2Les données au sens large sont régulièrement étudiées en sciences de l’information et de la communication, y compris en communication des organisations. Le concept d’information utile a ainsi été relié aux concepts de la connaissance stratégique et de l’intelligence économique (Moinet, 2009). Les transformations de la data-visualisation en data-design puis en data-storytelling ont été étudiées en tenant compte des dimensions esthétique et rhétorique des données (Lloveria, 2014). En 2015, O. Le Deuff s’est intéressé aux utopies documentaires qui redonnent du pouvoir à l’individu. A. Lehmans (2017) s’est interrogée sur l’ouverture des données (open data) pour redéfinir la culture de l’information dans les organisations. La manière dont les PME s’approprient le discours sur le big data a en outre été étudiée par C. Marcon (2018). Des numéros thématiques ont aussi été proposés par Les Cahiers du numérique sur le big data dans le secteur médical (2016, vol. 12/1-2), la visualisation des données en institutions éducatives (2016, vol. 12/4), l’archivage des données dans les institutions éducatives et culturelles (2015, vol. 11/3) ou encore les usages de données dans les services publics (2013, vol. 9/1). La revue Études digitales (2016, n° 2) s’est notamment intéressée au gouvernement des données tandis qu’Études de communication (2016, n° 43) s’est penchée sur la transformation des données en informations puis en connaissances. La recherche d’information, la fouille de données, la structuration des archives, la sémantisation des contenus et l’exploitation des traces qui transforment les relations avec les usagers ont été discutées par la Revue des interactions médiatisées. Enfin, la question des données est régulièrement traitée sous l’angle de l’intelligence artificielle (IA) : Technologie et développement a ainsi proposé trois numéros (en 2022, 2021 et 2020) dédiés à l’IA en contexte d’innovation sociale tandis que Réseaux (2022, n° 232-233) a cherché à expliquer l’inflation de normes dont l’IA fait l’objet.
3La question de l’intelligibilité des données est quant à elle traitée depuis longtemps par d’autres disciplines. Les sciences cognitives et la linguistique ont associé cette question aux critères de lisibilité (Beaudet, 2001), de cohésion (Maingueneau, 1991 ; Bronckart, 1996), de cohérence (Charolles, 1993) et de pertinence (Sperber & Wilson, 1986). Les théories de l’argumentation et de l’énonciation ont mis en évidence les stratégies linguistiques (Ducrot, 1984), cognitives (Vignaux, 1988) et énonciatives (Culioli, 1990 ; Kerbrat-Orrechioni, 1980) ainsi que la logique des arguments (Perelman et Olbrechts-Tyteca, 1970 ; Plantin, 1990 ; Breton, 1996) et le rôle des présupposés et des stéréotypes (Angenot, 1980 ; Amossy 1997). L’intelligibilité a aussi été interrogée par le collectif Pédauque (2006) à partir des propriétés du document numérique : la mémorisation, l’organisation des idées, la créativité et la transmissibilité. Sensible au « fossé d’intelligibilité » causé par la perte de mémoire documentaire, B. Bachimont (2020) propose d’élaborer une « rhétorique de l’intelligibilité » en interrogeant le récit des étapes aveugles de manipulation et de calcul opérées sur les données. Ces auteurs ont inspiré des recherches qui interrogent les conditions d’intelligibilité au prisme de l’informatique, de la sémantique interprétative, de la sémiotique ou encore du design des interfaces.
4Ces approches de l’intelligibilité montrent que la communication des organisations ne peut être laissée à l’écart de la question qui touche à la fabrique du sens des données. Outre l’ampleur du phénomène des données dans les organisations chiffré par l’indice 2021 de l’économie et de la société numériques (Commission européenne), de multiples entraves organisationnelles doivent être prises en compte pour attribuer du sens aux données : la dépendance au terrain lors du processus de recueil, la qualité variable et l’intelligibilité plus ou moins nette des données, les problèmes terminologiques, le cycle de vie des données, le point de vue défendu par les modélisations adoptées, les choix graphiques de représentations formelles ou encore la manière dont les outils digitaux utilisés pour manipuler les données cadrent notre perception des organisations.
5Ce numéro propose les contributions de chercheurs spécialisés dans la communication stratégique des organisations, la gestion de la connaissance dans les communautés professionnelles, la data literacy ou encore la science politique. Les auteurs s’intéressent au processus de conception de plateformes de données, à la visualisation de grands ensembles de données organisationnelles ou encore aux risques liés aux usages organisationnels des données. Leur préoccupation commune vise à comprendre comment s’y prennent les organisations pour passer d’un entrepôt de données accumulées à une plateforme de ressources mobilisables et exploitables pour leur conférer du sens, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur des institutions et des entreprises.
6L’hypothèse de Cassandre Burnier consiste à montrer que l’approche constitutive de la communication organisationnelle permet d’étudier l’interaction humaine. L’intérêt de cette approche concerne la possibilité de reconnaître la participation active des données au processus de signification. La chercheuse mobilise le concept de ventriloquie pour penser la performativité des données. Sa démarche méthodologique repose sur une ethnographie des travailleurs de la donnée au sein des départements Information technology et Data & strategy de deux groupes de presse en Belgique francophone. L’auteure montre notamment que la donnée, introduite comme outil d’aide à la décision, est une source importante d’autorité lorsqu’elle partage l’action ou la décision avec d’autres agents.
7Dans leur article consacré aux enjeux de gouvernance liés aux données dans l’éducation, Anne Lehmans et Camille Capelle analysent la façon dont les acteurs de l’éducation nationale et leurs partenaires comprennent les enjeux d’organisation, de protection, de mobilisation et de médiation des données. Sur la base des premiers résultats d’une recherche sur la culture des données, les représentations montrent les difficultés auxquelles se heurtent les acteurs face à leurs missions dans le cadre de la gouvernance des données. En cause, leur intelligibilité des données, dans la mesure où celles-ci renvoient à des objets complexes, à des normes qui sont encore en construction et à des valeurs qui révèlent les contradictions des choix politiques en matière de gestion des données pour l’éducation.
8Ce premier volet se conclut avec l’article d’Ugo Verdi qui examine comment l’éthique contribue à l’intelligibilité des données dans les collectivités territoriales françaises. L’article est centré sur les communes et métropoles pour étudier la manière dont ces dernières formalisent leur éthique des données au sein de chartes en vue de fédérer les agents de leurs territoires et de développer de nouveaux services. L’auteur présente les propriétés de l’éthique des données et celles des chartes avant de proposer une analyse du discours de six chartes éthiques produites à partir de 2019. L’objectif est d’en extraire les caractéristiques saillantes pour déterminer les défis à surmonter, les pratiques à encadrer et la potentielle présence d’une homogénéité des contenus.
9L’article de Nathalie Pinède et Guy Mélançon propose de premiers d’éléments de réflexion issus d’un projet de recherche-action sur la gouvernance des données dans le contexte universitaire français. Après avoir discuté la notion de gouvernance des données et opéré un lien entre gouvernance et intelligibilité des données, les auteurs présentent un modèle méthodologique et discutent son potentiel. Ils s’appuient notamment sur des ateliers interactifs avec des porteurs de projets. Les premiers résultats montrent la complexité des questions de gouvernance des données en contexte universitaire et l’importance de ce sujet au regard d’une mise en intelligibilité des jeux de données d’une organisation.
10Pascal Quidu étudie les effets du développement d’une « billetterie intelligente » au sein du spectacle vivant subventionné. À partir d’une vingtaine d’entretiens, d’une enquête par questionnaire et d’observations de terrain, il montre que cette billetterie occupe désormais une place centrale au sein des structures culturelles. La mise en forme des données qu’elle produit suscite des attentes considérables, en particulier du fait des difficultés que traverse le secteur. À défaut de pouvoir les surmonter, cette focalisation sur la production et l’exploitation de datas sert d’opérateur de compromis entre des acteurs qui ne partagent pas la même conception de leur mission culturelle.
11Enfin, Alyze Yilmaz, Luis Torrez-Yepez et Khaldoun Zreik explorent la communication d’Enedis sur Twitter à travers l›analyse de contenu et des réseaux sociaux, ainsi que la visualisation de données. Ce travail met en lumière les dynamiques communicationnelles complexes en jeu entre l’entreprise, ses partenaires et sa clientèle. Les résultats révèlent de riches thématiques centrées sur des enjeux tels que l’écologie et l’énergie. Ces découvertes, illustrées par des cartographies et des nuages de mots, démontrent le potentiel de ces approches pour l’intelligibilité dans le contexte organisationnel en vue d’éclairer les décisions stratégiques et communicationnelles futures.
12Jonathan Zurbach s’intéresse à la construction de l’intelligibilité des données au sein des communautés scientifiques en SHS. En étudiant le cas d’une organisation scientifique dédiée à la production de données quantitatives et à la diffusion de la culture de ces données au sein des communautés des sciences humaines et sociales, l’auteur se concentre sur l’analyse des activités communicationnelles des professionnels des données quantitatives œuvrant au sein du réseau de Plateformes Universitaires de Données sur l’ensemble du territoire français, de 2014 à 2021.
13Le chercheur Yannick Leyoudec évolue pour sa part au sein de la start-up Perfect Memory, éditeur d’une plateforme dite d’« intelligibilité des données ». Son enquête vise à éclairer les coulisses de la conception et de l’utilisation de plateforme d’intelligibilité des données bâtie par la start-up et à vérifier la promesse de la start-up quant aux documents qu’elle gère pour le compte d’organisations clientes. À partir de l’étude sémiotique d’un corpus d’une centaine de documents, le chercheur met en perspective les choix des « maîtres de l’architexte » et leurs implications tant dans la plateforme que dans son usage par les organisations clientes de la start-up.
14Dans le cadre de son travail de thèse, Ali Amaira analyse, sous le prisme communication-connaissance, le travail d’un service régional en charge de produire de la connaissance territoriale. Mobilisant compétences et outils techniques, les agents de ce service doivent faire passer la donnée au stade de la connaissance. L’article passe en revue les étapes de ce processus exigeant où la communication est l’agent d’une traduction réussie. Cette recherche met au jour dans quelle mesure ces acteurs professionnels évoluent pour s’adapter aux technologies émergentes et rendre le processus info-communicationnel plus efficace.
15En complément de ce dossier, un entretien mené avec Peter Stockinger, professeur à l’Inalco et directeur scientifique du projet Digital Paris Research School of Area Studies (d-PaRSAS), fournit un éclairage expérimenté sur les questions de la valorisation de données organisationnelles complexes et de leur exploitation à des fins d’analyse communicationnelle.