1Étroitement ancré dans l’actualité sociale, le numéro 68 de la revue Communication & Organisation illustre à quel point les crises ont irrigué la vie organisationnelle et politique, pour devenir des faits sociaux normaux (Durkheim, 1895). Qu’il s’agisse de la gestion des conséquences irréversibles des désastres environnementaux (Motulsky et al., 2017), des effets des pandémies sur la santé et le bien-être des populations (Nahon-Serfaty & Ivanov, 2020), des impacts sur la vie de l’entreprise (Lagadec, 1981) ou encore des conflits militaires qui redéfinissent les frontières et l’ordre politique établi (Boin et al., 2008), les crises ne peuvent plus simplement être considérées comme des décors sombres de la scène mondiale, mais comme des véritables acteurs de la pièce.
2Pourquoi leur attribuer tant d’attention et d’importance, plutôt que de minimiser leurs effets et de les passer sous silence (ce que l’on relègue au silence ne s’effondre-t-il pas dans l’oubli ?). Certains diront qu’il est incongru de parler d’un monde régi par des crises, tant celles-ci évoquent des événements malheureux, fortuits et accidentels, dotés d’un début et d’une fin. Et ils auraient sans doute raison si, au final, les crises n’étaient que des moments de passage entre un avant et un après normalisé, sans laisser de traces sur les représentations, les cultures et les relations sociales. A contrario, les plus téméraires verront dans les crises une raison acceptable d’agir contre le mal au nom du bien commun (la proclamation de l’état d’urgence ne rend-elle pas plus aisée l’acceptation de décisions autrement contestables ou ardues à faire accepter ?). Quant au citoyen ordinaire, qui vit dans un monde sécurisé et rythmé par des séquences quotidiennes maîtrisées, l’irruption d’une crise génère inévitablement des émotions et des expériences négatives. Elle crée un sentiment d’urgence qui le pousse à rechercher des moyens rapides et efficaces pour éliminer toute menace pesant sur son univers quotidien.
3La perception de ce qu’est une crise est donc, a fortiori, à la fois subjective, tant en ce qui concerne les enjeux par lesquels elle affecte l’existence de chacun que dans ses conséquences intrinsèques. N’est-ce pas là une raison de plus – et sans doute la plus fondamentale – pour exiger des études communicationnelles en gestion de crise toujours davantage de réponses et d’outils technologiques pour satisfaire le besoin essentiel de sécurité, de bien-être et de progrès collectif et social ?
4Un des objectifs de ce numéro thématique est d’apporter des réponses actualisées aux crises contemporaines à la lumière des évolutions sociales et organisationnelles récentes. Il reconnaît d’emblée la multidimensionnalité et la multiplicité des crises, faisant appel à des recherches interdisciplinaires et à des études de cas internationales permettant de saisir leurs manifestations actuelles, de comprendre leurs conséquences et d’identifier les moyens de les affronter.
5Pour la communauté scientifique qui œuvre dans ce numéro thématique intitulé Enjeux contemporains de la communication de crise : entre ruptures et continuités, les crises prennent place sur la terre ferme des interactions entre humains et technologies (Bergeron & Cooren, 2012). Leur caractéristique première est la complexité, et c’est justement à cette complexité que les auteurs de ce numéro cherchent à apporter des réponses. Comment ces nouvelles dynamiques influencent-elles les concepts décrivant les différentes étapes de la gestion de crise ? Quels nouveaux développements et aboutissants théoriques marquent les études actuelles en communication de crise ? Quelles pratiques professionnelles innovantes émergent de ces théories et concepts renouvelés ? Enfin, quels rôles jouent les technologies numériques, tant dans le déclenchement des crises que dans leur prévention et gestion effective ?
6Les crises affectent tout autant les individus, les communautés et les groupes humains que les organisations, les institutions et les États. Si les normes, les représentations collectives et les cadres sociaux sont continuellement réajustés à travers et par les organisations (Weick, 1979), celles-ci peuvent être considérées comme des manifestations sociales plutôt que comme de simples entités professionnelles. La crise n’est donc pas seulement un événement qui perturbe le progrès ou le bien-être des individus : elle déclenche également des transformations socioculturelles qui traversent l’espace public et citoyen.
7Le cas du boycott de Centrale Danone au Maroc, analysé par Mariem Hakim et Ahmed El Kadib, illustre les déplacements majeurs dans la manière dont les crises émergent, circulent et s’ancrent dans l’espace public. Surgi spontanément dans les lieux physiques et les médias sociaux, ce boycott historique est porté par des citoyens anonymes et amplifié par la viralité numérique. Dans un espace public polyphonique et fragmenté, échappant aux modèles traditionnels de gestion de crise, la situation de Danone dépasse les enjeux strictement réputationnels : elle révèle un décalage croissant entre la communication gouvernementale et les dynamiques de conflictualité sociale. La crise apparaît ainsi non plus comme une simple perturbation ou rupture, mais comme un mode d’expression du rapport de force entre les organisations et les citoyens, dans un contexte marqué par la défiance, le besoin d’écoute et la disponibilité des espaces de parole.
8La mobilisation citoyenne, permettant de faire face à la crise, constitue un moyen puissant de lutte contre les perturbations sociales. L’entraide, une autre forme de résilience citoyenne, émerge principalement comme un phénomène communicationnel situé et distribué entre divers acteurs humains et non humains. Dans l’exemple de la crise du logement au Québec, étudié par Mathieu Chaput, Sarah Naciri et Nicolas Bencherki, la notion de communication met en lumière les relations d’entraide horizontales, où la vulnérabilité des participants est ouvertement affichée et exprimée pour susciter l’empathie et obtenir des conseils. Ces échanges informels, menés par les acteurs en parallèle des prises de parole des institutions – État, entreprises privées, associations ou autres – émergent en situation de crise comme une forme de communication vernaculaire. L’étude de la crise du logement et de l’entraide illustre à quel point les médias sociaux jouent un rôle crucial pour compenser le manque de ressources institutionnelles, même si les pratiques d’entraide ne sauraient remplacer l’impératif d’un réinvestissement public massif pour garantir l’accès à un logement adéquat.
- 1 Il s’agit de la crise déclenchée par l’Agence de Régulation des Télécommunications de Côte d’Ivoire (...)
9Le rôle actif des citoyens dans la gestion des crises et de leurs effets durables ne se limite plus à l’adaptation de politiques étatiques, mais repose sur une contingence participative selon laquelle les citoyens orchestrent, amplifient et prolongent les crises dans l’espace public. Cette dynamique impose aux institutions le développement et le respect des actions de redevabilité, où la transparence et la réactivité sont cruciales pour restaurer leur crédibilité. En analysant trois cas significatifs en Afrique de l’Ouest, et particulièrement en Côte d’Ivoire, Khan Kouamé, Sainghot Soumahoro et Guillaume Yao explorent comment la viralité et l’orchestration des acteurs sur les plateformes numériques reconfigurent la gestion, la visibilité et la structuration des crises. Leur analyse de trois crises majeures ayant frappé le pays entre 2023 à 20251, illustre l’importance des médias numériques comme arène d’expression ou rhétorique (Frandsen & Johansen, 2017), de mobilisation et de questionnements d’ordre public. La circulation instantanée de l’information, la viralité des alertes et la critique publique transforment la gestion de crise en processus dialogique et circulaire, consolidant les régulations individuelles et collectives et soulignant la capacité des citoyens à influencer la gouvernance publique.
10La communication de crise ne se limite donc pas aux acteurs institutionnels et aux organisations officielles : elle peut être initiée par des acteurs périphériques qui acquièrent de la visibilité lors d’une crise (Ivanov, 2013) et qui tentent de saisir l’opportunité pour résoudre des enjeux politiques et identitaires. Ce point de vue souligne l’importance d’une perspective élargie de la communication de crise, intégrant les voix silencieuses et subalternes des acteurs ainsi que leur capacité à remodeler à la fois les dynamiques discursives et le rapport de forces dans des contextes sociopolitiques complexes. L’étude menée par Timothée Ndonguè Epanguè se concentre sur l’analyse des stratégies de communication de crise adoptées par des acteurs subalternes lors de la crise opposant la Fédération Camerounaise de Football (FECAFOOT) au Ministère des Sports et de l’Éducation Physique (MINSEP) en avril 2024. Les résultats de cette étude montrent que les acteurs construisent des stratégies de communication autonomes, en dehors des dispositifs officiels et institutionnels, pour contester les discours dominants et instaurer une contre-hégémonie. En concluant que le football sert de prétexte à la genèse de tensions sociopolitiques et identitaires spécifiques, cette étude illustre comment les acteurs en position dominée négocient leurs positions sociales et leurs identités dans l’espace public en ligne, influençant indirectement les stratégies institutionnelles.
11Ce premier axe réunit ainsi des articles qui analysent la manière dont les crises contemporaines émergent et se structurent en dehors des dispositifs institutionnels. Les citoyens, les communautés marginalisées ou, encore, les publics en ligne ne sont pas des entités passives lors de la gestion de crise, mais des acteurs stratégiques à part entière, capables d’organiser l’entraide, d’amplifier la contestation et de produire une contre-gouvernance numérique.
12Le rôle de la communication dans la gestion de crises ne se limite pas aux objectifs ni aux publics d’une seule organisation ou d’un seul pays. La gestion de crise repose avant tout sur des dynamiques d’hybridation, de collaboration et d’interconnexion qui mobilisent une pluralité d’acteurs organisationnels (Welch & Jackson, 2007). Elle fait apparaître, à la surface des interactions humaines et des usages technologiques (Jouët, 2011), l’importance de placer les différentes formes de communication au cœur des démarches stratégiques et opérationnelles. Délibérer, dialoguer, débattre, discuter et décider collectivement, en intégrant la diversité des points de vue et en articulant les différences institutionnelles, constituent autant d’étapes qui traversent toute gestion de crise.
13La notion d’intersectionnalité (Crenshaw, 1989), entendue comme l’imbrication de différentes formes communicationnelles et de pratiques sociales, permet d’appréhender les expériences vécues par les acteurs ainsi que les dynamiques sociales qui contribuent à leur reproduction en contexte de crise. Dans leur étude menée au sein d’une table de concertation féministe québécoise, Carol-Ann Rouillard, Geneviève Boivin et Léo Lefebvre adoptent une approche centrée sur le sensemaking (Weick, 1995), combinée à l’analyse ventriloque des discours (Cooren & Sandler, 2014), plutôt que d’aborder la crise à partir d’une perspective normative. Cette démarche méthodologique permet d’identifier les figures conceptuelles, identitaires ou organisationnelles mobilisées par les participantes lorsqu’elles tentent de comprendre une situation de crise, d’en discuter et de lui attribuer un sens. Les crises émergent ainsi comme le produit d’une polyphonie ressentie comme ingérable, dans laquelle les différentes perceptions identitaires et conceptuelles ne parviennent plus à s’articuler de manière cohérente. Ils mettent également en lumière la manière dont les tensions associées à l’intersectionnalité affectent simultanément l’identité organisationnelle et les dynamiques communicationnelles, éclairant les défis contemporains auxquels sont confrontées les organisations féministes.
14L’intersectionnalité, envisagée comme une démarche dialogique de gestion de crise, trouve également son application dans les organisations culturelles et le monde du spectacle. Dans son étude consacrée au Festival d’Avignon, Laure-Hélène Swinnen s’intéresse spécifiquement aux outils et aux acteurs externes qui communiquent via les réseaux socionumériques, principalement Facebook et Instagram. Elle met en lumière trois phases de gestion de crise – la résistance, la résignation et la continuité – chacune marquée respectivement par l’urgence, l’acceptation et la réinvention des publics. Ces étapes témoignent d’une dynamique d’ajustement dans une situation de crise inédite (COVID-19), caractérisée par un mouvement d’interpénétration entre la gestion du présent et la projection vers l’avenir. La communication numérique apparaît ainsi comme un levier indispensable pour maintenir l’existence du Festival. En revanche, si elle permet d’atténuer certains risques et de limiter les effets négatifs de l’arrêt soudain des activités culturelles, elle ne constitue pas, à elle seule, une réponse suffisante face à une crise de cette ampleur. C’est la complémentarité des outils mobilisés et la coordination des acteurs dans l’ensemble de la chaîne de coopération qui rendent possible la traversée de la crise et la préparation de l’étape d’après-crise.
15Adopter une approche communicationnelle en gestion de crise suppose de reconnaître le caractère intrinsèquement multidimensionnel, évolutif et séquentiel de toute situation critique, ainsi que les tensions internes et externes qui la traversent et que la médiatisation tend fréquemment à exacerber (Ivanov et al., 2025). Lorsque des acteurs dotés d’une compréhension initialement hétérogène de la crise commencent à s’aligner autour d’une stratégie commune, il devient possible d’observer un effet domino : les actions de certains influençant et reconfigurant celles des autres. Cette dynamique souligne l’importance d’un modèle de gestion de crise séquentielle, qui prend en considération les processus décisionnels en évolution, l’apprentissage à partir d’expériences antérieures et l’adaptation des stratégies de communication aux différents moments de chaque crise. Par exemple, dans son étude sur la crise provoquée par l’arrêt brusque du financement de l’Université de l’Ontario français (UOF), François-René Lord, souligne l’importance d’une approche collaborative dans la gestion des crises universitaires, tenant compte des interactions entre facteurs internes, externes et médiatiques. La résolution d’une telle crise complexe dépend non seulement de stratégies de communication adaptées, mais aussi de la capacité organisationnelle à coordonner les actions, à apprendre des expériences passées et à ajuster les stratégies de réponses aux différentes étapes de la crise. La direction de l’UOF adopte ainsi une stratégie de communication prudente, évitant les attaques directes contre le gouvernement, tout en maintenant un dialogue ouvert avec les acteurs. Le leadership de la présidente de l’UOF s’avère être déterminant pour la mobilisation les acteurs, pour créer un consensus et pour naviguer entre diplomatie et action stratégique.
16L’intersectionnalité, tout comme les délibérations éclairées entre différents acteurs internes et externes (Ivanov & Somda, 2025), permet non seulement d’améliorer la gestion des crises, mais surtout de favoriser l’élaboration d’une stratégie organisationnelle plus cohérente et univoque face aux publics cibles. Les médias sociaux complexifient toutefois les relations et les rapports de force entre les acteurs engagés dans le devenir des organisations en crise, à cause de la rapidité de circulation de l’information et de l’accessibilité des contenus et des échanges numériques. Grâce aux médias sociaux, les publics occupent plus aisément les espaces communicationnels et coproduisent des perceptions et des comportements en temps réel, contraignant les institutions à réviser continuellement leurs modes communicationnels. La circulation virale de messages émanant des publics peut d’ailleurs contredire ou réorienter la stratégie narrative proposée par l’organisation. Les médias numériques constituent ainsi un espace central dans la co-construction des crises contemporaines. À titre d’illustration, l’étude de Natalie Melanson-Breau portant sur une crise survenue au sein d’une coopérative financière au Nouveau-Brunswick montre que, dans un contexte socionumérique où le pouvoir communicationnel se déplace progressivement vers les publics, les prises de parole des porte-paroles contribuent directement à la configuration de l’organisation et de la crise elle-même. À l’inverse, l’absence de porte-paroles clairement identifiés au front de la gestion de crise, conjuguée à des communications tardives et génériques, fragilise la position de la coopérative et amplifie les réactions négatives en ligne.
17Ce deuxième axe met ainsi en lumière des travaux qui interrogent directement les identités numériques des organisations, la gouvernance partagée des situations de crise et l’intersectionnalité entre les acteurs humains et technologiques. Les crises émergent et se déploient dans des espaces hybrides où s’entrecroisent tensions politiques, technologies numériques et pressions institutionnelles. Elles révèlent la manière dont les organisations doivent réarticuler leurs missions, ajuster leurs discours et négocier des équilibres délicats pour traverser, et parfois survivre, à la crise.
18Les études communicationnelles en gestion de crise reposent sur des fondations théoriques et empiriques profondément multidisciplinaires, mobilisant une diversité d’approches, de paradigmes et de terrains de recherche. En reconnaissant la pluralité de leurs origines et de leurs visées, elles tirent leur richesse empirique et leur solidité théorique des disciplines connexes. En sciences de l’administration, par exemple, l’analyse des crises s’est souvent appuyée sur l’usage de métaphores permettant de rendre intelligibles des phénomènes complexes en les abordant à travers des images et des idées familières, donc plus aisément accessibles (Morgan, 1999). Dans leur étude des attentats perpétrés contre la Grande Mosquée de Québec en 2017, Mary-Lieta Clément et Christophe Roux-Dufort mobilisent la métaphore du tragique, qui illustre, à la manière du destin d’Œdipe, la dimension autoréalisatrice des décisions managériales : les choix posés, bien qu’animés d’intentions préventives ou protectrices, peuvent paradoxalement mener les gestionnaires vers ce qu’ils cherchaient précisément à éviter. Certaines décisions et actions conséquentes visant à contenir ou à atténuer la crise contribuent, au contraire, à l’exacerbation des crises (Weick, 1995). Ce n’est que dans une lecture rétrospective des événements présents que les implications de ces actions futures deviennent pleinement visibles. La tragédisation peut constituer un puissant levier mobilisateur, car c’est précisément dans la dimension rétrospective du récit et des décisions collectives que s’ancre le caractère tragique des discours des acteurs. En favorisant l’émergence des émotions collectives, la tragédisation favorise une forme de catharsis sociale et accélère la cohésion de la collectivité, stimulant l’adoption de réformes institutionnelles et de mesures préventives. Nonobstant, la tragédisation peut également renforcer le discours sécuritaire afin d’expliquer et rendre plus acceptables les mesures restrictives adoptées au nom de la protection collective. Elle contribue ainsi à légitimer les décisions institutionnelles dans une situation de crise et de dangers imminents et omniprésents.
19Au-delà des différents contextes ou environnements institutionnels, la gestion de crise demeure fondamentalement un processus de communication. Bien qu’elle s’inscrive résolument dans une perspective interdisciplinaire, les études communicationnelles en gestion de crise présentent des spécificités liées aux écoles de pensée et aux traditions nationales qui la structurent. Dans son étude du concept de paracrise, introduit par Coombs et Holladay (2012) et repris dans Frandsen, Coombs et Johansen (2025), Jindřich Oukropec met en lumière les différences transatlantiques dans la manière d’aborder les composantes réputationnelles des crises organisationnelles. Une des caractéristiques de la paracrise, particulièrement lorsqu’elle se déclenche sur les médias sociaux, est que les organisations doivent gérer les conséquences réputationnelles de manière publique et plus transparente, ce qui rend la paracrise d’autant plus complexe à gérer. Oukropec souligne que le concept de paracrise, défini comme une tension réputationnelle survenant avant la phase aiguë d’une crise, constitue un cadre analytique pertinent pour examiner les réactions organisationnelles face à des dangers imminents. Ce concept permet de concilier la rationalité stratégique des modèles anglo-américains avec la sensibilité contextuelle et morale des approches francophones. Conceptualisant et illustrant la transformation des objectifs de la communication de crise à l’ère de la vulnérabilité réputationnelle permanente, la paracrise est vue comme une opportunité de reconstruire le sens de la situation et de renforcer la légitimité des décisions prises, au-delà de la simple restauration de l’image. Jindřich Oukropec propose ainsi une modélisation décisionnelle visant à guider les gestionnaires dans la réponse aux menaces réputationnelles numériques, en intégrant l’analyse des risques, les attentes des acteurs et les capacités de réaction organisationnelles.
20Les contributions de cette étude soulèvent des questionnements quant aux différences et aux complémentarités entre les écoles anglophones et francophones des études communicationnelles en gestion de crise. Dans la perspective stratégique de la littérature anglophone (Benoit, 1997), l’accent est mis sur la capacité des organisations à limiter les risques et les conséquences réputationnelles grâce à des réponses rhétoriques structurées, fondées sur des typologies normatives. À l’inverse, les approches francophones (Lagadec, 2000 ; Libaert, 2018), pour lesquelles la crise constitue un phénomène plus global et plus large que logiques de gestion, s’intéressent davantage aux ruptures et aux continuités provoquées par les crises, révélatrices de vulnérabilités institutionnelles et de difficultés à anticiper les signaux d’alerte.
21Les traditions francophone et anglophone ont toujours été étroitement imbriquées et interpénétrées (Ivanov, 2021). Comprendre leurs particularités, leurs contributions respectives ainsi que leurs enjeux à venir constitue l’un des objectifs premiers de ce numéro thématique de la revue Communication & Organisation. Pour mieux éclairer les spécificités et les agencements des deux traditions les paroles de Patrick Lagadec et de Timothy Coombs ont été sollicitées et collectées par Thierry Libaert et Winni Johansen, co-coordinateurs de ce numéro.
22Pour Patrick Lagadec, l’un des pionniers des études francophones en gestion de crise, la transformation contemporaine des crises exige une révision radicale des dispositifs d’anticipation puisque l’enjeu n’est plus d’améliorer les plans existants, mais d’en interroger la validité même. Or cette posture de vigilance stratégique se heurte à une préférence organisationnelle pour des réponses préétablies plutôt que pour le questionnement des phénomènes observés. C’est ce qui limite, selon lui, la diffusion de plateformes et d’outils opérationnels, conçus pour instaurer une réflexion stratégique en temps réel.
23Alors que l’essor des réseaux sociaux, la fragmentation des publics et l’érosion de la crédibilité institutionnelle rendent obsolètes les modèles hérités des années 1980, limiter la gestion de crise à la seule communication apparaît désormais réductrice. La communication de crise ne peut être efficace que si elle repose sur un socle stratégique robuste et sur une véritable capacité à naviguer dans l’inconnu, plutôt que sur des éléments de langage planifiés et préformatés. S’il existe en gestion de crise des principes universels, comme la lucidité stratégique, le sens du collectif et la capacité d’invention, leur mise en œuvre doit toujours être adaptée aux structures socioculturelles propres à chaque contexte. Les crises comme celle provoquée par l’ouragan Katrina ou les cyberattaques récentes illustrent, selon Patric Lagadec, cette articulation nécessaire entre invariants et spécificités locales, techniques ou humaines. Dans le paysage organisationnel contemporain, le rôle des dirigeants comme moteurs du changement est décisif : c’est leur volonté, leur ouverture à l’inédit et leur capacité à entraîner l’organisation hors de ses routines qui permettent de véritables avancées. Face à des sociétés traversées par le doute, la colère et la perte de repères, Patric Lagadec plaide pour une refondation des pratiques de préparation : scénarios réellement disruptifs, task forces agiles et culture organisationnelle tournée vers l’anticipation active.
24Le même constat concernant l’importance de la phase de préparation est formulé par Timothy Coombs. Dans les travaux anglophones, les chercheurs s’intéressent, selon lui, de plus en plus à la phase de pré-crise, en mettant l’accent sur la préparation et la résilience, notamment dans un contexte marqué par des crises complexes. Des modèles récents, tels que Readiness (Jin et al., 2024), visent à fournir des preuves tangibles de sensibilisation collective et de stratégies de préparation. Cette approche enrichie souligne la nécessité de développer des stratégies temporaires et adaptatives pour soutenir les actions des gestionnaires en situation de crise. Tant la préparation que la conduite effective de la gestion de crise doivent s’appuyer sur des éléments vérifiables et des preuves tangibles, afin que l’action pratique soit guidée par l’expérience en temps réel.
25Pour Timothy Coombs, la communication de crise connaît aujourd’hui des avancées significatives, telles que l’amélioration des messages d’alerte, une meilleure compréhension des stratégies de réponse, la reconnaissance des crises extrêmes et persistantes (sticky crises, Coombs & Tachkova, 2024), ainsi que la prise en compte précoce des risques. La montée du numérique et de l’IA générative complexifie l’environnement organisationnel en multipliant la production et la circulation de mésinformation et de fausses nouvelles, tout en offrant des outils puissants pour identifier, prédire et analyser les crises. Ces transformations influencent directement le travail des praticiens, qui évoluent dans un contexte marqué par les cyber-risques, la polarisation sociale et les tensions géopolitiques. Les professionnels de la gestion de crise privilégient donc le développement de compétences transférables plutôt que la préparation à des plans et des scénarios spécifiques, tout en intégrant l’IA, la réalité augmentée et les technologies immersives dans leur formation et préparation. Parallèlement, la pratique professionnelle se complexifie par le tournant émotionnel (Jin et al., 2012), qui met en avant l’importance des émotions, de l’empathie et des normes morales dans la gestion de crise. Ainsi, les crises qui causent des violations des règles éthiques et morales exigent des réponses plus complexes, de long terme et centrées sur le rétablissement de la confiance envers l’organisation affectée.
26Les contributions de Patric Lagadec et Timothy Coombs montrent à quel point les traditions francophone et anglophone convergent vers une même exigence : repenser la gestion de crise dans un environnement devenu plus complexe, numérique et incertain. Elles insistent sur l’importance d’une préparation fondée sur l’adaptation, la vigilance stratégique et des preuves tangibles plutôt que sur des plans préétablis et figés. La communication de crise ne peut être efficace que si elle s’appuie sur une stratégie organisationnelle agile, capable d’intégrer l’inconnu, les ajustements en temps réel et les dynamiques émotionnelles.
27Les recherches présentées dans ce dossier thématique explorent des terrains empiriques variés et proposent des cadres théoriques enrichies permettant de mieux comprendre les mutations profondes de la communication de crise. Il est de plus en plus important de prendre en compte la complexité communicationnelle, la polyphonie, la multi-vocalité, et le nombre de voix qui se font entendre pendant une crise. Cela a transformé les communications de crise classiques. Les théories interrogent, à la fois, les transformations sociales et organisationnelles, et les moyens humains, technologiques et communicationnels permettant de les analyser afin de gérer efficacement les crises et les menaces qu’elles engendrent. Les articles réunis dans ce dossier témoignent d’un domaine d’études plus que jamais interdisciplinaire et étroitement connecté aux pratiques de terrain. Ils montrent que ce champ est vivant, dynamique et en constante transformation : confronté à de nouveaux environnements technologiques, symboliques et réputationnels, il suit de près les évolutions sociales et organisationnelles. La communication de crise actuelle est soumise à d’importants nouveaux défis, elle doit affronter une forte défiance devant toute parole organisationnelle, elle rencontre de nouveaux acteurs sur le champ médiatique se prévalant d’une expertise parfois très limitée, elle doit faire face à l’augmentation des cas de désinformation, à de nouvelles formes de crises à l’exemple des crises cyber, elle doit intégrer de nouveaux outils comme ceux fournis par l’intelligence artificielle. Après s’être renouvelée après l’émergence des réseaux sociaux, c’est à un renouvellement majeur que doit répondre la communication de crise.
28C’est pourquoi il est important d’accorder une attention particulière aux études communicationnelles en gestion de crise : tirées des expériences réelles des acteurs dans leurs environnements organisationnels, elles reflètent non pas les états exceptionnels d’un monde ordonné, mais les faits sociaux normaux d’un monde ordinaire en crise.