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DOSSIER

Les études critiques en gestion interculturelle

Critical Cross-Cultural Management
Laurence Romani et Alexander Frame
p. 25-40

Résumés

Cet article présente les apports des études critiques en gestion interculturelle (Cross-cultural management : CCM) pour penser les relations interculturelles dans les organisations. La CCM critique se concentre sur les rapports de pouvoir qui imprègnent les relations interculturelles et leur gestion en contexte organisationnel. Son ancrage dans la sociologie du changement radical et sa posture de recherche de dénaturalisation sont abordés ainsi que trois courants de recherche qui la caractérisent : les études interprétativistes critiques, les analyses bourdieusiennes et les études postcoloniales. Enfin, l’article évoque l’avenir de la CCM critique et son programme implicite : l’émancipation.

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Notes de l’auteur

Les auteur.e.s remercient la revue Communication & Organisation de leur avoir permis d’utiliser l’écriture inclusive dans cet article, dans une logique de dénaturalisation (infra) qui permet de rendre visibles les enjeux identitaires genrés dans les organisations.

Texte intégral

Introduction

  • 1 La première auteure souhaite remercier plusieurs partenaires majeurs ayant contribué à son articula (...)

1Fondé sur de multiples échanges1, cet article offre une brève présentation d’un champ de recherches, celle des approches critiques en gestion interculturelle (Critical Cross-Cultural Management : la CCM critique). Ce courant résiste à l’hégémonie implicite de la recherche positiviste sur la culture en sciences de gestion, entrant ainsi en résonance avec la recherche interprétative issue de la tradition francophone (d’Iribarne, 1989 ; Pierre, 2002 ; Davel et al, 2007 ; Dupuis, 2014 ; Chanlat & Pierre, 2018 ; d’Iribarne et al., 2020 ; Barmeyer et al, 2020). Notre ambition ici, en dressant un portrait de la CCM critique, est d’augmenter sa visibilité, afin que les nombreuses relations entre études critiques en communication interculturelle (cf. Nakayama & Halualani, 2010 ; Dervin, 2013) et les approches critiques de la communication organisationnelle francophone (Heller, Huet & Vidaillet 2013 ; d’Almeida & Carayol 2014 ; Cervulle M., Quemener N., & Vörös, 2016) puissent déboucher sur des synergies créatives, venant apporter de nouveaux éclairages à nos recherches.

La CCM critique en un mot

2Si on peut les résumer ainsi, les recherches en CCM critique constituent un champ de recherche portant sur les diverses manières dont le pouvoir imprègne les situations interculturelles et les efforts de l’entreprise pour les gérer. Ainsi, plutôt que d’aborder les contextes interculturels comme des phénomènes sous l’influence de valeurs et de dimensions culturelles (comme les approches positivistes ont tendance à le faire, cf. House et al., 2004), ou comme l’expression de significations culturelles (comme les approches interprétativistes ont tendance à le faire, cf. Gersten & Zølner, 2020), les approches critiques cherchent à mettre au jour les rapports de pouvoir associés aux notions de différences culturelles, d’actions managériales et organisationnelles traitant de ces différences (Jackson, 2012 ; Boussebaa et Morgan, 2014 ; Primecz et al., 2016 ; Romani et al., 2018a, 2020a ; Mahadevan et al., 2020). Par exemple, les études critiques en CCM cherchent à comprendre la manière dont les discours coloniaux formatent les lieux de travail multiculturels et se manifestent au travers de différentes opportunités professionnelles pour les expatrié·e·s en fonction de leur pays d’origine (Muhr et Salem, 2013) ; ou bien comment des dynamiques géopolitiques sont visibles dans la structuration interculturelle de l’emploi, par exemple à travers le phénomène de sous-traitance étrangère (Ravishankar et al., 2013). Afin de comprendre ce que nous désignons habituellement par le terme de « culture » et les effets de cette construction, les voix critiques soulignent qu’il est capital de comprendre le contexte social et matériel dans lequel ces idées sont formulées. Les processus sociaux de différenciation de genre, de classe ou d’ethnie, par exemple, influencent les idées, leur communication, et donc la culture en général, ce qui signifie que la culture ne peut être étudiée séparément de ces processus sociaux. En CCM critique, les relations interculturelles et le concept même de culture sont ainsi abordés à l’intersection de plusieurs dimensions, telles que la racialisation, la langue, le genre et la religion (cf. Mahadevan, 2012 ; Boussebaa et al., 2014 ; Özkazanç-Pan, 2105 ; Goxe & Paris, 2016 ; Mahadevan et al., 2020). Les recherches critiques s’intéressent aux actants (individus, structures…) qui profitent, dans le contexte de l’organisation, de cette construction culturelle.

3Ce texte propose de dresser un profil de la CCM critique, en faisant ressortir certaines de ses caractéristiques essentielles. Premièrement, il situe la CCM critique au sein d’une tradition plus large – les études critiques de la gestion – et aborde les thèmes métathéoriques de cette tradition. Ensuite, il présente brièvement trois courants d’études au sein de la CCM critique : les études interprétatives adoptant une perspective critique, les analyses bourdieusiennes et les études postcoloniales. Le texte se termine par une brève discussion des actions possibles pour répondre à l’ambition ultime de la CCM critique : l’émancipation.

Quel type d’études sont les études critiques en CCM ?

4La CCM critique s’inscrit dans le vaste courant de la recherche critique (cf. Deetz, 2005), comme les études critiques sur la communication interculturelle (par exemple, Nakayama & Halualani, 2010 ; Dervin, 2011) et les perspectives critiques sur la communication organisationnelle (Heller et al., 2013 ; D’Almeida et al., 2016). Derrière la CCM critique, on trouve les études critiques en gestion (Critical Management Studies : CMS), tentative plus large de développer une approche critique des études en sciences de gestion. Comme la CMS, la CCM critique penche vers la sociologie du changement radical, vers un projet d’affranchissement, adoptant dans son travail les processus de dénaturalisation et de réflexivité (cf. Burrell & Morgan, 1979 ; Fournier & Grey, 2000).

La sociologie du changement radical et l’émancipation

5La CCM critique résiste au point de vue de la sociologie de la régulation (Burrell & Morgan, 1979), qui fait référence à des travaux théoriques dont l’objectif premier est d’expliquer les aspects régulateurs de la société. Ces travaux mettent l’accent sur l’unité, la cohésion et les règles régissant une forme donnée (statu quo) de société ou d’organisation. Ils ont tendance à concevoir la société comme étant relativement stable et ordonnée. Les travaux fondateurs d’Hofstede (1980) sont un exemple de recherche sur la CCM qui s’oriente vers la sociologie de la régulation. La culture y est définie comme stable, persistante, omniprésente, et ce sont les managers expatriés qui « gèrent » la situation interculturelle dans les filiales à l’étranger. Les études interprétatives tendent également vers la sociologie de la régulation, lorsqu’elles conceptualisent les cultures en tant que cadres structurant la négociation intersubjective de significations, mettant l’accent sur ce qui est commun, régulier, et sur la persistance d’interprétations culturelles (Gersten & Zølner, 2020 ; d’Iribarne et al., 2020).

6À l’inverse, la CCM critique prend racine dans ce que Burrell et Morgan appellent la sociologie du changement radical. Exprimée simplement, cette branche de la sociologie conçoit la société comme une arène où de multiples acteur·rice·s, dans des positions plus ou moins fortes, par exemple, les managers expatrié·e·s et les employé·e·s autochtones, se livrent à des luttes de pouvoir. La société est alors conçue comme un espace où les puissants peuvent opprimer, exploiter les moins forts, phénomène illustré lorsque les organisations viennent puiser dans des ressources locales tout en imposant des formes de contrôle depuis leur siège. Les chercheur·e·s de la CCM critique considèrent alors qu’il est légitime de se pencher sur ces injustices, afin de les exposer pour libérer les individus de l’oppression qu’induisent de telles logiques. Ces études dénoncent des théories et des pratiques de gestion au service des puissants (managers, actionnaires, PDGs), grands gagnants profitant des structures de la société contemporaine comme le patriarcat, l’inégalité raciale et la logique capitaliste. Les voix critiques en CCM considèrent ainsi que les phénomènes sociaux sont instables, en raison des luttes de pouvoir entre différents actants. Plutôt que d’étudier des schémas culturels de cohésion et de consensus, ces études s’intéressent aux contradictions, à la fluidité, aux luttes, aux structures cachées et à la possible émancipation (comme libération de l’oppression) – en montrant par exemple comment les employé·e·s d’une filiale peuvent endosser diverses nationalités pour résister au contrôle de leur hiérarchie et du siège (Baikovich & Wasserman, 2020).

7À partir de ce regard sur la société, les chercheur·e·s en CCM critique s’attachent à mettre en avant ce qui peut poser problème dans les rencontres interculturelles, et la manière dont on cherche à gérer ces problèmes (Jack et al., 2008). Par exemple, dans l’étude des relations interculturelles au travail, sont pris en compte les hiérarchies implicites, fondées sur le genre ou la langue, qui viennent structurer les relations, au même titre que le pays d’origine. La manière dont ces facteurs s’entremêlent avec ce que les intéressé·e·s qualifient de différences culturelles (nationales) est au centre de l’investigation (Ailon-Souday et Kunda, 2003 ; Ybema et Byun, 2009 ; Moore, 2015 ; Sambajee, 2016 ; Mahadevan et al., 2020). À cet égard, la CCM critique rejoint les études critiques en communication interculturelle (Dervin, 2011, 2013 ; Nakayama & Halualani, 2010 ; Sommier, 2019 ; 2020) ainsi que d’autres approches critiques sur la nationalité, la racialisation et les différences (Balibar et Wallerstein, 1988), ici spécifiquement appliquées au domaine organisationnel.

La dénaturalisation comme mode opératoire

8Pour fournir des alternatives émancipatrices, les chercheur·e·s doivent d’abord montrer que les formes actuelles de gestion, bien qu’elles semblent aller de soi pour de nombreuses personnes, sont fondamentalement injustes. La dénaturalisation (Fournier & Grey, 2000) consiste à contester ce qui est habituellement perçu comme étant ‘normal’ ou ‘naturel’, dans la mesure où l’on considère que les choses ne peuvent se passer qu’ainsi. Alors que la déconstruction chercherait plutôt à atteindre des significations (alternatives) par la mise au jour de structures et d’idéologies cachées dans un texte, la dénaturalisation procède en problématisant des phénomènes et des pratiques afin de montrer en quoi ils résultent de relations de pouvoir bien particulières (Alvesson et Sandberg, 2011).

9Depuis ses débuts, la CCM critique a cherché à dénaturaliser le concept de culture jusqu’alors conçu comme un ensemble de normes et valeurs immuables et objectives (Søderberg and Holden, 2002 ; McSweeney, 2002 ; Lowe, 2001). Les spécialistes en CCM critique soulignent le fait que la culture englobe de multiples éléments et insistent sur la nécessité de ‘dénaturaliser’ l’attention portée à la seule culture nationale dans l’étude des interactions interculturelles. Ces chercheur·e·s appellent à porter l’attention sur des éléments tels que la langue (Sambajje, 2016), l’âge, la racialisation ou l’origine ethnique (Jackson, 2017), ou même la religion (Mahadevan, 2012) en tant que grilles de lecture. Par exemple, les agences de recrutement à la recherche de cadres peuvent laisser de côté des candidat·e·s de minorités ethniques issues de l’immigration, construisant ainsi une catégorie de personnes considérées comme différentes et inadaptées à l’emploi (Holgersson et al., 2016). En parallèle, des membres d’un réseau professionnel taiwanais construisent leur identité nationale différemment, tantôt comme Taiwanais, tantôt comme Chinois, selon leurs interlocuteur.rice.s et les marchés en jeu (Moore, 2016). Enfin, l’ordre géopolitique actuel et les politiques migratoires s’immiscent dans les interactions interculturelles, dans la manière dont nous construisons les ‘différences culturelles’ (Agbobli, 2014 ; Frame, 2018). Ici aussi, la CCM critique rejoint les études critiques en communication interculturelle posant la question des identités culturelles uniques, ou bien la façon dont les programmes politiques construisent les interactions ‘interculturelles’ (Dervin, 2012 ; Cervulle et al., 2016). Néanmoins, la CCM critique étudiera l’impact de cette construction sur la carrière des employés ou leur insertion au travail (Hunger et al., 2020), par exemple.

10Une autre forme de dénaturalisation menée par les recherches en CCM critique concerne le savoir en CCM lui-même. Celles-ci montrent que bien qu’il se veuille universaliste, les paradigmes dominants de la CCM s’inscrivent dans une tradition (spécifique) de recherche (McSweeney, 2002 ; Lowe, 2001), et sont culturellement spécifiques puisque développés historiquement en Occident pour un public (principalement) occidental : les managers expatrié·e·s et autres cadres internationaux. Or, ces paradigmes sont présentés comme étant neutres et pertinents à l’échelle mondiale (Jack et Westwood, 2009 ; Jackson, 2013). Cependant, les spécialistes en CCM critique ont mis en avant le fait que les chercheur·e·s, en tant qu’auteur·e·s, ne produisent pas des récits neutres et ‘objectifs’ sur les différences culturelles (Ailon, 2008). Pour résoudre ce problème, les chercheur·e·s critiques invitent à s’engager dans une démarche réflexive afin de reconnaître que les savoirs produits font toujours partie d’un champ avec ses propres enjeux de pouvoir, par exemple, d’une communauté académique en proie à ses luttes d’influence et à ses conventions. Klitmøller (2020) par exemple, montre comment sa propre pratique réflexive l’a aidé à comprendre que sa collaboration sur un projet de recherche avec un directeur mondial de ressources humaines avait contribué à soutenir la position de ce directeur et aussi la reproduction, parmi les employé·e·s, d’inégalités fondées sur le langage, la classe sociale et l’origine ethnique. La question de la réflexivité comme méthode de recherche en CCM est explorée par exemple, par Mahadevan (2015), Özkazanç-Pan (2015), et Romani et al. (2020b) – ce dernier article présentant les principales méthodes de recherche en CCM critique.

Courants de Recherche en CCM critique

11De nombreuses théories inspirent les études critiques en gestion (CMS) et, dans une moindre mesure la CCM critique dont la bibliographie reste actuellement plus restreinte. Trois courants de recherche identifiables au sein de la CCM critique sont exposés ici.

Les approches interprétatives à sensibilité critique

12Dans le large éventail des approches utilisant une ontologie et une épistémologie interprétativistes, celles qui s’intéressent aux récits et aux discours ont parfois adopté une posture critique (Vaara et al., 2003, 2005 ; Ailon, 2008 ; Barinaga, 2007), en examinant les multiples présupposés sur lesquels sont fondés leurs savoirs et leurs recherches et en réfléchissant à de possibles alternatives. Søderberg et Holden (2002) l’ont fait, mettant en avant l’approche essentialiste alors dominante dans la CCM (cf. également McSweeney, 2002). La conception courante au sein de la CCM selon laquelle les différences culturelles se fondent sur des (différences de) valeurs se trouve remise en cause et les voix critiques montrent grâce à l’alternative constructiviste sociale que de telles différences n’ont rien d’absolu mais sont construites selon le contexte. La posture critique consiste à montrer que ce que l’on présente comme des « différences culturelles normales » sont en réalité une histoire (un récit) imprégnée de rapports de pouvoir. À titre d’exemple, les explications données par des employé·e·s à propos de leurs collègues japonais·e·s ou néerlandais·e·s et de la façon dont leur culture influence leur travail, varient de façon significative selon la position des un·e·s et des autres dans l’échelle hiérarchique de l’organisation (Ybema et Byun, 2009). De la même manière, Ailon-Souday et Kunda (2003) montrent comment des conversations sur « l’identité nationale » au sein d’une fusion américano-israélienne ont pu être instrumentalisées par des employé·e·s israélien·ne·s pour résister à l’intégration. « L‘identité nationale » est utilisée pour se distinguer (en mieux) de leurs collègues américain·e·s, créant simultanément des hiérarchies raciales au sein de l’entreprise. De semblables constructions de différences culturelles en lien avec le pouvoir sont rapportées par Kveshnikov et al., (2016) ; van Marrewijk (2010) ; van den Ende et van Marrevijk (2015) et Baikovich et Wasserman (2020). D’autres études permettant de saisir la manière dont des récits de différences culturelles se mêlent à des questions de pouvoir dans des entreprises internationales ont été publiées par Gersten et al., (2012) et Vaara, Tienari et Koveshnikov (2019).

Des approches inspirées du marxisme et de la sociologie bourdieusienne

13Les chercheur·e·s inspiré·e·s par les œuvres tardives de Marx ont tendance à penser le pouvoir comme retranché dans les structures matérielles. Ils·elles portent leur attention sur l’accès aux ressources et leur contrôle, et considèrent l’idéologie comme un moyen de contrôle visant à faire avancer et à protéger les intérêts matériels des dominants dans une lutte entre les classes sociales. Dans cette optique, les spécialistes en CCM critique abordent la culture comme une idéologie, et donc les cultures nationales comme des idéologies nationales faites pour pousser les intérêts (matériels) de la classe dirigeante du pays.

14Le regard porté sur les interactions interculturelles par les recherches d’inspiration bourdieusienne (cf. Bourdieu 1977) est attentif à la manière dont l’accès aux ressources est lié à la protection de la position privilégiée des actants. Goxe et Paris (2016) remarquent, par exemple, les différences qui existent dans les opportunités d’expatriation. À travers une étude du capital mobilisé et développé par les expatrié·e·s, les auteur·e·s montrent que tous les capitaux ne se valent pas lorsqu’il s’agit d’accéder aux positions les plus élevées. Les expatrié·e·s des pays émergents et ceux des classes moyennes (s’ils proviennent des pays occidentaux) font l’expérience d’un plafond de verre, qui réserve les postes de prestige et d’influence à un groupe limité de managers issus et appartenant à une élite (mondiale) issue des classes supérieures. La culture, si elle n’est pas occidentale, et l’origine sociale paraissent liées dans la reproduction des inégalités sociales à l’échelle planétaire. De même, Hunger et al. (2020) étudient les opportunités professionnelles d’immigré·e·s hautement qualifié·e·s faisant partie d’un programme d’inclusion sur le marché du travail en Suède. L’étude montre que les différentes formes de capital des immigré·e·s ne sont pas valorisées par leur employeur suédois, qui leur impose implicitement de se conformer à la « culture » (ethnique) suédoise. En d’autres termes, les employé·e·s suédois·e·s utilisent une vue non inclusive de la culture suédoise pour rendre naturelles leurs positions privilégiées dans la hiérarchie, les y maintenir et préserver leurs avantages. De telles approches de recherche, inspirées par l’œuvre de Bourdieu, s’attachent à la manière dont la culture – et d’autres marqueurs de diversité – sont utilisés pour reproduire les discriminations.

Les approches postcoloniales

15Le courant le plus prolifique de la CCM critique est sans doute celui relevant de la théorie postcoloniale (Jackson et Westwood, 2009). Inspiré par les travaux de Said (1978) et d’autres théoriciens postcoloniaux (Fanon, Spivak, Bhabha), ce courant perçoit la CCM comme « orientaliste » (Westwood, 2006). Il met en exergue la manière dont « l’Autre » national est construit sur une opposition binaire (Est/Ouest), qui revendique le savoir, et donc l’autorité, sur cet « Autre » (Fougère et Moulettes, 2007). Dans une étude publiée en 2012, Fougère et Moulettes analysent de cette manière les procédés de construction de « l’Autre » dans les manuels de commerce international. De la même façon, Hartt et al., (2012) montrent que la compagnie aérienne américaine Pan Am a construit l’idée d’une « Amérique latine » et de « peuples sud-américains » tout en contribuant ainsi à asseoir des pratiques de dépendance au service d’intérêts nord-américains.

16Les voix d’inspiration postcoloniale s’intéressent également aux tensions et aux inégalités entre le « centre » (l’Occident) et les zones « périphériques » du globe. Cela peut prendre la forme d’attentes implicites exercées sur des employé·e·s, pour une conformité à une culture occidentale imaginaire et à sa position centrale au sein du commerce international (Boussebaa et al., 2014). Il peut également s’agir de la réinterprétation dans un cadre de sens local de pratiques managériales et donc de leur hybridation (Yousfi, 2011).

17Les chercheur·e·s d’inspiration postcoloniale travaillent aussi sur la décolonisation des méthodes et des théories de la CCM afin d’encourager l’émergence de voix et de cadres conceptuels alternatifs au sein du champ (Jack et Westwood, 2009 ; Jackson 2011, 2013).

Le défi futur pour la CCM critique : atteindre l’émancipation

18Tout comme la notion de pouvoir est abordée différemment par Marx ou par Foucault, la notion d’émancipation varie selon les sources d’inspiration des chercheur·e·s. Il existe cependant des défis communs aux projets d’émancipation des spécialistes de la CCM critique, par exemple la production de connaissances et leur impact. Les savoirs « indigènes », c’est-à-dire les savoirs managériaux qui cultivent leur cadre de développement contextuel, sont souvent perçus comme étant pertinents seulement dans leur contexte local d’origine (Jackson, 2013). Cela signifie que certaines connaissances et savoir-faire présentés comme ‘mondiaux’ ou ‘internationaux’ prennent le dessus et servent les intérêts des entreprises occidentales (Szkudlarek 2009 ; Szkudlarek et Sumpter, 2015), alors que d’autres restent cachés. Un autre défi pour la CCM critique relève de la focalisation des recherches sur l’émancipation : qui doit être émancipé·e ? Quelles voix seront réduites au silence ou ignorées ?

Promouvoir un programme émancipatoire

19Porter ses recherches sur le terrain, auprès des praticien·ne·s permet aux universitaires critiques d’œuvrer concrètement pour l’émancipation. Pour certain·e·s, la critique doit conserver une certaine distance (Fournier & Grey, 2000), afin de ne pas compromettre les valeurs ou la perspective éthique de la recherche. Pour d’autres, (Spicer et al., 2009 ; Wickert & Schaefer, 2015 ; Butler et al., 2018), un engagement proactif est souhaitable, empreint d’empathie, pour que les préoccupations et pratiques des managers puissent être respectées, comprises mais aussi mises à l’épreuve, par les chercheur·e·s comme par les praticien·ne·s : il s’agit du débat sur la performativité de la recherche. Être conscient·e des difficultés liées à cette dernière position et adopter une position réfléchie et modeste quant à la possibilité de changer les choses est, à notre sens, une condition de réussite pour tendre vers ce que l’on peut nommer de façon générale la recherche engagée.

20Lorsque des spécialistes critiques débattent des formes les plus radicales d’engagement pour changer le monde, le terme d’activisme (Contu, 2019 ; Rhodes et al., 2018) est évoqué. Être activistes signifie que les universitaires doivent sortir du monde académique, par exemple en s’engageant dans les médias ou les campagnes politiques, ou en conseillant des activistes. Pour les chercheur·e·s en CCM, cela pourrait être fait en endossant un rôle de conseil auprès d’ONG s’occupant de demandeur·se·s d’asile, en prenant part à des débats politiques sur le racisme ou en promouvant l’égalité et la justice sociale pour les populations migrantes, souvent étiquetées comme « Autres » ou victimes de constructions qui les présentent comme inaptes au marché du travail.

21Pour la CCM critique, comme pour les études critiques en gestion de manière générale, l’émancipation est encore une « affaire non résolue » (Spicer et al., 2009). Cependant, nous vivons aujourd’hui une période où les discours nationalistes, racistes et xénophobes prennent une place centrale, en politique comme dans les médias, la société, construisant, par voie d’amalgame, un Autre culturel – les réfugié·e·s, les migrant·e·s, les minorités ethniques ou religieuses – et compromettant sa légitimité au sein de la société et dans le monde du travail. En tant qu’universitaires, nos connaissances peuvent contribuer à construire un projet social plus inclusif et plus durable. Ces connaissances ont donc besoin de quitter la seule sphère académique pour servir l’émancipation de la société tout entière. Cela passe par la déconstruction des discours essentialisants et par la dénaturalisation des relations de pouvoir implicites qu’ils visent à entretenir : les « tensions interculturelles en organisation » sont à ce titre nombreuses. À notre sens, les spécialistes en CCM critique ont une obligation morale de s’engager, à travers leurs recherches, proches du terrain, même à petite échelle, afin de rejoindre et de défendre ce projet inclusif et émancipatoire.

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Notes

1 La première auteure souhaite remercier plusieurs partenaires majeurs ayant contribué à son articulation progressive de la CCM critique. Ses remerciements vont en particulier à ses collaboratrices Henriett Primecz et Jasmin Mahadevan (Primecz et al., 2016 ; Romani et al., 2018, 2020b ; Mahadevan et al., 2020), les co-auteurs comme Terence Jackson et Mehdi Boussebaa (Romani et al., 2020a) et les évaluateurs dont les critiques constructives sur d’autres manuscrits l’ont beaucoup inspirée, tels que Gavin Jack et Dan Kärreman. Elle remercie également Mélodine Sommier pour son soutien éditorial et ses suggestions constructives pour la finalisation de cet article. Elle a tenu à associer Alex Frame en tant que deuxième auteur, à la suite de ses remarques visant à mieux situer cette réflexion par rapport au champ francophone de la communication des organisations et pour reconnaître le travail de réécriture qu’il a entrepris afin d’aboutir à la version française du texte.

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Pour citer cet article

Référence papier

Laurence Romani et Alexander Frame, « Les études critiques en gestion interculturelle », Communication et organisation, 58 | 2020, 25-40.

Référence électronique

Laurence Romani et Alexander Frame, « Les études critiques en gestion interculturelle », Communication et organisation [En ligne], 58 | 2020, mis en ligne le 03 janvier 2023, consulté le 06 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/communicationorganisation/9201 ; DOI : https://doi.org/10.4000/communicationorganisation.9201

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Auteurs

Laurence Romani

Laurence Romani est professeure associée à l’École d’économie de Stockholm (Suède). Son travail porte sur les questions de représentation et d’interaction avec l’Autre culturel. Elle intègre les contributions des études critiques, féministes et postcoloniales sur le management et les organisations pour faire avancer la recherche et l’enseignement du management interculturel.

Alexander Frame

Alexander Frame est maître de conférences en SIC à l’Université de Bourgogne (Centre TIL, EA4182) et responsable du Master anglophone en management Interculturel. Ses travaux portent sur les approches critiques en communication interculturelle, appliquées à la communication interpersonnelle, à la migration, à la communication des organisations et aux réseaux socionumériques.

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Droits d’auteur

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