1Dans le chapitre 2 de la Poétique, Aristote propose de distinguer les « sujets » de la représentation fictionnelle. Les caractères ainsi représentés sont ou bien meilleurs, ou bien semblables ou encore inférieurs au spectateur ou la spectatrice1. Son registre est celui des qualités des caractères. Dans Petite apologie de l’expérience esthétique, Jauss (2007), reprend la classification aristotélicienne et propose une typologie des « identifications esthétiques » au héros et à l’héroïne. Une première identification de base, l’identification associative, caractérise le rapport où « l’acteur et le spectateur ne sont pas dissociés » (p. 65). Il complète : « de l’opposition entre "meilleurs que nous" et "semblables à nous", on peut déduire la distinction fondamentale entre identification admirative et identification par sympathie » (Ibid. : 65-66). Une quatrième identification, l’identification cathartique, est définie par le fait qu’« elle dégage le spectateur des complications affectives de sa vie réelle et le met à la place du héros qui souffre ou se trouve en situation difficile, pour provoquer par l’émotion tragique ou par la détente du rire sa libération intérieure » (Ibid. : 67). Enfin, la cinquième identification, ironique, un peu paradoxale, rompt les charmes de l’expérience esthétique pour « contraindre le spectateur à réfléchir et à développer une activité esthétique autonome » (Ibid. : 68). Les sociologues Pasquier (1998) et Chalvon-Demersay (1999b) reprendront une partie de cette typologie en termes d’« identification d’association » (les héros et héroïnes sont comme nous), « de compassion » (ils et elles sont plus malheureux et malheureuses que nous) et « d’admiration » (ils et elles sont meilleur·e·s que nous) à propos des fictions et des émissions télévisées. L’identification d’association renverrait, par exemple, davantage aux personnages queers mis en scène par les séries Sense8 et Billions venant interroger les normes hétéronormatives de leurs publics (Boisvert, 2020). L’identification « d’admiration » peut, quant à elle, se traduire, chez les fans, par des actions collectives à portée sociale et politique, dont certains personnages deviennent de véritables figures emblématiques – des « égéries », selon Bourdaa (2021) – qui évoquent par exemple Wonder Woman, associée à la cause féministe; Superman et la question des droits des immigré·e·s; ou encore la Princesse Leila et la Marche des femmes.
- 2 Si l’être de fiction est caractérisé·e par son rôle, indiquions-nous, à savoir sa place dans une st (...)
2Barker (2005) considère pour sa part que la notion d’identification est peu testée empiriquement et essentiellement rhétorique, et qu’elle joue de façon secondaire, par exemple dans le lien à un film tel que Le Seigneur des anneaux. Le terme d’« identification » recouvre en effet des usages multiples, parfois ambigus, désignant tantôt un engagement du spectatorat par similitude, de « je » à « il » ou « elle », tantôt un engagement par admiration, voire une compassion ou même un rapport épistémique (se distancier, réfléchir) avec le personnage. Dans son acception psychologique, l’identification à autrui consiste en l’assimilation d’un attribut de cet autrui. Le sujet construit son identité, plutôt sur le plan imaginaire (« moi, c’est lui ou elle »), par captation d’une dimension que l’autre possède, dimension pour lui ou elle significative, sinon valorisée (mais un trait d’identification peut être moralement négatif). La notion d’identification peut apparaître ainsi par trop polysémique dans ses usages sociologiques et par trop fermée dans sa définition psychologique par rapport à une conception ouverte et dynamique de la relation aux personnages. En 2012, nous mettions en avant les limites des catégories de l’identification et du réalisme pour appréhender la relation aux personnages sériels, tout en soulignant, à l’inverse, la pertinence des notions de « l’identité fictionnelle » et de « l’effet de réel » (Glevarec, 2010; 2012). Nous décrivions le « trouble » des séries contemporaines, dont le régime est moins celui de la « fiction réaliste » que celui du « réalisme fictionnel », c’est-à-dire de « l’hyper-réalisme » comme le disait un enquêté. Le spectatorat ne s'arrête pas tant (comme au temps des stars des années 1950 [Morin, 1956]) sur l’acteur ou l’actrice derrière son rôle, mais sur le personnage. C'est pourquoi, ce que soutiennent les spectateurs et spectatrices de séries, c'est « l’identité fictionnelle » des personnages, écrivions-nous2. Ce statut entre-deux du personnage-acteur de série, incarnation d’une identité fictionnelle plutôt que d’un rôle, est tout à fait manifeste dans les réponses à l’enquête de 2022 comme nous allons le voir.
- 3 Sur le plan historique, Northrop Frye (1969 : 47-49) avait noté, à propos de la littérature europée (...)
3À la fin des années 1990, le personnage de série a connu un « tournant existentiel », devenant plus humain et doté d’une véritable intériorité (Glevarec et de Saint Maurice, 2017)3. Jost (2001 : 156) relève lui aussi le recul des séries à « mode mimétique élevé », mettant en scène des « héros supérieurs en degré aux autres hommes, soit qu’ils possèdent un sens de la déduction particulier (Colombo), soit qu’ils aient des qualités rares (Novak dans L’Instit) », au profit de séries à « mode mimétique bas », déployant des univers « de personnages qui sont à la fois égaux à leur environnement et à l’être humain : Ally Mac Beal, les policiers de PJ ou de Police District ».
4Les séries nous offrent avant tout de suivre les aventures et péripéties d’un ou plusieurs personnage(s) récurrent(s), évoluant dans des univers et contextes socio-culturels foisonnants, en des époques et des lieux divers. Certains incarnent des archétypes d’hommes et de femmes exceptionnel·le·s, maîtres d’eux et d’elles-mêmes et de leur environnement, affrontant les dangers sans jamais dépasser les limites de l’humanité, à l’image de Don Draper (Mad Men) ou Carrie Mathison (Homeland). D’autres adoptent la posture d’anti-héros ou anti-héroïnes, comme Betty Suarez (Ugly Betty) ou Hank Moody (Californication). Enfin, certain·e·s endossent le rôle de super-héros et super-héroïnes tout en conservant une part de fragilité, marqué·e·s par des failles et des défaillances dans leur vie intime (Heroes, Daredevil) (Chalvon-Demersay, 1999a).
5Le héros ou l’héroïne se dédouble et se pluralise dans des collectifs, comme les policiers et policières du commissariat de Hill Street Blues, l’équipe hospitalière d’Urgences et, plus récemment, le groupe d’enquêteurs et enquêtrices des Experts et les « femmes au foyer » de Desparates Housewives. (Chalvon-Demersay, 1999a). Jost soutient que « la création de couples de personnages humanise l’image du héros » (2011 : 21) (Starsky et Hutch, X Files…). Alors que la « fiction à héros unique privilégie forcément des êtres exceptionnels, les séries à héros collectif tournent autour de personnages à dimension "humaine" » (2011 : 22). Sepulchre (2004 : 179) considère que le groupe de personnages présente l’avantage de mettre en scène des personnages plus complexes, inscrits dans des réseaux d’interactions plus nombreux. Le personnage multiple tend à évacuer la figure du surhomme ou de la surfemme, irréprochable, omniprésent·e et quasi-omnipotent·e; il dévoile un univers fictionnel plus réaliste et donc plus vraisemblable : « Fini les héros qui se trouvent toujours au bon endroit, au bon moment avec la solution miracle et à qui toutes les aventures possibles et imaginables arrivent » (Ibid. : 186). Chacun des personnages qui composent le groupe se présente à nous avec ses qualités et vertus mais aussi avec ses défauts et travers, à l’image de Monica et de sa maniaquerie, de son ami Joey et sa prodigieuse naïveté dans le sitcom Friends, ou, plus encore, d’Andy Sipowitz, policier alcoolique, raciste, misogyne et violent de NYPD Blue. Et c’est un trait des séries dites chorales que d’offrir aux publics, avec les personnages principaux multiples et variés, autant d’occasions d’être concernés ou attachés, selon la sensibilité socio-biographique de chacun·e.
6Quittant l’analyse textuelle, qu’en est-il du côté des récepteurs et rceptrices? À quoi sont-ils et elles attaché·e·s chez les personnages? Dans le cadre d’une enquête menée en 2022 sur les goûts et l’expérience des séries des Français·es (financée par l’European Research Council, ERC), le projet DEMOSERIES, dirigé par Sandra Laugier4, a posé la question suivante aux enquêté·e·s : « êtes-vous d’accord ou pas d’accord avec l’affirmation suivante?5 Des personnages ont compté pour moi. Si accord : de quel personnage s’agit-il? Veuillez indiquer, en quelques mots, les raisons ».
- 6 Elle fait suite à une première enquête SERIES 2017 menée dans le cadre du dispositif d’enquête ELIP (...)
L'enquête DEMOSERIES a été administrée par l’institut spécialisé Kantar Public Voice, devenue Verian en 20236. L’enquête 2022 porte sur 2015 individus représentatifs de la population des 18 ans et plus recrutés selon une méthode probabiliste, c’est-à-dire de manière aléatoire. Elle a été ensuite redressée selon les quotas habituels. La passation du questionnaire a duré quatre semaines en novembre et décembre 2022. Tou·te·s les panélistes ont reçu pour leur participation un bon d’achat de cinq euros. Le questionnaire a été élaboré par les auteurs et autrices. Il reprenait un tronc commun de questions sur les pratiques et les goûts posées dans l’enquête 2017 en y ajoutant un questionnement spécifique dans le cadre de DEMOSERIES sur les personnages, les effets cognitifs et éthiques des séries et, enfin, sur cinq séries sécuritaires.
7Parmi les 96 % des Français·es qui se déclarent spectateurs et spectatrices, ce sont deux sur trois (59,1 %) qui déclarent que des personnages ont compté pour eux et elles. Ces derniers et dernières citent 718 personnages en tout, dont la grande majorité sont uniques, l’ensemble des personnages correspondant à 460 séries différentes. En premier lieu, les réponses recueillies confirment l’hypothèse sous-jacente à cette question, laquelle veut que « compter pour quelqu’un » renvoie à des raisons positives. On ne dit guère « il/elle a compté négativement pour moi ». De fait, les enquêté·e·s ont massivement mentionné des traits de personnages à la valence positive.
8Dans cet article, nous examinerons d’abord les personnages les plus cités comme ayant compté, puis leur sociologie et la sociologie de leur spectatorat et enfin, à travers une catégorisation thématique, nous examinerons les raisons qui en ont fait des personnages ayant compté. Nous reviendrons, le moment venu, sur le codage des verbatims qui a été effectué.
9Nous pouvons dès à présent indiquer que, dans le cadre de notre enquête sur les personnages qui ont compté et sur les séries marquantes, il n'y a pas, en dehors des faits de violence parfois pointés, d’effet délétères et négatifs massivement soulignés et mis en avant par les enquêté·e·s. Cela tient peut-être au questionnement. Toujours est-il que les effets négatifs ne ressortent pas de l'enquête.
10Les personnages « qui ont compté » pour les enquêté·e·s ont été cités librement. Sur les 1 935 spectateurs et spectatrices de séries, 690 ont indiqué au moins un personnage « comptant », soit presqu’un·e spectateur ou spectatrice sur deux (59,1 %), citant au total 718 personnages et formulant 1 239 raisons. Sont dénombrés comme « personnages » l’ensemble des réponses, y compris celles portant sur des couples de personnages (i.e. « Elizabeth et Philippe Jennings » [The Americans]) ou des ensembles de personnages (i.e. « les personnages de Friends »). Autrement dit, la réponse « personnages féminins dans Alta Mar » compte pour un personnage au même titre qu’une réponse – plutôt suggérée par la question – mentionnant un personnage identifié (i.e. « Dana Scully »). Ainsi, certains personnages peuvent-ils être comptabilisés deux fois, une première fois à titre individuel, à l’occasion d’une réponse simple (par exemple « Astrid Nielsen »), et lors d’une réponse mentionnant un couple ou un ensemble de personnages (par exemple « Astrid et Raphaëlle » de la série éponyme). Cet ensemble de 706 personnages recueillis comprend des personnages animés tels que Omer Simpson ou Naruto, quelques animaux (Rintintin, Bojack Horseman, des séries éponymes), deux robots (Bender [Futurama] et B2EMO [Andor]) ainsi que deux entités visiblement conçues comme des « personnages » à part entière : « la nature » dans la série Alex Hugo et « les décors » de la série Trom : « les falaises, le vent, la mort. » Le Tableau 1 synthétise les principaux personnages cités.
11Cette liste forme une longue traîne structurée par quelques personnages phares et un grand nombre d’autres cités une seule fois (Figure 1). Elle manifeste une forte différenciation des attachements du spectatorat à des figures fictionnelles dont aucune ne capte un grand public et qui, pour un grand nombre, ont compté pour un·e seul·e répondant·e : 525 personnages sur les 718 cités ne le sont qu’une fois par une seule personne.
Figure 1. La longue traîne des personnages comptants
Source : DEMOSERIES, 2022; Nombre de citations par les répondants
12Il apparaît tout d’abord clairement que les personnages les plus cités sont des personnages qui ont compté récemment, récence qui ne doit pas préjuger, on s’en doute bien, de tous les personnages qui ont pu compter pour les personnes dans le passé, depuis leur enfance et que nous retrouvons dans la longue traîne (Dr John Carter d’Urgences, Buffy de Buffy contre les vampires, Charles Ingalls de La Petite Maison dans la Prairie).
13On ne sera pas étonné·e ensuite de constater que les personnages les plus cités ici appartiennent globalement aux séries les plus vues et aux séries préférées (Glevarec et al., 2025). Ainsi, Walter White (Breaking Bad), Elisabeth II (The Crown), Alex Hugo (Alex Hugo), Thomas Shelby (Peaky Blinders), Malotru (Le Bureau des légendes) ou encore June Osborne (La servante écarlate) occupent-ils le haut de la liste des personnages ayant compté pour les Français·es. Est-ce un simple lien de cause à effet : les séries les plus vues conduisent à une plus grande familiarité vis-à-vis de leurs personnages, qui finissent de fait par compter pour davantage de personnes que les personnages de séries moins vues. Probablement. Mais une autre hypothèse est de considérer que les séries plébiscitées le sont précisément car elles mettent en scène des personnages dignes d’intérêt, attachants, mémorables. En résumé, les bonnes séries (celles qui plaisent aux publics) s’appuient sur de bons personnages. C’est la conviction du scénariste français Éric Rochant, en particulier des séries Le Bureau des légendes et de Mafiosa :
« Comment ne pas se lasser des acteurs principaux dans la durée ? Ils doivent être crédibles certes, mais surtout sincères, charismatiques et profonds. Une bonne histoire ne suffit donc pas : elle doit reposer sur de très bons personnages. Le temps de la série permet justement d’approfondir leur personnalité, de les complexifier, de les transformer et de leur façonner un passé » (Rochant, 2017, p.23).
14Remarquons néanmoins qu’Alex Hugo, policier héros de la série française éponyme classée 11ème des séries préférées des Français·es, grimpe ici à la troisième place. Son succès tient sans doute, entre autres raisons, à la célébrité de l’acteur qui l’incarne, Samuel Le Bihan; à l’actualité de la série toujours en cours de diffusion sur France 3; et enfin à sa nature consensuelle. En effet, les réponses à la question ouverte (nous y reviendrons) sur les raisons pour lesquelles ce personnage compte aux yeux des enquêté·e·s mettent en avant un personnage loué pour son humanité et son altruisme, son sens moral, mais également son courage, son charisme et son professionnalisme. Alex Hugo représente un héros lumineux, de mode mimétique élevé, en relative opposition avec les personnalités plus troubles figurées par Walter White, l’enseignant en chimie un peu raté devenu baron de la drogue, ou Thomas Shelby, l’ambitieux chef de gang de Birmingham.
15Notons par ailleurs la grande dispersion des réponses, les personnages les plus cités parmi les 718 évoqués ne réunissant pas 5 % des enquêté·e·s. À titre de comparaison, c’est environ six à sept points derrière les séries vues les plus citées. Cette plus grande dispersion vient du fait que plusieurs personnages sont mentionnés dans le cas de séries comme Game of Thrones, Plus belle la vie, Friends, La Casa de Papel ou encore The Walking Dead. Ces séries dites chorales mettent en scène des collectifs de personnages à l’importance narrative équivalente, qui présentent des personnalités variées offrant à leurs publics autant d’occasions d’être séduits par la série, selon la sensibilité de chacun·e. Si de plus en plus de séries mettent en scène des collectifs de personnages (Esquenazi, 2010; Sepulchre, 2011), certaines s’organisent encore sur une répartition entre un (couple de) personnage central autour duquel tournoient de nombreux personnages de dimension plus secondaire. C’est ainsi qu’à la différence des séries chorales que nous venons de mentionner, d’autres séries, bien que mettant en scène des collectifs de personnages, concentrent l’attention des spectateurs et spectatrices sur l’un d’entre eux. C’est le cas des premiers personnages cités et déjà mentionnés (Tableau 1), auxquels nous pouvons ajouter, peu après dans le tableau, Gregory House (Dr House), Morgane Alvaro (HPI), Astrid Nielsen (Astrid et Raphaëlle) ou encore Dexter Morgan (Dexter).
Tableau 1. Les principaux personnages qui ont compté
Source : DEMOSERIES, 2022; Ensemble des personnages qui ont compté (N = 706) et ensemble des répondant·e·s ayant indiqué un personnage marquant (N = 690). Personnages cités plus de cinq fois.
« Vous avez indiqué que des personnages avaient compté pour vous. De quel(s) personnage(s) s’agit-il? »
Lecture : Walter White (personnage de Breaking Bad) est cité 32 fois, par 4,6 % des répondant·e·s ayant indiqué un personnage qui a compté.
16Nous avons constaté la grande dispersion des personnages cités, quelques-uns concentrant une attention toute relative des répondant·e·s (au maximum 4,6 % pour Walter White) tandis qu’une large majorité (74 % du total) ont été mentionnés par un·e seul·e enquêté·e. Mais cette dispersion masque une homogénéité de fond en termes de représentation des genres et des origines culturelles (Tableaux 2 et 3).
17Les 706 personnages déclarés comme ayant compté pour les enquêté·e·s ont été catégorisés selon leur genre et leur origine. Pour le genre, dans les cas où plusieurs personnages étaient cités, s’ils étaient de même sexe (i.e. « Astride et Raphaëlle »), nous l’avons indiqué (« féminin »), dans le cas où les personnages étaient de sexe différent (i.e. « personnages de Friends ») nous les avons codés « mixtes ». Les animaux, les robots, la nature et les décors ont été codés « autres ». Le Tableau 2 suivant atteste de la prédominance des personnages masculins (54,7 %) sur les personnages féminins (37 %). Parmi les 42 premiers cités (Tableau 1) 60 % sont des hommes contre 35,7 % de femmes (et près de 5 % de collectifs mixtes de personnages). Cette domination fait écho à celle que la sociologie a pu montrer à propos des programmes de fictions télévisées (Macé, 2006). Si ces dernières années, l’univers sériel tend à évoluer vers davantage d’égalité, les personnages masculins conservent une présence globalement plus nombreuse et plus centrale au sein des fictions sérielles (Le Lab Femmes de Cinéma, 2022).
Tableau 2. Le genre des personnages qui ont compté
Source : DEMOSERIES, 2022; Ensemble des personnages qui ont compté (N = 706)
- 7 Ce trope narratif condamnant les personnages gays et lesbiens à des destins difficiles voire à des (...)
18Les personnages homo- et bisexuels, trans ou encore queers sont minoritaires, a fortiori, parmi les personnages les plus cités, quasi exclusivement hétérosexuels. Parmi ces derniers (Tableau 1), seuls les personnages du Docteur Who (dans certaines de ses plus récentes incarnations) et de Lucifer (alors qu’il s’agit du diable et non d’un humain) présentent marginalement une orientation bisexuelle. À l’échelle des plus de 700 personnages mentionnés par les enquêté·e·s, moins d’une quarantaine relèvent explicitement de la communauté LGBTQ+. Citons par exemple le personnage de Willow Rosenberg, la fidèle alliée de Buffy dans la série éponyme; le gangster solitaire de The Wire Omar Little; Thomas Marci, le cogérant du bar du Mistral de Plus belle la vie; Shane McCutcheon, l’héroïne rebelle et magnétique de The L Word; ou encore Annalise Keating, la brillante avocate de How to Get Away with Murder. Ces personnages gays, lesbiens ou bisexuels ne sont plus (autant) relégués à des rôles secondaires, stéréotypés et cantonnés à leur orientation sexuelle. Ils sont également moins promis qu’auparavant à un destin tragique, ce trope narratif appelé « Bury your Gays » ou encore « Dead lesbian syndrome » conduisant les personnages gays et lesbiens à la mort plus souvent qu’à leur tour (Hulan, 2017; Bourdaa, 2021)7.
19Notons enfin que deux personnages cités, Nomi Marks (Sense8) et Anna Madrigal (Tales of the City), sont des femmes trans. La première est jouée par Jamie Clayton, une actrice trans; la seconde est portée par deux personnes incarnant deux âges différents : une femme cisgenre (Olympia Dukakis, qui avait déjà endossé le rôle dans une première adaptation des romans dans les années 1990) et une femme trans (Jen Richards, campant le personnage jeune).
20Pour certain·e·s enquêté·e·s, c’est précisément le caractère non-hétéronormé de ces personnages qui constitue une raison avancée de leur attachement, comme en témoignent ces réponses :
À propos de Thomas Marci (Plus belle la vie) : « très touchant, acteur authentique, il a changé les mentalités sur l'homosexualité, c'est un chouette acteur » (femme, 36 ans, cadre).
À propos de Takashi Shirogane (Voltron : Legendary Defender) : « C'est un leader inspirant et bienveillant d'une manière rarement vue à la télévision, il est attachant et vulnérable, c'est un des premiers hommes gays dans l'animation pour ados » (femme, 33 ans, cadre).
- 8 Aujourd’hui ARCOM : Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique.
- 9 « Il nous a semblé pertinent, expliquait E. Macé, de considérer qu’en France il est d’usage de spon (...)
21Après le genre et l’orientation sexuelle, nous avons catégorisé l’origine (perçue) des 706 personnages afin d’interroger la présence des minorités ethnoraciales parmi les personnages plébiscités par les enquêté·e·s. Nous nous sommes inspiré·e·s pour ce faire du travail du sociologue Éric Macé, travail sur lequel s’appuie depuis une quinzaine d’années l’Observatoire de la diversité dans les médias audiovisuels du Conseil supérieur de l’audiovisuel8 (Macé, 2008; 2009). Ce faisant, nous avons distingué les personnages « blancs » et « non-blancs », et parmi ces derniers, les « noirs », « arabes » et « asiatiques ». Si elles ne sont pas destinées à détailler la réalité, fixée une fois pour toute, des identités culturelles et ethnoraciales présentes dans ces séries, ces catégories nous ont paru les plus à même de dépeindre et de s’ajuster aux spécificités sociodémographiques de la France9. Nous avons catégorisé, en nous aidant de l’IA (ChatGpt), d’après une perception française, les personnages selon les différents marqueurs phénotypiques, marqueurs ethnoculturels (noms, signes corporels et vestimentaires).
22Le Tableau 3 témoigne de la prédominance des personnages catégorisés comme blancs (85 %). Parmi les autres origines, la prévalence des personnages « asiatiques » est avant tout liée au nombre élevé de dramas asiatiques (japonais, coréens ou encore taïwanais) dans le corpus des séries citées. Ainsi, seulement 10 personnages « asiatiques » sur 44 sont issus de séries non asiatiques. Ensuite, les personnages catégorisés « noirs » et « arabes » s’élèvent quant à eux, respectivement, à 18 et 10 occurrences, soit 2,5 % et 1,4 % de l’ensemble de personnages cités.
23Les ensembles dits « mixtes » renvoient à des collectifs de personnages culturellement composites, néanmoins ces collectifs restent très souvent dominés numériquement par les « blancs ». Par exemple, le casting de The Walking Dead compte quatre « non-blancs » pour une vingtaine de personnages principaux; celui de The Big Bang Theory comprend un Indien pour huit personnages centraux. La catégorie « divers », enfin, renvoie à des personnages ou entités pour lesquels la question de l’origine n’est pas pertinente (robots, animaux, nature, décors).
Tableau 3. L’origine des personnages qui ont compté
Source : DEMOSERIES, 2022; Ensemble des personnages qui ont compté (N = 706).
24Les personnages masculins blancs dominent la liste des personnages qui comptent (Tableau 4). Ils surclassent de 17 points les femmes. Dans le champ de la fiction, l’appréciation de la part des personnages selon leur appartenance ethnoraciale (ou de genre) ne peut se faire que selon deux principes, celui d’une égale répartition des origines (50/50 ou un tiers/un tiers/un tiers…) ou celui d’une répartition isomorphe à la population concernée (qui, elle-même, reste à définir). Le second cas suppose qu’existe une information fiable sur la part des populations concernées dans la société française afin de pouvoir évaluer une sous ou une sur-représentation audiovisuelle. Or, ce type d’information statistique n'existe pas en France.
Tableau 4. Origine et genre des personnages qui ont compté
Source : DEMOSERIES, 2022; Ensemble des personnages qui ont compté (N = 706); la catégorie « autre (animaux, robots) », très faible, a été retirée.
25Qu’en est-il du côté de la relation entre caractéristiques des spectateurs et spectatrices versus caractéristiques des personnages?
26Quelle est l’affinité de genre pour les personnages masculins et féminins? Les citations de personnages selon le genre des répondant·e·s montrent que les femmes mentionnent aussi bien des personnages masculins que féminins, ainsi que des ensembles mixtes, tandis que les hommes ont tendance à privilégier des personnages de leur propre genre (Tableau 5). Nous retrouvons là un enjeu identitaire qui se traduit par une identification de genre plus ouverte chez les femmes que chez les hommes. Elles choisissent des personnages de l’autre genre davantage que ne le font les hommes. Il existe aussi une interprétation qui comprend cette dissymétrie comme une valorisation du masculin par rapport au féminin (Trachman, 2022).
Tableau 5. Le genre des personnages qui ont compté selon le genre des répondant·e·s
Source : DEMOSERIES, 2022; Ensemble des personnages qui ont compté (N = 706); la catégorie « autre (animaux, robots) », très faible, a été retirée.
27L'affinité avec les personnages les plus cités suit des lignes de concernement sociodémographique assez nettes même si les effectifs souvent inférieurs à cinq individus interdisent les trop fortes certitudes, et témoignent, de nouveau, de la forte fragmentation de la pratique sérielle (Tableau 6). À la façon de ces « publics particulièrement concernés » de L'instit et d'Urgences, comme les nomme Chalvon-Demersay (2003), que sont les professeur·e·s des écoles et les personnels médicaux, la réception est structurée par un principe de concernement minimal, voire fort.
28Tout d’abord, l’affinité de genre. Si elle est présente, c’est de nouveau du côté des hommes pour les personnages masculins, les femmes ayant, là encore, des affinités de genre croisées; tout se passe ainsi, une fois de plus, comme si les hommes avaient des affinités de sexe / genre plus exclusives pour des personnages masculins, et les femmes des affinités genrées moins exclusives. Nous ferons l’hypothèse que toute réduction à une seule variable limite la compréhension des concernements qui ne fonctionnent pas en miroir mais selon un partage de condition (Chalvon-Demersay, 1999b) : une identité sociale, ethnoraciale, un rôle familial, des caractéristiques secondaires, etc. C’est pourquoi, on peut être un homme et aimer un personnage féminin, parce qu’on aime une autre de ses dimensions : son courage, sa rébellion. On peut avoir été un adolescent qui aimait la série Zora la rousse dans les années 1980 pour l’indépendance et la rébellion de Zora.
Tableau 6. Les six premiers personnages qui ont compté selon les variables sociodémographiques
Source : DEMOSERIES, 2022; Effectifs N < 5 mis en italiques
« Vous avez indiqué que des personnages avaient compté pour vous. De quel(s) personnage(s) s’agit-il? »
Lecture : parmi les Français·es pour lesquel·le·s Walter White (personnage de Breaking Bad) a compté, 78,1 % sont des hommes, soit une proportion significativement plus élevée que la proportion des hommes dans la population française (49,5 %).
29Ainsi Walter White (Breaking Bad) apparaît-il comme un personnage comptant fortement pour les hommes de moins de 40 ans, diplômés. Souvent pour son évolution, une évolution qui consiste à la fois en un processus d’affirmation de soi et en une descente aux enfers (il connaît un destin tragique et emporte avec lui ses proches). « Prof planqué qui pète un plomb et vire très progressivement baron de la drogue, évolution incroyable du perso », dit un homme de 40 ans, cadre. Sa faculté à malmener son entourage, à commencer par sa femme, son côté « froid et cynique » (homme, 43 ans, employé) ont dû être des raisons ayant éloigné le public féminin. À la différence du personnage de Thomas Shelby (Peaky Blinders) qui, bien qu’il compte également davantage pour les hommes, retient aussi l’attention des femmes… en raison sans doute de sa jeunesse, de sa beauté mais également de sa plus grande sensibilité. Thomas Shelby incarne finalement une sorte de « gangster au cœur tendre ». Il est loué pour « son charisme et son intelligence » (femme, 43 ans, cadre), « sa force de caractère » ou encore sa « droiture » (homme, 35 ans, ouvrier).
30Premier personnage féminin mis en avant par les enquêté·e·s, la Reine Elisabeth II (The Crown) compte d’abord pour les femmes, d’âge intermédiaire, diplômées et appartenant aux professions de cadres. La série permet de mieux connaître ce personnage de l’histoire du XXème siècle jusque-là si loin de nous : « elle a marqué tout un siècle, on apprend quantité de choses à son égard dans la série » (Femme, 58 ans, prof. intermédiaire). Ce faisant, The Crown ouvre vers davantage d’empathie pour la femme derrière la Reine : « On est dans la tête et le corps d’une reine de légende. On comprend jusqu’à ses choix intimes. Elle compte désormais dans ma vie personnelle » (homme, 79 ans, retraité, ancien cadre); « La réalité et les difficultés de sa vie » (femme, 59 ans, cadre).
31Alex Hugo, de la série éponyme, est aussi un personnage qui compte pour les femmes, ces dernières sont cependant beaucoup plus âgées que pour Elisabeth II, puisqu'elles ont plus de 60 ans. Ce personnage d’une série de service public renvoie probablement vers une figure de gendre idéal pour ce public féminin âgé : « aventurier, sincère, sportif, juste, malin, intelligent, flic différent » (femme, 64 ans, retraitée, ancienne cadre); « il est charmant, sportif, à l'écoute, sympathique » (homme, 51 ans, cadre). Joue également en sa faveur sa relation privilégiée à la nature et aux montagnes des Hautes-Alpes : « Alex Hugo, encore un personnage altruiste qui n'hésite pas à se mettre en danger pour aider les autres tout en défendant la nature » (femme, 63 ans, retraitée, ancienne cadre); « humaniste, amoureux de la montagne » (femme, 69 ans, retraitée, ancienne employée).
32Tout comme Alex Hugo, Malotru (Le Bureau des légendes) est un personnage plus important pour les femmes mais fortement diplômées, de milieu cadre et plutôt urbaines. Enfin, June Osborne (La servante écarlate) est un personnage qui a compté nettement pour les femmes entre 30 et 60 ans ayant un à quatre ans d’études après le baccalauréat. Nous pouvons faire l’hypothèse que ce n’est pas la même structure sociale qui sous-tend le rapport des femmes âgées de milieu populaire à Alex Hugo, et des jeunes femmes diplômées à Malotru du Bureau des Légendes. Les premières ont été socialisées dans un modèle plus traditionnel et patriarcal que les secondes. Les premières aiment Alex Hugo pour son caractère altruiste et sa rectitude. Les secondes aiment Malotru pour son tiraillement entre vie personnelle et vie professionnelle, donc pour sa complexité et sa duplicité.
33Les enqueté·e·s ont indiqué les raisons pour lesquelles tel personnage a pu compter pour elles et eux : « sa ténacité et sa loyauté » à propos de Jack Bauer (24h Chrono), « il est charmant, sportif, à l'écoute, sympathique » concernant Alex Hugo (Alex Hugo), « elle ose dire et affronter ses pensées, ses bizarreries, ses doutes pour aller de l'avant » au sujet d’Ally McBeal (Ally McBeal). Les 1 239 réponses ainsi recueillies ont été codées.
Le codage
C’est par une série longue d’itérations, d’allers et retours entre catégories initiales et effectifs (trop grands ou trop petits) que s’effectue le codage des données qualitatives par différenciation et agrégation. Ce codage qualitatif est guidé par un double principe de spécificité des catégories par rapport au texte (le code doit qualifier la nature de la réponse par rapport à la question posée sans répéter ni trahir le texte) et d’économie du nombre de catégories, nombre qui doit se situer entre redondance avec le texte (où il y aurait autant de catégories uniques que de mots) et sous-codage (où des catégories trop générales écraseraient des différences pertinentes, à savoir des significations hétérogènes).
La règle que nous nous sommes donnée a consisté à suivre le plus possible la réponse fournie sans l’interpréter au-delà du plausible, c’est-à-dire en tenant compte de notre connaissance des personnages ou, pour les séries que nous n’avions pas vues, des informations disponibles sur internet. Ainsi certaines réponses trop peu explicites ont pu être qualifiées de façon plus précise sans être mésinterprétées : « pour le message qu'elle véhicule », dit une cinquantenaire d’Anna Habert de la série No man’s land. Eu égard au contenu de la série qui parle d’engagement militaire, nous avons interprété (et codé) cette dernière réponse en « elle est engagée ». Il n’en demeure pas moins que tout codage demeure interprétatif donc relatif, relatif à ses codeurs et codeuses.
Une fois le codage stabilisé, nous l’avons croisé avec le genre du personnage auquel s’appliquait ce codage de façon à le genrer. Il s’est avéré que des codages comme « le personnage est puissant et vulnérable » s’applique majoritairement à des personnages féminins. Optant pour une règle de genre majoritaire, nous avons privilégié dans ce cas la féminisation de la catégorie : « elle est puissante et vulnérable ». Et réciproquement pour les codages s’appliquant majoritairement à des personnages masculins. Quand le codage portait sur des personnages à la fois féminins et masculins dans une proportion quasi-équivalente, nous avons indiqué « il / elle est puissant·e ».
Nous avons produit au total 73 codes qualifiant les raisons pour lesquelles un personnage a pu compter pour l’enquêté·e. Ces 73 catégories ont été regroupées en trois grands ensembles (Tableau 7). Nous avons construit une typologie en trois grandes significations ou importances : « ce que le personnage est » (intelligent, tenance…), « ce que le personnage me fait » (il est attachant, me fait rire, m’a touché·e…) et « la vérité qu’il représente » (son évolution, son incarnation…).
34Nous remarquons la diversité des raisons recueillies au travers d’une question ouverte. Si nous avons procédé à des regroupements – propres à toute opération de catégorisation –, nous avons aussi souhaité conserver une partie de la singularité des réponses. Aussi, cette liste de raisons pour lesquelles ces personnages ont compté présente-t-elle une (longue) traîne de catégories renvoyant à une poignée voire à une unique réponse (« il est pudique », « il est incompris », « il est cultivé », etc.). La majorité des réponses évoquent des qualités, en général selon des termes redondants : le personnage est « intelligent », « malin », « ingénieux », il est « charismatique », « en impose », « a de la prestance », il est « percutant », « tenace », « déterminé », « combattant », « téméraire », il est « courageux », « héroïque », etc. Ces termes redondants constituent les catégories les plus nombreuses. Quelques rares verbatims mettent en avant des caractéristiques plus neutres ou équivoques (« tourmenté », « vulnérable », « moralement ambivalent », etc.), voire à la valence clairement négative (« cynique », « malsain », « antipathique », ou encore « méchant / cruel », etc.).
35Un premier ensemble de significations porte sur la qualité du personnage – ce qu’il est. La catégorie « il est intelligent » regroupe le plus grand nombre des verbatims qui expriment cette qualité comme telle ou l’indique « l’intelligence du personnage malgré son handicap » [Astrid Nelsen d’Astrid et Raphaëlle] (homme, 72 ans, retraité, ancien cadre); mais la catégorie compte aussi des réponses portant sur le pragmatisme ou l’ingéniosité. Ainsi la qualité intellectuelle, psychologique ou pragmatique du personnage est-elle un critère majeur et dominant les autres critères de l’effet des personnages sur les spectateurs et spectatrices. L’intelligence du personnage-qui-compte manifeste une figure valorisée de l’individu malin, stratège, réfléchi, face à des situations ou un monde perçu comme un obstacle, à la manière de Philippe Rickwaert de Baron noir : « Un personnage brillant sacrifié par ses pairs au nom de carriérisme personnel. Attachant car humain et envie de faire avancer ses idées nobles » (femme, 60 ans, cadre) ou de Birgitte Nyborg de Borgen : « sa capacité à se faire entendre, sa diplomatie et la droiture dans ses positions » (femme, 37 ans, cadre) ou encore du Professeur de La Casa de Papel : « mettre sa réflexion et son génie au service d’un mal ou d’un bien » (homme, 21 ans, prof. intermédiaire). L’intelligence du personnage valorise la capacité de celui-ci à faire face aux obstacles qu’il rencontre.
36La seconde catégorie n’est pas sans lien à l’intelligence : il s’agit de la « ténacité » et de la détermination du personnage qui, une fois de plus, manifeste la qualité de la persévérance : « sa ténacité et sa loyauté » [Jack Bauer, 24h chrono] (homme, 44 ans, cadre); « détermination et réflexion face aux enjeux » [Birgitte Nyborg, Borgen] (femme, 52 ans, retraitée, ancienne prof. intermédiaire); « montrer qu’il ne faut rien lâcher et qu’aucune loi, aucune situation ne peut amener à dire "jamais" » [Walter White, Breaking Bad] (homme, 21 ans, prof. intermédiaire).
37La qualité d’altruisme et d’empathie du personnage qui compte apparaît elle aussi de premier plan : « Alex Hugo, encore un personnage altruiste qui n'hésite pas à se mettre en danger pour aider les autres tout en défendant la nature » [Alex Hugo, Alex Hugo] (femme, 63 ans, retraitée, ancienne cadre). « C'est un avocat qui fait tout son possible pour trouver la solution aux plus démunis même si parfois il prend des risques démesurés » [Saul Goodman, Better Call Saul] (Homme, 54 ans, employé). « Il est mort dans la série pour avoir pris la défense d’une de ses voisines, c'est héroïque » [Mike Delfino, Desperate Housewives] (femme, 36 ans, cadre). « Son humanité inhumaine! » [Dr House, House] (femme, 48 ans, cadre). Le verbatim qui suit indique une transformation morale par l'expérience de la série. « C’est son caractère, sa façon d’être, il dégage de la gentillesse, il est tolérant. Il est homosexuel, ce n’est pas ce que je préfère, mais je l'aime quand même, il est convenable » [Thomas Marci, Plus belle la vie] (femme, 93 ans, employée). « De la bonté, de la sagesse, amène à réfléchir sur les interprétations que nous faisons des autres » [Saru, Star Trek Discovery] (homme, 45 ans, cadre). « C'est un leader inspirant et bienveillant d'une manière rarement vue à la télévision, il est attachant et vulnérable, c'est un des premiers hommes gays dans l'animation pour ados » [Takashi Shirogane, Voltron Legendary Defender] (femme, 33 ans, cadre).
38Le « charisme » du personnage regroupe les désignations telles que « personnage charismatique » [Alex Hugo d’Alex Hugo]; « le charisme, le courage incarné » [Jon Snow de Game of Thrones]; « charisme, prestance, assurance... envie de lui ressembler » [Lucifer de Lucifer]; « son charisme, son intelligence » [Thomas Shelby de Peaky Blinders]; « son charisme » [Tony Soprano de Les Soprano]. « Il est original » code les effets en termes de différence avec une norme : de « original » à « son style atypique », « barré », « sa façon non traditionnelle de mener sa vie » ou encore « imprévisible ».
Tableau 7. Typologie des qualités et effets des personnages
Source : DEMOSERIES, 2022; Ensemble des personnages marquants (N = 718) ayant été commentés.
39On peut rapprocher de la ténacité mentionnée plus haut la « puissance » du personnage qui s’entend comme la capacité à surmonter des épreuves de vie : « le héros courageux » [Jon Snow, Game of Thrones] (Homme, 42 ans, prof. intermédiaire); « elle est tellement forte et a surpassé beaucoup de choses pendant sa vie et elle a toujours su garder son sang-froid » [Dr Meredith Grey, Grey's Anatomy] (étudiante, 22 ans); « personnage fort, résilient » [June Osborne, La servante écarlate] (femme, 40 ans, employée).
40La dynamique féministe contemporaine émerge au travers de réponses portant précisément sur la puissance féminine. Nous avons choisi de coder toutes les mentions « elle est une femme forte » et les identifications féministes avec la catégorie éponyme « une femme forte » [Aurore Jacob, Demain nous appartient] (femme, 50 ans, prof. intermédiaire); « c’était une femme forte malgré les apparences et très attachante » [Gabrielle Solis, Desperate Housewives] (femme, 31 ans, prof. intermédiaire); « j'aime son côté féministe et engagé, intellectuel » [Eloise Bridgerton, La chronique des Bridgerton] (femme, 49 ans, employée). La frontière est poreuse entre exemplarité et particularité du personnage. Une femme dit à propos d’Alicia Florick de The Good Wife : « une femme qui se révèle et s'affirme petit à petit après avoir vécu dans l’ombre de son mari ». Nous l’avons rangé dans la catégorie « elle est une femme forte » en lisant une dimension d’émancipation et féministe dans la réponse.
41« Il est complexe » : « personnage complexe, qui se pose parfois des questions, et qui d'autres fois reste conforme à son profil » [Jack Bauer, 24H Chrono] (Homme, 48 ans, cadre); « disons que c’est un personnage assez noir comme la série, assez complexe en même temps et puis un personnage qui a déjà vécu en fait, pour qui rien n’est tout blanc ou tout noir en fait » [Capitaine Niémans, Les rivières pourpres] (femme, 72 ans, retraitée); « il cumule trois problèmes, surpoids, divorce des parents et harcèlement scolaire, mais dans la série, cela ne tourne jamais à la caricature, et l'acteur jouait très bien » [Robin, En thérapie] (femme, 73 ans, retraitée, ancienne cadre); « personnage contradictoire mais toujours investi à défendre ses valeurs malgré l'oppression de la nouvelle société dans laquelle on l'oblige a évolué » [June Osborne, La servante écarlate] (femme, 34 ans, cadre).
42« Il est juste » : « sa vision de la justice et son attachement à la montagne sa conception de la société actuelle » [Alex Hugo, Alex Hugo] (homme, 56 ans, ouvrier); « il défend de jolies valeurs » [Alex Hugo, Alex Hugo] (femme, 74 ans, retraitée); « sa perception de ce qui est bien ou mal » [Malotru, Bureau des légendes] (homme, 45 ans, employé); « leur droiture » [Les frères Shelby, Peaky Blinders] (homme, 35 ans, ouvrier); « l'honnêteté du personnage qui ne se laisse pas corrompre » [Fox Mulder, the X Files] (femme, 83 ans, retraitée).
43« Elle est résiliente » : « elle voit sa vie chamboulée et j’étais curieux de savoir comment elle réagirait en tant que femme conservatrice » [Bree van de Kamp, Desperate Housewives] (homme, 28 ans, employé); « sa résilience, son passé de dépendances, sa volonté de s'en sortir » [Dr Amelia Shepherd, Grey's Anatomy] (homme, 56 ans, employé).
44« Il/elle est beau/belle » : « sa beauté, ses cheveux, ses tenues » [Cersei Lannister, Game of Thrones] (femme, 49 ans, cadre); « il était mignon :-) » [Finn Hudson, Glee] (homme, 45 ans, cadre); « sa façon de s'habiller, elle était une bombe sensuelle attirante avec une très grande mémoire. Dans son personnage, on ne croit pas qu'elle travaille pour la police. Pour moi c'est incroyable. Je me demande si je peux sortir avec une femme comme cela vu sa tenue et son excentricité » [Morgane Alvaro, HPI] (homme, 57 ans, retraité); « beau gosse qui se débat face à ses démons » [Lucifer, Lucifer] (femme, 39 ans, cadre); « attirant, exceptionnel, doué, impressionnant, très très beau » [Le mentaliste, The Mentalist] (femme, 43 ans, ouvrière).
45Arrêtons-nous sur deux dimensions spécifiques que sont les codages « il est moralement ambivalent » et « elle est puissante et vulnérable ». Nous avons considéré que les qualificatifs double du type « force et fragilité » ou « la perfection et l'ambiguïté » (à propos de Bree van de Kamp de Desperate Housewives) peuvent s’interpréter à l’aide d’un seul qualificatif.
46Nous avons créé la catégorie « il a un trouble psy / neuro-atypique » dont le spectre va de la fantaisie du personnage jusqu’à sa neuro-divergence et qui objective la part prise par des personnages, non strictement névrosés, tourmentés ou méchants (Jost, 2015; Martin, 2014), dont la santé mentale est un trait central de la série – par exemple l’autisme du Dr Shaun Murphy de The Good Doctor – ou plus simplement une dimension ordinaire du personnage. Carrie Mathison d’Homeland incarne pour plusieurs enquêté·e·s ce type de personnage : « les troubles psychologiques qui lui donnent un sixième sens », dit une femme de 54 ans, cadre. Ou Morgane Alvaro de HPI. « C’est un personnage qui exagère la rationalité chez les humains. Il me rappelle mes côtés froids » [Sheldon Cooper, The Big Bang Theory] (femme, 23 ans, sans emploi).
47Les réponses de type « je voulais être comme ce personnage » ont été codées « il est un modèle », catégorie présente de façon centrale chez Morin (1972 [1957] : 121-134) à propos des stars de cinéma.
48Un deuxième type de réponses souligne plutôt le lien au personnage, un lien d’attachement ou de proximité. Ces réponses renvoient à ce que le personnage nous fait.
- 10 Le terme même est très majoritaire au sein de cette catégorie, qui regroupe également des expressio (...)
49La catégorie « il est attachant »10 regroupe les très nombreuses occurrences : « c'est un personnage attachant »; « son côté attachant »; « ils sont rentrés dans ma vie comme si je les connaissais »; « on s'attache rapidement à ce personnage »; mais aussi « il m’est proche » ou « c’est ma jeunesse ». Nous avons là une confirmation de la centralité d’une qualification par « l’attachement » de la relation des spectateurs et spectatrices aux personnages sériels, en termes à la fois de compagnonnage et d’investissement affectif (Glevarec, 2012).
50Les enquêté·e·s évoquent l’éventuel effet émotionnel du personnage que recouvrent les catégories « il me fait rire », « il me touche », « il me fascine », etc., ou son effet cognitif (que désignent les catégories « il me fait réfléchir », « il élargit ma connaissance des autres », « il m’aide ou me rend plus combatif », « il me rend plus empathique » ou encore « il me montre une alternative à ma vie »).
51Arrêtons-nous sur les réponses que nous avons regroupées dans la catégorie « il m’est proche » : « je trouvais amusant/intéressant de m'identifier à ce personnage » [Dr House, Dr House] (homme, 57 ans, indépendant). Ce sont des réponses qui témoignent d’une proximité de condition ou d’identité, manifestée dans la réponse « se retrouver dans le personnage » : « je me retrouve dans ce personnage » [Jack Bauer, 24 H Chrono] (homme, 41 ans, employé). « Je me retrouve en elle » [Daphné Bridgeton, La chronique des Bridgeton] (femme, 18 ans, indépendante). « La vie personnelle du héros, raisonne énormément avec la mienne. J’ai eu une émotion particulière en regardant cette série » [Pol Rubio, Capitaine Niémans] (homme, 42 ans, cadre). Voire en termes de concernement : « C'est une HPI [haut potentiel intellectuel] qui a du mal à trouver sa place dans la société, comme ma fille » [Anne Shirley, Anne With An E] (femme, 53 ans, cadre). « C’est-à-dire qu'il faut savoir que j'ai des descendances juives donc je suis plus près deux que certains. Le courage qu'il a eu d'abord dans les camps pour s'en sortir recommencer sa vie, reconstruire une famille la reperdre et en reconstruire une autre pour avancer » [Dr Klein, Dr. Klein] (femme, 66 ans, retraitée, ancienne employée). « Sa vie et ses choix ressemblent aux miens » [Abby Lockhart, Urgences] (femme, 56 ans, prof. intermédiaire). « Je me suis reconnue dans chacun d'eux » [personnages, Friends] (Femme, 34 ans, cadre). « Personnage qui m'a permis de grandir et d'évoluer » [Rory Gilmore, Gilmore Girls] (Femme, 28 ans, cadre).
52Parmi les effets subjectifs des personnages, arrêtons-nous sur les réponses qui témoignent d’un « élargissement de ma connaissance du monde ou des autres ». Ce sont des réponses qui manifestent une incidence du personnage sur le spectateur et la spectatrice en termes d’enrichissement des perspectives, d’adoption d’un point de vue décentré, de considération pour une autre condition, d’éveil à l’empathie et à la compréhension, voire d’émancipation intellectuelle : « je me suis attachée et reconnue dans eux malgré mes principes dans la vie réelle » [Walter White, Breaking Bad] (étudiante, 27 ans); « autre vision de l'adolescence » [Haley Scott, Frères Scott] (femme, 35 ans, cadre); « on est dans la tête et le corps d’une reine de légende. On comprend jusqu’à ses choix intimes. Elle compte désormais dans ma vie personnelle » [Elisabeth II, The Crown] (homme, 79 ans, retraité, ancien cadre); « leurs réactions, leur façon de faire » [personnages, Tokyo Vice] (homme, 64 ans, retraité, cadre); « personnage complexe qui met en avant les hauts potentiels intellectuels avec un grain de folie à craquer » [Morgane Alvaro, HPI] (femme, 26 ans, cadre); « difficulté de vie de chacun dont je n’ai pas forcément conscience dans mon quotidien. Je fais preuve d’empathie et je modère mes certitudes » [Maeve Wiley, Sex Education] (homme, 55 ans, employé).
53Un troisième ensemble de réponses, enfin, pointe vers ce que représente le personnage : « son évolution », son « incarnation », « sa véracité » ou encore « son intérêt documentaire ».
54« Son évolution » regroupe les réponses portant sur l’évolution du personnage dans la série, en termes, par exemple, de « progression positive dans la vie », de « l'évolution du personnage » ou, encore, « d’émancipation ». Il manifeste l’importance du compagnonnage au long cours et la densité psychologique qu’acquiert le personnage de série. Il n’est pas sans lien avec l’attachement vu précédemment. En voici quelques exemples.
« On apprend au début de la série qu'il est atteint d'un cancer et qu'il lui reste peu de temps à vivre. En sachant cela on va suivre ses aventures et le voir évoluer en bien et en mal » [Walter White, Breaking Bad] (homme, 25 ans, employé).
« L'évolution du personnage, le caractère, la force » [Arya Stark, Game of Thrones] (homme, 44 ans, prof. intermédiaire).
« Son évolution, son indépendance, sa volonté de protection, son courage, sa rapidité d’action » [Peter Quinn, Homeland] (femme, 21 ans, étudiante).
« On plonge dans sa vie avec lui, on est dérouté par le caractère volatil de son identité réelle et j’ai passé toute la série à essayer de comprendre qui il était vraiment (duplicité du personnage) » [Malotru, Bureau des Légendes] (femme, 40 ans, prof. intermédiaire).
« Ça fait 10 ans que je le regarde, il ne cesse d’évoluer et m’inspire à ne jamais renoncer en ses rêves » [Luffy, One Piece] (homme, 20 ans, indépendant).
« Il était là depuis l'origine et il a été confronté à pas mal de situations de racisme. Je l'ai vu évoluer pendant les feuilletons dans sa famille et tout ce qui tourne autour du commissariat » [Jean-Paul Boher, Plus belle la vie] (femme, 65 ans, retraitée, ancienne prof. intermédiaire).
« Son évolution est extraordinaire, cette femme a une force intérieure incroyable » [Laëtitia Belesta, Plus belle la vie] (femme, 36 ans, employée).
55« Son incarnation » manifeste, elle, le trouble de l’enquêté·e à propos du caractère fictionnel du personnage. « Elle joue remarquablement, elle a dû, à mon avis, s’impliquer auprès de personnes autistes pour reprendre les gestes et les attitudes », à propos d’Astrid Nielsen d’Astrid et Raphaëlle. Si le codage « son incarnation » tient compte de la référence au jeu de l’acteur ou de l’actrice (« jeu réaliste et touchant de l'acteur » à propos de Dr Shaun Murphy de The Good Doctor), le codage « sa véracité » tient compte, lui, de la différence manifestée par certain·e·s répondant·e·s entre ce qui relève de l’acteur ou de l’actrice et ce qui relève du personnage. Quand un·e enquêté·e évoque ce que nous pouvons appeler le réalisme ou la pertinence du personnage, nous avons considéré que « ce qui compte » pour lui ou elle est la « véracité » du personnage : « personnage assez proche de la réalité, selon moi » [lieutenant Grace Billets, Bosch] (homme, 69 ans, cadre).
56Nous terminerons sur « l’intérêt documentaire » trouvé aux personnages ayant marqué : « son histoire, sa vie et les responsabilités qu’elle avait » [Elisabeth II, The Crown] (femme, 36 ans, prof. intermédiaire); « elle m’a beaucoup appris sur la vie, les psychopathes en général et les manières de faire du mal à son prochain » [Jeffrey Dahmer, Dahmer] (homme, 32 ans, cadre); « rôle du juge d'instruction » [Alice Nevers, Alice Nevers] (homme, 64 ans, retraité, ancien employé); « la place des femmes en politique au Danemark » [Birgitte Nyborg, Borgen] (femme, 72 ans, retraitée, ancienne cadre). Les réponses témoignent que les séries sont pourvoyeuses d’apprentissages sur des personnages historiques, des milieux sociaux ou professionnels, ou encore sur des formes de vie (la démocratie, par exemple).
57Si l’on fait remonter le questionnement d’un degré, et que l’on se demande pourquoi toutes ces raisons font que des personnages comptent, il n’est pas impossible d’y voir une sorte d’appréciation morale continue. À travers ce qu’ils sont, ce qu’ils nous font et ce qu’ils représentent, les personnages constitueraient ainsi des ressources morales. Cette appréciation est parfois explicite (« il est altruiste », « il est courageux ») et parfois plus implicite (« personnage qui m’a permis de grandir et d’évoluer », « son évolution est extraordinaire, cette femme a une force intérieure incroyable »). Mais elle peut se comprendre comme la reconnaissance de vertus que les personnages pratiqueraient ou s’efforceraient de pratiquer ou encore dont ces personnages montreraient la difficulté qu’il y a à les pratiquer, dans la continuité de la redéfinition de la vertu par MacIntyre (1981). Si donc les personnages de séries comptent pour les spectateurs et spectatrices, c’est aussi parce qu’ils incarnent, dans une grande diversité de situations, d’environnements et de degrés d’excellence, des vertus morales dont il est parfois difficile de définir les contextes de pratique et d’usage. Et puisque, comme on l’a dit plus haut, ces personnages appartiennent à un mode mimétique bas, puisqu’ils se signalent par leur proximité et leur égalité avec les capacités et les compétences du spectatorat, on aurait ainsi la possibilité d’une éducation morale, émancipée de l’héroïsme et de la stricte exemplarité. Chaque personnage, quel que soit son degré d’excellence dans la pratique de la vertu, attire l’attention des publics sur les enjeux singuliers et les difficultés propres de la pratique de telle ou telle vertu. Comme on a pu le constater dans les réponses, les spectateurs et spectatrices sont en effet sensibles aussi bien à des personnages qui semblent exceller dans la pratique d’une vertu qu’à des personnages qui se débattent avec la complexité de cette pratique; voire qui sont empêchés de pratiquer (Jack Bauer, Dexter) ou qui assument de ne pas la pratiquer (Tony Soprano, Les Sopranos). Ce qui compte n’est donc pas que les personnages soient de bonnes personnes mais qu’ils élargissent l’expérience des spectateurs et spectatrices et leur permettent ainsi d’affiner leur jugement sur les raisons que chacun·e a de faire ce qu’il ou elle fait. Cela permet sans doute de mieux comprendre pourquoi certain·e·s enquêté·e·s ont pu répondre que des personnages « mauvais » aient pu compter à leurs yeux. Comme le remarquait déjà Carroll (2013) à propos de Tony Soprano, l’attachement ou « l’alliance », selon ses termes, à un personnage au statut moral explicitement problématique n’est pas moralement contradictoire. Il peut en effet s’expliquer par l’éducation morale que le personnage délivre – malgré lui – en formant le spectateur ou la spectatrice à une compréhension plus fine et plus circonstanciée de son mauvais comportement.
58En conclusion, nous pouvons noter que les trois principales raisons pour lesquelles des personnages sériels ont pu compter – « il est intelligent », « il est attachant » et « son évolution » – témoignent toutes les trois d’une configuration contemporaine contrastant avec l’ancienne figure du héros dans la fiction. « Il est intelligent » en effet, et non pas tant « fort » ou « beau ». Le personnage demeure certes désirable mais sans le prix à payer de l’éloignement et de l’absence de proximité. En ceci, les catégories aristotéliciennes des modes de valorisation « vers le haut » sont pertinentes essentiellement pour l’ensemble des qualités supérieures des personnages, mais non pour les traits de complexité ou de proximité caractérisant le héros et l’héroïne contemporain·e. Ces personnages possèdent une sorte d’humanité, c’est-à-dire quelque chose qui les rend « humain », au sens de leur proximité avec notre condition humaine de spectateur et spectatrice, voire avec un penchant pour le souci de l’autre. Les qualités humaines des personnages marquants sont essentiellement de caractère (un personnage courageux qui se bat et affronte l’existence et les obstacles à la réalisation de ses objectifs), d’empathie et de sensibilité (il a le souci des autres), mais aussi de charisme (il séduit par son pouvoir d’entraînement, ses qualités personnelles).
59C’est en cela que la figure du héros ou de l’héroïne de fiction sérielle peut être amendée au profit d’un personnage davantage humain, ambigu et résilient, dont la valeur repose moins sur l’exceptionnalité et l’exemplarité que sur la capacité à susciter un attachement, une interrogation, un compagnonnage. Il ou elle n’est pas sans héroïsme par les qualités extraordinaires qu’il ou elle peut avoir (comme superhéros ou superhéroïne par exemple), mais son héroïsme n’est pas celui du modèle auquel on voudrait ressembler (un peu quand même). En cela, le personnage sériel devient non plus un repère vertical, mais un partenaire narratif avec lequel la spectatrice et le spectateur cheminent, évoluent voire grandissent. Ce déplacement des modalités d’identification témoigne d’une reconfiguration culturelle du rapport aux figures (souvent masculines) d’autorité, de prestige et d’exclusivité dans la fiction contemporaine. Il contribue, de surcroît, à la mise en lumière du rôle que les biens de culture populaire ont dans les acquisitions cognitives et les transformations éthiques – par interaction – pour les individus (Glevarec, 2025).
60La valorisation de l’intelligence du personnage est celle de sa capacité à négocier avec la complexité du réel, tout comme son « évolution » (et sa « résilience ») témoigne de l’importance des « épreuves » (Martuccelli, 2006; 2015) auxquelles il est confronté. De Walter White (Breaking Bad), un enquêté de 23 ans, de profession intermédiaire, écrit : « j’ai aimé le voir progresser et être fragile voire faible dans certaines situations ». Un autre, cadre de 42, note : « ils sont attachants. Ce ne sont pas des mauvaises personnes mais ils n’ont pas eu de chance dans la vie » [Walter White, Breaking Bad]. Les personnages qui comptent mènent leur vie plutôt qu’ils ne la réussissent ou ne la ratent.
61L’originalité de l’enquête tient au questionnement qu’elle adresse via des questions ouvertes par l’intermédiaire d’un questionnaire en ligne – elle ne s’appuie pas sur des entretiens semi-directifs menés directement avec des spectateurs et spectatrices. Elle gagne en représentativité d’une population nationale ce qu’elle perd en approfondissement et explicitation, et en raison de la barrière que peut parfois constituer l’acte d’écrire pour certain·e·s répondant·e·s. Les limites méthodologiques d’une enquête par questions ouvertes peuvent être celles du défaut d’explicitation des raisons et de compréhension du sens de l’interrogation pour l’enquêté·e.
62Les réponses à la question ouverte montrent que les personnages de séries influencent souvent le développement personnel des spectateurs et spectatrices, leur vision du monde, et leur capacité d’empathie pour des expériences différentes des leurs. Ces personnages comptent au titre d’une forme de bricolage existentiel. De ce fait, l’importance des « personnages collectifs » est une façon de prendre acte que ces apprentissages de spectateurs et spectatrices se distribuent sur plusieurs protagonistes.
63Finalement les raisons pour lesquelles les personnages de séries comptent pour le spectatorat relèvent moins de l’identification que de l’apprentissage. Au-delà de l’hypothèse psychologique répandue de l’identification aux personnages de séries, ces réponses attestent d’une autre manière de comprendre l’attachement. La proximité qui est remarquée n’est pas tant une proximité fondée sur une ressemblance supposée que sur une communauté de situations ou de dilemmes à affronter. Les personnages comptent parce qu’ils constituent des ressources, parfois exemplaires mais pas toujours, de familiarisation avec un réel complexe avec lequel les spectateurs et spectatrices sont tout autant aux prises dans l’ordinaire ou l’extraordinaire de leur vie. En ce sens, la fréquentation de ces personnages constitue la principale clé de compréhension de la manière dont les séries élargissent et éduquent l’expérience de leurs spectatorats. Avec eux, les spectateurs et spectatrices développent leur attention et l’appliquent à la diversité des situations rencontrées. D’une certaine manière, les personnages se retrouvent ainsi confiés à l’attention des spectateurs et spectatrices qui s’y attachent et en prennent soin (Laugier, 2009), situant le véritable bénéfice de cette relation sur le plan moral, comme la possibilité nouvelle de compter davantage de relations et de pouvoir davantage compter sur des relations.