Rebâtir le monde sur les ruines du libéralisme
Résumés
Le libéralisme, pilier du monde moderne, s’effondre sous les coups de la globalisation, de la déconnexion des élites et de la crise des États-nations. Les entreprises, désormais déterritorialisées, échappent aux régulations nationales, tandis que les crypto-monnaies et les géants technologiques (GAFAM) marginalisent l’Europe face aux États-Unis et à la Chine. Les intelligentsias, coupées des réalités populaires, promulguent des réformes sociétales déconnectées, nourrissant les populismes. Enfin, la souveraineté étatique, pervertie par les paradis fiscaux, la dette et les guerres hybrides, perd son sens. Ces crises rendent les réformes démocratiques impossibles, ouvrant la voie à des solutions radicales ou autoritaires.
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- 1 Ce texte résume certains thèmes abordés dans : Claval, P., 2024, Penser politiquement le monde, Par (...)
1Le libéralisme, né avec la modernité, à la jointure des XVIIe et XVIIIe siècles, s’est fortifié grâce à la révolution industrielle au XIXe et a fini par être la force dominante du monde au XXe siècle, malgré la concurrence de l’autre forme de la modernité occidentale, le socialisme révolutionnaire. Ce dernier s’est effondré en 1989, à la suite de la chute du Mur de Berlin. Le libéralisme, dont la globalisation accélérée à partir des années 1960 annonçait le triomphe définitif, se disloque sous nos yeux. Pour comprendre ce retournement, il faut se pencher à la fois sur les rapports de l’État à l’économie, sur la dynamique des intelligentzias qui élaboraient les idéologies progressistes de la société occidentale et sur les dérives du système international mis en place à la suite des deux guerres mondiales1.
État westphalien et libéralisme économique
2Le système économique libéral qui s’est mis en place au XVIIIe siècle et dans lequel les pays développés ont vécu jusqu’à ces dernières décennies reposait sur deux traits qui liaient espace national, activité productive et gestion de la monnaie.
3Le premier trait apparaît lorsque l’on se rend compte, vers 1700, que la souveraineté dont jouissent les États désormais westphaliens leur permet d’imposer sur leur territoire national l’usage d’une monnaie nationale dont ils détiennent le monopole d’émission. Le système implique la création d’une banque nationale indépendante de l’exécutif et qui gage ses émissions sur les créances que les banques de dépôt du pays lui demandent de réescompter : cela fait varier la masse monétaire en fonction des mouvements de l’économie et des besoins de trésorerie des entreprises tout en limitant le risque de formation de bulles spéculatives.
Figure 1 La ratification du traité de Münster, 15 mai 1648
Gerard ter Borch, collection du Rijksmuseum d'Amsterdam. © Wikimedia Commons, Domaine public
- 2 Törnqvist, G., 1970, Contact Systems and Regional Development, Lund, Gleerup.
4Le second trait tient au fonctionnement des entreprises industrielles. Même si elles importaient leurs sources d’énergie et les matières premières qu’elles transformaient et exportaient l’essentiel de leur production, elles demeuraient nationales dans la mesure où le contrôle de leurs établissements productifs par des cadres venus de la direction obligeait à les localiser dans un rayon limité autour du siège social ou de la direction : celui où les ingénieurs et financiers qui les visitaient pour exécuter ces tâches disposaient d’un temps de travail suffisant, durant une journée un peu longue, entre l’aller le matin et le retour en fin d’après-midi, comme l’a mis en évidence le géographe suédois Gunnar Törnqvist2 à la fin des années 1960 ; la limite était encore de 200 ou 250 km en Europe occidentale au début des années 1950, comme le montre l'impact restreint de la politique de décentralisation alors menée en France. L’outil de production des firmes restait situé dans leur espace national, ce qui les soumettait aux décisions de l’État où elles étaient installées et à la fiscalité qu’il imposait.
5La globalisation remet en cause ces deux éléments. Dès le début des années 1960, les révolutions des transports rapides et des télécommunications font qu’il est désormais possible aux firmes d’installer leurs usines à l’étranger ou d’y avoir recours à des sous-traitants tout en contrôlant efficacement la qualité de leur production. Cela a le double avantage de les faire échapper aux exigences des États trop gourmands et de pouvoir se consacrer à ce qui leur permet de renouveler en permanence leur compétitivité, à savoir les activités de recherche et développement.
6Au cours du dernier demi-siècle, la dynamique des systèmes monétaires se traduit d’abord par la création d’espaces plurinationaux dont la monnaie est émise par une banque centrale commune, à l’exemple de la zone Euro. Dans un second temps, la mise au point de procédures mathématiques qui protègent de toute intrusion les émetteurs de crypto-monnaies libère de tout fondement territorial l’émission monétaire et sa dépendance du politique.
7La première étape dans la globalisation se manifeste avant même que le désarmement douanier ne l’accélère, au début des années 1980. Elle ruine en quelques années des pans entiers de l’économie de l’Europe occidentale, des États-Unis et des ex-dominions britanniques, mais aussi du Japon ou de Taiwan. L’Industrial Belt américain, qui allait ainsi des États de l’Atlantique moyen à Minneapolis se transforme en Rust Belt.
8La seconde étape débute dans les années 2000, lorsque l’invention du smartphone met en quelques années à disposition de la quasi-totalité de l’humanité un ordinateur miniaturisé, ce qui offre aux entreprises de services informatiques d’énormes marchés alors qu’en ce domaine, les coûts de fabrication n’augmentent pas avec le niveau de production. La platitude de la courbe des coûts fait que les firmes peuvent accroître facilement leur offre, si bien que les marchés de ces produits ont tendance à souffrir en permanence de surproduction. Elles n’y échappent que si elles y exercent un quasi-monopole
9Les conditions économiques font que les entreprises américaines du secteur jouissent d’une supériorité considérable. Elles la doivent à une conjonction de facteurs : le plus évident est le rôle innovateur de la Silicon Valley, de la Californie et d’autres centres ; le second est le volume d’investissements que le pays est capable de mettre en œuvre dans les secteurs innovants. Il résulte du passage de l’économie chinoise d’un centralisme de type soviétique à une économie de marché qu’impose alors Deng Xiaoping; un couplage des économies chinoises et américaines se met ainsi en place : la Chine inonde le marché américain de produits moins chers que ceux fabriqués aux États-Unis. Sa balance commerciale excédentaire lui permet d’acquérir des dollars avec lesquels elle achète des bons du Trésor américain. La Banque fédérale de réserve américaine peut donc pratiquer une politique d’argent bon marché malgré le déficit croissant des importations américaines.
10Dans le courant des années 2010, et avec l’appoint des crypto-monnaies, les grandes entreprises américaines ont accès à des sources de financement inépuisables qui leur assurent une situation de quasi-monopole mondial. L’Europe, dont le développement technique allait jusqu’alors de pair avec celui des États-Unis, ne participe pas à cette nouvelle phase d’essor du capitalisme mondial. Seule la Chine, dont le marché informatique intérieur est protégé, se dote d’entreprises à l’échelle des GAFAM américaines.
11La scène économique mondiale est aujourd’hui dominée par deux acteurs – les États-Unis et la Chine maintenant devenus rivaux –, cependant que l’Europe, malgré l’importance de son économie, voit le nombre de ses entreprises à dimension globale diminuer.
Intelligentzia, idéologies et réalités sociales
12Aux transformations qui font passer d’une globalisation libérale à une économie post-libérale s’ajoutent des mutations également profondes dans le domaine culturel. Les conditions sociologiques dans lesquelles se mène la recherche et se diffusent les idées changent profondément dans le monde occidental développé au cours des dernières décennies du XXe siècle.
13L’interprétation de l’histoire moderne de l’Europe s’est modifiée. Alors que des années 1930 aux années 1960, on situait volontiers son moteur dans l’économie, ce qui conduisait à mettre l’accent sur le rôle des entrepreneurs et des travailleurs, le tournant qui intervient alors met en avant le rôle des milieux intellectuels dans la formation des courants d’opinion et des mouvements politiques. Avec François Furet, ce n’est plus essentiellement dans les crises que subit l’économie française dans les années 1780 que l’on situe les origines de la Révolution française, mais dans l’intense fermentation intellectuelle qui caractérise le pays durant les trente dernières années de l’Ancien Régime. Jürgen Habermas montre de son côté comment se mettent alors en place les mécanismes qui créent une opinion publique à l’échelle de tout un pays.
14Les intellectuels restent relativement peu nombreux en France au XIXe siècle et résident volontiers à Paris. Ils sont faits d’artistes, d’hommes de lettres, d’hommes d’église, de juristes, de professeurs et de journalistes. Les savants y sont révérés, mais dans la plupart des domaines, ils ne se comptent que par dizaines. La plupart de ceux qui participent à la vie des idées sont, par leurs professions, confrontés aux problèmes sociaux de leur temps. Ils construisent et répandent des idéologies solidaristes ou socialistes axées sur la promotion du peuple.
15La composition et la nature des milieux intellectuels changent rapidement en France au cours du XXe siècle. Si les artistes et les hommes de lettres tiennent toujours une place importante, les hommes d’église se raréfient ; le nombre des professeurs et celui des chercheurs s’accroît rapidement. Ces professions ne sont pas directement branchées sur les réalités populaires. Leur statut de fonctionnaires les met à l’abri de la compétition économique. L’univers des idées qu’elles contribuent à façonner est moins directement tiré de leur expérience propre et davantage d’une réflexion autocentrée. Les mouvements qui en résultent sont moins soucieux de répondre aux problèmes auxquels se heurtent au quotidien la société de leur temps. La désindustrialisation qui affecte profondément la France ne suscite aucune réaction de la part de ceux qui marquent alors la pensée. Ce que l’on propose, ce sont des mesures sociétales, qui modifient le statut donné au mariage, les rôles et responsabilités des hommes et des femmes, ou qui cherchent à préserver le milieu : déconnectées du réel social, elles sont indifférentes aux problèmes vécus par les populations.
16Il en résulte une coupure entre l’intelligentzia et les classes populaires que soulignent les travaux de Christophe Guilluy ou de Jérôme Fourquet. Les partis politiques de gauche qui prônent des réformes sociétales et se battent pour les droits des minorités déclinent, alors que l’audience du Rassemblement nationale ne cesse de croître.
17L’évolution que l’on vient de retracer en France s’observe, avec des nuances, dans tous les pays anciennement industrialisés. Le divorce entre intelligentzia et populismes y est universel, mais il revêt une forme particulièrement grave aux États-Unis, où les dérives de la pensée woke ont instauré sur les campus universitaires une atmosphère de soupçon et de chasse aux sorcières, et où les populismes sont cimentés par de puissants courants libertariens et identitaires blancs.
Système politique international et dérives de la souveraineté
Un système évolutif et complexe
18Le système politique mondial qui s’est mis en place depuis le XVIIe siècle repose sur la conception que l’on qualifie de westphalienne de l’État : celle d’une entité pleinement souveraine c’est-à-dire ayant prééminence sur le religieux. Théorisée par Jean Bodin puis par Hugo de Groot, dit Grotius, cette idéologie politique est formalisée par les théories du contrat social élaborées par Thomas Hobbes (pour le despotisme éclairé), par John Locke (pour le libéralisme politique) et par Jean-Jacques Rousseau (pour le courant révolutionnaire).
Figure 2 Hugo de Groot (1583-1645)
Rijksmuseum Amsterdam, Amsterdam, Creative Commons CC0 1.0 Universal Public Domain Dedication.
19Le despotisme éclairé, à la mode à la fin du XVIIIe siècle, inspire certains autoritarismes (celui des deux Napoléon en France ou de Bismarck en Allemagne) avant de s’effacer. La conception libérale est mise en œuvre par les révolutions anglaise, américaine et française et s’impose progressivement dans le monde occidental. Au XIXe siècle, celui-ci l’impose par la force et à son profit au reste du monde. La forme révolutionnaire de la pensée politique n’est mise en œuvre que dans les courts épisodes de la Terreur et de la Commune, avant d’être durablement instituée par la Révolution d’Octobre et de dominer l’URSS puis les démocraties populaires jusqu’en 1989. Elle ne subsiste plus qu’en Chine, dans quelques pays asiatiques et à Cuba, mais sous des formes altérées.
20La raison d’être de l’État libéral est d’assurer la prospérité et le bonheur de tous ; il cherche à prévenir les conflits. Pour y parvenir, et à l’instigation des États-Unis, une instance mondiale d’arbitrage et de conciliation est mise en place après les deux conflits mondiaux : Société des Nations en 1919 et Organisation des Nations Unies en 1945. Elle agit en remplaçant les relations bilatérales par des négociations multilatérales, où les effets de puissance sont moins sensibles, et par des sanctions.
21C’est sous l’égide des Nations Unies que se réalise en une génération la décolonisation : c’est grâce à elles que les nouveaux États voient leurs frontières garanties, sont bâtis comme des États-nations et sont dotés de constitutions libérales.
22L’explosion de la première bombe atomique à Hiroshima rend d’un coup obsolètes les armements traditionnels et dotent les pays qui la possèdent d’un pouvoir de dissuasion. L’explosion de la première bombe A soviétique, en 1949, crée, situation inédite, un équilibre de dissuasion entre les deux super-grands. Il fige apparemment la scène politique mondiale. Celle-ci évolue cependant. On voit en effet se multiplier alors dans le monde les effets pervers de la souveraineté.
La souveraineté comme ressource économique et politique
23En figeant les frontières politiques, l’ONU interdit de faire pression par la force sur les États dont les politiques sont nuisibles à leurs voisins. Nombre des États nouvellement créés sont pauvres ; leurs économies, imparfaitement monétarisées, se prêtent mal à la levée d’impôts élevés. Ils manquent de ressources. La seule dont ils disposent souvent est leur souveraineté : ils la monnaient de diverses façons. À la manière des îles Kiribati, ils peuvent y parvenir en soignant la qualité des timbres qu’émettent leurs services postaux, pour tenter les collectionneurs du monde entier. Beaucoup plus grave : ils peuvent attirer de riches étrangers en ne levant pas d’impôts sur leurs fortunes ou leurs revenus, et des entreprises étrangères soucieuses d’échapper aux taxes qui les frappent dans leurs pays. Beaucoup de petits pays, surtout insulaires, se sont ainsi transformés en paradis fiscaux. Liés aux métropoles où sont localisées les grandes firmes dont elles « optimisent » les charges fiscales, et aux villes globales, qui contrôlent les flux financiers internationaux, ils font partie de l’archipel économique mondial qui tend à structurer l’économie internationale en se jouant des frontières.
24Les ressources que fait naître la perversion de la souveraineté ne viennent pas seulement de l’optimisation fiscale que recherchent les grandes firmes. Elles résultent aussi des activités criminelles ou terroristes, dont les revenus doivent être blanchis.
25À leur rôle économique s’ajoute un rôle plus directement politique. Des États accueillent les opposants politiques qui fuient certains pays, et tolèrent ou encouragent les actes de résistance et de sabotage qu’ils y suscitent ou les révolutions qu’ils y fomentent. Dans un monde où les frontières sont devenues poreuses, il est également possible de multiplier à distance les intrusions dans la politique de pays étrangers par la propagande, la diffusion de fake news, la désinformation systématique et le piratage informatique. Au stade suivant, on l’attaque par des drones ou par des missiles. Les frontières ne protègent plus des formes de guerre hybride.
Délégation de la souveraineté et corruption de la politique
26La perversion de la souveraineté prend d’autres formes au sein des unions douanières, des marchés communs ou des espaces unifiés. Ces entités ont en effet la particularité d’avoir deux niveaux de souveraineté : celui de leurs États membres, et celui de l’Autorité commune qui les régit. Une partie seulement de la souveraineté des États membre a été dévolue au gouvernement commun : celle de la politique économique dans le cas de l’Europe Unie. Il s’agit, pour la zone Euro, de la délégation du pouvoir régalien d’émission et de gestion de la monnaie à la banque centrale européenne de Francfort.
27Avant cela, un excès de dépenses de l’État conduisait celui-ci à emprunter sur le marché national ou international, mais la défiance apparaissait bientôt et déclenchait l’inflation, si bien que le gouvernement n’avait d’autre solution que de dévaluer : l’équilibre était ainsi rétabli aux dépens des salariés ou des retraités dont le pouvoir d’achat était amputé. Les gouvernants et les élus étaient conscients de ces enjeux, si bien que les premiers avaient le souci constant de contenir les dépenses de l’État dans des limites raisonnables, et que leurs efforts étaient généralement acceptés par leur majorité.
28La création de la zone Euro modifie ces conditions. Les gouvernements français comprennent qu’ils peuvent dépasser la limite de 3% imposés par le traité de Maestricht au déficit des comptes publics sans encourir de sanction : la France n’est-elle pas une des puissances fondatrices de l’Europe unie ?
29Les gouvernants français ont donc très largement recours à l’emprunt pour financer le déficit de l’État et celui de la Sécurité Sociale, que celui-ci avalise, sans que la confiance dans la monnaie disparaisse, et sans que les taux d’emprunts augmentent. Plus grave : les élus ont perdu tout sens de leur responsabilité monétaire. La délégation de pouvoir aboutit, dans ce cas, à une perversion profonde des mœurs politiques d’un pays.
30L’Europe offre d’autres exemples de ces effets. Les pays de l’ex-Autriche-Hongrie, Tchéquie, Slovaquie, Hongrie et Autriche avaient vu se développer de forts sentiments identitaires à l’époque impériale. Ceux qui étaient devenus des démocraties populaires avaient vu ces sentiments se fortifier pour contrer les politiques officielles. Pour ces pays, la souveraineté exigeait en premier lieu la défense de l’identité nationale. Ils acceptaient beaucoup mieux, aussi bien sous l’Empire des Habsbourg que comme démocraties populaires, que leur pays renonce à sa souveraineté économique. Ils s’opposent donc à des aspects essentiels de la politique de Bruxelles sans renoncer à leur intégration économique dans l’Union. Ces attitudes perdurent, comme en témoigne le triomphe de partis populistes en Hongrie, en Slovaquie, en Tchéquie, et dans une certaine mesure en Autriche.
Est-on condamné aux populismes, aux dictatures et au mépris du droit ?
31Que résulte-t-il du jeu de ces dynamiques dans le monde contemporain ? 1- Les transformations des entreprises, l’effacement des anciennes idéologies, la montée de nouvelles formes de religiosité, et les perversions du système de l’État-nation et de celui des relations internationales ont fait naître des tensions et des contradictions que nos systèmes institutionnels ne parviennent pas à éliminer par les procédures de concertation et le recours au droit sur lesquels ils reposent. 2- Seule la possession de l’arme atomique peut assurer l’exercice d’une pleine souveraineté politique, dans la mesure où elle permet d’éviter les intrusions extérieures. 3- La réforme de nos systèmes nationaux et internationaux se heurte à tant de barrières juridiques et politiques (le refus des élus de limiter les avantages et les revenus de leurs mandants) qu’il paraît à beaucoup impossible de les réaliser par des voies démocratiques.
32Monstrueuse à bien des égards la figure de Donald Trump illustre à merveille cette situation. Il a compris les problèmes, les frustrations et les aspirations des classes modestes frappées de front par la désindustrialisation du Rust Belt sans que jamais leurs revendications et leurs aspirations ne soient prises au sérieux. Il a compris que le droit est responsable des blocages actuels, mais tient de son expérience de la justice américaine qu’il faut, pour avancer, la tourner et l’utiliser à son profit, ou passer outre. Il a été démocratiquement élu à une forte majorité et met en application le programme qu’il ne cessait d’exposer depuis des années. Il a la conviction que la caution de l’opinion justifie des actions qui ont pour but de corriger des anomalies, d’effacer des privilèges, de faire disparaître des niches et d’établir un monde plus juste.
33Les sentiments que manifestent l’opinion publique internationale vis-à-vis de Trump sont partagés : la stupéfaction devant l’audace de ses initiatives et leur enchaînement erratique, une certaine reconnaissance pour le succès de certaines (n’apparaît-il pas comme un justicier et un faiseur de paix ?), un étonnement abyssal face à sa fatuité et à sa mégalomanie, et une condamnation de la brutalité des méthodes auxquelles il a recours, même si leur efficacité est malgré tout appréciée.
34Peu de dirigeants ont suscité un tel capital d’antipathie dans le monde, sans que sa condamnation soit unanime : ne s’attaque-t-il pas à des problèmes qu’on se refusait jusqu’alors à prendre en considération ? Mais il est clair que des méthodes qui font fi de toute considération de légalité conduisent à terme à des haines inexpiables et au chaos.
35Il faut donc avoir le courage de s’attaquer aux trois familles de problèmes que nous venons d’évoquer : celui de la surveillance d’entreprises qui ont échappé aux formes de contrôle politique auxquelles elles étaient encore soumises il y a un demi-siècle ; celui de la formulation d’idéologies qui répondent aux questionnements et aux angoisses des populations ; celui des perversions de la souveraineté, que rien ne permet de corriger en dehors du recours à la force dans le monde d’aujourd’hui. Cela implique une Nouvelle Société des Peuples où la souveraineté des nations cesserait d’être un droit imprescriptible.
Notes
1 Ce texte résume certains thèmes abordés dans : Claval, P., 2024, Penser politiquement le monde, Paris, CNRS-Sorbonne Université Presses.
2 Törnqvist, G., 1970, Contact Systems and Regional Development, Lund, Gleerup.
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| Titre | Figure 1 La ratification du traité de Münster, 15 mai 1648 |
| Crédits | Gerard ter Borch, collection du Rijksmuseum d'Amsterdam. © Wikimedia Commons, Domaine public |
| URL | http://journals.openedition.org/confins/docannexe/image/67212/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 308k |
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| Titre | Figure 2 Hugo de Groot (1583-1645) |
| Crédits | Rijksmuseum Amsterdam, Amsterdam, Creative Commons CC0 1.0 Universal Public Domain Dedication. |
| URL | http://journals.openedition.org/confins/docannexe/image/67212/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 601k |
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| Titre | Figure 3 Timbres des îles Kiribati |
| URL | http://journals.openedition.org/confins/docannexe/image/67212/img-3.jpg |
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Pour citer cet article
Référence électronique
Paul Claval, « Rebâtir le monde sur les ruines du libéralisme », Confins [En ligne], 70 | 2026, mis en ligne le 20 mars 2026, consulté le 09 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/confins/67212 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15zim
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