Dire vrai, faire violence
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- 1 Voir les données chiffrées proposées par le Armed Conflict Location and Event Data (ACLED). Selon l (...)
- 2 Selon le UNHCR, ce n’est pas moins de 122 millions de personnes déplacées de force dans le monde en (...)
1Dans l’actualité conflictuelle mondiale, la brutalité ne se donne plus seulement à voir dans les combats et les bilans humains 1, mais aussi dans la manière dont les États, les organisations internationales, les plateformes et les médias se disputent la définition même de ce qui s’est passé, de ce qui se passe et de ce qui doit compter comme un fait. De l’Ukraine aux ruines de Gaza, des massacres et famines au Soudan aux guerres du Sahel, de l’est de la République Démocratique du Congo (RDC) à la Birmanie, à mesure que s’accumulent les sièges, les frappes « ciblées », les déplacements forcés 2 et les pénuries organisées ou exploitées, on assiste à une bataille continue pour imposer des récits recevables, des chiffres crédibles, des qualifications admissibles, des images montrables, des archives conservables et, au bout de la chaîne, des décisions qui paraissent s’imposer d’elles-mêmes.
- 3 Voir notamment dans notre revue : Jakšić M., Fischer N. (dir.), « Les morts encombrants. Du gouvern (...)
2Dans certains théâtres, les morts se comptent en dizaines de milliers et les déplacés en millions. Mais plus encore que les ordres de grandeur, c’est la querelle permanente sur ce qui compte comme fait, sur la manière de compter, et sur ceux qui ont le pouvoir de nommer les opérations « défensives », les dommages « collatéraux », ces logiques et pratiques de nettoyage, de crime et de génocide, qui façonnent l’espace public. Les controverses sur le droit international humanitaire, sur la qualification des crimes, sur la valeur probatoire des sources, sur la frontière entre information et propagande, sur la modération des contenus et sur la place des émotions dans l’arène médiatique suggèrent moins un désordre passager qu’une transformation durable de nos scènes politiques. Le conflit ne se joue pas seulement sur les territoires, il se joue sur les conditions de production du vrai, et sur les dispositifs qui autorisent, disqualifient ou rendent invisible ce vrai 3.
- 4 Foucault M., Le courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres ii – Cours au Collège de (...)
3Ce constat prolonge directement ce que Michel Foucault a saisi de manière décisive en parlant de régimes de vérité 4. Non pas la vérité comme idéal abstrait, mais les procédures, les instances d’autorité, les règles de validation, les formes de preuve et les sanctions qui, dans une société donnée, définissent ce qui peut être tenu pour vrai, qui peut le dire, à quelles conditions et avec quels effets. À travers ses analyses de la véridiction et de la gouvernementalité, Foucault nous permet de comprendre pourquoi la vérité n’est jamais seulement un contenu : elle est une politique du savoir et une économie des crédibilités. Dire vrai, dès lors, n’est pas seulement décrire ; c’est aussi instituer, classer, hiérarchiser, rendre certaines actions possibles, en légitimer et en disqualifier d’autres.
- 5 Boler M., Davis E. (eds.), Affective Politics of Digital Media: Propaganda by Other Means, Londres, (...)
- 6 Ford M., « Le smartphone sur le champ de bataille : la nouvelle écologie guerrière », Cultures & Co (...)
4Les plateformes numériques, en tant qu’arènes où se jouent les luttes pour la vérité, incarnent une nouvelle forme de régime de vérité. Elles se positionnent comme des arbitres de la crédibilité, en définissant ce qui peut être vu, partagé ou contesté, et en imposant leurs propres règles de modération et de vérification. Ce pouvoir, souvent présenté comme neutre ou technique, est en réalité profondément politique, car il façonne les normes de ce qui peut être tenu pour vrai dans l’espace public. Ces normes sont également façonnées par la mobilisation des affects de l’audience-cible, où le jeu des émotions suscitées de manière délibérée y occupe une place centrale 5. Cette transformation est d’autant plus visible que les scènes de vérité contemporaines sont désormais, très souvent, des scènes numériques où, d’une part, l’autorité se joue à la vitesse d’un post, d’une image, d’un montage plus ou moins crédible, d’une notification, et, d’autre part, la modération, les labels, les suppressions ou encore plus simplement l’absence de « garde-fous » deviennent des éléments de la lutte politique en acte. D’où l’attention croissante portée aux preuves visuelles, à leurs conditions de circulation et à l’écologie technique de la guerre, dans le prolongement de questionnements déjà travaillés dans Cultures & Conflits, notamment autour du smartphone comme dispositif de production et de gouvernement de la preuve en situation de conflit 6.
- 7 Leloup D., « Élections américaines 2020 : les revendications de victoire de Donald Trump font voler (...)
5L’épisode de « l’élection volée » aux États-Unis en 2020 en fournit une illustration particulièrement nette, parce qu’il met aux prises, de façon frontale, les procédures de preuve et la lutte pour l’autorité politique. Le 4 novembre, alors que le dépouillement est encore en cours, Donald Trump affirme être largement en tête et accuse les démocrates « d’essayer de voler l’élection », concluant : « jamais nous ne les laisserons faire ». Twitter limite alors la diffusion du message et l’accompagne d’un avertissement au nom de règles destinées à empêcher la mise en cause non étayée de l’intégrité du scrutin 7. L’enjeu n’est pas seulement la circulation d’une contre-vérité : il est dans la tentative de déplacer la véridiction elle-même, en substituant à la preuve procédurale une preuve par ralliement, à la vérification une certitude performative, et au contradictoire un face-à-face où la répétition et la promesse de résistance finissent par valoir attestation.
6Cet événement illustre une tendance plus large, qui marque les démocraties contemporaines : la montée en puissance de stratégies où la vérité n’est plus établie par des institutions ou des procédures partagées, mais par des actes d’affirmation performative. Ce déplacement s’inscrit dans un contexte de défiance croissante envers les institutions traditionnelles de vérification (médias, justice, experts), souvent perçues comme partisanes ou discréditées. Il témoigne d’une crise de légitimité des régimes de vérité établis et d’une tentative d’imposer des formes concurrentes de validation du vrai, fondées sur l’émotion, la polarisation et la répétition. Ces dynamiques transforment les principes mêmes de la démocratie libérale, en érodant les bases d’un débat contradictoire informé et en favorisant des logiques de radicalisation et de fragmentation de l’espace public.
7On retrouve ce mécanisme lorsque la parole présidentielle étatsunienne se déploie sur un canal dont l’émetteur contrôle les conditions de publication et de persistance. Dans ses messages sur Truth Social, Trump peut ainsi annoncer des représailles contre l’Iran et dramatiser la situation (« une civilisation entière va mourir ce soir, pour ne jamais renaître ») sans rencontrer, sur sa propre plateforme, de contre-pouvoir modérateur comparable à ceux qui existent, certes de manière inégale, sur d’autres réseaux. Ce n’est pas un simple changement de support : c’est une reconfiguration des conditions d’acceptabilité de la contrainte, où l’énonciation publique fonctionne comme instrument de dissuasion, de mobilisation et de cadrage, et où la parole devient, en elle-même, une étape de l’action.
- 8 Gillespie T., Custodians of the Internet Platforms, Content Moderation, and the Hidden Decisions Th (...)
8Les plateformes apparaissent alors non comme de simples supports, mais comme des institutions de gouvernement au sens fort : elles organisent la visibilité, la circulation des preuves, la hiérarchie des sources et la portée des avertissements, dans un espace où l’architecture technique pèse sur ce que l’on peut croire, contester, et finalement tenir pour établi. Sur ce point, les analyses de Tarleton Gillespie sur la modération comme gouvernance sont précieuses car particulièrement pertinentes : elles montrent comment les « règles » des plateformes, leurs catégories et leurs pratiques d’arbitrage deviennent une politique ordinaire de la vérité, souvent présentée comme neutre alors qu’elle est profondément située 8.
- 9 Voir le précédent numéro de la revue, « De l’in/stabilité du jeu politique », Cultures & Conflits, (...)
9Sous l’effet des menaces et des formes de violences transnationales, des polarisations géopolitiques, des crises économiques et des tensions sociales, la politique se dit de plus en plus dans une langue de la prévention, du risque et de l’anticipation, une langue qui prétend réduire le désaccord à un mauvais diagnostic, ou à une dangereuse irresponsabilité 9.
- 10 Nous reviendrons sur ce qui fait frontière dans un prochain numéro de la revue à publier courant 20 (...)
- 11 Guittet E.-P., « Stabiliser à tout prix ? », Éditorial, Cultures & Conflits, n° 141, 2026, pp. 9-16
10Face à l’influence croissante des plateformes numériques dans la production et la régulation de la vérité, les États et les institutions supranationales, comme l’Union européenne, tentent de reprendre la main. Cette reprise passe par une série de régulations qui visent à encadrer les pratiques des plateformes, mais qui soulèvent également des questions sur les tensions entre sécurité, transparence et liberté d’expression. À l’échelle européenne, l’accent mis sur la résilience, la souveraineté, la sécurité économique, la protection des infrastructures, la régulation des plateformes et de l’intelligence artificielle, la réforme des politiques migratoires et les politiques de sanctions compose un paysage où l’urgence tend à devenir la forme ordinaire de la décision. Cela se traduit concrètement par une densification des régulations du numérique, avec le Digital Services Act (DSA, 2022) et le Digital Markets Act (DMA, 2022), qui redéfinissent la responsabilité des plateformes, leurs obligations de transparence et les conditions de la concurrence, ainsi qu’avec l’Artificial Intelligence Act (AI Act, 2024), qui encadre les usages de l’IA selon une logique de risques. Cela se traduit aussi par le renforcement des exigences de sécurité et de continuité des services essentiels à travers la directive Network and Information Security 2 (NIS2, 2022), dans un contexte où la protection des infrastructures critiques et la lutte contre les ingérences informationnelles s’imposent comme priorités. Sur le versant des circulations, le Pacte sur la migration et l’asile (Pacte asile-migration, 2024) consolide les dispositifs de tri, d’enregistrement et de contrôle aux frontières, tout en réaménageant les conditions de l’asile et des retours, y compris par des formes d’externalisation du contrôle 10. Dans le même mouvement, l’extension des régimes de sanctions et de gel d’avoirs en contexte géopolitique installe des mesures durables, administrées par le droit et l’expertise. Dans cet ensemble, la norme juridique, l’outillage technique et l’autorité experte sont appelés à produire de la solidité politique, au risque de transformer la solidité en rigidité, et la prudence en fermeture 11.
11Dans ce cadre, les dispositifs de filtrage, de signalement et d’évaluation du risque – qu’ils relèvent du renseignement, de la police, de l’administration ou d’acteurs privés –, ne sont pas seulement des solutions techniques. Ils organisent des classements : ce qui est jugé normal ou suspect, ce qui devient acceptable ou intolérable, ce qui mérite d’être protégé, surveillé, éloigné ou éliminé. Dans ce contexte, la vérité est partout invoquée comme remède, mais elle se révèle souvent comme enjeu, comme champ de bataille et comme instrument. Plus la vérité est brandie, plus elle devient une scène de conflit. Plus elle devient un enjeu de gouvernement, plus elle s’adosse à des gestes de contrainte, parfois visibles et parfois parfaitement administrés. C’est ce nœud de régimes de vérité/régimes de violence que ce numéro choisit de saisir. Il ne s’agit pas d’opposer la raison à la force, ni de faire comme si toute affirmation se valait, ni de céder à une mélancolie de l’objectivité perdue, mais de comprendre comment, très concrètement, « dire vrai » peut autoriser faire violence, et comment faire violence peut produire les conditions pour « dire vrai ».
- 12 Gros F., « Foucault, penseur de la violence ? », Cités, n° 50, 2012, pp. 75-86. Comme le souligne F (...)
- 13 Tilly C., Sydney T., Contentious politics, Oxford, Oxford University Press, 2015.
- 14 Norbert E., La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973.
12Parler de régimes de vérité, dans le sillage de Michel Foucault, n’est pas proclamer que tout se vaut, ni réduire la vérité à une pure manipulation, mais rappeler que le vrai n’existe jamais à l’état pur, hors sol, hors institutions, hors procédures, hors techniques et hors relations de pouvoir. Un régime de vérité désigne un ensemble de règles pratiques et de contraintes qui organisent ce qui compte comme vrai, qui a le droit de le dire, comment on l’établit, comment on le vérifie, comment on le conteste, comment on le sanctionne, et ce qu’il en coûte de s’y opposer. En ce sens, la vérité n’est pas seulement un contenu : elle est une économie, une politique des discours, une distribution des crédibilités, une hiérarchie des preuves et une fabrication des sujets de débat (ou discussion), car certains deviennent audibles et d’autres deviennent suspects, certains sont institués comme sources et d’autres sont relégués au statut de bruit, d’opinion ou de menace. Mais il faut y ajouter une seconde dimension que ce dossier met au premier plan. Les régimes de vérité n’agissent pas seuls. Ils s’articulent à des régimes de violence, entendus comme des configurations relativement stabilisées d’usage de la force et de la contrainte, matérielle et symbolique, légale et illégale, exceptionnelle et routinière, dans lesquelles la violence n’est pas un simple débordement mais une modalité d’organisation 12. C’est aussi, au sens de Charles Tilly, une manière de produire de l’ordre politique par l’extraction, la protection et la coercition, avec des frontières mouvantes entre ce qui est présenté comme protection légitime et ce qui est vécu comme prédation 13. C’est aussi, au sens de Norbert Elias, un rappel utile que la monopolisation de la violence et la « civilisation » des contraintes ne signifient pas disparition de la contrainte, mais transformation de ses formes, intériorisation, routinisation et redistribution de ce qui est tolérable, dicible, ou au contraire sanctionnable 14.
13Le fil du numéro tient dans cette articulation. Les régimes de vérité rendent certaines violences possibles en les rendant pensables, nécessaires et acceptables, et les régimes de violence rendent certaines vérités dominantes en modifiant les conditions d’énonciation, d’enquête et de contestation. Ce nœud ne renvoie pas à une machinerie unique : il se décline, il se déplace, il change d’intensité selon les terrains. Et c’est précisément l’intérêt du montage proposé ici, qui fait dialoguer infrastructures numériques, scènes judiciaires et mémorielles, récits biographiques et dossiers pénaux, économie criminelle et recompositions de l’action publique, avant de revenir aux routines de sécurité et à la question du droit comme scène de conflictualité démocratique.
14Le premier article de ce numéro, signé par Laurent Bonelli et Fabien Carrié, s’intitule « Bricolages idéologiques et trajectoires d’engagement. Le djihadisme comme autodidaxie hérétique ». On entre ici dans le laboratoire des récits, des dossiers et des reconstructions biographiques, et l’on comprend que la vérité est aussi une mise en forme, c’est-à-dire une manière d’ordonner du disparate pour le rendre intelligible et gouvernable. Les auteurs invitent à se méfier des causalités trop simples, qu’elles soient psychologisantes ou texto-centrées, et montrent comment l’idéologie ne fait pas l’engagement toute seule, comment l’appropriation passe par des socialisations, des dispositions, des conversations et des contextes, et comment les institutions, notamment à travers l’enquête, le procès et la prison, contribuent à produire des récits cohérents, des continuités biographiques et des explications disponibles. Le régime de vérité est ici un régime de dossier, qui organise ce qui devient preuve et ce qui reste à l’état d’impression, tandis que le régime de violence, sans être nécessairement exhibé, demeure présent dans l’arrière-plan pénal, dans l’asymétrie de la situation, dans la contrainte carcérale et dans les effets d’institution qui orientent les mots, les silences et les repentirs attendus.
15Dans le deuxième article, « De la trace à la prédiction : l’État, les plateformes et l’expansion sociétale de l’intelligence artificielle (1936–2025) », Jérôme Valluy analyse comment le régime de vérité se donne d’abord comme régime de trace : la vérité devient une production par capture, stockage, calcul et prédiction, et se présente volontiers comme neutralité technique alors qu’elle repose sur des infrastructures, des marchés, des continuités civilo-militaires et des articulations entre plateformes et appareils de sécurité. Le vrai se déplace vers le probable, vers le scénario, vers l’anticipation, et ce déplacement reconfigure le rapport entre preuve et action, puisque l’intervention publique peut alors se justifier non plus seulement par des faits accomplis, mais par des futurs considérés comme suffisamment plausibles pour devoir être neutralisés. Dans cette translation, la violence n’est pas nécessairement spectaculaire : elle se loge dans la capacité à trier, à signaler, à prioriser, à exclure, à faire peser des soupçons, à gouverner par le risque et par la préemption, de sorte que la contrainte prend la forme d’un environnement, d’une architecture et d’une évidence calculée.
- 15 Bigo D., Guittet E.-P., « Vers une nord-irlandisation du monde ? », Cultures & Conflits, n° 56, 200 (...)
16Le troisième article, dont je suis l’auteur, « Au-delà de la nord-irlandisation : sécurité et politique à l’âge des crises permanentes », marque une approche novatrice pour la revue : celle de reprendre par l’auteur ou l’autrice ses textes anciennement publiés, de les relire et de les commenter à l’aune des évolutions contemporaines. Vingt ans après la publication, en 2004, de l’hypothèse de la nord-irlandisation dans les pages de Cultures & Conflits, il s’agit d’interroger la pertinence actuelle de cette hypothèse 15. Que reste-t-il de sa validité ? En quoi les transformations des régimes de sécurité et des dynamiques politiques contemporaines confirment ou infirment-elles cette analyse ? Ce texte s’inscrit dans une démarche plus large de la revue, qui invite désormais ses auteurs à relire leurs travaux passés pour les actualiser et en mesurer la portée dans les contextes actuels. Ce texte rappelle également que l’exception ne tient pas seulement à des textes extraordinaires mais à des routines, à des anticipations, à des dispositifs et à des métiers qui s’installent dans l’ordinaire. Dans un tel paysage, le régime de vérité se déplace vers l’indice, vers l’alerte, vers la plausibilité ; et ce déplacement rend la contestation plus difficile, puisque l’on peut toujours répondre qu’il s’agit de prévenir et non d’accuser, de protéger et non de contraindre, alors même que les effets concrets, eux, s’accumulent. Ce retour critique est donc une invitation à réfléchir sur la matérialité politique du « dire vrai » et sur ses implications pour les libertés et les institutions.
- 16 Collombon M. (dir.), « Ethnographier les gangs. Maras, pandillas et outsiders en Amérique latine », (...)
17Le quatrième article de ce numéro est une enquête originale d’Andrés Antillano sur les gangs de Caracas, qui contrôlent le quartier de la « Cota 905 ». Le texte « Des rationalités criminelles en tension. Violence, accumulation et régulation dans un marché de drogues à Caracas », traduit par Laurent Bonelli, établit également un dialogue avec un ancien numéro de la revue, « Ethnographier les gangs 16 ». S’appuyant sur plus d’une décennie d’enquêtes ethnographiques, d’entretiens, d’observations de terrain et de suivi au long cours des acteurs impliqués, Andrés Antillano propose une analyse particulièrement riche et documentée de la transformation d’un groupe criminel de Caracas en gestionnaire du principal marché de drogues de la capitale vénézuélienne. À partir du cas de la Cota 905, il montre comment les mutations de l’économie politique de la violence, les effets des politiques répressives et les recompositions des mondes populaires ont favorisé le passage d’une criminalité fondée sur les logiques de l’honneur, de la réputation et de la violence expressive à une rationalité entrepreneuriale orientée vers l’accumulation, la négociation et la gestion d’un marché illicite complexe.
- 17 Voir le dossier : « Libertés académiques », Cultures & Conflits, n° 137, 2025.
- 18 Voir le dossier : « La force symbolique du droit international : le cas de Gaza », Cultures & Confl (...)
18Enfin, le cinquième texte de ce numéro est un entretien conduit par Mathias Delori avec Nahed Samour et Aurélia Kalisky, intitulé « La raison d’État, la mémoire et le droit : l’Allemagne face à Gaza ». Ce dernier texte s’inscrit dans le prolongement de questionnements déjà déployés dans la revue – dans le cadre d’axes thématiques récurrents que la revue définit comme prioritaires –, notamment autour des libertés académiques 17, et fait écho aux analyses fortes publiées dans le numéro consacré à Gaza 18. Cet entretien déplace la focale vers un autre régime de vérité, où s’entremêlent mémoire, droit international et raison d’État. L’enjeu n’est pas seulement de trancher un débat mais de comprendre comment une doctrine de responsabilité historique se stabilise, comment elle définit le dicible et l’indicible, comment elle reconfigure l’espace académique, et comment des dispositifs de disqualification, de suspicion et d’interdiction peuvent s’installer tout en se présentant comme de simples mesures de protection. Ici, le régime de violence prend souvent une forme institutionnelle et professionnelle, car il tient dans le coût social de la parole, dans la fragilisation des positions, dans l’impossibilité de dire sans se justifier en permanence, et dans les effets de cadrage qui transforment une controverse politique en épreuve morale, puis en risque administratif.
19Ce numéro examine donc la manière dont s’emboîtent régimes de vérité et régimes de violence : non comme deux sphères séparées, mais comme des agencements qui se renforcent mutuellement, se déplacent et se naturalisent. L’enjeu est de rendre visibles les opérations souvent discrètes de classement, de preuve, de suspicion et de disqualification par lesquelles se stabilisent des récits, s’autorisent des pratiques, se ferment des alternatives. Autrement dit, il s’agit, avec les contributions de ce numéro, de prendre au sérieux la matérialité politique du « dire vrai » et de ses coûts pour les libertés, pour les institutions et pour les conditions mêmes d’un désaccord démocratique.
Notes
1 Voir les données chiffrées proposées par le Armed Conflict Location and Event Data (ACLED). Selon les données de l’ACLED, l’Ukraine n’apparaît qu’au 13e rang des conflits les plus dangereux en 2024, loin derrière le Mexique (4e) et la Birmanie (2e). L’ACLED souligne par ailleurs la diffusion géographique exceptionnelle de la violence en Palestine (1er), la fragmentation extrême du conflit en Birmanie (plus de 1 200 groupes armés), ainsi qu’une dégradation de la situation des civils au Pakistan, en Haïti (plus de 4 500 morts) et en Équateur (hausse de plus de 1 000 décès). Voir https://acleddata.com/series/acled-conflict-index [consulté le 1er juin 2026].
2 Selon le UNHCR, ce n’est pas moins de 122 millions de personnes déplacées de force dans le monde en raison de persécutions, de conflits, de violences, de violations des droits humains et d’événements perturbant gravement l’ordre public. https://www.unhcr.org/fr-fr/tendances-mondiales [consulté le 1er juin 2026].
3 Voir notamment dans notre revue : Jakšić M., Fischer N. (dir.), « Les morts encombrants. Du gouvernement politique des cadavres », Cultures & Conflits, n° 121, 2021.
4 Foucault M., Le courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres ii – Cours au Collège de France. 1984, Paris, Gallimard, Seuil, 2009 ; Leçons sur la Volonté de Savoir – Cours au Collège de France. 1970-1971, Paris, Gallimard, Seuil, 2011 ; Discours et vérité - Précédé de La parrêsia, Paris, Vrin, 2016. Pour une analyse de l’évolution de la réflexion de M. Foucault sur les régimes de vérité, voir Guerrier O., « Qu’est-ce qu’un “régime de vérité” ? », Les Cahiers de Framespa [En ligne], n° 35, 2020, mis en ligne le 30 octobre 2020. URL : http://journals.openedition.org/framespa/10067 [consulté le 1er juin 2026].
5 Boler M., Davis E. (eds.), Affective Politics of Digital Media: Propaganda by Other Means, Londres, Routledge, 2021.
6 Ford M., « Le smartphone sur le champ de bataille : la nouvelle écologie guerrière », Cultures & Conflits, n° 133, 2024, pp. 45-71.
7 Leloup D., « Élections américaines 2020 : les revendications de victoire de Donald Trump font voler en éclats les règles anti-désinformation des réseaux sociaux », Le Monde, 4 novembre 2020. Sur le passage de cette rhétorique de la fraude à la mobilisation ayant conduit à l’attaque du Capitole le 6 janvier 2021, voir U.S. House of Representatives, Select Committee to Investigate the January 6th Attack on the United States Capitol, Final Report, 2022 : https://www.govinfo.gov/collection/january-6th-committee-final-report?path=/GPO/January%206th%20Committee%20Final%20Report%20and%20Supporting%20Materials%20Collection [consulté le 1er juin 2026]. Sur les dynamiques d’« election denial » et la prise du Capitole, voir Levitsky S., Ziblatt D., Tyranny of the Minority. Why American Democracy Reached the Breaking Point, New York, Crown, 2023.
8 Gillespie T., Custodians of the Internet Platforms, Content Moderation, and the Hidden Decisions That Shape Social Media, New Haven, Londres, Yale University Press, 2018.
9 Voir le précédent numéro de la revue, « De l’in/stabilité du jeu politique », Cultures & Conflits, n° 141, 2026.
10 Nous reviendrons sur ce qui fait frontière dans un prochain numéro de la revue à publier courant 2026.
11 Guittet E.-P., « Stabiliser à tout prix ? », Éditorial, Cultures & Conflits, n° 141, 2026, pp. 9-16.
12 Gros F., « Foucault, penseur de la violence ? », Cités, n° 50, 2012, pp. 75-86. Comme le souligne Frédéric Gros, on peut distinguer chez M. Foucault deux régimes de violence : un régime discontinu, spectaculaire et brutal, incarné par la loi qui subjugue et soumet, et un régime continu, insidieux et persistant, lié à la norme sociale qui obtient progressivement la docilité. Ces régimes de violence, au cœur même de l’État, s’inscrivent dans un régime de nécessité qui, selon Gros, implique souvent la transgression des valeurs morales, des dispositions légales et des prescriptions naturelles.
13 Tilly C., Sydney T., Contentious politics, Oxford, Oxford University Press, 2015.
14 Norbert E., La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973.
15 Bigo D., Guittet E.-P., « Vers une nord-irlandisation du monde ? », Cultures & Conflits, n° 56, 2004, pp. 171-182.
16 Collombon M. (dir.), « Ethnographier les gangs. Maras, pandillas et outsiders en Amérique latine », Cultures & Conflits, n° 110-111, 2018.
17 Voir le dossier : « Libertés académiques », Cultures & Conflits, n° 137, 2025.
18 Voir le dossier : « La force symbolique du droit international : le cas de Gaza », Cultures & Conflits, n° 138, 2025.
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Référence papier
Emmanuel-Pierre Guittet, « Dire vrai, faire violence », Cultures & Conflits, 142 | 2026, 7-15.
Référence électronique
Emmanuel-Pierre Guittet, « Dire vrai, faire violence », Cultures & Conflits [En ligne], 142 | été 2026, mis en ligne le 06 juillet 2026, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/conflits/27851 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16j6d
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