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2023

Compte rendu de Jon Mee et Matthew Sangster (dir.), Institutions of Literature, 1700–1900. The Development of Literary Culture and Production

Cambridge University Press, 2022
Anthony Glinoer

Texte intégral

  • 1 Je me permets de renvoyer à la notice « Institution » du Lexique Socius, que j’ai rédigée : http:// (...)
  • 2 Paul J. DiMaggio et Walter W. Powell, « The Iron Cage Revisited: Institutional Isomorphism and Coll (...)

1Issu de séminaires tenus dans les universités de Glasgow et de York, ce collectif de chercheuses et de chercheurs britanniques et états-uniens porte sur plusieurs « institutions » fondées aux xviiie et xixe siècles et sur le rôle qu’elles ont eu dans la pratique et la définition de la culture littéraire anglaise. Hélas, pour le dire d’emblée, cet ouvrage illustre malgré lui les dommages intellectuels causés par la trop grande étanchéité des frontières entre les nations dans le domaine des études littéraires. En l’occurrence : les spécialistes anglophones ignorent totalement les travaux réalisés sur le concept d’institution par les chercheurs francophones. Le livre de Jacques Dubois, L’Institution de la littérature (1978), n’a malheureusement jamais été traduit en anglais : la théorie d’ensemble qu’il proposait n’a manifestement pas percé dans le monde anglo-américain (à la différence de Pour une théorie de la production littéraire de Pierre Macherey), pas davantage que l’article à mon sens fondateur d’Alain Viala, « L’Histoire des institutions littéraires » (1990)1. Les contributrices et contributeurs à cet ouvrage collectif se contentent, comme soubassement théorique, de quelques pages de Raymond Williams dans Keywords: A Vocabulary of Culture and Society (1985), du Michel Foucault de Surveiller et punir (1975) et du néo-institutionnalisme de Di Maggio et Powell2, lesquels se révèlent déficients en matière d’institutions littéraires, moins contraignantes et « instituantes » que d’autres.

  • 3 J’ai notamment appris que l’expression péjorative « compagnie d’admiration mutuelle », présente lor (...)

2Sans coup férir, Jon Mee et Matthew Sangster, les deux directeurs de la publication, ont proposé une nouvelle définition de l’institution à leurs contributeurs : « un assemblage qui organise, transmet et valide, et qui se représente consciemment le faisant » (« self-consciously represents itself as doing so »). L’insistance sur la réflexivité et la représentation de soi de l’institution montre que le tournant discursif, inspiré par Michel Foucault, s’est produit au Royaume-Uni : les institutions ne sont pas là que pour organiser la pratique, mais aussi pour « créer du sens » (p. 9). Il y a des institutions matérielles, des institutions immatérielles mais aussi des « institutions discursives », comme l’a bien vu Dominique Maingueneau dans Le Discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation (2004). Cette insistance présente d’autant plus d’intérêt qu’en Angleterre, comme en France, l’édification institutionnelle de la littérature s’est accompagnée d’un désaveu collectif (dit « romantique ») de l’institutionnalisation (tout comme de la commercialisation) de l’art littéraire. Plus le champ littéraire se met en place, plus la mécanique institutionnelle propre au champ littéraire est souvent et violemment dénoncée3. Les institutions littéraires, précise encore l’introduction, « fournissent des lieux pour la discussion et des réseaux pour la circulation des idées ; servent de dépôts d’archives ; collectent et déboursent des fonds, diffusent des éloges et des critiques, rédigent des ouvrages et organisent des lectures, apprennent aux gens à se cultiver et à mieux connaître les productions culturelles » (p. 2, ma traduction). Leur nombre et leur influence sont en forte croissance aux xviiie et xixe siècles, qui voient notamment la naissance de la très influente Society of Antiquaries (1707) et de la Royal Society of Literature (1820).

3Toutefois, plusieurs contributrices et contributeurs semblent se sentir à l’étroit dans le corset de cette définition. Sans chercher à mentionner chacun des articles, je ferai mention des suivants : Dustin M. Frazier Wood fait porter sa contribution sur la bibliothèque de la « Spalding Gentlemen’s Society », laquelle a été fondée par l’avocat Maurice Johnson II en 1710 dans la ville de Spalding. David A. Brewer s’interroge sur la validité de la définition proposée quand il s’agit d’institutions « sans adresse », telles « l’Institution de la Loi » ou en l’occurrence « l’institution de l’auctorialité ». Nicole Pohl nous transporte dans la cour Musenhof à Weimar, menée par Anna Amalia, et au-delà dans le domaine des cours de province du Saint Empire germanique. L’Anacreontic Society, société chantante et buvante, est l’objet de l’article d’Ian Newman, dans le prolongement de son livre The Romantic Tavern: Literature and Conviviality in the Age of the Revolution (2019) : ce dernier la rattache plutôt à la tradition des clubs qu’à l’institution littéraire selon la définition proposée par Mee et Sangster. Jon Klancher se réfère quant à lui à la théorie des réseaux pour étudier la façon dont plusieurs sociétés organisatrices de conférences un peu partout en Angleterre ont convergé dans la Royal Institution vers 1800. Sont encore abordés les catalogues des musées fondés par le médecin William Hunter et son fils à Londres puis à Glasgow au début du xixe siècle (Dahlia Porter), la bibliothèque du British Museum dans les années 1820-30 (Gillian Russell) et la formation des Mechanics’ Institutes (John Gardner). Dans certains cas, le lien à la littérature de ces institutions littéraires est ténu, dans d’autres le lien à la littérature est établi mais la fonction instituante de telle ou telle forme de sociabilité est moins activée. Les aspects plus tardifs mais aussi apparemment plus marginaux sont traités dans les derniers chapitres : la place des femmes dans le Mechanics’ Institute, au milieu du xixe siècle, dans les mines d’or à ciel ouvert de Victoria, en Australie (Sarah Comyn), les réseaux d’institutions culturelles dans les colonies de Singapour, d’Inde et de Chine (Porscha Fermanis) ou encore les activités spirites de la Progressive Library and Spiritual Insitution, établie en 1863 à Holborn (Sarah Crofton).

4Il est dommage que des appareillages théoriques existent, prêts à l’emploi, dans une autre langue, mais qu’ils restent ignorés. Je n’en conclus pas pour autant que les anglophones, jouissant du privilège de la domination de leur langue sur la scène internationale, soient les seuls ou même les plus prompts à ignorer ce qui s’est écrit dans d’autres langues. Sur le marché international des biens intellectuels, le français est moins mal loti que des langues moins répandues qu’elle.

5Ajoutons pour finir que d’autres collectifs ont pris les institutions littéraires pour objet au cours des dernières décennies, sans se doter d’une armature théorique plus solide. Dans la collection « Travaux de littérature » a paru sous la direction de Roger Marchal L’Écrivain et ses institutions (2006). On y trouve des articles sur la cour médiévale, les concours de poésie, les boutiques de libraires à la Renaissance, le mécénat, les institutions discursives à l’époque classique, les éloges académiques, les salons, les cénacles, le prix Nobel, le prix Femina, l’Académie française, etc. En 2016, cette fois, a été publié Institution of English Literature: Formation and Mediation, dirigé par Barbara Schaff, Johannes Schlegel et Carole Surkam. Issu d’un colloque organisé par les anglicistes de l’Université de Göttingen, ce collectif se montre plus attentif à la théorie des champs et à l’effet des institutions en son sein, tout en ignorant également les contributions de Dubois et de Viala. Y figurent des textes sur le rôle des anthologies dans la formation du canon littéraire, sur les histoires de la littérature anglaise au tournant du xixe siècle, sur les femmes traductrices à Göttingen au xviiie siècle ou encore sur des expériences de pédagogie de la littérature dans l’Allemagne contemporaine.

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Notes

1 Je me permets de renvoyer à la notice « Institution » du Lexique Socius, que j’ai rédigée : http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/45-institution.

2 Paul J. DiMaggio et Walter W. Powell, « The Iron Cage Revisited: Institutional Isomorphism and Collective Rationality in Organizational Fields », American Sociological Review, no 48, 1983, p. 147‑160 et (dir.), The New Institutionalism in Organizational Analysis, Chicago, The University of Chicago Press, 1991.

3 J’ai notamment appris que l’expression péjorative « compagnie d’admiration mutuelle », présente lors de la Querelle de la camaraderie littéraire en France dans les années 1820-30, existait déjà dans un poème de Samuel Taylor Coleridge en 1817 (sous la forme « One Benefit-Club for mutual flattery ») (cité p. 19).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Anthony Glinoer, « Compte rendu de Jon Mee et Matthew Sangster (dir.), Institutions of Literature, 1700–1900. The Development of Literary Culture and Production », COnTEXTES [En ligne], Notes de lecture, mis en ligne le 03 mars 2023, consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/contextes/10991 ; DOI : https://doi.org/10.4000/contextes.10991

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Auteur

Anthony Glinoer

Université de Sherbrooke

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Droits d’auteur

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