Compte rendu de Hélène Ling, Inès Sol Salas, Le Fétiche et la plume. La littérature, nouveau produit du capitalisme
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- 1 Les autrices emploient la notion de Werner Sombart popularisée par Ernest Mandel, « en tentant de p (...)
- 2 Ling et Sol Salas font régulièrement usage de cette expression en recourant aux travaux d’Yves Citt (...)
1Hélène Ling et Inès Sol Salas, toutes deux romancières publiées chez Payot-Rivages et enseignantes, entendent, dans cet essai paru à la même maison d’édition, aborder de manière transversale l’influence du « capitalisme tardif1 » sur les mécanismes de production, de diffusion et de réception de la littérature contemporaine. L’essai est introduit par un postulat : la surproduction de livres aurait atteint un point de rupture critique révélé par la crise liée à la pandémie de Covid-19. Simultanément, l’organisation oligopolistique du monde de l’édition, qui semble connaître une apogée avec le projet d’acquisition du groupe Hachette Livre par Editis, contribuerait à formater les contenus au moment même de l'acte de création. Cette configuration serait à l’origine d’une perte d’autonomie critique de la sphère littéraire, menant peu à peu à une standardisation simultanée des pôles de production et de réception, dans une soumission à l’« économie de l’attention2 » du système médiatique contemporain. Et si le grand public semble continuer de percevoir la chose littéraire comme un espace à part, celle-ci ne serait en réalité plus qu’un divertissement supplémentaire, distincte des autres industries culturelles seulement par l’ombre qui la hante encore, celle de l’aura « archaïque [et] spectrale » (p. 19) du processus d’écriture fétichisé.
- 3 « [Cet essai] s’inspire […] de la veine matérialiste critique, dans la continuité lointaine des tra (...)
2Le Fétiche et la plume entend donc, dans un premier temps, rendre compte de cette « évolution structurelle et symbolique de l’espace littéraire à l’ère du capitalisme tardif » (p. 17) pour aborder en seconde partie d’ouvrage la manière dont les structures de production, de diffusion et de réception du livre contribuent à l’hégémonie d’une littérature de masse, un mainstream qui « phagocyte une grande partie de ce qui se lit et se vend » (p. 18). Le parcours qui est proposé aborde donc tour à tour la mercantilisation du champ littéraire, l’accélération de ses rythmes de production et de réception, la précarisation et la professionnalisation de l’écrivain comme l’uniformisation du style ou la métamorphose du rapport à la lecture, dans une posture se réclamant du « matérialisme critique3 », un fil rouge qui peine, pour le dire d’emblée, à assurer la cohésion de l’essai tant ses ambitions sont larges.
- 4 Les travaux abordant la question spécifique de la littérature et de l’influence qu’elle subit du ca (...)
3L’originalité du projet de Ling et Sol Salas est cependant à saluer : elle repose précisément sur l’ampleur du sujet autant que sur le point de vue adoptée pour le traiter, la question ayant été jusqu’ici principalement abordée par des travaux scientifiques par nature moins généraux dans leur approche4 ainsi qu’encore relativement peu nombreux. Cet essai représente par conséquent une promesse assez nouvelle : celle de l’établissement d’un rapport transversal de deux autrices contemporaines sur un marché et depuis une pratique vécus de l’intérieur, dans une démarche qui assume explicitement son inévitable part de subjectivité.
- 5 Je fais référence ici aux concepts de Pierre Bourdieu et Jacques Dubois après lui : Pierre Bourdieu (...)
4L’un des principaux manquements qu’il convient de signaler est cependant lié au rapport ambigu que les autrices entretiennent avec différents cadres théoriques de la sociologie de la littérature, spécifiquement quant à la séparation du champ littéraire en différentes sphères de production5, après avoir annoncé vouloir rendre compte « des forces et des dynamiques à l’œuvre et en perpétuelle mutation dans le champ littéraire contemporain » (p. 17). En effet, en invoquant, dans l’introduction, l’impossibilité de distinguer clairement « [la] littérature d’auteur de [la] littérature ouvertement commerciale » (p. 18) contemporaines, Ling et Sol Salas se dispensent pourtant d’une remise en perspective sociohistorique de l’uniformisation et de la mercantilisation du champ littéraire qu’elles décrivent.
- 6 Pascal Durand, Anthony Glinoer, Naissance de l’éditeur. L’édition à l’âge romantique, Bruxelles, Le (...)
- 7 Ibid., p. 157.
5Si un regard historique est bien proposé dans l’essai, il relève davantage de l’histoire culturelle que de la sociologie de la littérature, et n’évoque pas la constitution historique de l’autonomie du champ littéraire ni sa séparation en deux sphères de production, un point de vue qui aurait été bienvenu puisqu’il est régulièrement question de la fin de cette même autonomie. Ainsi, la configuration contemporaine de ce champ est davantage présentée comme inédite et généralisée plutôt que résultant d’une atrophie progressive de la sphère de production restreinte et de ses valeurs. Difficile ici de ne pas songer à la désignation forgée par Sainte-Beuve en 1839 de « littérature industrielle » qui charriait déjà toutes les tares dont les autrices accusent la production contemporaine – « surabondance, vénalité, redondance, stéréotypie, distension du style6 »… Plus encore, il regrettait alors déjà que « la professionnalisation des écrivains [ait] produit […] une littérature alimentaire, livrée au pouvoir d’emprise de la presse de grande diffusion7 », comme l’évoquent Pascal Durand et Anthony Glinoer.
- 8 Ling et Sol Salas pointent du doigt la « soumission » des écrivains contemporains à la participatio (...)
6Il ne s’agit pas ici de prétendre que les reconfigurations opérées par le capitalisme contemporain sur le champ éditorial ne sont que la continuation logique et attendue d’un processus entamé il y a plusieurs siècles, comme un inévitable glissement de la presse vers les réseaux sociaux et d’un capitalisme naissant à sa forme tardive. Il est sans aucun doute pertinent, en particulier dans un essai à destination d’un public non-universitaire, de souligner les différents reculs récents des autorités à l’origine de l’autonomie de la sphère de production restreinte (critiques professionnels, prix littéraires, etc.). En outre, de nombreux éléments mis en lumière par les autrices, comme la « réintégration de l’auteur au système productif du capitalisme8 » (p. 190), semblent bien constituer un changement de paradigme qu’il est toujours utile de pointer du doigt. Cependant, on peine à distinguer clairement les dispositions relevant d’un processus décrit de longue date par la critique des récentes conséquences des politiques néo-libérales sur la sphère littéraire, ce qui contribue à donner à l’essai un ton souvent décliniste, ou du moins pouvant manquer de nuance.
- 9 Vincent Kaufmann, Dernières nouvelles du spectacle. Ce que les médias font à la littérature, Paris, (...)
7Ceci trahit avant tout une position par définition non-neutre puisque Ling et Sol Salas sont, comme elles le reconnaissent volontiers, actrices du système qu’elles étudient, et donc investies d’une charge affective qui n’invite pas à une posture pleinement descriptive. Comme le sociologue Vincent Kaufmann avant elles dans son essai Dernières nouvelles du spectacle. Ce que les médias font à la littérature9, Ling et Sol Salas constatent une soumission des auteurs contemporains à la nouvelle « économie de l’attention », mais perçoivent, plutôt qu’une omniprésence de l’autofiction, le triomphe généralisé du feel-good et du « néonaturalisme », des productions qualifiés d’infrakitsch pour la coexistence qui y règne entre emprunts répétés à la haute culture et constants désaveux de leurs statuts de culture de masse. Ces observations, qui visent à proposer un « instantané » de la situation actuelle du champ littéraire dans son ensemble, contribuent plutôt à en tracer une image peu précise, à la fois tronquée par les biais de confirmation à l’œuvre dans la sélection des textes abordés par les autrices et incomplète car déficitaire d’une remise en perspective historique et sociale.
- 10 Cette citation et la suivante sont issues de la quatrième de couverture de l’ouvrage commenté.
- 11 « Nombreuses seront les crises prévisibles – écologique, financière, migratoire, aux effets incomme (...)
8Les généralisations sont donc fréquentes. Si elles sont rendues licites par la posture subjective de l’essai et fournissent régulièrement des regards qui ne manquent pas d’intérêt, elles restent malgré tout des obstacles à la constitution d’un discours entièrement convaincant sur la littérature contemporaine dans son entièreté. Sans doute ces généralisations étaient-elles inévitables en regard de l’ambition susmentionnée de ce texte, qui propose un foisonnement de positionnements théoriques laissant l’impression d’une somme trop large pour son propre bien et qui peine, conséquemment, à dépasser ses sources. Il est dès lors difficile de distinguer, comme le promet la quatrième de couverture, ces écrivains « encore aux prises avec la langue et les métamorphoses de l’histoire10 » (dont les quelques contre-exemples sont parmi les propositions les plus éclairantes de l’essai) quand le seul espoir qui semble rester à cette littérature est sa future renaissance dans une société nouvelle post-crise(s)11… Une hypothèse sans doute fertile dans son invitation à la réflexion, mais également tout à fait représentative du ton général de ce texte, qui aurait peut-être gagné à s’attarder davantage sur les auteurs qui « continuent d’œuvrer en silence à travers le filtre médiatique de l’époque » pour proposer, à défaut d’une description exhaustive du champ littéraire contemporain, des alternatives moins eschatologiques à l’avenir de la littérature.
- 12 Je rejoins ici les conclusions de Justine Huppe dans son compte-rendu : Justine Huppe, « Le paradig (...)
9La déception que génère Le Fétiche et la plume naît donc du fait que les nombreuses prises de position qui apparaissent pertinentes sur les conséquences que le capitalisme tardif fait aujourd’hui peser sur le livre se disputent une place parmi des discours peu mesurés, parfois hâtifs ou insuffisamment remis en perspective. On regrette en outre que l’essai ne prenne pas davantage le parti d’une vulgarisation plus transparente, qui aurait pu s’avérer salutaire pour un texte traitant d’un sujet aussi pressant. Au contraire, le foisonnement de sources savantes parfois très abondantes participe à donner l’image d’un essai d’une exigence ostentatoire, se destinant implicitement à un public peut-être déjà conquis. Reste aux autrices le mérite bien réel d’avoir contribué à relancer ou à poursuivre le dialogue sur ces importantes questions déjà en partie abordées par Vincent Kaufmann quelques années plus tôt avec un angle certes différent mais des tons similaires12 ; on peut désormais souhaiter que ces deux essais aient pu ouvrir la voie à des approches plus diverses sur le sujet.
Notes
1 Les autrices emploient la notion de Werner Sombart popularisée par Ernest Mandel, « en tentant de préciser l’angle précis qui [les] concerne » au fil de leur parcours (p. 344).
2 Ling et Sol Salas font régulièrement usage de cette expression en recourant aux travaux d’Yves Citton, l’un des principaux théoriciens francophones à populariser l’expression au sein des études littéraires et des théories des média. Voir Yves Citton, Pour une écologie de l’attention, Paris, Seuil, « La Couleur des idées », 2014.
3 « [Cet essai] s’inspire […] de la veine matérialiste critique, dans la continuité lointaine des travaux de Walter Benjamin, de Jean Baudrillard, de Fredric Jameson, ou plus récemment de Mark Fisher » (p. 17).
4 Les travaux abordant la question spécifique de la littérature et de l’influence qu’elle subit du capitalisme (plutôt que des études qui concernent l’industrie culturelle contemporaine dans son ensemble) ont souvent abordé la question par le prisme de la notion de best-seller qui semble représenter le « produit littéraire formaté par le marché » par excellence. Citons, dans cette optique, les ouvrages collectifs suivants : Olivier Bessard-Banquy, Sylvie Ducas, Alexandre Gefen (dir.), Best Sellers. L’industrie du succès, Malakoff, Armand Colin, 2021, ou encore Michel Murat, Marie-Ève Thérenty, Adeline Wrona (dir.), Le Best-seller, dans Revue critique de fixxion française contemporaine, 2017, URL : https://journals.openedition.org/fixxion/11756.
5 Je fais référence ici aux concepts de Pierre Bourdieu et Jacques Dubois après lui : Pierre Bourdieu, « Le marché des biens symboliques », dans L'Année sociologique (1940/1948-), Troisième série, vol. 22, Paris, Presses universitaires de France, 1971 et Jacques Dubois, L’Institution de la littérature [1978], Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, « Espace Nord », 2019.
6 Pascal Durand, Anthony Glinoer, Naissance de l’éditeur. L’édition à l’âge romantique, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2005, p. 156.
7 Ibid., p. 157.
8 Ling et Sol Salas pointent du doigt la « soumission » des écrivains contemporains à la participation à des activités annexes pour assurer leur subsistance (interventions dans des écoles, dédicaces, conférences, etc.), une problématique déjà abordée dans l’ouvrage collectif de Gisèle Sapiro et Cécile Rabot (dir.), Profession ? Écrivain, Paris, CNRS éditions, 2017, ou encore par Bernard Lahire, La Condition littéraire. La double vie des écrivains, Paris, La Découverte, 2006.
9 Vincent Kaufmann, Dernières nouvelles du spectacle. Ce que les médias font à la littérature, Paris, Seuil, 2017.
10 Cette citation et la suivante sont issues de la quatrième de couverture de l’ouvrage commenté.
11 « Nombreuses seront les crises prévisibles – écologique, financière, migratoire, aux effets incommensurables sur la vie humaine. […] C’est néanmoins à partir de cette incertitude que s’ouvre de nouveau un renouveau des possibles. Ce n’est peut-être qu’après avoir abdiqué ses prérogatives patrimoniales, après avoir perdu son statut de divertissement low-tech subventionné, que l’écriture littéraire pourra renouer un lien vital avec une histoire, des pratiques et une langue nouvelles, et s’approchera, par là, d’une forme de renaissance intégrale. La renaissance de la littérature ne désigne pas, d’ailleurs, sa résurrection, son recommencement littéral, dans un monde parallèle où tout serait de nouveau réécrit par les générations futures […]. [Ce renouveau] se déploierait par-delà le cadavre de la machine à produire, une fois que ses tendances et ses automatismes se seraient fondus dans l’amnésie qu’ils auraient eux-mêmes générée, libérant alors peut-être les œuvres singulières qu’ils recouvraient. » (p. 342‑343).
12 Je rejoins ici les conclusions de Justine Huppe dans son compte-rendu : Justine Huppe, « Le paradigme Angot, ou la fin des haricots ? », Acta Fabula, vol. 19, no 4, avril 2018, consulté le 15 août 2023. URL : https://www.fabula.org/acta/document10871.php.
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Référence électronique
Victor Krywicki, « Compte rendu de Hélène Ling, Inès Sol Salas, Le Fétiche et la plume. La littérature, nouveau produit du capitalisme », COnTEXTES [En ligne], Notes de lecture, mis en ligne le 04 septembre 2023, consulté le 18 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/contextes/11105 ; DOI : https://doi.org/10.4000/contextes.11105
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