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Historiographie

Plus que de la « Frauenliteratur » ?

Situer la production des écrivaines dans la revue Die Gesellschaft (1885-1902)
Alexia Rosso

Résumé

Cet article vise à identifier et situer l’apport des femmes dans la production littéraire et intellectuelle germanophone en étudiant le cas particulier de la revue naturaliste munichoise Die Gesellschaft (1885-1902). Suite à la fondation de l’Empire allemand en 1871, cette revue entendait fournir un support moderne de création et de débat, au service de l’idéal du renouveau culturel incarné par une Allemagne victorieuse et unifiée. En s’appuyant sur le « genre » comme catégorie d’analyse, on verra quelle place les écrivaines et les femmes ont occupée dans ce périodique, en s’interrogeant notamment sur le rôle qu’a pour cela joué la « question des femmes » (Frauenfrage), qui devenait alors une question sociale incontournable. On évaluera alors la pertinence qu’une démarche sociopoétique peut avoir pour analyser les textes littéraires qui y ont été écrits par des femmes, en se penchant sur une publication de Franziska zu Reventlow qui parut en 1894 dans cette revue.

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Texte intégral

  • 1 Martine Reid, « L’histoire littéraire au prisme du “genre” », Le Français aujourd’hui, 13 juillet 2 (...)
  • 2 Martine Reid, Femmes et littérature. Une histoire culturelle, t. I, Paris, Gallimard, 2020, p. 11.
  • 3 Ibid, p. 14.
  • 4 Dirk Hempel, Literatur und bürgerliche Frauenbewegung im Kaiserreich und in der Weimarer Republik: (...)

1L’historienne de la littérature Martine Reid écrit en 2016 « que le discours sur la littérature et sa mise en histoire ne peuvent faire l’économie du “genre” », et invite à nous saisir de cette catégorie pour repenser les normes, interroger les classements en vigueur, ou modifier nos repères1. Plus récemment, l’ouvrage Femmes et littérature publié sous sa direction, à rebours de la « longue tradition d’effacement des œuvres de femmes comme de leur participation à la vie littéraire2 », vise à identifier « l’apport des femmes à la littérature depuis neuf siècles et [à] en détailler les caractéristiques3 ». Cette longue tradition d’effacement est loin de ne concerner que l’histoire littéraire française et francophone. En effet, le germaniste allemand Dirk Hempel souligne que, jusqu’à la fin des années 2000, beaucoup d’écrivaines étaient encore absentes des encyclopédies et anthologies qui recensent les productions littéraires du tournant du xixe et xxe siècles4.

  • 5 Gisèle Sapiro (dir.), Dictionnaire international Bourdieu, Paris, cnrs éditions, 2020, p. 134.
  • 6 Jérôme Meizoz, L’œil sociologue et la littérature, Genève, Slatkine Érudition, 2004, p. 25.

2Or, si le champ littéraire est « un espace de prises de positions inscrites dans une histoire, qui prennent également sens les unes par rapport aux autres5 », dans quelle mesure y prendre en compte la présence des écrivaines peut-il nous permettre d’en avoir une nouvelle lecture ? Emprunter la démarche de la sociologie de la littérature en s’intéressant à la place des écrivaines dans un champ nous semble opportun dans la mesure où cela permettrait de les situer dans « un travail collectif d’innovation » et « la norme d’une époque6 ».

3Dans cet article, nous nous concentrerons sur la revue littéraire et politique Die Gesellschaft (publiée entre 1885 et 1902 à Munich) pour analyser la manière dont les femmes et écrivaines y étaient présentes, et situer leurs contributions dans ce support qui se revendiquait alors comme moderne. Pour ce faire, on présentera d’abord la revue et ses enjeux éditoriaux, on verra ensuite dans quelle mesure la « question des femmes » ̶ à savoir celle de leur accès à certains droits, et alors comprise comme faisant partie d’une plus vaste « question sociale »  ̶ , qui a permis d’interroger la place que pouvaient occuper les femmes dans la société, y a été structurante pour la représentation et la présence des écrivaines. Enfin, à partir de l’exemple d’un texte littéraire en particulier, on verra comment l’analyse sociopoétique peut nous permettre d’appréhender leur production dans le champ de la modernité littéraire.

La revue Die Gesellschaft : fer de lance ambivalent de la modernité littéraire allemande

  • 7 Annemarie Van Rinsum & Wolfgang Van Rinsum, Deutsche Literaturgeschichte. Band 7. Realismus und Nat (...)

4Le premier numéro de la revue Die Gesellschaft (La Société) paraît en janvier 1885 à Munich. Il est publié sous la direction de l’écrivain et publiciste Michael Georg Conrad. Le sous-titre de la revue, Realistische Wochenschrift für Litteratur, Kunst und öffentliches Leben (Hebdomadaire réaliste consacré à la littérature, l’art, et la vie publique), annonce que son ambition est d’aborder l’actualité littéraire et artistique en promouvant une esthétique réaliste dans la littérature germanophone, sans négliger pour autant la vie publique (politique, sociale). Elle s’adresse en cela à un lectorat doté d’un capital culturel important issu de la bourgeoisie cultivée (Bildungsbürgertum7). Les rubriques et textes qui y sont publiés vont de la fiction en prose à l’essai (politique, littéraire ou de sciences sociales) en passant par la poésie, les critiques littéraires et les recensions.

  • 8 Sandrine Kott, L’Allemagne du xixe siècle, Paris, Hachette, 1999, p. 86.
  • 9 Udo Köster, Literatur im sozialen Prozess des langen 19. Jahrhunderts: zur Ideengeschichte und zur (...)

5En 1885, ce qu’on appelle actuellement l’Allemagne correspond en réalité à l’Empire allemand (Deutsches Kaiserreich), un État fédéral fondé en 1871 sous l’impulsion du chancelier Bismarck à la suite d’une succession de guerres qui avaient contribué à définir les frontières de cet État attendu de longue date par la population8. Parmi les cercles dirigeants et cultivés circulait en effet l’idée selon laquelle la fondation d’un empire allemand correspondrait à l’avènement d’un système institutionnel à l’intérieur duquel pourraient s’épanouir une culture et un esprit allemands qui lui auraient préexisté sur le plan des idées, et ce depuis la Réforme9.

  • 10 Ingo Leiss & Hermann Stadler, Deutsche Literaturgeschichte. Band 8. Wege in die Moderne. 1890-1918, (...)

6Si Berlin devient la capitale du Kaiserreich et, partant, un haut lieu de concentration de la presse et des maisons d’éditions de l’Empire10, le royaume de Bavière et sa capitale Munich n’en restent pas moins des lieux incontournables dans le domaine des arts et des lettres : la métropole jouissait déjà de la réputation d’être une ville d’artistes depuis la deuxième moitié du xixe siècle, et la tolérance du prince-régent de Bavière Luitpold (1886 – 1912) y favorise de surcroît l’émergence d’une modernité artistique et littéraire. Cette modernité munichoise se caractérise d’abord par la vigueur de courants naturalistes locaux, qui prennent par la suite leur distance de manière parfois polémique avec les courants naturalistes berlinois.

  • 11 Agnes Strieder, qui a publié en 1985 son travail de thèse sur la revue Die Gesellschaft, indique le (...)
  • 12 Agnes Strieder, Die Gesellschaft: eine kritische Auseinandersetzung mit der Zeitschrift der frühen (...)
  • 13 Udo Köster, op. cit., p. 249 et 282.
  • 14 Ibid., p. 298.

7C’est dans ces circonstances que la revue Die Gesellschaft voit le jour. Malgré des tirages peu importants11, la revue est reconnue, aussi bien par ses pourfendeurs que ses défenseurs, comme un organe de premier plan pour la diffusion d’une nouvelle littérature de langue allemande12. Les éditeurs de la revue entendent en effet renouveler les moyens littéraires pour représenter l’unité politique et culturelle nouvellement acquise. Ils formulent alors une critique à l’égard des représentations véhiculées par la culture institutionnelle, qui, d’une part, mise sur une idéalisation des mythes germaniques, et, d’autre part, véhiculerait des représentations qui réduiraient le monde au confort matérialiste bourgeois13. A contrario, la jeune génération, qualifiée de naturaliste, promeut un art censé représenter de manière plus fidèle les réalités sociales, au service de l’idéal du renouveau culturel incarné par une Allemagne victorieuse et unifiée. L’État considère ce parti-pris comme radical et le sanctionne, contribuant à construire une réception du naturalisme allemand comme courant subversif14.

  • 15 Christophe Charle, La Dérégulation culturelle, Paris, PUF, 2015, p. 535.

8Ainsi, si la modernité de la revue Die Gesellschaft est affirmée à travers la volonté de penser de concert – comme invoqué dans son sous-titre – une nouvelle esthétique littéraire et la modernisation politique, sociale et technique de la société, sa dimension moderne est avant tout révélée à travers la réception que font les autorités de ses textes en les affiliant au mouvement naturaliste. C’est bien parce que l’Empire revendique une culture officielle conservatrice tournée vers un passé germanique que les jeunes auteurs, en partie inspirés par le naturalisme français et scandinave, apparaissent subversifs et modernes. Comme le souligne Christophe Charle, ce genre de réaction de la part de la critique officielle vis-à-vis de ce mouvement littéraire se vérifie à l’échelle européenne, en ce que « le roman naturaliste entre en conflit direct de représentations avec les productions moyennes proposées par le théâtre de divertissement ou le roman sentimental conventionnel15 ». En contexte allemand, on peut ajouter à cette liste les textes littéraires d’esprit conventionnel publiés dans des revues de divertissement à grand tirages destinées à la bourgeoisie, telles que Die Gartenlaube (La Tonelle).

  • 16 Udo Köster, op. cit., p. 252.
  • 17 Peter Sprengel, Geschichte der deutschsprachigen Literatur 1870-1900, Munich, C.H. Beck, 1998, p. 1 (...)
  • 18 Le périodique Freie Bühne für modernes Leben, renommé Neue Deutsche Rundschau en 1894, existe encor (...)

9Exclus des institutions culturelles subventionnées par l’État, les naturalistes allemands se voient obligés de les contourner en créant leurs propres organes de diffusion16. La fin du xixe siècle correspond en Allemagne à l’explosion du marché des revues et des journaux, rendue possible par l’utilisation de la presse rotative et les progrès de l’alphabétisation17. C’est dans ce contexte que paraît Die Gesellschaft, ou encore, à partir de 1890, le périodique Freie Bühne für modernes Leben (Scène libre pour la vie moderne), publié à Berlin18.

  • 19 Voir à ce propos : Anne Tomiche, La Naissance des avant-gardes occidentales : 1909-1922, Paris, Arm (...)
  • 20 Agnes Strieder, op. cit., p. 89.
  • 21 À ce propos, voir Blaise Wilfert-Portal, « Ibsen auteur (inter)national ? La réception d’Henrik Ibs (...)

10Le format de revues comme Die Gesellschaft ou Freie Bühne für modernes Leben les distingue des revues littéraires qui émergent plus tardivement autour de mouvements artistiques qu’on qualifie d’avant-gardes19. En effet, contrairement à ces derniers supports, elles n’ont pas été conçues par un groupe d’écrivains et écrivaines se réclamant uniformément d’un même courant, mais correspondaient davantage à la volonté d’une jeune génération d’individus issus d’horizons divers de participer au renouvellement de la littérature de langue allemande pour répondre, sur le plan littéraire et culturel, à la modernisation politique et sociale en cours. Par conséquent, si Die Gesellschaft a sans doute été la première revue d’envergure à proposer une réception du naturalisme en Allemagne20 et à s’en faire un porte-voix, elle se présentait plutôt comme un support de publication rassemblant différentes activités individuelles d’écriture sans que les auteurs ou autrices ne participent à la sélection des textes. Ainsi s’explique la grande diversité et hétérogénéité des contenus, sur le plan littéraire, mais aussi politique, qui s’accordent d’ailleurs parfois avec les conceptions nationalistes et racialistes véhiculées par l’État allemand, notamment sous l’Empereur Guillaume II (1888-1918). La question linguistique et culturelle est d’ailleurs centrale pour le journal. En effet, comme d’autres périodiques qui diffusaient de la littérature à la même époque, la revue participe à la construction d’un nationalisme littéraire qui se fonde sur un double mouvement d’appropriation et de diffusion du naturalisme français (Zola, Maupassant) et scandinave (Ibsen, Strindberg), et de leur rejet, car ils ne correspondraient pas aux valeurs allemandes21.

  • 22 Uwe Puschner, Christina Stange-Fayos & Katja Wimmer, Laboratorium der Moderne: Ideenzirkulation im (...)

11Or, comme le soulignent l’éditeur et les éditrices de l’ouvrage Laboratoire de la modernité, Circulation des idées à l’ère wilhelminienne, la période du règne de Guillaume II se caractérise par « une production et circulation d’idées exorbitantes, [auxquelles] est reliée dans sa structure et ses préoccupations un mouvement de recherche et de réformes multiples [dont l’] éclosion était due à de multiples causes [et les] objectifs et revendications, tournés vers le futur, […] très hétéroclites22 ». Par conséquent, les contenus publiés dans la revue Die Gesellschaft semblent, du fait de leur diversité, être symptomatiques de l’hétérogénéité des idées caractéristiques de l’ère wilhelminienne et des enjeux qui traversent la littérature et ce type de support au tournant du siècle.

  • 23 GRIHL, Écriture et action : xviie-xixe siècles, une enquête collective, Paris, Éditions de l’EHESS, (...)
  • 24 Ibid.

12En raison de cette hétérogénéité de contenus, on appréhendera les publications parues dans Die Gesellschaft comme des « actions d’écriture [et] de représentation23 ». Par conséquent, « plutôt que de faire comme si les écrits véhiculaient des représentations préexistantes », on considérera « qu’ils sont des actions de représentation engagées dans le jeu social sous une forme ou sous une autre24 », et on verra à présent dans quelle mesure l’actualité des mouvements féministes autour de la « question des femmes » a façonné les modalités de la présence et de la représentation des femmes et des écrivaines dans la revue.

Les écrivaines et la « question des femmes » dans ce « laboratoire de la modernité »

  • 25 Telles que Bertha von Suttner (1823–1914), Helene von Kahlenberg (1870–1957) ou Franziska zu Revent (...)
  • 26 Alberta von Puttkamer (1849–1923) en est un exemple.
  • 27 Par exemple Anna Croissant-Rust (1860–1943) et Martha Asmus (1844–1910).
  • 28 On peut citer ici Madga Hardenberg (dates inconnues) ou encore Ida Barber (1842 – 1931).
  • 29 À l’instar d’Anna Croissant-Rust ou bien Clara Viebig (1860–1952).
  • 30 Les guillemets sont utilisés ici pour rappeler, en suivant l’exemple de Françoise Thébaud, que « “  (...)

13Si elles sont largement sous-représentées parmi les publications de la revue Die Gesellschaft, force est de constater que les écrivaines sont tout de même présentes de manière récurrente dans ce périodique. Certains numéros ne comportent aucune contribution de femme, comme d’autres peuvent en réunir entre trois et quatre. Le numéro 11/12 de l’année 1902, qui ne fait paraître presque que des textes d’écrivaines, représente une exception qui mériterait une analyse à part. Globalement représentées dans toutes les rubriques, les écrivaines sont principalement allemandes ou autrichiennes et peuvent être issues de la noblesse25, de la haute bourgeoisie26 ou de la bourgeoisie cultivée27. Elles exercent parfois en tant que journalistes pour d’autres périodiques28 ; beaucoup d’entre elles sont, en parallèle, autrices de romans, dont des extraits peuvent d’ailleurs être publiés dans la revue29. Parallèlement à ces publications par des femmes paraîssent différents textes qui prennent « la » femme30, les femmes ou les écrivaines pour objets. Cet intérêt pour les femmes n’est pas anodin et s’inscrit dans un contexte historique particulier : celui des débats autour de la « question des femmes ».

  • 31 Patrick Farges & Anne-Marie Saint-Gille, Le Premier Féminisme allemand 1848-1933 : un mouvement soc (...)
  • 32 Ibid.
  • 33 Gisela Brinker-Gabler rappelle que c’est au xixe siècle, lorsque le marché du travail s’est exporté (...)
  • 34 L’organe de référence du mouvement féministe bourgeois modéré était, à partir de 1893, la revue Die (...)

14La « question des femmes » (en allemand : Frauenfrage) est « issue de la révolution de 1848 en Allemagne31 ». Dans un contexte où la constitution de l’espace public bourgeois se fait presque exclusivement au masculin, celle-ci correspond à la volonté de femmes issues de différents milieux (sociaux, professionnels, religieux, associatifs) de conquérir l’espace public afin que puisse y être dépassé l’état de « minoration des femmes32 ». En déplaçant ainsi les femmes de l’espace privé qui leur était réservé33 vers l’espace public, les militantes du courant féministe bourgeois initient des débats de société, notamment sur la question de l’accès à l’éducation supérieur et au travail, de l’inégalité des époux devant l’institution du mariage et du droit de vote, qui suscitent un certain nombre de réactions et de discussions à l’époque34. La revue Die Gesellschaft diffuse plusieurs textes qui participent plus ou moins directement à ces débats où les femmes deviennent, en tant que catégorie politique et sociale, mais aussi en tant que catégorie biologique et anthropologique, un objet de discussion. Certains de ces textes portent notamment sur des personnalités d’écrivaines contemporaines et les présentent en commentant leur activité littéraire et leur succès. Ils nous sont utiles pour comprendre combien la « question des femmes » est devenue incontournable parmi les débats qui animent le Kaiserreich, mais aussi au sein de la revue. En témoigne notamment un article de Gustav Morgenstern paru en août 1897 et intitulé « Anna Croissant-Rust ».

  • 35 Il s’agit, dans le corps du texte, d’une traduction libre et partielle, par nos soins, du passage s (...)
  • 36 « Es war damals erstaunlicher als es heute wäre, mit welchem intimen Verständnis eine Frau das furc (...)

15Dans cet article, Gustav Morgenstern révèle implicitement combien ce mouvement social a agi comme un filtre à travers lequel les écrivaines étaient perçues – notamment celles qui dépeignaient dans leurs textes certaines réalités sociales. Le poète admet en effet dans son texte qu’en lisant le roman Feierabend d’Anna Croissant-Rust (publié sur plusieurs numéros de la revue dès 1890, il illustre les conditions de vie et de travail du prolétariat), il s’était représenté une femme grande et robuste, aux gestes énergiques et dont l’attitude renvoyait au stéréotype de la femme « émancipée35 ». En revenant sur le succès littéraire de ce premier roman, il souligne à quel point il était remarquable pour une femme, à l’époque (« damals ») – donc en 1890 –, de cerner et de décrire la misère ouvrière avec une telle précision36. Ce circonstant de temps rend compte de la distinction qui est faite entre une époque où les femmes n’auraient pas écrit de textes à caractère politique et social et une autre où cela serait devenu plus courant. Il suppose une historicisation de l’activité d’écriture des femmes et y inscrit une rupture, un tournant visiblement situé entre 1890 et 1897, à partir duquel les écrivaines auraient commencé à intégrer une dimension sociale et politique à leurs écrits.

  • 37 Anne-Laure Briatte-Peters, Citoyennes sous tutelle : le mouvement féministe “radical” dans l’Allema (...)

16Plusieurs remarques peuvent être émises à ce propos. En effet, l’article, publié en 1897, paraît après une série d’événements clés pour la constitution d’un mouvement féministe bourgeois et sa progressive politisation. La première date est celle de mars 1894. Trente-quatre associations de femmes décident alors de se réunir pour former le bdf (Bund Deutscher Frauenvereine = L’Union des associations féministes allemandes). L’objectif de cette fédération était que ces associations puissent œuvrer ensemble pour l’amélioration de la situation des femmes allemandes et « contribuer au bien général par le biais de l’engagement social37 ». Néanmoins, cette union s’est faite sans les mouvements d’ouvrières et de femmes sociales-démocrates au prétexte qu’elles étaient adeptes d’une tendance politique. Cette réticence à inclure ces mouvements politiques au bdf s’explique notamment par l’existence, depuis 1850 en Prusse, d’une loi sur les associations (Preußisches Vereinsgesetz) qui « entrava pour deux générations le libre déploiement des associations de femmes et leur implication dans la vie politique ». En effet, le paragraphe 8a de cette loi

  • 38 Ibid., p. 42.

interdisait aux femmes comme aux mineurs et aux apprentis de participer à des réunions et d’être membres d’associations de nature politique, sous peine de dissolution de ladite réunion ou de fermeture de l’association. […] Étaient considérées comme de nature politique toute discussion sur la constitution, l’administration ou la législation de l’État, sur les droits civiques des sujets et les relations internationales38.

  • 39 Ibid.

17Cette loi « resta en vigueur jusqu’en 1908, menaçant constamment le mouvement des femmes39 ». Le mouvement féministe allemand officiel est donc majoritairement un mouvement bourgeois qui s’est consolidé autour du bdf et œuvrait à travers un engagement social et caritatif.

  • 40 Ibid., p. 114.
  • 41 Ibid., p. 115.
  • 42 Nous reprenons ici la traduction proposée par Anne-Laure Briatte-Peters. Voir Anne-Laure Briatte-Pe (...)

18Néanmoins, l’année 1896 signe un début d’accélération du processus de politisation du mouvement. En effet, alors que le code civil allemand était en cours d’élaboration depuis deux décennies, les différents mouvements féministes se sont mobilisés ensemble contre la tutelle maritale qui menaçait les femmes mariées de leur faire perdre « l’essentiel de leurs droits sur leur patrimoine, leur activité professionnelle et leurs enfants40 ». Féministes bourgeoises, sociales-démocrates et prolétaires se sont engagées conjointement contre cette version du code civil « dans des pétitions, des manifestations de masse et des meetings de protestation comme celui du 16 février 189641 ». Cette offensive féminine fut largement documentée et relayée dans les médias, qui y faisaient parfois référence en utilisant le terme dépréciatif de Frauen-Landsturm (Levée en masse des femmes42).

  • 43 À l’instar de l’article de Käthe Schirmacher, « Die Frauenfrage » (La Question des femmes), publié (...)
  • 44 On peut par exemple citer la publication de Martha Asmus, « Das Unständige in der Kunst » (L’Indéce (...)
  • 45 S’il est publié de manière anonyme, le texte « Erkenne Dich selbst » (Connais-toi toi-même), paru e (...)
  • 46 « Mit dem Worte ‘unweiblich’ ist von jeher jeder Versuch des Weibes, sich vom Althergebrachten, Übe (...)
  • 47 « Durch den leichtfertigen und billigen Vorwurf der Unweiblichkeit soll sich niemand abhalten lasse (...)

19Ainsi, la période 1894-1896 perçue comme un tournant pour l’activité des écrivaines semble être une piste à approfondir si on s’intéresse aux relations entre les textes et leur contexte de parution. À l’échelle de Die Gesellschaft, cette tendance se confirme. Plusieurs contributrices de la revue se sont à leur tour penchées sur les enjeux soulevés par la Frauenfrage, ainsi que sur les évolutions récentes des mouvements de femmes. Le genre de l’essai est ici particulièrement bien représenté, avec des textes qui abordent l’actualité de la question des femmes43, celle des représentations des femmes dans l’art44, ou encore celle du droit de jouir, en tant que femme, de sa personnalité en toute liberté et indépendance45. Un court texte intitulé « Unweiblich » (Qui ne relève pas du genre féminin), publié dans le numéro de mars 1895 par l’écrivaine Elisabeth Dauthendey sous le pseudonyme de Andrea Pauloff, commente quant à lui les discours disqualifiants qui pouvaient circuler sur les mouvements d’émancipation féminine. L’autrice constate que le terme de « unweiblich » vient accompagner chaque tentative de la part des femmes de s’affranchir des traditions, afin de la tourner en ridicule46. Ces reproches ne doivent cependant pas, selon l’autrice, arrêter quiconque de s’engager pour la « question des femmes », et elle rappelle en cela que les perceptions évoluent, et que ce qui fait aujourd’hui l’objet de ce reproche sera sans doute bientôt perçu comme féminin47.

  • 48 Andrea Pauloff/Elisabeth Dauthendey, octobre 1894 ; Elsa Asenijeff, juin 1896 – cette thématique es (...)
  • 49 Bertha von Suttner, mai/juin 1886 et février 1887 ; Mara Cop-Marlet, février 1889 ; Marie Conrad-Ra (...)
  • 50 Gisela Brinker-Gabler, op. cit., p. 56.
  • 51 Voir à ce propos Angelika Schaser, Frauenbewegung in Deutschland 1848-1933, Darmstadt, Wissenschaft (...)

20On trouve aussi dans la revue un nombre conséquent de textes littéraires écrits par des femmes, qui abordent de manière hétérogène la question des rapports sociaux de sexe, notamment à travers la problématique de l’éducation48 ou du mariage49. Ces questions étaient centrales pour le mouvement féministe bourgeois, qui, après l’échec de la révolution de 1848, avait vu le jour en 1865 autour de la figure de Louise Otto-Peters50. Néanmoins, dans les années 1890, les fondatrices du bdf Helene Lange et Getrud Bäumer, tout en œuvrant pour l’émancipation des femmes bourgeoises, restent attachées à des représentations traditionnelles de la féminité et à l’idée, largement partagée, selon laquelle il existerait de qualités ontologiquement propres au masculin et au féminin51. Tout en pointant du doigt l’inégalité des rapports sociaux entre les sexes, de nombreux textes littéraires publiés dans Die Gesellschaft n’échappent donc pas à ces représentations.

  • 52 La formulation, en allemand comme en français, est polysémique. Elle peut aussi bien renvoyer à une (...)
  • 53 Dans sa thèse soutenue en 2000, Delphine Naudier soulignait à ce propos que « la répartition des rô (...)
  • 54 Alain Viala rappelle à ce propos que « selon les critères endogènes, l’histoire littéraire est mani (...)
  • 55 Jérôme Meizoz, op. cit., p. 23.

21À ce propos, il convient de commenter un terme que Gustav Morgenstern emploie à deux reprises, sans véritablement le définir, dans son article sur Anna Croissant-Rust : il s’agit de Frauenliteratur (Littérature de femmes52), qui rend compte de l’émergence d’un discours sur une littérature supposément féminine. Il est en effet pertinent de se demander dans quelle mesure ces notions d’une différence ontologique des sexes ont pu contribuer à forger, dans le champ de production culturelle, la catégorie d’une littérature spécifiquement féminine comme catégorie discriminante ou à part dans le champ littéraire de l’époque53, en ce qu’elle ne représenterait pas de concurrence directe dans la lutte pour la légitimité de ce qu’est « la54 » littérature. Il conviendrait, à partir d’exemples, d’en relativiser l’étanchéité par rapport au reste de la production littéraire et de voir dans quelle mesure cette catégorie a pu plutôt relever d’un « espace des possibles littéraires (génériques, thématiques, stylistiques, etc.) » qui a « pu être investi ou contesté » et apporter avec lui des « possibles neufs (style nouveaux, créations transgénériques55) ».

  • 56 CC by 4.0., « À propos de Sociopoétiques », Sociopoétiques, consulté le 21 juillet 2023. URL : http (...)

22Les débats suscités à l’époque par la Frauenfrage, aussi bien chez les femmes que chez les hommes, ont en effet sans doute alimenté cet « espace des possibles littéraires ». Pour en rendre compte, l’approche critique de la sociopoétique, dans la mesure où elle « se fonde sur les liens entre matière sociale et littérature56 », nous semble fournir une piste intéressante pour analyser les textes littéraires comme des actions de représentations.

L’analyse sociopoétique, une clé de lecture pour lire les écrivaines et les situer

  • 57 Alain Viala, art. cit. p. 1.

23D’après la définition d’Alain Montandon, la sociopoétique est un champ d’analyse où « les représentations et l’imaginaire social informent le texte dans son écriture même57 ». Cette démarche nous semble d’autant plus justifiée que la revue Die Gesellschaft, en tant que support, suppose une mise en contact entre l’actualité et la création littéraire parmi les textes qui s’y côtoient, et que sa périodicité inscrit nécessairement les textes dans une actualité sociale, politique et littéraire.

  • 58 Qualifiée dans la revue par le terme d’esquisse (Skizze).
  • 59 Dans son article paru dans la revue Sociopoétiques, Alain Viala rappelle que dans sa proposition 3. (...)

24Nous proposerons à présent l’analyse d’une nouvelle58 de l’écrivaine munichoise Franziska zu Reventlow intitulée « Ein Bekenntnis » (qu’on peut traduire par : aveu, confession, confidence) et publiée en mars 1894 dans la revue, en nous interrogeant sur la manière dont elle qualifie59, sur le mode du littéraire, les rapports sociaux de sexe. Le texte en question restitue une discussion entre deux femmes lors de laquelle l’une d’entre elles fait, à travers un très long monologue, l’aveu d’une liaison adultère lors d’un séjour dans un sanatorium où elle devait recouvrer la santé. Du point de vue de la structure narrative, il s’agit d’une narration homodiégétique enchâssée dans une narration-cadre, qui est elle aussi une narration homodiégétique, rapportée cependant par un autre « je ». Au dialogue intime entre deux femmes, relaté par l’une d’entre elles et qui constitue le récit-cadre, se substitue un monologue de l’autre, qui raconte les circonstances de l’événement.

  • 60 Tous les passages entre parenthèses, qui suivent les citations en allemand du texte de Franziksa zu (...)

25Ce terme « d’événement » semble particulièrement approprié dans la mesure où un effet d’attente et d’annonce est créé à travers l’usage du pronom cataphorique « es » dès les premiers mots du récit-cadre : « Die junge Frau hat es mir selbst erzählt an einem Abend, als wir zusammen vor dem Kamin saßen (DG, vol. 10, no 3, p. 317) : La jeune femme m’en fit elle-même le récit un soir, alors que nous étions assises devant la cheminée60». Ce pronom « es » suggère quelque chose que la narratrice du récit-cadre ne nommera pas, mais qui sera néanmoins révélé grâce au phénomène d’enchâssement, par l’intervention, dans le récit-cadre, d’un discours rapporté entre guillemets. Comment analyser ce récit dans le récit ? Certains éléments du récit-cadre peuvent nous fournir quelques clés de lecture.

26Au début du texte, la scène est décrite avec suffisamment de précision pour que cette prise de parole puisse être interprétée autrement que comme un simple aveu – contrairement à ce que suggère le titre de la nouvelle – suscité par le cadre intime d’une discussion entre deux femmes devant un feu de cheminée. En effet, il est question d’une lampe cerclée d’un abat-jour rouge qui projette sur la femme sur le point de conter son histoire une lumière qualifiée de « Märchenlicht (DG, Ibidem) : lumière féérique, lumière tout droit sortie d’un conte ». Sous l’éclairage de la lampe, le personnage prêt à se confier prend ainsi les traits d’une conteuse. Ainsi l’histoire sur le point d’être racontée par cette femme, qui est associée indirectement à une conteuse, pourrait-elle être entendue comme on écoute un conte.

  • 61 Alain Viala, art cit., p. 4.

27Les premiers mots de la conteuse le confirment d’ailleurs : « Es war damals (DG, Ibidem) : c’était jadis » fait écho à la formule classique d’introduction du conte « Es war einmal : il était une fois ». À travers ce nouveau mode du récit – celui du conte inséré dans le genre de la nouvelle –, certaines images et représentations peuvent être véhiculées61, et le propos qui avait été d’abord contourné via le pronom « es » peut remonter à la surface : il s’agit de celui d’une femme désirée et qui désire en retour, et ce hors du cadre du mariage.

28Ainsi, la sensorialité et le désir du personnage émergent et s’affirment au cours de ce récit qui, d’un point de vue lexical, se retrouve informé par cette énergie sensible et désirante. Au début de sa prise de parole, la jeune femme rend compte de ses émotions et de ses états d’âme alors qu’elle s’est retrouvée seule, presque au lendemain de son mariage, dans un sanatorium près de la mer. Est utilisé ici un lexique de la tristesse : « Da kam dann die Vergangenheit mit Heimatsklängen vom Meer herauf, traurige, mit tiefem Weh ins Herz einschneidende Töne (DG, Ibidem) : Alors, comme un chant de sirènes, le passé émergeait des mers, porté par des mélodies si tristes qu’elles vous en transperçaient le cœur) », puis de l’inquiétude : « Mit quälender Unruhe konnte es mich oft erfassen (DG, Ibidem) : Une lancinante inquiétude me saisissait alors souvent ».

  • 62 Voir Die Gesellschaft, vol. 10, no 3, p. 318 : « Dann lernte ich verschiedene Menschen kennen und w (...)

29Néanmoins, un changement de perception s’opère lorsque la jeune femme fait la connaissance d’un groupe mixte de jeunes personnes. Cela est rendu par l’introduction d’un champ lexical du plaisir, avec des noms composés tels que « Lebensgenuss : plaisirs de l’existence », ou « Lebensfreude : joie de vivre » ainsi que le verbe « fröhnen : s’adonner62 ». Par ailleurs, le qualificatif employé pour désigner l’homme qui sera par la suite l’objet de son désir anticipe d’emblée le dénouement de l’histoire, à savoir l’expérience charnelle entre les deux personnages : « der fleischgewordene Sonnenschein (DG, vol. 10, no 3, p. 318) : l’incarnation du soleil ». Ce crescendo émotionnel s’accompagne d’une perception accrue de stimuli que l’on retrouve par exemple dans une comparaison pour qualifier le vertige sensoriel de la conteuse : « Wie ein glühender Wüstenwind hatte uns der Sinnentaumel alle gestreift (DG, vol. 10, no 33, p. 319) : Une voluptueuse ivresse était venue caresser chacun d’entre nous, telle un alizé brûlant ». Cette réceptivité sensorielle rend possible une prise de conscience du désir, qualifié de force inexorable via une personnification : « sinnliches Moment in unsern Verkehr drängte (DG, Ibidem) : quelque chose de sensuel s’immisçait dans nos rapports ». Ce désir sera pleinement et consciemment éprouvé et pris en main par la conteuse qui en devient alors active : « Dann warf ich mich wild in seine Arme (DG, vol. 10, no 3, p. 321) : Alors je me jetai éperdument dans ses bras ».

  • 63 Voir Die Gesellschaft, vol. 10, no 3, p. 320 : « “Warum willst Du fort?” “Aujust, ich gehe ja zu me (...)
  • 64 Voir Die Gesellschaft, vol. 10, no 3, p. 321 : « Da kam die Erinnerung plötzlich und gewaltsam über (...)

30Ce texte peut sembler, de prime abord, « loin du social », et ce à plusieurs titres. Le sanatorium, lieu où se déroule l’action, peut être interprété comme symbolisant un espace reculé, hors du monde et du jeu social, propice à l’introspection – ce qui expliquerait qu’on ait si directement accès à la psychologie de la narratrice. Par ailleurs, le conte comme modalité de mise en récit brouille également les tentatives d’y discerner des référents. Néanmoins, quelques éléments du récit renvoient bien au monde qui est extérieur au sanatorium, à commencer par la mention du mari de la narratrice. Celui-ci est évoqué par la narratrice elle-même, lors d’un dialogue avec son amant63. De plus, si la fin du texte correspond effectivement à un retour à la société et au mariage, la narratrice n’en oubliera pas pour autant son aventure extraconjugale, et elle l’assumera même au point de la raconter à son mari, sans que cela ne mette en péril leur propre mariage ou leur histoire d’amour64.

31Par conséquent, dans un registre qui renvoie à celui du conte, le texte de Franziska zu Reventlow esquisse – et le sous-titre prend alors tout son sens – une alternative pour penser les rôles sociaux ainsi que les rapports sociaux de sexe au sein du couple, et ce à travers l’autoreprésentation d’une narratrice qui mène une existence heureuse et épanouie bien que celle-ci se situe en dehors des codes et des attentes de la société bourgeoise. En effet, lors de son séjour au sanatorium, en même temps qu’elle s’affranchit des émotions négatives liées à l’éloignement de son mari, la narratrice s’émancipe du rôle imposé au genre féminin par l’institution du mariage bourgeois, notamment pour ce qui est de la sexualité. En décorrélant la question de la sexualité hors mariage de celle des bonnes mœurs, ce récit propose en effet une autre manière d’envisager les rapports sociaux de sexe au sein du mariage.

  • 65 Alain Viala, art cit., p. 7.
  • 66 Ibid.
  • 67 Angelika Schaser, op. cit., p. 69.
  • 68 Voir à propos de Franziska zu Reventlow : Kerstin Decker, Franziska zu Reventlow. Eine Biographie, (...)

32Alain Viala rappelle que la démarche sociopoétique entend analyser les textes « en termes de “prismes65” », ce qui suppose de « prendre en compte leur référentialité en contexte66». Or, comme on l’a dit précédemment, à la fin du xixe siècle, un ensemble de discussions sur le statut des femmes a commencé à gagner en importance dans l’espace public, notamment concernant la double morale et l’institution de la famille et du mariage67. Ceci est visible à l’échelle de Die Gesellschaft, dont les contributions s’inscrivent dès les premières publications dans ce type de discussion, avec par exemple un article portant sur le statut des femmes mariées dans le code civil allemand (« Ein Stück Mittelalter im Eherecht » : Un droit conjugal un soupçon moyenâgeux, de Ludwig Fuld, publié le 15 août 1885), ou encore les essais d’Irma von Troll-Borostyáni sur les publications réactionnaires et essentialistes du philosophe Eduard von Hartmann. À cela s’ajoutent des éléments biographiques de l’écrivaine, qui ne peuvent ici être négligés si on entend comprendre le texte dans ses conditions d’émergence. La comtesse Fanny (ou Franziska) zu Reventlow a rompu avec la noblesse dont elle était issue pour se consacrer à une vie d’artiste (peinture, écriture, traduction) malgré l’existence précaire que cette vie impliquait. Des questions telles que celles des carcans du mariage et de la libre disposition de son corps ont joué un rôle important dans son parcours d’artiste et de femme ainsi que dans la réception de son œuvre68.

  • 69 Jacques Rancière, Le Partage du sensible : esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000.
  • 70 Jérôme Meizoz, op. cit., p. 23.

33La nouvelle de Franziska zu Reventlow façonne donc effectivement le limon social qui lui fournit sa matière et elle agit, en tant qu’action de représentation, sur cette matière dans la mesure où elle donne à voir une trajectoire individuelle et un mode de vie qui diffèrent de ceux que la société bourgeoise établit comme modèles de référence. Cette démarche littéraire, qui est aussi politique dans la mesure où elle réorganise un « partage du sensible69 », mériterait d’être appréhendée à l’aune d’autres textes de la même époque pour voir dans quelle mesure ceux-ci ont pu relever d’un « espace des possibles littéraires (génériques, thématiques, stylistiques, etc.) » qui a « pu être investi ou contesté » et apporter avec lui des « possibles neufs70 » dans le champ de la modernité littéraire germanophone. Avant de conclure, on renverra donc à plusieurs textes littéraires qui laissent eux aussi s’entrouvrir d’autres modalités d’existence pour les femmes. Également parus dans Die Gesellschaft, ces textes ont été écrits par des autrices parfois moins canoniques que Franziska zu Reventlow et l’on pourrait les analyser en empruntant une démarche similaire. Il s’agit des textes suivants : « Ein Liebesmärchen (un conte romantique) » de Paul Andow (pseudonyme de Margarethe Halm), paru en 1886 ; la nouvelle « Ein Stück Leben (portion de vie) » de Bertha von Suttner, publiée l’année suivante ; « Die alte Rätin (la vieille fonctionnaire) » d’Anna Croissant-Rust, parue en 1890 ; « Gorgo (Gorgô) », d’Hermine von Preuschen, parue en 1892 ; et la nouvelle « Dr. Burckhardt » d’Olga Hiller, publiée en 1895.

Conclusion

  • 71 Agnes Strieder, op. cit., p. 18.

34Cet article visait à identifier et situer l’apport des femmes dans la production littéraire et intellectuelle germanophone en étudiant le cas particulier de la revue naturaliste munichoise Die Gesellschaft (1885-1902), qui fait son apparition quatorze ans après la création de l’Empire allemand. Dans ce nouveau contexte politique, cette revue entend fournir un support moderne de création et de débat, au service de l’idéal du renouveau culturel incarné par une Allemagne victorieuse et unifiée. Si, en s’appuyant sur le « genre » comme catégorie d’analyse, on s’intéresse à la place que les écrivaines et les femmes y ont occupée, force est de constater que la « question des femmes » (Frauenfrage), qui devenait alors une question sociale incontournable, a été structurante pour percevoir les femmes et les autrices d’une part, et leur propre travail d’écriture d’autre part. Ainsi les autrices pouvaient-elles être classées dans une catégorie à part du champ littéraire, la Frauenliteratur, mais on constate également qu’elles se sont, elles aussi, saisies de cette actualité pour produire de la littérature et des essais. En ce sens, le caractère périodique d’un support tel que Die Gesellschaft, et la mise en contact entre l’actualité et la création littéraire parmi les textes qui s’y côtoient, nous encouragent à explorer quelle pertinence une analyse sociopoétique peut avoir pour les textes littéraires qui ont été écrits par des femmes. À travers l’exemple de l’esquisse « Ein Bekenntnis » de Franziska zu Reventlow, qui paraît en 1894, on a pu voir dans quelle mesure ce texte permet de remettre en question certains modèles de société bourgeois en vigueur, et de véhiculer des représentations alternatives. La pertinence de cette démarche d’analyse littéraire mériterait désormais d’être éprouvée à l’aune des autres récits précédemment évoqués, parus sur ce même support. Un tel examen complémentaire permettrait de comprendre davantage comment les écrivaines, en s’emparant de la « question des femmes » sur le plan littéraire, se sont inscrites dans le programme de renouvellement littéraire auquel voulait participer la revue lorsqu’elle affirmait contribuer à définir la modernité (culturelle, politique, sociale, stylistique), en rompant avec les modèles sociaux et littéraires du Gründerzeit71.

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Bibliographie

Littérature primaire

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Notes

1 Martine Reid, « L’histoire littéraire au prisme du “genre” », Le Français aujourd’hui, 13 juillet 2016, vol. 193, no 2, p. 25.

2 Martine Reid, Femmes et littérature. Une histoire culturelle, t. I, Paris, Gallimard, 2020, p. 11.

3 Ibid, p. 14.

4 Dirk Hempel, Literatur und bürgerliche Frauenbewegung im Kaiserreich und in der Weimarer Republik: Forschungsberichte und Studien, Universitätsbibliothek Johann Christian Senckenberg, Hambourg, 2010, p. 5-6.

5 Gisèle Sapiro (dir.), Dictionnaire international Bourdieu, Paris, cnrs éditions, 2020, p. 134.

6 Jérôme Meizoz, L’œil sociologue et la littérature, Genève, Slatkine Érudition, 2004, p. 25.

7 Annemarie Van Rinsum & Wolfgang Van Rinsum, Deutsche Literaturgeschichte. Band 7. Realismus und Naturalismus, Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag, 1994, p. 34.

8 Sandrine Kott, L’Allemagne du xixe siècle, Paris, Hachette, 1999, p. 86.

9 Udo Köster, Literatur im sozialen Prozess des langen 19. Jahrhunderts: zur Ideengeschichte und zur Sozialgeschichte der Literatur, Francfort sur le Main, Peter Lang, 2015, p. 249 et 257.

10 Ingo Leiss & Hermann Stadler, Deutsche Literaturgeschichte. Band 8. Wege in die Moderne. 1890-1918, Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag, 1997, p. 38.

11 Agnes Strieder, qui a publié en 1985 son travail de thèse sur la revue Die Gesellschaft, indique le chiffre de 450 exemplaires par numéro en 1886 et 1000 en 1890.

12 Agnes Strieder, Die Gesellschaft: eine kritische Auseinandersetzung mit der Zeitschrift der frühen Naturalisten, Francfort sur le Main, Peter Lang, 1985, p. 22 ; Udo Köster, op. cit., p. 281.

13 Udo Köster, op. cit., p. 249 et 282.

14 Ibid., p. 298.

15 Christophe Charle, La Dérégulation culturelle, Paris, PUF, 2015, p. 535.

16 Udo Köster, op. cit., p. 252.

17 Peter Sprengel, Geschichte der deutschsprachigen Literatur 1870-1900, Munich, C.H. Beck, 1998, p. 153.

18 Le périodique Freie Bühne für modernes Leben, renommé Neue Deutsche Rundschau en 1894, existe encore aujourd’hui sous le nom de Die Neue Rundschau. Il connut ses plus grands succès entre les années 1900 et 1920, tandis que Die Gesellschaft perdit alors son rôle d’organe de promotion du naturalisme en Allemagne. Voir à ce propos, sur le site de l’Université de Marburg, le travail d’Oliver Pfohlmann avec Dörte Hartung à propos de Freie Bühne, et également son travail avec Barbara Pfisterer concernant Die Gesellschaft.
Oliver Pfohlmann & Dörte Hartung, « Freie Bühne: Neue Rundschau (1890 bis heute): Einleitung », Projekt Literaturkritik in Deutschland am Institut für Neuere deutsche Literatur und Medien der Philipps-Universität Marburg, consulté le 30 mai 2023. URL: https://www.online.uni-marburg.de/literaturkritik/forschung/modul.php?f_mod=Mh03 ; Oliver Pfohlmann & Barbara Pfisterer, « Die Gesellschaft (1885-1902): Einleitung », Projekt Literaturkritik in Deutschland am Institut für Neuere deutsche Literatur und Medien der Philipps-Universität Marburg, consulté le 30 mai 2023. URL: https://www.online.uni-marburg.de/literaturkritik/forschung/modul.php?f_mod=Mh02. Michael Georg Conrad reprochait notamment à la revue berlinoise un défaut d’esprit nationaliste. Udo Köster, op. cit. p. 286.

19 Voir à ce propos : Anne Tomiche, La Naissance des avant-gardes occidentales : 1909-1922, Paris, Armand Colin, « Collection U », 2015, p. 12 et 125.

20 Agnes Strieder, op. cit., p. 89.

21 À ce propos, voir Blaise Wilfert-Portal, « Ibsen auteur (inter)national ? La réception d’Henrik Ibsen en Scandinavie, en Allemagne et en France, 1860-1900 », Le Prisme du Nord. Pays du Nord, France, Allemagne (1750-1920), Tusson, Du Lérot, 2006, p. 254 ; Agnes Strieder, op. cit., p. 89.

22 Uwe Puschner, Christina Stange-Fayos & Katja Wimmer, Laboratorium der Moderne: Ideenzirkulation im Wilhelminischen Reich / Laboratoire de la modernité. Circulation des idées à l'ère wilhelminienne, Francfort sur le Main, Peter Lang, 2015, p. 9.

23 GRIHL, Écriture et action : xviie-xixe siècles, une enquête collective, Paris, Éditions de l’EHESS, 2016, p. 9 et 13.

24 Ibid.

25 Telles que Bertha von Suttner (1823–1914), Helene von Kahlenberg (1870–1957) ou Franziska zu Reventlow (1871–1918).

26 Alberta von Puttkamer (1849–1923) en est un exemple.

27 Par exemple Anna Croissant-Rust (1860–1943) et Martha Asmus (1844–1910).

28 On peut citer ici Madga Hardenberg (dates inconnues) ou encore Ida Barber (1842 – 1931).

29 À l’instar d’Anna Croissant-Rust ou bien Clara Viebig (1860–1952).

30 Les guillemets sont utilisés ici pour rappeler, en suivant l’exemple de Françoise Thébaud, que « “ la ” femme n’existe pas, sauf dans l’imaginaire des hommes et des femmes ; elle est une construction culturelle, particulièrement mobilisée dans une période de bouleversements », comme celle abordée par l’historienne de la Première Guerre mondiale. Cette citation de Françoise Thébaud s’avère également pertinente pour la période étudiée ici dans la mesure où il s’agit également d’une période de bouleversements sociaux, politiques, et culturels dans l’espace germanophone.

31 Patrick Farges & Anne-Marie Saint-Gille, Le Premier Féminisme allemand 1848-1933 : un mouvement social de dimension internationale, Villeneuve d’Ascq, PU du Septentrion, 2013, p. 12.

32 Ibid.

33 Gisela Brinker-Gabler rappelle que c’est au xixe siècle, lorsque le marché du travail s’est exporté hors du foyer, que la maison a été construite comme propre à la sphère féminine. Gisela Brinker-Gabler, « Die Frauenbewegung im Deutschen Kaiserreich. Die Revolution entlässt ihre Kinder », dans Die deutsche Frauenbewegung: die soziale Rolle der Frau im 19. Jahrhundert und die Emanzipationsbewegung in Deutschland, Ingeborg Drewitz (éd.), Bonn, Hohwacht, 1983, p. 56.

34 L’organe de référence du mouvement féministe bourgeois modéré était, à partir de 1893, la revue Die Frau (La femme). Christina Stange-Fayos y a consacré une monographie dans laquelle elle souligne que la revue contribuait aussi bien à des débats internes aux mouvements féministes allemands qu’à des débats externes à ces mouvements : Christina Stange-Fayos, Publizistik und Politisierung der Frauenbewegung in der wilhelminischen Epoche: die Zeitschrift « Die Frau » (1893-1914) ; Diskurs und Rhetorik, Francfort sur le Main, Peter Lang, 2014.

35 Il s’agit, dans le corps du texte, d’une traduction libre et partielle, par nos soins, du passage suivant : « [Ich] hatte mir die Verfasserin vorgestellt als eine robuste Dame, groß und stark, so etwa wie die norwegische Naturalistin Amalie Skram, mit freien energischen Bewegungen, also so etwas wie ein emancipiertes Kraftweib » (Gustav Morgenstern, Die Gesellschaft, no 8, 1897, p. 211-212). Anne-Laure Briatte-Peters précise page 42 de son ouvrage Citoyennes sous tutelle (note 22) que « ce terme [emancipiert] suggérait à l’époque l’abolition de la différence entre les sexes et la négation des caractéristiques considérées comme innées et donc naturelles des deux sexes. L’image typique de la femme émancipée était celle d’une femme considérée comme androgyne - une vision qui faisait horreur non seulement aux hommes, mais aussi à l’immense majorité des femmes de l’époque ». Elle renvoie à une définition contemporaine du terme d’émancipation dans Brockhaus’ Konversations-Lexikon, 14e éd., vol. 5, Leipzig, Brockhaus, 1908, p. 1001.

36 « Es war damals erstaunlicher als es heute wäre, mit welchem intimen Verständnis eine Frau das furchtbare Elend einer Arbeiterklasse durchschaut hatte » (Gustav Morgenstern, Die Gesellschaft, no 1897, p. 213). La question sociale (soziale Frage), qui désignait les problèmes et conséquences liées aux conditions de vies extrêmement difficiles des ouvrier.e.s, avait été beaucoup traitée dans la presse et était devenue l’avatar des écrivains naturalistes européens. De premières réformes pour la résoudre avaient été mises en place par le chancelier Bismarck dans les années 1880.

37 Anne-Laure Briatte-Peters, Citoyennes sous tutelle : le mouvement féministe “radical” dans l’Allemagne wilhelmienne, Berne, Peter Lang, 2013, p. 132.

38 Ibid., p. 42.

39 Ibid.

40 Ibid., p. 114.

41 Ibid., p. 115.

42 Nous reprenons ici la traduction proposée par Anne-Laure Briatte-Peters. Voir Anne-Laure Briatte-Peters, Ibid., p. 114.

43 À l’instar de l’article de Käthe Schirmacher, « Die Frauenfrage » (La Question des femmes), publié en mai 1894.

44 On peut par exemple citer la publication de Martha Asmus, « Das Unständige in der Kunst » (L’Indécent dans l’art), en mars 1894.

45 S’il est publié de manière anonyme, le texte « Erkenne Dich selbst » (Connais-toi toi-même), paru en janvier 1894, est accompagné du sous-titre « Mahnruf einer alten Frau » (Exhortation d’une vieille d’âme).

46 « Mit dem Worte ‘unweiblich’ ist von jeher jeder Versuch des Weibes, sich vom Althergebrachten, Überlebten loszumachen, in den Bannkreis des Lächerlichen und Verächtlichen gezogen worden. (…) Jeder neue kleine Schritt, jede ungewohnte Bewegung wurde als ‘unweiblich’ gebrandmarkt » (Andrea Pauloff/Elisabeth Dauthendey, « Unweiblich », Die Gesellschaft, vol. 11, no 3, 1895, p. 382-383). « Ainsi, chaque tentative que la femme déploie pour se défaire des carcans traditionnels et dépassés a été tournée en ridicule à travers le recours au terme ‘unweiblich’. (…) Tout nouveau petit pas, tout mouvement inhabituel a été taxé de ‘unweiblich’ ». Passages traduits de l’allemand par nos soins.

47 « Durch den leichtfertigen und billigen Vorwurf der Unweiblichkeit soll sich niemand abhalten lassen, der grossen Sache der Frauenfrage seine Dienste zu weihen. Denn das Unweibliche von heute wird zu neuer Blüte der höchsten Weiblichkeit – vielleicht schon morgen » (Ibid., p. 384). « Nulle ne doit se laisser dissuader de consacrer ses services à la grande cause de la question des femmes sous le prétexte, caduc et inepte, que cela ne serait pas féminin. Car ce qui ne relève pas du féminin aujourd’hui sera – peut-être déjà demain – le parangon de la plus grande féminité ». Passage traduit de l’allemand par nos soins.

48 Andrea Pauloff/Elisabeth Dauthendey, octobre 1894 ; Elsa Asenijeff, juin 1896 – cette thématique est en outre plus abondamment abordée via la forme de l’essai.

49 Bertha von Suttner, mai/juin 1886 et février 1887 ; Mara Cop-Marlet, février 1889 ; Marie Conrad-Ramlo, juin 1890 ; Hermine von Preuschen, septembre 1892 ; Franziska zu Reventlow, mars 1894 ; Hermine von Preuschen, décembre 1895 ; Helene Voigt, décembre 1898.

50 Gisela Brinker-Gabler, op. cit., p. 56.

51 Voir à ce propos Angelika Schaser, Frauenbewegung in Deutschland 1848-1933, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 2006, p. 28, ainsi que Barbara Greven-Aschoff, Die Bürgerliche Frauenbewegung in Deutschland: 1894-1933, Göttingen, Vandenhoeck u. Ruprecht, 1981, p. 39.

52 La formulation, en allemand comme en français, est polysémique. Elle peut aussi bien renvoyer à une littérature écrite par des femmes, ou une littérature destinée à des femmes.

53 Dans sa thèse soutenue en 2000, Delphine Naudier soulignait à ce propos que « la répartition des rôles sociaux selon les attributions sexuellement marquées au sein du champ littéraire » relevait d’une « identification stigmatisante [qui] balisait les territoires littéraires en constituant un modèle négatif, la littérature féminine ». Voir Delphine Naudier, La Cause littéraire des femmes : modes d’accès et modalités de consécration des femmes dans le champ littéraire (1970-1998), Thèse de doctorat, Paris, EHESS, 2000, p. 4.

54 Alain Viala rappelle à ce propos que « selon les critères endogènes, l’histoire littéraire est manifestement tissée d’incessants débats dans lesquels il y va toujours de la définition légitime de “ la ” littérature ». Voir Alain Viala, « La côte d’Adam, la cuisse de Marcel et les deux bouffons de Molière », Sociopoétiques, no 4, 2019, mis en ligne le 6 octobre 2021, consulté le 28 octobre 2022,
URL : http://revues-msh.uca.fr/sociopoetiques/index.php?id=896.

55 Jérôme Meizoz, op. cit., p. 23.

56 CC by 4.0., « À propos de Sociopoétiques », Sociopoétiques, consulté le 21 juillet 2023. URL : https://revues-msh.uca.fr/sociopoetiques/index.php?id=1284.

57 Alain Viala, art. cit. p. 1.

58 Qualifiée dans la revue par le terme d’esquisse (Skizze).

59 Dans son article paru dans la revue Sociopoétiques, Alain Viala rappelle que dans sa proposition 3. 221 du Tractatus, Wittgenstein « relève qu’on ne dit jamais ce qu’est le monde, mais seulement comment il est ». Il ajoute à ce titre qu’« on ne peut jamais que seulement qualifier (fût-ce, linguistiquement parlant, par un prédicat substantif). Au vu de ces deux propriétés premières, le cas des débats sur la littérature prend une signification précise : ces débats consistent en énoncés verbaux et divers, instables, qui travaillent à qualifier des choses par la caractéristique appelée “ littérature ”». Voir Alain Viala, art cit., p. 20. Notre propre emploi du terme « qualifier » rejoint la manière dont Viala l’utilise dans son article.

60 Tous les passages entre parenthèses, qui suivent les citations en allemand du texte de Franziksa zu Reventlow, sont des propositions de traduction en français, faites par nos soins, des citations extraites de cette nouvelle.

61 Alain Viala, art cit., p. 4.

62 Voir Die Gesellschaft, vol. 10, no 3, p. 318 : « Dann lernte ich verschiedene Menschen kennen und war schließlich in eine lustige Gesellschaft hineingekommen, die sich aus allen Gegenden Deutschlands zusammengefunden hatte und dem Lebensgenuss in allen Formen, die das kleine Seebad darbot, fröhnte (…) Eine tolle, frohe Jugendlust war unter diesen Menschen über mich gekommen. Aujust war der fleischgewordene Sonnenschein – Siegfried – mit einem Sprung mitten auf die Bühne. Und seine Lebensfreude teilte sich allen mit. » Proposition de traduction : « Puis je fis la connaissance de différentes personnes, et m’intégrai finalement à un cercle plaisant, qui s’était rassemblé depuis les quatre coins de l’Allemagne et s’adonnait à tous plaisirs de l’existence que cette petite station balnéaire pouvait offrir (…) La soif de jeunesse, formidable et joyeuse, de ces jeunes gens m’avait gagnée. Aujust devenait l’incarnation du soleil – Siegfried lui-même – d’un seul bond sur scène. Et sa joie de vivre se répandait comme une trainée de poudre. »

63 Voir Die Gesellschaft, vol. 10, no 3, p. 320 : « “Warum willst Du fort?” “Aujust, ich gehe ja zu meinem Mann.” “Hast du ihn lieb?” “Und ob ich ihn lieb habe! Und das dauert auch. Ganz gewiss, Aujust.” » Traduction : « “Pourquoi pars-tu ?” “Aujust, je vais retrouver mon mari.” “L’aimes-tu ?” “Bien sûr que je l’aime ! Et pour longtemps. C’est une certitude, Aujust.” »

64 Voir Die Gesellschaft, vol. 10, no 3, p. 321 : « Da kam die Erinnerung plötzlich und gewaltsam über mich und ich sagte ihm alles. Und er begrub meine Schuld in seine Liebe. » Traduction : « Puis le souvenir me revint, soudainement et brusquement, et je lui racontai tout. Et il ensevelit ma culpabilité dans son amour. »

65 Alain Viala, art cit., p. 7.

66 Ibid.

67 Angelika Schaser, op. cit., p. 69.

68 Voir à propos de Franziska zu Reventlow : Kerstin Decker, Franziska zu Reventlow. Eine Biographie, Munich, Berlin Verlag, 2018, ainsi que Ernst Leonardy, « Le vitalisme au féminin ? La vie et l’œuvre de la comtesse Franziksa zu Reventlow », dans Aspects du vitalisme. Hommage au Professeur Roger Henrard, sous la direction de Sonja Vanderlinden & Georges Jacques, Louvain-la-Neuve/Bruxelles, Collège/Editions Nauwelaerts, 1989, p. 70-117.

69 Jacques Rancière, Le Partage du sensible : esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000.

70 Jérôme Meizoz, op. cit., p. 23.

71 Agnes Strieder, op. cit., p. 18.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Alexia Rosso, « Plus que de la « Frauenliteratur » ? », COnTEXTES [En ligne], 33 | 2023, mis en ligne le 19 octobre 2023, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/contextes/11340 ; DOI : https://doi.org/10.4000/contextes.11340

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Auteur

Alexia Rosso

Université Toulouse Jean Jaurès

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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