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Générations transfuges de classe

La rédaction tardive des récits de transfuge de classe : une problématique du vieillissement social1

David Vrydaghs

Résumés

Partant du constat selon lequel nombre de récits de transfuge de classe ont été écrits alors que leurs auteurs et autrices avaient déjà atteint un certain âge (souvent la cinquantaine), cette contribution envisage d’abord les raisons avancées par les auteurs et autrices eux-mêmes pour justifier leur écriture tardive avant de reformuler sa question de départ en termes de vieillissement social. Dès lors, l’article retrace le vieillissement progressif du genre lui-même – en l’occurrence, son institutionnalisation dans deux champs différents, le champ académique et le champ littéraire, au cours d’un processus lent et fragile qui voit ce récit concurrencé par d’autres formes mieux établies, l’ego-histoire d’un côté et le récit de filiation de l’autre. Ce vieillissement social du genre du récit de transfuge de classe permet dans un second temps de rendre raison de l’âge avancé de ses auteurs et autrices.

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Texte intégral

  • 1 Cet article a été rédigé dans le cadre du projet PDR FNRS T.0243.23 « Singularités littéraires depu (...)
  • 2 Laélia Véron, avec Karine Abiven, Trahir et venger : paradoxes des récits de transfuges de classe, (...)
  • 3 C’est notamment le cas de Didier Eribon et Gérald Bronner.
  • 4 On pense ici à Richard Hoggart, Norbert Alter, Pierre Bourdieu et Rose-Marie Lagrave.
  • 5 La question s’est posée de savoir s’il fallait retenir Les Armoires vides, publié neuf ans avant La (...)

1Entre autobiographie et enquête sociologique, le récit de transfuges de classe peut être considéré comme un genre de la littérature personnelle, aux côtés de l’autobiographie, du récit de filiation ou encore de l’ego-histoire, avec lesquels il entretient divers rapports (nous y reviendrons). Apparu dans les années 1980 en France, il n’a reçu son appellation actuelle qu’assez tardivement (dans les années 2010). Ayant pour objet principal la mobilité sociale ascendante de ses auteurs et ses conséquences sur leurs vies, en termes d’affects (la honte, la colère, la culpabilité, le sentiment d’illégitimité…) comme de dispositions (capacité à comprendre divers mondes sociaux, sensibilité aux sociolectes…), il s’appuie à cet effet autant sur des techniques littéraires que sur des outils d’analyse des sciences sociales (par exemple le concept d’habitus clivé2). De nombreux récits de transfuges de classe présentent encore un autre trait : leur rédaction tardive. La majorité d’entre eux ont ainsi été écrits quand leurs auteurs avaient atteint l’âge de cinquante ans3, voire plus4. Des exceptions apparaissent néanmoins, sur le statut desquels il faudra revenir plus tard : Annie Ernaux était âgée de quarante-trois ans à la publication de La Place (1983)5 et Édouard Louis, de vingt-deux ans seulement à la sortie d’En finir avec Eddy Bellegueule (2014). Mais, même en tenant compte de celles-ci, l’âge moyen des auteurs de récits de transfuges de classe est toujours d’une cinquantaine d’années. C’est à l’élucidation de cette caractéristique que cette contribution sera consacrée.

Une écriture d’« après la bataille » ?

  • 6 Rose-Marie Lagrave, Se ressaisir : enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe, Pa (...)

2Serait-elle une conséquence, comme le voudrait Rose-Marie Lagrave dans Se ressaisir, du fait que « [l]a vieillesse est un point de vue imprenable pour embrasser du regard la pente escaladée, suivre son tracé, en percevoir les sinuosités, les aspérités, les dérapages et les empreintes de pas, effacées ou encore toutes fraîches6 » ? L’explication a pour elle les séductions du sens commun, mais elle ne convient pas à tous les récits de transfuge, dont la rédaction est par ailleurs déclenchée par un événement intime (mort d’un proche, réception d’une récompense prestigieuse, etc.) plus souvent que par l’entrée dans l’otium de la retraite.

3Ne faut-il pas conclure, plus simplement, à une caractéristique des écritures de soi en général ? L’autobiographie, les mémoires, les souvenirs s’écrivent souvent au soir de la vie, quand le trajet parcouru a gagné en lisibilité. En convenir sans réserve serait oublier que la littérature personnelle inclut, à côté d’écritures fortement rétrospectives, des pratiques qui le sont peu, tels le journal intime – c’est par exemple le cas de « Je ne suis pas sortie de ma nuit » (1997) d’Annie Ernaux.

  • 7 Smaïn Laacher et Annie Ernaux, « Annie Ernaux ou l’inaccessible quiétude : entretien », Politix, vo (...)

4On peut également se demander, avec le sociologue Smaïn Laacher, si « le changement de place » ne serait pas « un voyage qui ne se raconte qu’une fois “arrivé”, après coup, après la bataille7 ». Le parcours d’un transfuge se déploie en tout cas régulièrement sur des décennies au cours desquelles l’acquisition de dispositions nouvelles semble inséparable de périodes de doute, voire de renoncement. Michel Lacroix, passé d’un milieu rural et ouvrier à un milieu urbain et académique, rend parfaitement compte de cette longue maturation :

  • 8 Michel Lacroix, Cécile et Marx : héritages de liens et de luttes, Montréal, Éditions Varia, 2024, p (...)

Ainsi, après avoir trouvé dans l’école ma deuxième maison, après y avoir passé l’essentiel de ma vie, après avoir eu la tentation d’y renier ma culture première, puis de me réfugier entre ces murs, à l’abri des rassurantes bibliothèques et de leur austère savoir, j’ai pu découvrir d’autres manières de penser l’école […] pour habiter un plus vaste territoire, peuplé de contradictions, d’incertitudes et de luttes8.

  • 9 Didier Eribon, Retour à Reims, Paris, Flammarion, « Champs Essais », 2018 [Fayard, 2009], p. 109.
  • 10 Annie Ernaux, La Place, Paris, Gallimard, « Folio », 2005 [1983], p. 79.
  • 11 Ibid., p. 91.
  • 12 Par exemple lorsqu’elle s’installe à Annecy avec son mari – elle « gliss[e] dans cette moitié du mo (...)
  • 13 Didier Eribon, Retour à Reims, op. cit., p. 239.
  • 14 Ce prix récompense un engagement ou une contribution académique dans le champ des études LGBT+.
  • 15 Didier Eribon, Retour à Reims, op. cit., p. 246.
  • 16 Rose-Marie Lagrave, Se ressaisir, op. cit., p. 92.
  • 17 Ibid., p. 20.

5Pourtant, la nuance s’impose ici aussi. Les écrits des transfuges mentionnent généralement que ces derniers ont pris conscience de leur différence très tôt, à la fin de l’enfance ou au début de l’adolescence c’est-à-dire, le plus souvent, dès qu’ils dépassent le terme attendu pour eux par leur milieu. Didier Eribon vit ainsi comme une « véritable rupture9 » le fait d’être le premier enfant de sa famille à prolonger ses études au-delà de l’école primaire. Pour Annie Ernaux, le sentiment que « l’univers […] s’est retourné10 » est aussi intimement lié à son parcours scolaire et, plus particulièrement encore, à l’incompréhension qu’il suscite chez son père : « Ni inquiétude, ni jubilation, il a pris son parti de me voir mener cette vie bizarre, irréelle : avoir vingt ans et plus, toujours sur les bancs de l’école11. » Mais, si la prise de conscience qu’un processus de mobilité s’est enclenché se produit assez tôt, il n’en va pas de même dès lors que le transfuge cherche à identifier son terminus ad quem. L’entrée d’Ernaux dans la bourgeoisie sera énoncée plusieurs fois dans La Place, à des moments distincts de son parcours12, comme si elle devait chaque fois s’en assurer. Eribon précise quant à lui qu’il lui « avait fallu du temps pour penser en [s]on nom propre […] pour se sentir légitime13 ». En 2008, soit un an avant la publication de Retour à Reims, il vit encore la préparation de la conférence qu’il doit prononcer à Yale à l’occasion de la remise du prix Brudner14 à la façon d’« une véritable épreuve, au sens, entre autres, d’un moment clé dans un parcours initiatique15 ». De son côté, Rose-Marie Lagrave ne réalise pleinement sa situation qu’à son élection comme directrice d’études à l’EHESS, parce qu’« il n’y avait plus aucune raison ni possibilité d’être déclassée16 ». Plus tôt dans son livre, elle avait considéré que c’était l’écriture même de ce dernier qui constituait « le lieu exact où [elle s’]éprouv[ait] et [s]e constitu[ait] en transfuge, comme si seule l’écriture pouvait attester et faire exister une migrante de classe incarnée, dont la métamorphose se décline sur un axe temporel17 ».

  • 18 Voir « Entretien avec Fabien Truong » ici-même. L’auteur y évoque notamment « le sentiment d’être e (...)

6En dehors des accents personnels, ces représentations des parcours de transfuge de classe figurent toutes la condition de transfuge comme un processus sans fin, enclenché très tôt et toujours recommencé18. Aussi est-il impossible d’établir le moment où la « bataille » est achevée, puisqu’elle semble se prolonger au-delà de la date de publication de leurs récits.

7On l’aura compris : aucun des motifs avancés dans cette introduction ne suffit à expliquer le caractère tardif de la plupart des récits de transfuge de classe. Ne croyez pas pour autant qu’ils n’aient aucun effet. Selon les circonstances, la vacance offerte par la retraite, la conformité à un usage générique, la nécessité d’un temps de latence ne peuvent être ignorées. Simplement, ces facteurs ne sont ni suffisants, ni nécessaires. Alors, pourquoi ces récits sont-ils majoritairement écrits après quarante voire cinquante ans ?

Une question d’âge social

  • 19 Pierre Bourdieu « L’invention de la vie d’artiste », Actes de la recherche en sciences sociales, no(...)
  • 20 Ainsi, en se positionnant à l’avant-garde du champ poétique au terme d’une série de scandales (dont (...)
  • 21 Que ces phases soient les plus décrites théoriquement ne signifie pas qu’elles sont les plus fréque (...)

8Poser la question en termes d’âge chronologique et chercher à rendre raison de celui-ci, comme nous avons tenté de le faire à partir des réflexions des transfuges eux-mêmes, n’est pas, à la réflexion, la meilleure façon de procéder. La théorie des champs, dont nous adopterons la perspective dans ces pages, accorde en effet davantage d’importance à l’âge social, fondamentalement lié à la trajectoire d’un agent dans le champ investi. Pour rappel, celui-ci est « fonction du nombre de changements de position [de l’agent étudié] dans la structure sociale concernée19 ». À l’entrée dans un champ d’activités, il est donc nul. Le processus de vieillissement social s’enclenche ensuite, dès que l’agent change de position, que ce changement soit le fait de l’agent lui-même (par exemple lorsqu’il produit un bien symbolique reconnu par le champ) ou d’un autre agent (le champ étant une structure de positions, chaque déplacement au sein de celle-ci en modifie l’ensemble20). L’âge social s’exprimera donc en nombre de positions occupées successivement ou, plus schématiquement, en phases atteintes par un agent au fil de sa trajectoire dans le champ concerné (les phases les plus décrites dans la théorie des champs étant l’émergence, la reconnaissance et, enfin, la consécration21). L’âge chronologique est pour sa part variable lorsque débute une trajectoire. Il fluctuera principalement en fonction du droit d’entrée dans le champ concerné : un diplôme dans la plupart des champs professionnels (qui s’acquiert généralement entre vingt et trente ans) ; une réalisation légitimée par une instance (maison d’édition ou galerie, par exemple) dans les champs artistiques. Âge social et âge chronologique sont donc nécessairement disjoints. Un exemple suffira à le montrer. Marc Graciano, né en 1966, et Édouard Louis, né en 1992 ont le même âge social en 2014 bien que vingt-six ans les séparent : l’un et l’autre publient en effet cette année-là leur premier livre (Liberté dans la montagne paraît au printemps 2013, En finir avec Eddy Bellegueule en janvier 2014).

9Reformuler notre problématique en termes de vieillissement social implique de vérifier notre observation de départ : la rédaction des écrits de transfuge de classe s’opère-t-elle bien aux étapes ultérieures d’une trajectoire ou, à tout le moins, après la phase d’émergence ? En dehors d’Édouard Louis, qui est entré en littérature par l’intermédiaire d’un récit de transfuges de classe, tous, d’Annie Ernaux à Rose-Marie Lagrave en passant par Pierre Bourdieu ou encore Didier Eribon, ne sont venus à ce genre qu’après leur émergence dans leur champ respectif, voire après leur consécration par diverses instances de celui-ci. Le récit de transfuges de classe impliquerait donc bien, sauf exception, un âge social avancé pour s’exercer. Pour autant, il est impossible de nier que l’âge social des transfuges au moment où ils prennent la plume pour relater leur ascension sociale varie doublement selon le champ concerné : il est globalement plus élevé dans le champ académique que dans le champ littéraire ; et il ne connaît pas de fluctuation dans le temps, s’agissant du champ académique, alors qu’il tend à baisser au fil des années dans le champ littéraire.

  • 22 Pierre Bourdieu, « Le champ littéraire », Actes de la recherche en sciences sociales, no 89, 1991, (...)
  • 23 Alain Viala, « Éléments de sociopoétique », dans Alain Viala et Georges Molinié, Approches de la ré (...)
  • 24 Laélia Véron et Karine Abiven ont déjà retracé l’histoire du genre dans le troisième chapitre de le (...)

10Pour rendre raison de cette évolution contrastée, il faut tenir compte de l’institutionnalisation du genre, c’est-à-dire de son vieillissement social. Car, pour Pierre Bourdieu, le vieillissement n’affecte pas que les agents d’un champ : les écoles de pensée (dans le champ académique), les esthétiques (dans le champ littéraire) ou encore les institutions (dans quelque champ que ce soit) occupent aussi des positions fluctuantes dans le temps. Elles s’inscrivent donc aussi dans des trajectoires et, de ce fait, vieillissent socialement22. Or un genre est une institution, au sens où il est « un usage érigé en valeur. Une manière de faire (ou de dire, ou d’écrire) passée en habitude et, par un usage répété, devenue “d’usage23” ». Chaque genre a ainsi son histoire, ses acteurs (auteurs, éditeurs, critiques, théoriciens, lecteurs, etc.), sa trajectoire dans le (ou les) champ(s) concerné(s) et donc son vieillissement spécifique. En l’espèce, ce vieillissement ne s’opère pas identiquement d’un champ à l’autre, même s’il correspond, dans les deux cas, à une institutionnalisation lente et fragile24. Retracer son histoire et mesurer ses effets dans les deux champs considérés s’avère donc nécessaire à une explication des disparités observées d’un champ à l’autre.

Le vieillissement social du récit de transfuge de classe

Âge zéro, ou l’émergence du genre

  • 25 Laure Depretto propose ici même la dénomination de « biographie d’ascendants » pour qualifier cette (...)
  • 26 Annie Ernaux, La place, op. cit., p. 23.

11La critique s’accorde à reconnaître en La Place d’Annie Ernaux le premier récit de transfuge de classe. Le jugement est toutefois rétrospectif puisqu’au moment de sa publication en 1983, ce texte n’est pas qualifié comme tel. Dans les nombreux passages réflexifs de son livre, Ernaux n’en identifie jamais précisément le genre. Refusant le roman, mêlant l’autobiographie à la biographie de son père25, l’écrivaine cherche en premier lieu à définir la relation qu’elle a entretenue avec son père depuis l’adolescence, caractérisée par « une distance de classe […] qui n’a pas de nom. Comme de l’amour séparé26 ».

  • 27 Annie Ernaux, Une femme, Paris, Gallimard, « Folio », 2005 [1987], p. 106.
  • 28 Isabelle Charpentier, « “Quelque part entre la littérature, la sociologie et l’histoire…” », COnTEX (...)

12Une femme (1987) maintient l’indécision générique du livre précédent : « Ceci n’est pas une biographie, ni un roman naturellement, peut-être quelque chose entre la littérature, la sociologie et l’histoire27. » Dans les entretiens qui ont suivi, Ernaux se reconnaît désormais dans l’étiquette de « transfuge », mais ses récits ne sont pas encore considérés comme tels. Isabelle Charpentier rappelle qu’à cette époque de sa trajectoire littéraire, Ernaux présente essentiellement son travail littéraire en termes sociologiques, avançant d’abord qu’il s’agit d’une « auto-sociobiographie » (au début des années 1990), puis de récits « transpersonnels » (au milieu des années 1990), enfin d’une forme d’« ethnologie de soi » (à la fin des années 1990). Les enjeux stratégiques de ces dénominations successives ont également été étudiés par Charpentier : dans un champ littéraire où Ernaux occupe encore une position dominée, le recours à la sociologie bourdieusienne est à la fois une façon de se singulariser d’autres formes d’écriture de soi et un moyen de légitimer son discours sans trahir ses origines sociales28.

  • 29 Ce silence contraste avec la réception de son œuvre en sociologie. Annie Ernaux est en effet lue et (...)
  • 30 Dominique Viart, « Filiations littéraires », dans États du roman contemporain, sous la direction du (...)

13Pour autant, le silence critique envers les premiers récits d’Ernaux dans ces mêmes années 1990, du moins de la part des études littéraires29, fragilise son entreprise. Et lorsque Dominique Viart propose un premier étiquetage générique de son travail en 1996, il ne le fonde pas sur les termes avancés par Ernaux, mais forge une nouvelle catégorie, le récit de filiation, dont La Place et Une femme seraient, avec Vies minuscules (1984) de Pierre Michon, Les Champs d’honneur (1990) de Jean Rouaud ou encore L’Orphelin (1992) de Pierre Bergounioux, les premiers fleurons30.

  • 31 En plus des articles de Viart parus au fil des ans, plusieurs études d’importance ont porté sur ce (...)
  • 32 Voir à ce sujet l’étude de Guy Larroux, Et moi après eux : le récit de filiation contemporain, op. (...)
  • 33 Ces deux récits étaient déjà au cœur de la première étude de Viart. Par la suite, il en ferait les (...)
  • 34 Présente dans la réflexion de Viart dès le départ, la notion de défaut de transmission est approfon (...)
  • 35 Laurent Demanze, Encres orphelines, op. cit., p. 66.
  • 36 Ibid. Voir notamment p. 157.
  • 37 Aurélie Adler, Éclats des vies muettes, op. cit., p. 12.
  • 38 Ibid., p. 13.

14Depuis l’article fondateur de Viart, la notion de récit de filiation réapparut à de nombreuses reprises dans le discours critique31. Les écrivains eux-mêmes l’emploient peu, mais ne la ne rejettent pas lorsque la critique l’accole à leurs œuvres32. Le silence d’Ernaux à ce sujet peut surprendre, d’autant plus que La Place est souvent considérée comme un modèle du genre (avec Vies minuscules de Michon)33. On se risquera à une hypothèse : au-delà des différences entre les livres d’Ernaux et ceux de Michon, c’est surtout l’atténuation de la portée sociologique du travail de l’écrivaine par la construction critique de la catégorie du récit de filiation qui est à prendre en considération. Pour le comprendre, il faut faire intervenir l’une des caractéristiques définitoires de ce genre selon Viart : le défaut de transmission, c’est-à-dire la cassure qui s’est produite entre l’écrivain et l’ancêtre dont il brosse le portrait34. Ses origines sont diverses : mort prématurée du père ou de la mère, abandon de l’enfant, exil ou encore distance produite par la mobilité sociale du transfuge de classe. Ainsi incluse dans la catégorie subsumante du défaut de transmission parmi d’autres phénomènes aux répercussions bien différentes, celle-ci se voit neutralisée dans sa dimension proprement sociologique. C’est ce qui explique qu’elle soit pensée comme « anthropologique35 » par Laurent Demanze, qui établit une analogie entre le « minuscule » que célèbre Michon et le milieu social d’origine d’Ernaux36. Or, le « minuscule » n’est pas nécessairement un dominé dans l’espace social ; il est avant tout celui qui n’a pas laissé de traces dans l’Histoire. C’est aussi en ce sens qu’Aurélie Adler l’emploie : « le “minuscule” se définit comme le pendant exact de l’illustre, c’est l’individu quelconque37 », écrit-elle. Bien qu’Adler reconnaisse que son application à la poétique d’Ernaux ne convient pas, elle ne revient pas pour autant au lexique choisi par l’autrice de La Place et d’Une femme, préférant parler de « marginal », qu’elle définit, en tenant compte « du sème spatial que comporte un tel terme », comme étant ce qui se rapporte à « tout ce qui se tient en retrait d’un espace (géographique, social, littéraire) où se définissent les normes culturelles, sociales, idéologiques dominantes38 ». La catégorie bourdieusienne du dominé, chère à Ernaux, n’apparaît pas, alors qu’elle semblait appelée par la dernière partie de cette définition (mais pas par la première, qui mettait l’accent sur le spatial au détriment du social).

  • 39 Ce livre avait connu une première édition, en langue allemande, en octobre 2002, soit quelques mois (...)
  • 40 Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Éditions Raisons d’agir, « Cours et travaux (...)
  • 41 L’incipit suffit à le faire comprendre : « Je n’ai pas l’intention de sacrifier au genre, dont j’ai (...)
  • 42 Ibid., 11-12.
  • 43 Voir Vincent Debaene, L’Adieu au voyage. L’ethnologie française entre science et littérature, Paris (...)
  • 44 Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, op. cit., p. 141-142.

15La parution en 200439 de l’Esquisse pour une auto-analyse de Pierre Bourdieu allait-elle modifier cet état de fait ? Bien que le qualificatif de transfuge y apparaisse (l’auteur se présente en effet comme « transfuge fils de transfuge40 »), le texte lui-même n’est pas présenté de cette façon. Bourdieu refuse en effet de considérer son livre comme autobiographique41 et préfère l’inscrire dans la lignée de ses travaux précédents, en particulier lorsqu’il revendique « le point de vue de l’analyste », précise avoir mobilisé « les instruments de la sociologie » ou estime n’avoir retenu que les événements « pertinents du point de vue de la sociologie, c’est-à-dire nécessaires à l’explication et à la compréhension sociologiques42 ». Il ne se reconnaît aucun devancier dans l’entreprise qu’il fonde en se prenant pour objet de sa propre étude, pas même Ernaux ni Hoggart, alors qu’il connaissait et estimait leurs récits. Il ne fait pas davantage signe vers la tradition anthropologique du « deuxième livre43 », pourtant bien établie déjà en France. Sans doute l’enjeu était-il, à ses yeux, moins générique que scientifique. Bourdieu évite de présenter l’Esquisse autrement qu’à la façon d’un travail sociologique comme un autre, même s’il n’est pas dupe de sa dimension testimoniale et exemplaire. En témoignent les dernières lignes de son texte, où il déclare avoir « écrit aussi et peut-être surtout à l’intention des plus jeunes de [s]es lecteurs » pour qu’ils « tirent de cette identification réaliste [à ses expériences et ses questionnements], qui est tout à fait à l’opposé d’une projection exaltée, des moyens de faire et de vivre un tout petit peu mieux ce qu’ils vivent et ce qu’ils font44 ». Malgré l’ambivalence générique de son livre, Bourdieu refuse de prêter le flanc à une lecture de son travail à la façon d’un livre de littérature – de là sans doute l’absence de référence à Ernaux ou au « deuxième livre » des anthropologues, desquels l’éloigne aussi un conflit pour la légitimité scientifique de leurs disciplines respectives. Par ce fait, l’Esquisse n’est en tout cas pas immédiatement identifiée comme un récit de transfuge de classe.

16En vingt ans, le récit de transfuge de classe émerge donc peu à peu dans deux champs distincts sans pour autant être pleinement identifié. Si la notion de « transfuge » circule dans les discours, elle caractérise alors les auteurs de ces livres, non le genre. Par ailleurs, des conflits de dénomination et de légitimité spécifiques aux champs littéraire et académique contribuent à cette invisibilisation. On aura connu entrée plus fracassante dans l’espace des possibles d’un champ.

17En quelques années pourtant, la visibilité du genre ira en s’accroissant, en grande partie grâce au travail postural effectué par Annie Ernaux durant la première décennie du xxie siècle. L’écrivaine s’emploie ainsi à redéfinir sa production antérieure comme celle d’une transfuge de classe. Non qu’elle ne l’eût pas déjà fait dès la fin des années 1980, c’est-à-dire à partir du moment où elle avait pris connaissance du terme, mais le phénomène est désormais plus visible et plus constant.

  • 45 Annie Ernaux et Frédéric-Yves Jeannet, L’Écriture comme un couteau, Paris, Gallimard, « Folio », 20 (...)
  • 46 Ibid., p. 72-74.
  • 47 Ibid., p. 98-101.
  • 48 Ibid., p. 98.
  • 49 Annie Ernaux et Frédéric-Yves Jeannet, L’Ecriture comme un couteau, op. cit., p. 34.
  • 50 Annie Ernaux, La Place, op. cit., p. 24.
  • 51 Annie Ernaux et Frédéric-Yves Jeannet, L’écriture comme un couteau, op. cit., p. 35.

18Elle dédie ainsi une section entière du livre d’entretiens qu’elle publie avec Frédéric-Yves Jeannet, L’Écriture comme un couteau, au « transfuge45 », une autre à « la culture du monde dominé46 », une autre encore au reproche, formulé par une frange de la critique, d’une « double obscénité47 », « sexuelle et sociale48 ». Dans le même volume, elle revient sur l’« écriture plate », dont elle fait une création singulière. En raison de sa trajectoire de transfuge, elle seule s’est montrée en mesure d’« importer dans la littérature quelque chose de dur, de lourd, de violent même49 » au travers de cette façon d’écrire. Toutefois, une nuance d’importance intervient alors dans le discours d’Ernaux. Auparavant, l’écriture plate lui « v[enai]t naturellement50 » ; désormais, elle est le fruit d’une recherche formelle et éthique coûteuse en énergie et en temps : « Tout l’enjeu consiste à trouver les mots et les phrases les plus justes », quitte pour cela à passer « des heures sur un paragraphe51 », confie-t-elle ainsi à Jeannet.

  • 52 Ibid., p. 36.

19Enfin, Ernaux établit des cycles dans son œuvre : les trois romans publiés avant La Place ne semblent plus avoir d’autre pertinence à ses yeux que d’avoir permis progressivement à ce livre d’émerger. Ceux qui l’ont suivi prolongent la « posture d’écriture […], exploration de la réalité extérieure ou intérieure, de l’intime et du social dans le même mouvement, en dehors de la fiction » qu’elle dit avoir « inauguré[e]52 » à cette occasion.

20Le travail postural d’Ernaux dans cette série d’entretiens, auxquels la publication sous forme de livre donne une visibilité certaine, est donc de trois ordres principalement. Il porte d’abord sur la périodisation de l’œuvre, faisant de La Place un livre fondamental, générateur des suivants. Il consiste ensuite à corriger la réception négative de l’« écriture plate », qu’un pan de la critique a assimilée à une absence de style, sans pour autant abandonner l’expression. Celle-ci se voit en effet réaffirmée, mais aussi redéfinie : c’est désormais le fruit d’un travail stylistique et d’une recherche formelle au long cours. Une corrélation s’établit enfin entre l’écriture née de cette réflexion et la figure de la transfuge de classe, qui subsume l’ensemble des caractéristiques de son œuvre – du moins celles qu’Ernaux met elle-même en évidence – mieux que ne le fait le carcan du récit de filiation, jamais refusé explicitement mais jamais revendiqué non plus. Par cette posture de styliste transfuge, Ernaux cherche en somme à convertir l’exceptionnalité de son parcours social en singularité artistiquement recevable dans le champ littéraire. Le récit de transfuge de classe, en modèle duquel elle institue son œuvre passée depuis La Place, devient l’emblème de cette stratégie.

Âge un, ou la reconnaissance du genre

  • 53 La Place avait déjà remporté un succès public et critique (Prix Renaudot) à sa sortie, mais n’était (...)
  • 54 La critique académique est souvent plus réservée au sujet de ce dernier. Voir notamment Jérôme Meiz (...)
  • 55 Elle sera d’une « grosse dizaine » jusqu’en 2018, et doublera ensuite en quelques années. Voir Laél (...)
  • 56 L’expression « transfuge de classe » passe ainsi de deux emplois annuels en 2015 dans la presse fra (...)
  • 57 Ibid., p. 72.

21La reconnaissance du récit de transfuge de classe comme genre de la littérature personnelle est de plus en plus évidente dans les années 2010. Plusieurs facteurs y contribuent : les succès éditoriaux53 de Retour à Reims de Didier Eribon, en 2009, et d’En finir avec Eddy Bellegueule d’Édouard Louis en 201454 ; l’augmentation graduelle de la production, dans le champ littéraire comme dans le champ académique55 ; la présence de plus en plus massive du terme « transfuge » dans les discours médiatiques56 ou encore l’institutionnalisation progressive d’un canon générique de ce type de récit par leurs autrices et auteurs, qui « se placent explicitement dans la filiation les uns des autres57 ».

  • 58 Dans un entretien avec Martine Laval réalisé en 2013, soit à la sortie de La Société comme verdict, (...)

22Cette phase de reconnaissance est aussi caractérisée par l’hybridation plus marquée du genre entre sociologie et littérature, qui contribue certainement à sa visibilisation dans les deux champs. Retour à Reims est emblématique de cette tendance. Le livre d’Eribon conjugue pour la première fois les voies inaugurées par Pierre Bourdieu et Annie Ernaux, c’est-à-dire celles de la théorie et de la littérature58.

  • 59 Didier Eribon, Retour à Reims, op. cit., p. 25. Non qu’Annie Ernaux n’emploie pas le mot à son prop (...)

23La veine théorique transparaît à travers la mobilisation de nombreux concepts, notamment bourdieusiens, dont ceux de « transfuge59 » et d’« habitus ». Pour autant, l’écriture de Retour à Reims n’est pas, à proprement parler, scientifique :

  • 60 Didier Eribon, Retour à Reims, op. cit., p. 14.

Affleure alors à la conscience, en de telles circonstances, ce dont on aurait aimé se croire libéré, mais dont on n’ignore pas que cela structure notre personnalité, à savoir le malaise produit par l’appartenance à deux mondes différents, séparés l’un de l’autre par tant de distance qu’ils semblent irréconciliables, mais qui coexistent néanmoins dans tout ce que l’on est ; une mélancolie liée à l’« habitus clivé », pour reprendre ce beau et puissant concept de Bourdieu60.

24La narration autobiographique est en effet première chez Eribon, alors qu’elle était refusée chez Bourdieu. Si le récit s’autorise parfois une montée en généralité (du « je » au « on », par exemple, comme dans le passage cité supra), il demeure fondamentalement intime et subjectif : le sentiment – la mélancolie, dans cet exemple – précède le concept – l’habitus –, lui-même souvent qualifié en des termes esthétiques – en l’occurrence, « beau et puissant ».

  • 61 Ibid., p. 28.

25Dans Retour à Reims, Eribon fait également l’éloge des livres d’Ernaux, en ce qu’« [e]lle y évoque à merveille ce malaise que l’on ressent lorsque l’on revient chez ses parents après avoir quitté non seulement le domicile familial mais aussi la famille et le monde auxquels, malgré tout, on continue d’appartenir, et ce sentiment déroutant d’être à la fois chez soi et dans un univers étranger61 ». Sans s’autoriser lui-même à se dire écrivain, il fait néanmoins de l’œuvre d’Ernaux, sinon un modèle imitable, en tout cas une source d’inspiration et de réflexion pour tous les transfuges.

26Plusieurs réactions à l’hybridation proposée par Eribon se produiront en sens divers durant les années 2010. La première vient d’Annie Ernaux, la seconde de Rose-Marie Lagrave, mais elles sont plus largement emblématiques des tendances qui caractérisent cette phase de reconnaissance.

27Annie Ernaux, forte du succès critique des Années (2008), considéré comme un chef-d’œuvre, poursuit son travail critique de reconfiguration de sa propre œuvre. La dimension généralisante de ce dernier livre, qui avait vocation à raconter non une vie en particulier, mais la vie qu’ont pu avoir toutes les femmes de la génération d’Ernaux, vaut désormais pour l’ensemble de ses textes, comme l’écrivaine l’annonce en tête de l’édition Quarto qui rassemble la plupart d’entre eux en 2011 sous le titre Écrire la vie :

  • 62 Annie Ernaux, Écrire la vie, Paris, Gallimard, « Quarto », 2011, p. 7.

Comment définir cette entreprise d’écrire commencée il y a quatre décennies ? Quel titre – qu’on me réclamait – pour la qualifier ? Brusquement m’est venu, comme une évidence : écrire la vie. Non pas ma vie, ni sa vie, ni même une vie. La vie, avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve de façon individuelle : le corps, l’éducation, l’appartenance et la condition sexuelles, la trajectoire sociale, l’existence des autres, la maladie, le deuil62.

  • 63 Annie Ernaux, Retour à Yvetot, Paris, Éditions du Mauconduit, 2013, p. 35.

28La direction prise par Ernaux depuis Les Années aurait pu la mener à atténuer voire à délaisser la figuration de soi en transfuge, tant celle-ci lui confère une dimension d’exceptionnalité peu en phase avec l’intention d’universalité affichée dans Écrire la vie. Il n’en est rien : sur le modèle de Retour à Reims, elle livre en 2013 un Retour à Yvetot dans lequel elle considère comme « indissociabl[es] » son expérience personnelle de transfuge et la tentative d’« atteindre l’universel63 ». Pour autant, le commentaire critique incessant dont elle entoure sa propre œuvre accueille de plus en plus volontiers des proclamations de singularité qui en font une écrivaine de premier plan, plus qu’une sociologue (dans les années 1980, on observait plutôt, sinon la position inverse, une mise en sourdine de toute posture littéraire). C’est déjà frappant dans le Quarto ou la conférence qui a donné Retour à Yvetot ; ce l’est encore plus dans Le vrai lieu, recueil d’entretiens avec Michelle Porte publié chez Gallimard en 2014 (les entretiens ont toutefois été réalisés en janvier 2011, soit au moment de la préparation du Quarto) :

[É]crire, écrire vraiment, c’est viser à la connaissance.

Non pas à la connaissance qui est celle des sciences sociales, de la philosophie, de l’histoire, de la psychanalyse, mais à une connaissance autre, qui passe par l’émotion, la subjectivité. Qui dépend de ce qu’on appelait autrefois le style. Qu’on n’ose plus appeler le style. C’est quoi, le style ? C’est un accord entre sa voix à soi, la plus profonde, indicible, et la langue, les ressources de la langue. C’est réussir à introduire dans la langue cette voix, faite de son enfance, de son histoire.

  • 64 Annie Ernaux, Le vrai lieu : entretiens avec Michelle Porte, Paris, Gallimard, « Folio », 2022 [201 (...)

C’est bien difficile d’expliquer cela, mais on le sent quand on écrit. On sent qu’on ne fait pas de la psychologie ou de la sociologie ou de la psychanalyse. Même si, comme cela m’arrive, on se sert de connaissances scientifiques. Je dois à la sociologie de Bourdieu beaucoup de choses mais je ne « fais » pas du Bourdieu64.

  • 65 C’est-à-dire après que s’est tenu l’entretien avec Michelle Porte mais avant sa publication en volu (...)

29La définition du style comme singularité auctoriale et l’appréciation d’une connaissance non plus sociologique mais littéraire achèvent assurément la figuration de soi en écrivaine originale, portant une voix distincte de l’étude sociologique, considérée désormais comme une source d’inspiration parmi d’autres. Dans le même volume, Ernaux revient sur l’« écriture plate », formule dont elle regrette désormais les connotations négatives : l’expression ne faisait pas signe vers une absence de style, précise-t-elle à cette occasion. Et Ernaux de donner dans la suite de l’entretien de nombreux gages du travail formel constant auquel elle se livre dans son œuvre. La parution en septembre 201165 de L’Atelier noir, anthologie de pages de son journal d’écriture, apporte également les assurances nécessaires à qui douterait encore de l’importance de la recherche stylistique pour cette écrivaine.

  • 66 Rose-Marie Lagrave, Se ressaisir, op. cit., p. 10.
  • 67 Voir Karine Abiven, « Écrire juste la vie : la scène autobiographique de Rose-Marie Lagrave », Fabu (...)

30Alors qu’Ernaux tend à atténuer la part sociologique de sa création, dans le mouvement inverse de celui qui avait prévalu chez elle dans les années 1990 et au début des années 2000, le récit de transfuge de classe écrit par des scientifiques cherche à minimiser sa dimension littéraire. C’est particulièrement notable chez Rose-Marie Lagrave, qui présente son ouvrage, Se ressaisir, publié en 2021 aux Éditions de la Découverte dans une collection de sociologie, « L’envers des faits », à la façon d’une « enquête autobiographique » avant de préciser : « Ce livre n’est donc ni une autobiographie, ni une auto-analyse, mais l’examen d’un processus qui, d’un village à Paris, d’une école primaire rurale à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, m’a façonnée, en tant que femme et féministe, en transfuge de classe66. » En faisant valoir les termes d’« enquête » et d’« examen » avant ceux d’« autobiographie » – étonnamment rejeté après avoir été accolé, sous forme adjectivale certes, à celui d’« enquête » – et d’« auto-analyse », Lagrave, consciente de la labilité du genre entre science et littérature, entend surtout ancrer son discours dans le premier domaine. Pour autant, comme l’a bien montré Karine Abiven à travers une étude de son énonciation, la sociologue inscrit principalement son propos dans une scénographie héritée de l’autobiographie littéraire67.

  • 68 Pierre Nora (dir.), Essais d’ego-histoire, Paris, Gallimard, 1987.
  • 69 Julie Moucheron, « D’autres vies que la mienne ? Petite réflexion sur l’écriture littéraire de l’hi (...)
  • 70 Dans son récent essai consacré à une critique nuancée de cette perspective historiographique, Enzo (...)
  • 71 Rose-Marie Lagrave, Se ressaisir, op. cit., p. 8.

31La reconnaissance progressive du genre ne s’opère donc pas sans ambiguïtés, ni en littérature, où sa dimension sociologique tend à s’amenuir, ni en sociologie, où sa dimension littéraire, rarement assumée, le rapproche d’un courant de l’historiographie contemporaine avec lequel il est d’ailleurs parfois confondu : l’ego-histoire. L’expression, forgée en 1987 par Pierre Nora, désignait alors pour son créateur un nouveau genre, qu’il espérait promis à un bel avenir68. Si, en réalité, le « lâcher-prise autobiographique des historiens alors invités à lever le voile sur leur trajectoire intellectuelle et leurs déterminismes » n’a pas eu lieu, « un certain nombre d’historiens sollicités par Pierre Nora – y compris Michel de Certeau – s[’étant] montr[és] réticents, preuve que le principe de l’effacement du savant derrière son œuvre est toujours bien présent69 », l’ego-histoire est progressivement devenue, dans les premières décennies du xxie siècle, un hypéronyme commode pour référer aux formes d’écriture subjective de l’histoire et, plus généralement, des sciences sociales, toutes tendances confondues (y compris antagoniques70). C’est en ce sens que l’emploie Lagrave dans l’introduction de son livre, faisant même du livre de Nora un « classique […] qui a donné ses lettres de noblesse au récit de soi dans le monde savant71 ». En somme, tout se passe comme si l’ego-histoire remplissait pour le monde académique la même fonction que le récit de filiation pour l’univers littéraire : celle d’un étiquetage plus lâche, c’est-à-dire, en l’occurrence, plus visible et plus œcuménique.

Âge deux, ou la consécration du genre

  • 72 C’est aussi ce que signalent Laélia Véron et Karine Abiven dans l’introduction de Trahir et venger (...)
  • 73 Ce qui fait écrire à Laélia Véron et Karine Abiven que se manifeste là « un biais de réception cont (...)

32On a déjà rappelé que le nombre de récits de transfuge de classe publiés avait augmenté de façon spectaculaire (toutes proportions gardées) à partir de la fin des années 2010. Mais le signe de consécration le plus évident est plutôt à trouver du côté du couronnement par le Prix Nobel de l’œuvre d’Annie Ernaux en 202272. Le genre est désormais pleinement identifié, médiatiquement d’abord, car c’est comme écrivaine transfuge qu’Ernaux est célébrée73, académiquement ensuite, puisqu’un séminaire organisé par Laélia Véron et Karine Abiven est consacré à cette famille de récits en 2023-2024, bientôt suivi par un essai des mêmes autrices et un colloque international à Orléans.

  • 74 Déjà palpable lorsque parurent les premiers travaux de Viart, de Demanze ou d’Adler à ce sujet, ell (...)
  • 75 Dans Passés singuliers (op. cit.), Enzo Traverso intègre notamment l’autobiographie d’Hoggart à son (...)
  • 76 Voir à ce sujet Jérôme Meizoz, « Un label controversé : les écrivain·e·s transfuges », AOC, mercred (...)
  • 77 Annie Ernaux et Rose-Marie Lagrave, Une conversation, Paris, Éditions de l’EHESS, 2023, p. 92.
  • 78 Laélia Véron, avec Karine Abiven, Trahir et venger, op. cit., p. 163.

33La consécration, stade avancé d’un vieillissement social heureux, n’est pas synonyme de pérennisation. Autrement dit, elle n’offre pas une longévité assurée aux institutions comme aux personnes qui en bénéficient. Le récit de transfuge de classe a beau être consacré depuis le Nobel d’Ernaux, il est toujours exposé à la dilution de son histoire et de ses caractéristiques les plus marquantes dans d’autres historiographies à l’institutionnalisation plus rapide : celle du récit de filiation d’une part74, et celle de l’ego-histoire d’autre part75. Un deuxième obstacle se présente à l’expansion du récit de transfuge de classe, en particulier dans le champ littéraire : l’étiquette, présentée par la critique à certains auteurs et autrices aux trajectoires sociales comparables à celles d’Ernaux ou de Louis (Marie-Hélène Lafon, Kaoutar Harchi, Nicolas Mathieu ou encore Anne Pauly pour ne prendre que ces exemples), est fréquemment refusée selon des argumentaires variables76, où point néanmoins un motif semblable : le récit de transfuge, devenu un « label éditorial », n’est plus aussi attractif pour des écrivains en début de carrière (socialement jeunes, donc), tant il semble pour eux corrélé au modèle ernausien. Enfin, Ernaux elle-même tend à s’ériger en gardienne du temple : elle entend en effet que la dénomination de transfuge conserve un caractère exceptionnel. C’est du moins ce qui transparaît lorsqu’elle s’agace publiquement du fait que « la notion de transfuge finit par être mise à toutes les sauces, brandie même comme un étendard. Du coup, on se retrouve avec la conception de l’élève méritant qui, par sa réussite, conforte un système scolaire qui privilégie les héritiers77. » De la sorte, comme le précisent Laélia Véron et Karine Abiven à propos d’Édouard Louis – mais la remarque vaut pour tout auteur ou toute autrice de littérature qui entend s’inscrire dans le genre du récit de transfuge tout en se distinguant de l’œuvre ernausienne, venir après Ernaux place l’écrivain dans une situation paradoxale : « comment hériter d’Ernaux sans copier une posture de marginalisation de plus en plus reconnue et de moins en moins marginale78 ? »

Conclusion

34Ces interrogations mises à part, retracer le vieillissement social du genre aura permis de mettre en évidence deux histoires dissemblables, malgré plusieurs intersections : d’une part, celle du champ littéraire, où l’institutionnalisation lente du genre, jusqu’à sa consécration, est étroitement liée à la trajectoire d’Annie Ernaux ; d’autre part, celle du champ académique (plus précisément sociologique), dans lequel le genre, perméable à un travail littéraire et de mieux en mieux identifié au fil des ans, n’atteint toutefois pas la visibilité de l’ego-histoire, avec laquelle il est parfois confondu.

  • 79 Sans doute est-elle-même triple, tant le genre connaît, au début des années 2000, un moment d’insti (...)
  • 80 Comme l’a fait Édouard Louis avec En finir avec Eddy Bellegueule.
  • 81 Pierric Bailly est un romancier émergent lorsqu’il publie L’Homme des bois chez son éditeur habitue (...)

35Cette double histoire79, durant laquelle le genre reste longtemps invisible, explique pour une part le caractère tardif des premières publications de récits de transfuges de classe. Dans le champ littéraire, celui-ci est corrélé au vieillissement social d’Ernaux elle-même, à laquelle il aura fallu dix ans pour se détacher du roman (Les Armoires vides, malgré son contenu autobiographique et ses nombreux traits caractéristiques du futur récit de transfuge de classe, est encore considéré comme un roman) et vingt ans de plus pour faire reconnaître, après d’autres tentatives d’étiquetage de ses textes, leur caractérisation comme récits d’une transfuge de classe. L’institutionnalisation progressive du genre et sa récente consécration ont néanmoins progressivement changé la donne : depuis une dizaine d’années, le genre a intégré les pratiques d’écriture de soi envisageables par une autrice ou un auteur qui souhaite faire de sa vie un matériau littéraire : il est disponible pour tout nouveau venu et peut donc être exploité dès l’entrée en littérature80 ou peu de temps après celle-ci81, même si le phénomène reste rare en raison du poids du modèle ernausien.

36Dans le champ académique, l’absence d’institutionnalisation du récit de transfuge de classe comme genre spécifique à la discipline, à l’inverse de ce qui se passa pour le « deuxième livre » des anthropologues ou l’ego-histoire, avec laquelle il est d’ailleurs parfois confondu, est l’une des raisons pour lesquelles ce genre est principalement pratiqué en fin de carrière : n’offrant pas (encore) les possibilités de gain symbolique que comportent d’autres formes d’innovation ou de créativité scientifique, il demeure l’apanage d’autrices et d’auteurs déjà consacrés par les institutions du champ académique.

  • 82 Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points », 1998 [1992], p. 4 (...)
  • 83 Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points », 2003 [1997],(...)
  • 84 La liberté relative d’une position dominante, le vieillissement social qui détourne du besoin de fa (...)

37S’ajoute aussi à cette considération un effet propre au vieillissement social individuel dans le champ académique (il est observable également dans le champ littéraire, mais chez Ernaux seulement, puisqu’à partir du moment où elle est parvenue à légitimer le modèle qu’elle incarnait, celui-ci est devenu exploitable par de nouveaux entrants dans le champ). Si la théorie des champs a habitué ses lecteurs à penser les effets du vieillissement social à la façon d’un « resserrement irréversible de l’éventail des possibles82 », elle laisse pourtant entendre des nuances. Ainsi, dans Méditations pascaliennes, le sociologue précise que l’habitus de tout agent est « une potentialité, un désir d’être qui, d’une certaine façon, cherche à créer les conditions de son accomplissement », c’est-à-dire à aménager un environnement où l’agent sera en mesure de « réaliser ce plein accomplissement de son désir d’être que l’on identifie au bonheur83 ». L’habitus est donc lui aussi sujet au vieillissement social, sans pour autant que celui-ci condamne progressivement son porteur à la routine ou à l’inaction. Au contraire, certaines dispositions s’affinent avec le temps, certains ajustements se font plus efficacement, les ratés deviennent moins fréquents. Ainsi du principe de projection vers l’avenir et de compréhension de cet avenir, dont la qualité prédictive dépend certes des dispositions de l’agent, mais aussi des possibilités offertes par sa position dans le champ. À ce titre, les positions dominantes dans la structure d’un champ, atteintes habituellement au terme d’une trajectoire et, de ce fait, indissociables d’un âge social avancé, offrent des possibilités élargies par rapport aux positions dominées du même espace84.

  • 85 Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, opcit., p. 345.

38Toujours dans Méditations pascaliennes, Bourdieu évoque le pouvoir que possède le monde social de « donner ce qu’il y a de plus rare, de la reconnaissance, de la considération, c’est-à-dire tout simplement, de la raison d’être85 ». Si chaque étape d’une trajectoire ménage cette possibilité a priori, la consécration reçue en fin de carrière ouvre de nouveaux espaces d’expression ou donne accès à des formes d’écriture inédites pour l’agent concerné.

39En somme, dans la théorie de Bourdieu, rien de permet de penser le vieillissement social sous l’unique forme du rétrécissement du champ des possibles. En accordant au sens pratique une importance que ne lui confèrent pas les théories concurrentes de son temps (le marxisme d’un côté, la théorie de l’action rationnelle de l’autre), cette pensée invite à prendre en compte les dispositions et, plus largement, le sens du jeu d’un agent à chaque étape de sa trajectoire. Il apparaît alors que certaines dispositions permettent, si et quand elles sont mobilisées, de mieux vieillir socialement – par exemple la disposition à la souplesse tactique ou encore à la gestion de son image – en particulier lorsque les trajectoires offrent, notamment à travers les récompenses du monde social, des libertés nouvelles d’action et d’invention.

40Dans ce contexte, l’âge social avancé de la plupart des auteurs lorsqu’ils publient un récit de leur trajectoire sociale remplit principalement deux fonctions : une fonction d’autorisation (ils sont légitimés à le faire par leur trajectoire dans l’espace social et dans leur champ spécifique) et une fonction d’inventivité générique (la liberté acquise leur permet de délaisser les formes les plus canoniques de leur champ spécifique d’activité pour en forger de nouvelles).

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Notes

1 Cet article a été rédigé dans le cadre du projet PDR FNRS T.0243.23 « Singularités littéraires depuis 1985 ».

2 Laélia Véron, avec Karine Abiven, Trahir et venger : paradoxes des récits de transfuges de classe, Paris, La Découverte, 2024, p. 11-12.

3 C’est notamment le cas de Didier Eribon et Gérald Bronner.

4 On pense ici à Richard Hoggart, Norbert Alter, Pierre Bourdieu et Rose-Marie Lagrave.

5 La question s’est posée de savoir s’il fallait retenir Les Armoires vides, publié neuf ans avant La Place, comme premier récit de transfuges de classe de l’œuvre ernausienne. Dans la mesure où il s’agit d’un roman et non d’un récit, on lui a préféré La Place. Ce choix est également celui d’Ernaux qui, à partir des années 2000, a répété avoir trouvé sa manière avec La Place, livre à partir duquel elle abandonnera définitivement le roman, sans pour autant renier totalement sa production antérieure.

6 Rose-Marie Lagrave, Se ressaisir : enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe, Paris, La Découverte, « Poche », 2023 [2021], p. 303.

7 Smaïn Laacher et Annie Ernaux, « Annie Ernaux ou l’inaccessible quiétude : entretien », Politix, vol. 4, no 14, 1991, p. 73.

8 Michel Lacroix, Cécile et Marx : héritages de liens et de luttes, Montréal, Éditions Varia, 2024, p. 193.

9 Didier Eribon, Retour à Reims, Paris, Flammarion, « Champs Essais », 2018 [Fayard, 2009], p. 109.

10 Annie Ernaux, La Place, Paris, Gallimard, « Folio », 2005 [1983], p. 79.

11 Ibid., p. 91.

12 Par exemple lorsqu’elle s’installe à Annecy avec son mari – elle « gliss[e] dans cette moitié du monde pour laquelle l’autre n’est qu’un décor » (p. 96) – ou qu’elle prend le train avec son fils en première classe après la mort de son père – elle se surprend à penser : « “maintenant, je suis vraiment une bourgeoise” » (p. 23).

13 Didier Eribon, Retour à Reims, op. cit., p. 239.

14 Ce prix récompense un engagement ou une contribution académique dans le champ des études LGBT+.

15 Didier Eribon, Retour à Reims, op. cit., p. 246.

16 Rose-Marie Lagrave, Se ressaisir, op. cit., p. 92.

17 Ibid., p. 20.

18 Voir « Entretien avec Fabien Truong » ici-même. L’auteur y évoque notamment « le sentiment d’être en permanence déplacé, illégitime et d’avoir honte, puis honte d’avoir eu honte ».

19 Pierre Bourdieu « L’invention de la vie d’artiste », Actes de la recherche en sciences sociales, no 2, mars 1975, p. 75. Cette définition, Bourdieu ne l’a jamais amendée, à la différence de celles qu’il a proposées pour d’autres concepts centraux de sa théorie comme ceux d’habitus ou d’illusio. On la retrouve en effet presque mot pour mot dans Microcosmes : théorie des champs, publié à titre posthume : « [C]haque changement de position […] marque une étape du processus de vieillissement social qui pourrait se mesurer au nombre de ces alternatives décisives (qui n’impliquent pas nécessairement la décision), bifurcations de l’arbre aux innombrables branches mortes qui figure l’histoire d’une vie. » (Paris, Éditions Raisons d’agir, « Microcosmes », 2021, p. 260.)

20 Ainsi, en se positionnant à l’avant-garde du champ poétique au terme d’une série de scandales (dont le célèbre pamphlet contre Anatole France, « Un cadavre »), le surréalisme a automatiquement provoqué le déplacement des anciens tenants de cette position : il « relègue au magasin des accessoires, au service de la vieillerie poétique, Goll et Dermée, littérateurs timorés qui n’oseraient s’associer à l’agressivité un peu folle des surréalistes ». Voir Jean-Pierre Bertrand, Jacques Dubois & Pascal Durand, « Approche institutionnelle du premier surréalisme (1919-1924) », Pratiques, no 38, juin 1983, p. 50.

21 Que ces phases soient les plus décrites théoriquement ne signifie pas qu’elles sont les plus fréquentes dans la pratique : les agents qui parviennent à la consécration au sein d’un champ sont moins nombreux que ceux qui y entrent, par exemple. Corollaire de la remarque précédente, une trajectoire ne passe pas nécessairement pas ces trois étapes.

22 Pierre Bourdieu, « Le champ littéraire », Actes de la recherche en sciences sociales, no 89, 1991, p 24.

23 Alain Viala, « Éléments de sociopoétique », dans Alain Viala et Georges Molinié, Approches de la réception, Paris, PUF, 1993, p. 206.

24 Laélia Véron et Karine Abiven ont déjà retracé l’histoire du genre dans le troisième chapitre de leur ouvrage Trahir et venger, op. cit., p. 69-95. L’analyse proposée dans ces pages confirme globalement la leur tout en apportant des éclairages complémentaires.

25 Laure Depretto propose ici même la dénomination de « biographie d’ascendants » pour qualifier cette pratique. Voir « Généalogies transfuges : contribution à l’étude des récits familiaux de la mobilité sociale. »

26 Annie Ernaux, La place, op. cit., p. 23.

27 Annie Ernaux, Une femme, Paris, Gallimard, « Folio », 2005 [1987], p. 106.

28 Isabelle Charpentier, « “Quelque part entre la littérature, la sociologie et l’histoire…” », COnTEXTES, no 1, 2006, mis en ligne le 15 septembre 2006, consulté le 28 août 2024. URL : http://journals.openedition.org/contextes/74 ; DOI : https://doi.org/10.4000/contextes.74

29 Ce silence contraste avec la réception de son œuvre en sociologie. Annie Ernaux est en effet lue et commentée par des sociologues dès les années 1980. Jean-Pierre Terrail mêle ainsi l’analyse de récits de personnes de milieux populaires en mobilité sociale ascendante à des citations tirées de deux textes d’Annie Ernaux, son premier roman, Les armoires vides, paru en 1974, et La place (« De quelques histoires de transfuges », Cahiers du LASA, no 2, 1984, p. 35-76). De son côté, Vincent de Gaulejac emprunte de nombreux exemples à La Place dans La Névrose de classe : trajectoires sociales et conflits d’identité, Paris, Hommes et Groupe, 1987.

30 Dominique Viart, « Filiations littéraires », dans États du roman contemporain, sous la direction du même et de Jan Baetens, Paris, Lettres Modernes Minard, « écritures contemporaines », 1999 [2024], p. 115-139. Cet article est la version écrite d’une communication prononcée en juillet 1996 au colloque de Calaceite.

31 En plus des articles de Viart parus au fil des ans, plusieurs études d’importance ont porté sur ce genre. Voir notamment Laurent Demanze, Encres orphelines : Bergounioux, Macé, Michon, Paris, José Corti, 2008 ; Aurélie Adler, Éclats des vies muettes : figures du minuscule et du marginal dans les récits de vie d’Annie Ernaux, Pierre Michon, Pierre Bergounioux et François Bon, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2012 ; Guy Larroux, Et moi avec eux : le récit de filiation contemporain, Genève, Éditions La Baconnière, 2020.

32 Voir à ce sujet l’étude de Guy Larroux, Et moi après eux : le récit de filiation contemporain, op. cit., en particulier son premier chapitre, p. 49-83.

33 Ces deux récits étaient déjà au cœur de la première étude de Viart. Par la suite, il en ferait les modèles du genre, tant ils « dessinent l’empan du récit de filiation » par leurs choix formels opposés : refus de la fiction chez Ernaux, fréquence de l’autofiction chez Michon ; écriture « plate » chez la première, baroque et luxuriante chez le second ; défiance envers la littérature d’une part, adhésion à sa sacralité de l’autre, etc. Voir « Récits de filiation », dans Dominique Viart et Bruno Vercier, La Littérature française au présent, Paris, Bordas, 2e édition augmentée, 2008 [2005], p. 81.

34 Présente dans la réflexion de Viart dès le départ, la notion de défaut de transmission est approfondie dans : « Le silence des pères au principe du “récit de filiation” », Études françaises, vol. 45, no 3, 2009, p. 95-112.

35 Laurent Demanze, Encres orphelines, op. cit., p. 66.

36 Ibid. Voir notamment p. 157.

37 Aurélie Adler, Éclats des vies muettes, op. cit., p. 12.

38 Ibid., p. 13.

39 Ce livre avait connu une première édition, en langue allemande, en octobre 2002, soit quelques mois seulement après la mort de Bourdieu, survenue le 23 janvier de cette année-là. Son contenu n’était pas tout à fait inédit pour les lecteurs français, puisque la dernière section de son livre précédent, paru en octobre 2001, constituait une première version de l’Esquisse (elle en portait d’ailleurs déjà le titre). Voir Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité : cours du Collège de France 2000-2001, Paris, Éditions Raisons d’agir, « Cours et travaux », 2001, p. 184-220.

40 Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Éditions Raisons d’agir, « Cours et travaux », 2004, p. 109.

41 L’incipit suffit à le faire comprendre : « Je n’ai pas l’intention de sacrifier au genre, dont j’ai assez dit combien il était à la fois convenu et illusoire, de l’autobiographie. » (Ibid., p. 11)

42 Ibid., 11-12.

43 Voir Vincent Debaene, L’Adieu au voyage. L’ethnologie française entre science et littérature, Paris, Gallimard, 2010. Plus littéraire que scientifique, ce « deuxième livre » (tel Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss ou L’Afrique fantôme de Leiris), publié après ou parallèlement aux monographies et articles scientifiques, investit le domaine de l’intime sans pour autant se départir totalement des pratiques et réflexes professionnels de l’ethnographe.

44 Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, op. cit., p. 141-142.

45 Annie Ernaux et Frédéric-Yves Jeannet, L’Écriture comme un couteau, Paris, Gallimard, « Folio », 2011 [Stock, 2003], p. 60-71.

46 Ibid., p. 72-74.

47 Ibid., p. 98-101.

48 Ibid., p. 98.

49 Annie Ernaux et Frédéric-Yves Jeannet, L’Ecriture comme un couteau, op. cit., p. 34.

50 Annie Ernaux, La Place, op. cit., p. 24.

51 Annie Ernaux et Frédéric-Yves Jeannet, L’écriture comme un couteau, op. cit., p. 35.

52 Ibid., p. 36.

53 La Place avait déjà remporté un succès public et critique (Prix Renaudot) à sa sortie, mais n’était pas encore identifié alors comme récit de transfuge de classe.

54 La critique académique est souvent plus réservée au sujet de ce dernier. Voir notamment Jérôme Meizoz, « Belle gueule d’Edouard ou dégoût de classe ? », COnTEXTES, Prises de position, mis en ligne le 10 mars 2014, consulté le 28 août 2024. URL : http://journals.openedition.org/contextes/5879 ; DOI : https://doi.org/10.4000/contextes.5879

55 Elle sera d’une « grosse dizaine » jusqu’en 2018, et doublera ensuite en quelques années. Voir Laélia Véron, avec Karine Abiven, Trahir et venger, op. cit., p. 73.

56 L’expression « transfuge de classe » passe ainsi de deux emplois annuels en 2015 dans la presse française à 300 au début des années 2020 (Ibid., p. 12).

57 Ibid., p. 72.

58 Dans un entretien avec Martine Laval réalisé en 2013, soit à la sortie de La Société comme verdict, Didier Eribon revient sur le mélange des genres opéré dans Retour à Reims pour préciser qu’il ne l’avait pas imaginé « comme un livre ressortissant au registre de la littérature » mais qu’il a été lu principalement comme tel, ce qui lui a paru « être un grand compliment » (« L’éternel retour », Le Matricule des Anges, no 145, juillet-août 2013, p. 33).

59 Didier Eribon, Retour à Reims, op. cit., p. 25. Non qu’Annie Ernaux n’emploie pas le mot à son propos, que du contraire. Mais pas encore dans La Place, ni dans Une femme d’ailleurs. Dans les années 1980, c’est en entretien qu’Annie Ernaux emploie ce terme pour se définir.

60 Didier Eribon, Retour à Reims, op. cit., p. 14.

61 Ibid., p. 28.

62 Annie Ernaux, Écrire la vie, Paris, Gallimard, « Quarto », 2011, p. 7.

63 Annie Ernaux, Retour à Yvetot, Paris, Éditions du Mauconduit, 2013, p. 35.

64 Annie Ernaux, Le vrai lieu : entretiens avec Michelle Porte, Paris, Gallimard, « Folio », 2022 [2014], p. 76-77.

65 C’est-à-dire après que s’est tenu l’entretien avec Michelle Porte mais avant sa publication en volume.

66 Rose-Marie Lagrave, Se ressaisir, op. cit., p. 10.

67 Voir Karine Abiven, « Écrire juste la vie : la scène autobiographique de Rose-Marie Lagrave », Fabula / Les colloques, consulté le 30 août 2024. URL : http://www.fabula.org/lodel/colloques/index.php?id=8298

68 Pierre Nora (dir.), Essais d’ego-histoire, Paris, Gallimard, 1987.

69 Julie Moucheron, « D’autres vies que la mienne ? Petite réflexion sur l’écriture littéraire de l’histoire à l’ère des smartphones », Acta fabula, vol. 22, no 1, mis en ligne en janvier 2021, consulté le 30 août 2024. URL : http://www.fabula.org/revue/document13320

70 Dans son récent essai consacré à une critique nuancée de cette perspective historiographique, Enzo Traverso traite aussi bien les propositions d’Ivan Jablonka que celles de Philippe Artières. Voir Passés singuliers : le « je » dans l’écriture de l’histoire, Montréal, Lux, 2020.

71 Rose-Marie Lagrave, Se ressaisir, op. cit., p. 8.

72 C’est aussi ce que signalent Laélia Véron et Karine Abiven dans l’introduction de Trahir et venger (op. cit., p. 9-10).

73 Ce qui fait écrire à Laélia Véron et Karine Abiven que se manifeste là « un biais de réception contemporain, puisqu’il revient à mettre à l’arrière-plan d’autres thèmes centraux de l’œuvre, comme l’expérience féminine, le temps et la mémoire » (ibid., p. 9-10).

74 Déjà palpable lorsque parurent les premiers travaux de Viart, de Demanze ou d’Adler à ce sujet, elle est encore vive actuellement. Dans le dernier ouvrage en date sur le sujet, Guy Larroux fait ainsi des œuvres d’Annie Ernaux « des récits de filiation au long cours, entièrement pénétrés de la matière familiale » (Et moi après eux, op. cit., p. 10). Plusieurs récits d’Édouard Louis font également partie du corpus de cette étude.

75 Dans Passés singuliers (op. cit.), Enzo Traverso intègre notamment l’autobiographie d’Hoggart à son corpus.

76 Voir à ce sujet Jérôme Meizoz, « Un label controversé : les écrivain·e·s transfuges », AOC, mercredi 21 février 2024.

77 Annie Ernaux et Rose-Marie Lagrave, Une conversation, Paris, Éditions de l’EHESS, 2023, p. 92.

78 Laélia Véron, avec Karine Abiven, Trahir et venger, op. cit., p. 163.

79 Sans doute est-elle-même triple, tant le genre connaît, au début des années 2000, un moment d’institutionnalisation en Allemagne, sous la forme d’une production internationale (qui rassemble notamment le britannique Hoggart et le français Bourdieu). Voir à ce sujet Philipp Lammers et Marcus Twellmann, « L’autosociobiographie, une forme itinérante », COnTEXTES, Varia, mis en ligne le 16 décembre 2021, consulté le 28 août 2024. URL : http://journals.openedition.org/contextes/10515 ; DOI : https://doi.org/10.4000/contextes.10515

80 Comme l’a fait Édouard Louis avec En finir avec Eddy Bellegueule.

81 Pierric Bailly est un romancier émergent lorsqu’il publie L’Homme des bois chez son éditeur habituel, P.O.L (2017).

82 Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points », 1998 [1992], p. 426.

83 Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points », 2003 [1997], p. 216.

84 La liberté relative d’une position dominante, le vieillissement social qui détourne du besoin de faire date à tout prix et une disposition marquée à la polygraphie expliquent grandement l’intérêt développé par Henri Michaux au milieu des années 1950 pour la mescaline, hallucinogène extrait du peyotl : abandonnant pour un temps la poésie qui l’avait fait connaître, il se dédierait à l’écriture d’essais rendant compte des effets de la mescaline sur le langage et la perception. Sans doute est-ce aussi une conjugaison de facteurs proches qui permet à l’écrivain américain Cormac McCarthy de rompre avec les attentes nées de son œuvre antérieure pour proposer, avec Le Passager et Stella Maris, ses derniers romans, « quelque chose qui est fait pour déconcerter », selon le mot de l’un de ses critiques français, Yann Étienne (« Le Passager : Cormac McCarthy sur les abîmes du malentendu », Diacritik, 17 mars 2023).

85 Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, opcit., p. 345.

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Pour citer cet article

Référence électronique

David Vrydaghs, « La rédaction tardive des récits de transfuge de classe : une problématique du vieillissement social »COnTEXTES [En ligne], 36 | 2025, mis en ligne le 22 juin 2025, consulté le 05 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/contextes/13011 ; DOI : https://doi.org/10.4000/146ip

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Auteur

David Vrydaghs

Université de Namur, NaLTT

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