Navigation – Plan du site

AccueilNuméros thématiques36Vers un corpus international« Hybrids of autobiography and ar...

Vers un corpus international

« Hybrids of autobiography and argument »

Carolyn Steedman et le récit de transclasse en Grande-Bretagne
Elisa Russian

Résumés

Les récits de transclasse en Grande-Bretagne sont liés à la naissance des études culturelles et à l’importance que la notion d’expérience acquiert dans les débats littéraires et politiques du second après-guerre. Ces textes associent souvent autobiographie et théorie sociale pour penser les rapports de classe. Landscape for a Good Woman (1986) de l’historienne Carolyn Steedman en est un exemple emblématique. Mobilisant la forme de l’étude de cas, Steedman donne une place centrale à la vie affective dans les parcours de mobilité et rend visibles des trajectoires restées en marge des paradigmes critiques dominants. Cette approche caractérise également Respectable (2016) de la journaliste Lynsey Hanley, qui, dans un contexte néolibéral, analyse comment l’espace géographique et social est structuré par des mécanismes de séparation intériorisés par le sujet. À travers la narration de leurs expériences, Steedman et Hanley élaborent ainsi une critique des logiques de pouvoir qui façonnent la mobilité sociale au croisement de la classe et du genre.

Haut de page

Texte intégral

  • 1 Le terme « transclasse », forgé par Chantal Jaquet pour désigner un individu socialement mobile, es (...)
  • 2 Raymond Williams, « Culture Is Ordinary » [1958], dans Resources of Hope: Culture, Democracy, Socia (...)
  • 3 Raymond Williams, « Desire » [1986], dans What I Came to Say, Londres, Hutchinson Radius, 1989, p.  (...)
  • 4 Sur ces débats, voir l’ouvrage de référence de Martin Jay, Songs of Experience: Modern American and (...)
  • 5 Raymond Williams, « Desire », art. cit., p. 35.
  • 6 Richard Hoggart et Raymond Williams, « Working Class Attitudes », New Left Review, vol. 1, no 1, 19 (...)

1Dans un compte rendu intitulé « Desire », Raymond Williams (1921-1988) constate l’importance quantitative des écrits autobiographiques au sein de la production littéraire britannique des années 1980. Intellectuel marxiste transclasse, parmi les fondateurs des études culturelles, Williams a suivi de près cette évolution, qu’il a lui-même incarnée dans sa pratique d’écriture1. Sa vaste production puise fréquemment dans son expérience personnelle pour analyser les transformations sociales en cours. L’essai « Culture Is Ordinary » (1958) en constitue un exemple emblématique : il y recourt à de nombreuses anecdotes afin de défendre une conception anthropologique de la culture, entendue comme mode de vie, en opposition à une définition élitiste liée au savoir académique2. Dans son compte rendu, Williams met en lumière la pluralité des cadres interprétatifs à même de conférer un sens aux vies individuelles, en insistant tout particulièrement sur un modèle discursif façonné par l’histoire et la sociologie. Ce type de récit de soi, ancré dans les sciences sociales, « has been especially important in our own period because of the preoccupations of class. There has been a demand for accounts of class formation and class transition supported by the substance of individual experience3 ». Williams renvoie ici aux débats marxistes sur le statut de l’expérience dans la critique sociale, auxquels il avait participé dans l’après-guerre. La New Left avait longuement interrogé cette catégorie : des historiens comme E.P. Thompson en défendaient la valeur heuristique et contestataire, tandis que des intellectuels proches du structuralisme de Louis Althusser, à l’instar de Terry Eagleton, la considéraient comme une forme d’idéologie4. Au-delà des divergences concernant la définition de cette notion – sur laquelle Williams reviendra à plusieurs reprises – la question de la pertinence de l’expérience pour l’analyse de la société est, chez lui, étroitement liée à l’émergence d’un nouveau groupe social. La diffusion de nombreux « hybrid[s] of autobiography and argument » représente « a consequence of the shifting class relations of our time » et, plus précisément, « of the specific situation of the intellectual from a working-class family5 ». L’exigence, propre aux transclasses, de comprendre leur trajectoire aurait ainsi favorisé une production culturelle où s’entremêlent autobiographie et critique sociale, à la recherche d’outils innovants pour analyser les mutations de la société. C’est d’ailleurs ce que Raymond Williams considère avoir accompli, aux côtés de Richard Hoggart (1918-2014), autre figure fondamentale pour le développement des études culturelles. Pour l’un comme pour l’autre, il s’était agi de « moving out of a working-class home into an academic curriculum, absorbing it first and then, later, trying to get the two experiences into relation6 ».

  • 7 Carolyn Steedman, Landscape for a Good Woman, Londres, Virago, 1986 ; Landscape for a Good Woman: A (...)
  • 8 Richard Hoggart, The Uses of Literacy: Aspects of Working-Class Life [1957], Londres, Penguin, 2009 (...)
  • 9 En Grande-Bretagne, à l’instar de l’Allemagne, le terme « autosociobiographie » connaît une diffusi (...)

2 Williams développe ces réflexions à partir de la lecture de Landscape for a Good Woman de l’historienne Carolyn Steedman (1947). Cet ouvrage – publié d’abord en 1986 par la maison d’édition féministe anglaise Virago, puis aux États-Unis avec le sous-titre descriptif A Story of Two Lives – entrelace les souvenirs d’enfance de l’autrice et ceux de sa mère, montrant comment l’histoire maternelle a façonné en profondeur la construction identitaire de la fille7. Steedman y examine les processus à travers lesquels l’expérience, filtrée par la mémoire individuelle et collective, devient récit et les histoires de vie se transmettent d’une génération à l’autre. Comme dans d’autres textes de transclasses britanniques – à commencer par The Uses of Literacy: Aspects of Working-Class Life (1957) de Hoggart – le vécu acquiert ici une fonction argumentative. Si Hoggart « generaliz[es] from limited experience », en proposant, à travers la figure du « scholarship boy », un modèle masculin de transition sociale qui peut être perçu comme normatif8, Steedman interroge la tension entre le personnel et le collectif, s’attachant aux mécanismes qui rendent possible la mise en récit de la mobilité. L’enjeu, pour elle, est de réfléchir aux conditions qui autorisent la prise de parole, ainsi qu’à la façon dont le genre s’articule avec la classe sociale. Cet article examinera la spécificité du lien entre autobiographie et théorie sociale que Williams met en évidence dans Landscape, en se concentrant sur le choix de l’étude de cas comme genre d’écriture. Combinant histoire et psychanalyse, Steedman élabore une forme expérimentale, à la fois littéraire et théorique, qui lui permet d’explorer, à plusieurs niveaux, le rapport entre écriture de soi et production du savoir. L’étude de cas devient un outil pour capturer l’imaginaire social et préserver la continuité temporelle entre passé et présent dans le vécu du sujet, mais aussi pour rendre visibles des parcours restés en marge des représentations critiques dominantes. La dernière partie de l’article portera sur un récit contemporain qui, s’inscrivant dans la tradition des études culturelles britanniques, renouvelle le geste critique de l’historienne : Respectable: The Experience of Class (2016) de la journaliste Lynsey Hanley (1976). Recensé par Steedman dans les pages de la London Review of Books – comme Landscape l’avait été auparavant par Williams – Respectable examine les mécanismes d’intériorisation de la classe et les conséquences psychologiques de la transition, faisant de l’environnement un élément central de la formation et de la reproduction des inégalités sociales9.

Le cas entre exemple et exemplarité

  • 10 Raphael Samuel, « On the Methods of History Workshop: A Reply », History Workshop, no 9, 1980, p. 1 (...)
  • 11 Steedman relate cet épisode dans un essai consacré à Jacques Rancière, lui aussi présent lors de ce (...)
  • 12 Voir Carolyn Steedman, « The Price of Experience: Women and the Making of the English Working Class (...)
  • 13 Jeremy D. Popkin, History, Historians, and Autobiography, Chicago, University of Chicago Press, 200 (...)
  • 14 Pierre Nora, « Présentation », dans Essais d’ego-histoire, Paris, Gallimard, 1987, p. 7.
  • 15 Steedman ne considère pas Landscape comme un livre d’histoire (p. 21). Elle réitère cette position (...)
  • 16 Steedman cite In Search of a Past deux fois (p. 8, en note 3, et p. 138). Fraser avait présenté cet (...)
  • 17 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 5.

3Originaire de la banlieue de Londres et ancienne boursière, Steedman a été institutrice dans une école primaire avant de devenir professeure à l’Université de Warwick. Spécialiste des classes populaires et des femmes, elle a participé aux travaux de l’History Workshop, un important collectif d’activistes et de chercheur·e·s, réuni autour de Raphael Samuel, qui militait en faveur d’une histoire « d’en bas ». Fondé en 1967 au Ruskin College – un établissement d’enseignement supérieur pour adultes situé à Oxford, ville universitaire mais aussi centre industriel de l’automobile – l’History Workshop accordait une place essentielle à l’expérience personnelle, « both as a subject for historical inquiry and as a litmus-paper to test the abstract against the particular10 ». C’est dans ce contexte que Steedman s’est formée à une histoire sociale attentive au vécu individuel, récusant les paradigmes théoriques trop abstraits. Elle a assisté à plusieurs séminaires du groupe, notamment à la célèbre rencontre de 1979 consacrée à The Poverty of Theory de Thompson, où l’historien a violemment critiqué Althusser, l’accusant d’enfermer la pensée marxiste dans une théorie coupée des réalités sociales11. Landscape for a Good Woman prolonge ces réflexions sur la place de l’expérience dans l’histoire, tout en élaborant une approche singulière de l’écriture de soi12. Publié en 1986, ce texte relève d’un moment où l’histoire et les sciences sociales connaissent un « autobiographical turn », entraînant une réflexivité croissante à propos de l’implication des chercheur·e·s dans la production du savoir13. De nombreux·ses historien·ne·s écrivent alors des récits centrés sur leur formation intellectuelle, à l’image des auteur·rice·s réuni·e·s par Pierre Nora, qui s’efforcent d’« expliciter […] le lien entre l’histoire qu’on a faite et l’histoire qui vous a fait14 ». Steedman se distingue pourtant de cette tendance. Landscape ne cherche pas à retracer son parcours professionnel, mais à analyser, à partir de ses souvenirs d’enfance et de ses expériences personnelles, l’imaginaire collectif de la mobilité sociale dans la Grande-Bretagne d’après-guerre. Elle y repense les formes du récit historique traditionnel, en s’appuyant sur sa mémoire plutôt que sur les archives15. À cet égard, Landscape rappelle In Search of a Past (1984) de l’historien oral Ronald Fraser, qui revisite son enfance bourgeoise à travers les outils de la psychanalyse. Chez Steedman, comme chez Fraser, il est question de se pencher sur la manière dont le passé est reconstruit depuis le présent et de comprendre comment les récits individuels s’articulent aux structures sociales16. Landscape est ainsi un texte « about the stories we make for ourselves, and the social specificity of our understanding of those stories17 » ; il s’interroge sur la façon dont les individus, qui sont toujours historiquement et socialement situés, se rapportent à leur temps, intériorisent et retravaillent des scripts sociaux, les transmettent aux générations suivantes.

  • 18 Cette critique vise The Uses of Literacy. Le premier volume de la trilogie autobiographique de Hogg (...)
  • 19 Steedman désigne ces intellectuels par l’expression « cultural criticism », que Williams conteste e (...)
  • 20 Carolyn Steedman, « So What? », art. cit. Judith Arcana en donne une illustration dans Our Mothers’ (...)
  • 21 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 7.

4Le titre Landscape for a Good Woman reprend de manière critique celui d’un chapitre de The Uses of Literacy, « Landscape with Figures – A Setting », dans lequel Hoggart dresse de courts portraits d’hommes et de femmes issu·e·s des milieux populaires, inspirés de ses souvenirs d’enfance. Ces « types », décrits sur un mode romanesque, sont mobilisés pour illustrer les valeurs collectives et les modes de vie associés à une communauté populaire traditionnelle, que Hoggart oppose à la société britannique des années 1950, de plus en plus individualiste et hédoniste. En les réduisant à quelques traits essentiels, Hoggart leur refuse, selon Steedman, toute complexité psychologique18. Landscape s’éloigne de cette démarche – commune à d’autres intellectuels britanniques de l’époque19 – en se concentrant sur l’expérience individuelle d’une femme, façonnée par des conditions matérielles et sociales précises. La « good woman » du titre renvoie à la mère de l’autrice, dont le parcours personnel échappe aux discours conventionnels sur ces milieux, mais également à sa fille, en raison de la transmission intergénérationnelle de ce rôle. La critique de l’historienne vise également certains courants du féminisme des années 1970 et 1980, qui non seulement négligent la question de la classe, mais proposent un « mother-daughter romance », envisageant ce lien comme nourricier et fondé sur le soutien mutuel20. Steedman, au contraire, met en lumière l’ambivalence de cette relation, marquée, dans les milieux populaires, par le poids des responsabilités économiques et les contraintes sociales. Elle donne ainsi voix à des « women who, by refusing to mother, have refused to reproduce themselves or the circumstances of their exile21 ». En ce sens, Landscape ne remet pas seulement en question les représentations dominantes des classes populaires et du rapport mère-fille, mais il explore la façon dont une trajectoire singulière peut révéler les impensés des cadres critiques existants.

  • 22 Jean-Claude Passeron et Jacques Revel, « Penser par cas. Raisonner à partir de singularités », dans (...)
  • 23 Michel de Certeau définit l’histoire de cas comme une « biographie anti-individualiste » dans Histo (...)
  • 24 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 20-21.
  • 25 Ibid., p. 15, où l’écrivaine cite Jeremy Seabrook, What Went Wrong? Why Hasn’t Having More Made Peo (...)

5Afin de valoriser la spécificité de sa propre expérience et de celle de sa mère, Steedman recourt au genre de l’étude de cas. Cette forme littéraire et théorique a une longue histoire. Comme l’indiquent Jean-Claude Passeron et Jacques Revel, il existe au moins deux traditions qui contribuent à sa définition : d’une part, la casuistique morale, juridique et religieuse, qui relie des situations énigmatiques à des lois considérées comme universelles ; d’autre part, la médecine, qui développe une méthode inductive visant à obtenir, par l’observation du particulier, une meilleure connaissance du général22. Steedman se réclame du modèle de Freud, qui se situe à l’intersection de ces deux approches et qui attribue à la narration une nouvelle dimension psychologique et relationnelle. Dans cette déclinaison, l’étude de cas capture l’imaginaire personnel et social, permettant de réfléchir à la dimension collective et partagée des aspirations et des désirs qui traversent les sujets. Steedman transforme ce genre, élaboré dans l’Autriche bourgeoise de la fin du xixe siècle, en un dispositif capable d’éclairer la formation d’un sujet issu des milieux populaires dans l’Angleterre du xxe siècle. Cette reconfiguration affecte les codes narratifs du genre. Habituellement rédigée par un·e observateur·rice à la troisième personne, l’étude de cas devient ici une « autobiographie anti-individualiste23 », s’enrichissant au contact d’autres genres autoréflexifs propres aux sciences humaines. Ce changement redéfinit les enjeux du genre, car la prise du « je » dans le récit pose différemment la question de la fiabilité de la mémoire subjective et du rapport entre vérité et fiction. Selon Steedman, « the written case-study allows the writer to enter the present into the past, allows the dream, the wish or the fantasy of the past to shape current time, and treats them as evidence in their own right » ; « case-study presents the ebb and flow of memory, the structure of dreams, the stories that people tell to explain themselves to others24 ». La visée n’est donc pas de reconstruire fidèlement le passé, mais de mettre en lumière la manière dont il est transformé par les désirs et les attentes du présent, mobilisé pour donner du sens à une trajectoire individuelle. Contrairement à d’autres formes utilisées pour raconter la mobilité sociale, qui se concentrent sur la réussite économique, Landscape souligne la complexité identitaire qui résulte de la transition. Cette approche contraste nettement avec celle des « escape stories » et des récits du « picaresque hero », tels que les décrit Jeremy Seabrook, où l’ascension est présentée comme une aventure exceptionnelle, jalonnée de péripéties25.

6Landscape prend forme à partir d’un rêve que l’écrivaine a fait dans son enfance, avant la naissance de sa sœur. Ce souvenir, dont elle ne pourra proposer une interprétation que bien plus tard, joue un rôle fondateur dans la construction de son identité et dans l’élaboration de son projet d’écriture. Dans ce rêve, elle suit dans la rue une femme qu’elle ne connaît pas, vêtue d’un manteau à la mode – le célèbre New Look – que sa propre mère désirait mais ne pouvait s’offrir faute de moyens :

Several times she turned and came some way back towards me, admonishing, shaking her finger.

  • 26 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 28.

Encouraging me to follow in this way perhaps, but moving too fast for me to believe that this was what she wanted, she entered a revolving door of dark, polished wood, mahogany and glass, and started to go round and round, looking out at me as she turned26.

  • 27 Idem.

7Une femme élégante fixe l’enfant, qui à son tour l’observe ; ce croisement de regards ne parvient cependant pas à établir une communication. La poursuite effrénée qui accompagne cette tentative de dialogue ratée s’achève dans un délire d’immobilité, un surplace qui devient le symbole de l’exclusion et de l’impuissance. Dans la reconstruction de l’historienne, le rêve – qu’elle définit comme « the past that lies at the heart of [her] present27 » – témoigne de l’influence de l’imaginaire maternel sur la petite fille et de la façon dont l’identité de classe et de genre est apprise et intériorisée à travers le comportement. Le « je » du récit est à la fois sujet de l’expérience et objet des projections et des désirs d’autrui. Adulte, l’écrivaine a identifié dans cette femme impénétrable la première épouse de son père, que celui-ci avait abandonnée dans le nord de l’Angleterre avec leur fille pour aller s’installer à Londres. Cette figure, secrètement omniprésente dans son enfance, n’a pu être nommée qu’au moment où Steedman a découvert que son père n’avait jamais divorcé, et qu’elle et sa sœur étaient, par conséquent, considérées comme « illégitimes ». En commentant ce rêve, la narratrice insiste sur la perplexité qu’elle a ressentie et sur son incapacité à déchiffrer les signes qui lui étaient adressés. Pourtant, cette scène exprime aussi un désir ambivalent de mimesis et d’identification, que l’on retrouve ailleurs dans le texte et qui permet à la femme de se superposer, au moins en partie, à la mère de l’autrice.

  • 28 Laurent Berlant, « On the Case », Critical Inquiry, vol. 33, no 4, 2007, p. 666. Steedman publie un (...)
  • 29 Sur ces questions, voir au moins : Penser par cas, op. cit. ; Martin Rueff, « L’historien et les no (...)
  • 30 Dans « Writing the Self: The End of the Scholarship Girl » (Cultural Methodologies, sous la directi (...)

8 La volonté de rendre public le désir d’un manteau New Look dans l’Angleterre des années 1950 ne relève pas d’une simple démarche d’exemplification, mais d’un effort pour rendre visibles des détails du paysage social restés jusqu’alors inaperçus. Alors que l’exemple est généralement mobilisé pour illustrer une situation donnée, et fonctionne selon une logique déductive, le cas produit de la connaissance parce qu’il se penche sur un agencement inédit de faits. Le cas n’est ni un type, un représentant paradigmatique d’une tendance, ni un échantillon, un élément quelconque d’une série homogène. Il est indissociable d’un nom propre et de circonstances particulières. Comme l’explique Lauren Berlant, ce dispositif crée « an opening, an altered way of feeling things out, of falling out of line28 ». On élabore cette forme d’analyse lorsque l’appareil théorique existant n’est pas en mesure de résoudre un problème29. C’est cette puissance heuristique du cas que Steedman active pour problématiser les schémas théoriques alors dominants, qu’il s’agisse des études culturelles ou de certains courants féministes. Fille de deux « migrants internes », qui ont quitté le nord ouvrier pour s’installer dans le sud plus riche, et qui se sont rapidement séparés, elle ne se reconnaît ni dans les systématisations de l’époque qui posent comme norme une communauté populaire soudée autour d’un père travailleur et d’une mère au foyer, ni dans celles qui conçoivent les mécanismes d’identification mère-fille à travers le seul prisme du désir de maternité. Par le biais de l’étude de cas, Steedman fait de son récit un outil critique qui interroge les logiques de production et de reproduction du social, à partir de celles qui gouvernent la procréation dans les milieux populaires. Landscape s’attache à mettre en lumière des réalités encore peu représentées dans le cadre de l’autobiographie : depuis les mises en garde contre les grossesses hors mariage, en passant par les pratiques d’avortement clandestin, jusqu’à la perception des enfants comme un fardeau économique. Comme la mère de Steedman ne manquait pas de le répéter à ses filles, elle aurait eu une vie différente – meilleure – si elles n’avaient pas été là30.

  • 31 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 15.
  • 32 Idem.
  • 33 Ce profil autobiographique, non repris dans les publications suivantes, constitue la conclusion de (...)

9 Ce n’est pas seulement la singularité de l’histoire familiale de Steedman qui échappe aux représentations dominantes, mais aussi celle de son parcours de transclasse. Peu de femmes de sa génération ont connu une trajectoire comparable dans les milieux universitaires. Contrairement à Seabrook – qui raconte que ses camarades à Cambridge avaient pour habitude de partager leurs récits de fuite du milieu d’origine – Steedman n’a jamais fait partie d’une communauté d’étudiantes transclasses à l’Université de Sussex, où elle a étudié : « there were no other women to talk to like this, at least there were none that [she] met31 ». L’isolement qu’elle a ressenti alors ne l’empêche pas, dans sa reconstruction rétrospective, d’affirmer une forme de représentativité. L’historienne revendique son appartenance à la « Robbins generation32 », en référence au Report of the Committee on Higher Education dirigé par Lionel Robbins, qui, au début des années 1960, a favorisé l’expansion de l’enseignement supérieur britannique et permis d’élargir l’accès à l’université aux enfants des classes populaires. Dans un bref profil autobiographique rédigé pour une anthologie consacrée à la représentation de l’enfance dans les années 1950, Steedman mesure elle-même l’ampleur de ce changement social – sans toutefois préciser l’origine sociale de ses compagnes d’études : « my grammar school had sent one girl to university in 1964; sent seventeen of us, the children of 1946-47, a year later33 ». Le récit individuel peut ainsi acquérir une fonction exemplaire et contribuer à l’élaboration de nouvelles pratiques de recherche et d’écriture. Il peut, en l’occurrence, ouvrir la voie à d’autres jeunes filles désireuses de raconter leur expérience de genre et de classe. Comme Steedman, non seulement d’autres « scholarship girls », mais aussi toutes celles et tous ceux dont les trajectoires ont été marginalisées peuvent légitimement dire « je » dans l’espace public. Se référant à l’essai de Hoggart et aux objectifs critiques de son propre livre, Steedman écrit :

  • 34 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 16.

The first task is to particularize this profoundly a-historical landscape (and so this book details a mother who was a working woman and a single parent, and a father who wasn’t a patriarch). And once the landscape is detailed and historicized in this way, the urgent need becomes to find a way of theorizing the result of such difference and particularity, not in order to find a description that can be universally applied (the point is not to say that all working-class childhoods are the same, nor that experience of them produces unique psychic structures) but so that the people in exile, the inhabitants of the long streets, may start to use the autobiographical «I», and tell the stories of their life34.

  • 35 Antonio Gramsci, Quaderni del carcere, édité par Valentino Gerratana, Turin, Einaudi, 1975, iii, p. (...)
  • 36 Voir, toutefois, ce qu’écrit Steedman à propos de la réécriture du passé dans Past Tenses: Essays o (...)

10La mise en récit du particulier ouvre un espace d’énonciation partagé. Il ne s’agit pas d’ériger une trajectoire individuelle en modèle universel, mais de rendre possible la pluralité des voix. La généralité qui en découle n’efface ni la diversité des récits ni leur ancrage social et historique. Cette conception de l’autobiographie fait écho aux réflexions d’Antonio Gramsci, référence incontournable pour les études culturelles. Dans l’Italie fasciste des années 1930, Gramsci soutenait que le récit de soi – en tant qu’exemplum, modèle incarné – pouvait « sostitui[re] […] il “saggio politico” o “filosofico” » : « Si sa che la propria vita è simile a quella di mille altre vite, ma che per un “caso” essa ha avuto uno sbocco che le altre molte non potevano avere e non ebbero di fatto. Raccontando si crea questa possibilità, si suggerisce il processo, si indica lo sbocco35 ». La narration à la première personne contribue à réécrire le passé et à racheter la vie d’autres individus. Le mot « caso » – qui désigne ici avant tout le hasard, les (in)fortunes individuelles et collectives dans la distribution des destins – évoque l’exception théorique à laquelle l’étude de cas permet de répondre : là aussi, ce qui est extraordinaire permet une ouverture, un changement de paradigme social et politique. L’autobiographie, chez Steedman comme chez Gramsci, n’est pas une fin en soi, mais un point de départ36. De l’expérience singulière peut naître une conscience collective.

Désirs de classe

  • 37 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 7.
  • 38 Raymond Williams, Marxism and Literature, Oxford, Oxford University Press, 1977, p. 132. Dans « Des (...)

11Le rêve du manteau New Look occupe une place centrale dans Landscape, en tant qu’expression de l’assimilation par la petite fille du désir maternel. Steedman conçoit l’appartenance sociale comme un ensemble de prédispositions, de comportements et d’attentes imprégné d’affects, se démarquant ainsi des théories marxistes traditionnelles centrées sur l’univers du travail. Pour appuyer cette conception, l’historienne reprend une catégorie de Williams : elle définit la conscience de classe comme « a structure of feeling that can be learned in childhood37 ». Si Williams a forgé cette expression pour indiquer « thought as felt and feeling as thought », c’est-à-dire pour désigner des formations culturelles et politiques qui n’ont pas encore atteint leur pleine articulation sémantique, Steedman l’utilise, quant à elle, pour indiquer des états affectifs qui, transmis de génération en génération, orientent les actions des individus et leur interprétation du monde38. L’émotion que Steedman associe à sa mère est notamment l’envie, la perception aiguë d’un manque qui a marqué son enfance puis, à son tour, celle de ses filles :

  • 39 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 6.

From a Lancashire mill town and a working-class twenties childhood she came away wanting: fine clothes, glamour, money; to be what she wasn’t. However that longing was produced in her distant childhood, what she actually wanted were real things, real entities, things she materially lacked, things that a culture and a social system withheld from her. The story she told was about this wanting, and it remained a resolutely social story. When the world didn’t deliver the goods, she held the world to blame. In this way, the story she told was a form of political analysis, that allows a political interpretation to be made of her life39.

  • 40 Elizabeth Abel, « Race, Class, and Psychoanalysis? Opening Questions », dans Conflicts in Feminism, (...)
  • 41 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 17 et p. 123. Voir à ce propos Ann Laura Stoler, « On Bei (...)

12La liste des biens convoités dans ce passage réduit le désir de la femme à une aspiration matérialiste générique, postulant plutôt que démontrant – comme le note Elizabeth Abel – la richesse de sa vie intérieure40. Malgré cet aplatissement, la description fait ressortir l’imbrication des facteurs individuels et sociaux dans les émotions du sujet. L’envie ne doit donc pas être considérée comme l’expression d’une disposition morale individuelle, mais comme un sentiment issu d’une confrontation sociale et politique. Puisqu’elle est souvent « envy of those who belong », cette formation affective peut véhiculer un discours de classe : « the proper struggles of people in a state of dispossession to gain their inheritance might be seen not as sordid and mindless greed for the things of the market place, but attempts to alter a world that has produced in them states of unfulfilled desire41 ». Le manque est envisagé comme un facteur favorisant l’analyse et l’action sociale, voire comme un outil critique permettant d’interroger les raisons de son apparition et l’impossibilité structurelle de le satisfaire.

  • 42 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 1.
  • 43 Elizabeth Abel, art. cit., p. 192-193.

13 La dimension politique du désir et sa transférabilité intergénérationnelle apparaissent dès l’ouverture du texte, dans le court chapitre introductif où Steedman raconte la disparition de sa mère et la détérioration de leur relation au fil des années. Elle inscrit la scène de la mort dans un espace domestique marqué par la privation, soulignant ainsi la codépendance entre le sujet et l’environnement physique et social : « She’d moved everything down into the kitchen: a single bed, the television, the calor-gas heater. She said it was to save fuel. The rest of the house was dark and shrouded. Through the window was only the fence and the kitchen wall of the house next door42 ». Les quelques objets qui définissent l’« everything » en possession de la femme, la mentalité de l’épargne et la vue obstruée par le mur des voisins – métaphore de l’impossibilité de la mobilité sociale – matérialisent l’écart entre le désir et la réalité et rappellent à la mémoire de la narratrice un autre épisode survenu, des années auparavant, dans la même maison. Dans le contexte de réécriture et de dialogue entre psychanalyse et sociologie que Steedman orchestre, cette interaction a le même poids que les « scènes primitives » freudiennes : elle révèle à l’enfant les mécanismes de la société, tout en déterminant l’expérience qu’elle en fera par la suite43. Il s’agit d’une scène d’humiliation, au cours de laquelle une assistante sociale fait comprendre à la mère, devant ses filles, qu’elle ne fait pas assez pour elles :

  • 44 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 1-2. Lyn Thomas, « La “mémoire humiliée” », art. cit., p. (...)

Upstairs, a long time ago, she had cried, standing on the bare floorboards in the front bedroom just after we moved to this house in Streatham Hill in 1951, my baby sister in her carry-cot. We both watched the dumpy retreating figure of the health visitor through the curtainless windows. The woman had said: «This house isn’t fit for a baby»44.

  • 45 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 2.

14L’écrivaine subvertit l’ordre temporel des événements – l’effet précède la cause dans le récit – révélant ainsi le choc et l’influence durable que la réaction émotionnelle de la mère a sur la fille. Edna, la mère de Steedman, reste anonyme dans ce passage d’ouverture, suspendue entre le rôle parental et l’attachement affectif qui interdit à la fille de l’appeler par son nom. Le « she » initial qui isole Edna est suivi d’un « we » collectif qui signale la participation de l’enfant au drame social. D’abord spectatrice, Carolyn, appelée Kay dans la famille, devient dépositaire d’un savoir ancré dans la souffrance. Cet héritage est rendu explicite par une phrase de la mère, qui est à la fois affirmation et demande de confirmation de la véracité de son propre sentiment : « And then she stopped crying, my mother, got by, the phrase that picks up after all difficulty (it says: it’s like this; it shouldn’t be like this; it’s unfair; I’ll manage): “Hard lines, eh, Kay?”45 ». Reconstruit par l’historienne, cet affrontement entre deux visions du monde devient le moment où l’enfant prend conscience de l’existence des classes sociales. Le décalage entre la façon dont elle perçoit son univers familial et la façon dont l’observatrice extérieure le dépeint est au fondement de sa posture critique ultérieure.

  • 46 Idem.
  • 47 Idem. Voir p. 29 pour un exemple de ce comportement maternel.
  • 48 Carolyn Steedman, « History and Autobiography: Different Pasts » – essai tiré d’une conférence pron (...)
  • 49 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 2.

15 Le souvenir des propos maternels provoque une double réaction chez la narratrice. Dans un premier temps, elle répond à l’appel de la mère par une promesse de rédemption, effaçant la distance qui sépare le présent de l’écriture du passé où l’échange a eu lieu : « And I? I will do everything and anything until the end of my days to stop anyone ever talking to me like that woman talked to my mother46 ». L’écrivaine emploie à plusieurs reprises le pronom de la première personne du singulier, tout en soulignant la dimension relationnelle et intergénérationnelle de son engagement. Le refus de subir le mépris et la condescendance de classe se relie explicitement à la « defiance » maternelle, que l’autrice rappelle avec admiration dans d’autres passages du livre47. En prônant une plus grande visibilité des vies marginales, Landscape s’inscrit dans cette série d’actes de contestation et constitue un hommage, bien que critique, à Edna. Dans un deuxième temps, Steedman problématise les mécanismes d’identification et de solidarité féminine. Landscape met en scène « the pitching of class against gender, and class is allowed to win48 ». L’empathie féminine, déjà mise à mal dans la scène primitive – où la figure d’autorité incarnant la loi sociale est une femme – est définitivement contestée dans l’anecdote suivante : « I read a woman’s book, meet such a woman at a party (a woman now, like me) and think quite deliberately as we talk: we are divided: a hundred years ago I’d have been cleaning your shoes. I know this and you don’t49 ». L’appartenance au même genre ne garantit pas, dans une perspective intersectionnelle, l’identité de l’expérience. Le dialogue imaginaire avec l’écrivaine bourgeoise permet à Steedman de revendiquer sa différence et de réaffirmer le pouvoir déterminant de l’enfance de classe dans la construction du sujet. Même si Steedman appartient désormais aux classes moyennes, cette identification, condensée par le « like me » de la parenthèse, ne parvient pas à transmettre l’histoire générationnelle que l’écrivaine porte en elle. En créant une distinction entre sa connaissance du monde social et celle de son interlocutrice, l’écrivaine semble suggérer implicitement que le fait d’avoir vécu et hérité d’un passé de privations fait d’elle une interprète du social plus attentive, tandis que le privilège inhiberait l’imagination sociale et empêcherait de se représenter des réalités autres que les siennes, sauf sous la forme d’une appropriation.

  • 50 Ibid., p. 23.
  • 51 Ibid., p. 37.
  • 52 Ibid., p. 35.

16 Landscape raconte la complexité et les contradictions inhérentes à la transition de classe entreprise, avec des résultats différents, à la fois par la mère et par la fille. Comme beaucoup d’autres femmes des classes populaires de l’époque, la mère associe l’amélioration sociale à l’autonomie et à l’effort personnel, convaincue que « no one gives you anything » – une idée que Steedman fera sienne en écrivant : « If no one will write my story, then I shall have to go out and write it myself50 ». Fille d’ouvriers, Edna finance ses études pour devenir esthéticienne et voit sa relation avec le père de Steedman, issu d’une famille de petits commerçants, comme une promotion sociale. Pour elle, la distinction passe avant tout par le soin de son corps et de l’apparence. L’écrivaine hérite de cette logique de classement dès l’enfance et pense appartenir à la classe moyenne parce que sa mère est plus élégante et plus soignée que les mères de ses camarades de classe de la banlieue londonienne51. Son père, en revanche, incarne les comportements typiques de la communauté d’origine – ce qu’Edna lui reproche : en émigrant vers le sud, elle avait cherché à s’éloigner de ce milieu. Steedman décrit les souvenirs de la vie commune de ses parents, à l’époque où ils louaient des chambres à des actrices en tournée, comme « most startling and problematic52 » : ce qui suscite le malaise chez la narratrice, ce n’est pas seulement le souvenir des habitudes paternelles, mais aussi la convergence, et la possible interférence, entre son histoire personnelle et les récits qu’elle étudie en tant que chercheuse. Se référant à l’une de ces pensionnaires, elle écrit :

  • 53 Idem.

The girl from Aberdeen really did say «Och, no, not on the table!» as my father flattened a bluebottle with his hand, but did he really put down a newspaper at the same table to eat his breakfast? I remember it happening, but it’s so much like the books that I feel a fraud, a bit-part player in a soft and southern version of The Road to Wigan Pier53.

  • 54 George Orwell, The Road to Wigan Pier [1937], Londres, Penguin, 2014, p. 119.
  • 55 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 23.

17La mémoire individuelle se nourrit de références culturelles : l’allusion à l’enquête de George Orwell des années 1930, qui contient des jugements de classe tels que « the lower classes smell54 », souligne la difficulté pour la transclasse à démêler le lu du vécu. Cet imaginaire sociologique, façonné par la littérature et constitutif de son identité, se manifeste parfois aussi dans le regard porté sur la mère – par exemple, lorsque la narratrice a le sentiment qu’Edna, fidèle à sa propre détermination, interprète « the part of “our mam” handed to her by the tradition of working-class autobiography55 ». Dans cette perspective, la scène du petit déjeuner met en lumière les écarts de prestige symbolique qui traversent l’espace familial, opposant la pensionnaire, actrice et représentante du monde auquel la mère aspirait, au père et aux habitudes d’une classe sociale qu’elle voulait abandonner.

  • 56 Ibid., p. 77.
  • 57 Ibid., p. 11.
  • 58 Ibid., p. 122. Ce passage, souvent cité dans des ouvrages d’histoire sociale de l’après-guerre, ouv (...)
  • 59 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 38-39.

18 L’école est le principal vecteur de mobilité sociale pour l’écrivaine, comme dans de nombreux récits de transclasse. C’est un domaine de la vie quotidienne qui lui appartient entièrement, car sa mère s’en désintéresse, et qu’elle associe au pouvoir libérateur de la lecture. Les contes de fées de Hans Christian Andersen font partie des premiers livres qu’elle lit avidement. De matrice bourgeoise – comme l’étude de cas freudien plus tard – ces textes lui apportent des valeurs qu’elle utilise, malgré le contexte socioculturel différent, pour interpréter sa propre situation : « fairy-tales […] say to children: here are some kings and queens, a lost kingdom: use these figures to think about what you know56 ». De même que sa mère était convaincue qu’« a goose-girl can marry a king57 », c’est-à-dire que la promotion sociale pouvait passer par le mariage, de même sa fille utilise The Snow Queen et The Little Mermaid pour comprendre sa place dans la société. Grâce aux programmes d’aide sociale de l’après-guerre, qui ont été déterminants pour l’amélioration des conditions de vie d’une grande partie de la population, l’école est aussi un instrument fondamental d’affirmation identitaire : « I would be a very different person now if orange juice and milk and dinners at school hadn’t told me, in a covert way, that I had a right to exist, was worth something58 ». Le fait que le gouvernement veille à ce que les enfants soient en bonne santé et reçoivent une bonne éducation permet à l’autrice d’équilibrer un contexte familial dans lequel ils sont assimilés à un coût. Steedman comprend rétrospectivement que le discours de sa mère sur leur pauvreté reflétait le passé de leur famille – notamment les humiliations subies par son arrière-grand-mère – mais qu’il constituait aussi une représentation déformée, exagérée, de leur situation réelle. Le récit de la pauvreté fait partie de l’héritage qu’Edna a reçu de ses proches et qu’elle applique au contexte très différent dans lequel elle élève ses filles59. Cette superposition du destin individuel et du destin familial illustre la relation complexe entre la vie matérielle et la vie de l’imagination, ainsi que les effets continus du passé sur le présent, qui caractérisent le texte à la fois sur le plan thématique et sur le plan formel. Tant dans la concaténation des souvenirs que dans l’organisation des chapitres, Landscape ne retrace pas de façon linéaire les étapes de l’ascension sociale des protagonistes, mais donne à voir la fragmentation de la mémoire et la stratification des temporalités propres à la subjectivité individuelle.

Habiter l’entre-deux

  • 60 Mike Savage, Social Class in the Twenty-First Century, Londres, Pelican, 2015.
  • 61 Lynsey Hanley, Respectable: The Experience of Class, Londres, Allen Lane, 2016, p. 50 et ix.
  • 62 Lynsey Hanley, Estates: An Intimate History, Londres, Granta, 2007, p. 20. La dichotomie identifiée (...)
  • 63 Lynsey Hanley, « Respectable: The Experience of Class », conférence à la London School of Economics (...)

19Trente ans après Landscape for a Good Woman, Respectable (2016), de la journaliste Lynsey Hanley, prolonge l’analyse de Steedman sur les effets psychologiques de l’appartenance de classe et sur les émotions associées à la mobilité sociale. Le livre s’inscrit dans la continuité des récits de transclasse qui, depuis le second après-guerre, ont articulé autobiographie et critique sociale en Grande-Bretagne, tout en prenant acte d’un paysage social profondément transformé par le démantèlement des politiques publiques de redistribution et l’accroissement des inégalités60. Née en 1976 à Birmingham, fille unique d’un employé, Hanley décrit sa famille comme appartenant à la « respectable working class61 ». Son premier livre, Estates: An Intimate History (2007), est consacré à Chelmsley Wood, un vaste ensemble résidentiel construit dans les années 1960 pour reloger en périphérie des familles en attente d’un logement social dans le centre-ville. Lieu de son enfance et de son adolescence, ce quartier devient le point de départ d’une enquête sur la manière dont l’environnement modèle la perception de soi et le rapport à la classe sociale. Face aux discours dominants, Hanley revendique une parole fondée sur sa trajectoire personnelle, à l’instar des « people in exile » dont parle Steedman. Sa représentation des milieux populaires se veut plus nuancée que les deux extrêmes qui, selon elle, caractérisent souvent l’espace public : d’un côté, une vision idéalisée et nostalgique, qu’elle qualifie de « hopelessly sentimental » ; de l’autre, une perspective stigmatisante, « offensively vilifying62 ». Respectable poursuit cette réflexion en explorant les formes d’intériorisation de la domination sociale. Le sous-titre de l’édition originale, The Experience of Class, souligne l’ambition de proposer une analyse enracinée dans une trajectoire singulière, tout en restant attentive à ses résonances collectives. L’écrivaine refuse toutefois d’ériger son histoire personnelle en modèle63. C’est la raison pour laquelle, en 2017, le livre paraît en édition de poche avec un nouveau sous-titre : Crossing the Class Divide, qui met en avant le mouvement de la traversée sociale, sans en figer l’issue ni en universaliser l’expérience.

  • 64 Lynsey Hanley, Respectable, op. cit., p. 4.
  • 65 Ibid., p. 50 et 10.
  • 66 Ibid., p. 7.
  • 67 Carolyn Steedman, « Wall in the Head », London Review of Books, 28 juillet 2016, consulté le 31 mai (...)
  • 68 Carolyn Steedman, « A Boiling Copper », art. cit., p. 38.
  • 69 Le choix d’utiliser l’adjectif « respectable » dans le titre est un hommage à la musique pop – omni (...)

20Le parcours de transclasse de Hanley est étroitement lié à l’importance que sa famille et sa communauté accordent à la respectabilité. Après avoir fréquenté les écoles publiques de Chelmsley Wood, elle intègre un « sixth-form college » – un établissement préparant à l’entrée à l’université – situé dans un quartier plus aisé. Ce déplacement, à la fois géographique et symbolique, témoigne d’un effort de répondre aux attentes sociales – qui s’accompagne d’un engagement soutenu dans le travail. Pendant ses études, Hanley cumule plusieurs emplois, sans y être contrainte par une nécessité économique immédiate, afin de ne pas se sentir figée dans sa condition d’origine64. L’écrivaine présente cette quête de respectabilité – symbolisée par le fait que son père portait une cravate pour aller au travail – comme une stratégie de préservation de la dignité et de l’estime de soi, une manière « to defend yourself and those you love against threats, whether real or perceived, to your existence65 ». Cette posture s’oppose à celle désignée par le terme « rough », qui qualifie celles et ceux qui rejettent les normes et les apparences imposées par la communauté66. En commentant cet essai autobiographique, Steedman souligne que, pour Hanley, l’idéal de la respectabilité est une forme d’autoidentification, exprimant « some kind of agency in the world and in language, albeit a severely constrained kind67 ». Concevoir la classe comme une source d’identité est une idée chère à l’historienne, qui, dans Landscape, s’était efforcée de l’imaginer comme « a lived, embodied story68 », une expérience partagée de l’inégalité, vécue et interprétée par le sujet dès l’enfance, dans un contexte socioculturel spécifique. Hanley adopte à son tour une perspective historique : offrant sa propre expérience comme preuve des transformations sociales, elle suggère que la notion de respectabilité a été redéfinie sous l’effet des politiques néolibérales. Ce glissement s’opère, dès les années 1980, sous l’influence des discours politiques et médiatiques, qui associent cet idéal au mérite personnel et qui justifient, par là même, l’exclusion des groupes qui ne répondent pas à ses critères69. La respectabilité se révèle ainsi une ressource ambivalente : si elle constitue un rempart face à la précarité, elle fonctionne aussi comme un mécanisme de contrôle, stigmatisant les individus en marge de la société.

  • 70 Lynsey Hanley, Respectable, op. cit., p. 6.
  • 71 Voir à ce sujet Christina de Bellaigue, Helena Mills et Eve Worth, « “Rags to Riches?” New Historie (...)
  • 72 Lynsey Hanley, Respectable, op. cit., p. x. Sur le caractère linguistique de cette comparaison, voi (...)
  • 73 Lynsey Hanley, Respectable, op. cit., p. 227.
  • 74 Ibid., p. 127-129. Steedman a connu une expérience similaire : après plusieurs années de travail, C (...)

21Sur le plan discursif, Hanley représente la mobilité à travers des métaphores spatiales qui complexifient l’image traditionnelle et hiérarchique de l’échelle. Les deux parties du livre – There et Here – renvoient à la classe sociale de départ et à celle d’arrivée. En révélant la position du locuteur, les déictiques indiquent que la transition a eu lieu, mais, puisque leur interprétation dépend du contexte, ils suggèrent également une indétermination subjective. Il s’agit d’une incertitude que l’écrivaine explore sans relâche : « how did I get from there to here? Is there working at Greggs and humping boxes from a bus stop? Is here writing a book about that experience?70 ». Hanley écrit depuis ce qu’elle reconnaît comme l’aboutissement de la traversée de classe, tout en restant consciente des tensions qui persistent entre son passé et son présent. Les repères spatiaux qu’elle mobilise sont aussi des repères temporels, qui traduisent une expérience à la fois située et stratifiée. Ces points de référence évoquent d’autres images de déplacement, comme celle de l’émigration. Par son insistance sur la sortie, cette comparaison donne à voir un mouvement unidirectionnel, même si elle échappe à la trajectoire linéaire du traditionnel « rags to riches71 ». La traversée, passage irréversible, s’effectue ici au sein d’un monde social coupé en deux moitiés rigidement contrôlées : « Changing class is like emigrating from one side of the world to the other, where you have to rescind your old passport, learn a new language and make gargantuan efforts if you are not to lose touch completely with the people and habits of your old life72 ». Franchir la frontière sociale implique l’impossibilité de revenir en arrière, principalement parce que, pour Hanley, le capital culturel et social acquis grâce à l’éducation demeure, même lorsqu’il ne se traduit pas par une ascension économique ou par une véritable stabilité matérielle. Cette image révèle l’effort continu que demande le maintien d’un lien avec le milieu d’origine et la complexité identitaire propre à cette position d’entre-deux. La mobilité sociale apparaît comme un processus éprouvant, à la fois en raison des efforts d’intégration dans le nouveau groupe social et de la nécessité de préserver les relations passées. C’est un phénomène « double-edged73 » : source d’émancipation, elle est aussi une expérience d’isolement et de culpabilité. Hanley remet en cause non seulement l’idée selon laquelle ce déplacement serait en soi un bien, mais aussi celle de sa prétendue corrélation avec la méritocratie, en s’attachant d’une part à ses coûts subjectifs et affectifs, d’autre part aux structures sociales qui le rendent possible ou, au contraire, en limitent la réalisation. Cette critique prend toute sa portée dans le contexte des mécanismes de sélection sociale à l’œuvre dans les institutions d’élite, qui reproduisent les privilèges et renforcent le sentiment d’illégitimité chez les individus provenant d’autres milieux sociaux. Hanley évoque, par exemple, son entretien d’admission à l’Université de Cambridge : confrontée à la lecture à voix haute d’un poème de Wordsworth, elle échoue à en respecter la métrique – qu’elle n’avait jamais étudiée – et sa candidature n’est finalement pas retenue. Ces formes de violence symbolique rappellent au sujet transclasse qu’il reste en position d’extériorité, même après avoir accédé à un nouvel espace social74.

  • 75 Lynsey Hanley, Respectable, op. cit., p. xiv. Dans son compte rendu, Steedman souligne l’importance (...)
  • 76 Lynsey Hanley, Respectable, op. cit., p. x.
  • 77 Ibid., p. 46.
  • 78 Ibid., p. 58.

22Hanley revendique l’héritage de The Uses of Literacy, dont elle a signé l’introduction dans l’édition Penguin de 2009, afin de décrire la condition psychologique des transclasses. Elle est, comme Hoggart des décennies auparavant, « one of “the uprooted and the anxious”: at once socially mobile and psychologically stuck, or at least divided, somewhere between [their] place of origin and the place [they] must inhabit in order to “get on”75 ». Elle ajoute cependant à cette caractérisation une dimension architecturale : il s’agit d’un « wall in the head ». L’expression allemande « die Mauer im Kopf » a été forgée après la chute du mur de Berlin pour expliquer les effets persistants de la ségrégation antérieure – c’est-à-dire pour illustrer la manière dont les contraintes imposées par l’environnement urbain continuent à façonner les pratiques et les croyances, même lorsque les circonstances historiques changent76. Il existe une corrélation entre l’habitation et l’habitude, entre les structures sociales objectives et leur incorporation, qui rend ce mur intériorisé comparable à l’« habitus clivé » de Pierre Bourdieu77. Si ce mur est imaginaire, il n’a pas moins des effets réels : il constitue le produit d’une longue histoire de séparation des classes, matérialisée par des politiques d’aménagement du territoire qui ont assigné à chaque groupe des espaces distincts et des modes de vie différenciés. Le milieu joue ainsi un rôle central dans les processus de formation du sujet. À l’instar de Steedman, qui métaphorise la relation entre le sujet et la société à travers le seuil de la fenêtre – comme en témoigne la scène d’ouverture dans la cuisine de sa mère – Hanley voit dans le paysage l’incarnation des possibilités et des modèles de vie qui lui sont offerts. L’environnement auquel elle a maintenant accès est différent de celui, « flattened », de son enfance : « I see in the landscape that surrounds me as I write today – reddening leaves, a beck gathering force as it reaches the lake, a plain telegraph pole carrying four lines of communication – all the things I am convinced were once denied to me, and continue to be denied to others, by our circumstances78 ». En écrivant son récit à la première personne, Hanley donne une dimension vécue à la traversée des frontières sociales et fait de ce nouveau paysage une expérience sensible autant qu’un objet d’analyse critique.

Expérience de transclasse et savoir critique

  • 79 Richard Hoggart, Townscape with Figures: Farnham – Portrait of an English Town, Londres, Chatto & W (...)
  • 80 Carolyn Steedman, « Wall in the Head », art. cit.
  • 81 Idem.
  • 82 Lynsey Hanley, « Respectable », conf. cit.
  • 83 Par exemple, Steedman s’est penchée, en historienne, sur les politiques institutionnelles qui ont f (...)

23Les récits de Steedman et de Hanley poursuivent une ambition commune : inscrire une trajectoire individuelle dans l’analyse sociale. Williams identifiait cette démarche comme l’effet d’un déplacement historique majeur : l’entrée dans le champ intellectuel, dans la deuxième partie du xxe siècle, d’un groupe social dont les expériences n’avaient jusque-là été racontées que de l’extérieur, à l’instar d’Orwell dans The Road to Wigan Pier. Cette exigence de faire entendre une parole située se retrouve au cœur du projet de Steedman, puis de Hanley, qui prolonge cette réflexion dans le contexte néolibéral actuel. Si Steedman mobilise les ressources théoriques de l’étude de cas freudienne pour explorer les mécanismes de la mémoire et de la construction du récit, Hanley reste fidèle au modèle hoggartien d’une « social observation based on personal experience79 ». Hanley ne questionne pas, avec la même intensité que Steedman, les dispositifs narratifs et mémoriels à l’œuvre dans l’autobiographie ; pourtant, pour l’une comme pour l’autre, le récit de transclasse constitue un cadre critique à partir duquel repenser les relations de pouvoir. Là où les récits de fuite tendent à valoriser une trajectoire linéaire et méritocratique, Steedman et Hanley s’attachent à montrer que la traversée de classe est marquée par l’ambivalence et la perte, et qu’elle concerne non seulement les individus, mais les structures mêmes de la société. Steedman a observé que « this kind of writing, in which you make items from personal experience speak to general social and historical developments, is so very hard to do80 ». La difficulté réside à la fois dans la construction de l’argumentation et dans l’accueil réservé à ce type de discours. Il s’agit, pour l’historienne, de dire à un public ce qu’il croit savoir déjà, ou ce qu’il préfère ignorer à propos de sa propre société : « British audiences for poverty lit have always been a particular kind of problem: bitter, resentful, bored at having to hear it all over again81 ». Cette analyse trouve un écho dans les propos de Hanley, qui dénonce l’« airbrushing » des expériences issues des classes populaires – une forme de neutralisation discursive minimisant les mécanismes de domination auxquels ces groupes restent soumis82. Si l’expérience de transclasse a gagné en visibilité au xxie siècle, comme le montrent les nombreux travaux sociologiques et historiques fondés sur le récit de vie, Hanley affirme que les voix issues des milieux populaires restent toujours insuffisamment représentées dans le débat public. La question ne concerne pas seulement l’expression individuelle, mais engage aussi les conditions de diffusion de ces prises de parole, leur capital symbolique, les réseaux institutionnels, économiques et éditoriaux dans lesquels elles s’inscrivent83. Ces tensions, qui traversent à la fois l’élaboration et la réception des récits de transclasse, révèlent que ces écritures sont prises dans une double logique : rendre compte de la domination sociale tout en s’efforçant de la dépasser par un travail critique sur les cadres de perception. C’est dans cet espace d’entre-deux que Steedman et Hanley, comme d’autres transclasses, proposent une manière de penser la connaissance sociale fondée sur le dialogue entre des expériences de vie hétérogènes plutôt que sur l’opposition de points de vue. À travers l’usage des outils critiques acquis par l’éducation, elles parviennent à rendre lisibles les contextes de privation qu’elles ont traversés, tout en exposant les mécanismes de la violence physique et symbolique sur lesquels repose l’ordre social.

Haut de page

Bibliographie

Abel Elizabeth, « Race, Class, and Psychoanalysis? Opening Questions », dans Conflicts in Feminism, sous la direction de Marianne Hirsch et Evelyn Fox Keller, New York, Routledge, 1990, p. 184-204.

Arcana Judith, Our Mothers’ Daughters, Berkeley, Shameless Hussy Press, 1979.

Bellaigue Christina de, Mills Helena et Worth Eve, « “Rags to Riches?” New Histories of Social Mobility in Modern Britain », Cultural and Social History, vol. 16, no 1, 2019, p. 1-11.

Berlant Lauren, « On the Case », Critical Inquiry, vol. 33, no 4, 2007, p. 663-672.

Berlant Lauren, The Female Complaint: The Unfinished Business of Sentimentality in American Culture, Durham, Duke University Press, 2008.

Bourdieu Pierre, Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Raisons d’agir, 2004. Traduction anglaise par Richard Nice : Sketch for a Self-Analysis, Chicago, University of Chicago Press, 2008.

Bundschuh-van Duikeren Johanna, Jacquier Marie et Löffelbein Peter (dir.), Autosociobiography: A Literary Phenomenon and Its Global Entanglements, Bielefeld, Transcript, 2025.

Carter Laura, « L’histoire, c’est personnel : Landscape for a Good Woman, l’histoire personnelle dans la Grande-Bretagne du dernier xxe siècle », Écrire l’histoire, vol. 24, 2024, consulté le 31 janvier 2025, URL : http://journals.openedition.org/elh/4322.

Certeau Michel de, Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Paris, Gallimard, 1987.

Eribon Didier, Retour à Reims, Paris, Fayard, 2009. Traduction anglaise par Michael Lucey : Returning to Reims, Los Angeles, Semiotext(e), 2013.

Ernaux Annie, L’écriture comme un couteau. Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet, Paris, Stock, 2003.

Ernaux Annie, Écrire la vie, Paris, Gallimard, 2011.

Fraser Ronald, In Search of a Past [1984], Londres, Verso, 2010.

Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, édité par Valentino Gerratana, Turin, Einaudi, 1975.

Grignon Claude et Passeron Jean-Claude, Le savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Seuil, 1989.

Hanley Lynsey, Estates: An Intimate History, Londres, Granta, 2007.

Hanley Lynsey, Respectable: The Experience of Class, Londres, Allen Lane, 2016.

Hanley Lynsey, « Respectable: The Experience of Class », conférence à la London School of Economics and Political Science tenue le 3 mai 2016, consulté le 31 mai 2024, URL : https://www.youtube.com/watch?v=C5G9NWV1E20&ab_channel=LSE.

Heron Liz (dir.), Truth, Dare or Promise: Girls Growing Up in the Fifties, Londres, Virago, 1985.

History Workshop, « In Search of the Past: A Dialogue with Ronald Fraser », History Workshop, no 20, 1985, p. 175-188.

Hoggart Richard, A Local Habitation (Life and Times, Volume i: 1918-1940), Londres, Chatto & Windus, 1988. Traduction française par Christiane et Claude Grignon : 33 Newport Street. Autobiographie d’un intellectuel issu des classes populaires anglaises, Paris, Seuil, 1991.

Hoggart Richard, Townscape with Figures: Farnham – Portrait of an English Town, Londres, Chatto & Windus, 1994.

Hoggart Richard, The Uses of Literacy: Aspects of Working-Class Life [1957], Londres, Penguin, 2009.

Hoggart Richard et Williams Raymond, « Working Class Attitudes », New Left Review, vol. 1, no 1, 1960, p. 26-30.

Jaquet Chantal, Les transclasses ou la non-reproduction, Paris, Presses Universitaires de France, 2014. Traduction anglaise par Gregory Elliott : Transclasses: A Theory of Social Non-reproduction, Londres, Verso, 2023.

Jaquet Chantal et Bras Gérard (dir.), La fabrique des transclasses, Paris, Presses Universitaires de France, 2018.

Jay Martin, Songs of Experience: Modern American and European Variations on a Universal Theme, Berkeley, University of California Press, 2005.

Lammers Philipp et Twellmann Marcus, « L’autosociobiographie, une forme itinérante », COnTEXTES, Varia, mis en ligne le 16 décembre 2021, consulté le 31 mai 2024, URL : http://journals.openedition.org/contextes/10515.

Littler Jo, « The University: Caring Community or Carewashing Central? Autosociobiographical Reflections », Educational Philosophy and Theory, vol. 57, no 3, 2025, p. 235-247.

Lowrie Michèle et Lüdemann Susanne (dir.), Exemplarity and Singularity: Thinking through Particulars in Philosophy, Literature, and Law, Londres, Routledge, 2015.

Miller Nancy K., « Our Classes, Ourselves: Maternal Legacies and Cultural Criticism », dans Borders, Boundaries, and Frames: Essays in Cultural Criticism and Cultural Studies, sous la direction de Mae G. Henderson, New York, Routledge, 1995, p. 145-170.

Moran Joe, « An Intimate History of Social Mobility in Post-War Britain », Cultural and Social History, vol. 20, no 2, 2023, p. 249-265.

Nizan Paul, Aden Arabie, avant-propos de Jean-Paul Sartre [1960], Paris, La Découverte, 1987. Traduction anglaise par Joan Pinkham : Aden, Arabie, New York, Monthly Review Press, 1968.

Nora Pierre (dir.), Essais d’ego-histoire, Paris, Gallimard, 1987.

O’Brien Phil et Hanley Lynsey, « The Intimate Histories of Class », Key Words: A Journal of Cultural Materialism, no 18, 2020, p. 29-41.

Orwell George, The Road to Wigan Pier [1937], Londres, Penguin, 2014.

Owen Sue, « Hoggart and Women », dans Richard Hoggart and Cultural Studies, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2008, p. 227-242.

Passeron Jean-Claude et Revel Jacques (dir.), Penser par cas, Paris, Éditions de l’ehess, 2005.

Pic Muriel et Jaussi Sophie (dir.), Littérature et écritures du cas, Fabula / Les colloques, 2021, consulté le 31 mai 2024, URL : https://doi.org/10.58282/colloques.7023.

Popkin Jeremy D., History, Historians, and Autobiography, Chicago, University of Chicago Press, 2005.

Rueff Martin, « L’historien et les noms propres », Critique, no 769-770, 2011, p. 514-532.

Samuel Raphael, « On the Methods of History Workshop: A Reply », History Workshop, no 9, 1980, p. 162-176.

Savage Mike, Social Class in the Twenty-First Century, Londres, Pelican, 2015.

Seabrook Jeremy, What Went Wrong? Why Hasn’t Having More Made People Happier?, New York, Pantheon Books, 1978.

Spencer Stephanie, « Reflections on the “Site of Struggle”: Girls’ Experience of Secondary Education in the Late 1950s », History of Education, vol. 33, no 4, 2004, p. 437-449.

Steedman Carolyn, The Tidy House: Little Girls Writing, Londres, Virago, 1982.

Steedman Carolyn, Landscape for a Good Woman, Londres, Virago, 1986.

Steedman Carolyn, Past Tenses: Essays on Writing, Autobiography and History, Londres, Rivers Oram Press, 1992.

Steedman Carolyn, « The Price of Experience: Women and the Making of the English Working Class », Radical History Review, no 59, 1994, p. 108-119.

Steedman Carolyn, « Obituary: Raphael Samuel, 1934-1996 », Radical Philosophy, no 82, 1997, p. 53-55.

Steedman Carolyn, « Writing the Self: The End of the Scholarship Girl », dans Cultural Methodologies, sous la direction de Jim McGuigan, Londres, Sage, 1997, p. 106-125.

Steedman Carolyn, Compte rendu de Beverley Skeggs, Formations of Class and Gender: Becoming Respectable, American Journal of Sociology, vol. 105, no 1, 1999, p. 308-309.

Steedman Carolyn, « State-Sponsored Autobiography », dans Moments of Modernity: Reconstructing Britain, 1945-1964, sous la direction de Becky Conekin, Frank Mort et Chris Waters, Londres, Rivers Oram Press, 1999, p. 41-54.

Steedman Carolyn, « A Boiling Copper and Some Arsenic: Servants, Childcare, and Class Consciousness in Late Eighteenth‐Century England », Critical Inquiry, vol. 34, no 1, 2007, p. 36-77.

Steedman Carolyn, « Reading Rancière », dans Rancière Now: Current Perspectives on Jacques Rancière, sous la direction d’Oliver Davis, Cambridge, Polity, 2013, p. 69-84.

Steedman Carolyn, « Wall in the Head », London Review of Books, 28 juillet 2016, consulté le 31 mai 2024, URL : https://www.lrb.co.uk/the-paper/v38/n15/carolyn-steedman/wall-in-the-head.

Steedman Carolyn, « So What? », Écrire l’histoire, vol. 24, 2024, consulté le 31 janvier 2025, URL : http://journals.openedition.org/elh/4272.

Stoler Ann Laura, « On Being Shorn of Grace: Sentiments of Inequality: Landscape for a Good Woman: A Story of Two Lives, Carolyn Kay Steedman », Social Research: An International Quarterly, vol. 89, no 2, 2022, p. 457-468.

Thomas Lyn, « La “mémoire humiliée” et sa narration : Annie Ernaux et la “communauté” internationale des transfuges de classe », dans Annie Ernaux : le Temps et la Mémoire, sous la direction de Francine Best, Bruno Blanckeman et Francine Dugast-Portes, Paris, Stock, 2014, p. 210-228.

Thomas Lyn, « Retour à Oxford avec Annie Ernaux: Casting Light on Class Migrant Experience », French Cultural Studies, vol. 35, no 1, 2024, p. 115-126.

Traverso Enzo, Passés singuliers. Le « je » dans l’écriture de l’histoire, Montréal, Lux, 2020.

Vance J.D., Hillbilly Elegy: A Memoir of a Family and Culture in Crisis, New York, Harper, 2016.

Vincent David, Poor Citizens: The State and the Poor in Twentieth-Century Britain, Londres, Longman, 1991.

Vinen Richard, « The Poisoned Madeleine: The Autobiographical Turn in Historical Writing », Journal of Contemporary History, vol. 46, no 3, 2011, p. 531-554.

Williams Raymond, Border Country, Londres, Chatto & Windus, 1960.

Williams Raymond, Marxism and Literature, Oxford, Oxford University Press, 1977.

Williams Raymond, « Culture Is Ordinary » [1958], dans Resources of Hope: Culture, Democracy, Socialism, édité par Robin Gable, Londres, Verso, 1989, p. 3-18.

Williams Raymond, « Desire » [1986], dans What I Came to Say, Londres, Hutchinson Radius, 1989, p. 30-35.

Worth Eve, The Welfare State Generation: Women, Agency and Class in Britain since 1945, Londres, Bloomsbury, 2022.

Wright Chantal, « Crossing the Borders of Social Class: Social Mobility as Translational Experience », The Translator, vol. 29, no 4, 2023, p. 480-493.

Haut de page

Notes

1 Le terme « transclasse », forgé par Chantal Jaquet pour désigner un individu socialement mobile, est d’importation récente dans les pays anglophones (Les transclasses ou la non-reproduction, Paris, Presses Universitaires de France, 2014 ; Transclasses: A Theory of Social Non-reproduction, traduit par Gregory Elliott, Londres, Verso, 2023). Jaquet oppose ce néologisme à l’expression « transfuge de classe », qui, bien qu’antérieure, n’a jamais véritablement trouvé d’écho en Grande-Bretagne ou aux États-Unis. En témoignent les différentes traductions de cette formule – avec des connotations qui renvoient de façon plus ou moins marquée au domaine militaire dont elle est issue – utilisées dans les textes aujourd’hui considérés comme fondateurs : Paul Nizan est un « turncoat », Pierre Bourdieu un « renegade », Didier Eribon un « class traitor ». Il semblerait que l’équivalent anglais « class defector » ait commencé à circuler dans la presse anglophone, uniquement à propos d’auteur·rice·s francophones, après l’attribution du Prix Nobel à Annie Ernaux en 2022.

2 Raymond Williams, « Culture Is Ordinary » [1958], dans Resources of Hope: Culture, Democracy, Socialism, édité par Robin Gable, Londres, Verso, 1989, p. 3-18. Un autre exemple de cette tendance chez Williams – particulièrement important pour Eribon – est Border Country (1960), un roman autobiographique qui raconte le retour d’un professeur dans son village natal, au pays de Galles, après l’infarctus de son père, cheminot.

3 Raymond Williams, « Desire » [1986], dans What I Came to Say, Londres, Hutchinson Radius, 1989, p. 31.

4 Sur ces débats, voir l’ouvrage de référence de Martin Jay, Songs of Experience: Modern American and European Variations on a Universal Theme, Berkeley, University of California Press, 2005, chapitres 5 et 6.

5 Raymond Williams, « Desire », art. cit., p. 35.

6 Richard Hoggart et Raymond Williams, « Working Class Attitudes », New Left Review, vol. 1, no 1, 1960, p. 26.

7 Carolyn Steedman, Landscape for a Good Woman, Londres, Virago, 1986 ; Landscape for a Good Woman: A Story of Two Lives, New Brunswick, Rutgers University Press, 1987. Sur Virago, ainsi que sur la réticence de l’autrice à ajouter un sous-titre pour la version américaine, voir Carolyn Steedman, « So What? », Écrire l’histoire, vol. 24, 2024, consulté le 31 janvier 2025, URL : http://journals.openedition.org/elh/4272.

8 Richard Hoggart, The Uses of Literacy: Aspects of Working-Class Life [1957], Londres, Penguin, 2009, p. xxix. La figure du boursier est décrite dans le chapitre 10 : « Unbent Springs: A Note on the Uprooted and the Anxious », p. 262-275. Pour une analyse des critiques adressées à Hoggart par les féministes britanniques, voir Sue Owen, « Hoggart and Women », dans Richard Hoggart and Cultural Studies, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2008, p. 227-242.

9 En Grande-Bretagne, à l’instar de l’Allemagne, le terme « autosociobiographie » connaît une diffusion croissante en tant que catégorie générique. Introduit sous sa forme adjectivale par Annie Ernaux dans son entretien avec Frédéric-Yves Jeannet (2003), ce terme est désormais mobilisé dans le champ des études culturelles pour désigner « autobiographical reflections which situate these impressions in a wider social context » (Jo Littler, « The University: Caring Community or Carewashing Central? Autosociobiographical Reflections », Educational Philosophy and Theory, vol. 57, no 3, 2025, p. 235). Pour une histoire de cette catégorie, on pourra se reporter à l’étude de Philipp Lammers et Marcus Twellmann, qui met en évidence le rôle central de la mobilité sociale ascendante dans la constitution de ce corpus. Steedman et Hanley sont généralement rattachées à ce courant, de même que Hoggart, souvent considéré comme l’un des initiateurs de cette « forme itinérante » (COnTEXTES, Varia, mis en ligne le 16 décembre 2021, consulté le 31 mai 2024, URL : http://journals.openedition.org/contextes/10515, traduit en anglais en 2023). On signalera également la publication récente du volume dirigé par Johanna Bundschuh-van Duikeren, Marie Jacquier et Peter Löffelbein, où il est notamment question de Steedman (p. 45-47) et de l’autosociobiographie écossaise (p. 143-160) : Autosociobiography: A Literary Phenomenon and Its Global Entanglements, Bielefeld, Transcript, 2025. Dans le cadre de cet article, je préfère employer le terme « récit de transclasse ». En effet, bien que Lammers et Twellmann définissent l’autosociobiographie dans un sens restreint, cette notion est aussi utilisée, dans une acception plus large, pour désigner l’ensemble des récits autobiographiques abordant des enjeux sociaux – ce qui peut conduire à reléguer au second plan la question de la classe.

10 Raphael Samuel, « On the Methods of History Workshop: A Reply », History Workshop, no 9, 1980, p. 165. Le mouvement a cessé ses activités au début des années 1990, mais la revue qui en est issue est toujours publiée. Pour un profil synthétique de Samuel – figure fondamentale non seulement pour la fondation de l’History Workshop, mais aussi, plus généralement, pour l’émergence de la New Left – voir Carolyn Steedman, « Obituary: Raphael Samuel, 1934-1996 », Radical Philosophy, no 82, 1997, p. 53-55.

11 Steedman relate cet épisode dans un essai consacré à Jacques Rancière, lui aussi présent lors de cette rencontre : « Reading Rancière », dans Rancière Now: Current Perspectives on Jacques Rancière, sous la direction d’Oliver Davis, Cambridge, Polity, 2013, p. 69-84.

12 Voir Carolyn Steedman, « The Price of Experience: Women and the Making of the English Working Class », Radical History Review, no 59, 1994, p. 108-119, pour une critique de Thompson en tant qu’auteur d’« a heroic tale, which most experiences do not fit » (p. 109).

13 Jeremy D. Popkin, History, Historians, and Autobiography, Chicago, University of Chicago Press, 2005 ; Richard Vinen, « The Poisoned Madeleine: The Autobiographical Turn in Historical Writing », Journal of Contemporary History, vol. 46, no 3, 2011, p. 531-554 ; Enzo Traverso, Passés singuliers. Le « je » dans l’écriture de l’histoire, Montréal, Lux, 2020.

14 Pierre Nora, « Présentation », dans Essais d’ego-histoire, Paris, Gallimard, 1987, p. 7.

15 Steedman ne considère pas Landscape comme un livre d’histoire (p. 21). Elle réitère cette position à plusieurs reprises, récemment dans l’article « So What? » (art. cit.) : « I doubt that any of my colleagues – any historian – has ever heard of it, let alone read it. “It’s not history!” I declaim. “Why should they read it?” ». En dépit de ces déclarations, Laura Carter a montré l’importance de Landscape dans l’historiographie britannique. « L’histoire, c’est personnel : Landscape for a Good Woman, l’histoire personnelle dans la Grande-Bretagne du dernier xxe siècle », Écrire l’histoire, vol. 24, 2024, consulté le 31 janvier 2025, URL : http://journals.openedition.org/elh/4322 met en lumière en particulier l’influence durable de cet ouvrage sur l’histoire des femmes, l’histoire de l’enfance et de la famille, ainsi que sur l’étude de l’État-providence.

16 Steedman cite In Search of a Past deux fois (p. 8, en note 3, et p. 138). Fraser avait présenté cet ouvrage lors d’une séance de l’History Workshop en décembre 1984. Voir la transcription de la discussion, à laquelle Steedman avait participé : « In Search of the Past: A Dialogue with Ronald Fraser », History Workshop, n° 20, 1985, p. 175-188. Une belle analyse de la place centrale de la mémoire dans Landscape se trouve dans Lyn Thomas, « La “mémoire humiliée” et sa narration : Annie Ernaux et la “communauté” internationale des transfuges de classe », dans Annie Ernaux : le Temps et la Mémoire, sous la direction de Francine Best, Bruno Blanckeman et Francine Dugast-Portes, Paris, Stock, 2014, p. 210-228.

17 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 5.

18 Cette critique vise The Uses of Literacy. Le premier volume de la trilogie autobiographique de Hoggart – dans lequel l’intellectuel décrit plus en détail son enfance et sa relation avec sa mère – paraît en 1988, deux ans après la publication de Landscape. La traduction française d’ A Local Habitation, publiée en 1991 sous le titre 33 Newport Street. Autobiographie d’un intellectuel issu des classes populaires anglaises, a rencontré un grand succès dans les milieux proches de Pierre Bourdieu. Claude Grignon, qui a participé à sa traduction et l’a présenté, le qualifie de « socio-analyse » (p. 7).

19 Steedman désigne ces intellectuels par l’expression « cultural criticism », que Williams conteste en raison de son caractère trop général (« Desire », art. cit., p. 32).

20 Carolyn Steedman, « So What? », art. cit. Judith Arcana en donne une illustration dans Our Mothers’ Daughters (1979).

21 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 7.

22 Jean-Claude Passeron et Jacques Revel, « Penser par cas. Raisonner à partir de singularités », dans Penser par cas, Paris, Éditions de l’ehess, 2005, p. 10.

23 Michel de Certeau définit l’histoire de cas comme une « biographie anti-individualiste » dans Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Paris, Gallimard, 1987, p. 129.

24 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 20-21.

25 Ibid., p. 15, où l’écrivaine cite Jeremy Seabrook, What Went Wrong? Why Hasn’t Having More Made People Happier?, New York, Pantheon Books, 1978, p. 262.

26 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 28.

27 Idem.

28 Laurent Berlant, « On the Case », Critical Inquiry, vol. 33, no 4, 2007, p. 666. Steedman publie un article dans le deuxième numéro thématique dirigé par Berlant sur l’étude de cas, qui aborde également la microhistoire italienne. Cette discipline a été fondamentale dans l’évolution de la méthodologie du History Workshop. Voir « A Boiling Copper and Some Arsenic: Servants, Childcare, and Class Consciousness in Late Eighteenth‐Century England », Critical Inquiry, vol. 34, no 1, 2007, p. 36-77. Berlant analyse par ailleurs Landscape dans The Female Complaint: The Unfinished Business of Sentimentality in American Culture, Durham, Duke University Press, 2008, chapitre 7.

29 Sur ces questions, voir au moins : Penser par cas, op. cit. ; Martin Rueff, « L’historien et les noms propres », Critique, no 769-770, 2011, p. 514-532 ; Michèle Lowrie et Susanne Lüdemann (dir.), Exemplarity and Singularity: Thinking through Particulars in Philosophy, Literature, and Law, Londres, Routledge, 2015 ; Muriel Pic et Sophie Jaussi (dir.), Littérature et écritures du cas, Fabula / Les colloques, 2021, consulté le 31 mai 2024, URL : https://doi.org/10.58282/colloques.7023.

30 Dans « Writing the Self: The End of the Scholarship Girl » (Cultural Methodologies, sous la direction de Jim McGuigan, Londres, Sage, 1997, p. 122), Steedman note le potentiel destructeur que la maternité peut avoir pour les jeunes transclasses : « These determinedly avoided endings are articulation of a refusal to go back, to be caught in any way, not just “caught” in its particular meaning of “fall”, and “falling for a baby” ». C’est un point qui revient chez d’autres écrivaines de la même génération, en premier lieu Annie Ernaux, et qui pourrait constituer un élément caractéristique de la « “communauté” internationale des transfuges de classe » au féminin évoquée par Thomas (« La “mémoire humiliée” », art. cit.).

31 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 15.

32 Idem.

33 Ce profil autobiographique, non repris dans les publications suivantes, constitue la conclusion de la première version essayistique de Landscape : Carolyn Steedman, « Landscape for a Good Woman », dans Truth, Dare or Promise: Girls Growing Up in the Fifties, sous la direction de Liz Heron, Londres, Virago, 1985, p. 123. Pour d’autres exemples de trajectoires de mobilité sociale féminine à la même époque, voir : Stephanie Spencer, « Reflections on the “Site of Struggle”: Girls’ Experience of Secondary Education in the Late 1950s », History of Education, vol. 33, no 4, 2004, p. 437-449 ; Joe Moran, « An Intimate History of Social Mobility in Post-War Britain », Cultural and Social History, vol. 20, no 2, 2023, p. 249-265 ; Lyn Thomas, « Retour à Oxford avec Annie Ernaux: Casting Light on Class Migrant Experience », French Cultural Studies, vol. 35, no 1, 2024, p. 115-126.

34 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 16.

35 Antonio Gramsci, Quaderni del carcere, édité par Valentino Gerratana, Turin, Einaudi, 1975, iii, p. 1718. C’est moi qui traduis : « remplacer l’“essai politique” ou “philosophique” » ; « on sait que notre vie est semblable à celle de mille autres, mais que, par “hasard”, elle a eu une issue que beaucoup d’autres n’ont pas pu avoir et n’ont pas eue en effet. En racontant, on crée cette possibilité, on suggère la démarche, on indique l’issue ».

36 Voir, toutefois, ce qu’écrit Steedman à propos de la réécriture du passé dans Past Tenses: Essays on Writing, Autobiography and History, Londres, Rivers Oram Press, 1992, p. 10.

37 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 7.

38 Raymond Williams, Marxism and Literature, Oxford, Oxford University Press, 1977, p. 132. Dans « Desire » (p. 32), Williams estime que la réflexion de Steedman sur « “the positioning of mental life within Marxism” » est « little developed, theoretically, and is based on what seems very limited reading ». Steedman revient sur sa réaction à la critique de celui qu’elle considérait comme un maître dans « A Boiling Copper », art. cit., p. 36-37 et 48.

39 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 6.

40 Elizabeth Abel, « Race, Class, and Psychoanalysis? Opening Questions », dans Conflicts in Feminism, sous la direction de Marianne Hirsch et Evelyn Fox Keller, New York, Routledge, 1990, p. 191-192.

41 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 17 et p. 123. Voir à ce propos Ann Laura Stoler, « On Being Shorn of Grace: Sentiments of Inequality: Landscape for a Good Woman: A Story of Two Lives, Carolyn Kay Steedman », Social Research: An International Quarterly, vol. 89, no 2, 2022, p. 457-468.

42 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 1.

43 Elizabeth Abel, art. cit., p. 192-193.

44 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 1-2. Lyn Thomas, « La “mémoire humiliée” », art. cit., p. 219-220, a comparé cette séquence initiale à la célèbre scène de la chemise de nuit tachée de La honte d’Annie Ernaux (1997). Sur les affinités entre Steedman et Ernaux, qui se sont lues et commentées l’une l’autre, voir aussi Nancy K. Miller, « Our Classes, Ourselves: Maternal Legacies and Cultural Criticism », dans Borders, Boundaries, and Frames: Essays in Cultural Criticism and Cultural Studies, sous la direction de Mae G. Henderson, New York, Routledge, 1995, p. 145-170.

45 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 2.

46 Idem.

47 Idem. Voir p. 29 pour un exemple de ce comportement maternel.

48 Carolyn Steedman, « History and Autobiography: Different Pasts » – essai tiré d’une conférence prononcée en mars 1986 au Centre for Contemporary Cultural Studies de Birmingham – publié dans Past Tenses, op. cit., p. 43.

49 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 2.

50 Ibid., p. 23.

51 Ibid., p. 37.

52 Ibid., p. 35.

53 Idem.

54 George Orwell, The Road to Wigan Pier [1937], Londres, Penguin, 2014, p. 119.

55 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 23.

56 Ibid., p. 77.

57 Ibid., p. 11.

58 Ibid., p. 122. Ce passage, souvent cité dans des ouvrages d’histoire sociale de l’après-guerre, ouvre le livre d’Eve Worth, The Welfare State Generation: Women, Agency and Class in Britain since 1945, Londres, Bloomsbury, 2022, p. 1. À ce propos, on peut noter que, dans le profil autobiographique de 1985 déjà mentionné, Steedman souligne la trajectoire différente de sa sœur, tombée enceinte à dix-sept ans : « We’re both daughters of the state, but she’s poor and I’m not » (« Landscape », art. cit., p. 125).

59 Carolyn Steedman, Landscape, op. cit., p. 38-39.

60 Mike Savage, Social Class in the Twenty-First Century, Londres, Pelican, 2015.

61 Lynsey Hanley, Respectable: The Experience of Class, Londres, Allen Lane, 2016, p. 50 et ix.

62 Lynsey Hanley, Estates: An Intimate History, Londres, Granta, 2007, p. 20. La dichotomie identifiée par Hanley rejoint celles proposées, des années plus tôt, par Annie Ernaux – « poésie du souvenir » et « dérision jubilante » (La place [1983], repris dans Écrire la vie, Paris, Gallimard, 2011, p. 442) – ainsi que par Claude Grignon et Jean-Claude Passeron dans Le savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature (Paris, Seuil, 1989).

63 Lynsey Hanley, « Respectable: The Experience of Class », conférence à la London School of Economics and Political Science tenue le 3 mai 2016, consulté le 31 mai 2024, URL : https://www.youtube.com/watch?v=C5G9NWV1E20&ab_channel=LSE.

64 Lynsey Hanley, Respectable, op. cit., p. 4.

65 Ibid., p. 50 et 10.

66 Ibid., p. 7.

67 Carolyn Steedman, « Wall in the Head », London Review of Books, 28 juillet 2016, consulté le 31 mai 2024, URL : https://www.lrb.co.uk/the-paper/v38/n15/carolyn-steedman/wall-in-the-head.

68 Carolyn Steedman, « A Boiling Copper », art. cit., p. 38.

69 Le choix d’utiliser l’adjectif « respectable » dans le titre est un hommage à la musique pop – omniprésente dans l’ouvrage – puisqu’il fait écho à une chanson de 1987 du duo britannique Mel & Kim – dans laquelle il est question de ce glissement sémantique dans la sphère publique. Lynsey Hanley, Respectable, op. cit., p. 11 : « To say proudly, “We ain’t ever gonna be respectable” […] is a way of preserving dignity against those who insist on respectability as a precondition for acceptance ». Dans son compte rendu, Steedman remarque que, pendant une grande partie du xxe siècle, « “respectability” was a public form », « a dress of attributes you must put on if you wanted even the tiniest thing from the system you inhabited » ; même si elle salue l’approche nouvelle de Hanley, elle se demande si « people actually used the term in 1980, or use it […] now » comme « an item of self-identity ». L’historienne s’était déjà interrogée sur cette question dans un compte rendu de Formations of Class and Gender: Becoming Respectable (1997) de la sociologue Beverley Skeggs (American Journal of Sociology, vol. 105, no 1, 1999, p. 308-309), qu’elle évoque dans son bref texte de 2016 en tant qu’exemple d’imposition de cadres théoriques sur l’expérience vécue des sujets.

70 Lynsey Hanley, Respectable, op. cit., p. 6.

71 Voir à ce sujet Christina de Bellaigue, Helena Mills et Eve Worth, « “Rags to Riches?” New Histories of Social Mobility in Modern Britain », Cultural and Social History, vol. 16, no 1, 2019, p. 1-11. Paul Pasquali décrit la mobilité comme une « migration de classe », plutôt que comme une émigration, dans « Déplacements ou déracinement ? Du “boursier” hoggartien aux migrants de classe contemporains », dans La fabrique des transclasses, sous la direction de Chantal Jaquet et Gérard Bras, Paris, Presses Universitaires de France, 2018, p. 89-116.

72 Lynsey Hanley, Respectable, op. cit., p. x. Sur le caractère linguistique de cette comparaison, voir Chantal Wright, « Crossing the Borders of Social Class: Social Mobility as Translational Experience », The Translator, vol. 29, no 4, 2023, p. 483. La notion d’émigration revient chez d’autres transclasses anglophones : l’américain J.D. Vance se présente, par exemple, comme « a cultural emigrant from one group to the other » (Hillbilly Elegy: A Memoir of a Family and Culture in Crisis, New York, Harper, 2016, p. 252).

73 Lynsey Hanley, Respectable, op. cit., p. 227.

74 Ibid., p. 127-129. Steedman a connu une expérience similaire : après plusieurs années de travail, Cambridge a rejeté sa thèse, consacrée aux policiers issus des classes populaires dans l’Angleterre victorienne : « My thesis was rejected in 1973, and I entered violently the imaginative territory of stupid/not stupid » (« Landscape », art. cit., p. 123).

75 Lynsey Hanley, Respectable, op. cit., p. xiv. Dans son compte rendu, Steedman souligne l’importance de The Uses of Literacy dans l’analyse de Hanley, tout en précisant que les positions de Hoggart doivent être resituées dans leur contexte historique et que « he didn’t know about schools in the 1980s and early 1990s ». De son côté, Hanley propose une lecture critique de l’interprétation que Steedman donne de Hoggart dans Landscape, affirmant que la représentation des classes populaires dans The Uses of Literacy n’est ni empreinte de nostalgie et de sexisme (« Respectable », conf. cit.), ni animée par une visée universaliste (Phil O’Brien et Lynsey Hanley, « The Intimate Histories of Class », Key Words: A Journal of Cultural Materialism, no 18, 2020, p. 33).

76 Lynsey Hanley, Respectable, op. cit., p. x.

77 Ibid., p. 46.

78 Ibid., p. 58.

79 Richard Hoggart, Townscape with Figures: Farnham – Portrait of an English Town, Londres, Chatto & Windus, 1994, p. xv.

80 Carolyn Steedman, « Wall in the Head », art. cit.

81 Idem.

82 Lynsey Hanley, « Respectable », conf. cit.

83 Par exemple, Steedman s’est penchée, en historienne, sur les politiques institutionnelles qui ont favorisé des « autobiographical injunction[s] » dans le contexte britannique de la seconde moitié du xxe siècle (« Writing the Self », art. cit., p. 106). Des formes d’écriture autobiographique ont été encouragées à la fois dans les écoles et dans l’appareil social, surtout pour renforcer la subjectivité des individus marginalisés à travers un travail sur la relation entre le langage et le pouvoir. Au début des années 1980, Steedman a elle-même supervisé la publication d’un texte écrit par trois élèves de son école primaire, The Tidy House, persuadée que « writing does indeed bring new forms of selfhood into being » (ibid., p. 123). En même temps, dans une perspective foucaldienne, ces pratiques ont favorisé des formes de contrôle du sujet. Steedman se réfère aux études de David Vincent, selon lesquelles la pauvreté et l’absence de vie privée vont de pair : la confession est devenue le passage obligé pour obtenir de l’aide de la part de l’État ; « families came to be seen as poor when they could no longer keep their stories private » (ibid., p. 113, qui synthétise la thèse de David Vincent, Poor Citizens: The State and the Poor in Twentieth-Century Britain, Londres, Longman, 1991). Voir aussi Carolyn Steedman, « State-Sponsored Autobiography », dans Moments of Modernity: Reconstructing Britain, 1945-1964, sous la direction de Becky Conekin, Frank Mort et Chris Waters, Londres, Rivers Oram Press, 1999, p. 41-54, qui reprend en partie le précédent « Writing the Self ».

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Elisa Russian, « « Hybrids of autobiography and argument » », COnTEXTES [En ligne], 36 | 2025, mis en ligne le 22 juin 2025, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/contextes/13237 ; DOI : https://doi.org/10.4000/146iv

Haut de page

Auteur

Elisa Russian

Université de Zurich

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Search OpenEdition Search

You will be redirected to OpenEdition Search