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Vers un corpus international

« Les pieds toujours dans la classe »

Transfuges italien.nes : victimisation, fugues et trahisons dans le panorama littéraire contemporain
Daniela Vitagliano

Résumés

Dans cette contribution nous proposons d’interpréter la catégorie de « transfuge de classe » à la lumière de ce que nous considérons comme son archétype : « la victime ». Cette approche nous permettra d’examiner la pertinence de cette catégorie ainsi que la possibilité de l’utiliser comme un paradigme littéraire capable de susciter des réflexions sur les conflits sociaux et la portée collective des expériences individuelles. Notre analyse est axée sur le cas de l’Italie qui, apparemment proche de la France, possède une structure sociale et économique assez différente, notamment en ce qui concerne la vision du travail et des études. À travers les exemples d’Alberto Prunetti, Vitaliano Trevisan, Claudia Durastanti, Johnatan Bazzi et Elena Ferrante, nous explorerons les éléments permettant d’interpréter (ou non) les parcours de ces écrivain·es et leurs œuvres comme des « récits de transfuges ».

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Texte intégral

Confluences

1Dans La Névrose de classe. Trajectoire sociale et conflits d’identité, Vincent De Gaulejac écrit :

[…] si la lutte des classes est apparemment moins présente dans le champ de la conflictualité sociale, elle est encore active dans les registres sociopsychiques, dans le vécu des personnes et des relations familiales. La description des conflits liés à un changement de position sociale est toujours d’actualité.

  • 1 Vincent De Gaulejac, La Névrose de classe. Trajectoire sociale et conflits d’identité [1987], Paris (...)

Il s’agit de comprendre comment les contradictions sociales, les rapports de domination et la violence symbolique des rapports sociaux agissent au cœur de la subjectivité1.

2En d’autres termes, il s’agit de questionner la portée politique des conflits sociaux qui agissent au niveau de la subjectivité. Les inégalités de classe, les rapports de domination, continuent de se reproduire à travers des mécanismes peu visibles, compliquant les efforts de transformation sociale, la lutte pour la reconnaissance et l’émancipation. Si l’on interroge le vécu des personnes on constate la présence encore très marquée des classes et de problématiques politiques qu’y sont liées.

3Dans cette perspective, la catégorie sociologique (et littéraire), désormais codifiée, de « transfuge de classe » peut aider à interroger et appréhender les tensions sociopsychiques – reflet de structures sociales et rapports de dominations plus amples – intérieures aux sujets qui racontent leur vécu. Raison pour laquelle, bien que les caractéristiques politiques et sociales de l’Italie n’aient pas produit des écrivain·es à proprement parler transfuges avec un discours sociologique se mêlant au récit littéraire, nous proposons ici d’analyser des autobiographies littéraires italiennes et des personnages romanesques au prisme de cette notion. En effet, son enracinement dans le contexte social, politique et médiatique français n’empêche pas son application à d’autres situations, telles que celle de l’Italie.

4Après avoir esquissé le contexte de réception du concept de « transfuge de classe » en Italie, nous verrons que certaines publications des deux dernières décennies avec un retour à la littérature ouvrière d’un côté, et l’écriture d’un je « transclasse » de l’autre, permettent une analyse de ce type vouée à interroger la façon dont la subjectivité – fabriquée et exprimée chez Alberto Prunetti, Vitaliano Trevisan, Claudia Durastanti, Jonathan Bazzi et Elena Ferrante – véhicule et fait ressortir les conflits de classe et montre des problématiques politiques (et collectives) liées à la mobilité sociale.

Le contexte italien

  • 2 « […] Après la Seconde Guerre mondiale, avec l’instauration généralisée de régimes démocrates [...] (...)
  • 3 Préface de Mirella Giannini à l’édition italienne de l’Homo academicus de Pierre Bourdieu, traduit (...)

5La fragmentation politique avant 1861 (unification italienne), les profondes inégalités territoriales, l’industrialisation hétérogène entraînant la massification plus tardive de la bourgeoisie et sa transformation en classe moyenne2 ont fait de l’Italie un état-nation assez singulier dans le panorama européen. Ce qui veut dire aussi que les enfants de la classe dominée, devenus écrivain·es qui auraient eu envie de faire un discours de prise de recul sur leur mobilité sociale et leur milieu d’origine, commencent seulement depuis une dizaine d’année à être publié·es (Amianto de Prunetti ainsi que la tétralogie d’Elena Ferrante datent de 2011-2012, La straniera de Durastanti de 2019). D’autant plus que ce type de démarche a commencé à émerger dans la littérature française dans un climat déjà imprégné des réflexions sociologiques de Bourdieu, alors que la réception de ce dernier en Italie a été très saccadée et lente3 et qu’il n’y a pas eu, dans le passé, une attention particulière à la sociologie.

  • 4 Nugara Silvia, « Reagire alla dominazione sociale: classe, sesso e politica nelle narrazioni autobi (...)
  • 5 8/02/2017 : Ornella Tajani, « Transfughi di classe. Annie Ernaux e Didier Eribon », Le parole e le (...)

6L’expression « transfuge de classe » est entrée en Italie par le biais des œuvres d’Annie Ernaux, Didier Eribon et Edouard Louis, ou mieux, du milieu académique qui s’y est intéressé. Lors des congrès de littérature comparée et étrangère, on a commencé à en entendre parler, par exemple dans Réagir à la domination sociale : classe sexe et politique dans les narrations autobiographiques de Didier Eribon et Edouard Louis4 de Silvia Nugara, une intervention faite lors du congrès annuel CompaLit consacré à la thématique « L’imaginaire politique. Engagement, résistance, idéologie ». De nombreux articles académiques mais aussi de nombreuses interventions dans des revues ou blogs littéraires en ligne apparaissent, toujours avec une focalisation sur les auteur·es français·es5, et la présence d’Edouard Louis au Festival de l’International à Ferrare en 2019 pourrait être interprétée comme une confirmation de la diffusion du concept à une plus large échelle.

« Transfuges » et débat public italien

  • 6 Je remercie Annalisa Romani qui s’est rendue disponible pour un échange au sujet de son travail de (...)

7Depuis 2010 Annalisa Romani, enseignante, chercheuse et traductrice, a commencé à traduire de nombreux textes français fondamentaux à ce sujet. Elle met l’accent sur les cadres conceptuels que ces livres mobilisent, notamment sur leur démarche sociologique. Selon la traductrice, les catégories de la sociologie (comme celle d’autosocioanalyse) ou littéraires (comme celle d’autosociobiographie, telle que définie par Annie Ernaux) seront plus adaptées que des catégories médiatiques (comme celles de récits de transfuge ou littérature transfuge de classe) pour les définir6.

8Néanmoins le concept de transfuge n’a pas trouvé un écho médiatique national comme en France, sans doute aussi parce que le monde littéraire reste plutôt cloisonné dans des canaux de diffusion « privilégiés » (par exemple, blogs et revues spécialisés). Le seul qui l’évoque régulièrement est Alberto Prunetti, écrivain, éditeur et militant, qui a critiqué les aspects les plus contradictoires de l’appropriation de la part de la « bourgeoisie » de la catégorie sociologique de « transfuge de classe ». Dans une interview publiée sur Contretemps. Revue de critique communiste, il s’exprime ainsi :

  • 7 « En Italie, une lutte ouvrière pour le droit au pain et aux roses ». Entretien avec Alberto Prunet (...)

Le risque de ma production [livres de littérature ouvrière, N.D.L.R.], est que le lecteur bourgeois nous victimise avec des lectures misery porn, tandis que nous nous exposons à être espionnés par le trou de la serrure. Le risque de la littérature de transfuge de classe, en revanche, est d’alimenter l’idée que la bourgeoisie est meilleure que la classe ouvrière, c’est-à-dire de rassurer le lecteur bourgeois sur sa prétendue supériorité morale 7.

9Il critique d’une part l’exploitation bourgeoise de la littérature, donc la victimisation qui anéantit tout pouvoir d’action dans la production ouvrière, et d’autre part, l’exaltation de la trajectoire ascendante décrite dans la littérature des transfuges, qui manquerait donc d’un véritable discours « révolutionnaire » inversant les rôles sociaux préétablis. Cependant il précise que :

  • 8 Idem.

ces deux formes de lecture tendancieuse sont à mettre sur le compte du public et de l’industrie du livre, et non sur celui de l’intentionnalité des auteurs.ices qui ont simplement tenté de se réapproprier leur histoire en la racontant. […] Nous devons tous.tes être conscient.es de la force de notre récit et des mécanismes qui peuvent le vider de sa substance et en faire un simple divertissement. Et nous, […], ne sommes pas là pour divertir la bourgeoisie avec nos histoires8.

  • 9 Ce dont il est parfaitement conscient et qu’il expose dans Non è un pranzo di gala. Indagine sulla (...)

10Malgré le fait que la « bourgeoisie » constitue sûrement une bonne partie de son lectorat de base parce qu’on ne peut malheureusement pas échapper aux contradictions du marché9, ces affirmations sont utiles pour distinguer l’opération littéraire et sociale des risques de manipulation du contenu par la réception.

11Ainsi, la convergence entre la littérature ouvrière et la « littérature transfuge » – telle qu’elle a été codifiée dans l’imaginaire commun – se trouve dans le détournement et la subversion du sens de la démarche des écrivain·es : la classe dominante, en s’appropriant le discours et la catégorie « transfuge » ou bien « ouvrière », peut se permettre donc d’afficher des origines subalternes, les difficultés à traverser pour dépasser ce stade de « minorité » et, finalement, de connoter positivement tout parcours ascendant de réussite aussi anecdotique soit-il.

  • 10 Des précautions sont à prendre lorsque l’on cite ces catégories, classifiées désormais comme des ge (...)

12Ce contexte de réception, à peine esquissé, peut donner la mesure de l’absence d’un débat public italien approfondi au sujet des écrivain·es transfuges français qui sont globalement resté cloîtrés dans des cercles assez restreints. Même si le genre « autofictionnel » – au sens large du terme – est très répandu en Italie, avec des liens plus au moins étroits avec la catégorie de « non-fiction » qui englobe, de façon quelque peu arbitraire, toute œuvre dans laquelle l’auteur dit « je » et une composante réflexive sur des faits établis comme réels10, l’absence d’un discours « transfuge » est assez évidente, au profit d’histoires liées à la thématique du travail qui dessinent un parcours de mobilité sociale sans en faire le sujet principal. Comment expliquer ce phénomène ? Peut-on retrouver une caractérisation « transfuge » dans les autobiographies ou autofictions italiennes ? Quels biais peuvent être pris en considération pour analyser ces œuvres à la lumière du paradigme de l’autosociobiographie français ?

13Afin de répondre à ces questions et de justifier notre démarche – à savoir l’application d’une catégorie née dans un contexte précis à un autre contexte assez différent – nous questionnerons tout d’abord la catégorie sociologique de « transfuge de classe » – telle qu’elle a été médiatisée – et proposerons de l’encadrer dans un paradigme social plus large pour mieux comprendre certains mécanismes d’interprétation ; ensuite nous aborderons les spécificités des contextes italiens et français ; pour finir, nous analyserons des cas qui peuvent être interprétés à la lumière de la catégorie littéraire d’autosociobiographie.

Transfuges italien.nes : un encadrement théorique  

Le « paradigme victimaire »

  • 11 Daniele Giglioli, Critica della vittima [2014], Nottetempo, 2024, traduit en français par Marine Au (...)

14Dans son Critique de la victime11, le critique littéraire Daniele Giglioli met l’accent sur la manipulation médiatique et politique de la « victime », ou mieux du « paradigme victimaire », un phénomène qui anéantirait toute capacité d’action du corps social, selon les mots du sociologue Richard Sennett (Autorité, Fayard, 1982) : « Le besoin de légitimer ses opinions en termes d’offenses ou de souffrances subies, lie de plus en plus les hommes aux offenses elles-mêmes [...] “ce dont j’ai besoin” se définit par “ce qui m’a été refusé” ». La victime, selon Giglioli, est coincée derrière l’étiquette qu’on lui a imposée, emprisonnée dans ce qui la détermine biographiquement.

  • 12 Ibid., p. 77.

15Il faut évidemment tracer une séparation nette entre le discours victimisant fait dans la sphère publique, la véritable victime, et les « victimes présumées, potentielles, aspirant à l’être et parfois purement fausses »12. Et il faut également prendre en considération – continue Giglioli – le « leader victimaire » qui transforme de manière analogique l’inconvénient en avantage, les difficultés en obstacles dépassables par la seule force de la volonté, les cris de douleurs en prérogatives, et fait triompher l’individualisme sur le collectivisme. Ce qui est une conséquence directe de l’intériorisation du discours victimisant (ou du « regard victimisant ») qui anéantit le pouvoir d’action du groupe des véritables victimes : l’autodétermination du leader, un « martyr qui a pourtant survécu », n’amènerait qu’à une action individuelle et autocentrée. Par ailleurs, si on étend le raisonnement à ses aspects les plus extrêmes, lorsque la victime s’autodétermine en tant qu’héroïne malgré elle, cela peut aussi entraîner sa transformation en son exact opposé, une sorte de « bourreau », à savoir un persécuteur métaphorique des autres victimes, qui n’ont pas réussi à s’autodéterminer comme elle. De plus le fait qu’elle se soit démarquée et qu’elle ait abandonné son précédant statut de victime, condamnable parce que passif, amène à une condamnation générale de son passé moins « acceptable » que le présent. La réussite individuelle – et exceptionnelle – serait donc philosophiquement le synonyme d’un échec collectif.

16Ce « paradigme victimaire » qui met en lumière la portée politique de la « mythologie » de la victime, peut être rapproché au discours dominant qui, soit considère comme honteuse l’appartenance à une classe dominée (et dans ce cas « la véritable victime » qui est restée coincée « en bas » de l’échelle expérimente une double peine) comme s’il s’agissait d’un stade moins évolué de la civilisation à dépasser, soit s’autodéfinit comme victime pour justifier ses privilèges et la nouvelle position sociale plus avantageuse obtenue au prix de ses efforts. Ce rapprochement représente aussi une manière de questionner la catégorie sociologique (mais aussi littéraire) de « transfuge de classe ». Car la connotation de transfuge s’apparente à celle de la victime et présente encore plus de contradictions : en premier lieu parce qu’elle renvoie étymologiquement à la trahison, et en plus parce que la personnalisation du discours, l’autodéfinition de « héros malgré soi », prête la main au discours dominant qui peut s’approprier la catégorie sociologique et fabriquer un discours individualiste niant sa portée collective.

17Ces prémisses nous permettent ainsi de raisonner autour de ce concept en le faisant sortir du contexte purement français et en le proposant comme une notion qui peut expliquer la manière dont la conflictualité sociale s’ancre dans les individus et dans les rapports de classe.

  • 13 Laélia Véron et Karine Abiven en parlent dans leur Trahir et venger. Paradoxes des récits de transf (...)

18En effet le phénomène littéraire, largement médiatisé en France, et les discours autour de cette notion seraient en train d’épuiser leur force dénonciatrice initiale – l’expression d’un malaise existentiel lié aux injustices sociales et au sentiment de trahison des origines – pour ne devenir qu’un prétexte pour certaines personnes ayant intégré la classe dominante à afficher un passé « difficile » face à un présent de réussite. Par ailleurs, les auteur·es des œuvres littéraires à ce sujet sont maintenant représenté·es comme des cas exceptionnels dont l’exemplarité effacerait la portée collective de l’opération13. À ce propos, il faudrait peut-être aussi se demander si leur démarche a une nature littéraire ou sociologique, car les plans se confondent souvent et c’est dans cette confusion que se niche la contradiction ultime de ce phénomène.

L’Italie et la France en miroir

  • 14 Données INSEE et ISTAT pour l’année 2023, mais en France ce taux a baissé dans les dernières années (...)
  • 15 Données INSEE (https://www.insee.fr/fr/statistiques/7750004) et ISTAT (https://www.istat.it/it/file (...)
  • 16 Giovanni Bonato, « Il lavoro atipico in Italia : evoluzione e analisi normativa », Narrativa, 31/32 (...)
  • 17 Il n’y a pas de « Grandes Ecoles » ni de « Normale Sup » (exception faite pour l’école normale de P (...)
  • 18 Alberto Prunetti, Non è un pranzo di gala, op. cit., p.154 et suiv.
  • 19 Parce qu’il existe, en Italie, comme nous le verrons dans le prochain paragraphe, un secteur de rec (...)
  • 20 Alberto Prunetti, Non è un pranzo di gala, op. cit., p. 16.
  • 21 Le cherry picking est le procédé logique, inconscient ou pas, grâce auquel on confirme une hypothès (...)
  • 22 Idem.

19Bien qu’apparemment proches (en tant que pays occidentaux historiquement et géographiquement voisins), l’Italie et la France présentent des structures sociales assez différentes. La population italienne (58 millions contre 65 millions en France métropolitaine14 – mais une plus forte densité) est caractérisée par un taux de natalité très bas depuis longtemps (1,20 contre 1,68 par femme en France15) et un taux de chômage assez important (6,8% au global et 20% pour le chômage des jeunes – sans compter le travail dissimulé16 – contre 7,1% et 17,2% pour les jeunes en France). De plus, les jeunes commencent à travailler bien plus tard qu’en France (c’est pourquoi l’ISTAT prend en considération deux plages d’âge de 25 à 34 ans et de 35 à 59 ans alors que l’INSEE se limite à prendre en compte les 25-59 ans) et restent souvent beaucoup plus longtemps chez leurs parents. Cela est principalement dû au fait que l’école et la formation universitaire ne constituent pas forcément un vecteur d’émancipation, car l’offre du marché du travail n’est pas à la hauteur de la demande, aussi bien dans le domaine scientifique que dans le domaine littéraire. Le parcours pour devenir enseignant du secondaire en est un parfait exemple de cette précarité ambiante17 (d’où le phénomène médiatisé sous le nom de « fuite des cerveaux »). Ce qu’explique également Alberto Prunetti dans son Non è un pranzo di gala. Indagine sulla letteratura working class18 où il avoue avoir un rapport contrasté avec le « memoir » d’Eribon, où l’on décrit une mobilité sociale permise par les études, un parcours qu’il n’a lui-même pas pu expérimenter. Dans cette œuvre théorique sur la working class – où il oppose la création artistique à la recherche sociologique, la littérature ouvrière à la littérature sur le travail19 –, Prunetti raconte beaucoup de son expérience personnelle, de ses emplois sous-payés à l’étranger après les études universitaires (BAC+5) qui ne lui ont pas donné l’accès à un travail stable. Cependant, il prévient, ce n’est pas du narcissisme, mais de l’autoreprésentation20, il ne veut pas raconter une « success story » (« Pas de fuite des cerveaux, pas de cherry picking21 par le haut, pas de culte de la misère »22), parce qu’il s’agit d’une histoire qui concerne des millions d’Italiens, d’une histoire collective. Et il a raison : la formation scolaire et universitaire n’assure pas un futur stable en Italie, et les jeunes sont obligé·es de trouver des solutions alternatives, souvent bancales et précaires.

  • 23 À ce propos je voudrais remercier les libraires de la librairie et maison d’édition Tamu de Naples, (...)

20Cette structuration de la société a exercé une influence majeure sur la production littéraire et constitue sans doute une des causes de la prolifération des récits autofictionnels ou autobiographiques qui gravitent autour de la thématique du travail. Et, dans ce contexte, même s’il n’y pas d’œuvres de transfuges, selon l’exemplification française, étant centrées, par exemple, sur un parcours d’émancipation à travers les études ou présentant un procédé littéraire soutenu par des réflexions sociologiques sur les classes sociales, on peut déceler des composantes du paradigme littéraire d’autosociobiographie dans la posture de certain·es auteur·es italien·nes23.

Traces de parcours de transfuges

Le travail, droit à la mort (du corps ou de l’esprit)

  • 24 Giovanni Bonato, « Il lavoro atipico in Italia: evoluzione e analisi normativa », Narrativa, 31/32, (...)
  • 25 Cf. À partir de l’article d’Elio Vittorini intitulé Industria e letteratura, et publié dans sa révu (...)
  • 26 Il posto (L’emploi) d’Ermanno Olmi sorti en 1961 est une superbe représentation de ce concept.

21Comme l’on peut lire dans le premier des douze articles inaliénables de la Constitution italienne, rédigés entre 1945 et 1946 : « L’Italie est une République démocratique, fondée sur le travail. […] ». Droit sacré des citoyen·nes italien·nes, protégé par de nombreuses dispositions constitutionnelles mises en œuvre avec un certain retard24 – probablement à cause de la transformation économique lente, de l’exode rural et d’une migration interne forte du sud vers le nord liée à une industrialisation difficile –, le travail est devenu aussi un sujet littéraire et cinématographique à partir des années cinquante25 avec une surreprésentation des thématiques qui y sont liées. Si au début l’aliénation était le sujet central26, dans les années soixante-dix les problématiques physiques et sociales de la condition ouvrière ont été prises en considération pour être ensuite abandonnées jusqu’aux années 2010. Depuis, comme l’on verra, une autre question s’est ajoutée : la recherche du travail et la difficulté d’en trouver.

  • 27 Alberto Prunetti, Amianto. Una storia operaia [2012], Alegre, 2014. Publié en France sous le titre (...)

22Dans Amianto. Una storia operaia (2012)27, Alberto Prunetti raconte l’histoire de son père, ouvrier qui, même après avoir été lentement tué par l’amiante, n’a jamais obtenu justice. La démarche littéraire est claire : l’auteur veut venger son père et dénoncer les manques d’un système politique prétendument voué à protéger les citoyen·nes. Ce récit devient par ailleurs un prétexte pour parler de soi, de son appartenance à une famille peu cultivée, ce qui l’a contraint, adulte, à apprendre de nouvelles normes sociales telles que parler correctement en italien standard sans influences dialectales ou manger correctement. Et au fait qu’il déplore son contexte social en tant qu’adulte, parce qu’il s’oppose à celui de son père :

  • 28 Ibid., p. 102. [Notre traduction]

Je travaille dans la culture et j’ai trente-neuf ans. À mon âge mon père ouvrier métallurgiste syndiqué Fiom avait déjà acheté un appartement. Moi, « travailleur cognitif précaire », je galère pour payer le loyer28.

  • 29 Raffaele Alberto Ventura, Teoria della classe disagiata, Roma, minimum fax, 2017. L’auteur a aussi (...)

23Il ne transmet donc pas l’idée d’une trahison envers son milieu d’origine mais une forme de « jalousie » à l’égard des conditions ouvrières, et de fait il renverse le paradigme typique du transfuge. Il affirme ensuite avoir des problèmes au dos et de l’arthrose aux mains dus à la position assise peu ergonomique pour un corps humain. Prunetti est un transfuge (tardif, mais toujours un transfuge) qui est pourtant admiratif du travail ouvrier encadré de son père bien qu’il lui ait coûté la vie. C’est une idéalisation qui cache un paradoxe. Or, ce paradoxe n’est pas forcément à interpréter comme une contradiction de Prunetti mais plutôt comme le résultat d’une aporie de notre société contemporaine. D’un côté, l’écrivain essaie d’éviter la victimisation de son père et de lui-même en tant que « fils de » (le « misery porn » dont il parle dans l’entretien susmentionné), et de l’autre veut souligner les ravages des privilèges de classe et le paroxysme de la société contemporaine qui a amené ce qu’on englobe sous le terme vague de classe moyenne à un déclassement général. Comme le dit, en d’autres termes, Raffaele Alberto Ventura dans son Teoria della classe disagiata29 : le problème social et politique majeur aujourd’hui n’est plus incarné par les nouveaux riches qui ont réussi à accumuler du capital économique et donc symbolique même sans disposer de diplômes, mais plutôt par les nouveaux pauvres (le capital humain), habitués à posséder des compétences et connaissances hyperspécialisées mais finalement privés de véritables possibilités de travailler. Grâce au milieu universitaire – bien que sans doctorat et avec une dizaine d’année de travaux manuels et sous-payés à son actif – Prunetti a quand même atteint la classe moyenne, par son capital culturel et symbolique qui n’a pas été suivi par un véritable capital économique.

24« Il n’y a pas d’argent » est le refrain d’un autre ouvrage très important à ce sujet : Works (2016) de Vitaliano Trevisan qui raconte, toujours à la première personne, les péripéties autour des nombreux emplois peu qualifiés qu’il a infatigablement cherchés dès son adolescence dans une absence totale de direction, si ce n’est simplement celle de trouver un travail. Il finit, autodidacte et presque par hasard, par devenir arpenteur dans la société d’un architecte, où il peut avoir à sa disposition une énorme bibliothèque, ce qui l’amènera plus tard à devenir écrivain. Trevisan montre ici les failles d’un système qui veut que l’individu soit performant tout en lui soustrayant une quelconque possibilité d’accomplissement. Le travail est une injonction permanente. Dans ce cas aussi l’acquisition de capital culturel ne correspond pas à l’acquisition de capital économique ou d’un statut social privilégié et la trajectoire relativement ascendante n’advient pas grâce aux études.

  • 30 Alberto Prunetti, Non è un pranzo di gala, op. cit., p. 27.

25Ces récits autobiographiques à la première personne centrés sur le travail et les implications d’un système scolaire et politique défaillant, peuvent être interprétés comme des autosociobiographies et ils constituent de rares exemples d’œuvres littéraires où le discours sur la classe est majeur, alors que l’absence du concept de « classe » dans le débat culturel et public italien est notoire (« don’t mention the c-word »30). Aussi bien Prunetti que Trevisan sont des victimes de la société mais essayent d’éviter – ou traitent avec ironie – la victimisation de leur double de fiction, bien que leurs parcours ne les amènent pas à atteindre des statuts véritablement privilégiés. Et il manque chez eux la dimension de la trahison qui est très présente dans le paradigme français.

Récits de fugues

26Dans des publications plus récentes, moins axées sur le travail et plus sur des parcours existentiels, on rencontre des personnages « fictionnels » pouvant être interprétés à la lumière du paradigme de « transfuge », puisqu’il s’agit soit de récits autobiographiques à la première personne caractérisés par des réflexions à la marge sur les conflits sociaux (comme dans le cas de Jonathan Bazzi et Claudia Durastanti), soit des personnages explicitement fictifs homodiégétiques (qui parlent à la première personne, comme dans le cas d’Elena Ferrante).

Émancipation par la maladie

  • 31 Jonathan Bazzi, Febbre, Roma, Fandango Libri, 2019.

27Une autobiographie, ou « memoir », qui rappelle dans une certaine mesure l’histoire et les œuvres d’Edouard Louis est Febbre (2019)31 de Jonathan Bazzi : c’est l’histoire d’un éloignement du milieu d’origine pour trouver enfin une place au-delà des frontières préétablies par la société. Les chapitres sur le passé et ceux sur le présent s’alternent en montrant un rejet pour le lieu d’origine, la périphérie de Milan, et l’inquiétude suscitée par la découverte d’une maladie pendant les années universitaires :

  • 32 Ibid., p. 26-7. [Les traductions de Febbre sont de nous]

Je vis à Rozzano mais je veux le cacher. […] J’essaie de le cacher parce que je sais que, malgré mes efforts, Rozzano me rattrapera toujours et me ramènera chez moi. Un trou noir dévorant, […]. Un gouffre jaloux et insurmontable qui m’a marqué afin que l’appartenance soit bien visible de tous. Inutile de te cacher, ça ne sert à rien. Où crois-tu aller ?32

  • 33 Ibid., p. 20.
  • 34 Ibid., p. 260.

28Rozzano est considéré comme une maladie, un virus qui contamine le corps à jamais. Et Jonathan imagine aussi que ses voisins puissent le lui reprocher : « Fais attention à ce que tu racontes, nous vivons encore ici »33. Cependant il a toujours cru être différent des autres : « Je suis né à Rozzano mais je ne sais pas me battre, je lis, j’écris, je bégaye, j’aime les garçons »34. Le paradoxe est que dans son corps sont inscrits aussi bien les gènes de Rozzano que les éléments qui contrastent avec ce lieu.

  • 35 Idem.

29Pour ce transfuge, fils d’un policier (qui n’avait pas envie de travailler ni d’étudier) et d’une femme sans travail, les études ne constituent pas une issue. Tout ce qu’il apprend, il l’apprend tout seul : « En tant qu’autodidacte, j’ai dû apprendre à rejeter l’interprétation des autres. La déconnection des valeurs communes sur laquelle j’ai capitalisé s’est avérée utile. Stratégies de survie primaire, avantages d’une marginalisation précoce »35. Et il finira par quitter les études parce qu’avec l’arrivée de la maladie, il ne pourra plus travailler pour financer ses études, ni se rendre à l’université pour suivre les cours.

  • 36 Ibid., p. 251.

30La recherche d’un diagnostic va de pair avec l’affirmation de son identité sexuelle, intellectuelle et sociale : « Mon diplôme est un rapport médical, le résultat d’une prise de sang »36. La découverte de sa séropositivité et l’engagement dans les soins deviennent pour Jonathan le symbole de son identité, de son parcours et de ses choix face à la société.

31Ni les études ni le travail, comme cela peut être le cas dans les auto-socio-biographies françaises, ne l’amènent à dépasser le rejet (et la trahison) de tout ce que la société dans laquelle il a grandi attendait de lui. C’est la maladie imprimée dans son corps.

Pour une autobiographie collective

  • 37 Claudia Durastanti, La straniera, Milano, La Nave di Teseo, 2019. Édition française : L’Étrangère, (...)

32La straniera37 (2019) de Claudia Durastanti est présenté comme une autobiographie : née à Brooklyn de parents italiens malentendants et sans travail, la narratrice, qui raconte les événements à la première personne, est obligée par sa mère à déménager en Italie dans un petit village de la Basilicate et subit, pendant son adolescence, les conséquences des attitudes toxiques de ses parents – aggravées par les situations difficiles se cristallisant autour de leur handicap. Elle, qui rappelle dès le titre du roman la même polysémie de l’étranger présente dans l’œuvre homonyme de Camus, cherche une place dans le monde et n’arrive guère à la trouver, même après ses études universitaires :

  • 38 Ibid., p. 241. Il faut ajouter à cela que l’État providence italien n’est pas aussi avantageux pour (...)

Assise à côté de ce professeur éclairé, je ne savais pas ce que j’étais devenue mais je savais ce que je ne voulais pas : je ne voulais pas devenir une fille qui se vante de venir d’en bas, ni mener une vie de luxe, en oubliant la maison dans laquelle j’avais grandi, mais je voulais explorer toutes les possibilités qu’il y avait entre les deux. Et j’y suis arrivée grâce aux aides de l’État providence38.

  • 39 Ibid., p. 244.
  • 40 Ibid., p. 249.
  • 41 Ibid., p. 285.

33Elle essaie de « dissimuler son existence »39, par ses habits, sa façon de parler, les plats qu’elle commande au restaurant : « La découverte de la bourgeoisie a eu sur moi un impact électrique, névrosant, et à partir de ce moment-là, tout m’a semblé une trahison »40. Le voilà le chainon manquant, ce qui découle de la définition même du terme transfuge : déserter du groupe, de la barricade derrière laquelle on combat. La différence avec les socio-analyses/récits français est cachée dans la nature de la démarche de Durastanti : à la fin du roman l’écrivaine brise le pacte narratif et remet en question le statut véridique des événements racontés par sa mère tout en semant également le doute sur son propre récit : « Quand tout tombe, indompté l’amour reste. Mais est-ce une histoire vraie ? »41. L’exemplarité de son parcours individuel se double d’une remise en perspective littéraire (la nature non véridique, fictionnelle, de ce qui est raconté), généralement reléguée au second plan dans les œuvres françaises. Le récit prend le dessus sur la réflexion sociologique, sans l’annuler. Il faudrait se demander si ce choix conduit à une désacralisation du parcours personnel et de l’individualisme – reprochés à certaines autoanalyses françaises –, et donc à une universalisation du discours, ou bien s’il n’entraîne pas un allégement du poids politique de l’écriture à travers la fiction.

Allers et retours

  • 42 Elena Ferrante, L’Amica geniale, Edizioni E/O, 2011-14. En français : L’Amie prodigieuse, traduit p (...)
  • 43 Jusqu’à présent l’interprétation dominante s’inscrit dans le cadre des études de genre ou des urban (...)
  • 44 Par ailleurs, la tétralogie est définie et connue dans les pays anglo-saxons sous le nom de Neapoli (...)

34L’exemplarité du parcours est aussi une constante de l’Amica geniale42, autobiographie inusuelle car, exception faite de l’usage de la première personne et la coïncidence entre le prénom de la protagoniste, Elena, et celui de l’autrice, on ne peut pas qualifier les événements racontés comme des « faits réels » (mais peut-on vraiment affirmer le contraire à propos des œuvres littéraires ?) puisque l’identité de l’écrivain·e demeure jusqu’à présent inconnue. Ce qui n’empêche pas de proposer une lecture sociologique du roman43 et de vérifier la pertinence de la catégorie de « transfuge », dans laquelle se superposent la trahison, la honte et la revendication. Ce n’est pas un hasard s’il s’agit d’un roman de ce qu’on pourrait qualifier de « littérature napolitaine »44 puisque la production littéraire (mais aussi cinématographique) du vingtième siècle concernant Naples est riche de références à la migration subie de la part des napolitain·es à la recherche d’une « vie meilleure ». Le « nord » – zone indistincte à partir de Rome – est symboliquement considéré comme un stade supérieur de la civilisation qu’il faut égaler ou atteindre d’une façon ou d’une autre.

  • 45 Elena Ferrante, L’Amie prodigieuse, cit., vol. I, p. 70.

35Dès les premières pages, Elena avoue le rejet de sa mère – « je haïssais ma mère – et je la haïssais vraiment, profondément »45 –, ce qui correspond aussi au refus de la vie du quartier dans lequel elle vit, le rione dans la périphérie est de Naples :

  • 46 Ibid., p. 371.

La plèbe, c’était nous. La plèbe, c’étaient ces disputes pour la nourriture et le vin, cet énervement contre ceux qui étaient mieux servis et en premier, ce sol crasseux sur lequel les serveurs passaient et repassaient et ces toasts de plus en plus vulgaires. La plèbe c’était ma mère, elle avait bu et maintenant se laissait aller, le dos contre l’épaule de mon père qui restait sérieux, et elle riait bouche grande ouverte aux allusions sexuelles du commerçant en ferraille. Tout le monde riait et Lila aussi, elle semblait avoir un rôle à jouer et vouloir le jouer jusqu’au bout46.

  • 47 Elena Ferrante, L’Amie prodigieuse, op. cit., vol. III, p. 52.
  • 48 « Je ne connaissais guère les bonnes manières, parlais très fort et mâchais en faisant du bruit ave (...)

36La protagoniste est animée par le désir de fuir et elle y parvient grâce aux études, lorsqu’elle est acceptée à l’École Normale de Pise et peut fréquenter l’université sans devoir payer de frais d’inscription ou de logement. Cependant, cela engendre des fractures supplémentaires dans sa relation avec sa mère qui la culpabilise pour son départ ainsi que pour son changement de vie et la ramène à son appartenance originelle : « mademoiselle se croit Dieu sait qui parce qu’elle a étudié, parce qu’elle écrit des livres, parce qu’elle se marie avec un professeur ! mais ma chère, t’es sortie de ce ventre-là et t’es faite de cette chair-là ! »47. La honte d’appartenir à ce monde est tout aussi angoissante que la honte d’avoir honte quand elle y retourne. Et la culture ne s’avère pas un vecteur d’émancipation pour elle. Elle se sent toujours déplacée (dans la façon de manger48 par exemple, une constante dans la « littérature transfuge », et que l’on retrouve aussi bien chez Prunetti que chez Durastanti), et s’efforce de bien parler en italien (une autre caractéristique spécifique de ces récits italiens). Les fiançailles puis le mariage avec un collègue de l’Ecole Normale de Pise, Pietro, appartenant à une famille bourgeoise et accueillante qui lui permet également de faire son entrée dans le monde de la culture grâce à la publication de son premier roman, ne représentent pas un point d’arrivée pour elle. Le ressenti d’un décalage permanent et impossible à combler entre elle et ce monde, est incarné par Nino, jeune napolitain, amour de jeunesse et de sa vie, autodidacte, très érudit tout en étant resté fidèle à lui-même. Nino représente la frontière, le vieux et le nouveau monde ensemble. Ainsi, au moment de se marier avec Pietro, elle voudrait refuser ce mariage mais une pensée la ramène soudainement à la raison. Lorsque son futur époux lui demande « Tu ne veux plus m’épouser ? », elle rentre dans un vortex d’émotions et de raisonnements, mais finit par avouer :

  • 49 Ibid., vol. III, p. 50.

Bref, je ne voulais pas le perdre. Tant pis si ma nature, encore fruste malgré mes longues études, était bien loin de sa rigueur, et si je ne savais sincèrement pas combien de temps je pourrais supporter tant d’esprit géométrique. Il m’offrait la certitude d’échapper à la malléabilité et à l’opportunisme de mon père, ainsi qu’à la grossièreté de ma mère. Voilà pourquoi, m’efforçant de refouler l’image de Nino, je pris Pietro par le bras et murmurai : oui, marions-nous au plus vite ! je veux partir de chez moi, je veux passer le permis de conduire, voyager, avoir le téléphone et la télévision – je n’ai jamais rien eu ! Alors il devint joyeux, rit et dit oui à tout ce que je réclamais confusément49.

  • 50 Elena Ferrante, L’Amie prodigieuse, cit., vol. IV, p. 620.

37Elle arrive à envisager son émancipation seulement grâce au mariage bourgeois, les études l’ont juste poussée dans la bonne direction. Le sentiment d’illégitimité provoqué par son appartenance à une classe dominée, inculte et violente, ne lui permet pas de s’installer dans sa nouvelle peau d’écrivaine et jeune universitaire. La trahison typique des personnages transfuges français se double ici d’une autre trahison : en effet, quelque centaine de pages plus loin, Elena trompera son mari et trahira ce monde bourgeois pour revenir à son premier amour et, aussi, un peu plus tard, revenir vivre dans son quartier. Après avoir trompé le vieux monde pour le nouveau, Elena parcourt le chemin inverse parce qu’elle considère être marquée par ses origines à jamais. Le point de vue de la narratrice sur son personnage induit que les assignations sociales d’origines paraissent indépassables. Par ailleurs, elle admettra aussi que l’acte d’écriture a été l’expression d’une seule subjectivité, qui est la sienne, malgré l’envie de se dédoubler pour donner la voix à l’Autre, son amie prodigieuse : « Mais j’ai dû admettre que toutes ces pages étaient miennes […] Lila n’est pas dans ces mots. Il n’y a que ce que j’ai été capable de fixer »50. À la fin, elle se résigne à l’idée qu’il est nécessaire d’assumer son appartenance à sa classe de départ ainsi que l’évolution de ses conditions matérielles et de ses capacités intellectuelles, en finissant par éloigner le sentiment d’illégitimité et supporter la responsabilité et le poids de son passé.

  • 51 Il suffit de penser au rapport conflictuel avec le lieu d’origine, ainsi qu’aux attitudes de son pè (...)

38Bien que le rôle des études soit central dans le parcours des deux personnages principaux de l’Amica geniale, même dans ce cas l’école ne représente pas un vecteur d’émancipation et la protagoniste expérimente à la fin un déclassement (presque voulu). Et son autodétermination en tant qu’écrivaine ne semble pas connotée positivement et ne peut pas être qualifiée comme une réussite sociale et/ou collective. Transfuge de classes, Elena est une victime de la hiérarchie sociale qu’elle a intériorisée par le biais du rapport conflictuel avec ses parents et la ville, au début, avec son mari et sa famille, après. Dans cette perspective l’Amica geniale décrit des problématiques similaires à celles des œuvres françaises51. Cependant la forme littéraire – épopée sur plusieurs décennies – et les choix narratologiques – avec la présence de nombreux personnages avec des parcours différents –, ouvrent d’autres perspectives, faisant du récit de mobilité sociale, non plus la clé de lecture principale du récit, mais une parmi d’autres.

Conclusions

39Les victimes de la société et des hiérarchies amenant aux conflits sociaux existent depuis que les classes sociales existent, et le récit d’un parcours individuel difficile peut toujours être interprété avec piétisme ou bien comme le triomphe de l’individualisme « bourgeois ». Pour éviter cet écueil le filtre sociologique peut être utile pour analyser certaines opérations littéraires sans les dénaturer. Dans cette perspective la catégorie et le paradigme de « transfuge de classe » s’avère un outil d’analyse littéraire précieux pour faire émerger les contradictions humaines, le sentiment d’illégitimité et de trahison, liés à la classe d’appartenance que ce soit à travers le capital culturel (comme chez Prunetti, Trevisan, Durastanti, Ferrante), symbolique (comme chez Bazzi) et/ou économique.

  • 52 Dans les œuvres françaises non plus, évidemment, mais l’ascension sociale des personnages/narrateur (...)

40Bien qu’en Italie l’on ne puisse pas à proprement parler d’écrivain·es transfuges comme en France, parce que, comme on l’a vu, le sujet est quasiment absent du débat public et littéraire, ces romans, autobiographies et témoignages se distinguent par un haut degré de réflexivité et se prêtent à une interprétation par le biais des paradigmes victimaire et transfuge. Toutefois, le métadiscours qui imprègne les œuvres de transfuges français, ainsi que les réflexions sur la question de la classe sociale, restent en grande partie absents (ou, à la limite sous-jacents). De plus, la trajectoire de ces auteur·es/personnages n’est jamais véritablement ascendante parce que le capital culturel ne parvient pas à compenser l’écart entre des conditions matérielles précaires et la mobilité vers une classe privilégiée. En l’absence d’un statut social reconnu, par exemple à l’université, ainsi que d’une stabilité économique il leur est difficile d’atteindre l’autolégitimation : les dominés ne deviennent pas, ou pas complètement, des « dominants »52.

41Pour finir, dans les œuvres italiennes le rapport aux parents, aux racines et à ce qu’ils représentent demeure complexe. Il est vrai que dans certaines œuvres (L’Amica geniale, La straniera et Febbre) l’autoanalyse est plus marquée : on y observe une remise en question radicale du milieu d’origine et des parents. Cela soulève peut-être également une question liée au genre, puisque Durastanti, Bazzi et Ferrante (si l’on considère qu’il s’agit d’une femme) appartiennent, tous les trois, à des catégories subalternes minorisées, et donc plus enclines à remettre en cause les rôles sociaux préétablis par la société et l’environnement familial.

42En définitive, malgré les différences, ce qu’on pourrait définir comme les « transfuges italiens » ont de nombreux points communs avec les transfuges français, et le discours que l’on porte sur elleux devrait être le même : éviter la victimisation et le besoin narcissique de défendre une trajectoire ascendante pour revenir au pouvoir d’action des classes dominées, à la lutte (aussi) par la littérature. C’est pour cela qu’il est important de (ré)introduire un discours sur la classe – dans l’analyse littéraire tout comme dans les œuvres et dans l’imaginaire collectif – tel que le résume cette intervention de Prunetti :

  • 53 Nous avons choisi cette version de la citation, publiée dans l’article « Retour à Reims », Jacobin (...)

Comme le disait David Graeber, qui était né, lui aussi, dans une famille de la working class étatsunienne : grâce à l’imaginaire les classes populaires prennent soin d’elles-mêmes. Prendre soin de soi, faire de la working class une caring class, reprendre des parcours de conscience et de solidarité de classe, et lutter contre le capitalisme, le racisme, le patriarcat, l’hétéronormativité et les riches de merde. Voilà deux ou trois choses que nous devons sûrement faire, à travers les conflits sociaux et les romans, à travers les grèves et l’imaginaire de la working class. Les pieds toujours dans la classe53.

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Bibliographie

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Sitographie [par ordre de parution]

Tous les sites ont été consultés entre le 1er juin 2024 et le 30 août 2024

En France

12/12/22 : podcast Le procès du siècle [MUCEM], épisode « Être transfuge de classe, tare ou glamour ? », avec les interventions d’Azouz Begag (homme politique, écrivain, chercheur en économie et en sociologie) et Adrien Naselli (journaliste). URL : https://www.mucem.org/programme/etre-transfuge-de-classe-tare-ou-glamour

8/04/24 : Trahir ou venger : Que les transfuges lèvent le doigt sur France Inter. URL : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-18-20-le-telephone-sonne/le-18-20-le-telephone-sonne-du-lundi-08-avril-2024-4107879

9/04/24 : Sommes-nous tous des "transfuges de classe" ?, sur France culture. URL : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-temps-du-debat/sommes-nous-tous-des-transfuges-de-classe-1303497

13/04/24 : Transfuges de classe : derrière la mise en récit, sur France culture. URL : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/france-culture-va-plus-loin-le-samedi/transfuges-de-classe-derriere-la-mise-en-recit-7112539

29/04/24 : podcast Vivons heureux avant la fin du monde, épisode 26, « Reste dans ta classe ! », créé par Delphine Saltel (ARTE Radio). URL : https://www.arteradio.com/son/61685409/reste_dans_ta_classe

03/06/22 : Siti Walter, « L’autofiction può essere politica quanto la fantascienza o il romanzo sociale », Editoriale domani. URL : https://www.editorialedomani.it/idee/cultura/autofiction-politica-social-new-york-multipli-forti-festival-letteratura-xuw82a37

En Italie

08/02/17 : Tajani Ornella, « Transfughi di classe. Annie Ernaux e Didier Eribon », Le parole e le cose. URL : https://www.leparoleelecose.it/?p=26122 
13/07/20 : Spagnuolo Marco, « In fuga dalla classe. Ripensare il concetto di classe sociale attraverso i suoi transfughi
», Il Tascabile, URL : https://www.iltascabile.com/societa/in-fuga-dalla-classe/ 

10/01/21 : Ventura Raffaele Alberto, « Le grand déclassement », Le Grand Continent. URL : https://legrandcontinent.eu/fr/2021/01/10/les-sacrifies/

08/07/21 : Prunetti Alberto, « La letteratura è una questione di classe », interviewé par Davide Orecchio, Collettiva. URL : https://www.collettiva.it/copertine/culture/la-letteratura-e-una-questione-di-classe-a4pwixfj

18/12/21 : Fantasia Giuseppe, « Édouard Louis : l’omosessualità, la violenza, l’archeologia della distruzione », Lampoon. URL : https://lampoon.it/articolo/18/12/2021/edouard-louis-lotte-e-metamorfosi-di-una-donna-la-nave-di-teseo/ 
13/01/22 : Prunetti Alberto, « Retour à Reims »,
Jacobin Italia. URL : https://jacobinitalia.it/ritorno-a-reims/
20/02/22 : Giusi Palomba, « L’amica geniale: andare oltre l’idea del ‘romanzo rosa’ »,
Valigia blu. URL : https://www.valigiablu.it/lamica-geniale-elena-ferrante/

28/10/22 : Veronesi Elisa, « La scrittura della precisione », Ibridamenti/due. URL : https://www.ibridamenti.com/2022/10/28/la-scrittura-della-precisione/

08/11/22 : Mantova Pierluigi, « Édouard Louis: un “millenial” che riscrive il “maschile” tra esigenza sociale e violenza politica », Lettera zero. URL : https://www.letterazero.it/edouard-louis-un-millenial-che-riscrive-il-maschile-tra-esigenza-sociale-e-violenza-politica/ 
13/11/23, Muccioli Giulia, « Transclasse: il passaggio di classe al di fuori del “se vuoi, puoi”
 », Filosofemme. URL : https://www.filosofemme.it/2023/11/13/transclasse-il-passaggio-di-classe-al-di-fuori-del-se-vuoi-puoi/

03/12/23 : Daniele Lo Vetere, « La riforma dei tecnici e dei professionali e la produzione del capitale umano nella scuola dell’età neoliberale », Le parole e le cose, publié le dans la rubrique Consigli di classe. Scuola, democrazia e società, sous la dir. de Mimmo Cangiano. URL : https://www.leparoleelecose.it/?p=48247

03/02/2024 : Tajani Ornella, « Su “The interrogation” di Édouard Louis e Milo Rau », Nazione indiana. URL : https://www.nazioneindiana.com/2024/02/03/su-the-interrogation-di-edouard-louis-e-milo-rau/

04/04/2024, Prunetti Alberto, « En Italie, une lutte ouvrière pour le droit au pain et aux roses », Contretemps. URL : https://www.contretemps.eu/italie-lutte-ouvriere-pain-roses-prunetti/

01/07/24 : Scuderi Attilio, « Tutti contro i saperi forti. Il brutto affare della formazione iniziale dei docenti italia », Le parole e le cose, publié dans la rubrique Consigli di classe. Scuola, democrazia e società, sous la dir. de Mimmo Cangiano. URL : https://www.leparoleelecose.it/?p=49634

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Notes

1 Vincent De Gaulejac, La Névrose de classe. Trajectoire sociale et conflits d’identité [1987], Paris, Éd. Payot & Rivages, 2016, p. 13.

2 « […] Après la Seconde Guerre mondiale, avec l’instauration généralisée de régimes démocrates [...] la bourgeoisie européenne s’est réfugiée dans un mythe politique qui postulait son anéantissement en tant que classe ; un acte de camouflage favorisé par la rhétorique omniprésente de la “classe moyenne”. Et puis, la touche finale : alors que le capitalisme apportait une prospérité relative à la vie des grandes masses ouvrières du monde occidental, les marchandises sont devenues le nouveau principe de légitimation : le consensus s’est construit sur les choses, pas sur les hommes - et encore moins sur les principes. C’était l’aube de notre époque : le triomphe du capitalisme et la mort de la culture bourgeoise » [notre traduction], Franco Moretti, Il borghese. Tra storia e letteratura, éd. italienne traduite de l’anglais par Giovanna Scocchera, Torino, Einaudi 2017, p. 21. Cette transformation reste souvent implicite dans les discours médiatiques actuels, ce qui engendre un usage arbitraire du mot « bourgeoisie », alors qu’il serait préférable d’utiliser « classe dominante », la classe qui dicte les goûts et les principes esthétiques normatifs de la société, selon la définition bourdieusienne (Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Les éditions de Minuit, 1979).

3 Préface de Mirella Giannini à l’édition italienne de l’Homo academicus de Pierre Bourdieu, traduit par A. De Feo, Bari, Ed. Dedalo, 2013.

4 Nugara Silvia, « Reagire alla dominazione sociale: classe, sesso e politica nelle narrazioni autobiografiche di Didier Éribon ed Édouard Louis », Between, L’immaginario politico. Impegno, resistenza, ideologia, sous la direction de S. Albertazzi, F. Bertoni, E. Piga, L. Raimondi, G. Tinelli, V, 10, 2015. DOI: https://doi.org/10.13125/2039-6597/1546

À ce propos, un autre intéressant travail, publié quatre ans après, propose une étude comparée des œuvres d’Annie Ernaux et d’Elena Ferrante : Sara Susta, «Ni tout à fait coupable[s], ni tout à fait innocente[s]». Storie di migrazione sociale in Elena Ferrante e Annie Ernaux, Diacritica, 27, 2019.

5 8/02/2017 : Ornella Tajani, « Transfughi di classe. Annie Ernaux e Didier Eribon », Le parole e le cose ; 13/07/2020 : Marco Spagnuolo, « In fuga dalla classe. Ripensare il concetto di classe sociale attraverso i suoi transfughi », Il Tascabile ; 18/12/21 : Giuseppe Fantasia, « Édouard Louis : l’omosessualità, la violenza, l’archeologia della distruzione », Lampoon ; 13/01/22 : Alberto Prunetti, « Retour à Reims », Jacobin Italia ; 28/10/2022 : Elisa Veronesi, « La scrittura della precisione », Ibridamenti/due ; 8/11/22 : Pierluigi Mantova, « Édouard Louis: un “millenial” che riscrive il “maschile” tra esigenza sociale e violenza politica », Lettera zero ; 13/11/2023, Giulia Muccioli, « Transclasse : il passaggio di classe al di fuori del “se vuoi, puoi” », Filosofemme ; 03/02/2024 : Ornella Tajani, « Su “The interrogation” di Édouard Louis e Milo Rau », Nazione indiana.

6 Je remercie Annalisa Romani qui s’est rendue disponible pour un échange au sujet de son travail de traductrice de livres de « transfuges ». Parmi ses traductions : Didier Eribon, Su questo istante fragile, Homolegens, 2010 ; Didier Eribon, Ritorno a Reims, Bompiani 2017 ; Édouard Louis, Chi ha ucciso mio padre, Milano, Bompiani, 2019 ; Elsa Dorlin, Difendersi. Una filosofia della violenza, Roma, Fandango, 2020 ; Édouard Louis, Lotte e metamorfosi di una donna, La nave di Teseo, 2021 ; Didier Eribon, Vita, vecchiaia e morte di una donna del popolo, L’orma editore, 2024 ; Édouard Louis, Cambiare: Metodo, La nave di Teseo, 2023 ; Georges Navel, Lavori, Bordeaux edizioni, 2024 ; Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, en cours de traduction pour la nave di Teseo.

7 « En Italie, une lutte ouvrière pour le droit au pain et aux roses ». Entretien avec Alberto Prunetti, 4 avril 2024, https://www.contretemps.eu/italie-lutte-ouvriere-pain-roses-prunetti/

8 Idem.

9 Ce dont il est parfaitement conscient et qu’il expose dans Non è un pranzo di gala. Indagine sulla letteratura working class, Roma, minimum fax, 2022, p. 27. [Ceci n’est pas un déjeuner de gala. Notes sur la littérature ouvrière].

10 Des précautions sont à prendre lorsque l’on cite ces catégories, classifiées désormais comme des genres littéraires. Les critiques sont d’accord sur le caractère contestable de la distinction fiction/non fiction qui donnerait plus de crédit et plus d’impact social à la seconde « étiquette » et enlèverait au « récit » son pouvoir d’action. Et les œuvres écrites à la première personne qui ont dominé le panorama éditorial des dernières décennies contribuent à brouiller les pistes des catégorisations (la plus emblématique : Gomorra de Saviano). À ce propos, nous signalons pour la dichotomie fiction/non fiction les ouvrages critiques suivantes : Carla Benedetti, « Roberto Saviano, Gomorra », Allegoria, LVII, 1, 2008 ; AA.VV., Finzione cronaca realtà. Scambi, intrecci e prospettive nella narrativa italiana contemporanea, Massa, Transeuropa, sous la dir. de Hanna Serkowska, 2011; R. Donnarumma, Ipermodernità. Dove va la narrativa contemporanea, Bologna, Il Mulino, 2014 ; AA.VV., Nuovi realismi : il caso italiano. Definizioni, questioni, prospettive, sous la dir. de S. Contarini, M. P. De Paulis, A. Tosatti, Massa, Transeuropa, 2016 ; AA.VV., Contro la finzione. Percorsi della non fiction nella letteratura italiana contemporanea, sous la dir. de C. Baghetti et D. Comberiati, Verona, ombre corte, 2019.

En particulier, en ce qui concerne l’autofiction, il faudrait distinguer l’autobiographie, du « memoir », de la fiction autobiographique, de l’« essai ». Voir à ce sujet : Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Paris, Seuil 1975 ; Vincent Colonna, Autofiction et autres mythomanies littéraires, Auch, Tristram, 2001 ; Lorenzo Marchese, L’io possibile. L’autofiction come paradosso del romanzo contemporaneo, Massa, Transeuropa, 2014 ; Raffaello Palumbo Mosca, L’invenzione del vero. Romanzi ibridi e discorso etico nell’Italia con-temporanea, Roma, Gaffi, 2014 ; Walter Siti, « L’autofiction può essere politica quanto la fantascienza o il romanzo sociale », Editoriale domani, publié le 3/06/22 ; Marine Aubry-Morici, Dico a te, lettore. Saggi narrativi dell’estremo contemporaneo, Milano, il verri, 2024.

11 Daniele Giglioli, Critica della vittima [2014], Nottetempo, 2024, traduit en français par Marine Aubry-Morici, Critique de la victime, Paris, Hermann éditeurs, 2019.

12 Ibid., p. 77.

13 Laélia Véron et Karine Abiven en parlent dans leur Trahir et venger. Paradoxes des récits de transfuge de classe, Paris, La Découverte, 2024. Auparavant on avait déjà remis en question le concept et, à ce propos, on peut trouver une intéressante mise en scène d’un débat « pro e contro » l’utilisation de cette expression, dans le podcast produit par le MUCEM Le procès du siècle, au cours de l’épisode intitulé Être transfuge de classe, tare ou glamour ? avec les interventions d’Azouz Begag (homme politique, écrivain, chercheur en économie et en sociologie) et Adrien Naselli (journaliste).

14 Données INSEE et ISTAT pour l’année 2023, mais en France ce taux a baissé dans les dernières années (il était à 1,83 en 2019).

15 Données INSEE (https://www.insee.fr/fr/statistiques/7750004) et ISTAT (https://www.istat.it/it/files/2024/03/Indicatori_demografici.pdf) pour l’année 2023.

16 Giovanni Bonato, « Il lavoro atipico in Italia : evoluzione e analisi normativa », Narrativa, 31/32, 2010, URL : http://journals.openedition.org/narrativa/1649I.

17 Il n’y a pas de « Grandes Ecoles » ni de « Normale Sup » (exception faite pour l’école normale de Pise, qui a de toute façon un fonctionnement assez différent par rapport à l’ENS française) ni de parcours annuel professionnalisant pour les enseignants comme l’agrégation ou le capes, mais seulement des concours payants et non réguliers.

L’absence d’un parcours standard comme en France, et la rapidité de changement des lois, ont conduit à une augmentation considérable du nombre des précaires. Le parcours scolaire et de formation universitaire ne conduit pas à un début d’insertion professionnelle et l’impression permanente de succomber à des logiques politiques et de marché n’ouvre pas vraiment de perspectives positives.

À ce sujet, voir : AA.VV., Scuola, la posta in gioco, sous la dir. d’Alessandra Reccia, Maria Vittoria Tirinato, L’ospite ingrato, 9, 2021 ; Attilio Scuderi, « Tutti contro i saperi forti. Il brutto affare della formazione iniziale dei docenti italia », Le parole e le cose, publié le 01/07/24 dans la rubrique Consigli di classe. Scuola, democrazia e società, sous la dir. de Mimmo Cangiano.

À propos de la méritocratie dans l’école néolibérale, consulter : « L’approche par les ‘‘compétences’’ contre l’école émancipatrice », Humanisme, N° 318, 1, 2018, pp.57-62 ; Mauro Boarelli, Contro l’ideologia del merito, Laterza, 2019 ; Marco Rovelli, Soffro dunque siamo. Il disagio psichico nella società degli individui, Roma, minimum fax, 2023 ; Daniele Lo Vetere, « La riforma dei tecnici e dei professionali e la produzione del capitale umano nella scuola dell’età neoliberale », Le parole e le cose, publié le 03/12/23 dans la rubrique Consigli di classe. Scuola, democrazia e società, sous la dir. de Mimmo Cangiano.

18 Alberto Prunetti, Non è un pranzo di gala, op. cit., p.154 et suiv.

19 Parce qu’il existe, en Italie, comme nous le verrons dans le prochain paragraphe, un secteur de recherche sur la littérature et le travail qui a fini par créer une confusion entre la littérature des classes dominantes (où l’on raconte, par exemple, d’un chef d’entreprise qui s’est suicidé) et la littérature des classes ouvrières.

20 Alberto Prunetti, Non è un pranzo di gala, op. cit., p. 16.

21 Le cherry picking est le procédé logique, inconscient ou pas, grâce auquel on confirme une hypothèse et on donne du crédit à sa thèse, en éliminant tout ce qui pourrait la contredire.

22 Idem.

23 À ce propos je voudrais remercier les libraires de la librairie et maison d’édition Tamu de Naples, et d’autres nombreux.ses gentil.les interlocuteur.rices – Marine Aubry-Morici, Jérémie Banel, Carlo Brio, M.Carla Catalano, Émeline Cozic, Antonio Del Castello, Valeria Gonzalez, Ornella Tajani, Francesco Tirro, Giorgia Trasciani –, avec qui l’échange a été très fructueux.

24 Giovanni Bonato, « Il lavoro atipico in Italia: evoluzione e analisi normativa », Narrativa, 31/32, 2010, URL : http://journals.openedition.org/narrativa/1649

25 Cf. À partir de l’article d’Elio Vittorini intitulé Industria e letteratura, et publié dans sa révue Il Menabò di letteratura, n. 4, 1961, on commence à réfléchir à la question. De nombreuses œuvres sont publiées à ce sujet dans cette période, parmi les plus célèbres Memoriale (1962) de Paolo Volponi, Il padrone (1964) de Goffredo Parise, jusqu’à Vogliamo tutto ! (1971) de Nanni Balestrini. En 2010, Silvia Contarini a recueilli dans le numéro 31/32 de la révue Narrativa des contributions riches pour faire le point sur les rapports entre littérature (italienne) et entreprise (« Raccontare l’azienda, il precariato, l’economia globalizzata. Modi, temi, figure », Narrativa, 31/32, 2010. URL: http://journals.openedition.org/narrativa/1523). Par la suite, le sujet a pris de plus en plus d’ampleur grâce aussi à Alberto Prunetti qui a surtout axé les réflexions sur la littérature ouvrière : en plus de gérer une collection entièrement dédiée à la working class literature (maison d’édition Alegre) depuis 2018 (https://www.wumingfoundation.com/giap/2018/11/collana-working-class/), Prunetti organise depuis deux ans une manifestation de littérature ouvrière, faite par les ouvriers du collectif GKN en Toscane. Pour finir, dans le cadre universitaire, il faut aussi mentionner le projet interlaboratoire (Aix-Marseille Université) de l’Observatoire Européen des Récits du Travail à l’initiative de Carmela Lettieri, Mariagrazia Cairo et Carlo Baghetti, et les travaux de recherche collectifs comme Il lavoro raccontato. Studi su letteratura e cinema italiani dal postmodernismo all’ipermodernismo, sous la direction de Carlo Baghetti, Alessandro Ceteroni et Gerardo Iandoli, Franco Cesati Editore, 2020, ainsi que Contemporary Returns to Questions of Industry and Labor, dirigé par C. Baghetti, J. Carter, L. Marmo, Italian Industrial Literature and Film, Peter Lang, Berne, 2021.

26 Il posto (L’emploi) d’Ermanno Olmi sorti en 1961 est une superbe représentation de ce concept.

27 Alberto Prunetti, Amianto. Una storia operaia [2012], Alegre, 2014. Publié en France sous le titre d’Amianto. Une histoire ouvrière, traduit par Serge Quadruppani, Agone, 2019.

28 Ibid., p. 102. [Notre traduction]

29 Raffaele Alberto Ventura, Teoria della classe disagiata, Roma, minimum fax, 2017. L’auteur a aussi publié cet article en français où il résume les principes de son ouvrage : Raffaele Alberto Ventura, « Le grand déclassement », Le Grand Continent, publié le 10/01/21.

30 Alberto Prunetti, Non è un pranzo di gala, op. cit., p. 27.

31 Jonathan Bazzi, Febbre, Roma, Fandango Libri, 2019.

32 Ibid., p. 26-7. [Les traductions de Febbre sont de nous]

33 Ibid., p. 20.

34 Ibid., p. 260.

35 Idem.

36 Ibid., p. 251.

37 Claudia Durastanti, La straniera, Milano, La Nave di Teseo, 2019. Édition française : L’Étrangère, traduite par L. Chapuis, Buchet Chastel, 2021.

38 Ibid., p. 241. Il faut ajouter à cela que l’État providence italien n’est pas aussi avantageux pour toutes les tranches de la population mais seulement pour les personnes en très graves difficultés économiques.

39 Ibid., p. 244.

40 Ibid., p. 249.

41 Ibid., p. 285.

42 Elena Ferrante, L’Amica geniale, Edizioni E/O, 2011-14. En français : L’Amie prodigieuse, traduit par Elsa Damien, Paris, Gallimard, 2014-18.

43 Jusqu’à présent l’interprétation dominante s’inscrit dans le cadre des études de genre ou des urban studies. À titre d’exemple, on peut citer : Laura Benedetti, « Il linguaggio dell’amicizia e della città », Quaderni di Italianistica, Volume XXXIII, n°2, 2012 ; AA.VV., Numéro monographique Allegoria, XXIX, n°73, 2016 ; Beth Kearney, « Un gouffre d’où il était illusoire d’essayer de sortir », Sociopoétiques, 5, 2020.

Alors que dans les pays anglo-saxons la question de la classe a au moins été évoquée (il suffit de penser à la page Wikipédia en anglais où the class struggle est indiqué comme l’une des thématiques principales des romans), le sujet n’a pas été assez approfondi en Italie, sauf quelques rares exceptions : Sara Farris, « La dissolution des marges : sur les romans napolitains d’Elena Ferrante », traduit de l’anglais par S. Coudray et S. Nadi, publié sur Période, le 03/09/2018, initialement sorti en anglais sur la revue Viewpoint ; 20/02/22 : Giusi Palomba, « L’amica geniale : andare oltre l’idea del ‘romanzo rosa’ », Valigia blu. URL : https://www.valigiablu.it/lamica-geniale-elena-ferrante/
Alberto Prunetti a évoqué la question, en définissant le personnage d’Elena, une « transfuge », dans Non è un pranzo di gala, op. cit., p. 59-60.

44 Par ailleurs, la tétralogie est définie et connue dans les pays anglo-saxons sous le nom de Neapolitan novels.

45 Elena Ferrante, L’Amie prodigieuse, cit., vol. I, p. 70.

46 Ibid., p. 371.

47 Elena Ferrante, L’Amie prodigieuse, op. cit., vol. III, p. 52.

48 « Je ne connaissais guère les bonnes manières, parlais très fort et mâchais en faisant du bruit avec la bouche : je fus obligée de tenir compte de la gêne des autres et essayais de me maîtriser », dans Elena Ferrante, L’Amie prodigieuse, op. cit., vol. II, 2015, p. 385.

49 Ibid., vol. III, p. 50.

50 Elena Ferrante, L’Amie prodigieuse, cit., vol. IV, p. 620.

51 Il suffit de penser au rapport conflictuel avec le lieu d’origine, ainsi qu’aux attitudes de son père, éprouvé par la narratrice/Annie Ernaux dans La Place, après être partie et avoir fait des études, ou encore à l’envie d’autolégitimation par le départ du foyer, vecteur d’ascension sociale chez Eribon et Louis.
Le sentiment de trahison qui découle de cette décision et qui entraîne un changement de situation économique et sociale constitue l’une des nouveautés de ces auto-socio-analyses. Celles-ci se distinguent ainsi de la simple narration fictionnelle par leur lien fort avec le contexte urbain et social et par les réflexions matérialistes sur la classe sociale.

52 Dans les œuvres françaises non plus, évidemment, mais l’ascension sociale des personnages/narrateur.rices est plus évidente.

53 Nous avons choisi cette version de la citation, publiée dans l’article « Retour à Reims », Jacobin Italia en 2022 qui a été reprise avec davantage de nuances et moins de véhémence dans : Alberto Prunetti, Non è un pranzo di gala, op. cit., p. 163. [Notre traduction]

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Pour citer cet article

Référence électronique

Daniela Vitagliano, « « Les pieds toujours dans la classe » », COnTEXTES [En ligne], 36 | 2025, mis en ligne le 23 juin 2025, consulté le 06 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/contextes/13328 ; DOI : https://doi.org/10.4000/146iw

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