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Approches sociologiques

Retour sur le récit de soi. Quels liens entre l’enquête ethnographique ou sociologique, le témoignage et l’autofiction ou l’autobiographie littéraire ?

Propos recueillis par Laélia Véron
Fabien Truong

Résumés

Cet entretien revient sur les différentes manières de rendre compte des trajectoires de transfuge de classe, notamment sur ce qui distingue les récits ethnographiques reposant sur une réflexivité étayée des récits autobiographiques construits autour d’une réflexivité incarnée ou encore des récits journalistiques suivant un « script médiatique » répétitif. Si les trajectoires de transfuges sont particulièrement propices à nourrir l’hybridité entre des formes distinctes de récits, on tend pour autant à observer certaines redondances :  mise en scène récurrente de trajectoires « scolaro-centrée », tendance à insister sur/ reformuler le passé au détriment du présent, insistance sur le sentiment de déchirement et d’illégitimité. A contrario, les travaux ethnographiques contemporains montrent qu’il existe aussi, au sein de ces trajectoires, de nombreux mouvements et déplacements qui ne renvoient pas à la seule logique du clivage, comme le rappelle l’auteur en revenant sur la métaphore du « cheval à bascule », forgé au cours de l’une de ses enquêtes.

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Texte intégral

  • 1 Sur les liens entre les formes de l’autobiographie, les enquêtes ethnographiques et le problème de (...)

1Laélia Véron – Dans cet entretien nous voudrions revenir sur les différents types de récits de soi. Les récits de transfuge empruntent pour certains à la sociologie, mais quels sont les liens qui existent exactement avec les enquêtes ethnographiques utilisées par cette discipline ? En quoi se distinguent-elles des auto-analyses des récits de transfuges, qu’elles prennent une forme sociologique (Bourdieu dans Esquisse pour une auto-analyse, 2002), Lagrave dans Se ressaisir. Enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe, 2021) une forme qui oscille entre l’autobiographie et l’essai (Eribon dans Retour à Reims, 2009) une forme plus littéraire (Ernaux, Louis, Harchi, Comme nous existons, 2021) ? Quelle sont les manières d’y construire le « je » de celui qui se raconte, puisque la transparence à soi-même, en soi impossible, est de plus médiée par la tentative d’objectivation sociologique1 ?

2Fabien Truong – Le geste de l’enquête en sciences sociales diffère du témoignage autobiographique (aussi poignant et réflexif soit-il) ou de l’essai (aussi sophistiqué et informé soit-il) au sens où l’enquête vise à se détacher du registre de l’expression de l’opinion personnelle. On peut dire que c’est le point de base de toute démarche en sciences sociales : tenter de produire une analyse sur le monde social la plus objective possible en se détachant de ce que Durkheim appelait les prénotions, Bourdieu le sens commun ou Goffman les cadres de l’expérience ordinaire, à savoir toutes ces formes de représentations et de perceptions du monde ou de soi-même qui façonnent notre regard. Bref, mener une enquête ethnographique, c’est se donner les moyens de comprendre des comportements humains en mettant à distance l’immédiateté située de nos points de vue.

  • 2 Stéphane Beaud et Florence Weber, Guide de l’enquête de terrain : produire et analyser des données (...)

3Une enquête ethnographique se dote ainsi de dispositifs et de méthodes (entretiens, observations, participations, etc.) pour recueillir des données (discours, paroles, pratiques, mises en scène etc.) en prenant de la distance et en s’attachant à en expliciter les principes2. Elle cherche, foncièrement, à éprouver ses énoncés. En cela, elle accepte de se risquer à sa propre fausseté, au sens où elle produit des énoncés vérifiables, tout du moins objectivement contestables, en ouvrant la possibilité d’interroger le chemin qui a permis d’aboutir à telle observation ou telle conclusion. Toute cette méthodologie, propre à ce que le jargon sociologique nomme le « recueil des données sur le terrain », fait partie intégrante du récit d’une enquête ethnographique. Elle est racontée, mise en scène et en perspective.

4Une enquête ethnographique avance ainsi sous le régime d’une réflexivité étayée : elle précise ses sources comme les conditions et le contexte des scènes décrites et des paroles prononcées. Elle s’ancre aussi sur d’autres travaux et enquêtes qui suivent un régime d’administration de la preuve équivalent, et en discute les résultats. C’est là une manière d’étayer le propos par la cumulativité et la comparaison. En comparant les contextes (historiques, sociaux, géographiques), on s’attache à percevoir des variations qui améliorent la compréhension de phénomènes plus globaux. Si on peut penser que les mêmes causes produisent les mêmes effets, il n’y a jamais une exacte répétition des mêmes causes dans le monde social. C’est donc tout l’intérêt de l’ethnographie que d’accéder à un niveau de compréhension fin de mécanismes réversibles, qui ne tirent pas toujours vers la même direction et qui sont parfois difficiles à quantifier. L’enquête ethnographique n’envisage pas « le transfuge » comme une sorte de figure imposée ou de script typique, et s’attache plutôt à détricoter ce genre de construction avec des cas situés. Enfin, elle problématise son rapport au réel, au sens où tout ce qui est partagé, aussi sensible et cru soit-il, l’est dans le cadre d’interrogations générales sur des processus sociaux dont on tente de comprendre la logique, au-delà des cas individuels qui font pourtant le sel de toute ethnographie. Elle évolue ainsi dans un régime d’intertextualité scientifique : ce qui est dit est construit, problématisé, vérifiable, critiquable. En cela, le pacte de lecture est clair : une ethnographie vise à décrire ce qui est, à dire ce qui se passe, à s’intéresser à ce qui dépasse les individus aussi. Elle cherche donc à recueillir sans embellir ni assombrir : au plus juste et au plus précis. Ni plus, mais ni moins non plus. Car mener une enquête ethnographique est toujours couteux, en temps et émotionnellement.

5Dans un récit de transfuge écrit à la première personne, qu’il prenne la forme d’une proposition littéraire, politique ou autobiographique – voire les trois en même temps, c’est par contre plutôt l’allant de l’incarnation et la sublimation du propos par la subjectivité qui donnent de la puissance et de la valeur. Le récit personnel se veut plus entier et direct, moins distant, bien qu’il s’agisse également d’un discours réflexif, avec sa dose de surplomb. Il s’agit d’un discours tenu sur soi-même et sur sa trajectoire, relue au prisme de la violence ou des bonnes fortunes du monde social. Disons que ce genre de récit est moins attaché au fait d’étayer ce qu’il dit, hors de son ancrage subjectif. Il s’agit d’avancer dans le cadre d’une réflexivité incarnée, qui fonctionne plutôt dans l’urgence du verbe quand l’ethnographie repose essentiellement sur la patience et la persévérance.

6Une fois dit cela, cela ne fait pas non plus forcément de l’enquête ethnographique un récit plus froid et plus impersonnel. Car le propre de l’ethnographie, c’est aussi de ne jamais être complètement à distance, de fonctionner en caméra embarquée, de faire plonger le lecteur ou la lectrice au cœur de relations humaines intenses, au point d’affecter celui ou celle qui mène l’enquête. Prouver et étayer dans ces conditions passe donc aussi par l’expression de la sensibilité et l’explicitation de la subjectivité de celui ou celle qui rend compte, mais il s’agit d’une subjectivité resituée pas à pas, pour les besoins d’une démonstration dont on peut suivre l’architecture. Les sentiments et affects font donc partie de l’enquête, ils sont « données » et ce sont souvent des instruments de connaissance, du moins des révélateurs : ils font partie intégrante du régime de l’administration de la preuve et du chemin de la réflexivité étayée. Il n’y a pas d’objectivation ethnographique contre la sensibilité ou la subjectivité, mais avec, dans une dialectique qui se donne à voir. Et dont on peut juger le cheminement.

  • 3 Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Raisons d’agir, 2004.
  • 4 Pierre Bourdieu, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, nos 62-63 (...)
  • 5 Rose-Marie Lagrave, Se ressaisir : enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe, Pa (...)

7L’auto-analyse ou la socio-analyse recommandée par Bourdieu fait précisément partie de ces outils méthodologiques pour prendre du champ par rapport à ses objets d’enquête, en ce qu’elle est censée permettre de mesurer des déplacements de position et faire le distinguo entre les positionnements scientifiques et les partis-pris politiques. Cette attention aux écarts est sans doute un point commun avec les récits de transfuge qui, par définition, visent aussi à retranscrire et notifier des déplacements, en révélant ce qu’ils provoquent comme douleurs ou joies. Mais pour un ethnographe, la socio-analyse n’est pas un geste qui a une valeur « en soi » et qui aurait sa finalité propre, à l’inverse de l’autobiographie. C’est un outil de travail, un moyen intermédiaire. Au sujet de son auto-analyse, Bourdieu était par exemple réticent à ce qu’elle soit publiée de son vivant, justement car ce qui avait été écrit au long cours ne se voulait pas être un témoignage ou un mémoire autosuffisant3. C’est que tout discours réflexif sur soi-même est immanquablement pris par une forme d’« illusion biographique4 », cette tendance à relire le passé à l’aune du présent et à donner une direction au cours des choses, à ordonner une trajectoire selon une logique d’après coup. C’est très fréquent pour tout ce qui a trait à la violence sociale, à laquelle on cherche à donner un sens après l’avoir subi pour essayer de la dépasser. Raison pour laquelle son texte, publié en français de manière posthume, s’intitule Esquisse pour une auto-analyse : car en tant que geste sociologique, il ne peut être qu’inabouti. Le cas de Rose-Marie Lagrave est différent. Se ressaisir5 ne vise pas à revisiter seulement sa propre trajectoire avec les outils de la socio-analyse, mais à la mettre en perspective avec tout un ensemble de données autres que le seul retour réflexif sur soi-même : sources historiques et archivistiques, entretiens sociologiques avec des membres de la famille ou des proches, positionnement précis de sa trajectoire dans un champ historiquement situé avec des comparaisons, etc.

  • 6 Karine Abiven, « Écrire juste la vie : la scène autobiographique de Rose-Marie Lagrave », Fabula /  (...)

8L. Véron – Certes, au début du livre de Rose-Marie Lagrave, cette méthode d’enquête (avec des sources, des entretiens, des outils « d’objectivation ») est bien posée et suivie, mais elle est de moins en moins mobilisée au fil des pages et quasiment abandonnée à partir de l’arrivée à l’EHESS. On a l’impression d’un retour à un récit rétrospectif à la première personne, plus classique et moins scientifique, teinté d’une forte subjectivité pas toujours étayée, avec un emploi assez lâche du terme de « transfuge ». Comme l’a montré Karine Abiven, le livre est certes nourri de sciences sociales mais aussi de toute une « scénographie autobiographique6 » qui s’inscrit bien dans une forte tradition plus littéraire que sociologique (depuis Saint-Augustin ou Rousseau).

  • 7 Pour la collection « L’envers des faits » (La Découverte).
  • 8 Christine Détrez et Karine Bastide, Nos mères. Huguette, Christiane et tant d’autres, une histoire (...)

9F. Truong – Il y a dans ce texte une forme d’entredeux assumé, mais avec un curseur assez clairement placé : on est bien plus dans le geste de l’enquête que dans celui de l’autobiographie ou de la socio-analyse. C’est d’ailleurs sur ce mode que ce livre peut être critiqué et discuté comme vous le faites, et qu’il propose un rapport à soi-même original, intermédié par l’enquête et par un prisme féministe guidant la revisite. Qu’est-ce qu’il objective, comment et jusqu’où, au-delà du seul cas personnel ? Ce livre permet de se poser ce genre de question, et l’enquête reste la colonne vertébrale du livre – voir le sous-titre : « Enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe » – sur laquelle, avec Paul Pasquali, nous nous sommes retrouvés avec Rose-Marie Lagrave en tant que coéditeurs7. Il y a aussi une exploration de cet ordre-là, dans un livre que nous avions précédemment accompagné, Nos mères de Christine Détrez et Karine Bastide, où les autrices enquêtent sur les trajectoires sociales des « leurs » et qui permet notamment de suivre ce qui a rendu possible, et difficile à vivre, la trajectoire de transfuge de Christiane, la mère de Christine, dans les années 19608. On le voit, il y a là maintes hybridations possibles, la question des transfuges posant en même temps la question des régularité sociales et celle de l’exceptionnalité des cas individuels. Et c’est dans la lecture précise de chaque texte que tous ces balancements potentiels s’expriment, entre le pôle de l’enquête et le pôle de l’autobiographie, entre la réflexivité étayée et la réflexivité incarnée.

10L. Véron – En quoi les enquêtes ethnographiques se distinguent-elles aussi des démarches d’enquête journalistique ?

  • 9 Laélia Véron et Karine Abiven, « Le récit de transfuge de classe : un script médiatique ? », The Co (...)

11F. Truong – Dans l’esprit, j’aurai tendance à dire qu’elles s’en démarquent dès le point de départ, au sens où les intérêts éditoriaux journalistiques et sociologiques divergent. Pour le dire schématiquement, disons que, dans les enquêtes journalistiques, ce qui importe, c’est de raconter de belles ou de dures histoires individuelles, qui vont illustrer la question du mérite, du destin, de la chance, de l’effort, de la responsabilité, de la redevabilité ou des qualités dites de « résilience ». Comme vous l’avez très bien montré, il y a là un « script médiatique9 » qui plaît parce qu’il incarne, politise un peu mais pas trop, et confère aussi une forme de fragilité à des personnalités connues, produisant une sensation de proximité. Dans une enquête ethnographique, on part plutôt de questions sociologiques où ces phénomènes ne constituent jamais la finalité du récit.

  • 10 Bernard Lahire, L’esprit sociologique, Paris, La Découverte, 2007 ; Les Back, The Art of Listening, (...)
  • 11 Pour une réflexion sur les limites du potentiel émancipateur de la sociologie et son caractère pote (...)

12Aussi, on l’a vu, dans une enquête ethnographique, les moyens pour étayer ses dires, le rapport aux sources et aux comptes rendus de verbatim ou de scènes observées sont façonnées par les outils des sciences sociales, notamment la méthodologie de l’entretien qui pose toujours la question de la dissonance entre discours et pratiques : il y a ce qu’on fait et ce qu’on en dit… quand et avec qui. La parole ne vaut pas argent comptant, elle dit aussi des choses de la manière dont elle a été recueillie, et cela est parfois bien plus important que ce qui est dit en lui-même. Il y a là tout un savoir-faire scientifique qui s’apprend, des manières d’être quand on écoute et interroge qui ne correspondent pas vraiment aux formats journalistiques standards10. C’est pourtant essentiel pour interroger la scénographie sociale du discours sur soi-même, mais tout cela reste assez méconnu, ce qui s’explique par la maigre place des sciences sociales dans les curriculums scolaires. Qui sait ce qu’est vraiment la sociologie quand cela reste un savoir optionnel à l’école ? Pas grand monde, il suffit de parcourir les rayons « sociologie » de la Fnac ou les pages Amazon pour constater que « la sociologie », telle qu’elle est vendue au grand public, c’est beaucoup de développement personnel et de témoignages individuels sur des phénomènes de société. Les méthodes de la sociologie sont pourtant des acquis qui permettent d’accéder à des connaissances et aident à ne pas remettre entièrement à la sacro-sainte « expérience personnelle » ou au seul « retour d’expérience » exprimé sur le mode de la confidence exclusive. En disant cela, je ne tiens pas un jugement de valeur hautain ni un propos corporatiste : pour avoir enseigné pendant six années au lycée dans des contextes sociaux touchés par la pauvreté et les difficultés, je sais à quel point l’apprentissage de la réflexivité sociologique face aux expériences immédiates peut être émancipateur11. Et qu’il n’y ait pas de formation en ethnographie et aux sciences sociales dans beaucoup d’écoles de journalisme ou dans les cursus suivis par les élites économiques et politiques est un problème, dans une époque qui survalorise la mise en scène égotiste de l’opinion personnelle et tend à confondre « science » et benchmarking. Le succès contemporain des récits estampillés « transfuge de classe » se produit dans ce contexte-là : je ne crois pas que cela soit un hasard.

  • 12 Fabien Truong, « Politique du petit nombre : choisir des individus pour constituer un ensemble : re (...)
  • 13 Mike Savage et Roger Burrows, « The Coming Crisis of Empirical Sociology », Sociology, vol. 41, no  (...)

13Cependant, il convient de ne pas être trop caricatural, car « la sociologie » et « l’ethnographie » tout comme « le journalisme », cela n’existe pas vraiment. Il y a de grandes variétés de pratiques dans ces métiers, et on peut tout à fait lire des enquêtes journalistiques qui penchent fortement du côté de la réflexivité étayée, tout en étant très littéraire (je pense notamment à tout ce qui pratique du côté de la narrative non fiction aux États-Unis) et, du côté de l’ethnographie académique, on tend à disposer de productions de plus en plus rapidement menées et donc, de moins en moins étayées. Au fond, l’un des critères principaux pour disposer d’un maximum de profondeur de champ, c’est le temps passé à travailler comme la durée de l’arche narratif, car plus on passe un temps d’investigation conséquent, plus on recueille de la richesse, de la densité, de l’ambivalence. Il y aussi bien sûr la manière de problématiser, de composer un ensemble pertinent quand on travaille sur un petit nombre de personnes12, tout comme la capacité à se détacher du tranchant de ses préconceptions initiales (qui peuvent conduire à des bijoux littéraires mais qui n’ont pas vocation à rendre justice au réel). Temps, patience, recontextualisation… De ce point de vue, les sciences sociales et l’ethnographie sont menacées quand le monde académique est de plus en plus assujetti aux modes d’évaluation court-termistes et quantophréniques du publish or perish13. Six mois de terrain sont aujourd’hui considérés comme des « longs terrains » : difficile de prendre beaucoup de recul dans ces conditions-là.

14L. Véron – Les récits de transfuge jouent sur l’hybridité du genre, entre témoignage autobiographique, auto-analyse sociologique et/ou historique, ambition littéraire… On peut penser que c’est une richesse, mais aussi une limite.

15F. Truong – Cette forme de rabaissement trahit sans doute le fait que ces récits sont devenus, dans beaucoup de médias, une manière de « parler sociologie » sans vraiment faire de la sociologie… ni même parler littérature. Et c’est l’hybridité consubstantielle à ces récits d’ascension sociale qui permet, je crois, ce genre de traitement réducteur. Alors que, d’un point de vue littéraire, ces récits ne font pas vraiment « famille ». Une thématique ne fait pas genre. De ce point de vue, leur traitement médiatique en dit sans doute moins sur ces textes que sur la place, aujourd’hui mineure, de la sociologie et de la littérature dans le débat public.

16Cela dit, il me semble que la force de la littérature, par rapport à l’ethnographie, c’est de parvenir à faire passer des idées et des sentiments par la physicalité de l’écriture ainsi que par l’imaginaire et le truchement de la fiction. Car s’il y a des vérités sociologiques qui s’appuient sur des faits recueillis, il y a des vérités littéraires qui s’appuient sur l’imaginaire et le jeu avec la langue, des vérités de sensation plutôt que des vérités en raison. Tabler sur l’imaginaire d’un auteur ou sur la ténacité d’un chercheur, ce n’est pas la même chose. Je trouve qu’il y a de la beauté et des manières d’être juste dans les deux positions, raison pour laquelle j’ai choisi d’adopter deux casquettes dans mon travail d’écriture en oscillant entre sociologie et littérature tout en faisant bien la différence entre ces deux manières d’écrire et de construire du récit. Mais ce qui est aujourd’hui particulièrement notable avec le label « transfuge » et l’hybridité du genre, c’est cette tendance à véhiculer l’idée, à mon avis intenable, qu’on pourrait avoir un récit tout en un : être à la fois dans la littérature et la sociologie, dans l’imaginaire et le réel étayé. On peut avoir mille et une combinaisons bien sûr, mais être vraiment l’un et l’autre, c’est contradictoire. Il y aura toujours un nœud. Sans faire de mauvais jeu de mot, je dirai qu’en ethnographie, le texte doit raisonner et qu’en littérature, il doit résonner – et c’est, par exemple, pour cela que j’ai opté pour le récit littéraire plutôt que pour le récit ethnographique dans La Taille des arbres, récit de filiation pourtant inspiré de faits réels. Le pacte de lecture ne consiste pas à dire « voilà ce qui se passe et ce qui est démontrable », mais « voilà ce que je ressens, ce qui vibre ». Cela n’induit pas le même rapport à la langue car dans l’espace de la littérature, même si le propos est fondé sur le réel et que cela influe sur le pacte de lecture (ce fameux « inspiré de faits réels » servant d’argument commercial), il n’y a aucune véritable limitation extérieure, alors que dans un récit ethnographique, on est tenu par le souci de ne jamais aller au-delà de ce que l’on ne peut pas étayer, de ce qui ne s’est pas réellement passé, de ce que l’on n’a pas pu observer. On reste aussi tenu de mettre la langue au service de la clarté et d’une démonstration. Et donc, d’une certaine manière, de la retenir. Croire, ou faire croire, que l’on peut faire les deux en même temps est donc à mon sens une sorte d’imposture.

  • 14 Voir Julie Pagis et Paul Pasquali (dir.), « Les mobilités », Politix, no 114, 2016.
  • 15 Sur ces autres parcours et ces autres récits, voir l’article de Laélia Véron sur les transfuges int (...)
  • 16 Stéphane Beaud, Affreux, riches et méchants ? Un autre regard sur les Bleus, Paris, La Découverte, (...)

17L. Véron – Les récits de transfuge les plus connus ont souvent une ambition littéraire. Ils ont d’ailleurs un biais « scolaro-centré » : ils montrent très souvent des mobilités sociales orientées vers les métiers intellectuels (professeur⸱e, écrivain⸱e, journaliste) au détriment d’autres types de mobilité14. Pourtant les récits de parcours d’autres types de mobilité, par exemple des autobiographies de footballeurs, existent15. Pourquoi cependant ne pense-t-on pas à eux quand on pense « récit de transfuge de classe » ? Stéphane Beaud parle, dans son livre Affreux, riches et méchants16, de « transfuges de classe très atypiques », de « figures sociales à bien des égards scandaleuse[s] et illégitime[s] ».

  • 17 François Dubet, Marie Duru-Bellat et Antoine Vérétout, Les Sociétés et leur école : emprise du dipl (...)
  • 18 Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers : Les étudiants et la culture, Paris, Minuit (...)

18F. Truong – Oui, vous avez raison, et ce pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’en France, le poids accordé à la réussite scolaire dans la réussite sociale est extrêmement fort : l’école, et ce qui va avec (la maitrise de la langue comme le rapport de distanciation à l’écrit par exemple), comptent de manière excessive dans la fabrique de la légitimité et la réussite sociale. Rappelons que nous sommes le pays de l’OCDE où la dépendance entre diplôme et position sociale est la plus forte17. L’école, cela compte donc au plus haut point. Elle fabrique – via la notation, la foule de verdicts qu’elle dispense, les classements, les orientations – tout un tas d’infériorisation et de sentiments mêlés d’illégitimité. C’est ce que Bourdieu et Passeron ont montré depuis longtemps18 : la place du capital culturel légitime dans les stratégies de reproduction et, surtout, la puissance de la violence symbolique, à savoir ce processus qui fait que les dominés tendent à se voir à travers les schèmes de perception dominants, d’où le sentiment d’être en permanence déplacé, illégitime et d’avoir honte, puis honte d’avoir eu honte quand on commence à maitriser les codes dominants et qu’ils ne sont plus si éloignés de soi-même, mais restent pourtant encore si performatifs et si contraignants ! Donc, le fait que le rapport à la mobilité et la légitimé soit scolaro-centré est un trait quand même très « français ». Et que ces trajectoires exceptionnelles de transfuge réussissant à l’école soient si chargées émotionnellement tout en étant armées linguistiquement, favorisent sans doute le fait d’être disposés à investir l’écriture pour tenter de retrouver une place.

19Il faut aussi dire que dans les carrières et univers intellectuels, et certainement plus que dans d’autres métiers, on n’en a jamais fini avec la légitimité culturelle. C’est un petit fonds de commerce : la distinction tout le temps, l’air de rien. C’est une partie non négligeable du jeu dans les carrières académiques : il y a toujours un diplôme, un grade ou des distinctions supplémentaires à obtenir, un article dans telle revue de pointe à publier, une référence méconnue à mobiliser, des citations à faire ou à ne pas faire, une saillie à lancer dans un séminaire, etc. Ça ne s’arrête jamais. Le scolaro-centrage renvoie aussi donc à des univers professionnels qui, sur bien des aspects, cultivent une sorte de mesquinerie distinctive tout en étant drapés de l’aura de l’intellectualité et de son désintéressement supposé. Cela produit de la souffrance et de la déception quand on croit « arriver ». Des humiliations aussi. Et donc de la matière pour écrire, surtout quand l’écriture fait partie de son métier. Car, il y a d’autres métiers et d’autres formes de réussite sociale où les choses sont vécues, du point de vue du rapport au capital culturel, de manière un peu plus douce. Quand cet esprit de concours permanent perdure moins, que tout ne repose pas uniquement sur le capital culturel légitime et que ce que vous faites compte un peu plus que ce que vous savez, la garde est tout de même baissée plus vite, en tout cas différemment. J’ai le sentiment de l’avoir beaucoup vu sur mes terrains d’enquête où la mobilité ascendante est moins scolaro-centrée. Je pense à certaines réussites dans l’entreprenariat ou dans le sport, et à la manière dont elles sont mises en scène. Et ça change quand même sacrément le rapport au sentiment de trahison ou d’inachèvement.

20Dans le cas des sportifs et des footballeurs que vous mentionnez, ce rapport à la réussite et au décalage social est sans doute en train de changer, notamment par rapport à l’époque où Stéphane Beaud écrit Affreux, riches et méchants ?, les footballers me paraissant aujourd’hui moins socialement « affreux » qu’il y a quinze ans. Déjà parce que, de manière générale, le capital économique et médiatique a sans doute gagné du terrain sur le capital culturel dans l’ordre du désirable, mais aussi parce qu’avec les réseaux sociaux, ces personnes en ascension sociale et médiatique, ont désormais un accès direct à une parole publique orale, courte, partageable, monétisable et automaitrisable (avec force community managers) qui fait qu’il leur est beaucoup plus facile de cultiver une présence publique valorisante que par le passé, où il y avait sans doute une plus forte dépendance de classe vis-à-vis des journalistes, comme le montre bien Stéphane Beaud. Et puis, une bonne génération a passé : on voit désormais nombre d’anciens footballers à la retraite devenu consultants, portant des costumes de dirigeants d’entreprises et délivrant des analyses supplantant celles des journalistes : ça change forcément le paysage médiatique et le rapport à la représentation de ces ascensions.

21Et puis, disons qu’il y a sans doute, chez certains et certaines, l’idée réactionnaire que certaines formes de réussite comme le foot ou le rap sont plus acceptables tant qu’elles restent cantonnées à une sorte de niche, comme si elles n’existaient pas vraiment tant qu’elles ne remettent pas trop en cause une certaine perception de l’ordre social et culturel, notamment dans le jeu de rivalité entre capital culturel et économique.

22L. Véron – Le récit de transfuge est devenu un récit-type, reconnaissable avec des variations, mais souvent les mêmes thèmes, les mêmes étapes (la première confrontation à un monde social différent, la honte éprouvée, les violences symboliques), les mêmes formules (« la honte d’avoir eu honte » par exemple). Cette uniformité narrative peut masquer des parcours sociaux en réalité assez divers (Louis et Mathieu par exemple ne viennent pas du tout du même milieu social) qui ont lieu à des époques diverses (les enjeux de la mobilité sociale ne sont pas les mêmes du temps de la jeunesse d’Ernaux ou de celle de Louis).

  • 19 Voir par exemple, et dans des styles différents, Mara Goyet, Collèges de France, Paris, Folio, 2004 (...)

23F. Truong – Oui, et c’est là où les propos journalistiques généralisants deviennent vite des clichés réducteurs. Utilisé à toutes les sauces et pour signifier le moindre frottement ou déplacement, le terme devient un mot fourretout et perd de son sens. D’ailleurs, les personnes qui s’en réclament aujourd’hui explicitement et tentent d’en faire un fonds de commerce sont plutôt dans une démarche mercantile ou cherchent souvent à se faire une sorte de street credibility un peu grossière. Si on en revient à l’ethnographie, le propre de cette démarche consiste justement à contextualiser, à regarder les détails et les petites différences pour comprendre. Pas pour ranger dans des cases. Or on a parfois le sentiment que la circulation de ce terme produit dorénavant un label attendu et exploité. Mais comme tous les phénomènes de mode, cela ne durera sans doute pas très longtemps et ne resteront que les textes dont la langue et le regard vont au-delà du voyeurisme ou de la posture. C’était un peu la même chose dans les années 2000 avec le phénomène de la « littérature de prof de banlieue » 19 : ça a été un petit phénomène médiatique et éditorial pour un temps et puis, vingt ans après, ne restent que quelques textes et des plumes qui dépassaient la case « spectacle exotique », dont journalistes et maison d’édition ont fini par se lasser à force d’écœurement.

24L. Véron – Il y a quand même eu le Nobel d’Ernaux, ce qui assure une légitimation et une diffusion internationales de ce type de récit ! Il nous semble qu’il n’y a pas eu d’équivalent pour la « littérature de prof de banlieue »

25F. Truong – Il y a tout de même eu François Bégaudeau, qui a eu un grand succès avec Entre les murs en 2006, livre adapté au cinéma par Laurent Cantet en 2008. Ce film a eu la Palme d’Or. Mais oui la reconnaissance n’est pas la même.

26L. Véron – D’autant plus que Bégaudeau n’a poursuivi ni la profession ni les livres de « prof de banlieue »… Passons à une autre question : on a beaucoup de métaphores dans les récits de transfuge qui sont devenues très connues, la place jamais stable, toujours entredeux, « l’habitus clivé », le déchirement. Vous proposez une autre métaphore, celle du « cheval à bascule ».

  • 20 Fabien Truong, Jeunesses françaises. Bac + 5 made in banlieue, Paris, La Découverte, 2015.

27F. Truong – Oui, c’est ce que je propose dans Jeunesses françaises, une enquête où je suis sur une période étalée entre cinq et huit ans une vingtaine d’anciens élèves de lycées issus de milieu modeste et de l’immigration postcoloniale, de l’obtention du bac général jusqu’à l’entrée dans la vie active après un passage par l’enseignement supérieur (dans des filières élitistes comme « non sélectives »)20. Tous ces jeunes ont connu un parcours d’ascension sociale : ce sont des transfuges qui passent des frontières sociales et ethno-raciales. Si ces parcours se font bien au travers de l’école et des études supérieures, on est sur des récits moins scolaro-centrés. Si la plupart de ces jeunes deviennent cadres, enseignants, formateurs, etc. et exercent des métiers plutôt intellectuels, ils sont plutôt orientés sur le faire et ils n’ont pas spécialement d’aspiration à prendre la parole publiquement pour dire leur condition, malgré une forte réflexivité sociologique, fruit des épreuves traversées. Par rapport à leurs parents, leur parcours est littéralement exceptionnel, mais par rapport à l’état de la conscience collective, il s’agit de petites mobilités sociales, de trajets vers des métiers qui ne sont pas perçus comme relevant d’une ascension. Ce genre de petits déplacements peu représentés dans les récits littéraires de transfuge c’est pourtant la norme en termes de mobilité sociale et ils représentent ce que l’on peut attendre de ladite « méritocratie républicaine » : des jeunes qui se sont élevés socialement grâce au diplôme. Pas des diplômes flashy, mais des diplômes solides et durement acquis.

28Dans leur cas, je parle en effet de cheval à bascule pour dire que tous ces jeunes doivent, notamment au début de leur entrée dans le supérieur, apprendre à basculer et naviguer entre différents univers sociaux et que, au début, cet apprentissage et l’idée qu’on s’en fait est terriblement dure. Il y a donc bien au départ, une phase largement définie par la violence sociale où l’on se prend son illégitimité en pleine face et où l’ordre social sait se faire entendre. Il y a de la honte, parfois de la rage, de la stigmatisation, de la discrimination aussi, des injustices, la peur de trahir, l’angoisse de se perdre, etc. Tout cela est très présent et extrêmement marquant. Mais ces affects vont progressivement être dépassés : ils et elles vont apprendre à faire avec, à trouver des parades et des routines, à maitriser ce qu’on appelle en anthropologie le code switching, la capacité à maitriser des codes sociaux et culturels différents. Et plus le temps va passer, plus cet apprentissage va devenir habilitant, voire grisant, et ouvrira des opportunités réelles, professionnelles ou sentimentales. Et dans certains secteurs d’activités liés au numérique notamment, elles sont bien captées par le marché du travail. Ce qui se passe, c’est donc un peu ce qui se passe avec un enfant devant un cheval à bascule : au début, ça fait très peur, on risque toujours de tomber et de se faire mal, et partir d’un côté risque d’impliquer de ne jamais pouvoir revenir de l’autre côté. Et puis, comme pour un enfant, si celui-ci est accompagné et entouré, s’il jouit de sécurité morale et d’encouragements, s’il apprend à s’accrocher et à se relever quand il tombe, tout ce qui faisait peur et angoissait devient peu à peu plaisant et habilitant. Cela devient une force qui permet d’arriver à mieux maitriser le tempo, à moins le subir du moins. Mais tout cela prend du temps, des années. Cela est effectif quand on arrive à maitriser quatre principes : le principe de coupure, emprunté à l’anthropologue Roger Bastide (qui permet d’arriver à faire certaines choses dans un contexte et des choses totalement différentes dans un autre contexte) ; le principe de reconnaissance (qui implique au contraire d’avoir certaines pratiques communes dans les divers univers sociaux fréquentés, pour avoir un sentiment de consistance et ne pas se sentir « schizophrène » comme on tend à le vivre en début de trajectoire, et de réaliser que certaines de ses transformations sont bien acceptées dans le milieu d’origine) ; le principe de continuité (qui implique de pouvoir se raconter une histoire cohérente de son propre parcours et qui donne sens à l’ascension, c’est de la pure illusion biographique, mais on a besoin de cette narration – ce récit de transfuge donc pour soi-même et à destination des autres – pour pouvoir avancer sereinement) et le principe de singularisation, qui permet de se voir comme un être singulier et de ne pas être réduit à un simple représentant d’une catégorie, de se penser comme un réel sujet pensant.

  • 21 Sur la question de la temporalité de l’écriture du récit par rapport à la temporalité biographique, (...)

29On voit donc ici que la question de l’arc temporel est décisive : si on en reste aux premières années d’observation, on va narrer majoritairement un récit fait de violence sociale, de difficulté, de honte, de souffrance, de mal-être21. Cette étape est pourtant dépassée avec le temps, remisée au rang des expériences qui forgent un caractère et une destinée. Ce dépassement sous forme de réconciliation se fait à bas bruit, doucement mais surement. D’un point de vue ethnographique, c’est passionnant ! Mais d’un point de vue journalistique ou littéraire, c’est sans doute moins spectaculaire que la seule manifestation de la violence sociale. Quoique. En tout cas, cette idée de pacification non naïve, de fluidité dans les appartenances, va à l’encontre des propositions binaires et exclusives (pour ou contre, avec ou sans) qui structurent en grande partie l’espace médiatique. Ça intéresse donc beaucoup moins, et quand les récits de transfuge abordent cette dimension, cela est médiatiquement moins repris.

  • 22 Voir l’entretien avec Cédric Hugrée dans ce même numéro.
  • 23 Voir ainsi son portrait par Alice Raybaud, « D’Apt à Sciences Po, le voyage d’une transfuge de clas (...)

30L. Véron – Proposer cette métaphore, était-ce un moyen de contrer le caractère souvent dramatique des récits de transfuge (caractère dramatique qui a été souvent critiqué par des sociologues comme Paul Pasquali ou Cédric Hugrée22) en proposant une image liée au jeu, à l’apprentissage, qui est plus positive ? Ce qui n’est pas toujours compris comme tel visiblement, par exemple la journaliste Nesrine Slaoui, autrice du récit de transfuge Illégitimes (2021), la mobilise souvent dans ses entretiens23, mais plutôt pour exprimer l’idée classique de déracinement, de va-et-vient entre deux mondes, comme le fait Annie Ernaux dans La Place (1983).

  • 24 James Scott, La Domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne [1992], t (...)
  • 25 Anna-Louis Milne, « À propos de : Fabien Truong, Jeunesses françaises. bac+5 made in banlieue », 18 (...)

31F. Truong – Oui, les conclusions de mes enquêtes vont exactement dans le même sens que celles de Paul Pasquali et Cédric Hugrée. Jeu, apprentissage, résistance, dépassement, accommodements, bricolages : tout cela existe et pour le coup, l’ethnographie sur temps long permet de saisir tous ces micro-comportements qui permettent d’avancer et de vivre au-delà de la seule complainte, malgré les inégalités, les injustices, la violence et la domination. Il y a la domination, certes, mais aussi des résistances ordinaires, comme l’ont bien montré Passeron et Grignon, ou encore James C. Scott.24 Cela peut passer par des petits gestes, par des lectures, par l’écriture (c’est aussi ce qui motive les récits de transfuge), par des voyages, etc. Mais cela existe, et c’est un combat ordinaire, jamais complètement acquis. Et c’est vrai que cela n’est pas toujours compris ou perçu, comme vous le mentionnez. Je pense par exemple au cas de Sara, développé dans Jeunesses françaises, qui a failli abandonner Sciences Po après avoir passé une première année à déprimer et à rentrer en larmes chez elle le soir, se sentant esseulée face la violence sociale que représentait le fait d’avoir à évoluer à Saint-Germain-des-Prés. Quand le prix d’une robe peut équivaloir au salaire de sa mère, on comprend vite ce qui se joue. Mais Sara arrive, au bout de deux ans et demi, à basculer et a puisé dans ce processus une formidable énergie sociale. Et aujourd’hui, elle rayonne. J’ai eu un certain nombre de retours de lecture sur ce cas par d’autres étudiants et étudiantes entrées par la voie des Conventions Éducation Prioritaires (CEP) de Sciences Po, et cela est vraiment très gratifiant : si l’enquête ethnographique peut aider quelques personnes à se voir autrement, à se projeter et à déculpabiliser en comprenant le poids des structures sociales sur leur vie, alors on se dit qu’on n’a pas perdu son temps ! Et je crois que c’est ce que peut le récit ethnographique : aider à avancer sans se renier, à prendre place sans tenir à son seul petit nombril. Comme on me l’a fait remarquer, il y a là une forme d’« optimisme cruel25 » et le déniaisement sociologique, je crois, ne dois pas empêcher la joie.

  • 26 Voir Laélia Véron avec Karine Abiven, Trahir et venger, Paradoxes des récits de transfuges de class (...)

32L. Véron – C’est une tendance que nous avons relevée dans les récits de transfuge : le fait de parler plus de soi au passé qu’au présent, de parler plus de la classe d’origine que de la classe d’arrivée26

33F. Truong – Oui, c’est le rapport à l’illusion biographique et aux souffrances sociales qui nourrit cette tendance. Il y a aussi que le fait de rester dans la grande amplitude du déplacement et dans les moments pré-bascule a un intérêt littéraire et émotionnel. On a vu les limites sociologiques évidentes des récits se cantonnant à la dimension dramatique et spectaculaire de la honte et de la violence sociale car cela ne dit pas tout. Et c’est pour cela qu’un geste littéraire n’est pas un geste sociologique. Car en tant que motif littéraire, ils peuvent être beaux et puissants, saisir toute la force et la violence de cette phase de désajustement et d’assujettissement qui ne s’arrête jamais complètement mais qui, très clairement, s’atténue avec le temps et devient maitrisable. En rester à ce stade est une position partiale et toutes les personnes qui connaissent de grands succès scolaires ou éditoriaux deviennent à un moment donné aussi des personnes dominantes. C’est mécanique et, structurellement, elles sont amenées à se comporter comme des personnes dominantes dans de nombreux pans ultérieurs de leur vie personnelle : c’est un corolaire de la reconnaissance sociale, académique, économique et médiatique. Donc, à la longue, mettre en récit sa vie personnelle en continuant à ne pas se montrer dans les milieux dominants peut devenir caricatural si l’on joue durablement la carte de la violence symbolique quand les profits symboliques tirés de cette carte sont par ailleurs élevés. Se cantonner à parler de la violence subie et de la difficulté à trouver sa place sans parler de celle que l’on peut faire subir en ayant connu le succès risque donc toujours de sonner faux à la longue, d’autant que pouvoir en parler publiquement indique bien que l’on a acquis une certaine place. Donc on voit bien les limites consistant à faire d’un moment sociologique initial et initiatique, un topos littéraire si on se réclame d’une littérature « du réel ». Et l’on pourrait se poser la question : est-ce que le dépassement de ce moment peut également être un objet littéraire puissant ?

  • 27 « La plupart des gens qui racontent la trajectoire d’un passage d’une classe sociale à une autre ra (...)

34L. Véron – On peut aussi penser à Louis qui de fait a l’originalité de parler non seulement de la violence subie mais aussi de la violence symbolique qu’il a lui-même infligée à sa famille (notamment dans Combats et métamorphoses d’une femme27)… Mais pour conclure : finalement, qu’est-ce que les récits de transfuge apportent (ou n’apportent pas) au sociologue ?

35F. Truong – Quand on prend chaque récit pour ce qu’il est – un discours rétrospectif sur soi-même – et que l’on s’interroge sur ce que dit cette rétrospection, il y a toujours quelque chose à découvrir. Ces récits sont ce qui se dit et se montre, pas forcément ce qui se pratique et ce qui est. Parfois ça se rejoint, parfois pas vraiment. Une fois que l’on garde cela en tête, ils sont donc forcément sociologiquement informatifs. Et puis, si on déchausse les lunettes du sociologue, il y a la littérature. Quelle est la langue explorée afin de naviguer entre des univers éloignés et pour dire le tiraillement ? Quelles sensations provoquées ? Quelle imagination convoquée ?

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Bibliographie

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Véron Laélia, avec la collaboration de Karine Abiven, Trahir et venger. Paradoxes des récits de transfuge de classe, La Découverte, 2024.

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Notes

1 Sur les liens entre les formes de l’autobiographie, les enquêtes ethnographiques et le problème de la construction de la parole du je entre la voix de l’observateur et celle de l’enquêté, voir Philippe Lejeune, Je est un autre. L’autobiographie, de la littérature aux médias, Paris, éditions du Seuil, 1980, p. 229-315.

2 Stéphane Beaud et Florence Weber, Guide de l’enquête de terrain : produire et analyser des données ethnographiques, Paris, La Découverte, 2003.

3 Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Raisons d’agir, 2004.

4 Pierre Bourdieu, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, nos 62-63, juin 1986, p. 69-72.

5 Rose-Marie Lagrave, Se ressaisir : enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe, Paris, La Découverte, 2021.

6 Karine Abiven, « Écrire juste la vie : la scène autobiographique de Rose-Marie Lagrave », Fabula / Les colloques, mis en ligne le 31 aout 2022, consulté le 4 octobre 2024. DOI : https://doi.org/10.58282/colloques.8298.

7 Pour la collection « L’envers des faits » (La Découverte).

8 Christine Détrez et Karine Bastide, Nos mères. Huguette, Christiane et tant d’autres, une histoire de l’émancipation féminine, Paris, La Découverte, 2020.

9 Laélia Véron et Karine Abiven, « Le récit de transfuge de classe : un script médiatique ? », The Conversation, 2024. https://theconversation.com/le-recit-de-transfuge-de-classe-un-script-mediatique-227073.

10 Bernard Lahire, L’esprit sociologique, Paris, La Découverte, 2007 ; Les Back, The Art of Listening, Oxford, Berg Publishers, 2007 ; Michel Pialoux, Le temps d’écouter : écrits sociologiques, Paris, Liber, 2019.

11 Pour une réflexion sur les limites du potentiel émancipateur de la sociologie et son caractère potentiellement « démobilisateur », voir Laélia Véron avec Karine Abiven, Trahir et venger. Paradoxes des récits de transfuge de classe, La Découverte, 2024, p. 204-205.

12 Fabien Truong, « Politique du petit nombre : choisir des individus pour constituer un ensemble : retour sur une enquête en terrain sensible », Sociologie et sociétés, vol. 54, no 2, automne 2024, p. 325-350.

13 Mike Savage et Roger Burrows, « The Coming Crisis of Empirical Sociology », Sociology, vol. 41, no 5, 2007, p. 885-899.

14 Voir Julie Pagis et Paul Pasquali (dir.), « Les mobilités », Politix, no 114, 2016.

15 Sur ces autres parcours et ces autres récits, voir l’article de Laélia Véron sur les transfuges intellectuels et les transfuges économiques, dans ce même numéro.

16 Stéphane Beaud, Affreux, riches et méchants ? Un autre regard sur les Bleus, Paris, La Découverte, 2014.

17 François Dubet, Marie Duru-Bellat et Antoine Vérétout, Les Sociétés et leur école : emprise du diplôme et cohésion sociale, Paris, Points, 2015.

18 Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers : Les étudiants et la culture, Paris, Minuit, 1964.

19 Voir par exemple, et dans des styles différents, Mara Goyet, Collèges de France, Paris, Folio, 2004 ; Martin Quenehen, Jours tranquilles d’un prof de banlieue, Grasset, 2011 ; Jean-François Mondot, Journal d’un prof de banlieue, Paris, J’ai Lu, 2022 ; François Bégaudeau, Entre les murs, Paris, Folio, 2007.

20 Fabien Truong, Jeunesses françaises. Bac + 5 made in banlieue, Paris, La Découverte, 2015.

21 Sur la question de la temporalité de l’écriture du récit par rapport à la temporalité biographique, voir l’article de David Vrydaghs dans ce même numéro.

22 Voir l’entretien avec Cédric Hugrée dans ce même numéro.

23 Voir ainsi son portrait par Alice Raybaud, « D’Apt à Sciences Po, le voyage d’une transfuge de classe », Le Monde, 26 janvier 2021. https://www.lemonde.fr/campus/article/2021/01/26/d-apt-a-sciences-po-le-voyage-d-une-transfuge-de-classe_6067595_4401467.html

24 James Scott, La Domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne [1992], traduit de l’anglais par Olivier Ruchet, préface de Ludivine Bantigny, Paris, éditions Amsterdam, 2019.

25 Anna-Louis Milne, « À propos de : Fabien Truong, Jeunesses françaises. bac+5 made in banlieue », 18 décembre 2015. https://laviedesidees.fr/Sur-les-bancs-de-la-banlieue

26 Voir Laélia Véron avec Karine Abiven, Trahir et venger, Paradoxes des récits de transfuges de classe, Paris, La Découverte, 2024, p. 136-138.

27 « La plupart des gens qui racontent la trajectoire d’un passage d’une classe sociale à une autre racontent la violence qu’ils ont ressentie – par inadaptation, par méconnaissance des codes du monde dans lequel ils entraient. Je me souviens surtout de la violence que j’infligeais » (Édouard Louis, Combats et métamorphoses d’une femme, éditions du Seuil, 2021, p. 70).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Fabien Truong, « Retour sur le récit de soi. Quels liens entre l’enquête ethnographique ou sociologique, le témoignage et l’autofiction ou l’autobiographie littéraire ? »COnTEXTES [En ligne], 36 | 2025, mis en ligne le 22 juin 2025, consulté le 08 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/contextes/13467 ; DOI : https://doi.org/10.4000/146iz

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Auteur

Fabien Truong

Université Paris 8 – Cresspa/CSU

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

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