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cÉlÉbritÉ (sé-lé-bri-té), s. f. // […] 3° Néologisme, personne célèbre. Les célébrités de notre temps.
Émile Littré,1873.
RÉSEAU → rets
Alain Rey, 1992
Voltaire. Célèbre par son « rictus » épouvantable. — Science superficielle.
Gustave Flaubert, sans date
2Nous voudrions proposer deux modes de schématisation de la célébrité telle qu’elle se développe et se ramifie en société de consommation et de communication de masse. Le premier de ces modes, sociographique, procède de certaines des expériences conduites par Christophe Hanna. Le second déplace, depuis un terrain en cours d’exploration, le modèle des « Tétrades » élaboré par Marshall McLuhan pour un dernier livre posthume. Animé par une poétique et une sociologie aussi interventionnistes l’une que l’autre, la première schématisation sera horizontale ; empruntant à la figure du réseau, elle construit du collectif par rebonds entre des personnes et des personnalités. La seconde sera à la fois verticale et horizontale, synchronique et diachronique, afin de modéliser, en les donnant à voir sur un plan quadridimensionnel, l’émergence historique et la configuration de formes qui se répondent, se périment, se renversent et se radicalisent, héritières de modèles venus de l’Antiquité mais que la montée en force de l’individualisme, à la Renaissance, puis du commerce des œuvres de l’esprit et des figures publiques, dans la seconde moitié du xviiie siècle, ont déjà fait sérieusement dévier de leur dessin initial.
- 1 Marceau Levin, La Fabrique de la célébrité : « biographies contemporaines » et hommes du jour (1850 (...)
- 2 Stéphane Mallarmé, « Le Guignon » (1862), Poésies, Œuvres complètes, t. i, éd. B. Marchal, Paris, G (...)
- 3 Ibid., p. 7.
- 4 Charles-Augustin Sainte-Beuve, « La réforme sociale en France » (12 décembre 1864), Nouveaux Lundis(...)
3Dans le domaine des études littéraires, Marceau Levin a récemment procuré un excellent tableau des brochures et des périodiques qui ont comme industrialisé, au cours du xixe siècle, le montage en individus exceptionnels des personnalités les plus exposées de la vie littéraire et artistique1. La sérialité de ces publications, entre journaux satiriques et biographies journalistiques, tient d’une lame de fond sur quoi surfent des entrepreneurs de la renommée à la remorque de ceux qu’ils promotionnent et auxquels ils ne réservent pas moins des volées de bois vert, afin de sauver la face et d’amuser l’autre galerie formée par les consommateurs de ces produits. Le « Panthéon Nadar », bande de Moebius de la célébrité, jouait déjà de la caricature ayant trouvé dans la petite presse de quoi passer à un rythme plus soutenu. À côté des Quarante Médaillons de l’Académie (1864) puis des Médaillonnets du Parnasse contemporain (1866), tels qu’ils ont été fulminés par Barbey d’Aurevilly, et qui participent d’une critique littéraire classiquement polémique, les personnages montés en épingle dans Nos contemporains, Les Binettes contemporaines ou Les Hommes d’aujourd’hui y reçoivent les lauriers qu’ils méritent et en prennent pour leur grade. Il faut savoir avaler sa chique pour monter sur le podium de la célébrité autant que pour y « mordre [à cet autre] citron d’or de l’idéal amer2 », quitte en cas d’échec à « [aller] ridiculement se pendre au réverbère3 » comme le premier Nerval venu. Production très circulaire, alimentaire, « autophage », ces publications se répondent, se font concurrence, se parodient les unes les autres. Elles sont le fait d’écrivants plus que d’écrivains, d’artisans bâcleurs de leur besogne plus que d’artistes, qui retournent une part de leur aigreur de ne pas en être contre ces derniers qui, eux, le sont. Pourtant, de vrais écrivains y prêtent la main, soit en se soumettant au modèle, soit à leur manière plus ou moins réfractaire, et parfois en jouant sur ces deux tableaux (on songe à Verlaine auteur des Poètes maudits et de plusieurs contributions à la série des Hommes d’aujourd’hui chez Vanier). C’est qu’il doit faire bouillir la marmite comme les autres, « l’ouvrier littéraire », dont Sainte-Beuve a dressé le portrait dans une de ses tristes topiques du Lundi, « là où [cet ouvrier], écrivait-il, est le mieux et où il a dressé sa tente, là où le débouché lui est ouvert » ; « dans cette consommation et cette prodigalité d’esprit de chaque jour, quel travail de Danaïdes4 […]. » Plus généralement, ces publications à la chaîne sont une des manifestations du joyeux tropisme pré-médiatique que connaît le monde des arts et des lettres à partir du Second Empire, qui relie de mieux en mieux leurs représentants les plus visibles à l’actualité brocardée par la petite presse ou prémâchée par la grande presse, qui sont l’une et l’autre caractéristiques de la civilisation du journal.
- 5 Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir (1899), trad. L. Évrard, Paris, Gallimard, 1970 ; (...)
- 6 Antoine Lilti, Figures publiques, l’invention de la célébrité (1750-1850), Paris, Fayard, 2014 ; Na (...)
4Avec moins d’effervescence que dans la nébuleuse des Celebrity Studies, le phénomène social et médiatique de la célébrité a donné lieu, de ce côté-ci de l’Atlantique, et plus particulièrement en France, à des travaux répondant à l’essor du phénomène étudié. Sans toujours tirer le profit qu’il faudrait des études pionnières de Thorstein Veblen (sur la « classe de loisir »), de Charles Wright Mills (sur l’élite comme pouvoir), d’Edgar et Violette Morin (sur les « Olympiens ») ou du Groupe µ (sur la rhétorique des biographies dans Paris-Match)5, Antoine Lilti et Nathalie Heinich ont apporté à ce propos les deux éclairages d’une généalogie de la célébrité et d’une sociologie de la visibilité6.
- 7 A. Lilti, op. cit., p. 7.
- 8 Ibid., p. 8.
- 9 Ibid., p. 41.
- 10 C’est de ce côté aussi qu’est venue l’offensive des « auteurs » (mot caractéristique du langage thé (...)
- 11 A. Lilti, op. cit., p. 295-360.
5Pour le premier, la chaîne de montage du phénomène se met en place à cheval sur le siècle des Lumières et ce qu’on pourrait appeler le siècle des industriels. « Marie-Antoinette, c’est Lady Di », s’exclame Francis Ford Coppola de passage sur le plateau de tournage de sa fille Sofia7. Rien de commun entre les cérémonies qui plaçaient le monarque sous le regard quasi constant des courtisans et la moderne célébrité, qui « repose sur la distinction et l’inversion du privé et du public8 » telles qu’elles sont opérées par la presse et les nouvellistes-à-la-main. Reliée à l’expansion de la sphère journalistique et à son intrusion dans la sphère privée, la célébrité doit l’être également au développement d’une première « société du spectacle », avec ses divas et ses vedettes, le mot se voyant transplanté, à la fin du xviiie siècle, du langage militaire dans le langage des théâtres, où il désigne des noms en grands caractères sur une affiche, puis, par métonymie, les acteurs, danseurs ou chanteurs en position plus remarquable que les autres9. Les directeurs de théâtre ont intérêt à jouer cette carte pour attirer le public, de même que les acteurs eux-mêmes en termes de différentiels de revenu10. Les castrats déjà, de grands tragédiens tels que Talma, objets d’une manière d’idolâtrie, rayonnent à l’échelle internationale. Figurines, gravures, musées de cire colportent des images publiques en fait de produits dérivés d’une primitive explosion médiatique. Tiraillé entre une solitude plus ou moins regrettée (Rousseau) et l’usage du pouvoir qu’elle confère (Voltaire), l’écrivain saisi par la célébrité entre dans un nouveau régime où la gloire – qui viendra – n’empêche pas de récolter – ici et maintenant – les fruits d’un succès et d’un kaléidoscope public qui s’articuleront aussi aisément avec le mal du siècle typique du romantisme, entre « byromania » et enchantements par Chateaubriand11, qu’avec le spleen de Baudelaire et le culte du Néant professé par les parnassiens de la génération suivante.
- 12 Voir Elizabeth L. Eisenstein, La Révolution de l’imprimé dans l’Europe des premiers temps modernes, (...)
- 13 Robert Darnton signale le salon Marie-Anne Doublet, sorte d’agence de rumeurs et de propagation d’a (...)
- 14 Jean-Jacques Rousseau, « Avertissement » au Discours sur les Sciences et les Arts, dans Du Contrat (...)
- 15 Voir Laurence Daubercie, Devenir Voltaire. Du dramaturge au personnage, Liège, Presses universitair (...)
- 16 Giacomo Casanova, Histoire de ma vie (V, vii), t. ii, éd. G. Lahouatin & M-Fr. Luna (avec F. Luccic (...)
6D’autres apports en termes de sociologie des pratiques littéraires peuvent contribuer à éclairer les choses. On objectera que certains des processus décrits se sont embrayés à la Renaissance, sur un marché de l’imprimé et de l’image où portraits en frontispice, gravures et tableaux de maître font circuler des visages d’auteurs identifiables à l’échelle internationale, Luther, Érasme ou Ignace de Loyola12. L’accession de personnalités de la vie littéraire et savante au statut de figures publiques n’en connaît pas moins une accélération et une tournure plus déterminée dans la seconde moitié du xviiie siècle. Jouent en ce sens l’expansion du marché des lecteurs et la montée d’une bourgeoisie culturelle de combat dont les protagonistes veillent à entretenir leur image comme on entretenait par ailleurs son rang, tout en se montrant soucieux, pour les plus professionnalisés d’entre eux, de la rémunération qu’ils attendent de leur travail. Les ricanantes silhouettes de Voltaire, le visage torturé et souriant de Rousseau, à côté d’autres acteurs sociaux – savants, diplomates, magistrats, hommes politiques, militaires, aventuriers, mystificateurs, mages du genre Cagliostro – accompagnent leurs œuvres ou leurs faits et gestes dans une sorte de physiognomonie de la diffusion ; la curiosité publique est attisée par les disputes, les conflits, les controverses, les exploits ; la technologie des presses à imprimer n’a guère évolué depuis le xvie siècle – la presse métallique Stanhope, faible progrès, n’est pas encore inventée – mais elles tournent à même plein régime que l’impatience montant parmi les « Rousseaux du ruisseau » et les « nouvellistes » plus ou moins faméliques dont beaucoup grossiront les rangs des Jacobins ; l’auteur deviendra bientôt sujet de pendule, de fond d’assiette ; on sait les cafés où il se rend, les bons ou les mauvais lieux du Palais-Royal qu’il fréquente. Des cercles et des salons fonctionnent comme des agences de potins13 . Jean-Jacques, l’homme qui ne voulait pas être célèbre, tout le monde voulait le voir. « Qu’est-ce que la célébrité ! », s’exclame-t-il aux premiers mots d’un « Avertissement » à une réédition de son Discours sur les Sciences et les Arts : « Voici le malheureux ouvrage à qui je dois la mienne14. » Quant à Voltaire, c’est en maître de danse qu’il a réglé le ballet de ses visiteurs à Ferney, dont les anecdotes que ces derniers en rapportaient ajoutèrent à la gloire de l’écrivain-philosophe ce que les brochures, les poèmes épiques, les traités, les tragédies, les lettres qu’il semait à tout vent n’y avaient pas déjà accroché15. Casanova fait le pèlerinage à Ferney et s’y pousse un peu du col en pensant « [avoir] mis cet athlète à la raison » au cours d’un dialogue aimable et tendu : cela lui fera des mots à colporter d’une capitale à l’autre et de bonnes pages dans l’Histoire de ma vie16.
- 17 Ch.-A. Sainte-Beuve, « De la littérature industrielle » (Revue des deux mondes, 1839), recueilli da (...)
- 18 D’après Walter Benjamin, Baudelaire, éd. G. Agamben, B. Chitussi, & Cl.-C. Härle, trad. P. Charbonn (...)
- 19 C’est ainsi que Mallarmé se représente à la fin de deux de ses livres, La Musique et les Lettres (1 (...)
7La période révolutionnaire sera fertile en personnalités de la vie publique et en profils de médaille, avec ses canards, ses affiches, ses petits journaux politiques proliférants. L’espace public, extension de la tribune, est celui du raisonnement extériorisé ; c’est en outre un lieu de résonance pour bâtir des ambitions et des réputations. De têtes célèbres, sous la Terreur, on ne manquera pas pour les brandir, aux yeux de la foule, au pied de la guillotine. Chateaubriand, en 1801, est célèbre du jour au lendemain avec la sortie d’Atala, bien orchestrée par l’équipe de Fontanes au Mercure de France et par son libraire Migneret ; un an après, Le Génie du christianisme, en phase avec la politique du premier Consul, fait grincer les dents des idéologues libéraux mais se pâmer beaucoup d’enchantées. Sacre de l’Écrivain ? Oui et avec saint-chrême de popularité apporté à une littérature ayant bientôt sa bohème et ses cénacles, ses routines et ses montées en événement, la gloire au bout et après, la célébrité entre-temps, pour qui parvient à s’y hausser. Car cette foire du Trône aura ses « martyrs ridicules ». La suite est connue. On la trouve dans Sainte-Beuve et son libelle de 1839 contre « la littérature industrielle », où le développement de la grande presse sur le modèle de Girardin, avec l’entraînement qu’il exerce sur des auteurs voulant « écrire pour vivre », n’est pas moins pris à partie que la professionnalisation de la vie littéraire, avec les compétitions qu’elle stimule en fait de « célébrité » soutenue par la réclame et les ressorts de la camaraderie17. L’apparition des journaux de mode – sous l’impulsion du même Girardin – orchestre ce que Benjamin appellera l’éternel retour du nouveau ; en cheville avec l’agence Havas, le développement des régies publicitaires (Dollingen, 1841 ; Duveyrier, 1845) y contribuera à sa manière. La bohème, elle, suit une pente inverse au fil du siècle. 1830 : on joue à la pauvreté dans la bohème (Gautier, Nerval) ; 1840 : on survit dans la bohème grâce à une entraide intelligente entre camarades (Murger, Nadar) ; 1850 : on meurt dans la bohème, on quitte la vie littéraire ou on change de genre (Cladel)18. Viendront les années 1880-1890 : on fuit la célébrité vulgaire en demeurant seul chez soi sous la lampe ou les pieds en pantoufles contre les chenets19 et on stocke de la Gloire dans le cénacle le plus ritualisé du siècle (Mallarmé).
- 20 Stéphane Mallarmé, « L’action restreinte », Divagations, Œuvres complètes, t. ii, éd. B. Marchal, P (...)
- 21 John Boorman, Zardoz (1974). Zed, après avoir drainé tout le savoir accumulé au sein du « tabernacl (...)
8L’entrée dans l’âge de la visibilité sera l’étape suivante. La célébrité pouvait encore être sans visage dans des parages très radicaux, et quelques-uns tenteront d’en prolonger l’entêtant mystère bien tard dans le siècle dont nous venons de sortir : Michaux, Blanchot, Derrida. La visibilité, elle, pourra s’accrocher jusque sur des corps et des visages de pure façade, sortes de personnalités sans personne à bord, ni œuvre, ni prestation remarquable. Paris Hilton, Kim Kardashian n’existeront qu’à un niveau pelliculaire. Le morphing des vidéos d’un Michael Jackson commutera des épidermes, des carnations et des chevelures, à l’image d’une icône dont le talent, qui est hors de doute, ne comptera pas moins que le visage à la fois séraphique et ravagé qu’il montrera à ses fans, même en cherchant à le leur dissimuler. Johnny Halliday, un pied dans la tombe et l’autre sur la pédale du changement de vitesse, traversera en moto le Sud des États-Unis, d’un diner et d’un hamburger à un autre, escorté par une bande de vieux « Salut les copains » et les caméras d’un reporter embarqué dans l’aventure déjà scénographiée. Jean-Claude Van Damme, JCVD pour ses admirateurs, sera un aphoriste de talkshows plus encore qu’un interprète d’action movies. Melania, coproduit par Mme Trump, fera boucle sur Amazon et flop dans les salles. Ce qu’on pourrait appeler l’extime, pour désigner une sorte d’histrionisme supérieur, ou de « majoration devant tous du spectacle de Soi20 », damera le pion à l’intime et au talent sur le grand échiquier de la visibilité, où quiconque appartenant à ce monde hors du monde sera roi ou reine auprès de sujets subjugués. Pas bien loin de la bulle-vortex de Zardoz avec ses immortels asexués, avidement contemplés à travers la vitre incassable qui les protège du dehors par des « brutes » en haillons, soumis à la violence d’escadrons exterminateurs (dont fait partie Zed, interprété par Sean Connery)21. « Sois ce qu’on voit de toi » sera, au total, la peu nietzschéenne maxime des membres d’une surhumanité nouvelle.
- 22 Lire le compte rendu par Caroline Duchesne dans Contextes, 2013 : https://doi.org/10.4000/contextes (...)
- 23 N. Heinich, De la visibilité, éd. citée, p. 67.
- 24 Edmund Burke, « Ambition », A Philosophical Inquiry into the Origin of our Ideas of the Sublime and (...)
9Pour Nathalie Heinich, cette entrée en visibilité répond à l’ascension au cours du xxe siècle d’une nouvelle élite sociale, porteuse d’un capital accumulé non tant par la personnalité elle-même, dont le talent réel ou supposé importe finalement assez peu, qu’à travers les images dont celle-ci fait l’objet et leur inscription dans l’imaginaire public. Par « visibilité », la sociologue entend cette qualité particulière mais socialement construite et lissée qu’un individu se voit conférer par la reproduction et la diffusion massive de sa propre image dans la machine comme dans l’ère médiatiques. Les people ont besoin d’un peuple admiratif pour exister et celui-ci de nourritures substantielles et de sollicitations répétées pour entretenir son admiration, au prix d’une inégalité de fait, qui est aussi de principe, entre les protagonistes d’une interaction asymétrique en quantité comme en qualité. Photographies, couvertures de magazine, reportages forment le lieu et le lien d’un renom appuyé sur un anonymat général. Sur ce phénomène, Heinich, qui en a fait un principe de sa sociologie compréhensive, n’entend pas prendre un point de vue judicatif. Il s’agit d’acter, objectiver, classifier, à l’intérieur d’une sociologie psycho-affective de la vie des vedettes qui, après l’élite artiste du xixe siècle et parfois en se combinant avec ce qu’il reste de celle-ci, fait exister, enclavée au sein de la majorité et des nombres, avec le mirage de l’excellence, la minorité para-mondaine et néo-aristocratique de singularités en série22. Et d’observer que, dans le monde de la visibilité, faire partie des invisibles – ce qui est autre chose que de participer de l’invisibilité, laquelle peut être une des formes du pouvoir : le moins joignable dans une entreprise est le plus puissant – constitue de nos jours un des signes de la pauvreté23, qu’elle soit, pour parler comme Bourdieu, misère de position ou misère de condition. Encore reste-t-il dans le carquois de la Gloire une antique et très chrétienne flèche : être le plus déshérité des déshérités, le plus souffrant des souffrants, en tant que marque d’excellence propre à procurer l’étrange plaisir de l’extrême faiblesse. Edmund Burke, théoricien du sublime, en avait évoqué la possibilité24. Avoir l’ambition d’être le dernier des hommes : on pourrait appeler cela le complexe de Job. Léon Bloy, Paul Léautaud, Céline ou Jack Thieuloy, par ailleurs réincarnations littéraires de l’antique Érostrate, en seront atteints et sauront en jouer.
- 25 Ajoutons l’ouvrage de Georges Minois, qui prend sur l’objet un regard très transhistorique, Histoir (...)
- 26 Sans oublier que ces lieux de visibilité (exposés à ceux qui n’y ont pas accès) ont leurs poches d’ (...)
10À côté d’ouvrages anecdotiques, ceux de Lilti et de Heinich sont importants et font déjà office de référence25. Ils peinent peut-être, par une approche relativement classique, historienne ou psycho-sociologique, à faire émerger, de sous le phénomène étudié, les logiques divergentes qui l’entraînent, les contradictions qui l’animent et, plus simplement, du moins en apparence, les formes empiriques qu’il revêt au sein d’un espace placé à l’intersection de deux mondes sociaux au moins : le monde des médias de masse et le monde habité par des célébrités qui tiennent d’électrons libres et d’animaux sociaux produits dans des sites d’élevage spécifiques. Pages glacées des journaux people ; jet set parties ; tournois de golf ; défilés de mode ; lieux de villégiature ; festivals ; cités balnéaires en pointe après Saint Tropez et Ibiza ; mégapoles du genre Dubaï ; raouts à Mar-a-Lago, à la Maison blanche, à Buckingham ou sur la pelouse de l’Élysée ; plage de Malibu ; entre Mulholland Drive et Sunset Boulevard, surtout en cas de grand incendie couvert par les télévisions du monde. Cercles de socialisation, d’interdépendance et d’interconnaissance plus ou moins discrets, dont des magazines opportunément informés livreront des clichés en mosaïque26. Ces lieux sont également des occasions et des motifs de regroupement. S’y forment des isolats très peuplés dans lesquels la classe des surclassés fait société à sa manière, moins variable qu’il n’y paraît d’un domaine à l’autre. Chaque monde a ses routines propres sans doute : monde du rock, monde du cinéma, monde de la politique, monde de la mode, monde du sport spectacle ; des uns aux autres la variété des figures n’est probablement pas bien grande. Il n’y a pas tant de façons de se faire voir en formant de nouvelles Académies auxquelles nul ne peut avoir entrée s’il n’est géomètre de sa propre ascension. La plasticité toute relative de ces groupes appelle des sociographies adaptées et des plans en coupe historico-formels. Des travaux qui viennent d’être évoqués, on tirera évidemment profit dans ce qui suit, mais en tentant de frayer un chemin un peu autre.
- 27 Auguste Villiers de l’Isle-Adam, « La Machine à Gloire », Contes cruels, Œuvres complètes, t. i, éd (...)
- 28 Christophe Hanna, Gloire, Paris, Éditions Amsterdam, 2024, p. 11-13.
- 29 Un peu contaminé par l’esprit du livre d’Hanna, on s’autorisera de ces insertions personnelles, mar (...)
11Quand Villiers de l’Isle-Adam imaginait une « machine à gloire », il la voyait comme une amplification de la claque des théâtres, avec le concours de phonographes, de bras articulés et d’automates électro-humains27. Gloire, de Christophe Hanna, commence dans un style moins grinçant, mais qui grince tout de même un peu : « Je n’ai jamais côtoyé de célébrités ». Tout juste a-t-il croisé, dans un Noël de cantine à l’ENS, « la fille de Mitterrand » (comme la lui avait désignée un de ses camarades) et débattu avec une Aurélie, qui quinze ans après serait ministre de la culture sous l’identité d’Aurélie Filippetti, dans un échange, à fleuret moucheté, sur l’interprétation de la musique baroque et l’art trop provocant (à son goût à elle) de Glenn Gould28. Tout cela ne fait pas un carnet d’adresses. Grande est la mélancolie de l’anonyme. Mais très peuplée sa solitude. Qui de nous n’a pas croisé de ces célébrités faites ou en voie de l’être ? [Ainsi, un des deux signataires du présent article a pris, très tôt le matin, un café à une terrasse rue Soufflot avec juste derrière, seul comme lui, le chanteur Christophe, pas encore bien endormi, et dans le regard duquel on avait lu, ému sans rien en montrer, la reconnaissance de n’avoir pas été salué d’un cil après avoir été reconnu par-dessus l’épaule. Il était petit comme le matin.]29
- 30 Mallarmé : « Les constellations s’initient à briller » (« Conflit », Divagations, Œuvres complètes, (...)
12Gloire : trop évidente est l’ironie de ce titre. La célébrité, qu’est-ce d’autre, effectivement, sinon ce que devient la gloire en régime de banalisation médiatique, quand elle se dilue, par-delà des théories d’hommes donnés pour exemplaires, dans le bain de personnalités de tous bords amalgamées par l’imaginaire collectif et la production mécanique des images, où le chanteur se juxtapose à un chef d’entreprise, l’écrivain de qualité à un philosophe de plateau et le savant à une icône de la téléréalité ? Dans un firmament télévisuel où les stars se fabriquent à la chaîne aux heures de la plus grande écoute, les constellations ne s’initient plus guère à briller30. La mort de Marylin Monroe a été suivie par celle du star system : ne restent plus que le système comme machine orpheline et des vedettes qui se ramassent à la pelle. Il est notoire que le mont Olympe est, comme le sommet de l’Everest, de plus en plus encombré. Les BHV ont leurs BHL, têtes de gondole farcies d’ouvrages « vus à la TV », en train d’essaimer, ces jours-ci, de Grasset, leur site de production ordinaire, vers d’autres maisons accueillantes [nous sommes en avril 2026].
- 31 Voir Pierre Musso, Télécommunications et Philosophie des réseaux, Paris, Presses universitaires de (...)
- 32 La dénomination « sociologie » et son institution en discipline scientifique – celle, non plus d’un (...)
- 33 La triade Anthropos/Logos/Cosmos fait ici bon marché des opérateurs du langage. Voir, sur cette tri (...)
13Ironie redoublée dans Gloire : pas l’ombre d’un tri ou d’un jugement opérés tout au long d’un livre qui s’attache, plus candidement, à faire circuler d’un point à l’autre de l’espace interpersonnel la navette d’un métier à tisser. Rappelons que le mot « réseau » (resel, roisel, raysiau, dans l’ancienne langue, la forme actuelle se fixant au début du xive siècle) vient, comme rets ou résille, dont il est un diminutif, du vocabulaire de la chasse puis du textile, et qu’on doit à Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon (1760-1825) de l’avoir pris dans les filets d’une sociologie balbutiante, en guise de concept propre à penser la société industrielle idéale31. « Physiologie sociale », ainsi qu’il l’appelait au prix d’une métaphore organiciste donnant à se représenter la société comme un grand corps parcouru de flux sanguins, lymphatiques et nerveux : flux matériels des biens, des personnes et des denrées, flux spirituels des idées et de la communication, flux monétaires du crédit et des banques32 [« Qui veut entrer dans la toile de mon réseau ? », chantera un homme pressé rendu célèbre au-delà du souhaitable.] Dans cette chasse et ces rets de connexions, à quoi se livre Christophe Hanna en rapportant des individus et des morceaux d’existence associés de proche en proche dans la vie sociale, la poésie trouverait aisément son compte, qui est classiquement mise en relation d’éléments isomorphes ou divergents, mais pas la médiation en langage allant des uns aux autres33.
- 34 Chr. Hanna, Gloire, éd. citée, p. 30-40.
- 35 Ibid., p. 154.
- 36 Ibid., p. 111.
- 37 Ibid., p. 134-135.
14C’est qu’en réalité elle le trouve plutôt dans l’intervention, par moments, au détour d’une grappe connective, de considérations ironiques se retournant vers l’auteur du livre. Sur trois classes de poètes selon Jean, l’un des in-formateurs d’Hanna (convenons d’appeler ainsi celles et ceux à partir de qui s’induit une chaîne de relations, conducteurs d’informations plus que leaders d’opinion) : ceux qui font les poètes, ceux qui se la jouent modeste, ceux qui n’affichent aucun rôle34. Sur l’inversion et le flou des « signes de reconnaissance » dans le monde de la poésie : « ce qui vous consacre aux yeux des uns est cité par d’autres comme preuve de votre ringardise ou de votre nullité, Rimbaud publie à compte d’auteur, Villepin chez Gallimard, le Nobel pour Saint-John Perse, une médaille dans un concours local pour Tarkos35. » Ou bien par insertion en abyme de l’auteur et du livre en train de s’écrire, lorsque l’in-formatrice Pauline marmonne à voix haute sur son écran, alors qu’elle est au téléphone avec Hanna, une lettre de recommandation de Jean : [ici de nécessaires doubles guillemets] « “le projet de Christophe a changé… il ne concerne plus les maisons hantées de la région… des spectres aux gloires la distance n’est pas si grande… tu verras, avec Christophe Hanna, on n’est jamais très loin de la philosophie”36 ». Ou bien encore – ce qui revêt une dimension particulièrement émouvante, aujourd’hui que Jean-Marie [Gleize] n’est plus – cette scène de cours à l’université d’Aix-en-Provence où un poète venu parler de sa pratique d’écriture a l’air d’un péquenaud un peu penaud à côté de l’aimable professeur au langage châtié, spécialiste de Ponge, essayiste et poète édité au Seuil37 [et au sujet duquel on ajoutera qu’il avait, chose très rare, le regard à la fois très intelligent et très doux].
15Des spectres aux gloires la distance n’est pas bien grande : la proposition est justifiable. La gloire tient d’un no man’s land peuplé de people apatrides et d’un périmètre virtuel dépourvu de bords où des points – les gloires – participent d’un pointillé – le marché de la gloire – réclamant l’intervention d’un médium pour être transformé en lignes continues, qui peuvent bifurquer à l’image des sentiers de Jorge Luis Borges ou des traits que Christophe Hanna établit, par iconique ironie, entre ces lignes, en direction des marges et dans les marges, et jusque dans sa propre biobibliographie initiale, sans omettre la forme concaténée des remerciements figurant à la fin de l’ouvrage. La logique de ce médium est sérielle et pourtant agrégative : elle va de l’achat sur le Bon Coin d’un vieux bureau de postier jusqu’à Bernard-Henri Lévy, à travers des connexions qui partent toutes, chapitre après chapitre, du « je » de l’auteur, en des situations et des époques diverses, collectant des « ils » et des « elles », des fils et des ficelles qui s’entrecroisent avant de se séparer. De même qu’il y a une économie des échanges linguistiques, il y a une économie des échanges, des placements et des déplacements sociaux. Il y a aussi une rhétorique sociale de la célébrité, métonymique de part en part : célèbre, on ne l’est, après tout, qu’auprès d’autrui et pour-autrui ; et, dès que célèbre au carré, on passe au rang de « célébrité » connue par des milliers d’inconnus qui n’ont pas besoin de vous avoir lu ou de comprendre vos équations pour vous reconnaître comme connu (ce mot de « célébrité », enregistré dans cet emploi par Littré, apparaît dans la langue au xixe siècle). [Interviewé par la télévision locale à Sherbrooke au sujet du canadien McLuhan, en marge d’un colloque universitaire en 1993, un auteur de la présente étude fut aimablement interpelé le lendemain dans la rue et sur la Well par des inconnus qui le reconnaissaient : on vous a vu hier à la télé.]
16Il n’y a rien de substantiel dans la célébrité. Pas de quoi en faire réellement métaphore, sinon comme étymologique transport d’un point à un autre. Le schéma ne sera pas celui d’une mosaïque : les tesselles se touchent en leur nimbe de ciment et forment une image globale. Ce sera celui, fait plutôt de tessères, d’une neige d’électrons agglomérés sur une vieille télévision en panne. Dans cet esprit se trouvent opérés par Hanna, à même le terrain opérationnel, des agrégats micro-sociaux qui sont des fragments existentiels non figés, dont la compilation et l’addition mettent en équation célébrités et inconnus, gens de qualité et quantité de gens. Il faut insister sur ce point : si on rencontre pêle-mêle dans ces pages, en personne ou par personnes interposées, Patrick Bruel, Michael Jackson, Caroline Grimaldi, Isabelle Huppert, Lenny Kravitz, Gabriel Matzneff, Didier Raoult, Philippe Sollers (ami de l’in-formatrice Josyane), ce sont celles et ceux qui sont inconnus du lecteur, mais familiers de l’auteur, qui captent réellement son attention, tels qu’ils émergent du monde infiniment extensible des anonymes [comme nous tous] qui ne sont que des prénoms, transportant avec eux tout un bagage d’existence dont ils semblent aussi bien, eux-mêmes, l’enveloppe ou la valise. Les objets et les sujets ne sont pas distribués du côté où on les croit. Et, en fait de « disparition élocutoire », Gloire est, presque à l’inverse, un excellent autoportrait de son auteur, médium devenu un peu son propre message [ceux qui le connaissent, avec ses goûts sportifs et musicaux, ne peuvent que le reconnaître]. Ce livre très factuel est en réalité ou, plutôt, par cet effet même, le plus personnel donné par Hanna, avec la pudeur de faire comme si le tracé et l’écriture s’y trouvaient délégués aux in-formateurs et aux concaténations qu’ils autorisent. Ajoutons que ce livre, très touchant, écrit presque à la manière d’un Perec, est très drôle.
- 38 Ch.-A. Sainte Beuve, « De la littérature industrielle », art. cité, p. 28 et p. 31.
- 39 Chr. Hanna, Gloire, éd. citée, p. 21.
- 40 La chose avait été mise en relief, pour les choix de consommation, par Paul Lazarsfeld & Elihu Katz (...)
17Comique, l’ouvrage est surtout très tonique par ce qu’il fait ressortir de façon intuitive, quasi empirique, relativement à la gloire et à la célébrité. Que celles-ci sont d’abord fonction, non de talents ni de mérites, mais de capitaux proprement sociaux, au sens de ressources interpersonnelles utiles à mobiliser dans la compétition ou la coopération sociales. Ces capitaux sont inégalement répartis, mais nul n’en est complètement dépourvu. L’être le plus ignoré est encore un nœud de relations et de biréfringences ; isolé même, chacun demeure, en bonne dialectique, un faisceau : Robinson avait son Vendredi. L’asymétrie constatée par les sociologues de la visibilité se heurte aux petits employés de la gloire auréolés par le rayon qu’ils captent ou qu’ils réfractent venant de personnalités célèbres, lesquelles d’ailleurs peuvent se trouver assez noyées dans le magma de leurs égaux. [Quoi de plus banal et de plus vieilli qu’un « nouveau philosophe » sur un plateau de télévision, quoi de plus ordinaire qu’un influenceur ou qu’une influenceuse domicilié(e) à Dubaï ?]. Et après tout quiconque, dans son gîte et son petit lopin, peut connaître son quart d’heure de gloire warholien : il y suffit d’un exploit au ping-pong, [d’une interview sur une télé locale] ou d’un binge-drinking dans le Carré liégeois plus mémorable que d’autres. Sainte-Beuve, d’ailleurs, l’avait prédit : dans une société industrielle qui n’épargne pas la « chose littéraire » et « où l’industrie pénètre dans le rêve et le fait à son image », « la passion effrénée de la gloire ou plutôt de la célébrité », appuyée sur des journaux et un système de camaraderie, permettra à « tout le monde, une fois au moins dans sa vie, [d’avoir] sa page, son discours, son prospectus, son toast38 ». Gloire est, ensuite, une habile exposition des rapports de pouvoir ou de force qui entrent peu ou prou dans le capital de savoir détenu à propos d’autrui. Emblématique est à cet égard la scène de poker où un des in-formateurs, David, apprend à la table de Patrick Bruel, dans un casino à Nice, comment déstabiliser un impavide adversaire en dévoilant à la cantonade un fait personnel à son sujet sans rapport avec la partie qui se joue39. La poésie avec ses capitaux symboliques flottants n’y est pas plus étrangère que n’importe quelle activité dans le commerce social général. Gloire, enfin, rectifie, l’air de rien, l’image atomistique ordinairement reçue des sociétés de masse : celles-ci sont faites non d’une immense et amorphe juxtaposition de solitudes parallèles, mais d’agrégats micro-sociaux qui ne se réduisent pas aux seuls groupes primaires de la famille ou de la profession40.
- 41 C. Duchesne, « Du collectif à la collection : les représentations de la célébrité comme monde (...)
18De même qu’il convient, en quittant l’enquête menée par Hanna, de mettre en évidence le fait que, si extraits qu’ils semblent du multiple indifférencié, si en surplomb qu’ils apparaissent au-dessus du monde ordinaire, si exceptionnels qu’ils soient par la fortune, la beauté, le talent, l’excellence, la puissance, les célébrités, animaux très grégaires au fond, forment elles-mêmes un univers social à part entière, ayant d’autre part ses agrégats et ses lieux de congrégation, ainsi que l’autrice du présent article l’a fait valoir en proposant de distribuer ces agrégats et ces congrégations sous quatre types de socialisation, tels qu’ils sont représentés et configurés, en interaction, dans les médias de masse : 1° « socialisations spontanées », 2° « collectifs de fait », 3° « collectifs de sens », 4° « formes infra-collectives ». L’interaction de ces vedettes peut y être, en effet, soumise au format éditorial (c’est-à-dire construite par la mosaïque de la page), exercée dans la réalité pratique (événements, festivals, défilés, etc.), monnayée du côté symbolique (amour, gloire et beauté, fortunes et infortunes diverses) ou établie sur un plan interpersonnel (mariages, fiançailles, amitiés, funérailles, etc.). Solidaires de la culture industrielle qui leur donne forme, ces configurations ne constituent rien d’autre que des collections de singularités sérielles, forme d’assemblage dont le sens n’est pas à chercher ailleurs. Se rejoue ainsi, plus subtilement, l’image socialement reçue de la société atomisée. Les célébrités n’y valent que comme signifiant les unes des autres, isolées les unes des autres, quoique contenues les unes dans les autres41.
- 42 Mallarmé, Lettre à Arthur O’Shaughnessy, 13 novembre 1875, Correspondance (1854-1898), éd. B. March (...)
- 43 Mallarmé, « Étalages », Divagations, Œuvres complètes, t. ii, éd. citée, p. 222-223.
- 44 Voir P. Durand « Le Mystère dans les Lettrés. Mallarmé après Mallarmé », L’Art des règles avec Stép (...)
- 45 Mallarmé, « Le Livre, instrument spirituel », Divagations, éd. citée, p. 224.
19Petit est le monde, mais le monde des grands l’est plus encore. Pour revenir au modèle Hanna, on ne tranchera pas entre la factualité observée et l’ironie qui s’en dégage. L’expérience conduite relève plus de la performance poétique que de l’investigation sociologique ? L’une n’empêche pas l’autre. Donnons-lui un grand précurseur sur ce plan. Mallarmé, en 1875, écrivait ceci à un de ses contacts anglais : « Vous avez remercié Manet de vous avoir remercié de l’envoi de votre livre ; il vous remercie à son tour de l’avoir remercié de vous avoir remercié ; ce qui forme une véritable chaîne qui se prolongera jusqu’à votre voyage à Paris, s’augmentant à chaque lettre d’un anneau. Vous viendrez au bout42. » Mieux : en 1892, dans un article sur le marché de la librairie en crise, déjà il imaginait, avec une ironie semblable, que d’invisibles liens de capillarité seraient susceptibles d’assurer la célébrité du poète par une sorte de magie performative (« il est célèbre ! »)43. De Paris à Montpellier et de Marseille à Paris l’opération a réussi au-delà de toute espérance44. Ce poète presque sans œuvre, sinon sous l’espèce d’un prospectus (« Le Livre », auquel « tout, au monde, existe pour aboutir45 »), dont les rares publications sont difficilement accessibles, est, de tous les noms figurant dans l’Enquête sur l’évolution littéraire de Jules Huret, menée auprès des membres de l’élite littéraire des années 1880, poètes et romanciers toutes obédiences confondues, celui qui revient avec la plus grande fréquence. Comme quoi n’être pas au monde peut sérieusement vous y mettre.
- 46 Umberto Eco, « Le cogito interruptus » (1967), dans La Guerre du faux, trad. M. Tanant (avec P. Car (...)
- 47 Eric & Marshall McLuhan, Laws of Media. The New Science, Toronto University Press, 1988 ; Marshall (...)
20Maintenant un autre mode de schématisation. S’il y a un idéal du moi surélevé chez certaines personnalités plongées dans le bain des communications de masse, il y a quelquefois, à l’intérieur du monde universitaire, de tardifs retours du surmoi savant. C’est celui que montre Marshall McLuhan (1911-1980) lorsqu’il met sur le métier, à la fin de sa vie, un nouvel ouvrage sur les médias, avec l’intention d’y faire passer ses intuitions d’un bon tiers de siècle au rasoir d’Occam de la falsification. L’adepte du « cogito interruptus », dont s’était moqué Umberto Eco46, entendait se soumettre à la vérification, au recoupement, à la réfutation, à la réflexivité critique, à la plongée dans le mélange siccatif de l’expérience et des lois de prévisibilité des phénomènes et des événements décrits, ceux-ci n’étant pas à saisir sub specie æternitatis, ni sous l’aspect de leur origine et de leur substance, mais à travers la probabilité de leur apparition dans des contextes contrôlés. L’ouvrage, interrompu par la mort du prophète de l’âge électronique converti en scientifique poppérien, sera achevé par son fils Eric. Publié en 1988 aux Presses universitaires de Toronto, il n’a fait l’objet d’aucune traduction de ce côté-ci de l’Atlantique, par un privilège qu’il partage au demeurant avec le premier livre signé McLuhan, The Mechanical Bride, qui lui avait valu la vive attention d’un de ses collègues au St Michael’s College, l’économiste Harold Innis, par ailleurs théoricien des moyens de communication en tant que matrices de civilisation47. Sic transit gloria mundi ? Raison de plus d’y aller voir un peu. Ce ne sera pas sans y trouver, dimension socio-politique en moins, une préfiguration de la poétique des dispositifs, transplants et greffes dont il vient d’être question.
- 48 André Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole (1964), 2 vol., Paris, Albin Michel, 2022.
21 L’esthétique des médias et de la communication doit s’entendre chez McLuhan dans les deux sens d’une philosophie de l’art et d’une phénoménologie de la sensibilité. Elle se pense tout ensemble comme une théorie du beau et comme une sorte d’esthétique transcendantale. Médias et communications, loin d’être de simples véhicules de transmission, tiennent d’artefacts offerts à la perception – ce sont des objets qui s’ajoutent au monde – et de prothèses qui, en prolongeant le sensorium humain, à l’image de l’outil qui prolonge la main chez Leroi-Gourhan48, façonnent la sensibilité, la manière dont le monde affecte celle-ci et, par conséquent, les contours du monde tel qu’il est appréhendé, étant entendu que ce monde enveloppe aussi les médias qui le capturent. Sous ce double rapport, McLuhan définit les médias – presse écrite, radio, télévision, téléphones, machines à écrire, voitures, routes, chemins de fer, ordinateurs, horloges, vêtement, architecture, réseaux électroniques – comme l’ensemble des fabrications, des agencements, des institutions avec quoi l’être humain, cet animal outillé, se saisit du monde et habite le monde en étant lui-même ressaisi et habité par ce dernier.
- 49 M. McLuhan, Pour comprendre les médias (1964), trad. J. Paré, Paris, Mame/Seuil, 1968.
- 50 Ibid., p. 26.
22Énoncer Le médium c’est le message ou Le message c’est le médium signifie, dans cet esprit, que l’influence d’un médium de communication passe non par ce qu’il véhicule en fait de significations et de signaux plus ou moins télégraphiques, mais par les effets que l’orchestration technologique du médium exerce sur ses usagers au sein d’une galaxie médiatique donnée49. Ainsi, « pour ce qui est des façons dont la machine a transformé nos relations avec nous-mêmes et avec les autres, en vérité, il importait peu qu’elle produisît des Cadillacs ou des cornflakes. C’est le principe de fractionnement, qui est l’essence même de la technologie mécanique, qui façonnait les structures de travail et d’association des vies humaines50. » Alors que la politologie et la sociologie des communications de masse restent largement dominées dans les années 1960 par le paradigme des effets venu des trois décennies précédentes – images de presse faisant écran au réel pour Walter Lippmann (1922), effets puissants pour Harold D. Lasswell (1936), minimaux pour Lazarsfeld-Berelson-Gaudet (1944), indirects et en deux temps pour Lazarsfeld-Katz (1955) –, McLuhan opère moins une sortie dudit paradigme qu’un déplacement de la source dont proviennent lesdits effets : non du contenu véhiculé, que les sociologues de Columbia étudient tout cuirassés d’enquêtes de terrain, de statistiques et d’analyses de fréquence, mais de la forme du véhicule, examinée par lui avec des concepts et des instruments de pensée empruntés, de façon assez sauvage, à l’esthétique et à la théorie littéraire.
- 51 Sur ces conversions et ces héritages, voir P. Durand, « Une descente dans le Maelstrom : McLuhan qu (...)
- 52 Archibald McLeish, Ars poetica, 1926.
- 53 Harold Innis, Empire and Communications, Toronto University Press, 1951; The Bias of Communication, (...)
23Contre le littéral, qui détourne l’attention, le littéraire qui la focalise ; contre l’influence exercée par des items de sens répétitifs, les effets d’enveloppement que leur forme exerce sur l’appareil sensoriel. Le contenu des messages n'étant, après tout, rien guère d’autre qu’un cache oblitérant les effets de calque produits par leur technologie véhiculaire. Chez ce professeur de lettres anglaises, c’est le fruit d’un triple héritage et d’une triple conversion51. Protestant converti au catholicisme, McLuhan transpose la magie de la transsubstantiation eucharistique à tout processus de médiation. Historien de la littérature, d’abord assez conventionnel avant d’être immergé dans le New Criticism au cours des années 1930, à Cambridge, auprès d’Ivor Armstrong Richards et de Frank Raymond Leavis, il déplace sur le territoire de la communication sociale les instruments de pensée du formalisme sensoriel. Le sens d’un texte poétique est sa forme et l’effet que celle-ci exerce sur son lecteur, selon le poème aphorisme d’Archibald McLeish : « A poem should not mean / But be52 ». Lecteur d’Harold Innis dans les années 1950, enfin, c’est à tout artefact humain qu’il allait extrapoler le déterminisme que son collègue à Toronto voyait à l’œuvre dans des Bias of Communication conçus comme forces formatrices des structures politiques et culturelles des sociétés qui en font usage à travers des rapports spécifiques au temps et à l’espace : l’Égypte, avec ses médias lourds qui défiaient le temps, a traversé, presque inchangée dans un territoire restreint, près de trois millénaires ; Rome, avec ses médias légers, étendit ses routes et son administration à tout l’univers connu avant de s’effondrer sous les coups de boutoir des hordes germaniques53.
- 54 Paul Valéry, Discours d’ouverture à la réunion d’un Comité d’études pour la télévision (Nice, 4-5 a (...)
- 55 M. McLuhan, La Galaxie Gutenberg. La genèse de l’homme typographique (1962), 2 vol., trad. J. Paré, (...)
- 56 Il y a du Rousseau chez McLuhan et peut-être des réminiscences du Discours sur les origines de l’in (...)
- 57 « The eye sees not itself » : William Shakespeare, Julius Caesar (I, 2), Paris, coll. « Bouquins », (...)
24Chauds ou froids, exclusifs ou inclusifs, appelant faible ou forte participation, à haute ou basse définition, les médias – à l’image du jazz hot de l’East Coast ou du jazz cool de la West Coast –, entraînent, tels qu’ils dominent un état de société, de variables effets sur la sensibilité en surdéterminant un sens aux dépens des autres ou, au contraire, une participation plus souple et intégrée de l’appareil sensoriel. Avec beaucoup de prescience et plus de prudence, Valéry avait émis l’idée, dès 1935, que les « nouveaux moyens physiques de création récente [radiophonie, cinématographie, télévision] semblent doter l’univers social d’un véritable système nerveux dont les réflexes ne sont pas éloignés d’être aussi rapides que ceux d’un organisme vivant54. » Moins précoce dans le siècle, le Canadien va plus loin : la Galaxie Gutenberg est en voie – depuis plus de soixante ans – d’être débordée par la Galaxie Marconi sans qu’on s’en soit bien rendu compte, parce que l’histoire en marche se regarde elle-même à travers le rétroviseur de catégories obsolètes55. Les sociétés de l’écriture, de l’alphabet et du livre imprimé ont de plus en plus surdéterminé la vue et, à partir de là, l’isolement, la formation des États modernes, le nationalisme et la rationalité ; les sociétés des médias électroniques sont, elles, bien près de renvoyer l’homme du « village global » au tribalisme euphorique des sociétés primitives en complète adhésion sensorielle à leur écosystème56. Étant elles aussi des formes symboliques enveloppantes, ces structures sont presque invisibles. Parce que, d’une part, l’espèce humaine avance toujours à reculons dans son avenir : les yeux que lui a faits Gutenberg l’empêchent de voir le monde néo-tribal de Marconi. Et parce que, d’autre part, selon la formule de Shakespeare, « l’œil ne se voit pas lui-même57 ». Gutenberg ou Marconi, Gutenberg puis Marconi, ces galaxies, maelstrom engloutissant ou vortex d’énergie, engendrent des environnements cachés. S’il y a une chose que le poisson ne connaîtra jamais, c’est l’eau : il y vit et il la respire. L’animal humain, lui, habite à l’intérieur de ses propres moyens d’appréhension et de ses propres formes de perception. Le monde est son scaphandre et ce monde, à l’âge électronique, est sans tour de contrôle.
- 58 M. McLuhan, Pour comprendre les médias, éd. citée, p. 88.
- 59 François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, t. iii, éd. J.-Cl. Berchet, Paris, Garnier, (...)
- 60 M. McLuhan (avec Wilfred Watson), Du cliché à l’archétype. La Foire du sens (1970), trad. D. de Ker (...)
- 61 Voir W. Benjamin, Baudelaire, éd. citée, p. 716-717, ainsi que le panorama établi par Antoine Compa (...)
- 62 Mallarmé, « Le Tombeau d’Edgar Poe », Poésies, Œuvres complètes, t. i, éd. citée, p. 38.
- 63 Edgar Poe, « Une descente dans le maelstrom », Histoires extraordinaires, trad. Ch. Baudelaire, Œuv (...)
- 64 Avec sa déroutante introduction et ses courts chapitres consacrés à différents médias (définis très (...)
25 Cet écosystème invisible, certains ont pour effet ou pour office de le visibiliser : artistes, écrivains, théoriciens des médias sous acide littéraire, représentants d’une avant-garde mieux informée du monde comme il tourne en s’ignorant lui-même que le gros des troupes restées en arrière. « [L’artiste], proposait déjà Pour comprendre les médias, est toujours en voie d’écrire l’histoire détaillée de l’avenir parce qu’il est la seule personne consciente de la vraie nature du présent58 ». Chateaubriand, il est vrai, voyait dans la presse « la parole à l’état de foudre », « l’électricité sociale » ; et Lamartine biographe de Gutenberg présentera l’invention de l’imprimerie comme une suppression du temps (« grâce à elle, nous sommes tous contemporains »), avant de terminer sur un éloge appuyé du télégraphe électrique en tant que vecteur d’accélération de l’Histoire et d’universelle hominisation59. Vision toute romantique du poète comme visionnaire ? Fervent de Mallarmé et de Joyce, McLuhan tient plutôt d’un avant-gardiste du bricolage et du recyclage en plongée dans les flux de conscience du discours social et des grands ensembles urbains. On n’est pas si loin, mystification à part, des démarches mises à l’ordre du jour par Christophe Hanna et le groupe Questions théoriques. À l’instar du flâneur baudelairien, heurtant des vers au hasard des pavés, il s’agit d’y ramasser un cliché dans le caniveau et de le fracasser pour en faire rejaillir, comme un noyau d’une pulpe trop épaisse, l’archétype qu’il a enveloppé. « [La grande métropole humaine], dans la multiplicité de ses fonctions, [est] un « “centre de paralysie”, un terrain vague jonché d’images abandonnées60 » ; la tâche est d’y récolter ce qui traîne pour lui rendre vigueur et le remettre à l’ordre du jour en le rendant à l’immémoriale forme qui était la sienne. Ce qui est, au fond, une assez recevable définition de la modernité chez Baudelaire, alliance de l’éternel et du transitoire, assomption transhistorique de l’historicité. Portrait du poète et du théoricien en chiffonnier : la matière secondaire abonde dans les villes, les déchets sont d’un bon rapport à l’époque industrielle, le chiffon donne de l’excellent papier, le recyclage fait rentrer ce qui est hors d’usage dans le circuit de la valeur d’échange61. Quand Mallarmé compose « Le tombeau d’Edgar Poe » pour le premier anniversaire de l’inauguration de la nouvelle tombe dudit poète au cimetière de Baltimore, en 1877, il joue presque explicitement de ce recyclage de clichés : « Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change », premier vers de ce sonnet, amorce un tel recyclage [quel discours funéraire ne commence pas par une telle idée reçue, jusque chez Malraux : la mort transformant la vie en destin ?], mais en livrant aussitôt la loi d’une telle opération, qui est de « Donner un sens plus pur aux mots de la tribu » : le poète use de la langue instrumentale en l’épurant de ses scories, sans doute ; mais aussi de ces scories elles-mêmes pour les concasser en poussière d’étoiles62. La première audace de McLuhan explorateur des mass-médias, à partir de The Mechanical Bride, avait été, sous l’impulsion prolongée de Frank Leavis, de se laisser gagner par l’objet étudié, en une façon autre d’atteindre la neutralité axiologique, quitte à être entraîné dans le maelstrom culturel contemporain, mais sans y perdre le Nord, à l’image du capitaine d’Edgar Poe63. Affiches, magazines, front pages, publicités, romans policiers, films de gangsters, cartoons, tout cela recyclé et questionné en tant qu’éléments d’un folklore industriel recueilli et récapitulé à travers la même parodie d’un manuel universitaire anglo-saxon qu’Understanding Media treize ans plus tard64.
- 65 Guy Betchel, Gutenberg et l’invention de l’imprimerie, Paris, Fayard, 1992, p. 568.
26 Le contenu d’un nouveau médium, avait proposé l’auteur de Pour comprendre les médias, est le médium qu’il périme ou qu’il déclasse. Le contenu de l’écriture est la parole ; celui du codex, le volumen ; celui du livre imprimé, le manuscrit ; celui du cinéma des premiers temps, le théâtre ; celui de la télévision, la radio et le cinéma, avant que chacun de ces médias ne développe routines et formes qui lui appartiendraient en propre. L’idée pourrait trouver appui chez un excellent historien de l’invention de l’imprimerie [sans doute inspiré par McLuhan] : « On sait maintenant […] que l’apparition de tout nouveau médium entraîne d’abord automatiquement, quelle que soit la volonté de ses inventeurs, la répétition de vieilles antiennes. Il commence par diffuser le stock accumulé des lieux communs et des auteurs bien établis. Un nouveau médium répand d’abord la parole ancienne. Mais, très vite, tout change, et là aussi quoi qu’on veuille, quoi qu’ait voulu l’inventeur. Après avoir répété les litanies du passé, tout nouveau véhicule finit par susciter son propre message, inattendu et novateur65. » La Bible à 42 lignes de Gutenberg avait imité dans la sérialité et l’uniformité typographiques l’esthétique du manuscrit, avec ses lettrines et en y ajoutant, pour les exemplaires les plus luxueux, imprimés sur parchemin, ses enluminures. C’est dans cet esprit de similaire enveloppement d’un médium ancien par un nouveau médium que McLuhan aborde la question des rapports entre cliché et archétype.
- 66 M. McLuhan & W. Watson, Du cliché à l’archétype, éd. citée, p. 29.
- 67 Ibid., p. 31.
- 68 Ibid., p. 129.
27Du cliché à l’archétype, sous-titré La Foire du sens, paraît en 1973. Coauteurs de l’ouvrage, McLuhan et Wilfred Watson y insèrent, en guise de séparateurs entre les chapitres, des pages du Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, démonstration en acte de la thèse développée. Procédés de cut-up, collages, clusters, détournements, implémentations, greffes, parodies, comme autant de courts-circuits conceptuels, sont conformés à l’image du monde tel qu’il est capté par les poètes et les artistes, experts à poser des sondes exploratoires au cœur du capharnaüm contemporain. Forme usée et concrétion de signification morte, idée-force devenue faible d’être trop reçue, le cliché, introduit dans une configuration nouvelle, entrechoqué avec d’autres, comme un silex qui, frappé, donne une étincelle, rend accès à l’archétype qu’il contient, pareil à la modernité baudelairienne qui transporte en soi des fragments d’antiquité. De l’un à l’autre la différence n’est pas que de nature ni simplement d’écart temporel. Elle tient à leur mode de présence dans des formations d’ensemble. Forme-idée réifiée, le cliché est isolé dans une sérialité d’autres clichés ; l’archétype, au contraire, « est capable de cohésion : des résidus d’autres archétypes y adhèrent ». « C’est dire que lorsqu’on entreprend de récupérer un archétype choisi, il en ramène d’autres, insoupçonnés, avec lui », selon un processus de récupération en marche arrière, « comme tout mot latin ramène des significations oubliées du mot français correspondant66. » L’invention n’est pas, dans cette optique, la production d’un objet neuf ou d’une forme inédite ; elle est un produit de ce processus de récupération et, pourrait-on dire, dans une autre langue que celle de McLuhan, relève sémiotique d’un monde déjà sémiotisé. L’image qui peut en surgir connaîtra le sort de l’image affaiblie ou lexicalisée qu’elle avait réactivée. « Arrivées à maturité, les images les plus puissantes sont mises au rancart et le processus recommence67. » Cet éternel retour entraîne un « échange perpétuel de positions » entre archétype et cliché : « les anciens clichés, qui sont, par exemple, les pratiques courantes des peuples primitifs, sont devenus pour nous des archétypes et, à leur tour, ces archétypes, évoqués inlassablement par des techniques nouvelles, deviennent de nouveaux clichés68. »
- 69 Marshall McLuhan & Quentin Fiore, The Medium is the Massage. An Inventory of Effects, New York, Ban (...)
- 70 M. McLuhan & W. Watson, Du cliché à l’archétype, éd. citée, p. 226.
- 71 Ibid., p. 129.
- 72 Explosion typographique, sorte de Coup de dés macluhannien, avec ses doubles pages constellées d’ap (...)
28« The Message is the Mess Age », lira-t-on dans The Medium is the Massage en 196769. Comme le collage citationnel dans La Galaxie Gutenberg, qui avait procuré une image de la séquentialité typographique dissoute dans le nuage électronique, l’appareil théorique de McLuhan est découpé sur le patron de son propre objet. C’est sa force et sa faiblesse. Du cliché à l’archétype juxtapose Freud et Jung, psychisme individuel et inconscient collectif, psychanalyse et théorie littéraire, Edward T. Hall et Ernst Gombrich, les Métamorphoses d’Ovide et L’Âge d’homme de Leiris, Shakespeare et Flaubert. Et y revient le modèle d’« Une descente dans le maelstrom » : « Le célèbre conte d’Edgar Poe […] est un excellent exemple de vortex littéraire. Dire qu’aujourd’hui il n’y a plus de spectateurs, mais que tous sont acteurs, c’est reconnaître que par le mouvement perpétuel dans l’immobilité qu’est l’environnement électronique, nous sommes tous pris dans le mouvement vorticiel du théâtre global70. » Tous, mais pas à égalité : c’est yeux grand ouverts que l’artiste, le poète parcourent la décharge ou les écuries d’Augias qui forment l’habitat et l’habitus de tant d’aveugles. Clichés-sondes ou clichés-crises, les objets qu’ils y recueillent et qu’ils réactivent n’appartiennent pas au seul langage verbal. Les gestes, les réflexes, les rituels, la technologie même, « qui est un rituel d’action pour obtenir un résultat prévu à l’avance71 », font partie de leur répertoire. C’est que tout ce que l’homme produit, en fait de recréation ou de déchet, est affaire de langage compliqué de processus symboliques, donc affaire de forme, pas de contenu72.
- 73 M. & E. McLuhan, Laws of Media. The New Science, éd. citée, p. 8 [nous traduirons les séquences cit (...)
- 74 Ibid., p. viii.
29On aura senti que, si fécondes qu’elles se soient montrées, les intuitions du fondateur du Centre for Culture and Technology dans une dépendance de l’université de Toronto, prenaient des libertés avec la rigueur souhaitée en site universitaire. Publié en 1988, Laws of Media sera donné par son cosignataire, Eric McLuhan, pour l’aboutissement de la pensée de son père et, mieux encore, pour le point de départ d’une « nouvelle science », tel étant en effet le sous-titre de l’ouvrage (The New Science). « Cette nouvelle science, écrira-t-il, représente en même temps une synthèse et un saut dans un territoire radicalement nouveau73. » Plutôt qu’une resucée de théories passées, les deux auteurs proposent un « nouvel aliment pour la pensée et la réflexion74. » L’enjeu, double, est en effet, par un côté, de synthétiser les avancées précédentes, en dépit de tant d’embardées hors de la rigueur scientifique, et de les transformer en les transportant sur ce dernier terrain ; et, par un autre, de proposer une approche résolument neuve des médias et des artefacts humains.
- 75 Ibid., p. 3.
- 76 Ibid., p. 52-54.
- 77 Ibid., p. 55-58.
- 78 Ibid., p. 62.
30Cette nouvelle science absorbera l’ancienne en liquéfiant les distinctions reçues entre art et science, monde des choses et monde des idées, physique et métaphysique75. En se recommandant de la Scienza Nuova de Vico et du New Organon de Bacon, ayant l’un et l’autre abordé les formes de la nature à partir des formes grammaticales de la langue, on ira chercher, par-delà l’espace visuel géocentrique, en amont comme en aval, les éléments et les facteurs d’un espace acoustique-tactile pré- et post-euclidien, fait de résonances et de formations multisensorielles, au sein duquel ces distinctions tombent en désuétude pour qui sait y regarder avec les instruments requis. Dans cette quête seront tour à tour convoqués Heisenberg et Einstein, Shannon-Weaver et Eric Havelock, la Gestaltpsychologie et la théorie des deux hémisphères cérébraux de Trotter, la théorisation de l’écriture par Barthes et la grammatologie de Derrida, mais encore Bergson, Husserl et Heidegger, sans oublier Coleridge, Baudelaire, Joyce, T. S. Eliot et les cubistes. On rencontrera, en chemin, des développements – intéressants – sur Schoenberg et la musique atonale, tenue pour un équivalent, par abandon de toute tonalité centrale, de l’espace acoustique einsteinien où des éléments indépendants entrent, en sortant des causalités linéaires, dans un rapport de coopération non abstraite76 ; la mosaïque précubiste ou cubiste chez Cézanne, Picasso, Braque et Le Corbusier en tant qu’appréhension des objets par la main plutôt que par l’œil77 ; ou encore la phénoménologie comme dialectique renouant avec le monde des « figures » sans oblitérer le « fond » contre lequel ces dernières s’entre-disposent78. Une impressionnante bibliographie bouclera l’ouvrage en y confirmant l’étendue des ressources utilisées. Celle-ci tient assurément d’un melting-pot. Mais elle témoigne d’un effort ludique, et en même temps un peu désespéré, de mettre à l’ordre du jour scientifique et philosophique des propositions qui, jusque-là, avaient surtout transporté, dans la théorie des médias et de la communication, les catégories savantes déjà bien vieilles du New Criticism.
31On ne s’attardera pas sur l’élargissement que connaît de nouveau, dans ces pages, la notion de médias. La recherche de lois fondamentales régissant leurs transformations et leurs effets a conduit à y loger aux côtés des moyens de communication conventionnels tous les produits de l’activité humaine, et jusqu’à cette activité même, comme le fait valoir en 1988 le préfacier de l’ouvrage, sans craindre de saluer, au sujet du lien établi de la sorte entre langage et artefacts, une avancée intellectuelle décisive, non seulement pour l’époque, mais à l’échelle des deux derniers siècles au moins79 [le fils ayant manifestement hérité du père le sens du slogan et du bluff publicitaires]. Cette extension, nous l’avons vue se produire et s’amplifier de 1962 à 1973, en allant de la galaxie des médias au système giratoire des clichés et des archétypes. Ce qui intéresse notre propos est ailleurs. Il est d’abord dans la démarche de vérification développée, ensuite et surtout dans le modèle tétradique auquel McLuhan aboutit, celui-ci étant plus solide et plus fécond que celle-là.
- 80 Ibid., p. viii.
- 81 Groupe µ, Rhétorique de la poésie, éd. citée.
- 82 M. & E. McLuhan, Laws of Media, éd. citée, p. ix.
32Pour comprendre les médias avait séduit, fasciné, déconcerté, voire scandalisé, selon les cas, par une « technique poétique80 » appliquée aux extensions technologiques de l’homme et à leurs lois de réversibilité. Bricolage et collage y avaient tenu lieu d’une méthode de composition et d’un mode de raisonnement jouant de l’analogie sauvage et plus précisément de la métaphore et de la métonymie, en une façon de juxtaposer les coordonnées de l’expression aux données et aux formes de l’univers exprimé. [Le Groupe µ a bien identifié l’éthos poétique à une médiation en Logos de l’opposition entre Anthropos et Cosmos : le geste de McLuhan était, en ce sens, profondément poétique81.] Il s’agit à présent d’en soumettre les produits et les procédés à un principe de vérification et de falsification scientifique. Karl Popper en perspective : chaque proposition affrontée à la possibilité de sa réfutation. Chacune des « lois » formulées au sujet des médias a donc été testée en continu lors des réunions hebdomadaires du Centre for Culture and Technology logé dans une antique remise (the coach house) à l’intérieur d’une cour du St Michael’s College de Toronto, avec intervention de représentants de disciplines différentes. Et de s’apercevoir que ces « lois » étaient applicables aux choses les plus diverses, partant de quoi elles devaient être pertinentes : « Un collègue à l’université les mit à l’épreuve sur des remèdes contre le cancer et trouva qu’elles fonctionnaient. Avec un autre, mon père les appliqua aux techniques du business ; avec un autre, aux lois de Newton sur la gravitation. Elles marchaient ! » Eurêka ? « Nous avions mis en évidence que tout ce que l’homme fabrique et fait, tout procédé, tout style, tout artefact, toute œuvre poétique, toute chanson, toute peinture, tout gimmick, tout gadget, toute théorie, toute technologie – tout produit de l’effort humain – revêt les mêmes quatre dimensions82. » Enthousiasme peu communicatif. Force est de dire que la méthode, pour l’enjeu premier qu’elle visait, n’est pas bien probante et qu’elle montre une curieuse compréhension du principe de Popper en démontrant presque l’inverse de ce qu’elle voulait établir : l’absence de tout réel appareil de preuves scientifiques.
- 83 Edgar Morin, « Nouveaux courants dans l’étude des communications de masse » (1968), Sociologie de l (...)
- 84 M. & E. McLuhan, Laws of Media, éd. citée, p. 215-239.
33Laws of Media n’en abonde pas moins en intuitions stimulantes et en foudroyants courts-circuits à l’intérieur d’une culture des textes, des œuvres et des philosophies étendue de l’Antiquité aux avant-gardes contemporaines. « Si le paradigme de McLuhan est faible, son syntagme est riche83 », avait observé Edgar Morin en 1968. Les choses n’auront pas vraiment changé vingt ans après. Tout bien considéré, les livres de McLuhan doivent être appréhendés comme formant une œuvre littéraire à part entière, pas très bien écrite peut-être, bien que pleine de saisissantes aperceptions, et, en tout cas, comme une production de langage, fascinante et monstrueuse, où se sont retrouvés, en s’y mélangeant, Thomas d’Aquin et Joyce, le quadrivium médiéval et les avant-gardes artistiques du xxe siècle, le tout-venant des grandes marées technologiques et les agencements les plus sophistiqués de la littérature. Laws of Media se termine, significativement, par un chapitre sur la « Poétique des médias » où synecdoque, métonymie, hyperbole et métaphore quadrillent le territoire d’une autre rhétorique générale84.
34Ces quatre lois, unanimement et partout vérifiées, quelles sont-elles ? Étonnamment, leur forme est celle de quatre questions formulées au sujet de tout objet, de quelque nature qu’il soit, ou de tout ensemble d’objets, ceux-ci regardés comme environnement et ceux-là comme métaphores de transport et de transposition, et donc de traduction d’une expérience dans une autre et d’un environnement dans un autre : 1° qu’est-ce que cette chose améliore, amplifie ou accentue [enhances] ? ; 2° qu’est-ce qu’elle périme ou rend obsolète [obsolesces] ; 3° qu’est-ce qu’elle récupère, retrouve, recycle [retrieves] ; 4° en quoi s’inverse-t-elle ou en quoi se renverse-t-elle lorsqu’elle est portée à son maximum d’intensité [reverses into] ? Cela, distribué dans les quatre espaces aménagés par une croix mettant en regard, diachroniquement, la forme recyclée et la forme sublimée vers sa propre exténuation et, synchroniquement, la forme amplificatrice et celle que cette dernière tend à périmer. Ce sont les « Tétrades », qui composent le plus gros et le plus remarquable de l’ouvrage. Près d’une soixantaine, plus ou moins fourmillantes, parfois doubles ou triples, de plus en plus complexes, quelques-unes en grappes ou en clusters, certaines établies en vis-à-vis sur deux pages à l’image du Coup de dés mallarméen, elles portent, entre autres, sur le bordel, la sémiotique, l’espace kinétique, le réfrigérateur, la voiture, la presse, la machine à laver, le téléphone, l’écriture, le cubisme, la télévision, l’espace acoustique, la foule, la perspective en peinture, l’argot, le cliché, la génétique de l’ADN, la carte de crédit, l’hyperbole ou la litote, le trivium médiéval ou encore les lois de la physique newtonienne. Nous n’en retiendrons que cinq pour modèles, la première très élémentaire, la seconde en trois versions et la quatrième choisies pour leur pertinence sous la bannière Contextes. La matrice de lecture, indiquée dans Laws of Media au bord inférieur droit de chaque tétrade, est la suivante, avec enh (pour accentue), rev (pour se renverse), ret (pour récupère), obs (pour périme)85 :
35Voici la première, relative à la cigarette, où celle-ci doit être lue comme amplifiant le calme et l’aplomb ; récupérant rituel et aisance en groupe ; rendant obsolète le manque de confiance et la solitude ; et comme propre à se renverser à la limite en nervosité et addiction86 :
36En voici trois autres relatives à la poésie symboliste – comme amplifiant le pouvoir de l’image, le rôle du lecteur en tant que cocréateur, le poète en tant que voyant, ingénieux, pure perception ; récupérant l’acuité de la conscience multisensorielle, la discontinuité et Homère comme poète instituteur ; rendant obsolètes logique, vision classique augustinienne et concept du poète comme éditeur [ou le poète tel qu’il est catégorisé dans l’édition ?] ; et se renversant en l’absence d’image et la pure sonorité [la poésie sonore ?], le lecteur en tant que tyran, le solipsisme, le robotisme, l’hermétisme et l’occulte87 :
37Et puis une quatrième, déjà plus élaborée, relative à la presse, étoilant, autour de la tétrade centrale, des noms, des sortes de blurbs et d’autres éléments encore, en dynamique interaction :
38Ces modélisations tétradiques sont moins des descriptions de tel objet que des machines agencées pour établir entre différents états de cet objet des relations de commutation et de réversibilité. Elles les introduisent dans de circulaires médiamorphoses les renvoyant, d’un côté, à un passé accumulé autant, de l’autre, qu’à un avenir probable. Elles valent par la disparate toujours extensible de leurs objets, avec identifications ou différenciations d’un objet à l’autre : la pipe par rapport à la cigarette, le symbolisme par rapport au romantisme, l’espace euclidien par rapport à l’espace einsteinien. Approximative sans doute est leur précision. Grand, toutefois, leur rendement heuristique et herméneutique. À défaut d’être des lois, elles sont de bons outils de questionnement et de classification renouvelée.
39 Ce modèle tétradique, nous avons cru pouvoir en modifier un peu la forme, pour plus de clarté, en l’adaptant à notre objet : les métamorphoses de la célébrité. C’est autour d’une croix de saint André que nos tétrades seront organisées, sur le modèle qui suit, redonnant sous une autre figure les quatre questions indicatives des lois des médias aux yeux du dernier McLuhan :
- 88 « Créer un poncif, c’est le génie. Je dois créer un poncif » (Fusées, Œuvres complètes, t. ii, éd. (...)
40Ce mode de présentation nous est apparu plus dynamique, et de nature à faire mieux ressortir dans la verticalité un rapport de synchronie, et dans l’horizontalité un rapport de diachronie ; les tétrades de Laws of Media sont plus agrégatives que dissociatives et font une part moins grande à l’historicité des processus décrits. Les tétrades qui suivent ont pour matrice de lecture celle qui figure ci-dessus, numérotée 1. Seront mentionnés, sous chaque tétrade, la figure ou l’artefact concernés. Afin de synthétiser dans cette même forme les développements touchant aux dynamiques du cliché et de l’invention, telles qu’elles ont été exposées plus haut du seul point de vue macluhannien, nous donnons ci-après, numérotées 2 et 3, des tétrades relatives à la dynamique du cliché – que nous développons, pour notre part, de l’archétype au poncif – et aux processus de l’invention comme dynamique fracassement d’un cliché, péremption de ce cliché à l’état inerte, récupération d’un archétype, se retournant à terme en stéréotype, ou en poncif ainsi que l’avait souhaité Baudelaire pour sa propre gouverne88 :
41 Ces matrices étant établies, trois tétrades sont données ci-dessous, numérotées 4, 5 et 6, relatives aux formes et aux figures de l’exposition publique, qui correspondent à trois grandes périodes : le temps (archaïque et classique) de la « Gloire », le temps (moderne) de la « Célébrité » et le temps (contemporain) de la « Visibilité ». Elles autorisent la mise en relief au sein de chaque tétrade d’un système de permutations horizontales (diachroniques) et verticales (synchroniques) et, entre ces tétrades, un processus de généalogie et de mutation transhistorique ; les contenus et figures qu’elles présentent, visuellement déjà très parlants, seront cursivement commentés à leur suite.
42Ces tétrades valent d’abord l’une après l’autre, c’est-à-dire par la configuration qu’elles découpent à tour de rôle dans l’apparent continuum des formes de l’exposition publique.
43Tétrade 4 : le temps de la gloire. Figure en majesté, la gloire dans son acception la plus stricte, mi-religieuse et mi-politique, est l’aura incarnée en un personnage public ou mythologique. Devenu Auguste, Octave accède à une existence supérieure dont le rayonnement est amplifié par une politique culturelle où Mécène et Virgile font office de principaux maîtres d’œuvre. Emblème de la République, icône de la vertu publique, Cincinnatus est renvoyé au passé comme à sa charrue (la suite, dans Tite-Live). Le retrait modeste, vertu des puissants et des humbles, peut être superbe ou modeste et il n’interdit pas – tout le monde connaît encore Cincinnatus – une sorte de notoriété clandestine bien représentée, plus près de nous, par un Gérard Manset ou un Maurice Blanchot. Archétype des archétypes, l’apothéose, transformation de l’humain en divin, prolongée dans le triomphe et les lauriers des grands généraux – à qui un esclave murmurait à l’oreille « Souviens-toi que tu es un mortel » – représente l’horizon rétrospectif, non complètement mythique, d’un processus qui se retournera, au xxie siècle ou plus tard, dans la dystopie d’un crépuscule des dieux (voir plus loin). La célébrité, à l’inverse, extériorise l’aura sous un nimbe plus ou moins ostentatoire qui, relativement au retrait, à l’apothéose ou à l’aura, rend saillantes les figures publiques tantôt les plus déroutantes (Alcibiade coupe la queue à son chien pour qu’on parle de lui et, excellent stratège doublé d’un renégat à répétition, trahit les mystères d’Éleusis), tantôt les plus vulgaires (Trump coupe court aux questions des journalistes pour ne parler que de lui).
- 89 Plutarque, Les Vies des hommes illustres, trad. J. Amyot, t. i et ii, éd. G. Walter, Paris, Gallima (...)
44Tétrade 5 : le temps de la célébrité. Celle-ci périme évidemment les formes d’existence anonymes, mais aussi la logique des rangs et des rituels qui prévalaient dans la société de cour (relire Norbert Elias). De Louis XIV à Marie-Antoinette comme d’Elisabeth II à Lady Di s’impose en revanche l’extériorisation d’une romance intérieure propre à susciter l’émotion ou l’aversion de leurs sujets et de leurs admirateurs. La gloire, dans cette figure, apparaît comme un archétype réactivé dont le Panthéon Nadar, avec son référent antique, aligne sur un ruban une longue bande de personnalités à la fois caricaturées et sacralisées. Nadar est, au xixe siècle, un Plutarque en réduction, mais du contemporain : les hommes illustres, sans être tous exemplaires, défilent en série plus ou moins édifiante, poussés à la queue-leu-leu devant leur public89. Portée à sa limite, surchauffée, la célébrité se retourne dans une visibilité qui, à la manière d’une épaisse vitre incassable, laisse froidement voir des figures sans intériorité.
45Tétrade 6 : le temps de la visibilité. Comme les étoiles au firmament, la visibilité brille dans la galaxie des médias : elle s’y compose de figures individuelles amplifiées par les médias et des amplificateurs que sont les journalistes les plus racoleurs ; ces figures appartiennent aux mondes les plus divers, musique pop ou football spectacle. Elle paraît bien austère et lointaine, tout à l’opposé, la consécration, avec ses régularités sévères et son entre-soi distinctif. Le cénacle est aux médias ce que la notoriété est aux influenceurs et influenceuses en résidence à Dubaï. Entre Samuel Beckett et Cyril Hanouna, entre l’espace littéraire raréfié de Blanchot et C-News, il y a bien plus qu’une distance : la séparation entre deux mondes inconciliables. La célébrité, déjà bien caractérisée dans la tétrade précédente, vaut à présent comme une forme supérieure et antérieure, dont la logique inverse est celle de la saturation des signes dans un monde de l’hyper-visibilité. Celle-ci comporte au moins deux variantes. D’une part, la clandestinité – qui peut être criminelle – et, d’autre part, le crépuscule des dieux où tomberaient au sol, dans le chaos et la destruction, les étoiles les plus filantes de ce monde. Le déclin et la mort récente de Loana, tragiques, l’affaire Epstein, glauque et sinistre, peuvent apparaître, parmi d’autres phénomènes, comme un condensé du vortex de Zardoz dans lequel Zed introduit l’animalité humaine au milieu des dieux et les déesses en carton-pâte New Age.
- 90 M. & E. McLuhan, Laws of Media, éd. citée, p. 78.
46Ces tétrades valent, en second lieu, par la séquence chronologique qu’elles dessinent de l’une à l’autre, avec boucle en retour de l’une vers l’autre. Gloire, Célébrité et Visibilité, emportées dans ces mouvements de recyclage, d’obsolescence et de retournement, se trouvent liées par un rapport de succession historique qui ne suppose pas, tout comme pour ceux qu’elles auréolent plus ou moins durablement, un déclassement d’une forme par une autre. Cette succession constitue par ailleurs un glissement ontologique du sujet individuel qui, de l’Antiquité à nos jours, a successivement incarné des valeurs, puis une psyché, avant d’imploser dans une forme de réincarnation creuse : celle d’un sujet devenu forme. Sans doute est-ce ce vide que pleurent quelques nostalgiques, auxquels Lao Tseu – dont se réclame l’auteur à deux têtes de Laws of Media, dans la perspective holistique qui est la sienne – dirait que c’est seulement dans le vide que réside le plus essentiel. « La réalité d’une chambre, par exemple, doit être cherchée dans l’espace vacant contenu sous le toit et entre les murs, non dans le toit et les murs eux-mêmes90. » Le crépuscule des dieux évoqué ci-dessous est comme la ligne de fuite d’un long processus qui, à terme, vide les poches d’invisibilité, à travers une curiosité publique intrusive, ou bien pulvérise la visibilité dans une sorte de panoptisme planétaire. De l’archétype au cliché et du cliché à l’archétype, la vis est sans fin et, comme dans l’Histoire, de mêmes configurations s’établissent une première fois comme tragédie et une seconde fois comme farce. Nos tétrades, inspirées par celles de McLuhan, sont sous ce rapport des machines plus que des schémas. Chacune servant d’engrenage à l’autre. Villiers avait bien, lui, sa « machine à gloire ».
47 De l’apothéose à la visibilité, de César à Zardoz, de Cincinnatus à Gérard Manset, riche est le paradigme lexical et historique de la célébrité. Son syntagme est-il découpé à la même aune ? La schématisation en rebond et en réseau inspirée de Gloire par Hanna devrait être surimprimée à la schématisation à la fois tabulaire et cyclique inspirée du dernier Marshall McLuhan, ainsi qu’on l’a suggéré dans tout ce qui précède. Ce qu’il y manquerait encore, cependant, c’est un regard sociologique, non tant sur les ressorts, assez bien mis en relief, que sur les ressources de la célébrité. Quels sont, en dehors des médias et des maillages interpersonnels, qui en sont d’une part les ressorts, les éléments et les accumulations susceptibles d’être engagés dans la bataille sociale, qui en sont d’autre part les ressources ? L’œil de l’Argus ne suffit pas à les repérer et à les nombrer. Une vedette ne se mesure-t-elle qu’en périmètre de visibilité, qu’en fréquence, qu’en inscription plus ou moins large dans l’imaginaire du public et plus ou moins durable dans la mémoire collective ? L’étoffe de leur prestige n’est-elle faite que de leur visibilité ? Et comment, d’autre part, expliquer l’existence de personnalités non visibles, peu présentes, volontiers rétives à leur exposition publique et tirant cependant, de cette carrière clandestine, un prestige de la qualité plus que de la quantité ? [Tel est le cas du chanteur Gérard Manset, sorte de Maurice Blanchot de la chanson de variétés. Ajoutons que les nouvelles stars qui s’exposent en permanence au public forment une classe de parvenus au regard des véritables privilégiés qui, eux, ne s’exposent guère. L’entre-soi barricadé et opaque des multimilliardaires est sans doute ce que leur luxe a de plus aristocratique.] Ces perplexités sont en partie l’expression d’un ratissage trop large, d’un partage trop flou entre différents formes historiques et synchroniques de la gloire ou de la célébrité.
- 91 A. Lilti, op. cit., p. 13.
- 92 « La Machine à Gloire », éd. citée, p. 585-586.
48On ne fera ici que quelques propositions générales en guise de conclusion. C’est à juste titre qu’Antoine Lilti révoque en doute le continuum dans lequel on pourrait être tenté de placer la célébrité, « continuum de notoriétés, qui irait de la réputation (locale) à la gloire (universelle) en passant par la célébrité (étendue) ». « Cette hypothèse, continue-t-il, a été avancée sous la forme de cercles de reconnaissance concentriques qui mèneraient, par exemple, dans les mondes de la culture, du jugement de pairs à celui des amateurs et des critiques, puis jusqu’au grand public. » Et de souligner que « l’inconvénient de ce modèle est qu’il sous-estime les différences de nature entre la réputation, la gloire et la célébrité91. » Villiers de l’Isle-Adam ne l’ignorait pas qui, en les opposant comme un spectre à une paire de pantoufle, distinguait entre l’obscurité prolongée d’un Milton et la notoriété universelle d’un Scribe, non sans faire valoir, en adoptant la « phraséologie » des poètes, que l’impression d’une œuvre non lue peut passer à terme dans le seul nom de son auteur : « lorsque ce phénomène est formellement constaté à propos d’une œuvre, le résultat de la constatation s’appelle la Gloire !92 » L’avantage des tétrades proposées ci-dessus est, en revanche, qu’elles établissent un partage plutôt qu’une séparation entre des formes différentes mais non tout à fait distinctes, et qu’elles suggèrent, avec leur façon de tourner en vis sans fin, que si la célébrité est ce que la gloire devient en régime médiatique, les deux formes continuent de coexister dans un rapport de compétition, d’usurpation de l’une par l’autre ou de superbe indifférence de l’une envers l’autre.
49En termes de rhétorique sociale, l’opérateur de la célébrité est de toute évidence la métonymie : obtenue auprès d’autrui et par autrui, identifiant comme « une célébrité » tel ou telle qui la recueille, soumise à un entre-soi social que visibilisent les médias de grande diffusion, elle est en effet, par excellence, contiguïté d’excellences diverses. Il n’est pas moins clair, si on y regarde bien, qu’elle mobilise des ressources très différentes de celles qui sont stockées par la reconnaissance et, a fortiori, la consécration. La célébrité, c’est être connu par un nombre immense d’inconnus, à la faveur d’une logique relativement démocratique et pourtant inégalitaire. La reconnaissance, podium dont la consécration est la marche la plus haute, demande d’être reconnu par des gens qu’on connaît et qu’on reconnaît en retour, à la faveur d’une logique élitiste ou aristocratique mais relativement égalitaire. Le capital de la première est un capital hétéronome : il dépend de signes de valeur attribués à des formes de visibilité auprès d’un cercle extérieur au micro-cercle des célébrités ; le capital de la seconde est un capital autonome : il émane de la cooptation et de la coopération de gens appartenant au même monde et dotés d’identiques dispositions.
50Une des questions soulevées par la problématique de la célébrité et des formes de prestige qui s’y attachent serait de savoir s’il n’y aurait pas lieu, désormais, d’envisager deux espèces de capital symbolique : l’un produit et thésaurisé circulairement à l’intérieur d’une sphère d’activité donnée ; l’autre attribué et accumulé extérieurement, selon une spirale allant s’élargissant. Une autre question serait de se demander si, au sein des univers micro-sociaux où interagissent les vedettes – univers enclavés dans un monde où le star system est menacé de dévaluation par inflation : Star Academy, Nouvelle Star, Top Chef, etc. –, il n’y aurait pas place pour des formes de reconnaissance et de consécration spécifiques, entre amour de la gloire et désir de célébrité. L’accumulation économique par les plus fortunés des fortunés n’a plus rien d’économique pour eux ni pour les concurrents qui sont leurs pairs dans cette haute sphère très raréfiée : elle se retourne en accumulation symbolique. L’accumulation des signes de visibilité dans le monde des êtres-pour-être-vus-par-autrui peut-elle se retourner de même façon ? La convertibilité des capitaux, rapide dans les univers les plus hétéronomes, plus lente et mal assurée dans les univers autonomes, admet sans doute, de ces deux côtés, des renversements plus ou moins partiels de l’abondance en rareté, de même à l’inverse que de la qualité en quantité. C’est sous les espèces les plus diverses que le prestige se monnaie, avec des taux de change variables entre univers concernés.