Zola à l’épreuve de la Commune
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Zola (Émile), Commune de Paris, Roman, Idéologie, Journalisme, Presse, Presse et littératurePlan
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- 1 Que notre lecteur veuille bien se reporter à notre Zola et la Commune de Paris : aux origines des R (...)
1Attaché d’abord au Second Empire dans Les Rougon-Macquart, puis à la société contemporaine dans Trois Villes, enfin au siècle suivant dans les Évangiles, Émile Zola n’a raconté l’insurrection de la Commune de Paris que dans une nouvelle, initialement publiée en russe à Saint-Pétersbourg par Le Messager de l’Europe (Jacques Damour, 1880), et dans les deux derniers chapitres de La Débâcle (1892). Il a également écrit deux chroniques quotidiennes des événements de 1871, pour les journaux La Cloche et Le Sémaphore de Marseille, aujourd’hui assez bien publiées et connues. Mais nous voulons montrer ici que la Commune de Zola est à chercher surtout dans les trois premiers tomes de son Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire, publiés entre 1871 et 1873 – au-delà, dans les rapports que l’ensemble de ses romans entretiennent entre eux. Pour ce faire nous relisons toute son œuvre de près, depuis La Fortune des Rougon jusqu’aux notes préparatoires de Justice, et considérons la Commune comme un objet à représenter ou à éviter, plus exactement comme une force qui travaille l’œuvre aux sens obstétrique et mécanique du terme1.
De Jacques Damour à Vérité : la Commune par le vide
- 2 Émile Zola, Jacques Damour dans Œuvres complètes, éd. Henri Mitterand, Paris, Nouveau monde édition (...)
- 3 Ibid., p. 673.
- 4 « La République et la littérature », Le Figaro, 20 avril 1879 ; Le Voltaire, 20 juillet 1880, t. 9, (...)
- 5 Jacques Damour, pp. 665 sq.
- 6 Le Sémaphore de Marseille, 2 juin 1871, t. 4, p. 579.
- 7 Jacques Damour, p. 682.
- 8 Voir Le Sémaphore de Marseille, 1er-2 et 7 oct., 16 et 18 nov., 21 déc. 1871, 17 août 1872 ; La Clo (...)
2Cinq pages seulement de Jacques Damour sont consacrées à l’insurrection de 1871, ou plutôt au souvenir que Jacques, ouvrier de Ménilmontant, en « rumin[e] » durant sa déportation en Nouvelle-Calédonie2. Il n’en reste rien à son retour dans un Paris plein d’« oubli3 ». Zola vient d’affirmer que « la République sera naturaliste ou ne sera pas » – il précise que cela ne veut pas dire qu’elle doive « parler la langue de Coupeau », l’ouvrier zingueur de L’Assommoir, mais qu’elle en a fini avec l’idéalisme4. Dans la nouvelle, Félicie Damour, couturière qui avait assez « engraissé » pour désirer une République « raisonnable » en 18705, s’est remariée avec un boucher nommé Sagnard. Mais ce dernier ne porte pas le souvenir de la sanglante « boucherie » du Père-Lachaise que Zola a déplorée en mai 18716 : il appelle « mon camarade » l’ancien communard tombé à l’état de « spectre7 ». Les charcutiers du Ventre de Paris envers Florent revenu de Cayenne, leur confrère Dacheux à l’égard des ouvriers de Travail, sont moins bonhommes. Et Jacques Damour pourrait même passer pour un exercice de style estival, réalisé à Médan (c’est là que se termine l’intrigue) à la faveur d’une circonstance : l’amnistie des Communards. Celle-ci avait moins de signification pour Zola que pour Hugo : il avait vu en elle le moyen de vider les prisons, d’éviter les erreurs judiciaires, d’enlever aux bonapartistes un prétexte à la démagogie, de rendre les travailleurs à leur famille – une affaire de « pitié » et de sens « politique », plutôt que cette question de principe au rang de laquelle elle a été haussée par les grâces individuelles accordées avant les lois de 1879-18808.
- 9 « Balzac », La Cloche, 1er déc. 1871, t. 5, p. 915.
- 10 Voir La Cloche, 7 et 10 avril 1871, t. 4, p. 449 et 456.
- 11 Jacques Damour, p. 682.
- 12 Voir Victor Hugo, L’Année terrible, Juin, xvi, dans, Œuvres complètes, éd. Jacques Seebacher et Guy (...)
3Cette circonstance permet à l’auteur des Rougon-Macquart de réécrire Le Colonel Chabert autant que son propre Ventre de Paris. Fin 1871, alors qu’il venait de publier en volume La Fortune des Rougon, en feuilleton une partie de La Curée, et de se mettre à penser au Ventre de Paris sans avoir encore pris conscience que l’insurrection de la Commune l’obligeait à ajouter un tome à son programme, Zola envieux, inquiet peut-être, écrivait de Balzac que son œuvre est un « bloc de granit », qu’elle traverse indemne les « batailles politiques », qu’elle ne « remue » même pas au « craquement d’un peuple9 ». Il ne donne pas à la Semaine sanglante dans Jacques Damour le rôle de la bataille d’Eylau dans Le Colonel Chabert : Jacques n’est pas réputé avoir été tué à Paris mais lors de son évasion de Nouméa. Le romancier signifie ainsi qu’il refuse d’accorder une quelconque dimension épique à la guerre contre Paris comme à la résistance des communards : la nouvelle tourne à un vaudeville opposant « les deux maris ». Zola montre également qu’il ne fonde pas la République, consolidée par l’adoption des lois scolaires, de la fête nationale et de sa devise, sur un massacre où, comme à Eylau, les vainqueurs eux-mêmes auraient sombré. En avril 1871, il avait bien écrit que la paix n’est possible que « dans un oubli complet des fautes réciproques10 » mais dans Jacques Damour, Sagnard demande : « Pourquoi se dévorer, quand il n’y a de la faute de personne11 ? » Seul Hugo défend l’idée que « le vainqueur est toujours traîné par sa victoire », et que l’amnistie rend aux massacreurs l’humanité que le massacre leur a fait perdre12.
- 13 « La Débâcle racontée par M. Zola », Le Gaulois, 20 juillet 1892, t. 15, p. 674.
- 14 La Débâcle, t. 15, p. 343.
- 15 L’Ébauche de La Terre envisageait sa conversion au socialisme (vol. 2, fo 12).
- 16 Émile Faguet, « Courrier littéraire. M. É. Zola : La Débâcle », Revue bleue, 25 juin 1892, t. 49, p (...)
4Quant à La Débâcle, la transition entre le récit de la guerre de 1870 et le récit de l’insurrection de 1871, lui-même limité à cinquante pages sur six cents (« il y aurait là un volume nouveau à écrire », dira plus tard Zola13), s’opère au sein de l’avant-dernier des vingt-quatre chapitres du roman. Et ce récit de la Commune n’apprend rien sur le Versaillais et le communard que l’on ne sache déjà à propos des soldats qu’ils étaient à Sedan : le roman va au-delà de ce qu’exige la réalité du rapport de l’insurrection à la défaite, et se contente d’actualiser dans ces dernières pages les virtualités des chapitres précédents. Mais à l’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire, fondée sur l’antagonisme des Rougon et des Macquart, la Commune échappe. Dans cette lutte pourtant « fratricide14 », le communard du roman, un Maurice Levasseur inconnu jusque-là, n’appartient pas à la famille. Jean Macquart qui le tue a été tenu, dans La Terre (1887) voire dès La Fortune des Rougon, à l’écart des funestes histoires de famille – sa qualité de frère de Gervaise n’est pas rappelée dans La Débâcle, en dépit de la complication qu’elle apporte à sa position de Versaillais15. De là qu’un Émile Faguet déplore que la Commune « semble être en l’air, ne s’attacher à rien16 ».
- 17 Paris, t. 17, p. 310.
- 18 Ibid., p. 28.
- 19 Vérité, t. 20, p. 155.
5À cette nouvelle de 1880 et ces deux chapitres de La Débâcle, il convient d’ajouter deux anciens communards déclarés du cycle romanesque suivant, inventés pour Paris (1898), le père de l’anarchiste Victor Mathis et le fouriériste Bache ; ainsi que le républicain romantique Nicolas Barthès modelé en partie sur le communard Amilcare Cipriani. Mais leur absence de participation à l’intrigue (Mathis père est mort, Bache et Barthès sont d’anachroniques vieillards) est d’autant plus spectaculaire que cette intrigue développée à l’ombre du Sacré-Cœur se termine sur l’éventualité d’un attentat contre le monument dont Zola a suivi de près la construction. Cet attentat n’a pas lieu, et ce qui a lieu prend place ailleurs, près de Saint-Lazare. Un premier attentat anarchiste est perpétré par le mécanicien au chômage Salvat, un second par Victor Mathis sur le modèle de l’attentat réalisé en 1894 par Émile Henry, lui-même fils de communard, et admirateur du Souvarine de Germinal selon ses propres aveux. L’anarchisme condamné par Bache et Barthès procède de la Commune mais l’oblitère. Zola confie le soin de statuer sur le sens du Sacré-Cœur au chimiste Guillaume Froment qui renonce à le faire sauter (car la science est la « vraie révolution »). La basilique est un « soufflet donné à la raison » et au progrès scientifique, donc un « temple bâti à la glorification de l’absurde », et même un « non-sens17 ». Le narrateur de Paris décrit pourtant les « vieilles bâtisses branlantes restées debout » dans ce que La Débâcle appelait « la citadelle » de l’insurrection, ces « guinguettes louches aux murs sang-de-bœuf » (la boucherie, toujours), ces « cités de souffrance » où logent Salvat et Victor Mathis, où logeait déjà le bâtard de Saccard dans L’Argent, et qui donnent un sens au monument glorifiant de fait la Semaine sanglante18. De même, ou presque, dans Vérité (1902) : la transposition de l’affaire Dreyfus ne suffit pas à expliquer que le roman se contente de rappeler que l’Église a formé le projet de « consacrer au Sacré-Cœur [de Jésus] la France repentante de ses fautes » dès le « lendemain de la défaite », en 1870, et fait construire la basilique « sur le sommet le plus haut du grand Paris révolutionnaire19 ».
Germinal emporté, déporté, compromis
- 20 Les Rougon-Macquart. Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire, Henri Mitte (...)
- 21 « Hector Malot », La Cloche, 23 mai 1872, t. 5, p. 920.
- 22 Voir La Fortune des Rougon, t. 4, p. 76.
- 23 Les Rougon-Macquart, Gallimard, éd. cit., « Documents et plans préparatoires », t. 5, p. 1734.
6Pour être complet, il faut enfin rappeler que l’insurrection de la Commune a exigé de Zola, en 1872, qu’il prévoie un « 2e roman ouvrier » après L’Assommoir, un roman « particulièrement politique » et « aboutissant à mai 7120 ». Le jour anniversaire de la fin de la Semaine sanglante, Zola avait pourtant déclaré qu’il se « défie particulièrement des écrivains qui battent monnaie avec l’actualité. Il faut un certain recul, expliquait-il, pour nvoir nettement les événements, et il faut aussi qu’un apaisement se fasse dans l’intelligence21 ». D’autre part, l’histoire d’une famille sous le Second Empire engagée par le romancier est naturelle et sociale, non naturelle et politique : elle étudie la détermination, et la dissolution, de la politique par l’hérédité et le milieu. Enfin, c’est Son Excellence Eugène Rougon qui était jusque-là le roman politique des Rougon-Macquart. Au moment où Zola prévoit ce second roman ouvrier, la politique est encore dans ses romans ce qu’elle était au sens classique du terme, une « aptitude » que Félicité Rougon déploie à Plassans dès le premier tome de la série22. À grande échelle, c’est la profession que les « fonctionnaires officiels » comme Eugène exercent dans le « grand monde23 » : le roman consacré au ministre, que Zola écrit au lendemain de la fondation constitutionnelle de la République en 1875, réduit le peuple à la foule qui assiste au passage du cortège du prince impérial. La modification, narrative voire épistémologique, du programme de la série romanesque est donc une preuve du choc de la Commune.
- 24 Germinal, t. 12, p. 328.
7Zola poussera au-delà de l’année de l’amnistie le recul nécessaire à la rédaction de son second roman ouvrier. Mais Germinal, publié en 1885 alors que le vote ouvrier commence à se radicaliser (l’ancien communard Benoît Malon crée La Revue socialiste), n’est pas le roman que l’insurrection exigea. Pour que la politique soit sa particularité, il faudrait qu’il fût davantage voire autrement politique. Or on cherche en vain la différence de nature, ou simplement de degré, qui particulariserait Germinal. La politique y reste déterminée : une « prédisposition de révolte » meut Étienne Lantier fils de Gervaise24 .
- 25 Voir Roger Ripoll, « Zola juge de Victor Hugo (1871-1877) », Les Cahiers naturalistes, no 46, 1973, (...)
- 26 La Joie de vivre, t. 12, p. 225.
- 27 Germinal, p. 342 et 385.
8L’énoncé du roman est certes quantitativement plus politique que celui de L’Assommoir qui s’arrêtait au constat, antiromantique, de l’altérité absolue (langagière, morale, culturelle, intellectuelle) du prolétariat25. Constat dressé au moment du premier débat sur l’amnistie, et ressassé dans un autre roman que Zola n’avait pas prévu et qu’il a écrit immédiatement après L’Assommoir : le coup de force antirépublicain de Mac-Mahon peut avoir échoué, Une Page d’amour montre un Paris inaccessible à la bourgeoisie de Passy. Germinal paraît après la publication de Jacques Damour en français, dans Le Figaro puis dans un volume de nouvelles ; ce second roman ouvrier suit La Joie de vivre où les pauvres de Pauline Quenu, la trop généreuse fille des charcutiers égoïstes du Ventre de Paris, déçoivent sa charité, pourtant fraternellement offerte plutôt que bourgeoisement exercée, et s’enfoncent encore enfants dans le vice autant que dans la « misère volontaire26 ». Dans Germinal, Lantier prend progressivement conscience de la nécessité ne pas « bannir la politique de la question sociale27». il se sent même menacé par la professionnalisation de la politique propre au progressisme bourgeois. Mais de ce point de vue quantitatif-là, Germinal est beaucoup moins politique que La Fortune des Rougon, La Conquête de Plassans et Son Excellence Eugène Rougon.
- 28 Ibid., p. 387 et 412.
- 29 Ibid., p. 329.
9D’autre part, le programme de « destruction de l’État » et de « retour à la commune primitive » formulé par Lantier vers 186628 doit à l’Histoire du socialisme de Malon seulement ce qu’Émile de Laveleye en résume dans Le Socialisme contemporain publié au moment des congrès socialistes de 1879-1882, et doit même à Laveleye seulement ce qu’il ne doit pas aux républicains « rouges » de l’Empire – quant à La Science économique de Guyot, elle disqualifie absolument la Commune. Surtout, ce sont les grèves de 1869 et de 1884 qui nourrissent le texte : de ce point de vue aussi, la Commune est dans l’entre-deux. Enfin, pour que Germinal aboutisse à mai 1871, il faudrait qu’aboutisse ce surgissement de la revendication politique dans la question sociale, qu’aboutisse le constat que « le siècle ne p[eut] s’achever sans qu’il y [ai]t une autre révolution, celle des ouvriers cette fois29 », qu’aboutisse l’appel de la dernière page du roman : « Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons », etc. Or Germinal n’aboutit pas.
- 30 La Bête humaine, t. 14, p. 126.
- 31 Voir La Faute de l’abbé Mouret, t. 7, p. 196.
- 32 La Bête humaine, p. 47.
- 33 Voir Le Sémaphore de Marseille, 11, 14-15 et 25 mai 1871, t. 4, p. 520, 532 et 559 ; La Débâcle, p. (...)
10Germinal n’aboutit pas dans La Bête humaine (1890). Certes, le roman débusque la bête chez des ouvriers insuffisamment embourgeoisés par leur promotion sociale dans le service des chemins de fer, qui forniquent, volent et tuent au fond des « ruelles […] aux inextricables détours » que l’on croyait détruites par l’haussmannisation de la capitale et que l’auteur de cette intrigue romanesque pendulaire transpose dans la gare du Havre30. Écrite durant une année marquée par la commémoration de 1789, publiée alors que d’anciens communards fondent le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire, La Bête humaine interroge à nouveau ce que signifie l’amnistie, à laquelle la Révolution française, une fois écartée la menace boulangiste, doit de pouvoir être pacifiquement célébrée comme le processus producteur de la République : « l’oubli complet » prôné par Zola et constaté par Jacques Damour est-il possible ? Le roman mesure la quantité de passé, de déraison, de sauvagerie que la bourgeoisie civilisée embarque vers l’avenir – la « bête » insurgée et vaincue par la religion dans La Faute de l’abbé Mouret, c’était la vie31. Mais à Étienne Lantier qui devait être le héros du roman ferroviaire de 1890, après avoir été celui de Germinal où c’était le travail de la mine qui ravalait l’ouvrier au rang de bête, Zola substitue son frère Jacques, qu’il invente. Cette invention est exigée par l’usure du héros de Germinal. Mais elle suggère de fait que le crime est le frère de l’insurrection (il menaçait déjà en Étienne). Ou plutôt qu’il est son autre : de même, le Versaillais de La Débâcle sera le frère de Gervaise. Et si Jacques Lantier souffre assurément de la « fêlure héréditaire » à l’œuvre dans la famille, son passage implicite par la capitale, après qu’il a travaillé au chemin de fer d’Orléans, avant qu’il soit embauché par la compagnie de l’Ouest, ménage dans sa carrière de mécanicien une solution de continuité jamais comblée32. Le lecteur ignorera jusqu’au bout du roman ce que le fils de Gervaise, le frère du héros de Germinal, a pu faire là où les lignes respectives des deux compagnies convergent sans se rejoindre, c’est-à-dire à Paris. L’insurrection de 1871, dont Zola a écrit qu’elle a été conduite par des « fêlés », qu’elle a montré « tout le côté féroce et avide de la bête humaine », et dont La Débâcle dira qu’elle a « lâché la bête humaine débridée33 », est une fêlure dans le programme des Rougon-Macquart.
- 34 Le Docteur Pascal, t. 15, p. 437.
11Car Germinal n’aboutit pas davantage dans La Débâcle, qui est pourtant la conclusion historique du cycle : on attendait Étienne Lantier, on trouve l’improbable Maurice Levasseur. Le Docteur Pascal (1897) raconte pourtant qu’Étienne s’est « compromis dans l’insurrection de la Commune » dont il a « défendu les idées avec emportement » ; qu’il a été « condamné à mort, puis gracié et déporté » à Nouméa ; qu’il y vit en père de famille34. On comprend donc que le second roman ouvrier de Zola, emporté, déporté, rétrospectivement compromis, n’aboutit nulle part : ni dans La Débâcle où il aurait dû aboutir, ni dans Le Docteur Pascal où l’aboutissement ne peut être que constaté au passé. Ou, plus simplement, que le roman ouvrier exigé par l’insurrection de 1871 n’a finalement pas été écrit – mais l’inaboutissement de Germinal est trop concerté pour n’être qu’un manque. Voire programmé : les épis sont noirs.
- 35 Ibid., pp. 437 sq.
- 36 La Terre, t. 13, p. 481.
- 37 Travail, t. 19, p. 105.
- 38 Pour Justice, t. 20, p. 399. Zola est mort avant d’avoir pu l’écrire.
12On apprend également grâce au Docteur Pascal qu’après avoir, dans La Terre, quitté une terre qu’il ne parvenait pas à travailler, pour la défendre contre les Prussiens, puis tué Maurice Levasseur dans La Débâcle, Jean Macquart y est revenu, à la terre. Il a pu y réaliser enfin ce qu’avant de tuer un communard à Paris il n’avait pas pu réaliser dans La Terre : épouser la fille « d’un paysan aisé, dont il fai[t] valoir la terre », « grosse dès la nuit des noces » et mère désormais d’un enfant porteur du « plus solide espoir [de] renouveau » du docteur Pascal, et grosse à nouveau, et grosse sans interruption « dans [un] cas de fécondité pullulante35 ». C’est là le prolongement de la fin de La Débâcle (« le renouveau promis à qui espère et travaille ») plutôt que l’aboutissement de la germination décrite à la fin de Germinal. Dans La Terre, le narrateur ne laissait déjà aucune chance au discours du socialiste Canon qui demandait amèrement aux « culs-terreux » ce qu’ils diraient à la vue d’une affiche de la « Commune révolutionnaire de Paris » collée sur la porte de leur mairie à Rognes, aussi rétifs qu’ils puissent être à l’impôt et au service militaire36. Et c’est sur la fécondité, constatée dans Le Docteur Pascal chez la femme d’un Versaillais lui-même frère de Gervaise, que Zola fonde le premier de ses Évangiles (Fécondité) voire le deuxième. Mais ce n’est pas la même promotion de la fécondité qui signale surtout Travail, publié en mai 1901 trente ans après l’insurrection achevée en mai 1871 et pourvu ainsi d’une fonction possiblement commémorative : Luc Froment y oublie l’insurrection de la Commune de Paris dans son bilan du « grand et héroïque dix-neuvième siècle », de son « effort si douloureux et si brave vers la vérité et la justice », autrement dit vers la réalisation, au « siècle futur » entrevu par Germinal, des idéaux des deux Évangiles suivants, Vérité et Justice37. De même dans les notes préparatoires de ce dernier roman, où 1789 et 1848 sont les seules dates de l’histoire de « la France démocratique, révolutionnaire, ouvrière de la juste répartition de richesse » – de « la République idéale », même38.
- 39 Voir Éric Fournier, « La Commune de 1871 : enjeux de sa commémoration et de son enseignement », [En (...)
13La censure, légale et explicite ou sociale et implicite, et les portées chronologiques respectives de ses trois cycles romanesques n’expliquent pas que Zola ait aussi ostensiblement évité de raconter l’insurrection de la Commune. Il l’a dite par le vide : le « vide » que Jacques Damour constate à son retour à Paris ; l’hiatus contextuel ménagé par les sources de Germinal ; l’hiatus qui sépare les sièges parisiens des chemins de fer d’Orléans et de l’Ouest, où joue La Bête humaine ; le vide où parle Canon dans La Terre ; le vide creusé par La Débâcle qui intègre l’insurrection à une Histoire mais exclut de cette histoire les acteurs de cette insurrection ; le vide narratif où Le Docteur Pascal suspend le héros de Germinal ; le « non-sens » du Sacré-Cœur dans Paris ; l’amnésie de Travail, de Vérité et de Justice. Dans ce vide on peut reconnaître, au mieux, l’utopie communarde ; au pire et selon le mot d’Éric Fournier, cette « apesanteur » où est maintenue aujourd’hui encore la République sociale quand on l’« extrait de la singularité de sa situation historique » (les années 1867-1871) pour promouvoir la politique de la gauche de gouvernement39.
Zola chroniqueur de l’insurrection de la Commune
- 40 Émile Zola, La Commune. 1871, Patricia Carles et Béatrice Desgranges éd., Paris, nouveau monde édit (...)
- 41 Zola journaliste. Articles et chroniques, Adeline Wrona éd., Flammarion, « GF », 2011.
- 42 Nous parlons ici des lecteurs du grand public. Les premiers travaux universitaires sont ceux d’Henr (...)
14Zola a donc pratiqué l’évitement explicite de la Commune dans ses romans. Mais il a publié sur elle suffisamment d’articles pour qu’un volume de trois cents pages de chroniques intitulé La Commune. 1871 ait pu être récemment publié sous son nom. Il s’agit d’une « large sélection » des articles disponibles dans l’édition des œuvres complètes de l’écrivain40. Cette publication apprend aux lecteurs de Zola qui ne lisent pas ses œuvres complètes, et rappelle efficacement à ceux qui auraient lu un choix de ces mêmes articles restreint à soixante pages dans un Zola journaliste antérieur41, que le romancier a été le chroniqueur quotidien de l’insurrection et de sa répression42. Plus précisément le double chroniqueur. Zola rend compte des événements de 1871 dans La Cloche comme chroniqueur parlementaire, du 13 février au 18 avril puis à partir du 6 juin ; dans Le Sémaphore de Marseille comme correspondant parisien, à partir du 17 février. Il trouve dans l’anonymat de cette seconde chronique le moyen d’écrire tous les jours – jusqu’à l’interdiction de La Cloche par la Commune le 19 avril – dans deux journaux aux lignes politiques encore divergentes dans la dernière année de l’Empire.
- 43 Voir Henri Chemel, art. cit., pp. 556 sq.
- 44 Le Sémaphore de Marseille, 25 avril, 18-19 mai 1871, t. 4, p. 475, 540.
- 45 La Cloche, 21 sept. et 5 oct. 1871, t. 5, p. 572, 589.
15Le Sémaphore de Marseille, feuille commerciale, maritime, industrielle, d’annonces et avis divers a été longtemps orléaniste et libéral à défaut d’être explicitement politique. Le journal s’est rallié à la République par patriotisme d’abord, puis devant la nécessité pratique de liquider la guerre, enfin grâce à la garantie de conservatisme social offerte par Thiers43. Dans sa chronique, Zola renseigne les lecteurs du journal sur les « classes » et les « espèces », naturelles s’entend, d’insurgés dont on « ignore à peu près complètement » l’existence « en province44 ». Autrement dit, là où La Fortune des Rougon situe les « origines » du Second Empire et examine les raisons du succès du coup d’État en mettant ces mêmes catégories de classe et d’espèce au service d’une histoire qui s’efforce, quant à elle et non sans mal, d’être sociale autant que naturelle. Le chroniqueur de La Cloche, plutôt que celui du Sémaphore de Marseille, écrit qu’il serait « fou de vouloir établir [en province] la forge du progrès » et que Paris y apparaît comme « une ville terrible ne songeant qu’aux aventures45 ». Zola n’aura de cesse de mesurer, dans le Sémaphore comme dans La Cloche, la conversion de la province à la République, parce qu’elle doit légitimer a posteriori la répression de l’insurrection.
- 46 La Fortune des Rougon, p. 128 sq.
- 47 À Zola le 5 mars 1871 (NAF 24 524, fos 325-326), cité par Éloïse Pontbriand, « Chroniques parlement (...)
- 48 À Louis Ulbach le 8 mars, t. 4, p. 634 ; La Cloche, 8 juin 1871, t. 5, p. 488.
- 49 La Fortune des Rougon, p. 42 sq., 182.
16Quant à La Cloche, sa ligne est politiquement plus à gauche mais socialement moins droite. Son directeur, Louis Ulbach, avait publié dès 1849 des Lettres de Jacques Souffrant, et cette plainte d’un ouvrier fileur de coton lui avait permis de s’autoproclamer « soldat obscur de la Démocratie ». La Cloche a d’abord été radicalement républicaine, dans la dernière année de l’Empire. Terminé en novembre 1869, le premier roman des Rougon-Macquart racontait alors que « les mots de liberté, d’égalité, de fraternité », avaient sonné aux oreilles du jeune Silvère, dix-huit ans plus tôt en décembre 1851, « avec ce bruit sonore et sacré des cloches qui fait tomber les fidèles à genoux46 ». Hugo félicitait Ulbach pour avoir été condamné à six mois de prison. Ce dernier n’a dû qu’à la chute du régime de ne pas comparaître à nouveau, cette fois-ci avec son collaborateur Zola, pour avoir appelé à la mobilisation contre l’Empire en même temps que contre la Prusse. Depuis, La Cloche a abandonné la spiritualité qui distingue une cloche d’un sémaphore : le journal ne laïcise plus le messianisme. Ulbach, qui avait déjà essayé de réconcilier Lamartine et Hugo (le premier avait trouvé « dangereux » Les Misérables du second), entend représenter la « gauche (du bon sens) » qui sans « organe à Paris » se ferait « mange[r] par les monarchiens et les sociaux à la première crise47 ». Zola résume : le journal « défend les républicains sages », un adjectif qu’il répète après la Semaine sanglante lorsqu’il s’agit de se féliciter de la victoire républicaine aux élections complémentaires48. Le Silvère de La Fortune des Rougon se réjouit, avec une confiance en l’avenir moquée par le narrateur, et lourde de dangers pour la viabilité du républicanisme quarante-huitard, de ne constater aucune distinction sociale dans la résistance au 2-Décembre. Miette, fille de forçat lucide sur l’altérité de sa classe à la bourgeoisie même progressiste, est plus « sociale » que sage : « elle soutenait […] que la terre appartient à tout le monde […]. Et Silvère, de sa voix grave, lui expliquait le Code49. »
Sagesse et bon sens politiques
- 50 Le Ventre de Paris, t. 5, p. 355.
- 51 Charles Baudelaire, « Les drames et les romans honnêtes » (Semaine théâtrale, 27 novembre 1851), da (...)
- 52 « Causerie du dimanche », Le Corsaire, 3 déc. 1872, t. 5, p. 945 sqq.
- 53 « Le lendemain de la crise », Le Corsaire, 22 déc. 1872, t. 5, p. 904.
- 54 Épreuves corrigées, NAF 10 304, fo 45. Le passage terminait le deuxième paragraphe de la p. 50.
17Sagesse et bon sens sont des vertus bourgeoises avant d’être républicaines. Dans Le Ventre de Paris, dont la gestation a commencé en mars 1871, l’abbé Roustan est suffisamment « sage » pour recommander à la charcutière des Halles, elle-même si « sage » qu’elle assomme ce « gueux » de Marjolin qui voulait la prendre dans le sous-sol puant du marché, et mère d’une fille déjà très « sage » trainée à son tour dans l’« ordure » par le petit Muche, et femme d’un mari plus sage encore, de dénoncer à la police le complot « tout social plutôt que politique50 » de l’ancien bagnard Florent, pour assurer la victoire des « honnêtes gens ». Quant au Bon Sens, c’est le surtitre d’un Journal des honnêtes gens qui a publié cinq numéros durant la Commune. Dès 1851, Baudelaire expliquait que « l’école du bon sens » servait « l’honnêteté bourgeoise » lassée par le romantisme et menacée par le socialisme. Cette diatribe contre les « romans honnêtes51 », Zola la continue dans la chronique littéraire qu’il donne parallèlement à sa chronique politique. Au moment où, en décembre 1872, il termine Le Ventre de Paris et prévoit son second roman ouvrier, le romancier consacre dans Le Corsaire un article à « l’école moderne du naturalisme », que son ouverture « sur le vrai » oppose aux « romans décents52 ». Dans le même Corsaire trois semaines plus tard, il publie « Le lendemain de la crise ». Cette chronique fictionnalisée confronte la misère d’une famille ouvrière au luxe des ministres de Versailles, qui préparent l’accession de Mac-Mahon au pouvoir. Zola y constate que « la France affamée s’est rendue53 ». Le journal est interdit, et le romancier voit se fermer pour quatre ans les colonnes de la presse parisienne. Du texte de La Fortune des Rougon révisé pour sa première publication en volume chez Lacroix en octobre 1871, Zola avait supprimé un passage où le narrateur reconnaît dans la bourgeoisie, « si ridicule qu’elle puisse paraître » à Plassans, « les germes de l’avenir54 » : à Paris, elle venait de montrer que son ridicule ne l’empêche pas d’être sanglante. C’était réserver la germination de l’avenir au travail des mineurs de Germinal.
- 55 Voir La Cloche, 24 fév., 17 et 25 avril 1871, t. 4, p. 333, 471 et 478.
- 56 La Curée, t. 5, p. 68 sq.
- 57 Le Ventre de Paris, p. 263.
- 58 Voir « Causerie dramatique et littéraire », L’Avenir national, 25 fév., 4 et 25 mars 1873, t. 6, p. (...)
18Sagesse et bon sens sont des vertus bourgeoises mais rien n’empêche les républicains auxquels s’adresse La Cloche d’être sages sans cesser d’être républicains : Zola ne cesse d’invoquer le « bon sens », qu’il appelle aussi, et positivement, politique : contre « l’extrême droite », contre « la droite » elle-même, contre « l’extrême gauche » de l’Assemblée nationale, puis contre l’insurrection de la Commune. Il en fait cette qualité essentielle de Thiers lui permettant d’imposer la République55. Mieux vaut même que les républicains soient sages (« agréables à la police », disait Hugo au temps de l’Empire libéral), pour que l’Assemblée et le gouvernement leur conservent le droit d’être républicains. Mais rien n’empêche non plus la bourgeoisie d’être républicaine sans cesser d’être bourgeoise : à preuve monsieur Béraud du Châtel dans La Curée. « Un de ses ancêtres [a été] compagnon d’Étienne Marcel. » En 1793, son père a « salué la République de tous ses enthousiasmes de bourgeois de Paris, dans les veines duquel coul[e] le sang révolutionnaire de la cité ». Lui-même est « un de ces républicains de Sparte, rêvant un gouvernement d’entière justice et de sage liberté ». Il a quitté la magistrature en 1851 pour n’avoir pas à présider « une de ces commissions mixtes qui déshonorèrent la justice française56 ». Mais sur la bourgeoisie, Le Ventre de Paris est ambigu. Il confie le dévoilement final des « gredins » qui sont dans les « honnêtes gens » à un personnage (Claude Lantier) porteur de la parole de l’auteur (c’est un peintre antiromantique) disqualifié dans cette tâche par son histoire des Gras qui est exclusivement naturelle et par son incapacité à produire autre chose que d’insatisfaisantes esquisses : son programme, « flanquer les vieilles cambuses par terre et faire du moderne57 », est réalisé par Lisa Quenu qui s’installe dans une charcuterie aussi réaliste que neuve : nette et fonctionnelle. Il faut croire que la Commune de Paris déplorait à tort, dans son Journal officiel du 10 mai 1871, « que beaucoup de commerçants de Paris manquent de lumières ». Zola donne d’ailleurs au réalisme la mission de s’adresser aux « charcutières » abandonnées par le romantisme à « l’honnêteté sentimentale » des mélodrames, et de leur parler « du monde moderne58 ». La sympathie de son narrateur envers ses charcutiers surpasse l’empathie qu’il a pour Florent. Le roman ne dit pas que les vraies honnêtes gens seraient à chercher parmi ceux qui passent à tort pour des « rouges » : jamais Florent n’est « honnête ».
- 59 Les Misérables, pp. 655 sqq. ; L’Année terrible, p. 154.
- 60 Le Sémaphore de Marseille, 3 juin 1871, t. 4, p. 580.
- 61 Lettres à Paul Meurice et Auguste Vacquerie des 18 et 28 avril 1871 (Œuvres complètes, Jean Massin (...)
- 62 Le Sémaphore de Marseille, 6 juin et 5 mai 1871, t. 4, p. 591 et 505.
- 63 C’est la liste des désignations de Hugo par Zola entre la séance de vérification des pouvoirs à l’A (...)
19L’auteur des Misérables montrait que « les sages » sont toujours « les habiles », qui « raffermi[ssent] l’État » à peine « le droit affirmé » par les révolutions. Le poète de L’Année terrible rappelle que « la voix sage » est par définition la voix basse pour laquelle « La politique est l’art de faire avec la fange […] / Un breuvage59 ». Zola, lui, pense que la République peut et doit s’offrir la « dizaine de mille » morts qu’il attribue à la Semaine sanglante60, quitte à mettre la facture au débit du républicanisme romantique. Peu lui importe ce que le communalisme et sa promotion de la démocratie directe doivent plutôt au constat de l’échec de la Seconde République. Du reste, en appelant lui-même dès la publication de Napoléon le Petit à la suppression de « l’administration centralisée », Hugo s’est attiré la sympathie de l’extrême-gauche. L’exil, et son « livre dangereux » où un ouvrier est le sujet de sa propre rédemption, ne lui ont pas aliéné cette sympathie. Et le poète approuve la plupart des mesures prises par cette « chose admirable » (quoique « stupidement compromise par cinq ou six meneurs déplorables »), cette « bonne chose » (quoique « mal faite » car faite devant l’ennemi étranger), cette expérience politique, qu’est selon lui la Commune61. Zola refuse quant à lui « de reconnaître comme hommes politiques » non seulement « les incendiaires des Tuileries et les assassins des otages » mais aussi les auteurs d’un « bagage législatif » semblable à un « almanach charivarique de l’an de folie 187162 ». Il qualifie donc Hugo de « grand prêtre », qui perpétue le messianisme politique ; d’« idole populaire », qui incarne une conception de la République disqualifiée par l’insurrection de juin 1848 dans sa négation de l’antagonisme social et achevée par le coup d’État ; de « Jésus qui promet la rédemption » des gueux ; de « sublime rabâcheur » de Quarante-huit ; de « grand pontife » de la République universelle ; de « singulier justicier qui, par pose, promène sa clémence dans les bagnes », parce qu’il réclame trop tôt une amnistie trop complète ; de « prophète apocalyptique », de faiseur de phrases, de poète qui se prend pour un « homme politique », de dramaturge médiéval, de styliste « outrancier », de philosophe « nuageux », de rhéteur « tonitruant » – toutes positions dont L’Année terrible dit pourtant l’impossibilité63.
La Semaine sanglante, « nuit du 4 » de la République
- 64 Le Sémaphore de Marseille, 9 et 21-22 mai 1871, t. 4, p. 516 et 548.
- 65 La Curée, p. 84.
- 66 Voir Philippe Hamon, Le Personnel du roman. Le système des personnages dans Les Rougon-Macquart d’É (...)
- 67 Le Sémaphore de Marseille, 23 sept. 1871, t. 5, p. 574 sq. ; « Causerie du dimanche », Le Corsaire, (...)
- 68 Jacques Noiray, Le Simple et l’Intense. Vingt études sur Émile Zola, Paris, Classiques Garnier, « É (...)
20Contre ce romantisme dont il pense pouvoir constater la victoire en mai 1871 sur « les socialistes modernes, le parti de l’Internationale64 », Zola avait déjà écrit La Fortune des Rougon, où l’épopée de la résistance au coup d’État, d’ailleurs fortement dénoncée comme fiction, n’est que la sublimation d’une chaste idylle amoureuse. Il semble bien qu’ensuite, La Curée soit dirigée contre Hugo presque autant que contre le Second Empire. Béraud du Châtel est exilé dans l’île Saint-Louis comme le poète à Guernesey : son hôtel est à « mille lieues du nouveau Paris », la cour est « une réduction de la place Royale », on y voit une fontaine qui est « une tête de lion à demi effacée65 ». Béraud du Châtel paie sans le savoir la facture de l’insurrection morale que sa fille Renée engage contre le « vice officiel » (le tailleur Worms réclame 257 000 francs) mais qui enrichit le régime : Saccard conquiert grâce à l’inceste de Renée avec Maxime, qu’il tolère pour le monnayer, les terrains de Charonne. Le Clancharlie de L’Homme qui rit n’avait pas cet aveuglement, ni surtout Gwynplaine le rire mondain de Maxime. Contre Hugo toujours, Zola écrit Le Ventre de Paris où un souvenir de la nuit du 4, le souvenir de la jeune femme tuée sur lui le 4 décembre 1851, paralyse le républicanisme de Florent, où Muche perd l’innocence que Paris conservait à Gavroche, Marjolin la conscience que Quasimodo avait d’être une bête humaine, les gueux tout espoir de rédemption et l’idylle toute articulation à l’épopée. Le réalisme est sans doute une linguistique, une esthétique, une philosophie, une méthode de travail, une pédagogie66, c’est aussi une politique – ici une politique de la transtextualité. Zola fonde explicitement le réalisme sur l’échec de cette ultime insurrection romantique qu’a été la Commune : « S’il ne sortait pas de tout le sang répandu […] une littérature grave et sensée », explique-t-il au moment de la publication de La Fortune des Rougon en volume et de La Curée en feuilleton, « ce serait […] à croire que la sève créatrice est tarie dans l’arbre pourri de la nation ». Un an plus tard, alors que son arbre généalogique pousse ses branches dans Les Rougon-Macquart et que la publication du feuilleton du Ventre de Paris a commencé, il signale que « l’heure est bonne pour dire certaines vérités », et développe l’idée qu’« après chaque catastrophe sociale », se manifeste le « désir de retourner au vrai ». Et il répète : « de tout ce sang […] va sortir un large courant lorsque la République aura pacifié la France67 ». Jacques Noiray l’a dit, « tout naturalisme ne peut naître que du sacrifice d’un romantisme antérieur », ce sacrifice est une « fêlure inscrite dans la nature même du naturalisme68 ».
- 69 Voir Le Sémaphore de Marseille entre les 7-8 et le 23 mai 1871, t. 4, p. 512 sq., 526, 533 et 544 s (...)
- 70 Ibid., 17 août 1871, t. 5, p. 547.
- 71 Cette image est utilisée dans La Cloche du 21 juin 1872, t. 5, p. 784.
- 72 Le Sémaphore de Marseille, 28-30 mai 1871, t. 4, p. 566 ; 28 mai 1872, t. 5, p. 758 (nous soulignon (...)
21L’insurrection de 1871 alimentant les tentatives de restauration bonapartiste puis monarchiste dont Zola se fait l’écho dans ses chroniques, comme le drapeau rouge de Miette détermine la victoire des Rougon à Plassans, une nuit du 4 de la République s’impose, qu’à la différence de celle qui fonda l’Empire, la République doit assumer. Zola se trompe. Mac-Mahon succédera à Thiers avec pour programme de restaurer la monarchie, et le docteur Pascal dira dix ans plus tard que ce n’est pas Saccard qui s’est rallié à la République mais la République qui s’est ralliée à son affairisme. Enfin, la République n’assumera pas la Semaine sanglante. Mais Zola le croit, et l’écrit dans ses deux chroniques. Après avoir constaté que « l’endroit du boulevard des Italiens sinistrement illustré par le crime du 2-Décembre, vient d’être de nouveau le théâtre d’une lutte atroce » en mai 1871, que « les trottoirs sont rouges de sang » ; après avoir essayé en vain de réduire l’insurrection de la Commune de Paris à un « décalque », un « pastiche étroit et grotesque », une « parodie », une « singe[rie] » de 1793 (elle le redeviendra dans Jacques Damour)69, puis à « la queue », enfin à la « résultante » de l’Empire » (elle le redeviendra dans La Débâcle)70, Zola comprend que la Semaine sanglante ne rentre pas dans la « caisse » déjà trop pleine d’horreurs du régime déchu71. Si bien qu’il écrit à sa date anniversaire qu’« il y aura un véritable soulagement, lorsque toute cette histoire affreuse de la Commune ne sera plus qu’une tache de sang sur nos annales72 ».
Zola romancier « communeux »
- 73 Voir ibid., 7-8 mai, 4-5, 11-12 et 13 juin 1871, t. 4, pp. 513, 588 ; t. 5, pp. 484, 492.
- 74 Rodays (Fernand de), « Gazette littéraire », Le Figaro, 29 oct. 1871.
- 75 Covielle, « Obscénités démocratiques », Le Figaro, 10 nov. 1871.
- 76 La Cloche, 26 août 1871, t. 5, p. 558.
- 77 Voir Le Sémaphore de Marseille, entre le 25 avril et le 6 juin 1871, t. 4, p. 477, 531, 539, 543, 5 (...)
- 78 À Louis Ulbach le 6 nov. 1871, t. 5, p. 974 sq.
22Il faut donc manger les sociaux, et bien montrer qu’on les mange, et assumer le risque de devoir dénoncer plus tard la manière dont on les a mangés (« on a tout fusillé en bloc73 »), pour ne point se faire manger par les monarchiens. Ces derniers sont servis par une presse réactionnaire active. Le Figaro lit dans la condamnation de l’Empire par La Fortune des Rougon une promotion de la République trop spartiate pour n’être pas communarde : « Nous ne voulons pas de l’Empire, mais c’est parce qu’il a fait Sedan », écrit le journal. « Et si nous nous embarquons dans la république du brouet noir, on commencera par supprimer le luxe, et l’on finira par ne plus se laver les mains74. » Zola a pourtant révisé La Fortune des Rougon afin de distinguer les républicains des « rouges » et des « communistes ». Le même journal accuse ensuite le « citoyen » et « bohème démocrate » Zola de publier, avec La Curée, une « ordure » dans un « journal d’une nuance communeuse75 ». La Cloche est pourtant si communeuse qu’elle a été interdite par la Commune. Zola est un démocrate si bohème qu’il y dénonce inlassablement les « bohèmes de la politique ramassés dans les ruisseaux de Paris par le peuple trompé et puni76 ». Dans Le Sémaphore de Marseille, il a constamment vilipendé « l’ordure » des journaux « poussés comme des champignons à l’ombre de la Commune », « l’ordure » de la démolition de la colonne Vendôme, « l’ordure » des bagnes où Hugo promène sa clémence, « l’ordure révolutionnaire77. » Zola s’étonne de voir « un procureur de la République [l’]avertir du danger offert par cette satire de l’Empire78 », et arrête la publication du feuilleton de La Curée pour ne pas compromettre Ulbach.
- 79 Le Constitutionnel, 9 nov. 1871, cité t. 5, p. 19.
- 80 Henry Trianon, L’Assemblée nationale, 13 juillet 1873, cité par Robert Lethbridge, « L’accueil crit (...)
23Quant au Constitutionnel, il apparente l’auteur de La Fortune des Rougon et de La Curée « à la bande de Vallès, qui se croit réaliste et n’est que malpropre. On sait ce qu’a produit en politique cette école, mère de la Commune79. » Quelques mois après la publication du Ventre de Paris en volume, L’Assemblée nationale le répète à la veille du 14 juillet : « M. Zola appartient à cette école réaliste […] qui a fourni des chefs et des soldats à la Commune […]80. » Zola pose l’inverse : que la Commune (son échec) est la mère du réalisme. Une mère adoptive : le projet des Rougon-Macquart est antérieur. Mais dans la préface que le romancier écrit pour la publication en volume du premier roman de sa série, il présente l’Histoire naturelle et sociale d’une famille comme une expérience faite d’abord sur « la société contemporaine », qu’il n’identifie qu’ensuite au Second Empire et avait d’abord identifiée, dans ses Notes générales sur la marche de l’œuvre, comme issue de la Révolution française – une société contemporaine caractérisée par un « débordement », un « soulèvement » des « basses classes » que la date de cette préface : « Paris, le 1er juillet 1871 », renvoie à l’insurrection de la Commune.
- 81 Le Constitutionnel, 13 juillet 1873, repris dans Jules Barbey d’Aurevilly, Le Roman contemporain, P (...)
24Le même Constitutionnel charge bientôt Barbey d’Aurevilly d’expliquer que le réalisme du Ventre de Paris, comme celui du même Vallès (dans lequel Zola ne voit pourtant qu’un pâle romantique), de Hugo (que Zola et Vallès lui-même jugent anachronique et désormais nocif), de Baudelaire (qui a rompu avec « l’humanitairerie » romantique plus vite que Zola), de Gustave Courbet (que Zola ridiculise), que le réalisme, donc, « sort des deux choses monstrueuses qui s’accroupissent, pour l’étouffer, sur la vieille société française : le Matérialisme et la Démocratie81 ». Ils sont pourtant aussi disjoints dans Le Ventre de Paris que dans Les Misérables : le matérialisme des Quenu-Gradelle commande leur conservatisme et l’aspiration démocratique de Florent le pousse au spiritualisme.
- 82 Roger Ripoll, Réalité et Mythe chez Zola [1977], Paris, Champion, 1981, p. 516.
25Zola a donc été le double chroniqueur de l’insurrection de 1871, et on ne peut pas « disqualifier, écrivait Roger Ripoll, le témoignage de sa production journalistique82 ». Mais on ne peut pas poser en termes d’opinion, d’opinion de chroniqueur, la question de son rapport à la Commune.
Se censurer ou se lâcher
- 83 Discours parlementaires de M. Thiers publiés par M. Calmon, Paris, Calmann Lévy, 1879-1889, p. 267.
- 84 Voir M. le Comte de Chambord, Manifeste du 5 juillet 1871, Montpellier, Pierre Grollier, 1871, p. 4 (...)
- 85 Patrice Mac-Mahon, Messages et Allocutions présidentiels, Paris, Delloye, 1877, p. 3.
26La première difficulté de la prise en compte du témoignage de Zola réside dans l’évolution de l’opinion du chroniqueur de La Cloche, et du lexique qu’il emploie. Ainsi de l’« honnêteté », catégorie alors stratégique chez Thiers appelant à « l’expiation83 », chez les membres de la commission parlementaire chargée d’élaborer une loi électorale n’incluant les ouvriers qu’à la condition d’exclure les gueux84, chez Mac-Mahon proclamant le « rétablissement de l’ordre moral85 », chez Lissagaray condamnant au contraire la réaction bourgeoise – au point que Zola lui consacre tout un roman, Le Ventre de Paris, qui parle d’« honnête(té) » deux fois plus souvent que La Curée, quatre fois plus que La Fortune des Rougon : on mesure ainsi la progression de l’onde de choc de la Commune dans Les Rougon-Macquart. Zola chroniqueur voit l’honnêteté d’abord dans le travail et l’ordre, mais aussi dans la revendication parisienne des libertés municipales à reconquérir contre l’Assemblée nationale (le 16 avril 1871). Il ne voit plus ensuite dans « l’honnêteté » que de l’orléanisme, par opposition à la rapine bonapartiste (le 28 septembre 1871). La chronique du Sémaphore de Marseille, quant à elle, n’aura jamais vu d’« honnêteté » que dans la confrontation sociale puis militaire à l’insurrection. La nécessité de respecter la « modération » des opinions de ses lecteurs est rappelée à Zola par le directeur du journal marseillais, et fort bien comprise par son chroniqueur pour lequel la modération, autrement dit la « sagesse », le « bon sens », la « politique », est la valeur, républicaine, au nom de laquelle il disqualifie dans La Cloche un parlementarisme dominé par la voix monarchiste, mais cette nécessité ne modère pas sa chronique de la Semaine sanglante dans le Sémaphore : pas plus que la modération observée par Lisa en toutes choses (le vote, l’argent, la nourriture, le sexe) ne l’empêche d’assommer Marjolin et de dénoncer Florent à la police.
- 86 « Avant-propos », Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), Presse et Plumes, Paris, Nouveau mon (...)
- 87 Henri Mitterand, Pierre-Marc de Biasi et Anne Herschberg-Pierrot [entretien], « Henri Mitterand – C (...)
27De là cette indication au folio 49 du dossier préparatoire du Ventre de Paris : « Honnête, il faut s’entendre ». « Honnête ! comment l’entendez-vous ? », demandera la petite-bourgeoise madame Josserand de Pot-Bouille (1882) à son mari soucieux de ne pas gager le mariage de leur fille sur une intenable promesse de dot. La chronique journalistique, expliquent Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant, oblige l’écrivain « à construire des médiations […] entre son travail singulier et l’espace public, entre ses mots, qui sont propres, et l’univers des stéréotypes et des discours sociaux où ils sont immergés86 ». Cette médiation pratiquée dans la chronique est interrogée dans l’avant-texte romanesque : à la suite de Claude Duchet, on a montré qu’il est « l’écran de projection des grandes contradictions sociales » mais aussi « l’espace d’un acte individuel87 ». La fonction du roman lui-même est de « s’entendre », sur un lexique que le texte éprouve et redéfinit, avec son lecteur qui est aussi un lecteur de journaux et lit le feuilleton du roman dans le journal. Le roman est certainement mis à l’épreuve par la Commune : comment, après la Semaine sanglante, raconter l’insurrection républicaine de 1851 (dans La Fortune des Rougon), la destruction du Paris ouvrier (dans La Curée), le conservatisme bourgeois (dans Le Ventre de Paris) sans passer pour un communeux ? Mais le roman, au contraire de la chronique qui n’institue pas ce qu’elle représente, est aussi la mise à l’épreuve de l’insurrection, singulièrement des mots pour la dire. Ainsi le Zola chroniqueur emploie concurremment les termes « émeute » et « insurrection », longuement distingués l’un de l’autre par le Hugo des Misérables et essentiels dans le débat sur l’amnistie. Les témoins et les auditeurs de l’Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars font de même, confrontés qu’ils sont à la nécessité de dépolitiser l’insurrection tout en justifiant la militarisation de sa répression. Mais l’usage romanesque des mêmes termes est cohérent dans La Fortune des Rougon et Le Ventre de Paris : c’est toujours une question de point de vue.
- 88 La Cloche, 22 fév., 1871, t. 4, p. 330.
- 89 Le Figaro, 22 sept. 1893, Œuvres complètes, Henri Mitterand éd., Paris, Cercle du livre précieux, t (...)
- 90 À Flaubert le 9 avril 1874, Correspondance, Bard H. Bakker éd., Montréal, Presses de l’université d (...)
- 91 Le Sémaphore de Marseille, 21-22 et 31 mai, 3, 10, 11-12 et 29 juin 1871, t. 4, p. 545, 575, 580 sq(...)
- 92 Le Ventre de Paris, pp. 386, 449.
28Le second problème du témoignage de Zola tient à l’anonymat des articles du Sémaphore de Marseille. Il peut disqualifier chacune des deux chroniques. Soit que Zola écrirait ce qu’« il pense » dans La Cloche (c’est le mot d’Ulbach88) et ce que ses lecteurs « attendent » dans le Sémaphore : c’est le mot qu’emploiera Zola vingt ans après, dans un article sur « l’anonymat dans la presse ». L’anonymat réduit la chronique à la satisfaction d’une opinion collective inconsciente d’elle-même, donc d’un « besoin social89 ». Zola avoue en 1874 à Flaubert que sa chronique du Sémaphore de Marseille est « une de [s]es petites hontes cachées90 ». Alors la Commune d’Émile Zola serait dans sa chronique de La Cloche (une chronique signée, condamnant la décapitalisation de Paris et l’anachronique intransigeance monarchiste de Versailles, scandalisée par la prolongation de la Semaine sanglante en mois non moins sanglants) plutôt que dans sa chronique du Sémaphore de Marseille : chronique anonyme, provincialiste, sensationnaliste, chronique de salon jaune. Soit au contraire que Zola se censurerait dans La Cloche mais se lâcherait, si l’on peut dire, dans Le Sémaphore de Marseille. Alors la Commune d’Émile Zola serait dans le Sémaphore, d’autant plus sûrement que des éléments de cette chronique sont repris littéralement quinze ans plus tard, durant quinze années et d’un cycle romanesque à l’autre, dans Jacques Damour, dans Germinal, dans La Débâcle, dans Paris, dans Travail : le vide de la Commune, c’est surtout le vide idéologique que Zola croit pouvoir y constater, fût-ce – dans La Débâcle – contre ses propres sources, pourtant hostiles au « socialisme ». Et l’effarement du chroniqueur du Sémaphore de Marseille, placé au bord d’une « mer de sang », au pied d’un « amas de chair humaine », parmi des cadavres que l’on enterre insuffisamment quand on ne les brûle pas, sa violence (« Jusque dans leur pourriture, ces misérables nous feront du mal »), sa gratitude envers l’armée française redonnant à la nation défaite à Sedan « sa place en Europe 91» seraient d’autant plus intéressants que Zola est un écrivain de la maîtrise. Il va se doter d’une ingénierie rédactionnelle et éditoriale à la hauteur de son projet scientifique, tout en modifiant le moins possible après l’insurrection de 1871 le plan d’une Histoire arrêté avant les élections de 1869. En attendant, le papier du Ventre de Paris reçoit et suinte le sang versé. Le sang des lapins tués dans le sous-sol des Halles « tach[e], goutte à goutte, la pâleur de la porcelaine » – qui est la porcelaine des assiettes recueillant les abats mais vaut pour les pages du roman. Et ces pages elles-mêmes finissent par saigner : des pigeons, noir et blanc, serrés comme des pages dans des coffres alignés comme des livres, « le sang tomb[e] » dans le même « goutte-à-goutte92 ».
- 93 Voir Arthur Adamov, « Mars 1871 mars 1958. L’union sacrée des écrivains contre les “Communeux” » et (...)
- 94 Voir Paul Lidsky, Les Écrivains contre la Commune, Paris, François Maspéro, 1970.
- 95 Edmond Bazire, « Menus propos », L’Intransigeant, 23 sept. 1880.
- 96 Voir Paule Lejeune, Germinal, roman anti-peuple, Paris, Nizet, 1978 ; Nicole Priollaud, 1871 : La C (...)
- 97 Voir Colette Becker, « Républicain sous l’Empire » et Jeanne Gaillard, « Zola et l’ordre moral », d (...)
- 98 Vérité, p. 76 (nous soulignons).
29Ce second Zola, aisé à diffuser, domine aujourd’hui. Son image a été esquissée dès la publication de L’Assommoir, qui a scandalisé Hugo comme Thérèse Raquin avait scandalisé Ulbach. Elle a été tracée lors la publication de Jacques Damour par une gauche si peu sage, si dépourvue de bon sens, si peu politique, si sociale qu’elle était hostile au bourgeois Zola sans être plus favorable désormais à Hugo. Elle a été développée non sans controverse, pendant la guerre d’Algérie, dans Les Lettres françaises où Aragon, lui, continuait à voir en Hugo, et plutôt qu’en Zola, l’écrivain capable de se hisser au-dessus des intérêts de sa classe93. Elle a été diffusée après Mai-6894, et avait pâli jusqu’à ce que la presse et le Web la rafraîchissent au gré de l’actualité de l’insurrection elle-même : Zola cacherait mal « sa sympathie pour la grande mitraillade de la semaine de Mai95 ». Un Zola « anti-peuple », donc un Zola « imposteur » dans sa prétention à raconter, de Germinal où l’échec est provisoire à Travail où la cité est fondée, l’émancipation de la classe ouvrière96. Voilà qui peut alimenter la tentative de récupération du romancier par le camp adverse : si même l’auteur de Germinal a violemment condamné l’insurrection, c’est que l’insurrection était violemment condamnable ; si l’insurrection ne l’était pas, alors le défenseur de Dreyfus ne saurait être une figure de la gauche. L’Université, à quelques notables exceptions près, avait progressivement déplacé le réalisme de Zola, pour s’intéresser à sa méthode plutôt qu’à son objet, et délaissé le Zola politique de l’œuvre publiée au profit du Zola technicien des dossiers préparatoires : La Fortune des Rougon a pourtant été qualifiée de « brouet noir », La Curée et Le Ventre de Paris d’« ordures » en raison de leur objet, par des journaux peu à même de se soucier de ce qui aujourd’hui définit le réalisme. Le Zola chroniqueur de l’insurrection de la Commune n’est certes plus un « républicain sous l’Empire », mais il n’est pas encore le pourfendeur de l’Ordre moral institué deux ans plus tard97 ; ni l’auteur de Germinal ; ni le défenseur de Dreyfus dans l’autre crise du siècle, strictement politique celle-là mais qui conduira Vérité à montrer le trop « sage » député Lemarrois, « pilier de la République bourgeoise », refuser de défendre un juif innocent afin de ne pas faire élire des candidats réactionnaires déjà favorisés par « la montée de la République sociale98 ».
- 99 Sandy Petrey, « La République de La Débâcle », dans Zola et la République, op. cit., p. 94.
30Zola serait donc contraint ou satisfait d’écrire sur les communards dans Le Sémaphore de Marseille ce qu’il a fait écrire à Vuillet sur les républicains dans la Gazette de Plassans. Il avait trouvé la rhétorique de Vuillet chez le journaliste légitimiste Hyppolyte Maquan, auteur de L’Insurrection de décembre 1851 dans le Var, et anticipé ainsi la réception de La Fortune des Rougon par la presse antirépublicaine. Mais quand bien même on pourrait trancher entre contrainte et satisfaction, on n’expliquerait pas pourquoi La Débâcle invente un Levasseur là où la chronique du Sémaphore de Marseille laissait craindre un Macquart, et réemploie un Macquart là où la chronique de La Cloche faisait espérer un Rougon. Ni pourquoi « la voix choisie pour articuler la vérité » (la Commune est une catastrophe qui libère un peuple nouveau) est « celle du détraqué, Maurice99 ».
- 100 Voir William Serman, La Commune de Paris, Fayard, 1996, p. 238.
- 101 La Cloche, 15 avril 1871, t. 4, p. 464.
- 102 Albert Borel-Rogat, Le Figaro, 10 nov. 1871, cité par Robert Lethbridge, « Une “conspiration du sil (...)
- 103 La Cloche, 19 et 22 fév., 4 mars ; à Ulbach le 8 mars 1871, t. 4 , p. 320, 330, 355 et 633.
- 104 La Cloche, 4 mai 1872, t. 5, p. 718.
- 105 Ibid., 17 avril 1872, p. 703 sqq.
- 106 Le Sémaphore de Marseille, 6 oct. 1871, t. 5, p. 590.
31Du reste, s’il y avait censure dans La Cloche, ce ne serait pas toujours une autocensure assurée par un surmoi démocrate, et levée par l’anonymat du Sémaphore. Zola annonce en effet dans La Cloche qu’il votera aux municipales sans « engager la responsabilité du journal », ce qu’Ulbach confirme publiquement en précisant que son chroniqueur écrit « ce qu’il pense » : La Cloche a déclaré « nulle et non avenue » la convocation des électeurs par « le Comité qui s’est installé à l’Hôtel de Ville100 ». « Il m’est permis », explique en substance le chroniqueur, « même dans un journal qui se déclare contre [le gouvernement peut-être] irrégulier » de la Commune, « de conserver absolument mon allure indépendante [à l’égard d’un gouvernement assurément] légal101 ». Le Figaro jugera quelques mois plus tard que La Curée serait « tolérée » sans doute sous la République mais est intolérable sous « un gouvernement régulier102 »… Jusqu’à une certaine date, peut-être jusqu’à la création le 1er mai du comité de Salut public, que Courbet condamne dans les mêmes termes que Zola, et si le journal n’avait pas été interdit, la chronique de La Cloche aurait pu être moins hostile à la Commune qu’elle ne l’est. Ulbach indique en outre que son chroniqueur écrit souvent « sous le coup de l’émotion », et Zola soumis à « l’heure de la poste » reconnaît n’avoir « ni le temps de réfléchir ni celui d’écrire proprement103 » : ce sont là des raisons de « se lâcher » autant dans La Cloche que dans Le Sémaphore de Marseille. Et ce n’est pas dans Le Sémaphore de Marseille mais bien dans La Cloche que Zola constate que « la grande faucheuse […] s’est promenée dans nos champs pour abattre les mauvaises herbes, et nettoyer ainsi les moissons de l’avenir » ; qu’il en vient à espérer que « tout ce sang, toutes ces ruines » seront « le terrain » d’une « floraison splendide104 » ; et qu’il se réjouit que Thiers gère le relèvement du pays « comme le premier boutiquier venu content de ses affaires105 » : autant dire comme une charcutière des Halles. À l’inverse, c’est bien dans Le Sémaphore de Marseille, non dans La Cloche, que Zola écrit d’abord que « ce sang est inutile, il ne fécondera rien » ; qu’il déplore ensuite que « le moindre sentiment d’humanité vous range […] parmi les communeux les plus féroces106 » ; qu’il promeut enfin un réalisme aussi hostile à la bourgeoisie que légitimé par l’échec de la dernière insurrection romantique.
- 107 Ibid., 30 avril 1871, t. 4, p. 492.
32L’éditeur du volume de chroniques intitulé La Commune. 1871 a donc pris des précautions – après tout, Zola a d’abord été retenu à Versailles par la police du gouvernement, il a craint ensuite d’être arrêté par les autorités parisiennes et a même cessé à partir du 8 avril de signer sa chronique de La Cloche. Sur la première page de couverture de ce volume, illustrée par un détail de l’affiche de Léon Choubrac, figurent un Versaillais et un communard munis chacun de leur drapeau. La quatrième page de couverture est plus circonspecte encore, devant le choix des termes à utiliser pour promouvoir ce choix d’articles, que Zola l’aurait été selon elle devant la « radicalisation » des Communards. Certes, il a affirmé que la Commune pourrait constituer « la base de la régénération » du pays, mais à la condition de s’en tenir à la « réforme » (de « certains abus »), autrement dit si la Commune était ce qu’elle n’est pas107. Surtout, La Commune. 1871 est pourvue d’une introduction prise au tome correspondant des Œuvres complètes, laquelle introduction ne censure ni les articles de La Cloche les plus favorables à Thiers ni les articles du Sémaphore les moins hostiles à Paris.
Le roman, ou l’autre de la chronique
- 108 Entre le 10 mai et sans doute le 9 juin 1871, Zola raconte depuis Bennecourt la reprise de Paris su (...)
- 109 La Cloche, 11 déc. 1871, 5 juin 1872, t. 5, p. 632, 761 sqq.
- 110 Philippe Hamon, Texte et Idéologie. Valeurs, hiérarchies et évaluations dans l’œuvre littéraire, Pa (...)
- 111 Henri Mitterand, Émile Zola, Le Ventre de Paris, Paris, Gallimard, « folio », 1979, notice, p. 446 (...)
- 112 Jann Matlock, « Everyday Ghosts : La Curée in the Shadow of the Commune », The Romanic Review, vol. (...)
33Zola n’a cependant pas attribué à des articles de presse, fussent-ils bien informés (ce n’est pas le cas de sa chronique de la Semaine sanglante108), la capacité de dire la vérité sur l’histoire. Il intitulera La Vérité en marche le volume réunissant ses articles sur l’affaire Dreyfus mais les publiera pour leur valeur « document[aire] ». D’abord, et s’agissant de la chronique parlementaire de La Cloche, ce n’est pas à l’Assemblée nationale, où « la vérité » ne peut parler « sans être rappelée à l’ordre », où « le mensonge parlementaire » est « nécessaire », que « s’écrit l’Histoire », explique Zola109. Ensuite, le champ d’exercice d’une chronique, même signée, reste l’opinion. La vérité ne peut être produite, expérimentalement, que par et dans la fiction littéraire, une fiction littéraire que Zola veut par la science si complètement affranchir de l’idéologie (la sagesse, le bon sens, la « politique », etc.) qu’il en bannit ces grandes dissertations de narrateur porteuses d’opinion chez Balzac et Hugo, et compromises par l’intrigue romanesque – même les thèses antiromantiques développées par Claude Lantier dans Le Ventre de Paris sont démenties. Du reste, appuyé ou pas à la physiologie, le roman est par nature expérimental. Il l’est d’autant plus – Philippe Hamon l’a montré – quand la fiction n’est pas « circonscrite a priori dans ses référents110 ». Les trois premiers romans des Rougon-Macquart n’ont pas l’insurrection de la Commune de Paris pour référent, et à la nécessité de faire l’histoire d’un régime disparu en 1870 auquel l’insurrection de 1871 n’appartient pas, s’ajoutent la censure et les « prudences thématiques, structurales et stylistiques, explique Henri Mitterand, auxquelles l’auteur est contraint par l’ordre versaillais111 ». Mais c’est bien – ou c’est donc – dans ce que Jann Matlock appelle the Shadow of the Commune112 que Zola a travaillé à la révision et la publication en volume de La Fortune des Rougon ; à la reprise et la publication de La Curée ; à la préparation, la rédaction et la publication du Ventre de Paris. C’est aussi dans l’ombre de la Commune qu’ont été lus ces trois romans et, pour deux d’entre eux, dans des journaux donnant chaque jour les nouvelles de la normalisation de Paris.
- 113 Voir La Curée, p. 28 sqq., 147, 68, 146 et 218.
- 114 Voir Travail, p. 52, 105, 118, 165, 261 et 342.
- 115 « L’antithèse directe de l’Empire » – que n’est pas la République du 4-Septembre contraignant Zola (...)
34La Cloche et Le Sémaphore de Marseille participent également au discours social à l’abri duquel l’auteur des Rougon-Macquart veut mettre son Histoire naturelle et sociale, et contre lequel le romancier écrit cette Histoire. Les deux journaux peuvent occuper des points de vue différents, leurs lignes respectives convergent vers un point où leur altérité politicienne se dissout, ils comblent le même « besoin social » d’affirmer que la Commune n’est pas une expérience politique. Le Sémaphore de Marseille n’est pas à La Cloche ce que les livres obscènes dont Vuillet inonde clandestinement Plassans sont à sa catholique Gazette – mais plutôt ce que les Macquart sont aux Rougon. Le Sémaphore peut passer pour l’autre de La Cloche et La Cloche pour l’autre du Sémaphore, la fiction est – absolument – autre. C’est « l’autre chose » comme le dit, avec un article défini et au neutre, Renée qui dans La Curée trouve une alternative au « vice officiel » dans un « déclasse[ment] » la conduisant au bord du « ruisseau » : voilà son « roman » à elle113. Travail sera entièrement consacré à la recherche obsessionnelle de l’« autre chose » (l’autre du charbon, l’autre du salariat)114. Le roman est l’autre de la chronique, qu’il déclasse en effet. Non seulement au sens où le roman tombe au ruisseau (Les Rougon-Macquart, c’est quand même l’immersion dans les « basses classes ») mais surtout au sens où le roman, lui-même inclassable puisqu’échappant à toute codification, donc génériquement neutre, libère l’insurrection de son classement par l’Histoire (de là aussi cette « apesanteur » de la Commune) et le récit de l’insurrection de son classement par les journaux, qui rapportent les événements selon une chronologie et un rubriquage préétablis. La Commune : cette « chose », dit Hugo. Cet « autre », dit Marx. Un « sphinx115 ». Les journaux, eux-mêmes classés, doivent être ou avoir été bonapartistes comme Le Constitutionnel, royalistes comme Le Figaro, orléanistes plutôt que légitimistes comme Le Sémaphore de Marseille, républicains « sages » plutôt que « sociaux » comme La Cloche, etc. Une place est toujours assignée à la chronique dans le champ de la presse : de là des questions sur de faux rapports d’altérité, l’orléanisme originel du Figaro, le recours du bonapartiste Constitutionnel à la plume du monarchiste Barbey d’Aurevilly, les ralliements respectifs de La Cloche et du Sémaphore de Marseille à Thiers, etc. Mais, de même que le roman est toujours expérimental, par définition la fiction est utopie – y compris lorsqu’elle est aussi constamment hostile à l’utopie que peuvent l’être Les Rougon-Macquart.
Une trilogie de l’échec insurrectionnel
- 116 Épreuves corrigées, fos 174, 274 ; voir La Fortune des Rougon, p. 132 et 199.
- 117 La Curée, p. 69 ; La Cloche, 18 août 1871, t. 5, p. 549.
- 118 Le Sémaphore de Marseille, 17 août 1871, t. 5, p. 547.
- 119 Le Corsaire, 17 déc. 1872, t. 5, pp. 893 sqq. ; Le Sémaphore de Marseille, 18-19 mai 1871, t. 4, p. (...)
35Le rapport de La Fortune des Rougon à la Commune est une affaire de réception – donc de révision du texte initial. Ce ne sont plus des « idées socialistes » qu’Antoine Macquart prend aux journaux dans le texte publié en volume et daté de « Paris, le 1er juillet 1871 », mais des « lambeaux d’idées communistes ». Ce n’est plus une « commission républicaine dont il serait le chef » qu’il songe à nommer avant de trahir les républicains, mais une « Commune116 ». Parallèlement à ce travail de révision de son premier roman, Zola reprend, en juillet 1871, la rédaction du deuxième, qu’il avait interrompue au premier chapitre en juin 1870. Issu d’une lignée fondée par Étienne Marcel qui émancipa et défendit la capitale et que Larousse évoque dans l’article « Commune » de son Grand Dictionnaire universel du xixe siècle, Béraud du Châtel a quitté la magistrature pour ne pas présider une de ces commissions mixtes dont Zola constate la résurgence après la Semaine sanglante117. Voilà ce que l’auteur de La Curée a soutenu dans l’insurrection de 1871 – la défense des franchises municipales – et dénoncé dans la répression, nécessaire selon lui à la consolidation institutionnelle de la République : son anti-républicanisme. La relation incestueuse de Renée prouve que le « sang révolutionnaire de la cité » n’a pas fini de couler dans les veines des Béraud. Elle commence dans la « camaraderie » avec Maxime, auquel L’Argent donnera un demi-frère incarnant la « bête » humaine dans un bidonville de Montmartre ; elle est doublée par une inversion des rôles sexuels ; elle est pleinement consommée dans l’utopie de la serre de l’hôtel particulier des Saccard, au pied d’un sphinx de marbre noir ; elle aboutit à une méningite aiguë. Contagion de la pathologie que le chroniqueur du Sémaphore de Marseille, « en moraliste et en médecin » (en romancier réaliste, donc), diagnostique chez les « fêlés » de la Commune : les « pensionnaires de Charenton » s’y battent avec les « pensionnaires de Bicêtre118 ». L’insurrection de 1871 est elle aussi à la fois incestueuse et invertie : elle mêle dans une même camaraderie les générations (Delescluze, Flourens, les gamins de Paris), et aux fédérés les « citoyennes » qui ont ce « défaut de se mêler de ce qui ne les regarde pas » les conduisant parfois à devenir « de véritables harpies, des mégères jetant feu et flamme119 ».
- 120 Nana, t. 9, p. 267.
- 121 Ibid., p. 257.
- 122 Jacques Damour, p. 680.
- 123 Ibid., p. 686 sq.
- 124 La Curée, p. 135 sq.
36Nana, fille de blanchisseuse disposant d’une forme dégradée, donc récupérable par le théâtre des Variétés, de cet « autre chose » (« elle avait autre chose [qu’un talent de comédienne] » : son corps), se contentera d’entretenir, avec une prostituée maintenue dans une condition à laquelle elle-même retournera souvent, des relations homosexuelles tolérées par son amant régulier, le légitimiste comte Muffat. Certes, Nana « veng[e] […] les gueux120 », tous les gueux de la série. Mais Nana venge les gueux en « dévora[nt] » les ouvriers : les « ouvriers noirs de charbon » qui produisent la richesse qu’elle fait dépenser à la bourgeoisie121. Autrement dit, en dévorant d’avance les personnages auxquels la Commune enjoint Zola de consacrer son second roman ouvrier et dont Jacques Damour fera partie durant l’année qu’il passe dans une mine belge avant de rentrer à Paris. Nana laisse à Worms une facture deux fois moins élevée que celle de Renée, et payée par Muffat. Après Nana, c’est Jacques Damour. Revenu de Paris où il a travaillé comme gardien au chantier de l’Hôtel de Ville et « veill[é] ainsi sur le monument qu’il avait aidé à brûler » au lieu de « saigner Sagnard122 », enfin retiré à la campagne, Jacques soulage par des parties de pêche, et cache par une éternelle procrastination, son renoncement à venger son fils Eugène tué dans l’insurrection de 1871. Il est entretenu par la Nana de seconde classe qu’il a engendrée après qu’il a engendré son communard de fils : sa fille l’héberge dans la propriété où elle « reçoit des messieurs123 ». Renée est donc bien une insurgée, et la seconde belle-mère de Maxime cherchera plutôt, en vain, à rédimer la « bête » de Montmartre, dans L’Argent. Mais en payant à Worms la faramineuse facture de l’insurrection de Renée, Béraud du Châtel permet à Saccard, parti de l’Ouest parisien comme l’armée de Versailles dans sa guerre contre Paris, de conquérir les terrains de Charonne dont Renée s’est retrouvée propriétaire après le viol qui l’a laissée enceinte et la fausse couche qui l’a privée de l’enfant auquel ces terrains devaient revenir. Que la Commune est une fausse couche de la République violée par Louis Napoléon Bonaparte, le chroniqueur Zola le dit assez. À Charonne sont morts les derniers communards. Saccard prévoit d’installer là un café-concert, des balançoires et des jeux124. Peut-être que « l’oubli complet » n’est pas l’amnistie.
37Le Ventre de Paris, enfin, a été imaginé par Zola dès les premiers jours de mars 1871, alors que la publication du feuilleton de La Fortune des Rougon n’était pas encore terminée, ni reprise la rédaction de La Curée. Mais le roman est rédigé durant l’année 1872 avec davantage de « recul » – sans attendre toutefois l’« apaisement » de 1880 : la publicité de Charpentier promeut même l’auteur du « Lendemain de la crise ». Le rôtisseur Gavard et le marchand des quatre-saisons Lacaille ont pour patron commun le directeur général des barricades de la Commune Napoléon Gaillard ; le crieur et traître Logre est inspiré par le directeur de son Journal officiel Pierre Vésinier ; Claude Lantier par Courbet. Florent doit à Flourens (au Flourens de Hugo) ce qu’il ne doit pas à Delescluze ; son complot est aussi néo-babouviste, dans son organisation et son programme, qu’une partie du personnel de la Commune ; et les comploteurs s’opposent sur les mêmes points (Charvet est hébertiste, Florent socialiste) que la majorité (jacobine) et la minorité (proudhonienne) au sein des autorités de la Commune. Avec ce roman, Zola termine une trilogie de l’échec insurrectionnel – insurrection tragiquement surestimée (par Silvère dans La Fortune des Rougon), puis individuelle et morale (chez Renée dans La Curée), enfin grotesquement fantasmée (par Florent dans Le Ventre de Paris), et contreproductive à chaque fois. Le pouvoir, lui, change de régime (aux bouchers de Décembre succèdent les chaircuitiers de l’Ordre moral) et gagne en réalité : rien ne vient plus fictionnaliser l’ordre des vainqueurs dans Le Ventre de Paris. Mais l’insurrection a dans ce troisième roman un avenir, assez hugolien, qu’elle n’a pas dans les deux premiers ni surtout dans les chroniques de Zola : un avenir aussi fragile que le pinson libéré par Florent au-dessus du square des Innocents (là où Muche traine Pauline dans « l’ordure » et se conserve le souvenir du massacre biblique) mais non moins prometteur que le rouge-gorge garantissant « L’avenir » de L’Année terrible dans la gueule du lion de Waterloo.
- 125 La Cloche, 11 déc. 1871, t. 5, p. 632.
38À extraire, sous le titre La Commune. 1871, les articles de Zola d’une édition chronologique de ses œuvres complètes qui, selon son propre directeur Henri Mitterand, établit sa relation à l’histoire contemporaine plutôt qu’à celle du Second Empire, on néglige donc le rapport à double sens qu’entretiennent le roman du Second Empire, qui est aussi le roman de l’échec de la Seconde République, et la chronique d’une République menacée par la restauration de l’Empire puis par celle de la monarchie. Mais à une époque où « la réalité » voit se succéder depuis plus d’un demi-siècle des contrefaçons (la Restauration, le « Roi-citoyen », le « rétablissement » de l’Empire, l’Empire « libéral », la « révolution » du 4-Septembre, la « République » de 1870, et la commission des grâces qui est une commission des exécutions125), le réalisme ne s’épuise pas dans le rapport du texte au réel, particulièrement serré s’agissant des trois premiers tomes de l’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire ; il tient également au sens produit dans la fiction par le rapport de ses composantes : ce que Zola comme Hugo appelle « le vrai ». À l’échelle de l’œuvre de Zola tout entière, « le vrai » de l’insurrection de la Commune de Paris s’éprouve dans les rapports entre ces trois premiers romans et une douzaine d’autres jusqu’à Justice. Sont ainsi interrogées l’altérité sociale, la différence entre vengeance et révolution, oubli et amnistie, renoncement et reniement, procrastination et utopie, etc. Au-delà encore, c’est tout l’intertexte : l’œuvre de Hugo, de Notre-Dame de Paris auquel Zola s’attaque dans Le Ventre de Paris à L’Homme qui rit dont il dégrade les personnages dans La Curée, en passant par Les Misérables qu’il entreprend de défaire dès le premier roman de la série – et n’aura jamais fini de défaire.
Notes
1 Que notre lecteur veuille bien se reporter à notre Zola et la Commune de Paris : aux origines des Rougon-Macquart (Paris, Classiques Garnier, 2017) où nous avons dressé l’état de la question depuis le débat engagé par Les Lettres Françaises pendant la guerre d’Algérie jusqu’à la contribution décisive de Jann Matlock publiée il y a dix ans (voir ici infra). Nous n’y étudions que les textes publiés dans le sillage de l’insurrection.
2 Émile Zola, Jacques Damour dans Œuvres complètes, éd. Henri Mitterand, Paris, Nouveau monde éditions, 2002-2009 (il s’agit de notre édition de référence), t. 12, p. 665.
3 Ibid., p. 673.
4 « La République et la littérature », Le Figaro, 20 avril 1879 ; Le Voltaire, 20 juillet 1880, t. 9, p. 488 et 569.
5 Jacques Damour, pp. 665 sq.
6 Le Sémaphore de Marseille, 2 juin 1871, t. 4, p. 579.
7 Jacques Damour, p. 682.
8 Voir Le Sémaphore de Marseille, 1er-2 et 7 oct., 16 et 18 nov., 21 déc. 1871, 17 août 1872 ; La Cloche, 25 mars 1872, t. 5, p. 588 sqq., 611, 615, 635, 693 sq., 840.
9 « Balzac », La Cloche, 1er déc. 1871, t. 5, p. 915.
10 Voir La Cloche, 7 et 10 avril 1871, t. 4, p. 449 et 456.
11 Jacques Damour, p. 682.
12 Voir Victor Hugo, L’Année terrible, Juin, xvi, dans, Œuvres complètes, éd. Jacques Seebacher et Guy Rosa, Paris, Laffont, « Bouquins », 1985-1990 (comme infra), p. 145.
13 « La Débâcle racontée par M. Zola », Le Gaulois, 20 juillet 1892, t. 15, p. 674.
14 La Débâcle, t. 15, p. 343.
15 L’Ébauche de La Terre envisageait sa conversion au socialisme (vol. 2, fo 12).
16 Émile Faguet, « Courrier littéraire. M. É. Zola : La Débâcle », Revue bleue, 25 juin 1892, t. 49, p. 821.
17 Paris, t. 17, p. 310.
18 Ibid., p. 28.
19 Vérité, t. 20, p. 155.
20 Les Rougon-Macquart. Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire, Henri Mitterand éd., Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade » (1960-1967), t. 1, p. 1780.
21 « Hector Malot », La Cloche, 23 mai 1872, t. 5, p. 920.
22 Voir La Fortune des Rougon, t. 4, p. 76.
23 Les Rougon-Macquart, Gallimard, éd. cit., « Documents et plans préparatoires », t. 5, p. 1734.
24 Germinal, t. 12, p. 328.
25 Voir Roger Ripoll, « Zola juge de Victor Hugo (1871-1877) », Les Cahiers naturalistes, no 46, 1973, p. 201.
26 La Joie de vivre, t. 12, p. 225.
27 Germinal, p. 342 et 385.
28 Ibid., p. 387 et 412.
29 Ibid., p. 329.
30 La Bête humaine, t. 14, p. 126.
31 Voir La Faute de l’abbé Mouret, t. 7, p. 196.
32 La Bête humaine, p. 47.
33 Voir Le Sémaphore de Marseille, 11, 14-15 et 25 mai 1871, t. 4, p. 520, 532 et 559 ; La Débâcle, p. 327 ; Catherine Glazer, « De la Commune comme maladie mentale », Romantisme, no 48, juin 1985, p. 63-70.
34 Le Docteur Pascal, t. 15, p. 437.
35 Ibid., pp. 437 sq.
36 La Terre, t. 13, p. 481.
37 Travail, t. 19, p. 105.
38 Pour Justice, t. 20, p. 399. Zola est mort avant d’avoir pu l’écrire.
39 Voir Éric Fournier, « La Commune de 1871 : enjeux de sa commémoration et de son enseignement », [En ligne], 15 mai 2013, URL : https://aggiornamento.hypotheses.org/1381.
40 Émile Zola, La Commune. 1871, Patricia Carles et Béatrice Desgranges éd., Paris, nouveau monde éditions, « Chronos », 2018, tiré du tome 5 de notre édition de référence. Au moment de la rédaction de notre article, seules les chroniques de 1863-1870 ont été publiées dans l’édition Classiques Garnier des Œuvres complètes de l’écrivain, en 2018.
41 Zola journaliste. Articles et chroniques, Adeline Wrona éd., Flammarion, « GF », 2011.
42 Nous parlons ici des lecteurs du grand public. Les premiers travaux universitaires sont ceux d’Henri Chemel, « Zola collaborateur du Sémaphore de Marseille. 1871-1877 : la politique », Les Cahiers naturalistes, no 14, 1960, p. 555-567 ; Henri Mitterand (Émile Zola, journaliste. Bibliographie chronologique et analytique, t. 1 : 1859-1881) ; et Roger Ripoll (t. 2 : 1871-1877), publiés dans les Annales littéraires de l’université de Franche-Comté en 1968 et 1972.
43 Voir Henri Chemel, art. cit., pp. 556 sq.
44 Le Sémaphore de Marseille, 25 avril, 18-19 mai 1871, t. 4, p. 475, 540.
45 La Cloche, 21 sept. et 5 oct. 1871, t. 5, p. 572, 589.
46 La Fortune des Rougon, p. 128 sq.
47 À Zola le 5 mars 1871 (NAF 24 524, fos 325-326), cité par Éloïse Pontbriand, « Chroniques parlementaires, chroniques alimentaires : le cas des Lettres de Bordeaux d’Émile Zola », dans La Lettre et la presse : poétique de l’intime et culture médiatique, sous la direction de Guillaume Pinson (2012), Médias 19, http://www.medias19.org/index.php?id=330.
48 À Louis Ulbach le 8 mars, t. 4, p. 634 ; La Cloche, 8 juin 1871, t. 5, p. 488.
49 La Fortune des Rougon, p. 42 sq., 182.
50 Le Ventre de Paris, t. 5, p. 355.
51 Charles Baudelaire, « Les drames et les romans honnêtes » (Semaine théâtrale, 27 novembre 1851), dans Œuvres complètes, Claude Pichois et Jean Ziegler éd., Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. 2 (1976), p. 38 ; La Cloche, 27 sept. 1872, t. 5, p. 874.
52 « Causerie du dimanche », Le Corsaire, 3 déc. 1872, t. 5, p. 945 sqq.
53 « Le lendemain de la crise », Le Corsaire, 22 déc. 1872, t. 5, p. 904.
54 Épreuves corrigées, NAF 10 304, fo 45. Le passage terminait le deuxième paragraphe de la p. 50.
55 Voir La Cloche, 24 fév., 17 et 25 avril 1871, t. 4, p. 333, 471 et 478.
56 La Curée, t. 5, p. 68 sq.
57 Le Ventre de Paris, p. 263.
58 Voir « Causerie dramatique et littéraire », L’Avenir national, 25 fév., 4 et 25 mars 1873, t. 6, p. 605, 613 et 626.
59 Les Misérables, pp. 655 sqq. ; L’Année terrible, p. 154.
60 Le Sémaphore de Marseille, 3 juin 1871, t. 4, p. 580.
61 Lettres à Paul Meurice et Auguste Vacquerie des 18 et 28 avril 1871 (Œuvres complètes, Jean Massin dir., Paris, Club français du livre, t. 15-16/2, 1970, p. 473) ; la seconde, sans doute antidatée de quelques mois, sera publiée dans Le Rappel du 6 mars 1872 puis dans Actes et Paroles III (voir l’éd. « Bouquins », p. 788 et 792).
62 Le Sémaphore de Marseille, 6 juin et 5 mai 1871, t. 4, p. 591 et 505.
63 C’est la liste des désignations de Hugo par Zola entre la séance de vérification des pouvoirs à l’Assemblée nationale de 1871 et la publication de Mes Fils en 1874.
64 Le Sémaphore de Marseille, 9 et 21-22 mai 1871, t. 4, p. 516 et 548.
65 La Curée, p. 84.
66 Voir Philippe Hamon, Le Personnel du roman. Le système des personnages dans Les Rougon-Macquart d’Émile Zola, Genève, Droz, « Histoire des idées et critique littéraire », 1983, p. 29.
67 Le Sémaphore de Marseille, 23 sept. 1871, t. 5, p. 574 sq. ; « Causerie du dimanche », Le Corsaire, 3 déc. 1872, p. 944 sqq.
68 Jacques Noiray, Le Simple et l’Intense. Vingt études sur Émile Zola, Paris, Classiques Garnier, « Études romantiques et dix-neuviémistes », 2015, p. 64 et 278.
69 Voir Le Sémaphore de Marseille entre les 7-8 et le 23 mai 1871, t. 4, p. 512 sq., 526, 533 et 544 sqq.
70 Ibid., 17 août 1871, t. 5, p. 547.
71 Cette image est utilisée dans La Cloche du 21 juin 1872, t. 5, p. 784.
72 Le Sémaphore de Marseille, 28-30 mai 1871, t. 4, p. 566 ; 28 mai 1872, t. 5, p. 758 (nous soulignons ce nos républicain).
73 Voir ibid., 7-8 mai, 4-5, 11-12 et 13 juin 1871, t. 4, pp. 513, 588 ; t. 5, pp. 484, 492.
74 Rodays (Fernand de), « Gazette littéraire », Le Figaro, 29 oct. 1871.
75 Covielle, « Obscénités démocratiques », Le Figaro, 10 nov. 1871.
76 La Cloche, 26 août 1871, t. 5, p. 558.
77 Voir Le Sémaphore de Marseille, entre le 25 avril et le 6 juin 1871, t. 4, p. 477, 531, 539, 543, 568 et 591.
78 À Louis Ulbach le 6 nov. 1871, t. 5, p. 974 sq.
79 Le Constitutionnel, 9 nov. 1871, cité t. 5, p. 19.
80 Henry Trianon, L’Assemblée nationale, 13 juillet 1873, cité par Robert Lethbridge, « L’accueil critique à l’œuvre de Zola avant L’Assommoir », Les Cahiers naturalistes, no 54, 1980, p. 216.
81 Le Constitutionnel, 13 juillet 1873, repris dans Jules Barbey d’Aurevilly, Le Roman contemporain, Paris, Lemerre, 1902, p. 200.
82 Roger Ripoll, Réalité et Mythe chez Zola [1977], Paris, Champion, 1981, p. 516.
83 Discours parlementaires de M. Thiers publiés par M. Calmon, Paris, Calmann Lévy, 1879-1889, p. 267.
84 Voir M. le Comte de Chambord, Manifeste du 5 juillet 1871, Montpellier, Pierre Grollier, 1871, p. 4, et Le Vote universel honnêtement pratiqué, Tarbes, A.-J. Lescamela, 1874 ; Rosanvallon (Pierre), Le Sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France (1992), Paris, Gallimard, « folio histoire », 2002, p. 419.
85 Patrice Mac-Mahon, Messages et Allocutions présidentiels, Paris, Delloye, 1877, p. 3.
86 « Avant-propos », Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), Presse et Plumes, Paris, Nouveau monde éditions, 2004, p. viii.
87 Henri Mitterand, Pierre-Marc de Biasi et Anne Herschberg-Pierrot [entretien], « Henri Mitterand – Critique génétique et sociocritique », Genesis, n° 30, 2010, p. 61. Voir Claude Duchet, « Pour une sociocritique, ou variations sur un incipit », Littérature, n°1, 1971, p. 8.
88 La Cloche, 22 fév., 1871, t. 4, p. 330.
89 Le Figaro, 22 sept. 1893, Œuvres complètes, Henri Mitterand éd., Paris, Cercle du livre précieux, t. 12 (1967), p. 687.
90 À Flaubert le 9 avril 1874, Correspondance, Bard H. Bakker éd., Montréal, Presses de l’université de Montréal / Paris, Éditions du CNRS, t. 2 (1980), p. 354.
91 Le Sémaphore de Marseille, 21-22 et 31 mai, 3, 10, 11-12 et 29 juin 1871, t. 4, p. 545, 575, 580 sq. ; t. 5, p. 482, 484 et 507.
92 Le Ventre de Paris, pp. 386, 449.
93 Voir Arthur Adamov, « Mars 1871 mars 1958. L’union sacrée des écrivains contre les “Communeux” » et Henri Mitterand, « Zola devant la Commune », Les Lettres françaises, no 713, 13-19 mars ; no 729, 3-9 juillet 1958.
94 Voir Paul Lidsky, Les Écrivains contre la Commune, Paris, François Maspéro, 1970.
95 Edmond Bazire, « Menus propos », L’Intransigeant, 23 sept. 1880.
96 Voir Paule Lejeune, Germinal, roman anti-peuple, Paris, Nizet, 1978 ; Nicole Priollaud, 1871 : La Commune de Paris, Paris, L. Levi - Sylvia Messinger, « Les reporters de l’Histoire », 1983 ; Julie Moens, Zola l’imposteur. Zola et la Commune de Paris, Bruxelles, Aden, « Grande bibliothèque d’Aden », 2004.
97 Voir Colette Becker, « Républicain sous l’Empire » et Jeanne Gaillard, « Zola et l’ordre moral », dans Zola et la République, sous la direction de Jean-Claude Cassaing et Henri Mitterand, Les Cahiers naturalistes, no 54, 1980, p. 7-16, 25-32.
98 Vérité, p. 76 (nous soulignons).
99 Sandy Petrey, « La République de La Débâcle », dans Zola et la République, op. cit., p. 94.
100 Voir William Serman, La Commune de Paris, Fayard, 1996, p. 238.
101 La Cloche, 15 avril 1871, t. 4, p. 464.
102 Albert Borel-Rogat, Le Figaro, 10 nov. 1871, cité par Robert Lethbridge, « Une “conspiration du silence” ? Autour de la publication de La Curée », Les Lettres romanes, Louvain, Université catholique de Louvain, août 1977, p. 210.
103 La Cloche, 19 et 22 fév., 4 mars ; à Ulbach le 8 mars 1871, t. 4 , p. 320, 330, 355 et 633.
104 La Cloche, 4 mai 1872, t. 5, p. 718.
105 Ibid., 17 avril 1872, p. 703 sqq.
106 Le Sémaphore de Marseille, 6 oct. 1871, t. 5, p. 590.
107 Ibid., 30 avril 1871, t. 4, p. 492.
108 Entre le 10 mai et sans doute le 9 juin 1871, Zola raconte depuis Bennecourt la reprise de Paris sur la base d’informations de deuxième main.
109 La Cloche, 11 déc. 1871, 5 juin 1872, t. 5, p. 632, 761 sqq.
110 Philippe Hamon, Texte et Idéologie. Valeurs, hiérarchies et évaluations dans l’œuvre littéraire, Paris, PUF, « Écriture », 1984, p. 10.
111 Henri Mitterand, Émile Zola, Le Ventre de Paris, Paris, Gallimard, « folio », 1979, notice, p. 446 sq.
112 Jann Matlock, « Everyday Ghosts : La Curée in the Shadow of the Commune », The Romanic Review, vol. 102, no 3/4, mai-nov. 2011, p. 321-347.
113 Voir La Curée, p. 28 sqq., 147, 68, 146 et 218.
114 Voir Travail, p. 52, 105, 118, 165, 261 et 342.
115 « L’antithèse directe de l’Empire » – que n’est pas la République du 4-Septembre contraignant Zola à suspendre la publication du feuilleton de La Curée – « met l’entendement bourgeois à […] rude épreuve » : Karl Marx, « Adresse du conseil général de l’Association internationale des travailleurs », La Guerre civile en France. 1871 (1872), Paris, Éditions sociales, « Classiques du marxisme », 1975, p. 62 et 59.
116 Épreuves corrigées, fos 174, 274 ; voir La Fortune des Rougon, p. 132 et 199.
117 La Curée, p. 69 ; La Cloche, 18 août 1871, t. 5, p. 549.
118 Le Sémaphore de Marseille, 17 août 1871, t. 5, p. 547.
119 Le Corsaire, 17 déc. 1872, t. 5, pp. 893 sqq. ; Le Sémaphore de Marseille, 18-19 mai 1871, t. 4, p. 540.
120 Nana, t. 9, p. 267.
121 Ibid., p. 257.
122 Jacques Damour, p. 680.
123 Ibid., p. 686 sq.
124 La Curée, p. 135 sq.
125 La Cloche, 11 déc. 1871, t. 5, p. 632.
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Référence électronique
David Charles, « Zola à l’épreuve de la Commune », COnTEXTES [En ligne], 30 | 2021, mis en ligne le 18 mars 2021, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/contextes/9924 ; DOI : https://doi.org/10.4000/contextes.9924
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