1Plusieurs linguistes considèrent le sens comme l’objet même de la description linguistique (cf. Arrivé et al. 1986 : 617). De plus en plus souvent, l’étude du sens, en particulier celle du sens lexical, est placée dans une perspective où « le sens n’est plus donné, mais se trouve construit [dans le contexte] ou émerge du contexte au fur et à mesure du déroulement discursif et de l’interaction langagière » (Kleiber 1999 : 10).
2Dans cette optique, la synonymie a une importance toute particulière, car elle se trouve d’une certaine manière au cœur même du sens et du langage. Selon ses écrits récemment découverts, F. de Saussure (2002 : 45) considérait la synonymie comme une des parties de la sémiologie, à côté de la morphologie et de la syntaxe.
3La synonymie est en effet au centre de la « circulation infinie du sens », puisque c’est elle qui nous donne accès au sens dans une démarche métalinguistique naturelle qui est celle des usagers d’une langue et non de ses descripteurs (Rey-Debove 1971 : 202 ; 1998 : 102). La synonymie apparaît comme un des fondements de la sémantique et même d’une certaine façon peut être identifiée à la sémantique tout court, cf. le sous-titre de l’ouvrage du linguiste russe Ju. Apresjan : [1974] 1995 Leksičeskaja semantika : Sinonimičeskie sredstva jazyka (‘Sémantique lexicale : moyens synonymiques de la langue’).
4Le travail sur la synonymie peut être utilement complété par des éléments de linguistique contrastive. En effet, le rapport synonymique est sous-tendu d’une antinomie essentielle : identité de sens / différence de sens. Dans la mesure où la différence souvent subtile entre synonymes semble nous échapper, ne devrait-on pas faire appel à l’altérité des langues afin de mieux rendre compte de l’insaisissable « altérité » synonymique observée à l’intérieur d’une langue donnée ? Cette démarche n’a rien d’insolite, car elle s’inscrit dans le fondement même de la réflexion linguistique : « Il n’y a pas de linguistique générale sans comparaison de langues » (Pottier 1992 : 11).
5Nous adhérons au principe selon lequel la linguistique contrastive, discipline relativement jeune qui ne dispose pas encore de doctrine bien établie, est surtout intéressante « lorsqu’elle permet de découvrir des traits ignorés, des traits sentis mais mal perçus, des traits non décrits ou des points de vue originaux » (Loffler-Laurian 1986 : 100-104). Il s’agit de démontrer que des éléments de l’approche contrastive peuvent et doivent être efficacement appliqués à l’analyse des relations synonymiques dans les langues.
6De ce point de vue, le cas des verbes français et russes de perception visuelle, c’est-à-dire des verbes signifiant ‘regarder, jeter un regard’, est particulièrement représentatif. Non seulement ces verbes sont fréquents dans les textes, mais encore faut-il souligner que les différences sémantiques entre certains synonymes faisant partie de ce groupe sont subtiles et difficiles à décrire.
7Notons que les lexèmes verbaux sont un champ d’investigation précieux pour un sémanticien. On sait notamment (depuis les travaux de M. Bréal [1897] 1982) que le domaine sémantique du verbe est plus large par rapport à celui du substantif, et que sa variation sémantique est plus riche. Plusieurs linguistes notent en effet que, en raison de la nature de la référence verbale, les verbes sont susceptibles de variations sémantiques très fines et plus intéressantes à analyser que celles des substantifs ou des adjectifs (cf. Gak, Borodina 1979 : 218). La structure sémantique du verbe, en français et en russe, se caractérise par une complexité beaucoup plus importante par rapport à d’autres parties du discours sur le plan lexico-grammatical (cf. Vinogradov 1986 : 351 ; Touratier 1996 : 10). On souligne souvent le rôle central des lexèmes verbaux dans le discours (cf. Tesnière [1959] 1966 ; Zolotova 1982 : 156). En particulier, les prédicats de perception visuelle dans différentes langues offrent un champ d’investigation propice à des analyses contrastives (Tegelberg 1997).
8Dans cette perspective, l’importance théorique et pratique de la traduction est toute particulière : rappelons l’idée bien connue de R. Jakobson sur les aspects linguistiques de la traduction (1966), selon laquelle la traduction inter-langues est une opération sémantique permettant de mieux rendre compte de l’organisation du sens. Plusieurs linguistes d’aujourd’hui soulignent l’intérêt d’une étude linguistique des traductions (cf. Cusin-Berche 1988 ; Granger 1999 ; Poncharal 2000 Laurian, Szende 2001). Ainsi, les données des traductions ne sont pas sans intérêt pour la description du système verbal français et de son fonctionnement (Touratier 1996 : 119).
9C’est le travail sur la traduction qui permet de mettre en évidence plusieurs effets de sens difficilement observables hors analyse contrastive. A ce propos, Benveniste insiste sur l’importance des données des traductions « qui nous renseignent sur les équivalences spontanées qu’un auteur trouve pour faire passer un récit écrit en une autre langue » (1966 : 243-244).
10Le français dispose d’un nombre important de verbes et de locutions verbales qui se rapportent aux actes de la perception visuelle. C’est pourquoi, il nous paraît important d’en faire une présentation générale dans le système, à partir des données fournies par les principaux dictionnaires de synonymes (cf. Annexe I (fin de page)).
11Regarder : admirer, bigler, considérer, consulter, contempler, couver des yeux, dévisager, dévorer des yeux, envisager, examiner, fixer, foudroyer du regard, guigner, inspecter, jeter un coup d’œil, jeter un regard, lorgner, manger des yeux, mirer, observer, parcourir, piger, porter les yeux sur, rechercher, reluquer, ribouler, se rincer l’œil, scruter, toiser, tourner les yeux, viser, voir, zieuter.
- 1 Selon les données de notre corpus, le verbe regarder a pour synonymes un grand nombre de locutions (...)
12Les données obtenues sont hétérogènes : premièrement, les dictionnaires citent des verbes simples aussi bien que des locutions verbo-nominales1 (cf. jeter un regard) ; deuxièmement, certains équivalents de regarder sont stylistiquement marqués.
13En effet, certains dictionnaires citent comme synonymes de regarder, non seulement le verbe familier lorgner (qui est assez fréquent dans les textes dépouillés), mais également des verbes familiers et populaires (voire argotiques) bien plus rares, tels que bigler (‘loucher, avoir les yeux de travers’ ; pop. ‘jeter sur une personne ou une chose un regard d’envie’), guigner (‘regarder du coin de l’œil, à la dérobée’ ; ‘regarder avec convoitise’), piger (pop. ‘regarder qqn attentivement’ : Pige un peu qqn, qqch.), reluquer (fam. ‘regarder du coin de l’œil avec curiosité ou convoitise’), viser (dans les emplois de type Visez-moi ce travail !), zieuter / zyeuter (arg. ‘regarder avec insistance’).
14Nous avons dû procéder à une sélection en excluant de notre étude verbes et locutions trop marqués stylistiquement pour apparaître dans la plupart des textes littéraires (tels que bigler, guigner, piger, reluquer, se rincer l’œil, viser, zieuter, etc.). Ce critère, qui est certes critiquable, nous amène en revanche à garder mirer, qui est annoté par certains dictionnaires comme vieilli, dans la mesure où ce verbe est loin d’être un hapax dans les textes analysés.
15On peut constater une certaine disparité concernant les quasi-équivalents plus ou moins neutres de regarder du point de vue stylistique, tels que admirer et viser, verbes non cités par certains dictionnaires. Ce dernier phénomène nous paraît explicable : un verbe comme admirer n’est pas un synonyme stricto sensu de regarder pour tel ou tel dictionnaire dont la priorité est, à notre avis, la description du vocabulaire dans le système.
16Les principaux synonymes de regarder ont été relevés compte tenu à la fois des données lexicographiques et des observations que nous avons pu faire à partir de notre corpus d’exemples français (issus de textes littéraires de la deuxième moitié du XIXe siècle jusqu’à la fin du XXe siècle) comparés systématiquement à leurs traductions russes.
17Parmi les verbes français synonymes de regarder, plusieurs se caractérisent par un sémantisme qui est lié à la notion de « perception visuelle ». C’est le cas notamment des verbes admirer, apercevoir, considérer, consulter, contempler, détailler, dévisager, discerner, distinguer, épier, examiner, fixer, guetter, inspecter, lorgner, observer, scruter, surveiller, toiser, visiter et voir.
- 2 Imperfectif : l’action est envisagée dans son déroulement, dans sa répétition ou en tant que fait s (...)
18Les équivalents contextuels russes de ces prédicats, employés dans les situations liées à la perception visuelle, sont très souvent smotret’ / posmotret’2, gljadet’ / pogljadet’ ‘regarder’ ou leurs dérivés par préverbation, ainsi que videt’ / uvidet’ ‘voir’ (cf. Annexe II : Principaux verbes russes de perception visuelle (fin de page)).
19Contrairement à ce qu’une intuition linguistique naturelle (mais souvent trompeuse) pourrait nous faire espérer, les équivalences directes, c’est-à-dire celles que les dictionnaires permettent d’établir entre le français et le russe dans le domaine sémantique en question, ne se vérifient pas toujours dans les traductions : ainsi, admirer peut être rendu non seulement par ljubovat’sja / poljubovat’sja ‘admirer’, mais aussi par videt’ / uvidet’ ‘voir’, alors que contempler sera traduit par sozercat’ ‘contempler’ ou encore par ljubovat’sja / poljubovat’sja ‘admirer’ ; examiner aura pour équivalent non seulement rassmatrivat’ / rassmotret’ ‘regarder avec attention’, mais aussi izučat’ / izučit’ ‘étudier’ ; observer peut correspondre à son correspondant direct nabljudat’ ‘observer’, mais aussi à smotret’ / gljadet’ v upor ‘regarder fixement’.
20L’interprétation de certains verbes (associables a priori au domaine sémantique qui nous intéresse) peut s’éloigner considérablement du schéma de perception visuelle. Par exemple, le verbe admirer n’est pas nécessairement lié à un acte visuel, ce qui peut se manifester, au vu du contexte, dans la traduction (cf. Ils vous admirent ne signifie pas forcément ‘Ils vous regardent avec admiration’, mais peut imposer, dans un contexte, un autre mode interprétatif : on s’extasie sur les qualités artistiques de qqn).
21Inversement, certains verbes français, quoique non définis explicitement par les dictionnaires unilingues comme des verbes de perception visuelle, peuvent néanmoins fonctionner comme tels, selon les données de notre corpus. C’est le cas de détailler (cf. TLF : ‘analyser dans les moindres éléments’, avec l’exemple Il la détailla de la tête au pied ; LL : ‘passer en revue les éléments d’un ensemble, les énumérer, les faire ressortir’) qui peut souvent avoir comme équivalent de traduction smotret’ ‘regarder’ ou les préverbés rassmatrivat’, razgljadyvat’ qui, lorsqu’ils sont accompagnés des adverbes vnimatel’no ‘attentivement’ ou pristal’no ‘fixement’, insistent sur le caractère attentif de l’action de regarder.
22Le sémantisme de distinguer explique qu’il fonctionne parfois comme verbe de perception visuelle, cf. l’une de ses valeurs selon NPR : ‘percevoir d’une manière distincte, sans aucune confusion par l’un des cinq sens’. Notons que si distinguer et son correspondant théorique russe različat’ peuvent impliquer, à première vue, différents types de perception, dont la perception auditive, le verbe français semble davantage lié au visuel que le verbe russe (qui est plus polyvalent).
23Visiter n’est pas cité par les dictionnaires comme étant un synonyme de regarder. Cependant, il nous paraît possible de l’inclure, ne serait-ce qu’à titre hypothétique, dans le champ lexico-sémantique de perception visuelle, compte tenu de la possibilité de substitution de regarder à visiter au vu des données recueillies grâce au dépouillement des traductions (cf. visiter une maison qui peut se traduire par osmotret’ dom).
24Nous avons observé également que le verbe regarder peut correspondre, au niveau des traductions russes, à des verbes tout à fait différents dont certains ne relèvent pas de façon directe et univoque de la perception visuelle (par exemple, regarder (les papiers) peut être rendu par čitat’ ‘lire’ (ce verbe n’a aucun lien avec l’idée de perception visuelle).
25Cela montre une extrême complexité des rapports qui sont en jeu dans les situations réelles de perception visuelle. Il convient par ailleurs d’insister sur la variabilité sémantique des prédicats étudiés, variabilité souvent mise en évidence par les traductions analysées.
26Les relations synonymiques ou quasi-synonymiques qui s’établissent entre les verbes de perception visuelle dans la langue et dans le discours peuvent recevoir une interprétation nouvelle si on les aborde sous un angle contrastif, en comparant avec une langue comme le russe.
27L’analyse des traductions montre que les traducteurs sont souvent sensibles au jeu subtil de la synonymie dans les textes littéraires français (XIXe et XXe siècles).
28Nous avons observé, au cours de notre recherche, un phénomène particulier qui, à notre connaissance, n’a pas été signalé jusqu’à présent, phénomène qui peut illustrer un nouvel aspect de la notion de valeur : dans certains contextes analysés, le jeu des synonymes (p. ex., examiner – regarder) donne lieu à l’emploi, au niveau de la traduction, de prédicats russes (p. ex., izučat’ ‘étudier’ – osmotret’ ‘examiner, regarder en détails, de tous les côtés’) qui ne sont pas stricto sensu des équivalents respectifs des verbes français du texte source. Cf. :
(1) Tandis qu’il examine les faux papiers confectionnés par un homme de Kang Sheng, Pomme Bleue regarde le hall. (BD : 265)
Poka on izučal eë fal’šivye dokumenty […], ona osmotrela xoll. (BD² : 306). – lit. « Pendant qu’il étudiait ses faux documents…, elle a examiné le hall ».
29On ne peut que s’étonner que le traducteur ait choisi izučat’ pour rendre examiner plutôt que osmotret’ (verbe dont le sémantisme est assez proche de celui de examiner), alors que osmotret’ intervient pour traduire regarder. La démarche du traducteur n’est cependant pas arbitraire, car, compte tenu du contexte, le différentiel sémantique entre examiner et regarder est à peu près le même que celui s’établissant entre izučat’ et osmotret’. En effet, si examiner évoque davantage l’idée d’attention ou d’application que regarder, ce différentiel sémantique semble maintenu dans la traduction, puisque izučat’ possède une spécificité sémantique du même ordre, par rapport à osmotret’, dans ce contexte.
30Dans l’exemple suivant, le jeu des quasi-synonymes (regarder – examiner) qui est rendu dans la traduction par les verbes russes (vzgljanut’ ‘jeter un regard furtif’ – posmotret’ ‘regarder’) semble aller dans le même sens, cf. :
(2) Sur le marchepied, elle se décida à tourner la tête vers lui et le regarda au visage, comme si elle ne pouvait se retenir de l’examiner encore une fois. (MGT : 320)
Stoja na podnožk, ona nesmelo obernulas’ k nemu, vzgljanula emu v lico tak, slovno byla ne v silax uderžat’sja, čtoby eščë, raz ne posmotret’ na nego. (MGT² : 282)
31Le différentiel sémantique entre regarder et examiner se retrouve au niveau de la traduction, puisque posmotret’ implique un degré de contrôle du sujet plus important par rapport à l’action de regarder que vzgljanut’.
32Les rapports synonymiques dans les textes, que l’analyse contrastive permet de mettre en évidence, ne peuvent pas être décrits si l’on s’en tient uniquement au sémantisme « théorique » de chacune des unités lexicales concernées et si l’on reste à l’intérieur du système lexical de chacune des deux langues.
33L’idée de différentiel sémantique nous amène à ré-interroger la notion linguistique de valeur par rapport à l’analyse lexicale contrastive. Dans le système saussurien, la valeur d’une unité lexicale se définit en fonction des rapports que cette unité établit avec les autres unités lexicales. La notion de valeur, dont l’origine est liée aux problèmes de synonymie, se caractérise par une grande complexité épistémologique (cf. Bouquet 1997 : 221-223 ; 311-334).
34Sans remettre en cause l’interprétation traditionnelle de la valeur, nous estimons que le phénomène de croisement synonymique inter-langues est à prendre en considération, dans la mesure où il autorise certains développements intéressants (d’ordre théorique et pratique) qui restent à faire dans le cadre de recherches plus approfondies sur la synonymie vue sous un angle contrastif.