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Le nom propre en français et en anglais : définition et délimitation

Mise en dialogue d’approches théoriques et apport de quelques gros plans
Laurence Vincent-Durroux et Laure Gardelle

Texte intégral

Introduction1

  • 1 Les éditrices du volume remercient sincèrement les collègues qui ont accepté de relire les articles (...)

1Il s’agit d’étudier, dans ce volume, dans quelle mesure le nom propre s’intègre à une classe de mots, celle des noms, et ce, tant par ce qu’il est, que par les limites qui le contienne, le cas échéant. La réflexion sera fondée sur les langues française et anglaise, deux langues suffisamment proches pour pouvoir soutenir une comparaison tout en présentant des particularités susceptibles de faire apparaître des traits remarquables.

2Dans ces langues, en quoi le nom propre est-il un type de nom ? Qu’est-ce qui est commun au nom propre et aux autres noms ? La potentielle sous-catégorie des noms propres est-elle homogène ou comporte-t-elle plusieurs types ? La délimitation entre noms propres et noms communs existe-t-elle vraiment ou y a-t-il une forme de continuité ? Qu’est-ce qui distingue le nom propre au point de conduire certains éditeurs à publier des dictionnaires séparés ?

3Face à ces questions, le dialogue entre plusieurs approches linguistiques est le moyen mis en œuvre dans ce volume pour renouveler et approfondir les connaissances sur le nom propre. Cette méthodologie s’appuie sur des exemples communs, issus de corpus parallèles dans les deux langues étudiées et analysés dans différentes contributions. Quelques gros plans, par exemple sur les toponymes, complètent l’examen de ces questions.

4Certes, un certain nombre de travaux a déjà été consacré au nom propre ces dernières décennies en France, même si Leguy (2012) rappelle qu’« ils sont demeurés en marge des objets de la linguistique générale ». En effet, l’étude du nom propre a longtemps été cantonnée à la logique et à l’onomastique, avec pour motif le fait que le nom propre n’avait pas de sens, renvoyant directement à son référent. Mais un regain d’intérêt des linguistes pour le nom propre se dessine clairement depuis une trentaine d’années. En témoignent en France les numéros de revues, les thèses ou les monographies (citons par exemple Chapman 1980, Molino (dir.) 1982, Siblot (dir.) 1987, Gary-Prieur (dir.) 1991, Gary-Prieur 1994, Noailly (dir.) 1995, Schnedecker 1997, Vaxelaire 2001, Leroy 2004, Grass et al. (dir.) 2006, Manzano (dir) 2006, Markovits (dir.) 2006, Lecolle et al. (dir.) 2009, Cormier 2011, Reggiani (dir.) 2017) qui lui sont consacrés. Les études portant sur le français se révèlent finalement assez nombreuses. Elles ont pu enrichir les connaissances grâce à des études spécifiques sur les noms de lieux et de personnes, notamment, privilégiant souvent des considérations sémantiques.

5Certains travaux récents ont porté plus spécifiquement sur la langue anglaise (par exemple, Coates 2006, Anderson 2007, van Langendonck 2007, Hough 2016). Tout dernièrement, en adoptant une approche à la fois syntaxique et cognitive, la thèse de Philippe (2020), toujours sur l’anglais, renouvelle l’approche des noms propres en montrant qu’ils pourraient ne pas être des noms, mais des « nominaux » (nominals), strate intermédiaire entre nom et groupe nominal dans les analyses syntaxiques de l’anglais car elle ne contient pas de déterminant. Ils pourraient ainsi constituer la catégorie des « nominaux propres », à mi-chemin entre le nom et le syntagme nominal. Nous y reviendrons plus bas.

1. Comment définir le nom propre ?

6La définition du nom propre reste souvent implicite dans de nombreux travaux de recherche ; cela pourrait être lié à une intuition collective qui semble nous rendre capables de reconnaître le nom propre, en anglais comme en français : dans l’écriture, la présence d’une lettre majuscule se fait presque instinctivement, procurant au lecteur l’interprétation immédiate d’un nom propre. L’interprétation est également souvent invoquée : le nom propre désignerait un référent unique en discours. Ces critères se révèlent être des tendances plutôt que des critères absolus, ainsi que le montrent un examen plus fouillé, la comparaison de langues pourtant proches à bien des égards et le regard croisé de théories et d’approches différentes.

1.1. Des éléments formels

7Des éléments formels combinés permettent donc souvent de repérer les noms propres à l’écrit, même si cela ne suffit pas à les définir. On trouve notamment l’emploi de la majuscule à l’initiale d’un mot, dans un acronyme, ou encore dans les noms propres complexes, avec des variations : la majuscule est portée parfois par tous les éléments (le Massif Central), parfois par un seul (ainsi l’Académie française, le lac Majeur), et l’usage peut varier selon les locuteurs ou d’un pays à l’autre (Abeillé & Godard 2021).

8L’usage, voire une décision individuelle, peut rompre avec ce critère somme toute relatif, non discriminant à l’oral et non strictement partagé par les deux langues qui nous intéressent (cf. lundi / Monday ; étudier le français / study French) ; ce critère instable contribue à générer une démarcation floue entre nom propre et nom commun, qui conduit à se demander si les termes relevés ci-dessus sont effectivement des noms propres. Toutefois, le critère de la majuscule ne peut être simplement ignoré. Ainsi, Abeillé & Godard (2021) rappellent qu’utiliser un nom habituellement commun avec une majuscule change son interprétation et en fait un homonyme du nom commun. Ainsi le Parquet réfère à un corps de magistrats, la Convention à une période de l’histoire. Philippe (ce volume) réunit plusieurs arguments lui permettant de conclure que la majuscule des noms propres est motivée, notamment par le statut particulier des référents qui « agissent comme autant de points de repère dans la société ». Abeillé & Godard (2021) concluent quant à eux qu’un nom propre doit avoir une majuscule à au moins l’un de ses composants, même si à l’inverse, la majuscule ne suffit pas à reconnaître un nom propre puisqu’elle peut marquer autre chose ; ainsi Abeillé & Godard (2021) considèrent comme des noms communs les noms d’habitants (un Français), certains noms de fonction (le Premier Ministre) ou, parfois, les noms d’entités abstraites personnifiées (le Destin).

9L’absence de flexion au pluriel pourrait servir de critère également mais si elle vaut pour les noms propres en français (par exemple, les Dupont), avec une exception pour désigner des dynasties (par exemple, les Capets) (Leroy 2004a : 17), elle ne concerne pas l’anglais (par exemple, the Smiths). On note que certains noms propres sont d’emblée porteurs du pluriel (les Balkans, les Açores) ; l’impossibilité de les employer au singulier conduit à mettre en doute le statut effectif d’un pluriel qui serait dû au nombre, les concernant.

10Un autre critère pourrait être l’« absence », fréquente, de déterminant. Elle caractérise le nom propre « strict ». L’approche guillaumienne, représentée dans ce volume par Moncomble, permet d’en rendre compte. L’ampleur de l’ « absence » de déterminant avec les noms propres oblige à se demander s’il ne s’agit pas plutôt du déterminant Ø, qui serait en système avec d’autres déterminants ; on note en effet la possibilité d’avoir Ø mais aussi un déterminant défini, un indéfini ou un déictique pour le même nom ; par exemple : Camus a reçu le prix Nobel de littérature en 1957 ; le Camus du Premier Homme exerce toute sa maturité ; un Camus que j’ai lu plusieurs fois est La Chute ; as-tu déjà lu ce Camus ?… Alors que les deux derniers énoncés renvoient aux ouvrages de Camus par antonomase du nom propre et selon un procédé de métonymie (Leroy 2004a), le déterminant défini permet de distinguer des époques de la vie du référent, par fragmentation, selon Jonasson (1994) et Kleiber (1996). Issu du corpus commun, l’exemple « Et aujourd’hui on a un Jeremy Corbyn (10) qui joue la montre et qui essaie finalement de se positionner euh pour finir sa carrière en apothéose euh euh au au Royaume-Uni » se range dans ce type d’emploi ; plusieurs contributions à ce volume en font l’analyse (Gobet & Encrevé, Laurent, Philippe).

11Certains noms propres ont néanmoins un déterminant obligatoire, dit « intégré » (Leroy, 2004a : 14) : le Chili, l’Europe, le Canada. La comparaison avec l’anglais est sur ce point intéressante puisque ces mêmes territoires y sont désignés sans déterminant : Chile, Europe, Canada. En anglais, the n’est présent que pour des désignations de pays ou de régions du monde comportant un adjectif spécifiant le nom, lorsque ce dernier existe par ailleurs en tant que nom commun : the United States, the United Kingdom, the European Union sont en effet composés de noms communs (States, Kingdom, Union), pour lesquels les adjectifs United et European indiquent une caractérisation, d’où l’emploi de l’article défini the. On remarquera également une approche différente entre ces deux langues pour les titres professionnels ou sociaux : le Docteur Martin / Doctor Martin, le Professeur Tournesol / Professor Calculus. Le français privilégie une approche classifiante (une occurrence de la classe est distinguée) alors que l’anglais a recours à un emploi qualifiant du titre.

1.2. Nom, nominal ou groupe nominal ?

12Pour l’anglais, Huddleston & Pullum (2002 : 517) proposent de ne pas traiter les noms propres comme un type homogène de noms : ils établissent une distinction entre proper names « forts » (absence d’article, comme dans Peter) et « faibles » (utilisation de the, obligatoire ou optionnelle, comme dans the Queen / Queen Victoria) ; pour ces derniers, l’article défini the est jugé « redondant » (« definiteness is redundantly marked by the definite article the ») parce que le terme est en lui-même déjà défini. Huddleston & Pullum (2002) présentent en fait une distinction entre proper nouns, noms propres qui sont strictement des noms, et proper names, groupes nominaux qui servent à identifier un référent unique. Typiquement, un proper noun est tête d’un proper name : ainsi Einstein est à la fois nom et, en discours, groupe nominal. Mais un proper name peut avoir pour tête un nom commun, ainsi university dans Oxford University, ou states dans the United States (les États-Unis). En français, il pourrait être tentant de traduire proper noun par nom propre et proper name par groupe nominal propre, mais nom propre complexe (Abeillé & Godard 2021) serait également possible, car les théories sont parfois floues ou divergentes quant au traitement à proposer pour le déterminant. Abeillé & Godard (2021) proposent une classification alternative, mais partiellement divergente, qui prend le terme de nom propre comme hyperonyme, donc peut-être en équivalence à proper name ; les sous-classes en sont le « nom propre pur » (équivalent de proper nouns, tel que Einstein), les « noms propres basés sur un nom commun » (par exemple, Le Monde, le Massif central), et les « noms propres mixtes, basés sur un nom propre » (par exemple, le bois de Vincennes, Alexandre le Grand). Ces sous-catégories ne recoupent pas pleinement celles de Huddleston & Pullum, pour qui « le bois de Vincennes » aurait pour tête un nom commun, et pour qui le proper name peut être tout un groupe nominal. L’approche de Philippe (2020 et ce volume), qui considère la strate du nominal propre, conforte l’idée que la terminologie proper name nécessite des recherches complémentaires. Une autre complexité terminologique s’ajoute à cela : dans les grammaires autres que celle de Huddleston & Pullum (2002), proper name est un terme souvent utilisé pour un nom propre en un seul mot, et le terme plus court name peut désigner à lui seul un nom.

1.3. Une question de mode d’accès à la référence

13La définition du nom propre, au sens de ce qu’il est au niveau du langage, pourrait se résoudre par des considérations de nature référentielle. La grammaire de Grevisse & Goosse (1995 : 136) définit elle aussi les noms propres par la question de la signification : « Le nom commun est pourvu d’une signification, d’une définition, et il est utilisé en fonction de cette signification. […] Le nom propre n’a pas de définition ; il se rattache à ce qu’il désigne, non en fonction d’une définition, mais par une convention qui lui est particulière. » Mais est-ce suffisant ?

14Le nom propre semble se spécialiser pour correspondre à un référent ciblé, identifié. Comme le rappelle Leguy (2012), ce sont les Stoïciens Chrysippe (3e siècle avant J.-C.) et Diogène de Babylone (3e-2e s. avant J.-C.) qui ont proposé pour la première fois la distinction entre noms communs et noms propres. Les premiers désignent une qualité commune (par exemple, homme), les seconds une qualité particulière par exemple, Socrate). Le nom propre est donc celui qui désigne « en propre », celui qui « nomme vraiment » (Gary-Prieur 1991 : 5), même si la tradition l’a établi comme un type secondaire par rapport au nom commun. Mais l’idée d’une qualité particulière, d’une référence « unique », doit être nuancée : elle dépend pour son interprétation du contexte de l’énoncé (Achard-Bayle 2001 : 66 ; Leguy 2012) (dans les énoncés « j’ai donné ce livre à Pierre » et « Pierre est l’un des douze apôtres », Pierre ne peut pas avoir le même référent) ; de même, la Ville Lumière (exemple de Nicolas Laurent, ce volume) peut tout autant désigner Lyon que Paris, et seul le contexte permettra d’identifier le référent. Abeillé & Godard (2021) donnent donc comme trait définitoire des noms propres le fait qu’ « ils désignent une entité unique identifiable par les interlocuteurs dans le contexte ».

15Cette propriété est toutefois partagée par d’autres catégories, telles que les pronoms déictiques. Il ne peut donc s’agir d’une propriété définitoire. Selon Vaxelaire (2001), « les noms propres ont moins de traits inhérents mais plus de traits afférents hors contexte que les noms communs ». Noms propres et déictiques ont peut-être de ce fait davantage en commun que noms propres et noms communs (Flaux & van de Velde, 2000) par leur sens acquis en discours. Malgré tout, noms propres et déictiques diffèrent : un déictique n’a pas la capacité d’avoir un référent unique, identifiable en langue. Ainsi « Einstein », ou même « Pierre », ne peuvent être comparés à « ceci » dans leur mode d’accès à la référence. S’ils ont en commun de ne pas avoir de sens « descriptif », seuls les noms propres « désignent […] des entités uniques (individus ou groupes) grâce à un lien instauré par convention ou tradition » (Abeillé & Godard 2021). Par exemple, « le Jardin des plantes » désigne le parc parisien qui porte ce nom, plutôt que de s’appliquer à tout jardin qui comporterait des plantes.

16La notion de référent unique pose la question de l’inclusion parmi les noms propres de noms de dates, d’expressions temporelles, de quantités. Philippe (2020) les inclut au sein des noms propres. En TAL, domaine dans lequel la reconnaissance automatique d’entités nommées (NER, named-entity recognition) constitue un champ de recherche important, une approche plus pragmatique a été choisie, avec le concept d’« entités nommées ». Si les définitions divergent parfois légèrement, le concept recouvre les noms propres des définitions traditionnelles, les noms d’organisations, les expressions temporelles (notamment les dates) et les quantités (pourcentages, mesures) (pour plus de détails, voir notamment Nouvel, Ehrmann et Rosset 2016, et le recensement des définitions existantes dans leur annexe 5).

17Toutefois, le nom propre apparaît comme un cas particulier dans la langue, du moins selon la tradition : le nom propre ne dénote pas au sens classique du terme. Pour certains (notamment Kripke 1972, 1992), il serait même vide de sens, ce qui le ferait sortir du champ des travaux de linguistique, ainsi que le remarque à juste titre Leroy (2004a : 104). Il pourrait y avoir un lien direct entre le signifiant et le référent, dont la contribution de Rangel Vicente dans ce volume examine les conséquences sur la structuration de la catégorie du nom propre.

18Il serait sans doute plus juste d’associer le nom propre au fait qu’il se prête à une définition en extension (par les occurrences de la classe) plutôt qu’en intension (par des critères définitoires pour appartenir à la classe) ; mais s’agit-il vraiment d’une « définition » ? Ne serait-ce pas plutôt une désignation, voire une identification, d’autant plus que l’ensemble ainsi défini est souvent un singleton ?

19La question de l’absence de sens descriptif pour les noms propres reste discutée car de nombreux noms propres sont fondés sur des noms communs, qui eux, dénotent, et auxquels il devient difficile de refuser une valeur sémantique ; on peut signaler que de multiples noms propres dérivent historiquement de noms communs. Dans ce volume, l’article de Laurent et celui de Lecolle examinent notamment le « passage du seuil », par lequel un nom commun devient nom propre. Elmiger (2018 : 189) cite plus particulièrement le cas des noms propres dérivés de « noms personnels », tels que « Leduc », issu de « le duc », ou dérivés d’adjectifs tels que « Leroux » ou encore « une Parisienne ». La lettre majuscule à l’initiale est la distinction visuelle essentielle entre ces noms propres et le nom commun qui est à leur origine. Cette observation est en faveur du continuum nom commun-nom propre évoqué notamment par Vaxelaire (2007) ou Leroy (2004a : 68 sq.). Le cas des composés est intéressant à ce titre puisque l’anglais va préférentiellement mettre une majuscule à l’adjectif seulement (the Prime m/Minister) alors que le français en mettra aux deux mots (le Premier Ministre).

20On peut également citer l’exemple du Canada et du remplacement fréquent des noms de colons français lors de leur installation (XVIIe-XVIIIe siècles), au profit de noms fondés sur des noms communs (Laviolette, Larose, Cloutier, Fontaine, Lafontaine, etc.). Ce changement de nom a pu symboliser un nouveau départ et effacer les traces parfois négatives dont le colon pouvait être porteur, tout en lui associant une caractéristique issue de ce nom commun. Le nouveau nom propre, en s’appuyant sur un nom commun, semblait situer ainsi désormais l’individu dans une classe dont il n’était explicitement qu’un membre parmi d’autres, renforçant le sentiment d’anonymat. De même, l’antonomase du nom propre permet de faire ressortir un trait caractéristique emblématique du référent de son étymon. Toutes ces observations rendent difficile de soutenir l’idée que le nom propre serait dénué de sens.

21Pierre Cotte (2001, note 2) va plus loin : tout nom propre intègre une classification de nom commun, même lorsqu’il ne fait pas figurer un nom commun explicite (ainsi mount ‘mont, sommet’ dans Mount Snowdon). En effet, « un nom propre désigne un individu unique ou une classe unique (clan, famille) en s’ajoutant à des noms communs qui restent présupposés (ex : man, family, river, city, etc.). » Paul est ainsi une personne, Grenoble une ville ; il serait peu habituel de dénommer une montagne par un nom tel que Paul. Pierre Cotte conclut : « Un nom commun désigne une classe ou une totalité ouverte, tout en signifiant ce qui la rend unique sémantiquement ; c’est un nom propre de classe. » Dans ce volume, Jean-Louis Vaxelaire prolonge cette approche en remarquant « qu’il n’existe pas un seul grand ensemble de NP, mais un nombre non négligeable de stocks onomastiques plus ou moins ouverts selon le type (on ne donne pas les mêmes noms aux enfants, aux banques, aux hôtels ou aux restaurants mexicains), la période, le lieu ».

22Tout en se heurtant à la question du mode d’accès à la référence, la typologie des noms propres s’appuie pourtant sur des considérations référentielles, selon la classification de van de Velde et Flaux (2000) : anthroponymes, toponymes, ergonymes, praxonymes, phénonymes, chrononymes. Comme les noms communs, les noms propres présentent donc une variété de référents : des personnes individuelles ou des groupes, des lieux, des titres et des fonctions, des entreprises … Il est à noter que si tout être humain reçoit normalement un nom à la naissance, tous les lieux ne sont pas dénommés (Samia Ounoughi, ce volume). Toutefois, la nature du référent n’est pas aussi centrale qu’on peut l’avoir envisagé pour décider de classer le nom parmi les noms propres ou les noms communs, puisque pour un référent équivalent (par exemple les chrononymes désignant un jour ou un mois), on relève des divergences entre les langues, sur la présence, déjà évoquée, d’une lettre initiale en majuscule : février / February ; samedi / Saturday. En anglais, ces termes sont inclus dans les noms propres (Huddleston & Pullum 2002 : 516). De plus, les réalités référentielles peuvent être variables, non figées : « l’Europe » peut être soit un continent répondant à des critères géographiques, soit une organisation politique (et économique), définie par des objectifs et des valeurs dans le Traité de Lisbonne, et dont le nom officiel est l’Union Européenne ; ses contours sont évolutifs, au fil des entrées et des départs d’états (l’Europe des 12, l’Europe des 27, l’Europe des 28), mais cette variabilité vaut aussi pour les noms communs, avec les référents évolutifs tels que décrits dans les recettes de cuisine (Goux & Rossi-Gensane 2019). Laurent (2016) développe l’idée selon laquelle deux processus, complémentaires et antagonistes, de déconceptualisation et de conceptualisation, structurent la sémantique du nom propre, processus dont les emplois du nom propre portent la trace en discours ; Laurent (ce volume) distingue de plus trois types de concept : le concept individuel, le concept dénominatif, le concept paralexical.

2. Comment délimiter le nom propre au sein de la catégorie des noms ?

23Alors que l’historique de la catégorie des noms propres se révèle fort pertinent (Vaxelaire, ce volume), les observations faites ci-dessus montrent qu’il existe une porosité entre les noms communs et les noms propres, et conduisent à se demander si on peut véritablement trouver les limites d’une sous-classe qui contiendrait les noms propres. La sous-classe des noms propres pourrait avoir un statut perçu comme supérieur, statut marqué par la majuscule (Lakoff & Johnson 1980 ; voir aussi l’article de Philippe, ce volume) mais aussi parce que les autres noms sont dits « communs » : ce statut supérieur semble valoir au plan sémantique mais non aux plans syntaxique, phonologique et morphologique, avec des comportements qualifiés d’« imitation du comportement morphosyntaxique du nom commun » (Philippe, ce volume) par le nom propre. Mais dans la tradition linguistique, c’est le nom commun qui est central, tandis que le nom propre est défini par rapport à lui. 

24Noms communs et noms propres partagent pourtant divers procédés et emplois. Ceux-ci sont particulièrement exploités dans l’antonomase du nom propre : si Harpagon est bien un nom propre, qu’en est-il de « un harpagon », avec la perte de la majuscule, les différents déterminants possibles (« cet harpagon ») voire la pluralité (« nous voici maintenant avec trois harpagons, mon frère, ma sœur et mon neveu »). Comme des noms communs, les antonomases de nom propre acceptent des modifieurs de diverses catégories : des adjectifs et des compléments du nom de divers types, dont les syntagmes prépositionnels. Le déterminant qui s’applique notamment en usage métonymique hors emploi prépositionnel (Leroy 2004b : 27, 53) est une trace supplémentaire de cette porosité.

25Mentionnons aussi que la productivité des noms communs et des noms propres est fondée sur des procédés identiques, dont certains sont plus particulièrement phonologiques, comme le montre Philippe (ce volume) avec de nouvelles désignations de pays d’Europe potentiellement inspirés par le Brexit ; d’autres sont davantage morphologiques, comme les métaplasmes : l’apocope (nom propre : « Séb » pour « Sébastien » ; nom commun : « télé » pour « télévision »), l’épenthèse (nom propre : « Manu » pour « Emmanuel » ; nom commun : « flu » pour « influenza ») ; ou encore la désignation par les initiales (nom propre : « JC » pour « Jean-Christophe » ; nom commun : « JDD » pour « Journal du Dimanche » ou encore « cd » pour « compact-disc »). Les abréviations des noms propres de personne, ou anthroponymes, sont souvent hypocoristique alors que celles des noms communs peuvent être vues comme des raccourcis utiles pour des termes somme toute assez longs.

26Un autre procédé morphologique partagé est celui des dérivations (le nom propre « Brexit » permet de construire « Brexiteurs », tout comme le nom commun « conférence » permet de construire « conférencier »), par dérivation. Les mots dérivés de noms propres se trouvent aussi bien dans les catégories des noms (par exemple, Brexiteurs) que des verbes (par exemple, balkaniser) et des adjectifs (par exemple, kafkaïen).

27L’étude de la morphologie des noms propres permet d’analyser la part qu’occupent les noms communs dans un nom propre. La classification de Leroy (2004a : 36), déjà citée, établit qu’outre les noms propres purs, il y a les noms propres mixtes, comportant un nom commun (par exemple, Aix-la-Chapelle, avec un nom commun « chapelle ») et les noms propres descriptifs, composés de noms communs, comme le Jardin des Plantes. Cette typologie montre bien à quel point il existe un brouillage pour la démarcation potentielle du nom commun et du nom propre, laissant penser à l’existence d’un continuum, avec une place intermédiaire qui pourrait être occupée par les termes qui se prêtent à l’antonomase, qu’il s’agisse d’antonomase du nom commun ou d’antonomase du nom propre. Il y aurait, à une extrémité de ce continuum, des noms propres prototypiques, en un seul mot, non descriptifs, porteurs d’une majuscule et invariables. D’autres noms propres, à l’autre extrémité, seraient plus périphériques car porteurs d’une partie de ces traits seulement. Cela nous semble rejoindre la proposition faite par Leroy (2004a : 68 sq.) ou encore Vaxelaire (2007).

28Le nom propre se caractériserait de plus par une forme de résistance à se laisser définir, tout comme le sens des noms propres résiste à la définition, au profit bien souvent de la désignation.

3. Contributions au volume et résolution de quelques difficultés

29Les contributions publiées dans ce volume sont fondées sur des corpus parallèles, à savoir des extraits d’émissions politiques dont les invité.e.s sont spécialistes de la thématique discutée. Dans notre cas, il s’agit du Brexit. Les émissions retenues ont été diffusées à la télévision française (C dans l’air, 26 février 2019) et britannique (Politics Live, 17 janvier 2019). Des occurrences comparables figurant dans les extraits ont été sélectionnées et proposées à l’analyse des différents contributeurs. Le transcrit des passages retenus est disponible dans ce volume.

30Les contributions présentent le nom propre selon plusieurs points de vue : la psychomécanique du langage (Moncomble), la syntaxe génétique, alliant morpho-syntaxe et sémantique tout en convoquant la linguistique cognitive (Philippe), l’approche graduelle et bipolaire (Rangel Vicente). Les gros plans proposés, sur les noms propres en langue des signes (Gobet et Encrevé), sur l’antonomase du nom propre (Laurent), ou encore sur les noms propres de groupes sociaux (Lecolle) enrichissent à leur tour la pluralité des points de vue, en adoptant des approches empruntant à la linguistique énonciative, à la sémantique mais aussi à la praxématique, à la pragmatique et à la linguistique cognitive.

31Les questions posées au début de cet article trouvent-elles des réponses ? Les contributions ont une portée plus large et ce serait les réduire que les appréhender uniquement pour la part de réponse qu’ils apportent. Toutefois leur lecture croisée ouvre quelques perspectives.

32Par exemple, le processus de création de noms propres, traité sous divers angles dans les articles de Gobet & Encrevé, de Laurent ou encore d’Ounoughi manifeste que la langue puise largement les ressources nécessaires au processus dans la catégorie des noms communs, mais aussi dans les traits sémantiques caractéristiques du référent par le biais de l’iconicité, convoquant signifiés, signifiants et référents. Un référent nécessitant une dénomination va ainsi être mis en rapport avec des référents proches, selon des opérations cognitives bien connues, telles que l’identification et la différenciation. La nature du processus d’attribution d’un nom propre est en soi cruciale ; elle est abordée par Lecolle en termes de dénomination et de désignation.

33Par ailleurs, certaines contributions (Vaxelaire, Rangel Vicente) font progresser la réflexion sur la définition des noms propres grâce à des propositions de formalisation. Une catégorie nouvelle est même proposée par Philippe. L’ensemble souligne bien qu’il est difficile de se passer de l’idée d’un continuum pour traiter du nom propre, qui reste abordé en référence au nom commun.

34Ainsi, l’article de Jean-Louis VAXELAIRE ouvre ce volume hors-série en venant poser plusieurs questions fondamentales et liées : (i) la définition des noms propres en tant que catégorie ; (ii) leur spécificité référentielle ; (iii) les critères qui les distinguent des autres noms ; (iv) les normes et les usages. Souvent limitée à une description des deux types les plus saillants, les anthroponymes et les toponymes, la définition des noms propres est peu satisfaisante. Jean-Louis Vaxelaire montre que si des critères existent, ils ne suffisent pas lorsqu’ils sont pris isolément ; ils souffrent par ailleurs de nombreuses limites et ne s’appliquent pas à toutes les langues. Une typologie des noms propres ne parvient pas non plus à rendre compte de tous les types de noms propres ; c’est vers l’attribution d’une fonction des noms propres en discours que Jean-Louis Vaxelaire se tourne finalement pour proposer une définition en intension de la catégorie.

35L’article de Florent MONCOMBLE prolonge l’une des pistes proposées par Jean-Louis Vaxelaire, à savoir le comportement des noms propres en discours, en restreignant l’étude aux noms propres qui fonctionnent habituellement sans article. Florent Moncomble aborde l’absence de détermination nominale telle qu’elle a été conçue à divers stades de la psychomécanique du langage par Gustave Guillaume et ses successeurs. Cette approche est particulièrement éclairante puisqu’elle renforce l’idée que le nom propre pourrait être « un mot sans signification, qui dénote sans connoter, d’où l’annulation de la transition langue/discours dont l’article est l’outil ». Le nom propre a ensuite été « conçu comme un nom dont la compréhension est maximale et (…) l’extension (…) minimale », autre façon de justifier l’absence de détermination dont il fait l’objet. La distinction « entre proper noun (fait de langue) et proper name (fait de discours) » s’impose alors, si l’on suit l’analyse d’un successeur de G. Guillaume, William Hirtle.

36L’article de Manon PHILIPPE est fondé sur la distinction posée entre nom, nominal et syntagme nominal. Cette distinction ouvre la voie à un traitement des noms propres comme étant des unités « qui se mettent à l’échelle du nominal si ce n’est du nom », ce qui permet d’expliquer bon nombre de comportements des noms propres, et plus particulièrement les phénomènes de détermination qui les affectent. Manon Philippe montre que les noms propres jouent à la fois sur leur altérité (la majuscule leur octroie un « traitement linguistique différencié » car elle les signale et les promeut au plan référentiel) et sur leur conformisation aux formes nominales (par l’existence de formes courtes, de réductions morphologiques, d’amalgames, ou encore par leur productivité). Ils seraient ainsi des nominaux qui peuvent « accéder au rang de SNs ». Cette approche permet d’aller au-delà de la dichotomie noms propres / noms communs.

37L’article de Montserrat RANGEL VICENTE est à lire comme une proposition théorique offrant la possibilité de sortir de la dichotomie nom propre-nom commun en intégrant à cette opposition centrale une dimension graduelle et bipolaire. Les occurrences du corpus permettent d’illustrer cette proposition théorique puisqu’ils se rangent au sein des différents paliers de la gradation envisagée, mais ils en font également apparaître « écueils et avantages » : alors que certains problèmes engendrés par la vision dichotomique nom commun-nom propre semblent résolus, des difficultés de structuration demeurent.

38L’article de Nicolas LAURENT, en posant la question de l’appartenance des antonomases à la catégorie des noms propres, permet d’explorer plus avant les liens entre noms propres et noms communs. Plus précisément, les antonomases de noms propres sont-elles encore intrinsèquement des noms propres ou bien les caractéristiques de ces figures (« des usages figurés ») les situent-elles à la périphérie de la catégorie ? Nicolas Laurent ajoute à sa réflexion l’antonomase du nom commun. Cela lui permet de situer à la sortie du système du nom propre l’antonomase du nom propre, qui « construit une catégorie », alors que l’antonomase du nom commun, qui « fige un lien référentiel », se situerait à l’entrée du système du nom propre. L’antonomase de nom propre serait de nature lexicale, alors que celle du nom commun serait de nature grammaticale. Ces deux figures d’antonomase seraient des « tropes complémentaires », pouvant par ailleurs être associées à une métaphore. Non exclusives l’une de l’autre, ces deux types d’antonomase se conjuguent dans les antonomases « imbriquées » ou antonomases « au second degré ».

39L’article de Samia OUNOUGHI, consacré aux oronymes (noms propres désignant une partie des reliefs) et adoptant une perspective diachronique, propose une approche qui consiste à suivre le parcours d’un nom propre. Le corpus est constitué des écrits des membres de l’Alpine Club de Londres, qui relatent leurs ascensions et la désignation des lieux qu’ils découvrent, dont certains n’avaient pas de nom. L’article de Samia Ounoughi permet de mieux comprendre les motivations qui président à l’émergence et au choix d’un oronyme, ainsi que le parcours et les contraintes formelles que ce dernier subit. Ce parcours peut être « long et complexe » et aller de la pérennisation à la « cacophonie » quand des sources multiples (exogènes, endogènes, ou de plusieurs langues) désignent différemment le même lieu, jusqu’à ce qu’un nom s’impose.

40L’article de Michelle LECOLLE porte sur la référence à des groupes sociaux ou politiques par les formes [les + Npluriel (Adj)], qui peuvent refléter la pluralité, tout en ayant un effet de brouillage de la référence puisqu’elles peuvent renvoyer au groupe comme à ses membres : Les Verts, La France Insoumise, en sont des exemples sur lesquels Michelle Lecolle effectue un gros plan. Cet article apporte donc lui aussi un regard sur les liens entre noms propres et noms communs, mais également entre ces termes et les adjectifs. Souvent issues d’une (auto-) désignation, les formes analysées sont susceptibles de relever ensuite de la dénomination (Kleiber 1994). Michelle Lecolle distingue cinq catégories parmi ces « appellatifs », qui sont des noms propres atypiques car ils sont généralement porteurs d’un sens lexical du fait d’une étymologie souvent transparente. Ils ont également pour particularités de s’inscrire dans un paradigme comportant des formes d’opposition référentielle, mais aussi de pouvoir évoluer jusqu’à une forme pérenne, selon le contexte social et politique.

41Enfin, l’article de Stéphanie GOBET et Florence ENCREVE examine comment sont traduits en Langue des Signes Française (LSF) les noms propres du corpus français. Pour cela, un professeur de LSF, Christophe Gendreau-Touchais, a traduit la totalité de l’extrait de l’émission C dans l’air, ce qui a permis aux auteures de tenir compte du contexte mais aussi d’observer que les noms ainsi signés auraient pu l’être différemment dans un autre contexte. Cette observation apporte un argument fort au fait que le nom propre « n’est pas une étiquette vide de sens car il n’a de sens qu’en lien avec un référent ». L’article met en avant que les signes choisis comportent des proformes manuelles régulières, en lien avec la contextualisation des noms. La proforme s’associe à différents types de transferts, tels que décrits par Cuxac (2000) : transferts de taille et de forme, transferts situationnels ou encore transferts personnels. Elle est parfois redondante dans un emploi co-verbal. La synecdoque et l’iconicité figurent aussi parmi les stratégies employées. Enfin la spatialisation des entités, tout en étant inhérente aux signes, joue un rôle de lien entre les éléments constitutifs du signe.

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Notes

1 Les éditrices du volume remercient sincèrement les collègues qui ont accepté de relire les articles de ce volume hors-série et de suggérer des pistes d’amélioration, le cas échéant.

Ont participé à ce comité scientifique : Richard HUYGHE (Université de Fribourg), Marie-Paule JACQUES (Université Grenoble Alpes), Marie LAMMERT (Université de Strasbourg), Monique DE MATTIA VIVIES (Aix Marseille Université), Elise MIGNOT (Sorbonne Université), Nathalie ROSSI-GENSANE (Université Lyon 2), Agnès TUTIN (Université Grenoble Alpes), Sébastien VANDENITTE (Université de Namur).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Laurence Vincent-Durroux et Laure Gardelle, « Le nom propre en français et en anglais : définition et délimitation  »Corela [En ligne], HS-40 | 2023, mis en ligne le 13 novembre 2023, consulté le 11 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/corela/16213 ; DOI : https://doi.org/10.4000/corela.16213

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Auteurs

Laurence Vincent-Durroux

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