- 1 Après un long délai entre la tenue du colloque proposant d’interroger le champs de ces « discours t (...)
- 2 Comme en atteste une riche bibliographie du premier recueil émanant du groupe Ci-dit (López-Muñoz e (...)
1Dans la saisie de la diversité des discours – tant au plan des singularités qui s’y énoncent qu’à celui des « moules » génériques dans lesquels ils se coulent – la place que les textes font en eux-mêmes à la représentation de discours autres (« discours rapporté », « RDA ») s’avère pertinente2.
2C’est un tout autre rapport entre RDA et généricité que nous voudrions interroger ici : rapport qui n’est pas ramenable au type de présence de formes de RDA dans un genre de discours, mais définissable comme un rapport de RDA entre deux discours – celui d’un Discours (au sens d’unité textuelle orale ou écrite) D qui se donne, globalement, comme représentant, substitut, valant pour, … tenant lieu d’un autre discours d, et cela quelle que soit la place en D des formes de représentation (RDA) référant à d.
3Pour questionner cette notion problématique de genre, ou d’espace générique de – ou institué par – la RDA, et tenter de baliser celui-ci en traçant des repères différenciateurs, tant par rapport à l’extérieur que dans son intérieur, on reviendra d’abord (en 1.) sur l’enjeu – par rapport à l’appellation reçue de « discours rapporté » – de la dénomination « représentation de discours autre » (RDA) explicitant le caractère métalangagier du champ, pour envisager en (2) que ce rapport, métalangagier, de couplage et d’articulation de deux unités représentante/représentée puisse s’établir aux deux plans distincts des énoncés et des unités textuelles, permettant d’envisager, en (3) un espace générique de la représentation de discours autre incluant (4) une zone spécifique de discours tenant lieu d’un autre discours.
- 3 Développés dans Authier-Revuz (2020) Appendice à la partie I, p. 60-66.
4Proposer de remplacer une dénomination aussi établie et porteuse d’une riche mémoire de travaux que celle de « discours rapporté » ne va pas de soi…Cette proposition de renomination se fonde sur des éléments négatifs et positifs3.
- 4 Cf. Authier-Revuz (2020) ch. 3.
5Elle rejoint la critique classique de l’inadéquation du terme « rapporté » pour les discours représentés sans avoir eu lieu : j’aurais dû dire… ; personne n’a dit… ; dites-lui que… ; on leur dira plus tard… ; etc. Elle vise aussi, contre la restriction du champ au seul versant des discours autres que l’énonciateur représente comme objet de son dire (Il a dit : « … », Il a dit que…), à inclure dans le domaine de la représentation de discours autre le versant de ce à quoi il réfère comme la source de son dire (D’après lui, P ; Selon sa déclaration P ; Pour reprendre ses termes, X), c’est-à-dire ce qui relève d’une modalisation du dire (de P, de X) par du discours autre représenté4.
6De façon positive, cette renomination vise à affirmer l’appartenance du fait du « discours rapporté » à l’étage métalangagier du dire, aux côtés, différemment, de deux autres « régions » où s’exerce la capacité réflexive propre au langage humain – ce que Benveniste formule comme son « pouvoir à revenir sur lui-même » –, permettant à l’énonciateur (comme le schématise le tableau ci-dessous) de parler du langage, des langues, notamment de celle dans laquelle il parle, de ses « types » et de ses règles (I), comme il peut aussi (II) parler de paroles, discours, « tokens » – paroles distinctes de celles que, hic et nunc, il énonce et qui sont ce à quoi réfère la représentation de discours autre (RDA), et paroles propres hic et nunc en train de se dire dans la réflexivité « serrée » de l’auto-représentation du dire (ARD) :
7Se distinguent ainsi trois régions métadiscursives dans lesquelles s’inscrivent, respectivement, les exemples :
8en I : Le français n’a que des restes de déclinaison
« Vas-y » est une phrase injonctive
9en II : ARD
Moi, ce que je dis, c’est vas-y.
Il est, si je puis dire, « comblé ».
10RDA
Je lui ai dit : « Vas-y ! ».
Il lui a dit « Vas-y », sans y croire.
D’après lui, il faut y aller.
11Dans cette géographie métalangagière la région de la RDA se caractérise par l’articulation de deux actes d’énonciation distincts dont l’un A, l’acte en train de se faire, réfère à un autre a dont il donne une représentation.
12En ramenant tout acte d’énonciation à la donnée d’un énoncé, d’un locuteur, d’un récepteur, d’une situation (temps, lieu, contexte) on peut schématiser un fait de RDA comme articulant un couple d’actes d’énonciation A/a, comportant :
deux locuteurs L/l, deux récepteurs R/r, deux situations SIT/sit impliquant Temps/t, Lieu/l, Contexte/c et deux énoncés E/e.
- 5 C’est à cette systématisation impossible – faute de changer de plan d’analyse – que répond le recou (...)
- 6 Jakobson (1963, ch. IX, p.176-177). La formulation complète de Voloshinov (1929, nouvelle traductio (...)
13Cette approche s’écarte de la perspective d’un « paradigme » de trois types (DD, DI, DIL) de discours rapporté, pour envisager – en deçà du maquis non énumérable de la variété des réalisations5 observables de ces trois types – les solutions que propose un système de langue à l’opération complexe de l’articulation métalangagière de deux actes d’énonciation distincts – l’une des « structures doubles » ou « dédoublées » dégagées par Jakobson qui convoque la formulation canonique de Voloshinov emphatisant la dualité des messages impliquée par l’opération6.
- 7 Je renvoie au parcours détaillé de Authier-Revuz (2020), notamment au chapitre 10 qui en fait le po (...)
14Décrire les formes par lesquelles se réalise, en français, cette fonction universelle d’articulation métalangagière, requiert (très schématiquement7) de dégager :
151) les types d’articulation A/a réalisés, au plan sémantique (a envisagé comme objet vs source de A) et au plan énonciatif des ancrages des deux actes par unification en A, dualité A-a, division A/a
162) les opérations métalangagières selon lesquelles elle se réalise de catégorisation, paraphrase, autonymisation.
17Ce parcours qui dégage trois traits distinctifs
(A) objet1/source2
(B) unité1/dualité2/division des ancrages énonciatifs3
(C) avec1/sans2 autonymisation du e représenté
18fait apparaître, défini par le jeu de ces traits, un système de cinq modes distincts, DD, DI, Bivocal-DIL, MAS, MAE, modes abstraits, correspondant chacun à une « zone » de réalisations phrastiques diversifiées (non close), notamment quant à leur degré de marquage du fait de RDA.
19Ainsi la réalisation linéaire – en langue et en discours – de la fonction d’articulation métalangagière de deux actes d’énonciation peut-elle être appréhendée, pour chacun des modes par lesquels elle se réalise, aux deux niveaux
201) de sa « formule » définitoire en traits pertinents,
212) de la zone de formes, diverses, selon lesquelles il peut se réaliser linéairement.
- 8 Voir Authier-Revuz (2020), p. 338 sq.
22Le DD, par exemple, sera caractérisé par8
– sa formule : [A1, B2, C2] i.e. parler du discours autre (vs parler d’après), avec autonymie (vs sans), avec dualité énonciative (vs unité ou division),
– sa zone de formes :
(a) Il a dit : « Je suis heureux. » (b) Sa déclaration (je suis heureux) a surpris. (c) Je suis heureux, proclame-t-il. (d) « Je suis heureux. » Ces mots ont surpris. (e) Il se réjouit : « Je suis heureux. » (f) Il arrive. Je suis heureux. Il repart. Etc.
23et le DI par :
- sa formule : [A1, B1, C1],
- sa zone de formes :
(a) Il reconnait qu’il s’est trompé/s’être trompé/son erreur. (b) Il a, reconnait-il, des rapports difficiles avec ses voisins. (c) Il a dit ce qu’il avait à dire. Il a expliqué comment faire. (d) Il a menacé ses voisins/ posé des questions embarrassantes. (e) Ils ont évoqué leur jeunesse/parlé affaire. Etc.
24Deux chemins se proposent pour articuler la problématique du genre à celle de la RDA qu’il importe de ne pas confondre.
25Le premier, densément et fructueusement parcouru, s’inscrit dans la même perspective que celui de la caractérisation des « styles » singuliers de parole ou d’écriture par le type de place qu’ils font en eux aux discours autres qu’ils accueillent – convoquent – en eux-mêmes.
26Telle la relative solitude de la voix de Pascal dans les Pensées, là où Les Essais de Montaigne ne sont à ses propres yeux que tissage de pièces rapportées ; ou bien les visées, extrêmes, du « Livre entièrement recopié » dont Flaubert rêvait comme d’un aboutissement et, à l’inverse, la perspective d’écriture des « Éléments de mathématique » de Bourbaki, vierge de « déjà-dit » « prenant les mathématiques à leur début ».
27Tels les « traits de genre » que constituent, par exemple, la quantité de « mots du lieu » ou « du temps » évoqués par les guides touristiques ou les romans historiques, ou encore la densité des propos de l’autre visé par le discours polémique, etc.
- 9 Cf. Boch et Grossman (2001), Grossman (2011).
- 10 Cf. Mortureux (dir.) (1982).
- 11 Cf. par exemple Plazeola et al. (1995).
28Tel encore, à titre d’exemple, le domaine, richement étudié, des discours de la connaissance qui fait apparaître, de part et d’autre du discours scientifique9 que caractérise une progression et un positionnement explicitement dialogique par rapport aux autres acteurs du champ (pairs, « autorités », …) d’un côté, l’hyperdensité de l’appel aux « spécialistes » propre à la vulgarisation scientifique et à sa « mise en scène » de la transmission des connaissances10, et de l’autre, la forte tendance à l’effacement monologisant de sources, observables dans les genres didactiques – manuels, encyclopédies – tendant à énoncer des vérités établies11.
29À passer de ce premier chemin – le type de présence des formes linguistiques de RDA comme élément différenciateur entre les genres – à un second – la RDA comme propriété définitoire de genres de discours, référant à et représentant un autre discours dans une articulation métalangagière D/d – on change de plan …
30Reconnaitre qu’un texte, un genre « relèvent de la RDA » ne se ramène pas à observer qu’il est tout entier « en formes de RDA » : il y a un saut entre le plan des faits linguistiques reconnus comme formes de RDA et celui de genres discursifs, de « moules textuels » susceptibles d’être envisagés comme relevant de la RDA.
- 12 Dont la puissance, soulignée tant par Jakobson que par Benveniste, s’exerce – on le rappelle, cf. s (...)
31Identifier des unités textuelles comme « genres de RDA » comme on identifie des énoncés comme relevant de la RDA, c’est envisager que la fonction métalangagière12 d’articulation de deux éléments langagiers « couplés » via la représentation de l’un par l’autre soit à même de s’exercer – d’être mise en œuvre et reconnue – sur deux plans, non plus seulement, entre deux énoncés (A/a) mais entre deux unités textuelles (D/d).
- 13 Notamment, Apothéloz & Combettes (2006), Duchêne (2004), Authier-Revuz & Lefebvre (2015), Sitri (20 (...)
32Il s’agit à partir d’observations13 de genres textuels caractérisables par une extrême densité de formes de RDA, d’abord de ne pas les réduire à des cas particuliers de la relation genres/formes de RDA, mais de s’interroger sur l’existence de textes génériquement caractérisables comme relevant de la RDA – et non pas seulement quantitativement réalisés en formes de RDA – ; puis de tenter d’y explorer la région spécifique où le couplage métadiscursif de deux textes D/d – D se donnant pour « valant pour d » – relèverait d’un rapport de « lieutenance ».
33Par rapport aux interrogations de Ricoeur dans Temps et récit sur la fonction de « lieutenance » du discours de l’histoire par rapport à la réalité visée, notons, sommairement, que notre questionnement est tout entier inscrit dans la fondamentale fonction réflexive du langage, « structure double » propice « aux couplages » de représentation, voire de lieutenance.
34Formes de langue et « moules » textuels « de » la RDA ne relèvent pas du même plan de régularité, on l’a dit. Le saut entre les deux apparaît lorsqu’on envisage le rapport entre :
35- texte intégralement réalisé en formes de RDA
et
- genre identifiable comme genre « de » la RDA.
36Reconnaître un genre de la RDA, c’est-à-dire un genre de discours impliquant définitoirement son couplage à un autre discours dont il donne une représentation, ne se confond nullement avec l’observation d’un texte saturé de formes de RDA : cette saturation n’est, relativement à l’identification d’un genre de RDA, impliquant le couplage de deux unités textuelles, ni suffisante, ni nécessaire.
37Les exemples sont nombreux de textes entièrement « écrits en RDA » par choix singulier de style – expérimentation, voire défi aux normes du genre pratiqué – qui ne relèvent pas pour autant d’un genre de RDA.
- 14 Traduction française, Métaillé 1999.
- 15 Ces deux derniers genres étant eux-mêmes des genres « de » RDA et même (cf. ci-dessous) de « tenant (...)
38Ainsi, le roman policier La disparition de Juda14 dont Andrea Camilieri choisit de raconter l’intrigue – comportant tous les éléments classiques du genre – via la forme d’un dossier de documents, reproduits à la file : articles de presse, affiches, décrets municipaux, dépositions à la police, minutes d’interrogatoire15, proposant ainsi, par jeu, un texte « en RDA » pour un genre qui n’est en aucune façon un genre « de » RDA.
- 16 Alain Frontier, Editions Al Dante, Marseille, 2005.
- 17 Texte évoqué, ainsi que les deux exemples suivants sous le titre « Énoncés libérés de leurs ‘’attac (...)
39De même sous le titre Portrait d’une dame. Fiction d’après les paroles de Marie-Hélène Dhénin16, c’est un long volume de 400 pages qui, intégralement, aligne les propos de la compagne de l’auteur, représentés au DD, sans référence aucune au contexte de leur énonciation17 – co-texte de propos autres, lieux, circonstances… – sinon l’instant, minuté, où ils surviennent :
Jeudi 7 avril 1983
16 h 17 Tout se confond.
16 h 21 Si je riais comme ça, peut-être que ça se décoincerait.
16 h 26 Ça ne l’a pas empêché d’être un grand savant, un fois qu’il a eu le pylore décoincé.
16 h 42 Ce que je dis c’est bien pire.
17 h 27 Ce qui me laisse rêveuse, c’est que j’ai mal partout.
17 h 31 Savoir si les arbres vont avoir des feuilles cette année.
20 h La colle sur leur enveloppe a une odeur infecte.
21 h 22 J’ai l’impression qu’ils les montent à l’envers, maintenant.
21 h 33 Il y a un mystère encore, tiens. […] [p. 201-202]
40singulier exercice – un peu lassant mais non sans charme – de « dépaysement » de la parole qui, désancrée par sa décontextualisation s’ouvre, humour et poésie mêlés, à la surprise des enchaînements et aux flottements de la référence et du sens.
41Si ces exemples présentent des cas extrêmes en ce que c’est tout un texte long qui entreprend, sur un mode ludique ou expérimental, de représenter son objet – une intrigue policière, le portrait d’une personne – exclusivement par des propos représentés, ce choix de n’atteindre un référent « mondain » que à travers ce qui s’y dit s’observe aisément dans les textes littéraires dès lors que, limité, il s’exerce comme « séquence » en contraste dans le cours ordinaire d’une description ou d’un récit.
- 18 M. Butor, Gallimard, Paris, 1983.
42Ainsi de la Description de San Marco18 – où M. Butor fait spatialement alterner les morceaux de textes plus étroits, comme en colonnes, là où – en ouverture du chapitre 2, par exemple – il décrit les façades, avec des morceaux plus larges, tout entiers au DD sans introducteurs ni guillemets
Ah ! La gondola, gondola ! – Oh ! – Grazie ! – Il faut absolument que je lui rapporte un très joli cadeau de Venise ; pensez-vous qu’un collier comme celui-ci lui ferait plaisir ? – Mais oui, c’est lui ! C’est bien lui ! Décidément, on rencontre tout le monde ici ! – Garçon ! Garçon ! Cameriere ! Un peu de glace s’il vous plaît ! - Oh ! - Et vous, où êtes-vous logés ? Vous n’avez pas eu trop de difficultés ?
- 19 Voir l’analyse détaillée de ce morceau de bravoure dans Stolz (1994 : 278-303).
43représentant les flots de paroles de la foule des touristes qui viennent comme une houle roulant au pied des façades. Il en va de même dans le cours du récit de Belle du Seigneur, arrêté un temps par la coulée ininterrompue des propos des « tricoteuses »19 – sept pages au DD, sans incises, guillemets, tirets, ni même points – dont le couple d’amants, mutisé, subit le flux nauséeux.
44Hors contexte littéraire, la rédaction ludique de cette « carte postale » – attestée –, à destination familiale :
Bulletin de vacances
X s’extasie devant la mer. Y : « Qui m’a piqué ma planche de surf ? ».
Z : « Aujourd’hui je ne fais pas de cuisine, vous rapportez des crêpes en revenant… ». X demande s’il serait possible de lire tranquille sans recevoir des ballons et des giclées de sable. (correspondance privée 2001)
- 20 Cf. Sabine Pétillon (2006).
45atteste de la possibilité, pour rendre compte d’un séjour de vacances, de passer exclusivement par un concert de voix des participants au DD, DI ; comme ce pourrait être aussi le cas pour un reportage journalistique sur un évènement, un métier, un lieu ou un portrait – comme y ont tendu, un temps, les portraits occupant la dernière feuille du journal Libération20, tentative visant l’originalité d’un écriture « toute-en-RDA » dans le flot commun des textes de presse à forte densité de RDA.
46Quoi qu’il en soit qu’une lettre, un reportage, un portrait s’écrivent « tout en RDA », ou que, plus souvent, il regorge de formes de RDA, ces textes demeurent – ayant fait un choix stylistique spécifique – des représentants des genres de la lettre privée, du reportage, du portrait, qui ne relèvent assurément pas de « genres de la RDA », définis par le couplage de deux textes, dans lequel l’un s’énonce présent, comme représentant d’un autre, absent.
47Non suffisant pour y reconnaître un genre de RDA, la saturation d’un texte en formes de RDA n’est pas non plus nécessaire. Certes une réalisation toute en formes de RDA relève pour de nombreux genres de RDA – tels les florilèges sur un thème, par exemple, ou (relevant du « tenant lieu » la famille des « procès-verbaux ») – de la contrainte ; mais dans d’autres couples en revanche, telle la parodie, ou, relevant du tenant-lieu, le résumé ou la contraction des textes, les formes de RDA renvoyant au membre d représenté du couple textuel D/d sont rares ou mêmes proscrites – le statut couplé « du texte D » étant indiqué par le seul nom du genre en titre (ou, pour les genres ludiques, donné à reconnaître).
48Interroger la consistance, et explorer la variété d’un espace générique de « discours tenant-lieu d’un autre discours » – suppose, dans l’ensemble des genres, de passer par la double circonscription (1) de l’ensemble des genres de RDA, puis (2) dans celui-ci, du sous-ensemble des genres du tenant-lieu.
49La première circonscription tient au couplage de deux unités textuelles dont l’une – relevant d’un genre de la RDA – se donne comme la représentation de l’autre : par rapport à un mode d’emploi, un prêche, un roman, une allocution de bienvenue, une plaidoirie, etc. – évidemment traversés par l’interdiscours et parfois en résonnance étroite avec tel ou tel « déjà-dit » – un genre de RDA, tel par exemple une anthologie ou un pastiche, ne se définit – anthologie de X, pastiche de Y – que dans son rapport au texte autre qu’il représente.
50La deuxième circonscription – celle qui délimite, dans l’ensemble des genres « couplés » de la RDA, le sous-ensemble des genres du « tenant-lieu » – passe par la spécification, très restrictive, d’un rapport de lieutenance – équivalence, remplacement, « mêmeté » – du texte représentant par rapport au texte représenté.
51Dépourvus de toute visée exhaustive ou systématisante – et cela d’autant plus que le champ des genres connaît plus de dégradés, de pôles… que d’oppositions binaires – les éléments qui suivent à propos des genres « de RDA » (3), puis du tenant-lieu (4) (exemples de genres, repères différenciateurs, amorces de questionnements…) relèvent d’un balayage sommaire, appelant aux études approfondies requises par la complexité de ce qui se joue dans le rapport de « lieutenance » textuelle.
52Un vaste ensemble de genres de RDA, abondamment pratiqués à travers les âges, opère, en mode DD autonyme de « citation » – diversement marqué - selon le double mouvement de la réunion d’éléments épars ou de la sélection dans un ensemble textuel.
53Du premier type, pratiquant la collecte – on pourrait dire « cueillette », ce dont certains noms de genre portent l’écho – d’éléments épars rassemblés par le choix de celui qui en compose un « bouquet », relèvent les Florilèges consacrés à … l’amour, la danse, Paris, la mer, etc. sur le mode dominant de la célébration ; les Recueils de proverbes, dictons, aphorismes, pensées de « sages » ; les Dictionnaires de citations de grands auteurs appelées par les mots : « amitié », « enfance », « vérité », « mort », « vie »…, auxquels on peut annexer le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, « plate-bande » des clichés appelés par les mots…
54À l’écart de la compilation, le sous-genre (ou genre « inclus ») de l’exergue ou de l’épigraphe rassemble aussi des éléments disparates, non plus sur le mode d’une collection mais de l’accompagnement dialogal d’un texte – en bordure de celui-ci.
55Les genres du deuxième type – qui représentent un ensemble textuel X par la sélection qu’ils y pratiquent – affichent cette opération dans la forme canonique duelle de leur titre :
sélection de X
56où « sélection » se décline en :
- 21 Partageant dans son étymologie grecque la métaphore de « collection de fleurs » jouant dans « flori (...)
anthologie21, morceaux choisis, extraits, choix, recueil, trésor…
57et où s’observe une forte variation quant à l’ampleur et à la spécification de l’ensemble X que la sélection vise à représenter :
58- Anthologie de la poésie française / de la poésie baroque française / de la poésie française du XXe siècle de Paul Claudel à René Char / du sonnet français
- Choix de lettres du XVIIIe siècle / Extraits de philosophes du XVIIIe siècle ;
- Morceaux choisis de Chateaubriand (extraits des œuvres complètes) ;
- Trésor de la poésie populaire ;
- Anthologie du sonnet français…
59On peut souligner deux propriétés de ces genres de RDA – par « collecte » et par « sélection » – qui les distinguent des genres du tenant-lieu. D’une part s’y affirme la dimension de choix subjectif singulier de celui qui s’affiche (imprimé comme tel en couverture de l’ouvrage) comme l’auteur du « florilège » ou de « l’anthologie », qu’il signe, et accompagne majoritairement, d’une préface explicitant et justifiant ses choix, et parfois de notices ou notes au fil de l’ouvrage, dimension de choix qui va de pair avec la possible pluralité – ou concurrence – des florilèges sur un même thème ou des anthologies d’un même ensemble textuel. D’autre part, si les contours de l’espace textuel que représentent des « morceaux choisis » peuvent, on l’a vu, être très inégalement déterminés (de « la poésie française » à « Chateaubriand », par exemple), il n’est, pour les florilèges consacrés à un référent mondain (Paris, la danse…), même plus question d’une quelconque délimitation dans l’espace indéfini de « tout » ce qui a pu s’énoncer sur ce référent, autre que celle, – imprévisible et capricieuse, faite de rencontres singulières et de documentation – de la mémoire interdiscursive de l’auteur.
60Cantonné ici au champ littéraire, le caractère de sélection subjective opérant dans l’ordinaire des genres de RDA est justement souligné par F.Claquin (1993) montrant à propos de la revue de presse d’Yvan Levaï – dix minutes radiophoniques pour rendre compte de la presse écrite du jour – comment toutes les ressources de la voix, de la sélection, du montage-collage…font de ce genre « second », massivement en RDA, un texte aussi personnel et « signé » qu’un éditorial…aux antipodes, par exemple, du procès-verbal institutionnel.
61Pour certains genres – moins massivement pratiqués que les modes « en DD » évoqués ci-dessus – le rapport de couplage de RDA qu’ils établissent avec des discours autres est celui, par rapport à un discours autre « source », d’une modalisation autonymique d’emprunt, celle d’un Je dis D à la suite, pour imiter, caricaturer, pour jouer avec … un discours autre source, D étant explicitement couplé à un d dans le titre ou laissé à l’interprétation comme « en clef de MAE » à d.
- 22 Cf. par exemple, éléments bibliographiques Authier-Revuz (2020) p. 589-590.
62De ce couplage ludico-créatif à du discours autre, participant de ce que Genette dans Palimpsestes caractérise comme « littérature au second degré », relèvent notamment22 :
63– le très ancien genre du centon dont l’étymologie latine (cento : morceau d’étoffe ou vêtement rapiécé) collage hétérogène de fragments empruntés dont la pratique (et le goût) persiste, discrète mais vivace au cours des siècles, de l’amateur qu’en était Montaigne aux modernes fantaisies oulipiennes de composition à l’ordinateur de vers inédits d’un sonnet de « Rimbaudelaire ».
– le pastiche qu’un auteur – Proust par exemple – énonce sur le mode d’un j’écris comme un autre, bien connu – Balzac, Flaubert…– ce qui n’est pas un texte tenant lieu d’un texte déterminé de cet autre, mais ce qui, par le jeu d’une imitation créatrice, pourrait s’ajouter au discours autre source ;
– la parodie qui, loin de la « piété » imitatrice du pastiche – possiblement propice à une salutaire distanciation –, s’empare d’un texte pour le subvertir par l’accentuation caricaturale de certains de ses traits, ou la transplantation du texte dans un cadre référentiel ou un niveau de langue radicalement autres.
- 23 Oulipo, Abrégé de littérature potentielle.
64On peut encore, pour souligner le caractère « ouvert » de ces couplages « joueurs », évoquer la profusion des couplages anagrammatiques possibles (contrepèterie,…etc) ou la fantaisie oulipienne du couplage « par traduction antonymique »23, du fameux énoncé pascalien :
« Le silence éternel des espaces infinis m’effraie »
65par
« Le vacarme intermittent de ces petits coins me rassure »
66L’ensemble de genres de couplages évoqués ci-dessus (3) s’oppose terme à terme aux genres relevant strictement du tenant lieu (voir-ci-dessous, 4), tel un procès-verbal ou un compte rendu institutionnel, requérant du couple textuel d/D :
67- la détermination complète du discours représenté d
- l’unicité du discours représentant D
68et assignant à toute signature, loin du statut d’auteur, celui d’un rouage dans le processus d’une légitimation institutionnelle de production d’un « même », au sens, non d’identique mais d’équivalent, de « valant-pour ».
69Par rapport aux divers couplages de RDA évoqués ci-dessus, la production et l’identification d’un couplage de textes comme relevant du « tenant-lieu », c’est-à-dire de la production méta-discursive d’un texte visant à être reconnu comme équivalent à un autre – le « même » d’un autre – requiert des conditions spécifiques additionnelles.
70Si le genre est foncièrement un objet biface langage-société, la part de l’ancrage et des prescriptions relevant du fonctionnement social, institutionnel notamment, dans l’espace du tenant-lieu est essentielle. C’est en terme de réquisit pour un texte D, visant au statut de tenant-lieu pour un autre texte d qu’on évoquera schématiquement (4.1), le faisceau de propriétés, susceptibles de jouer séparément, hors de la sphère du tenant lieu, que doit présenter D validable comme tenant lieu pour un d ; avant d’envisager (4.2) les axes sur lesquelles opèrent le transfert d/D, axes du transcodage d->D, de l’étendue respective des deux textes, puis (4.3) d’esquisser le jeu des formes linguistiques de RDA mises en œuvre, pour évoquer (4.4) brièvement quelques genres de couplage – composites, fictionnels – en rapport de voisinage ou de contact avec la lieutenance stricto-sensu.
71Espace austère que celui de la lieutenance textuelle, mais qui mérite qu’on s’y arrête par son importance dans le fonctionnement social, la diversité des formes – langagières et institutionnelles – à travers lesquelles se réalisent dans des procédures de production et de validation établies au cours de l’histoire de ces institutions, cette fabrication – aussi contraignante que problématique – de « tenant lieu » ou de « mêmes ».
72a. D se donne explicitement comme substitut de d, c’est-à-dire affiche univoquement son statut de genre couplé, comme valant pour lui, à un autre discours. Le nom du genre – compte-rendu, procès-verbal, résumé, entretien…– affiché, à l’écrit, en tête du texte, explicite par lui-même le statut de « valant pour » et indique le paramètre du transfert (transcodage, réduction d’étendue…), tandis que l’identification univoque du d est obligatoirement assurée (cf. ci-dessous, condition b).
73La présence en D du d – absent – qu’il représente comme tel (fantôme affiché…) singularise radicalement les genres du tenant-lieu dans l’ensemble des pratiques discursives. S’opposent ainsi à cet ensemble les pratiques de remplacement effacé d’un discours par un autre, telle, au-delà de la substitution d’auteur du plagiat, la variété des écritures à la place d’un discours oral ou écrit produites par les écrivains publics, « nègres », « ghost-writers » et « conseillers littéraires »...
74Remarque
75Une étude précise du fonctionnement de ces « noms de genre » est nécessaire : il est clair par exemple que le nom compte-rendu est loin de renvoyer exclusivement à des tenant lieu : ainsi, compte-rendu « de mission », « d’activité » ne relèvent pas de la « lieutenance textuelle » … ; et les « comptes rendus » de parutions figurant dans des revues, journaux… « recensions » critiques, « notes de lecture » etc….) s’opposent notamment au réquisit (e) de l’effacement de L, comme en témoignent des « comptes rendus » vivement polémiques.
76On notera que le flou du terme compte rendu requiert, par exemple à l’Assemblée Nationale des précisions telles que « compte-rendu intégral vs. analytique de la séance du… ».
77b. Le référent langagier d de D est déterminé. On a déjà rencontré cette condition, excluant de l’espace de la lieutenance les « récits de propos » si longs soient-ils, partie prenante de représentation de bals, repas, de portraits… ; puis les représentations – sélectives – d’un référent strictement discursif mais aux frontières floues, telles « la » poésie populaire française, par exemple. L’affichage du nom du genre en titre d’un texte D – compte rendu, procès verbal … de X – remplit ainsi, ostensiblement, cette condition d’identification univoque du d représenté, énumérant en X les coordonnées temporelles, spatiales, institutionnelles, identifiant le référent objet langagier d de lieutenance.
- 24 Authier-Revuz (2020) p.584-586.
78Cette condition peut aussi être remplie par la co-présence, spatiale ou temporelle, des deux éléments en rapport de lieutenance : c’est souvent le cas pour les résumés, marqués comme tels, accolés immédiatement, dans les manuels scolaires, aux chapitres qu’ils résument, ou en tête d’articles ou regroupés en fin de volume, dans les publications scientifiques24, ou encore dans la pratique de la traduction simultanée.
79On a vu que le genre de la revue de presse – genre de RDA, évoqué ci-dessus – ne peut – en dépit de sa visée de « remplacer » pour l’auditeur, la lecture de « la presse » – relever de la « lieutenance » générique.
80c. D doit être une représentation « complète » de d. Cette notion de complétude – s’opposant à ce qui résulterait d’un choix personnel du L de D – ne s’envisage que relativement à un d constitué comme tel en objet langagier, dans le cadre d’un genre donné.
- 25 Évolution observable dans les corpus historiques des comptes rendus de l’Assemblée Nationale depuis (...)
81Le resserrement progressif sur le fonctionnement proprement langagier marque ainsi l’histoire des « comptes rendus » d’assemblées politiques à partir des premiers récits de séance faisant place, par exemple, à la description des lieux25.
- 26 Ce transcodage (cf. ci-dessous) étant par lui-même nécessairement – et conventionnellement – sélect (...)
82La sélection et l’intégration, dans les genres relevant, par exemple, du transcodage d oral –> D écrit26, d’éléments « gestuels » du fonctionnement communicationnel est fonction du genre lui-même : des mentions du type « rires à droite, applaudissements, brouhaha », etc. accompagnant normalement la restitution des propos eux-mêmes (au DD) pour les comptes rendus intégraux de l’Assemblée Nationale, ne semblent pas figurer (ou de façon rarissime) dans les comptes rendus d’instances universitaires ou de réunions d’entreprise, et sont radicalement exclues aussi bien des comptes rendus de soutenance de thèse (au DI) que des procès-verbaux (au DD) de déposition à la police, effaçant tout élément de la concrétude – émotionnelle notamment – de la parole, prononcée en dialogue avec le représentant de l’institution.
83La complexité de la notion de complétude – s’opposant à une représentation partielle, sélective – est au cœur de la problématique du « résumé » qui se donne comme réduit et non « manquant ».
84d. Unicité du D relativement au d qu’il représente. Remplir cette condition est consubstantiel aux discours « légalement » tenant-lieu d’un autre discours, puisqu’ils assurent la vérité des discours qui se sont tenus : toute variation possible en saperait le fonctionnement. Il en va de même pour un genre comme l’entretien ou le d est promu à l’existence par sa représentation écrite D.
85L’unicité du tenant-lieu n’est pas synonyme de stricte fidélité de D par rapport à d, mais de sa validation comme telle par des procédures diverses (délais de recours pour les participants de D, votes d’approbation, signatures habilitées) pour les D « légaux ».
86Ce critère d’unicité du D tenant-lieu d’un d est un des facteurs essentiels de la reconnaissance, dans l’espace de la lieutenance, d’un noyau, centre, de lieutenance stricte ou « restreinte », par rapport à son élargissement aux « marges » de modes moins contraignants d’une lieutenance « affaiblie », étendue.
87e. Effacement du L de D(d). Par rapport au statut de source auctoriale, énonçant en son nom un discours portant sur un référent mondain – un reportage, un portrait… – ou langagier – revue de presse, essai sur un auteur, commentaire de texte, compte-rendu d’ouvrage… comportant éventuellement quantité de formes de RDA – le « producteur » L d’un discours tenant lieu d’un autre discours ne parle pas « au sujet » de ce discours, mais « à sa place ».
88Dans le cadre de la lieutenance « stricte », son statut est celui – effacé comme personne singulière, comme auteur – d’un « opérateur » de remplacement, rouage anonyme d’un mécanisme réglé de reformulation.
89Tant au plan de la production (rédaction) d’un tenant lieu qu’à celui de sa validation institutionnelle comme tel, ce sont des procédures, diverses selon les institutions et changeantes au cours de l’histoire qui assurent dans le cadre de leur fonctionnement propre, le statut de tenant-lieu d’un texte pour un autre.
- 27 Sans compter les sociétés spécialisées proposant commercialement leurs services de production de te (...)
- 28 Outre bien-entendu les contributions présentes dans ce volume, notons par exemple l’article de M.A. (...)
- 29 Je renvoie à la précieuse analyse de A. Duchêne (2004) qui fait une large place aux « manuels de ré (...)
90Aussi, innombrables sont les manuels, les instructions, les consignes, les formations27, à l’usage des praticiens de la « lieutenance institutionnelle » – rédacteur de comptes rendus, intégraux ou analytiques, à l’Assemblée Nationale ou dans les organisations internationales, secrétaires de séances de partis, d’association, greffiers, gendarmes ou policiers recevant une déposition – dont l’activité suppose une compétence propre et une habilitation. C’est autant par la diversité entre institutions et dans le temps des procédures requises28, que par le caractère plus ou moins explicite de la conception du sens (et de l’idéal de transparence de l’agent reformulateur qui s’y exprime29) que l’étude d’un large corpus de ces discours « environnant » la pratique du tenant lieu, si importante dans notre fonctionnement social, se révèle intéressante.
91Très schématiquement, on peut considérer que c’est sur deux axes, ou à travers deux « filières » – susceptibles de se cumuler – que s’opère la conversion de d en D dans la diversité des genres de la lieutenance : 1) filière de transcodage, 2) filière de variation (en fait « réduction ») d’étendue de d à D.
92« Transcodage » est pris ici pour la transcription oral écrit (a) mais aussi (b) la « traduction » intralinguale, d’une variété de langue en d à une autre en D, ou interlinguale, d’une langue à une autre.
93De façon tout à fait dominante, c’est la mutation de l’oral vers l’écrit (D), pratiquée dans les genres de la lieutenance et, notamment, dans l’ensemble de ceux qui en constituent le « noyau » strict – remplissant toutes les conditions définitoires évoquées ci-dessus (unicité du D tenant lieu d’un d donnée, affichant son statut, à d explicitement déterminé), qui « fixe » la réalité éphémère et profuse de l’évènement concret d’un échange de parole en situation, dans les limites d’un document écrit, pérenne, référençable, « citable » et « faisant foi ».
- 30 Cf. par exemple Apothéloz et Combettes (2006).
- 31 Cf. par exemple Maingueneau (2002).
94En relève le très riche ensemble des substituts à dimension juridique : comptes rendus des séances d’échange collectif, dans le cadre d’assemblées d’instances politiques de tout niveau, de réunions d’institutions – universitaires, économiques, associatives, partisanes etc.-, minutes de procès30, procès-verbaux de dépôts de plaintes ou de dépositions auprès de la police, de soutenances de thèses31.
- 32 On notera la différence entre le régime d’appréciation d’un résumé comme « mauvais » ou d’une tradu (...)
95Cette production de « lieutenance » à caractère légal, fonctionnant dans des espaces institutionnellement régulés, comporte des modalités explicites et contraignantes d’« écriture de l’oral » et des procédures fixées de validation /ratification pour tout D(d) de son statut de tenant-lieu32.
- 33 Notamment pour les procès-verbaux de soutenance de thèse, comptes rendus de réunion universitaire o (...)
96L’histoire – au-delà de la problématique générale de la représentation de l’oral par l’écrit et de la perte qu’elle comporte nécessairement – de la constitution et de l’évolution des normes de cette transcription légalisante est riche et passionnante à suivre dans le détail33.
97Cette production, très normée, de textes écrits validés collectivement comme tenant-lieu de productions orales n’est pas conçue comme un pis-aller – de l’ordre d’une survivance – par rapport aux techniques modernes de reproduction sonore. Un tenant-lieu n’est pas une « copie » de discours oral, mais la production langagière d’un discours écrit (participant des pouvoirs du « scripta manent ») de représentation du discours oral, relevant de la RDA, au plan du texte (globalement) et de chacune des occurrences de paroles représentées, très majoritairement au mode DD mais aussi au mode DI, excluant la « reproduction simple ».
- 34 cf. Authier-Revuz (2020), ch.9, pp. 349-350. Voir Sitri ici-même.
98La lieutenance validée d’un oral par un écrit n’implique pas une fidélité littérale : les genres, nombreux, pratiquant le mode DI « reformulation par définition » en témoignent ; la palette de DI, largement utilisée dans les comptes rendus d’assemblées universitaires par exemple, offre ainsi, par l’étude systématique des « couples » formés par les formulations à l’oral et leur reformulation au DI écrit, un terrain très éclairant tant par l’image que l’institution tend à produire d’elle-même dans ces reformulations, que par certaines spécificités du fonctionnement du DI dans ce cadre (usage important du DI « étendu » au-delà de la subordonnée initiale par exemple questionnant la possibilité d’occurrence du DIL bivocal dans ce contexte34).
- 35 Le film Quai des Orfèvres présente de savoureux exemples de ces reformulations paraphrastiques impo (...)
99En témoignent aussi une transcription fortement « reformulante » des D en DD, bien au-delà, en effet, du travail de « lissage » des particularités vocales, articulatoires, gestuelles…ou des scories, faux-départs, bafouillements…de la parole, génériquement requis, par exemple, dans la rédaction, en DD des comptes rendus intégraux de l’Assemblée nationale. C’est ainsi une lieutenance tout à fait étrangère au souci de fidélité littérale que pratique le procès-verbal de déposition : la représentation, au DD, de la parole du citoyen, recueillie par le représentant de l’institution offre un exemple saillant de l’écart qui peut s’ouvrir entre le d oral, énoncé spontanément en dialogue, et le D, en DD, de la déclaration en « je » que signe le citoyen venu « déposer » : écart assumé comme paraphrastiquement fidèle par le rédacteur, tandis qu’il peut être vécu comme « sidérant » par le signataire appelé à reconnaître pour siens la traduction de ses propos dans le langage administratif et idéologique de l’institution qu’il peut ne pas maîtriser, voire parfois réprouver35. Le passage de d oraux, spontanés, dans leur diversité socio-linguistique, à un D écrit normé, comportant également une dimension de « réduction d’étendue » est un cas passionnant de « traduction intralinguale ». Ici encore une étude détaillée des « couples » d/D apparaît comme riche d’enseignements sur le jeu – intralingual – des discours.
100Remarque
101Pour la traduction interlinguale, hormis le cas des traductions « certifiées conformes » de documents administratifs , relevant strictement d’un rapport de lieutenance du document traduit par rapport à l’original, la précieuse étude par Duchêne (2004), par exemple, des comptes rendus très précisément formatés, des débats dans le cadre d’instances internationales fait apparaître la stricte intégration homogénéisante des éléments traduits au fil du discours D, écrits en DI dans la langue officielle retenue – pratique allant de pair avec une importante réduction du d (des 2/3 environ) visant à éliminer par « discernement » tout « superflu » – modalités de « lieutenance » reposant, pour l’auteur sur une « idéologie de transparence » de la pensée-langage, au détriment de la forme, et une visée, pour le compte-rendu, de transmission « objective » et « consensuelle » d’information.
102Notons que si la pratique de « la traduction d’ouvrage » apparaît évidemment au lecteur comme la production d’un « équivalent » à un texte écrit dans une autre langue, elle ne peut s’inclure dans l’ensemble des genres de « tenant-lieu ». On voit bien que parler de « la Divine Comédie » de Jacqueline Risset (excellente traductrice), ou dans la version de Jacqueline Risset, par exemple, voisinant avec de multiples autres versions du même texte de Dante, signées chacune par l’auteur de la traduction dès le titre, parfois très présent de surcroît en préface ou en note du traducteur, contrevient à plusieurs des réquisits d’un rapport de « lieutenance stricte » (cf. ci-dessus 4.1) : (d) unicité du D relativement au d qu’il représente; (e) effacement du L de D (d) c’est-à-dire de l’intervention d’un « auteur ».
- 36 Cf. Authier-Revuz & Lefebvre (2015).
103Le genre de l’entretien36, réalisé dans la presse écrite, dont il constitue un des « grands genres », ou étendu au format livre, rejoint les genres évoqués ci-dessus dont il partage – ancrage légal exclu – les conditions de « lieutenance stricte » : affichage du statut de tenant-lieu de D, unicité de celui-ci, d circonscrit, écrit en formes de RDA (DD dans son cas).
104Émancipé des procédures légales, le processus de validation emprunte des parcours divers, depuis sa réduction désinvolte au choix du seul journaliste (dans des entretiens « people » de magazines notamment) jusqu’à l’établissement conjoint en va et vient scrupuleux – parfois tumultueux – de la version écrite de l’échange.
105Je renvoie sur ce point à la précieuse étude génétique menée par C. Doquet (2018) du processus menant de l’enregistrement initial au livre, signé A. Culioli, qui en « tient lieu ». La confiance dans le statut de « lieutenance stricte » d’un entretien est ainsi ce qui autorise sa signature – comme ici l’ouvrage de A. Culioli- et son intégration à d’œuvres complètes, comme pour les propos de C. Lévi-Strauss dans Entretiens avec D. Eribon.
106Ce rapide survol amène à souligner la variété et l’importance, dans le fonctionnement social, de ces pratiques langagières substituant, à l’événement d’un échange oral multidimensionnel, inépuisable et fugace, la consistance et la pérennité d’un écrit qui en tienne lieu.
107Un objet, une forme de langue, peuvent être reproduits à l’identique…non un fait d’énonciation, de discours dont une « copie » mécanique (un enregistrement par exemple) ne saurait « tenir lieu », requérant sa représentation par un autre acte d’énonciation : c’est ce qu’affiche le caractère intégralement en RDA (DD et DI) de ces genres représentant des dires (contrairement, par exemple à des « relevés de conclusions » rapportant le résultat des dires d’une réunion). Ainsi, loin de tenir de la re-production – impossible – d’un « même », un discours tenant-lieu strict d’un autre discours relève de l’énonciation d’une représentation socialement validée de cet autre discours.
108Un pas de plus est à faire dans la reconnaissance plénière de la fonction énonciative de la production de strict tenant-lieu : un D donné et reçu comme strictement « valant pour » un d n’est pas, relativement à d, un « succédané » qui serait produit et accepté comme pis-aller « faute de » l’original. Il apparaît au contraire, que la transmutation d’un événement de parole en son tenant-lieu écrit, validé comme tel, le fait accéder à l’existence pérenne d’un réel fixé, désormais de référence, faisant foi, ce qu’aucune copie ne saurait faire. En un sens, un débat à l’Assemblée Nationale, un récit adressé oralement à un « représentant de l’ordre », un échange, inégal, de propos entre deux personnes…ne prennent corps, ne « naissent », via le processus de lieutenance, que sous les espèces « des comptes rendus de débats », « procès-verbal de déposition », « minutes de procès » ou « entretien » qui le représentent.
109Remarque
110Un cas particulier de production de tenant-lieu, passant par la transcription, avec forte réduction d’étendue d’un d oral en D, est celui privé – ni réglé par l’institution, ni médiatique- de la prise de notes37 à usage personnel dans le cadre d’un cours ou d’un colloque. Partie prenante d’un « savoir rédactionnel », d’usages plus ou moins codés d’abréviations et de disposition typographiques sans contraintes de genre sinon, sans doute, de la mention, en tête du D, des références (nom de l’énonciateur, date, éventuellement titre du d oral), elle ne relève d’aucune validation autre que personnelle.
- 38 E. Benveniste, (2012). I. Fenoglio y explicite le processus de cette lieutenance « au carré » visan (...)
111Un intérêt de ce « tenant-lieu » personnel est sa capacité à entrer dans un second couplage, visant à la restitution écrite partagée, du d oral initial. Cette chaîne de lieutenance est évidemment illustrée par la première publication du Cours de linguistique générale, et plus récemment, par exemple, par celle des Dernières leçons de Benveniste38. La possibilité de cette double lieutenance menant d’un oral public à un texte publié, via (dans les deux cas évoqués) plusieurs « prises de notes » écrites, suggère, par la compatibilité de ces notes, le partage par les divers auditeurs-scripteurs, d’une norme implicite pour cette lieutenance opérée « chacun pour soi ».
112On a rencontré cette opération de « réduction » dans de nombreux genres de « tenant-lieu » du type compte-rendu ou « notes de cours » mais un genre – le résumé – lui est consacré.
113Du premier cas – la dimension résumante des genres divers de la lieutenance – rappelons l’importance de cette réduction analysée par Duchêne dans les comptes rendus des débats dans des organisations internationales. Inhérente aux genres du tenant-lieu écrit au DI, elle se révèle présente dans des genres pratiquant le DD, tel, par exemple le procès-verbal de déposition, évoqué précédemment, effaçant dans sa reformulation en « je », – renvoyant au citoyen « déposant », – notamment toutes les marques de l’échange oral citoyen/représentant de l’institution, les redites, les marques énonciatives d’émotion etc.
- 39 Voir Mazzucchetti ici-même.
114Cette dimension de réduction – visée ou proscrite–– est ce qui crucialement fonde la distinction instituée et précisée entre les deux types de comptes rendus pratiqués à l’Assemblée Nationale, en France : « le compte-rendu intégral », en DD, réservé aux débats de l’Assemblée plénière, et le compte-rendu analytique – c’est-à-dire reformulant et résumant – pratiqué dans le cadre des commissions d’études parlementaires39.
- 40 Voir Charolles (1991) ou le recueil Charolles & Petitjean (1992).
- 41 Dans leur étude de l’exercice de « contraction de texte » D. Maldidier et C. Normand (1982 a, b) an (...)
115L’opération de « réduction » est constituée de la prolifique famille – relevant du tenant lieu – des résumés, s’affichant comme tels, et des « contractions de textes ». Promu exercice scolaire, épreuve d’examen au baccalauréat40, et de façon dense dans les concours administratifs et les écoles de commerce, le résumé est l’objet de manuels décrivant et prescrivant les modalités de cet exercice essentiellement contradictoire dans sa visée de fidélité au contenu et de réduction de la forme – c’est-à-dire de sélection de « l’important » et de l’effacement du « superflu ». Donné comme processus « objectif » de production d’un même par « condensation-réduction » – sans choix ni jugement subjectif – le résumé doit effacer toute marque d’opération métadiscursive dont il procède : sont ainsi proscrits toute forme de RDA (jusqu’aux guillemets de reprise exacte de termes de d), comme toute référence explicite au texte remplacé41.
- 42 Voir Authier-Revuz (2020) pp. 584-586.
116Hors de la situation d’examen, la pratique des résumés (« abstracts ») placés en tête d’article ou réunis en fin de recueil, majoritairement conformes à ces « interdits » de métadiscours tolèrent, en début de résumé, de brefs renvois au texte premier ou à son auteur (« le présent article porte sur… », « dans ce texte, on vise… », « nous étudions ici… »42. Le signalement d’un résumé comme tel, passe par l’affichage du nom de genre, sa place – en tête d’article, en fin de chapitre dans des ouvrages scolaires, ou regroupés en fin de volume pour les recueils – et sa typographie distincte de celle des textes qu’il résume (plus petite ou en gras).
117Dans le cas de résumés proposés en l’absence du texte premier– notamment dans les ouvrages de vulgarisation du type (A) « 100 livres en un seul » (éd. Marabout) ou des manuels d’histoire littéraire de type (B) comme la collection Castex et Surer, par exemple, on observe de fortes variations dans la présence/absence de formes marquant le caractère métadiscursif (mention du l, formes de RDA…) du résumé – observations qui mériteraient d’être systématisées.
118Ainsi, dans l’ouvrage (A) Marabout s’opposent radicalement les deux résumés – titrés comme tels – des Essais de Montaigne, et de L’Éloge des intellectuels de B. H. Lévy : là où le premier qui s’ouvre sur une citation de Montaigne, apparaît saturé de formes de RDA – « Montaigne commence par..., Montaigne redoute…, il rejette… , il prêche…déplore etc…. » –, le second ignore tout marquage de l’opération métadiscursive (trois pages sans forme de RDA, sans mention du nom de l’auteur…) proposant à la place du texte premier une paraphrase résumante :
« Signe de la crise que traversent les intellectuels […]
[…]
Le retour de l’intellectuel est possible […] »
- 43 Volume consacré au XVIIIe siècle, Hachette.
119La nature du texte résumé est, évidemment, pertinente dans la variation avec/sans marquage métadiscursif. Ainsi, le résumé des textes narratifs prend-il la forme du récit dans les deux ouvrages A et B43 ; récit suivi de « pistes de lecture » pour A
Le Grand Meaulnes
Alain Fournier (1886-1914)
Roman, France, 1913
Résumé
François Seurel, le fils de l’instituteur, un adolescent un peu rêveur […] Un jour, Augustin Meaulnes, […]
p. 178-181
120– récit fortement détaché typographiquement dans le cours du texte d’histoire littéraire qui l’encadre dans B, – précédé et suivi d’informations sur Marivaux romancier, les deux récits, juxtaposés, en deux étroites colonnes, de « la vie de Marianne » et du « paysan parvenu » :
121On notera, dans le même ouvrage, que, avec le même dispositif typographique, le nom de Montesquieu apparaît trois fois dans le résumé de L’esprit des lois, et cinq fois celui de Voltaire (qui « expose, fait un tableau, étudie…juge...célèbre... ») dans le Siècle de Louis XIV, les textes de réflexion requérant ainsi la présence de métadiscours là où les textes narratifs l’ignorent.
122La mise en œuvre des formes de RDA propre aux genres relevant du couplage textuel de lieutenance, présente une extrême diversité (absence de formes de RDA dans les résumés d’exercices, texte « tout en DD » de l’entretien ou du compte rendu intégral de l’Assemblée Nationale, ou « tout en DI » des comptes rendus d’organisations internationales) qui mériterait d’être systématiquement étudiée dans ses trois dimensions : (a) synchronique, (b) diachronique, (c) génétique.
- 44 Voir Sitri (2015), Coutinho (2006), Lorda (2014).
123a) La répartition synchronique des divergences de tenant-lieu, entre les diverses instances d’une même institution, témoigne du statut de celles-ci dans la représentation que l’institution donne d’elle-même ; aussi, les comptes rendus de conseils centraux des universités sont plus fortement normés que ceux des conseils locaux – cette « loi » du degré de norme rédactionnelle de D, comme étant fonction de « l’importance » de l’instance de production du d, est largement vérifiée44.
124Méritent également l’attention : la variation du degré de contrainte quant au mode de RDA prescrit – contrainte stricte ou susceptible de flottement – qui oppose, par exemple le DD « reformulant » de la déposition à la police, au DD astreint à la fidélité de l’entretien ; le respect très inégal des prescriptions d’absence de formes de RDA dans le genre du résumé (cf. ci-dessus), les variations observables – en dehors de la réalisation normée en examen – dépendant des contextes d’énonciation et de la nature des textes résumés.
125On peut aussi évoquer, pour le procès-verbal de soutenance de thèse, les libertés prises avec la prescription rédactionnelle « en DI », strictement respectée par certains rédacteurs membres du jury au prix de cascades de verbes de parole introducteurs ou ignorés par d’autres imposant localement le DD pour leur intervention, ou, plus souvent (cf. ci-dessous), « étirant » le contrôle du verbe de parole initial bien au-delà du point final de la phrase en DI.
- 45 Cf. Authier-Revuz (2020) p.141 et p. 349.
126Ainsi, observe-t-on de nombreux cas de « DI étendu » ou de « suite de DI »45 susceptibles de « basculer » dans la bivocalité du DIL dès lors qu’y émerge la modalité d’énonciation présente en d :
X souligne la clarté du plan suivi. Il s’interroge cependant sur la progression choisie : N’aurait-il pas été préférable de commencer par l’exposé de la problématique qui n’est réellement explicitée qu’en partie trois ?
- 46 Cf. Maingueneau (2002) dans lequel est analysée, en détail, la présence dans le genre du rapport de (...)
127faisant apparaître ainsi le bivocal-DIL46 dans des genres aussi étrangers que possible au « courant de pensée » au monologue intérieur, et au récit romanesque où on les enferme volontiers.
128Mériterait d’être également interrogée la place – éventuelle – faite dans les genres du tenant lieu aux formes de modalisation du dire par le discours autre : modalisation en assertion seconde (selon l, pour l…), modalisation autonymique explicite (pour reprendre les termes de l…), ou réduites aux guillemets ou italiques à interpréter..
129b) Au plan diachronique, la fixation progressive d’un genre, notamment comme tenant lieu « testimonial », au fil de l’histoire d’une institution donnée est pleine d’intérêt (cf les études menées dans le cadre du projet ArchivU sur les comptes rendus d’universités de 1970 à nos jours, voir Sitri F., Dumoulin H., Mellet C. 2022).
130c) L’aspect génétique d’un texte « tenant lieu », autre dimension temporelle inhérente à la production d’un texte final, envisageable à travers les corrections demandées ou effectuées au long du parcours qui mène de la séance d’un conseil au texte finalement adopté, présente aussi un vif intérêt, démontré par F. Sitri (ici-même), quant aux enjeux des formulations discutées, aussi signifiants dans l’élaboration collective de ce type de textes, que ceux des corrections dans les brouillons littéraires.
- 47 Sans entrer ici dans les formes de co-présence temporelle – celle quasi stricte de la traduction di (...)
131Tous les cas envisagés précédemment relevaient d’un rapport rétrospectif du D tenant lieu d’un d qui le précède, qu’il résume, transcrit…etc.47
132Un ensemble de pratiques (massivement écrites) relève d’un rapport qu’on nommerait de lieutenance « prospective » :
- 48 Cf. ci-dessus note 40, les fiches « préparatoires » de Benveniste associées aux notes prises à ses (...)
133- notes en vue d’un exposé, d’un cours48, d’une plaidoirie
- résumé proposé en vue d’un colloque
- canevas pour une intervention publique
- « éléments de langage » destinés à soutenir et à « cadrer » les propos publics à venir des membres d’un groupe politique, associatif…
- ouvrages (à gros tirage) proposant des modèles de lettres ou allocutions « pour toutes les circonstances de la vie publique ou privée »
134Ne peut-on, enfin, envisager tout texte théâtral comme « tenant-lieu » prospectif de toutes les représentations à venir fixant au DD, le texte destiné à ses oralisations futures, en scène… ? On notera que les canevas de Comedia dell’Arte se servent, à côté des dialogues explicités, au DD, des passages au DI (« Pierrot se plaint bruyamment de l’ingratitude de son maître ») ouvrant sur la créativité, dans le d à venir, des acteurs.
135L’énonciateur d’un « tenant-lieu » prospectif, ignore les d qui le suivent, son D ouvre sur une pluralité non bornée de d à venir, ce qui, à l’évidence, éloigne ces cas de la lieutenance stricte évoquée plus haut.
136Vaste territoire à explorer que celui des genres « intégrant » – à des doses et sur des modes divers – une « part » de lieutenance à leur visée propre : l’entretien et le résumé se prêtent particulièrement à cette mixité.
137Le genre du « portrait-entretien », ou de l’entretien valant portrait…est un exemple de ces hybridités génériques plus ou moins « stabilisées » : je renvoie à l’étude de S. Pétillon (2006), dégageant avec précision, les formes par lesquelles – incises, parenthèses, tirets doubles, changement de caractère…– dans les portraits de dernières pages du quotidien Libération, « on passe » du genre de l’entretien journalistique, à un second genre, celui du portrait (portrait dans lequel sont intégrés, mais c’est bien ici notre problématique) les propos de l’interviewé devenu le « portraituré ».
138Reportage sur une manifestation locale, accompagné par un responsable de l’événement, visite d’un site archéologique guidée par un participant etc… : innombrables sont les textes journalistiques susceptibles de ce « tressage » générique avec le fil de l’entretien.
139La pratique résumante est partie prenante de multiples genres ayant pour objet un discours autre : recensions d’ouvrages et d’articles dans des revues scientifiques ou « grand public », rubriques de parutions récentes, « notes de lecture », comptes rendus, « pages livres » etc…sous des noms et des formes diverses. Relevant de la présentation d’un texte à des lecteurs qui ne le connaissent pas, ils oscillent, genre hybride, entre le résumé (genre du tenant-lieu sans « auteur ») et le jugement, le commentaire appréciatif, personnel, selon les normes (plus ou moins établies) des lieux de leur parution.
- 49 Cf. l’étude de Lejeune (2006) sur « Le brouillage énonciatif dans le compte-rendu journalistique de (...)
140Le genre de la « 4ème de couverture » s’inscrit dans cet ensemble, avec ses contraintes (brièveté) et ses visées propres (susciter le désir de lire l’ouvrage). L’intrication dans ces genres hybrides des pratiques du résumé et du commentaire passant par une variété de formes – lexicales, énonciatives, typographiques…–49 présente un champ d’études intéressant, dans lequel pourrait se dessiner une amorce de typologie…
- 50 Cf. une évocation un peu moins sommaire in Authier-Revuz (2020) pp.590 – 591, « Structures textuell (...)
141Comment s’étonner que la structure de couplage entre deux textes, dont l’un, tenant-lieu de l’autre, absent, se porte garant du caractère réel de celui-ci qu’il « représente », ait pu séduire la fiction littéraire, par le dédoublement, la « profondeur » qu’elle « creuse » dans l’énonciation d’un récit fictif.
142Deux genres littéraires s’imposent, reposant sur la mise en forme de tenant-lieu fictifs, écrits « reproduits » (publiés), ou oraux transcrits par un « auteur », se déniant explicitement le statut de créateur, au profit de celui de simple témoin, en un mot simple rouage de transmission de discours énoncés par d’autres : ses formes canoniques en sont – toutes deux au DD – le roman « par lettres », trouvées, recueillies…et publiées, et le roman par récit oral entendu et transcrit par « l’auteur ».
- 51 Sans qu’il soit question d’en parcourir la variété ou d’entrer dans les enchâssements en cascades d (...)
143Du côté du récit oral rapporté51 c’est la simplicité volontiers affichée du passage de la parole propre à la parole rapportée – un « voici le récit dont j’ai été témoin et je vous le rapporte tel quel… » – qui semble dominer. C’est ainsi le cas pour George Sand, rapportant le récit du « chanvreur » qui –
« Ayant bien soupé, et voyant à sa droite un grand pichet de vin blanc, à sa gauche un pot de tabac pour charger sa pipe à discrétion toute la soirée, nous raconta l’histoire suivante. » –
144raconte toute l’histoire de La petite Fadette, sans aucune intervention de son auditoire de parisiens venus « oublier […] ne fût-ce que pendant une soirée » la Révolution de 1848…
145Il en va de même, avec un surcroît de précautions explicites de la part du « transmetteur » quant à son statut de simple enregistreur dans les Mémoires d’un homme de qualité lorsqu’il laisse à Des Grieux raconter son histoire avec Manon Lescaut – le deuxième « je » succédant immédiatement au premier jusqu’à la dernière ligne du récit –
« Je dois avertir ici le lecteur que j’écrivis son histoire presque aussitôt après l’avoir entendue, et qu’on peut s’assurer, par conséquent, que rien n’est plus exact et plus fidèle que cette narration. […] Voici donc son récit, auquel je ne mêlerai, jusqu’à la fin, rien qui ne soit de lui.
- J’avais dix-sept ans, et j’achevais mes études de philosophie à Amiens […]
[suivent 200 pages de récit]
[…] mon frère m’écrit qu’il doit attendre mon arrivée. »
146Dans l’abondante lignée des récits épistolaires, une grande variété s’observe dans l’entour du strict « tenant-lieu » – préfaces, notes éventuelles, formules à dessein chargées d’ambiguïté quant à la responsabilité que se reconnait l’auteur dans le choix de publier ces « documents » …passionnant corpus de mi-dires, de prudences et de dénégations…
147Il en va ainsi du jeu de Rousseau entre simplicité première du titre :
148Sous-titré
149et la sophistication croissante des deux préfaces, cultivant l’ambiguïté :
« Je me nomme à la tête de ce recueil, non pour me l’approprier, mais pour en répondre.
Quoique je ne porte ici que le titre d’Éditeur, j’ai travaillé moi-même à ce livre, et je ne m’en cache pas. Ai-je fait le tout, et la correspondance entière est-elle une fiction ? Gens du monde, que vous importe. C’est sûrement une fiction pour vous. »
150jusqu’au doute qui règne en maître dans la seconde préface en dialogue avec l’éditeur factuel :
« Qui peut savoir si j’ai trouvé cette épigraphe dans le manuscrit, ou si c’est moi qui l’y ai mise ? Qui peut dire si je ne suis point dans le même doute où vous êtes ? »
151De la lieutenance institutionnelle, strictement encadrée et faisant « foi » (et loi), aux élaborations et fantaisies fictionnelles d’enchâssements de dires, en passant par la variété des genres « composites » ou hybrides intégrant de la lieutenance, c’est un vaste espace générique qui – reposant sur la très spécifique capacité réflexive du langage humain – s’ouvre à la description tant formelle que sociale, de son fonctionnement.