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Les comptes rendus des débats parlementaires dans le Moniteur universel pendant la période révolutionnaire (mars 1790) : donner à comprendre les échanges politiques à l’Assemblée nationale

Caroline Facq-Mellet

Résumés

L’article propose de s’interroger sur la fonction didactique et éducative des comptes rendus de séances parlementaires parus dans le Moniteur universel dans le contexte général de la « révolution médiatique » (Popkin 2011) que connait la France à partir de 1789. Les journaux, pendant cette période, contribuent à l’éducation à la citoyenneté du peuple français. L’hypothèse que nous formulons ici est que les comptes rendus des débats parlementaires, publiés dans ce journal, participent à la formation du citoyen : en effet, dans ces textes, la représentation des débats politiques ne peut être dissociée d’un guidage de la lecture pour des citoyens novices, découvrant à travers ces écrits une pratique politique nouvelle. Genre de discours « adressé », le compte rendu de débats parlementaires s’adapte à ce nouveau lectorat et donne à comprendre la représentation des échanges politiques à l’Assemblée. L’objectif plus spécifique de l’article est de montrer que parmi toutes les formes de guidage textuel, le choix des formes de représentation de discours autre, ainsi que leur agencement contribuent à mettre en sens la représentation des échanges à l’Assemblée.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Authier-Revuz et Lefebvre (2015) circonscrivent ainsi un ensemble de genres de discours : « Parmi l (...)
  • 2 Voir en particulier Mellet (2011, 2020, 2021).
  • 3 Nous reprenons le cadre théorique de J. Authier-Revuz (2020).

1L’étude proposée ici se place dans le cadre général, au sein des genres du « tenant lieu, »1, de l’analyse de la famille des genres du compte rendu et plus spécifiquement des comptes rendus de réunions. Ce sous-genre est défini par Sitri (2016) comme correspondant à « des discours écrits qui ‘rendent compte’ de discours oraux produits lors de réunions à caractère institutionnel » (p. 2). L’étude prolonge une série de travaux concernant les comptes rendus de débats parlementaires en diachronie, entre la Révolution française et l’époque contemporaine2. Il s’agit ici de s’interroger sur les fonctions et le fonctionnement de ces comptes rendus dans le contexte général de la « révolution médiatique » (Popkin 2011) que connait la France à partir de 1789. Les journaux, pendant cette période, jouent un rôle politique essentiel dans la mesure où ils contribuent à l’éducation à la citoyenneté du peuple français. La lecture des journaux d’opinion, qui se multiplient à cette époque, contribue en effet à transformer les sujets du roi en citoyens actifs et conscients de constituer une communauté capable d’action et d’expression. Les comptes rendus des débats parlementaires, publiés dans ces journaux, reflètent la fonction éducative et civique qu’ils acquièrent alors. Le Moniteur universel, en insérant quotidiennement des comptes rendus de ces débats à partir de sa création en novembre 1789, participe de cette fonction de formation à la citoyenneté. L’objectif de cet article est de montrer cette dimension éducative des comptes rendus en insistant sur le rôle de certaines marques langagières. En effet, l’une des caractéristiques essentielles de ce journal étant l’absence d’intervention directe du rédacteur dans ses écrits, la dimension pédagogique des comptes rendus qu’il publie se manifeste de manière plus indirecte, par de nombreuses manifestations formelles, comme la structuration en paragraphes ou les multiples marques de cohésion textuelle qui constituent des balises guidant la lecture et l’interprétation des débats représentés. Ces formes constituent la manifestation discursive d’une « didacticité » au sens que lui donne Moirand (1993 :10), et qui peut se manifester par des formes linguistiques spécifiques. L’objectif de l’article est de montrer que le choix des formes de Représentation de Discours Autre (RDA)3, ainsi que leur structuration contribuent également à mettre en sens la représentation des échanges à l’Assemblée. Nous nous efforcerons tout d’abord de souligner les caractéristiques contextuelles des comptes rendus parus dans le Moniteur universel pendant la période révolutionnaire, avant d’étudier le rôle, dans ce contexte, des formes de RDA utilisées. Nous accorderons une attention toute particulière à certaines manifestations du discours indirect en montrant l’adéquation de cette forme à la dimension didactique des comptes rendus.

1. Les comptes rendus de débats parlementaires dans le Moniteur universel : donner à comprendre les échanges politiques de l’Assemblée nationale

1.1. Le contexte général de l’éclosion des journaux d’opinion pendant la Révolution française : construire la citoyenneté et faire comprendre les évènements politiques

  • 4 La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen consacre le 24 août 1789 « la libre communicatio (...)

2La période qui s’ouvre à partir des Etats-Généraux en mai 1789 a été caractérisée par une véritable transformation du champ journalistique provoquée par la fin de la censure4, au point que l’historien des médias J. Popkin (2011) parle à son propos de « révolution médiatique » : selon le chercheur, le nombre de titres explose, le rythme de parution des journaux s’accélère afin de suivre au plus près les évènements qui s’enchainent, et les parutions quotidiennes deviennent la règle. Cette période est également marquée par une diversité de l’offre : diversité dans l’idéologie politique, dans le choix de la formule journalistique (chroniques sobres, articles polémiques ou satiriques, tonalité neutre ou engagée, etc.) ou encore dans le format des journaux. Enfin, la pratique de la lecture elle-même évolue rapidement. Il ne s’agit plus d’une activité individuelle de loisir et d’information, mais d’un besoin collectif de savoir et de prendre position. Même si une partie importante de la population est encore illettrée, même si les abonnements ne sont pas à la portée de tous, les journaux sont souvent lus en public et il existe de nombreux moyens d’avoir accès à l’information qu’ils contiennent : dans les cafés, dans les cabinets littéraires, ou encore par le recours à des abonnements en commun. Cette évolution des pratiques construit de manière inédite une communauté de journalistes et de lecteurs, conscients de partager en même temps la même information. Les fonctions des journaux évoluent parallèlement. Ils participent pleinement à la construction d’une communauté de citoyens éclairés par la publicité et le partage des opinions politiques. Cette fonction citoyenne des médias va d’ailleurs au-delà de la simple communication de l’information. Elle est constituée en partie par une éducation du peuple français à la compréhension des évènements et des nouvelles formes d’organisation politiques qui s’élaborent alors. Elle est particulièrement à l’œuvre lorsqu’il s’agit de faire accéder un lectorat plus important à la compréhension des débats à l’Assemblée nationale, qui constitue pendant toute la période révolutionnaire le cœur de la vie politique.

1.2. Le Moniteur universel : un journal « semi-officiel »

  • 5 « Les délibérations du corps législatif sont publiques et les procès-verbaux de ses séances sont im (...)
  • 6 La Gazette, créée en 1631 par Théophraste Renaudot, est rattachée sous Louis XV au ministère des af (...)

3La fonction citoyenne de la presse est particulièrement importante lorsqu’il s’agit de rendre compte des travaux du parlement. Les comptes rendus des débats occupent d’ailleurs souvent la place centrale dans les journaux de cette période. Ceux-ci rendent ainsi vivant le principe de la publicité des débats, décidé dès 1789 et entériné définitivement par la constitution de 17915. Le Moniteur universel, par la publication de comptes rendus quotidiens, contribue pleinement à l’ouverture au public des travaux de l’Assemblée nationale, même s’il occupe une place à part dans le champ médiatique de l’époque. Il a en effet été créé le 24 novembre 1789 par Charles-Joseph Panckoucke, qui possédait alors le Mercure de France et la Gazette de France, c’est-à-dire deux des trois journaux autorisés à Paris avant l’ouverture des Etats-généraux. En créant le Moniteur universel, Charles-Joseph Panckoucke cherche avant tout à manifester son attachement aux idées révolutionnaires, mais le journal garde la même tonalité neutre et réservée que les deux autres journaux dont il a la possession, et qui ont fait office d’organes « officiels » du pouvoir monarchique6. Il se distingue alors de journaux beaucoup plus engagés comme celui de Brissot, Le Patriote français, dans lequel le journaliste prend franchement position, et intègre des interventions directes orientant la lecture des évènements politiques et en particulier la compréhension des débats.

4Les comptes rendus paraissant dans le Moniteur universel n’ont aucun caractère juridique puisqu’il y a à l’époque une répartition stricte entre les procès-verbaux qui enregistrent les principales décisions de l’Assemblée et les textes de loi, et les comptes rendus qui s’efforcent de retranscrire les débats. Néanmoins, le statut semi-officiel du Moniteur universel, parce qu’il apparaît en partie comme l’héritier de la Gazette de France, peut expliquer la place prise par les documents écrits à valeur juridique, comme les décrets, les articles de loi, ou les amendements.

1.3. Présentation du corpus

  • 7 Ce décalage justifie dans les occurrences relevées les deux dates indiquées : la première est celle (...)

5Le corpus est constitué des comptes rendus quotidiens des débats parus dans le Moniteur universel entre le 1er et le 31 mars 1790. Le choix de cette période s’explique par le fait qu’ils sont tous rédigés par Hugues-Bernard Maret, qui fut le premier à perfectionner la sténographie pour prendre en note les échanges parlementaires. De plus, il s’agit d’un empan temporel suffisant pour avoir un aperçu assez représentatif des comptes rendus de cette période, avec des normes d’écriture relativement stables. Ces comptes rendus sont insérés dans le journal avec un décalage fréquent de deux à trois jours entre la date de la séance parlementaire et celle de la parution dans le journal.7 De plus, il peut y avoir plusieurs comptes rendus de séance paraissant au sein d’un même numéro. A l’inverse, un compte rendu peut se trouver à cheval sur deux numéros.

  • 8 La sténographie, définie comme « écriture abrégée utilisant des signes conventionnels, destinée à t (...)

6Les comptes rendus du corpus se caractérisent par plusieurs traits formels conjoints : tout d’abord un retrait énonciatif, comme nous l’avons indiqué plus haut, mais aussi l’introduction massive de passages au discours direct. Ce trait tranche sur l’ensemble des journaux de l’époque, qui privilégient le discours indirect. Cette introduction importante du discours direct s’explique en partie par le recrutement, à partir de février 1790 de Hugues-Bernard Maret, qui parvient, comme nous l’avons déjà noté, à perfectionner la technique de la sténographie8. Enfin, ces comptes rendus se distinguent par l’intégration d’éléments disparates : outre la représentation des échanges oraux, ils incluent tout un ensemble de textes écrits de nature variable : lettres, articles de loi, décrets, etc. Ils comprennent également un appareil paratextuel important (dates des séances, noms des locuteurs, notes de bas de page, etc). Enfin ils contiennent une part non-négligeable d’actes non langagiers avec en particulier, la notation d’actes collectifs rituels (levée des députés lors de votes, montée à la tribune, entrée et sortie des députés ou de délégations dans l’hémicycle, etc.).

2. Le rôle des formes de RDA dans le guidage de la lecture et « la mise en sens » des débats parlementaires

  • 9 Voir (3) pour un exemple de la manifestation de la première personne du pluriel.

7Si les comptes rendus étudiés évitent le plus possible les marques de subjectivité (au-delà de quelques cas d’adjectifs évaluatifs méta-énonciatifs concernant en particulier l’importance à accorder à un discours ou un thème, ou de rares interventions directes du rédacteur, sous la forme du pronom de la première personne du pluriel)9, le guidage de la lecture des échanges est assuré de manière plus indirecte par les très nombreuses marques de cohésion textuelle : la structuration en paragraphes, les anaphores, les connecteurs, et l’ensemble du paratexte constituent autant d’instructions orientant la compréhension et l’interprétation à donner à la représentation des échanges parlementaires. Nous faisons ici l’hypothèse que le choix des formes de RDA, ainsi que leur structuration constituent également une aide à la compréhension et à l’interprétation des débats et une véritable mise en sens de ces échanges.

2.1. Les formes de RDA observées

8Les comptes rendus du corpus sont constitués essentiellement d’une alternance entre le discours direct et le discours indirect, comme on peut l’observer en (1) :

(1) a.On demande à aller aux voix.

b.M. le président. On demande la division de la motion de M. le Camus, et cette division consiste à ce que la question de la traite des nègres soit traitée isolément et demain. Je vais mettre aux voix cette division.

c.On demande la question préalable sur la division (MU 03/03/1790, CR suite de la séance du 02/03/1790)

9Alors que a et c sont au discours indirect (comme le montre l’utilisation d’un verbe de dire « demander »), b est rédigé au discours direct (qui se signale entre autre par le maintien du repère énonciatif de la première personne du singulier « Je vais mettre aux voix… »).

  • 10 Pour une étude plus approfondie de cette configuration, voir Mellet et Sitri (2013) et Authier-Revu (...)

10Dans les parties au discours indirect, on trouve fréquemment une configuration où le discours indirect est suivi d’un discours indirect non marqué10 comme en (2) :

(2)  M. de Montesquiou rappelle les calculs de M Necker sur les besoins et sur les ressources : le somme de 294 millions paraît être la mesure des besoins du reste de l’année. Les ressources applicables aux dix derniers mois de l’année, s’élèvent à 292 millions (MU 08/03/1790, CR séance 07/03/1790)

11L’exemple ci-dessus montre que l’identification de la source énonciative ne pose généralement pas de problème : l’indication du nom du locuteur ainsi que la structuration en paragraphe pour chaque prise de parole permettent de comprendre que tout le paragraphe, et en particulier la deuxième phrase, est à attribuer à M. de Montesquiou, alors même qu’aucun verbe introducteur de dire ne vient le préciser.

12Cette alternance entre le discours direct et le discours indirect peut être comprise comme le résultat d’un compromis entre deux contraintes opposées : d’une part la nécessité de faire tenir les comptes rendus dans l’espace imposé par le journal afin de suivre le rythme de l’actualité et d’autre part, la volonté politique de rendre publique la totalité des débats parlementaires pour un public avide de participer de cette façon à la vie politique. L’alternance entre le discours direct et le discours indirect résulte ainsi d’un compromis entre un objectif médiatique et économique et un objectif politique et citoyen. Ce compromis entre des contraintes opposées s’exprime par exemple dans une note du journal à l’occasion de la publication du mémoire de Necker au centre de nombreux débats. Le travail écrit de M. Necker est jugé important par le journal, mais il peut difficilement être publié en totalité selon le responsable éditorial :

(3) On reprend la lecture du Mémoire de M. Necker. Son extrême étendue, l’immensité des détails et le danger qu’il y aurait à commettre des erreurs, soit dans les calculs, soit dans les faits, exigent que nous en fassions l’analyse avec le mémoire sous les yeux. Si les bornes de ce journal le permettent, nous donnerons ce mémoire en entier. (MU 07/03/1790, CR séance 06/03/1790)

13Si la première phrase de la note peut constituer une forme de représentation des débats (avec « reprendre la lecture »), la suite constitue un commentaire de ce responsable, explicitant la difficulté à publier in extenso ce travail. La volonté de rendre public ce mémoire pour des raisons politiques se trouve confrontée aux contraintes matérielles propres au journal en format in folio et empêchant toute publication trop importante. Le mémoire sera publié plus tard en adaptant exceptionnellement le format du Moniteur universel, qui passe pour l’occasion à huit pages au lieu de quatre. On relève ainsi dans les comptes rendus plusieurs interventions du responsable éditorial en direction du lecteur, qui témoignent de la difficulté réelle qu’il rencontre à concilier ces deux contraintes. Dans tous les cas, celles-ci obligent à opérer une sélection dans le choix des formes de RDA, puisque, sauf exception, il n’est pas possible de représenter les échanges parlementaires in extenso.

2.2. La répartition et la structuration des formes de RDA

2.2.1. Une hiérarchisation des prises de parole

  • 11 Soit que ces textes aient été lus en séance, soit qu’ils aient été seulement présentés.

14Le choix des formes de RDA ne se fait pas pour autant de manière aléatoire et on peut relever certaines tendances dans l’adoption de ces formes. Parfois, l’utilisation du discours direct est guidée par la fonction juridique et semi-officielle des comptes rendus paraissant dans le Moniteur universel. On trouve ainsi fréquemment au discours direct les textes écrits11, comme les lettres et surtout les textes officiels comme les décrets, les amendements et les articles de loi. L’importance accordée à la forme même de ces textes explique qu’ils soient insérés au discours direct. Celui-ci s’accompagne d’ailleurs fréquemment de passages autonymes, lorsque le rédacteur indique les modifications ou les suppressions d’une partie de ces articles comme en (4) :

(4) Cet article est adopté, en y ajoutant seulement ces mots : « de service sans interruption et sans reproche » (MU 02/03/1790, CR séance 27/02/1790)

15Le discours direct peut également être un indice de l’importance accordée par le rédacteur à une prise de parole orale ou écrite comme en (5) :

(5) Un des secrétaires fait lecture du procès-verbal et annonce qu’il a dans ses mains près de huit cent adresses; il ne peut les lire toutes. Parmi celles qu’il indique, on a remarqué celles-ci. Le régiment de la Fere jure une haine irréconciliable aux ennemis de l’Etat (MU, 15/03/1790, CR séance 13/03/1790)

16Ici, le choix de la reproduction de certaines adresses au discours direct rend compte de la sélection opérée par le rédacteur et de l’importance qu’il leur accorde. De même, un discours jugé important par l’assemblée est fréquemment au discours direct. C’est le cas par exemple du discours de Monsieur Rabaud de Saint Etienne lors de la séance du 6 mars au soir, qui occupe 1/5ème environ du compte rendu et qui est suivi de la notation suivante :

(6) Une très-grande partie de l’assemblée applaudit à ce discours, et en demande l’impression et l’envoi dans les provinces (MU, 07/03/1790, CR séance 06/03/1790)

17A l’inverse, les prises de parole collectives, moins importantes par leur formulation que par leur force illocutoire, apparaissent fréquemment au discours indirect. De même, lorsqu’une prise de parole, individuelle ou collective apparaît moins importante qu’une autre au sein d’un même paragraphe ou d’une phrase, on observe qu’elle est fréquemment au discours indirect quand la seconde est au discours direct, comme en (7) :

(7) Après quelques contestations sur cet amendement, l’article est adopté dans les termes suivants : (MU 04/03/1790, CR séance 03/03/1790)

18La première partie de la phrase peut être interprétée comme ayant une valeur concessive car les « contestations » sont présentées comme n’entravant pas de manière fondamentale la forme prise par l’article, représenté au discours direct. La représentation des contestations au discours indirect est donc pour le lecteur un indice supplémentaire (ajouté à l’adjectif indéfini « quelques ») orientant vers le caractère secondaire de ces prises de parole.

19On voit à travers ces exemples que la répartition des formes constitue de ce point de vue un premier type de guidage pour le lecteur, puisqu’elles établissent une hiérarchisation de l’information.

2.2.2. Une structuration générale narrative

  • 12 Nous avons relevé seulement deux cas de comptes rendus commençant au discours direct. A l’inverse, (...)

20Une autre forme de mise en sens provient de la répartition des formes de RDA dans les comptes rendus du corpus. En effet, ils répondent presque tous à la même répartition en trois parties distinctes : le début est presque systématiquement représenté au discours indirect à de très rares exceptions près12, puis suit une partie faisant alterner le discours indirect et le discours direct dans des proportions très variables, et le compte rendu se clôt par un retour au discours indirect. Cette structure semble propice à s’intégrer à une structure narrative facilitant son assimilation et sa compréhension par le lecteur. En effet, la partie initiale peut être assimilée à une situation initiale, comme le montre le début du compte rendu de la séance du 11 mars 1790 :

(8) La séance commence par la lecture de quelques adresses. - L’armée patriotique de Bordeaux présente des actions de grâces pour le décret relatif aux colonies ; elle développe les avantages qui résulteront des dispositions qu’il contient, et offre à l’assemblée l’hommage de son admiration et de sa fidélité (MU 14/03/1790, CR séance 13/03/1790)

  • 13 L’adresse constitue l’un des genres parlementaires les plus fréquents jusqu’au milieu du 19è siècle (...)

21La représentation de la lecture d’adresses constitue l’un des débuts les plus fréquents des comptes rendus, et elle se fait presque tout le temps au discours indirect. On peut interpréter la représentation de ce genre de discours (l’adresse)13 comme une forme de ritualisation de l’activité parlementaire, dont le but semble être de conforter la légitimité politique du parlement, dans la mesure où il exprime systématiquement l’adhésion de ces adresses aux travaux des députés. On trouve également dans cette partie initiale la représentation d’autres genres de discours ayant la même fonction, comme des pétitions ou des demandes de serment patriotique. Cette activité langagière rituelle peut être assimilée à l’arrière-plan sur lequel vont surgir les véritables évènements que constituent les échanges argumentatifs portant sur la discussion des articles de loi en cours. Cette partie peut donc être comparée à une situation d’équilibre qui précède les péripéties. Dans l’exemple qui précède, le verbe « commencer », seule occurrence de ce type relevée dans le corpus, constitue un indice intéressant de la représentation que le rédacteur se fait du compte rendu. Il s’agit en effet d’un verbe de dire contenant un indice aspectuel qui donne une cohérence à l’ensemble du texte, dans la mesure où le verbe « commencer » présuppose au moins une suite et peut sous-entendre une fin. Même s’il concerne la temporalité propre à la séance, il a une valeur méta-discursive : le compte rendu n’est pas considéré comme la simple juxtaposition de la représentation des dires. Ceux-ci sont intégrés à une structure complète et cohérente avec un début, une suite et une fin.

22D’autres informations faisant le lien avec les séances précédentes peuvent parfois s’insérer avant ces notations comme la lecture du procès-verbal de la séance précédente, ou encore un retour sur les travaux de l’assemblée antérieurs. Comme en (9) :

(9) Les deux derniers articles décrétés hier ne l’avaient été que sauf la rédaction. M. Merlin présente une rédaction nouvelle. Après quelques discussions, l’Assemblée rejette cette rédaction et conserve les articles dans la forme où ils ont été décrétés (MU 02/03/1790, CR séance 01/03/1790)

23Ces informations n’ont pas exactement le même statut car elles ont avant tout pour fonction de lier les comptes rendus entre eux : on fait en effet le rappel de ce qui s’est passé dans la séance précédente (« les deux derniers articles décrétés hier »). Néanmoins elles ont la même caractéristique de représenter une information connue ou habituelle (en particulier par l’emploi de l’anaphorique « les »), sur le fond de laquelle va pouvoir surgir l’information nouvelle.

24La deuxième partie du compte rendu est constituée d’une alternance entre le discours direct et le discours indirect dans des proportions variables. Cette partie est parfois introduite par une formule qui signale qu’on aborde l’objet principal de la séance comme en (10) :

(10) Après l’annonce d’un grand nombre d’adresses et de dons patriotiques, une religieuse de Saint-Mandé se présente à la barre. Elle remercie l’assemblée du décret par lequel les cloîtres sont ouverts, et dénonce les ruses, les intrigues et même les violences qu’on emploie dans les couvents pour empêcher l’exécution de ce décret.

La suite de l’affaire de Marseille forme l’ordre du jour (MU 13/03/1790, CR séance 11/03/1790 au soir)

25Le groupe nominal « l’ordre du jour » signale l’objet de la séance.

26Les passages reproduits au discours direct ou dans une alternance entre le discours direct et le discours indirect font de ces prises de parole le véritable évènement de la séance. Nous prendrons un seul exemple pour illustrer cela :

(11) On demande à aller aux voix.

M. le président. On demande la division de la motion de M. le Camus, et cette division consiste à ce que la question de la traite des nègres soit traitée isolément et demain. Je vais mettre aux voix cette division.

On demande la question préalable sur la division.

M. de Cazalès. Les deux préopinants ne sont pas, ce me semble, dans la question ; il ne s’agit point ici, ni de la constitution de Saint-Domingue, ni des principes du régime positif, ni du privilège exclusif des compagnies des Indes et du Sénégal : il s’agit de trouver un moyen provisoire pour arrêter les insurrections qui affligent les colonies, et pour les mettre en état de recevoir vos lois. Le rapport que vous avez entendu doit suffire pour fixer votre opinion ; le reste doit être renvoyé au comité : si vous adoptez quelque moyen dilatoire, il ne sera peut-être plus temps de revenir sur vos pas.

On s’obstine à demander la question préalable sur la division.

M. le président. Que ceux qui sont d’avis qu’il y a lieu à délibérer sur la division demandée, c’est-à-dire, que la question de la traite des nègres soit discutée demain, veuillent bien se lever. — Une grande partie de l’assemblée se lève. La contrepartie est posée.

M. Le président. Je demande pour mon compte une seconde épreuve. On fait une seconde épreuve, elle parait douteuse comme la première.

M. Le président. Je demande pour mon compte l’appel nominal.

M. L'abbé Maury. Il est, ce me semble, inutile de faire un appel nominal sur une question préalable ; je demande qu'il soit fait sur la motion principale : s’occupera-t-on demain de la traite des nègres ? Oui ou non.

M. Rœderer. La question préalable a été demandée sur la division ; elle a été mise aux voix ; deux épreuves ont paru douteuses, et M. le président a demanda l’appel nominal. Je demande que l’ordre accoutumé ne soit point interverti, et que l’appel soit fait sur la question préalable seulement.

L’avis de M. Rœderer est adopté ; la question est posée comme elle l’avait été déjà ; l’appel nominal est fait, et l’assemblée décide qu’il n’y a pas lieu à délibérer sur la division demandée (MU 03/03/1790, CR suite de la séance du 02/03/1790)

27Comme on le voit, le passage alterne entre le discours indirect, pour des prises de parole collectives, ou des décisions résultant de votes et le discours direct. Celui-ci permet d’avoir accès aux différents arguments et de représenter les avis opposés. Ces oppositions constituent la partie centrale du compte rendu correspondant à une action, mais de nature langagière, avec la représentation de forces opposées. Ces actions peuvent être rapprochées de ce qui correspond, dans le schéma narratif, aux péripéties. De plus, les passages au discours direct constituent un ralentissement du rythme narratif ce qui a pour effet une forme de dramatisation et de saillance de la parole.

28Dans l’exemple reproduit, la fin de l’épisode est au discours indirect et représente le vote terminal :

(12) l’assemblée décide qu’il n’y a pas lieu à délibérer sur la division demandée (MU 03/03/1790, CR suite de la séance du 02/03/1790)

29Cette partie correspond à la résolution de l’action, à une forme de retour à l’équilibre qui précède la situation finale. Cette troisième partie du compte rendu est systématiquement au discours indirect comme en (13) :

(13) L’assemblée décrète que désormais le vendredi, le samedi et le dimanche seront consacrés aux finances; que, conformément à la motion de M, Rabeau de S. Etienne, le comité tiendra compte du mémoire de M. Necker et de l’adresse de la commune de Paris. L’assemblée ordonne ensuite l’impression et l’envoi dans les provinces du discours de M. Rabeau de S. Etienne. La séance est levée à trois heures et demie (MU 08/03/1790, CR séance du 07/03/1790)

30L’élément minimal de la partie finale dans tous les comptes rendus est la notation de la levée de la séance. Il est parfois accompagné d’autres types d’informations : des informations de clôture, comme un vote terminal par exemple, ou comme ici l’ordre de faire imprimer un discours pour le consacrer ; des informations d’ouverture vers les séances suivantes, comme, ici, pour ce qui concerne l’organisation future des travaux de l’assemblée, ou encore le renvoi à la séance d’après de l’examen d’un texte.

31La répartition des formes de RDA vient ainsi baliser les différentes parties d’une structure proche du schéma narratif : les parties initiales et finales, au discours indirect, correspondent à des moments d’équilibre, caractérisés par la représentation de propos rituels, secondaires ou supposés connus, tandis que le discours direct, en alternance avec le discours indirect correspond à la partie saillante qui met en scène l’évènement langagier de la séance, représenté par les échanges et en particulier les échanges d’opinions ou d’arguments. Une telle structuration constitue un guidage pour la lecture. Elle donne une cohérence à l’ensemble du compte rendu en l’insérant dans une unité temporelle et en en faisant une « action complète » au sens de Ricoeur :

Une action est une et complète si elle a un commencement, un milieu et une fin, c’est-à-dire si le commencement introduit le milieu, si le milieu — péripétie et reconnaissance — conduit à la fin et si la fin conclut le milieu. (Ricoeur 1984 : 41).

32Nous reprenons ici les analyses du philosophe qui montre à quel point la mise en récit permet de conférer du sens au temps et à l’expérience humaine. Face à l’expérience nouvelle pour le lecteur de l’époque de la représentation d’une action politique inédite pour eux, aussi bien par le lieu, les acteurs et les formes même prises par les échanges, son intégration dans une structure narrative facilite sa compréhension. Il s’agit de plus d’une macro-structure qui lui est sans doute plus familière et qui guide la lecture par les anticipations qu’elle permet.

2.2.3. Le discours indirect comme élément de mise en sens 

  • 14 Il s’agit, selon Authier-Revuz (2020) de l’un des traits définitoires du discours indirect. Les deu (...)

33Le dernier aspect sur lequel nous souhaiterions particulièrement insister concerne plus spécifiquement le discours indirect. Nous soutenons ici l’hypothèse d’une fonction didactique propre à cette forme de RDA et à l’œuvre dans les comptes rendus du corpus. En effet, le discours indirect se distingue du discours direct, entre autres traits distinctifs, par l’absence d’autonymie14. Ce trait le rend apte à différentes formes de reformulations en adéquation avec une fonction didactique de cette forme. Sans étudier ici toutes les formes de discours indirect, nous voudrions ici nous intéresser plus spécifiquement aux noms et aux verbes catégorisants. Ils sont très nombreux dans le corpus et donnent des instructions au lecteur sur la manière d’interpréter les différentes prises de parole représentées. Deux configurations apparaissent : soit le discours indirect est seul, soit il accompagne le discours direct.

341) Le discours indirect seul

35Il s’agit essentiellement de noms ou de verbes indiquant soit la force illocutoire de l’échange en cours, (comme par exemple les noms « assertion », « observation », « dénonciation », « proposition », et les verbes « supplier », « prier », « insister », « témoigner », « ordonner », « demander », « répondre »), soit des noms portant sur le genre discursif dont relève la prise de parole. Il peut s’agir de genres juridiques comme l’article, l’amendement ou le décret, ou bien de genres politiques comme la pétition ou relevant spécifiquement de la sphère parlementaire comme l’adresse. 

36Dans le cas où ils apparaissent seuls, le lecteur n’a pas accès à la forme prise par l’intervention du député ; le nom ou le verbe imposent alors la manière d’interpréter l’énoncé comme en (14) :

(14) il prie l’Assemblée de trouver bon que cette somme soit déposée entre les mains de M. le Maire de Paris (MU 01/03/1790, CR séance 27/02/1790 au soir)

37Le verbe « prier » catégorise ici l’ensemble de l’intervention du député et donne une instruction au lecteur sur la manière d’envisager sa prise de parole. L’interprétation pragmatique est donnée et imposée en même temps que sa représentation sous forme de discours indirect : ici, par exemple, le verbe « prier » construit un rapport de places qui met le locuteur en position basse : « prier » revient en effet à exprimer une demande dont la réalisation dépend entièrement de celui à qui elle est adressée. Au-delà des interventions isolées, le recours au discours indirect permet d’imposer une représentation cohérente des échanges. C’est le cas en (15) :

(15) M. Charles de Lameth demande la parole sur cette annonce. ­ M. le Président la lui refuse. ­ M. de Lameth insiste (MU 01/03/1790, CR séance 27/02/1790 au soir)

38Le passage, entièrement au discours indirect, impose la valeur illocutoire de chaque intervention et les lie entre elles pour former un ensemble cohérent pour le lecteur : à la prise de parole initiale, catégorisée comme demande, est liée la réponse négative du président. Le verbe « insister », quant à lui, est associé à la première prise de parole dans la mesure où le verbe présuppose une demande antérieure. En se focalisant sur l’acte et non sur la forme, le discours indirect transforme la représentation des dires en une suite temporelle logique qui redouble et assoie la temporalité propre de la lecture. La cohérence de l’ensemble est d’ailleurs fréquemment redoublée par d’autres marques de cohésion, comme les reprises anaphoriques ou par l’utilisation de connecteurs logiques ou chronologiques :

(16) Un de MM. les Secrétaires lit ce mémoire (MU 07/03/1790, CR séance 06/03/1790)

39Même si le discours direct n’interdit pas expressément la reprise anaphorique, le discours indirect, en particulier par son pouvoir de condensation, facilite l’intégration syntaxique des dires ainsi que leur mise en relation. Ceux-ci deviennent alors un objet de discours plus souple à manipuler, pour les intégrer à une suite narrative comme c’est le cas en (17) :

(17) On passe à la motion principale ; elle est mise aux voix (MU 07/03/1790, CR séance 06/03/1790)

40Le nom « motion » est repris par un pronom anaphorique « elle », ce qui facilite l’intégration textuelle de la représentation du dire.

41Le discours indirect permet également d’intégrer le dire au positionnement de l’instance énonciative comme en (18) :

(18) M. de Lameth propose de s’occuper demain dimanche, du rapport du comité militaire sur l’organisation de l’armée, et l’Assemblée nationale s’ajourne à demain, pour s’occuper de cet objet important (MU 01/03/1790, CR séance 27/02/1790 au soir)

42Le nom de genre écrit « rapport », est ici repris par le groupe nominal « objet important », permettant au rédacteur de donner son point de vue sur le rapport en question.

43C’est également son pouvoir de condensation qui donne au discours indirect une plus grande lisibilité pour le lecteur. En (19),

(19) L’assemblée ordonne ensuite l’impression et l’envoi dans les provinces du discours de M. Rabeau de S. Etienne (MU 08/03/1790, CR séance 07/03/1790)

44Le verbe « ordonner » peut être le résultat d’une condensation de plusieurs actes langagiers, ainsi que plusieurs actes non-langagiers.

452) Le discours indirect accompagnant le discours direct

46Contrairement aux comptes rendus récents dans lesquels le discours direct apparaît seul, le discours direct est systématiquement accompagné de passages au discours indirect dans les comptes rendus du corpus. Il permet alors une intégration dans une structure homogène encadrante, à la fois sémiotique et sémantique, du discours direct. En (20), il circonscrit le passage au discours direct par une formule introductrice et donne un équivalent en signes standards des passages autonymes du discours direct. Le nom de genre « article » précède le passage au discours direct. Il donne ainsi une délimitation du début du DD et fournit une indication sémantique sur la nature de l’écrit lu :

(20) M. Merlin , Rapporteur de ce Comité , fait lecture de l’article V. « V. Dans les cas où les droits et charges réelles mentionnés dans les deux articles précédents, se trouveront excéder le taux qui y est indiqué, ils y seront réduits, l’excédent ne devant être considéré que comme la conséquence ou le prix des servitudes personnelles, lesquelles n’étaient pas susceptibles d’indemnité : seront entièrement supprimés les droits et charges qui ne sont représentatifs que des servitudes purement personnelles » (MU 02/03/1790, CR séance 01/03/1790)

47Le nom de genre peut également suivre le passage au discours direct comme en (20) :

(20) On lit l’article III : en voici la teneur : III. « Il ne peut être introduit de troupes étrangères dans le Royaume 8c dans l’Armée, qu’en vertu d’un acte du Corps législatif, sanctionné par le Roi ».

Cet article est adopté (MU 01/03/1790, CR séance 27/02/1790 au soir)

48Ici, le nom de genre précède et suit la partie au discours direct, ce qui facilite son intégration sémiotique.

49D’un point de vue sémantique, le discours indirect donne un éclairage qui guide le lecteur sur la façon d’interpréter la prise de parole au discours direct. Il peut s’agir d’un nom qui vient catégoriser une prise de parole comme en (22) :

(22) M. Rœderer. La question préalable a été demandée sur la division ; elle a été mise aux voix ; deux épreuves ont paru douteuses, et M. le président a demandé l’appel nominal. Je demande que l’ordre accoutumé ne soit point interverti, et que l’appel soit fait sur la question préalable seulement.

L’avis de M. Rœderer est adopté (MU 03/03/1790, CR de la suite de la séance du 02/03/1790)

50Le nom « avis » constitue alors une indication méta-discursive directe, portant sur l’intervention de M. Roederer et sur la façon dont le lecteur doit comprendre sa prise de parole. La catégorisation peut également s’accompagner d’un démonstratif pointant directement la portion de texte en question comme en (23) :

(23) M. le Chapelier. Toutes les expressions du réquisitoire annoncent l'intention de s’élever contre vos décrets. Il est certain que les troubles étaient câlinés lorsque le réquisitoire a été prononcé.

Cette dernière assertion est fortement déniée (MU 06/03/1790, CR séance 04/03/1790 au soir)

51De manière plus indirecte, la valeur sémantique d’une prise de parole au discours direct peut être inférée d’un verbe de parole comme en (24) :

(24) l'Abbé de Bonneval. Je demande si le Décret aura son effet pour les soldats qui auront à présent seize ans de service.

On répond affirmativement de toutes parts ((MU 01/03/1790, CR séance 27/02/1790 au soir)

52Même si l’intervention de l’Abbé de Bonneval contient l’énoncé performatif « je demande », qui catégorise immédiatement sa parole comme un acte de demande de dire, l’énoncé au discours indirect « on répond » confirme la force illocutoire à donner à la prise de parole au discours direct. En (25),

(25) On demande la question préalable sur la division.

M. de Cazalès. Les deux préopinants ne sont pas, ce me semble, dans la question ; il ne s’agit point ici, ni de la constitution de Saint-Domingue, ni des principes du régime positif, ni du privilège exclusif des compagnies des Indes et du Sénégal : il s’agit de trouver un moyen provisoire pour arrêter les insurrections qui affligent les colonies, et pour les mettre en état de recevoir vos lois. Le rapport que vous avez entendu doit suffire pour fixer votre opinion ; le reste doit être renvoyé au comité : si vous adoptez quelque moyen dilatoire, il ne sera peut-être plus temps de revenir sur vos pas.

On s’obstine à demander la question préalable sur la division (MU 03/03/1790, CR de la suite de la séance du 02/03/1790)

53Dans cet exemple, c’est le verbe « demander » au discours indirect qui permet d’interpréter la prise de parole de M. de Cazales au discours direct comme une réponse.

54Pour finir, nous pouvons nous intéresser aux types de catégorisation observées. Comme on l’a vu, elles sont deux sortes : soit il s’agit de noms et de verbes indiquant la force illocutoire de l’énoncé au discours direct ; soit il s’agit de noms de genres politiques et juridiques. Ce deuxième type de catégorisation joue un rôle dans la compréhension des comptes rendus mais elle contribue également fortement à l’éducation citoyenne des lecteurs. C’est le cas en (5) :

(5) Un des secrétaires fait lecture du procès-verbal et annonce qu’il a dans ses mains près de huit cent adresses; il ne peut les lire toutes. Parmi celles qu’il indique, on a remarqué celles-ci. ­ Le régiment de la Fere jure une haine irréconciliable aux ennemis de l’Etat (MU, 15/03/1790, CR séance 13/03/1790)

55Le compte rendu utilise le nom de genre « adresse » avant d’en donner un exemple. Le lecteur peut alors apprendre à identifier ce genre politique en reconnaissant la forme qu’elle peut prendre au cours des séances parlementaires. Il en est de même de l’ensemble des genres juridiques de l’assemblée constituante que le lecteur découvre vraisemblablement comme l’amendement, l’article ou le décret, et dont il apprend à reconnaître la structuration et le style sans forcément en connaître la définition objective. C’est en lisant les comptes rendus qu’ils se familiarisent avec la langue politique et apprennent à en reconnaitre les formes principales.

Conclusion

56Les formes de RDA et leur structuration jouent un rôle important pour guider le lecteur de la période révolutionnaire dans la compréhension et l’interprétation d’un genre de discours donnant la représentation d’une activité politique inédite et vraisemblablement complexe pour lui. La mise en récit donne de la cohérence à la représentation des prises de parole et l’alternance entre le discours direct et le discours indirect permet une hiérarchisation des dires. Au-delà, le discours indirect révèle ici son adéquation à une visée didactique. Le trait distinctif « sans autonymie » offre des possibilités de reformulation et de condensation des dires qui constituent un avantage indéniable pour donner de la cohérence aux comptes rendus et offrir au lecteur des équivalents, intégrés directement dans les comptes rendus, et accompagnant les dires au discours direct. Au-delà, la possibilité offerte d’une catégorisation des dires par le discours indirect constitue un avantage important pour donner à comprendre le sens et l’orientation pragmatique des échanges. Cette possibilité offerte par le discours indirect contribue à l’éducation citoyenne et politique des lecteurs.

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Bibliographie

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https://doi.org/10.1051/shsconf/20207801027

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Moirand S, (1993) : « Autour de la notion de didacticité », Les Carnets du Cediscor 1 « Un lieu d’inscription de la didacticité : les catastrophes naturelles dans la presse quotidienne », 9-20.

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Ricoeur, P., (1984), Temps et récit II : la configuration dans le récit de fiction, Paris, Le Seuil, coll « Points ».

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Notes

1 Authier-Revuz et Lefebvre (2015) circonscrivent ainsi un ensemble de genres de discours : « Parmi les ’genres discursifs de la RDA’, certains apparaissent comme entrant dans la composition d’un ensemble qu’on qualifiera de ‘discours mis pour’. Le discours qui représente, auquel on a accès, a alors un statut pragmatique particulier: Il est ‘mis pour’ le discours qu’il représente. Ce statut de substitut peut se doubler d’une valeur testimoniale ­ D [le discours qui tient lieu] témoigne de l’existence de d [le discours représenté] ­ parfois investie dans la sphère juridique et pouvant faire l’objet de procédures de ratification institutionnellement codifiées. Nous proposons de qualifier ce sous-ensemble générique de ‘discours du tenant lieu’ ». (Authier-Revuz et Lefebvre : 8).

2 Voir en particulier Mellet (2011, 2020, 2021).

3 Nous reprenons le cadre théorique de J. Authier-Revuz (2020).

4 La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen consacre le 24 août 1789 « la libre communication des pensées et la liberté d’imprimer ses opinions ».

5 « Les délibérations du corps législatif sont publiques et les procès-verbaux de ses séances sont imprimés ».

6 La Gazette, créée en 1631 par Théophraste Renaudot, est rattachée sous Louis XV au ministère des affaires étrangères. Elle prend alors le nom de Gazette de France et devient un organe officiel de la monarchie.

7 Ce décalage justifie dans les occurrences relevées les deux dates indiquées : la première est celle du journal (MU), la seconde celle de la séance (CR de la séance représentée).

8 La sténographie, définie comme « écriture abrégée utilisant des signes conventionnels, destinée à transcrire la parole à mesure qu’elle est prononcée » (TLF), existe déjà depuis longtemps. On en trouve des traces au cinquième siècle avant JC. Avant la Révolution française, le système de référence est celui de Samuel Taylor. Pour transcrire les débats, Hugues-Bernard Maret adapte ce système au français.

9 Voir (3) pour un exemple de la manifestation de la première personne du pluriel.

10 Pour une étude plus approfondie de cette configuration, voir Mellet et Sitri (2013) et Authier-Revuz (2020).

11 Soit que ces textes aient été lus en séance, soit qu’ils aient été seulement présentés.

12 Nous avons relevé seulement deux cas de comptes rendus commençant au discours direct. A l’inverse, lorsque le compte rendu débute comme la suite d’une séance qui n’a pas pu être insérée entièrement dans le numéro précédent, il n’est pas rare qu’elle débute au discours direct.

13 L’adresse constitue l’un des genres parlementaires les plus fréquents jusqu’au milieu du 19è siècle. Pour une étude plus précise de ce genre et de sa relation avec l’interpellation parlementaire, voir Mellet (2010).

14 Il s’agit, selon Authier-Revuz (2020) de l’un des traits définitoires du discours indirect. Les deux autres sont l’ancrage énonciatif unifié et le fait que le discours représenté soit objet du dire et non sa source.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Caroline Facq-Mellet, « Les comptes rendus des débats parlementaires dans le Moniteur universel pendant la période révolutionnaire (mars 1790) : donner à comprendre les échanges politiques à l’Assemblée nationale  »Corela [En ligne], HS-41 | 2024, mis en ligne le 19 décembre 2024, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/corela/16997 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12yx5

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Auteur

Caroline Facq-Mellet

Université Paris Nanterre/ Modyco UMR7114

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

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