1Le discours de haine est défini par le Comité des Ministres du Conseil de l’Europe comme « toutes formes d’expression qui propagent, incitent à, promeuvent ou justifient la haine raciale, la xénophobie, l’antisémitisme ou d’autres formes de haine fondées sur l’intolérance, y compris l’intolérance qui s’exprime sous forme de nationalisme agressif et d’ethnocentrisme, de discrimination et d’hostilité à l’encontre des minorités, des immigrés et des personnes issues de l’immigration » (Weber, 2008 : 3).
- 1 Notons ici, que nous distinguerons dans cet article le discours de haine explicite du discours de h (...)
2Il est ainsi constitué par toute manifestation discursive ou sémiotique reposant sur un certain désir de pureté, sur une valeur identitaire exclusive de toute autre (Baider, 2020). Il repose sur un phénomène d’intensité, porté notamment par le recours à la répétition, et par un pathos agressif qui se cristallise dans l’opposition voire le conflit, l’opposition. Il rend compte d’intolérance, d’hostilité et de disqualification. Ainsi, Moïse et Lorenzi-Bailly (2021) ont identifié trois caractéristiques constitutives du discours de haine explicite : une dimension discursive pathémique (liée aux émotions), une négation de l’altérité (anéantissement, destruction, réduction de l’autre), et des actes de condamnation (formes de violence verbale malmenant l’identité d’autrui, de l’insulte à la menace, entre autres)1.
3Face à ces discours de haine, deux types au moins de discours leur répondent de façon différenciée : le contre-discours et le discours alternatif.
4C’est ce dernier type de discours qui retiendra tout notre attention puisqu’il s’agit de questionner la dimension alternative des discours présents dans des documents mis à disposition auprès d’équipes pédagogiques sur le site Egalité contre le racisme (https://egalitecontreracisme.fr). L’étude de ces supports vise à mieux comprendre l’enjeu des caractéristiques du discours alternatif mais aussi du contre-discours, cela afin d’aller plus loin dans la compréhension de leur efficacité potentielle en convoquant notamment les indicateurs de politesse linguistique (en termes de gestion des faces du lectorat). Ces indicateurs sont en effet ici considérés comme des vecteurs d’efficacité lors de l’exploitation de supports dédiés à la formation de jeunes, permettant ainsi de favoriser l’échange et la discussion, la réflexivité, jusqu’à l’éventuelle transformation d’un point de vue discriminatoire.
- 2 « L’argumentation polémique (Amossy, 2014) en jeu dans les interactions est un type particulier de (...)
5Le contre-discours (CD) se définit « par proximité et différenciation par rapport à d’autres discours » (Plantin, 1996 ; Doury et al., 2015) mais aussi dans une visée de justification et de positionnement par rapport à un autre discours (Micheli, 2012, cité dans Auboussier, 2015). Le CD s’inscrit souvent dans l’offensive, l’opposition, le conflit, l’antagonisme explicite (Angenot, 1989 ; Baider, 2023), cela afin de « provoquer ou accroître l’adhésion des esprits aux thèses qu’on présente à leur assentiment » (Perelman et Olbrechts-Tyteca, 1988 :59 ; Amossy, 2008). En l’occurrence, les pionniers anglo-saxons spécialistes des CD au discours de haine (Benesch 2014 ; Benesch et al 2016) entendent par CD la convocation de l’offensive, de l’opposition explicite à travers un discours d’opposition, d’arguments contre et d’arguments ad hominem, d’un antagonisme, de réfutation, d’une confrontation, de remise en cause, d’une construction en argumentation vs contre-argumentation et d’une dimension émotionnelle. L’argumentation polémique2 (controverse, conflit) à visée persuasive se positionne donc au centre du CD (Plantin, 1996) (vouloir convaincre à tout prix, par tous les moyens). Ainsi, lors de recherches qualitatives sur les CD, Moïse et Hugonnier (2019) concluent que dans leurs données « le contre-discours se construit dans une opposition argumentative vive et émotionnelle, entre réfutation, confrontation et remise en cause, pouvant réactiver les arguments voire les attaques du discours source. » (2019).
6Le discours alternatif (DA) recherche quant à lui un positionnement qui ne se veut pas « contre », ni construit dans l’opposition (Rabatel, 2015). Il recherche une nouvelle appréhension du monde, de sa lecture, sans opposition (Carbou, 2015). De ce fait, l’entreprise de persuasion est souvent indirecte, contrairement au CD qui sera direct. Ainsi, le DA a pour effet la déconstruction de stéréotypes négatifs. Il ne repose pas sur des procédés de catégorisation, pas davantage d’ailleurs que sur l’insulte et il n’a donc pas de portée violente. Il conduit à inverser les rôles, à proposer des comportements différents, pour favoriser l’ouverture, le respect, l’égalité, et plus largement la liberté et la solidarité. Souvent, son objectif est de susciter un nouvel état d’esprit, un changement de perspective, une autre vision du réel. Il repose ainsi sur une dimension détournée puisqu’il recherche la promotion de nouvelles images, sans chercher une opposition à des images pré-existantes. Il recherche à ce que sa.son destinataire pour amener l’autre à la réflexivité. Ainsi, le DA se caractérise par : une absence de violence, de haine, de discrimination, de polémique, de controverse, d’opposition, de remise en cause. Il ne propose aucun bouc émissaire et recherche une solution à un problème social tout autant qu’une prévention.
7Dans les recherches focalisées sur les réponses aux discours de haine et travaillant sur des milliers d’occurrences, il s’avère que les contre discours non agressifs et les discours alternatifs sont rares et ne représentent que 10 % des cas (Baider, 2023).
8Ainsi, si le CD est supposé être direct, explicite et très souvent polémique, construit en « opposition à » (Angenot : 1989 ; Plantin : 1996 ; Amossy : 2008 ; Micheli : 2012 ; Doury et al. : 2015 ; Baider et Constantinou : 2019 ; Baider : 2023), le DA est quant à lui indirect, implicite et non polémique, il vise à se « construire avec » (Carbou : 2015 ; Rabatel : 2015). Si le premier vise à convaincre à tout prix, sans ménager ni l’objet du discours ni ses destinataires, le second vise davantage à persuader par le déplacement réflexif du regard porté sur l’objet du discours. En cela, le discours alternatif ne convoquerait donc pas directement et explicitement les faces des interactants (Goffman : 1973ab ; Brown et Levinson : 1978, 1987 ; Leech : 1983 ; Kerbrat-Orecchioni, 1992, 1998, 2005), mais dissimulerait au contraire l’influence réciproque « explicite » de l’interaction verbale, laissant autrui face à une production qui ne lui est pas explicitement adressée, et qui ne saurait pour cette raison remettre en cause ni sa face subjective ni sa face objective. Cette position permet alors au sujet d’observer un phénomène en toute neutralité interactionnelle.
9Nous posons donc que, dans le premier cas, la face des destinataires, donc du lectorat, est menacée dans la mesure où sa prise de position est contrainte (en termes de choix à opérer pour ou contre). Au contraire, dans le second cas, sa face est gérée ou ménagée puisqu’iel est, tout au plus témoin d’un discours qui laisse libre d’effectuer ou pas un « pas de côté réflexif ». Contrairement au premier cas, iel n’est pas propulsé·e dans l’arène du choix discursif où sa face se trouvera alors exposée. On relèvera encore que l’objet même du discours est ménagé puisqu’il est mis à distance des interlocuteur·ices en tant qu’objet d’une analyse éventuelle (réfléchir sur la discrimination par exemple) et non pas d’un fait dont l’analyse est déjà rendue (être pour ou contre la discrimination par exemple). De fait le DA ménagera l’objet d’opposition en ne le discréditant ou ne le disqualifiant pas explicitement, directement, tout autant qu’il gérera la face de cielle à qui il s’adresse en lui conférant la liberté d’observer un phénomène avec distanciation et réflexivité. De plus, si le CD est susceptible de convoquer la violence pour persuader, le DA convoque quant à lui la réflexivité pour persuader par la raison, et en cela avec gestion de la face de la·du destinataire, qui reste libre de la conclusion du discours. Autrement dit, le CD agit sur l’influence réciproque interactionnelle afin de contraindre et d’imposer une conclusion non réfutable faisant disparaitre tout travail de figuration (Goffman : 1973ab ; Brown et Levinson : 1978, 1987 ; Leech : 1983), tandis que le DA joue sur la mise en scène de l’influence réciproque en ménageant les faces de chacun·e (de qui produit le discours, de qui le reçoit et de qui en est l’objet).
- 3 S’appuyant sur les travaux de Goffman (1973ab, 1974) consacrés au travail de figuration de chacun·e (...)
10Comme les théoriciens de la politesse l’ont montré, l’enjeu déterminant de la politesse est celui de favoriser les interactions sociales3. Nous posons ainsi l’existence d’une face qui favoriserait l’engagement dans l’action « contre - discours de haine », face qui se doit alors d’être ménagée afin de favoriser ce pas de côté que représente les discours alternatifs.
11Notre recherche s’inscrit par ailleurs aussi dans un questionnement qui concerne l’action sociale. Nous questionnons en effet des supports explicitement construits, dédiés à une exploitation pédagogique qui invitent à la distance et à la réflexivité, afin de conduire le lectorat à une autre vision de la réalité. Ces supports sont présentés comme alternatifs par les auteur·ices et sont destinés à lutter contre les discours de discrimination et, plus largement, les discours haineux (Lorenzi-Bailly et Moïse, 2021). Ils permettent alors d’aborder le champ des questions socialement vives abordées en milieu scolaire qui posent souvent des réticences chez les enseignant·e·s et initient ou entretiennent des oppositions entre les élèves eux-mêmes et parfois même avec leurs enseignant·e·s. Les supports favorables aux DA permettraient de mettre à distance les tensions inhérentes à des représentations pré-existantes pouvant s’actualiser en présence de supports de type CD, et donc au contraire de rendre favorable un accès à une nouvelle réflexivité sur un même objet.
- 4 Le Défenseur des droits est une autorité indépendante qui a plusieurs missions dont celle de lutter (...)
12Notre analyse de corpus porte comme annoncé sur des supports proposés par le site « Egalite contre le racisme » (site créé par le Défenseur des droits suite aux attentats de 2015). Ce site a été créé à l’initiative du défenseur des droits de la République Française4 et il est constitutif d’un centre de ressources en matière juridique et de moyens d’action face aux différentes manifestations contre le racisme : http://egalitecontreracisme.fr.
13Parmi les supports proposés, certains sont présentés comme des ressources alternatives visant l’échange et la discussion, la réflexivité, la transformation d’un point de vue, une autre vision de la réalité telle qu’elle peut être perçue par certains. Nous nous sommes spécifiquement intéressées aux utilisations proposées de la planche de bande dessinée (B.D.). Nous avons ainsi choisi deux utilisations différentes à travers le recours à deux planches de B.D. extraites de la ressource « Moi, Raciste!? » : http://egalitecontreracisme.fr/dispositifs/bd-moi-raciste. Cette ressource est proposée par la Commission européenne. Il s’agit d’une brochure destinée aux jeunes et aux enseignant·e·s afin de stimuler la réflexion et la discussion sur le racisme ; elle est constituée d’une succession de 20 planches de bandes dessinées.
14Nous avons également étudié le contenu d’une brochure et d’un guide qui identifient des préjugés et y répondent, présentant une organisation et un fonctionnement similaires :
15- La brochure est intitulée « Ceux qu’on appelle les Roms, luttons contre les idées reçues » : http://egalitecontreracisme.fr/dispositifs/ceux-quon-appelle-les-roms-luttons-contre-les-idees-recues. L’objectif de ce document est la « déconstruction des stéréotypes envers les Roms et vise de manière ludique et pédagogique – avec l’appui de dessins et des textes – à remettre un peu les idées à l’endroit et les préjugés à l’envers ». Il a été élaboré par le Collectif National des Droits de l’Homme Romeurope5 qui regroupe 45 associations et collectifs locaux. « L’objectif de ce collectif est le soutien et la défense des droits des personnes originaires d’Europe de l’Est, Roms ou présumées Roms, vivant en bidonville, squat ou autres lieux de survie en France. […]. L’association se donne aussi pour but de combattre toute forme de racisme, de discriminations ou d’incitation à la haine en raison de la nationalité ou d’une appartenance ethnique réelle ou supposée ».
16- Le guide est intitulé « Petit guide pour lutter contre les préjugés sur les migrants » : http://egalitecontreracisme.fr/dispositifs/petit-guide-pour-lutter-contre-les-prejuges-sur-les-migrants. Ce guide est présenté comme reprenant « un par un tous les préjugés autour de la question des migrants et effectue un travail de déconstruction de ces derniers, en apportant par une argumentation brève et des chiffres précis, des informations pertinentes ». Il a été réalisé « dans le cadre de la campagne "Assez d’humiliation !" menée par la Cimade. Créée en 1939, la Cimade est une association qui accueille, conseille et défend les droits des étrangers et demandeurs d’asile en France ».
17Grâce à ce corpus, nous avons conduit une étude qui s’inscrit dans le cadre théorique de la linguistique interactionnelle, dans la mesure où, comme nous l’avons dit, le discours alternatif vise à se « construire avec » - et donc en interaction. Aussi, le discours alternatif serait favorable à un ménagement des faces du fait de la volonté de se « construire avec ». Au contraire du contre-discours qui les exposerait davantage du fait de sa « construction contre ». Le DA dissimulerait ainsi une potentielle dimension agonale de l’interaction verbale, en lui permettant ainsi d’observer un phénomène en toute neutralité interactionnelle. Notre interrogation face à ces supports, est la suivante : la persuasion indirecte par une autre vision/version du réel est-elle présente et inhérente à leur contenu ? Évitent-ils tous le possible écueil de l’argumentation pour ou contre ? permettent-ils de contourner le risque de réactivation d’oppositions au sein du groupe, notamment, de basculer dans l’émotion et le CD ?
18Enfin, cette étude porte sur les supports en eux-mêmes et sur leurs contenus linguistiques et discursifs (sachant que nous laissons relativement de côté les images et leurs détails pour cette étude). Ces supports sont donc étudiés en termes de réception potentielle par le lectorat : sa mise à distance de l’objet à observer (la discrimination, le racisme) peut-elle être entravée par la menace qui peut être portée aux faces de chacun·e·s dans l’échange ?
19Dans un premier temps, nous nous sommes questionnées quant à l’utilisation par le Conseil de l’Europe de la Bande Dessinée comme discours alternatif aux discriminations : son utilisation présente-t-elle systématiquement une dimension alternative comme on pourrait l’attendre d’un point de vue pédagogique ?
20Nous avons choisi d’analyser les deux planches qui suivent car elles permettent de donner à voir des formes de pensée (à travers des états mentaux) et des « formes de vie » (Floch, 1997) (à travers des comportements, des événements). Nous avons ainsi étudié :
21- des pensées et paroles racistes auto et hétéro-adressées en chaîne (planche n°1) ;
22- un comportement à travers un événement rendant compte d’un racisme non assumé mais bien réel (planche n°2).
23Nous considérons que la présentation adoptée de la forme de pensée est narrative par analogie à celle de la « forme de vie » (Portela, 2016, p. 400). Floch (1997, p.197) décrit ainsi la présentation narrative d’une forme de vie à travers l’album d’Hergé « Tintin au Tibet » : « Tintin montagnard, en vacances de la raison et soumis à la logique du sensible » ; « façon de dire ou discourir qui est reconnue comme tel par les autres […] et qui repose sur une coalescence entre l’axiologique et le sensible ». Plus loin, il est précisé que « cette expression nous est livrée dès la première planche de l’album de sorte qu’on peut soupçonner, comme je l’indiquais alors, que toute l’histoire est « déjà-là » condensée, dans cette petite réflexion ». Allant plus loin encore, Portela (2016 : 394) cite l’un des premiers spécialistes de l’étude de la B.D. en signalant que « Les vignettes entretiennent entre elles des relations qui ne sont pas exclusivement de l’ordre du signifié de la narration, mais qui travaillent, par-delà la fragmentation, à la mise en œuvre d’une unité tant graphique et chromatique que dramatique (Fresnault-Deruelle, 1977 : 12) ».
24Cette planche rend compte d’une démultiplication et multilatéralisation des formes de paroles/pensées racistes (la victime devient autrice et inversement) dont le lectorat est ainsi témoin. Nous allons conduire une analyse relativement globalisante car nous ne rentrerons pas dans les détails de chacune des vignettes. Elle rendra cependant compte des éléments de comparaison de notre étude.
25Trois formes de paroles rapportées sont ici présentes :
26Des interventions adressées et menaçantes de l’auteur à la victime, telles que dans la Vignette 1, où l’on constate le recours à l’interjection « HÉ » qui est une interpellation familière associée à « BAMBOULA » qui correspond à une adresse stéréotypique péjorative, et donc une insulte raciste (TLFi). Le jeune homme est alors victime d’une attaque à la face sans gestion de face comme le confirme la suite : « GROUILLE TOI TU VAS RATER LE CHARTER POUR TON PAYS ». Le recours à l’injonction, au pronom renforcé et au verbe familier par le « GROUILLE TOI », associé à « TON CHARTER » qui fait aussi référence à un renvoi dans un pays d’origine qui ne serait donc pas la France, France que le personnage est sommé de quitter rapidement. Le tout est associé aux majuscules qui marquent l’insistance des paroles adressées.
27Des pensées racistes de l’auteur·ice envers la victime (auto-adressées) comme cela est le cas dans la vignette 2 avec le recours à de l’axiologie négative et stéréotypique telle que « OISIFS » associés à la subordonnée circonstancielle de condition « S’ILS CHERCHAIENT VRAIMENT DU BOULOT, ILS EN TROUVERAIENT, C’EST SÛR!! ». L’adverbe « vraiment » induit un implicite négatif faisant porter tout à la fois le préjugé mais aussi le discrédit voire la disqualification des personnages destinataires de l’évaluation négative…
28Des interventions racistes de l’auteur·ice partagées avec la personne qui l’accompagne et qui de fait participe à la co-construction du racisme par complicité/alliance/prise à témoin du fait de son absence de réaction. Notons également que ces paroles sont potentiellement audibles par la victime, telles que dans la vignette 5 avec le recours au pronom démonstratif « CELLE-LÀ » véhiculant une axiologie négative associée à l’interpellation familière « T’AS VU » renforçant ainsi une axiologie négative associée à du discrédit renforcé par la formulation au conditionnel « ELLE POURRAIT FAIRE UN EFFORT POUR S’ADAPTER!... » qui rend compte du préjugé associé au jugement polémique reposant sur l’euphémisme qui aggrave la menace…
29Il est possible de penser que cette planche de BD apparait bien propice à générer du discours alternatif. Elle donne à voir des pensées et des interventions racistes en chaîne et croisées et/ou réciproques, en excluant le point de vue de la victime tout comme celle de l’auteur. Chacune des vignettes qui la constitue représente au moins un stéréotype de la discrimination (sexisme, racisme, discrimination, homophobie, etc.). En termes de formation, cela pourrait conduire plus directement le groupe à entrer, de façon neutre et non impliquée, dans la discussion sur le racisme en lui-même. Ainsi, les stéréotypes et les préjugés ne seraient pas déconstruits, mais seraient observés dans leurs réalisations quotidiennes multiples et croisées à travers la sphère publique : le racisme pourrait alors être questionné en dépassant la dimension purement émotionnelle, en dépassant le statut de victime et d’auteur, en l’observant dans sa réalité au cœur de la sphère publique. Le lectorat est finalement mis à distance du phénomène et peut ainsi discuter de sa dimension sociale, de ses conséquences, etc., sans engager ses faces en termes de réaction « pour » ou « contre » un comportement singulier, d’un des personnages.
30Cette deuxième planche rend compte d’un comportement/événement raciste pour lequel l’auteure se défend d’être raciste. Ce type de choix reprend ainsi des situations très fréquentes auxquelles le lectorat de ces bandes dessinées sera confronté. Cela renforce ainsi les possibilités et l’impact pédagogiques de ces dessins.
31Nous pouvons observer deux formes de paroles rapportées :
32Des pensées racistes de l’auteure (une vieille dame), sans gestion de face pour la victime comme dans la vignette 5 avec l’expression « MON DIEU DES ARABES! » marquant l’émotion sous forme d’un crie d’effroi associé à une formule auto-adressée … Ou encore dans la vignette 7 avec l’intervention évaluative et auto-congratulative « GENTIL, PROPRE ET BIEN ELEVE ! J’AI FAIT LE BON CHOIX » qui souligne que les « autres choix » auraient été « mauvais ». Or ce candidat n’est pas/n’apparaît pas plus propre que les autres candidats, pas plus gentil, pas mieux élevé… la seule différence significative résidant dans sa couleur de peau…
33Des interventions racistes partagées avec son animal de compagnie et ensuite avec le candidat qu’elle a choisi comme locataire comme dans la vignette 3 avec son intervention « J’AI RIEN CONTRE LES NOIRS (D’AILLEURS, J’ADORE EDDIE MURPHY) MAIS EN AVOIR UN SOUS MON TOIT, NON MERCI!... ». Elle se défend alors d’avoir quelque chose « contre », se justifie/argumente en citant un acteur « noir » qu’elle « adore », mais refuse d’« en avoir un » sous son toit… le comportement est ici caractérisé : il est raciste et non assumé. Citons encore la vignette 6 avec l’intervention « DIEU MERCI! AVEC UN BON PETIT GAR BIEN DE CHEZ NOUS! JE NE SUIS PAS RACISTE MAIS A MON AGE VOUS SAVEZ… ». Elle se défend explicitement de ne pas être raciste, pourtant elle en rend bien compte « bien de chez nous » qui fait à nouveau référence à « l’élément » couleur de peau – commune – et au refus explicite de la différence (cf. travaux qui ont décrits ce type de défense préemptive, Bonilla-Silva et Forman, 2000).
34L’effet recherché est ici de conduire les jeunes à observer de l’extérieur un comportement raciste (que ne reconnait pas le personnage principal, la veille dame) et à le questionner. Il devient alors possible d’initier un travail réflexif, une discussion, sur ce comportement discriminant : le racisme c’est quoi ? Est-il toujours assumé ? Est-il toujours violent physiquement ? etc. D’un point de vue interactionnel, on chercherait à ce que le lectorat prenne position face à un comportement considéré en amont comme raciste.
35Cependant, contrairement à la planche précédente, celle-ci n’est pas en soi en faveur du discours alternatif, car elle pourrait conduire à l’inverse du but recherché comme cela a déjà pu être observé dans des établissements scolaires lors de la mise en pratique de débats en classe sur la thématique du racisme (notons ici que ces retours ont été réalisés de façon informelle lors de formations continues). Ainsi par exemple un débat pourrait s’ouvrir entre les ‘pro-vieille dame’ et les ‘contre’. Les stéréotypes négatifs présents du côté de la vieille dame pourraient être finalement propices à l’ouverture de la controverse, à l’opposition. Autrement dit, ici, les faces du lectorat ne sont pas mises à distance, mais peuvent se trouver convoquées dans la situation singulière proposée (contexte singulier de vie de la vieille dame et potentielle vulnérabilité : empathie plus ou moins marquée eu égard à son âge, à son isolement supposé, pouvant conduire à une explicitation, voire à une justification et finalement à une légitimation du comportement discriminant). Le rôle de l’adulte est alors essentiel afin d’accompagner les jeunes sur le cheminement réflexif mais aussi dans le choix de l’ordre donné par exemple aux planches étudiées de la BD. Par exemple, dans le cas de jeunes ayant ou adhérant à des propos racistes, elle pourrait être proposée à aux jeunes ayant déjà amorcé un changement de point de vue.
36Afin de conclure sur la partie destinée à l’analyse des planches de BD et afin de nous arrêter quelques instants sur la place de la politesse et de l’impolitesse, nous poserons qu’un support favorable à l’émergence du DA viserait à positionner le lectorat finalement à distance de l’objet observable. Cela est bien le cas pour la planche 1 où une forme de neutralité de la politesse est convoquée : les faces du lectorat sont hors d’atteinte puisqu’il est spectateur de pensées ou d’interventions racistes croisées. Iels observent un objet non incarné dans une individualité singulière (chaque victime de racisme devenant à son tour autrice de racisme). En revanche, la planche 2 montre comment le débat polémique pourrait s’ouvrir rapidement, sur une prise à parti pour ou contre la pensée/les paroles/le comportement de la « vielle dame » potentiellement fondée sur une excuse de vulnérabilité (toujours activable) … La face du lectorat serait alors davantage exposée à travers le débat, la discussion. On ne travaillerait plus alors sur « le racisme » mais « sur une situation, un contexte, un individu ».
37Nous allons maintenant analyser le contenu de la brochure Ceux qu’on appelle les Roms : luttons contre les idées reçues et du guide Petit guide pour lutter contre les préjugés sur les migrants visant une déconstruction des préjugés portés sur les ROM pour l’un et sur les migrants pour l’autre. La présentation de ces deux écrits est très similaire malgré quelques nuances. La brochure et le guide sont tous deux initiés par une « introduction » à visée explicative. On relèvera encore que pour chacun de ces deux documents, des sources sont citées régulièrement pour chaque préjugé présenté et répertorié dans une bibliographie.
38Pour la brochure, elle repose sur la définition du termes ROMS à laquelle fait suite un lexique,
39tandis que pour le guide des paroles d’un personnage inconnu sont rapportées, rendant compte de toutes une série de préjugés à l’encontre des migrants. Notons que ce guide propose lui aussi un lexique des termes employés positionné à sa fin.
40Le contenu des deux documents est organisé de la même manière tout au long de son déroulement tant pour la brochure que pour le guide. Surtout, ils reposent chacun sur l’identification d’un préjugé face auquel la brochure ou le guide répond, non dans l’opposition oula formulation d’arguments contre, ni dans la controverse ou la polémique, mais en citant des sources, des chiffres, des résultats d’études démontrant le contraire de l’information véhiculée par le préjugé identifié, sans pour autant revenir sur ce dernier. Dans la brochure « Ceux qu’on appelle les Roms : luttons contre les idées reçues », on trouve proposés sur la page de droite des préjugés qui portent sur une thématique particulière, par exemple ici l’Habitat. La brochure répond à ces préjugés thématiques par ce qui est désigné comme la « Réalité » suivie d’un paragraphe explicatif. La seule opposition entre ce qui est identifié comme un préjugé et ce qui est décrit par la brochure réside dans l’utilisation du terme « Réalité ». Sur la page de gauche, figurent notamment des statistiques et des références bibliographiques d’études et d’écrits sur le sujet.
41Le « Petit guide pour lutter contre les préjugés sur les migrants » reprend quant à lui sur chaque double page un des préjugés présents dans la parole du personnage inconnu rapporté en introduction du guide. Ce préjugé est présenté comme une « question » à laquelle le guide va répondre à l’aide d’arguments présentés comme objectifs et adossés à des références statistiques, chiffrées et bibliographiques comme dans l’exemple suivant qui porte sur le préjugé « ils vont nous envahir ».
42Enfin, la conclusion des deux documents rend compte de la vision alternative du réel qui est proposée puisque la brochure « CEUX QU’ON APPELLE LES ROMS LUTTONS CONTRE LES IDEES REÇUES » pose la question finale « ALORS QUE FAIRE ?» directement adressée au lectorat, ce qui le conduit à se positionner dans une démarche réflexive. La brochure structure alors la réponse autour de trois axes « S’INFORMER… COMPRENDRE… AGIR… » :
43Le « PETIT GUIDE POUR LUTTER CONTRE LES PREJUGES SUR LES MIGRANTS », qui vise à déconstruire page après page les préjugés adressés à l’encontre des migrants, met quant à lui et à son tour le lectorat en position réflexive de faire un choix en posant la question « FAUT-IL ENCORE AVOIR PEUR ? ». A cela, il propose deux réponses : « Face à ces différences qui, certes existent, deux attitudes sont possibles :
44- dramatiser la différence, renforcer les séparations et les barrières… ;
45- accepter la différence et l’accueillir dans ce qu’elle a de meilleur… ».
46En conformité avec les attentes du DA, il y a bien déconstruction des préjugés négatifs, il n’y a pas de catégorisation, ni d’insulte, ni de pensée violente. Une nouvelle « vision du monde » est donc bien recherchée. Cependant, dans le même temps, celle-ci est présentée comme conforme à la réalité et est donc donnée en tant que telle au lectorat qui n’a pas à engager leur propre activité réflexive afin d’y adhérer ou pas. Leur adhésion est présentée telle une évidence et leur engagement en sa faveur est alors questionnée directement. En effet, à l’issue de chacun des deux documents, le lectorat est directement interpellé sur « quoi » faire ? L’opposition n’est pas filée mais seulement initiale/introductrice. Elle laisse ensuite place à une argumentation qui vise la persuasion par la raison en s’appuyant sur la présentation de la « réalité », qui repose sur des données statistiques, des pourcentages, des résultats d’études et de recherches ; autant d’éléments qui se présentent comme objectifs, comme non réfutables, et invitant à une action spécifique, unique.
47La brochure et le guide sont donc construits à partir d’un discours qui ne poursuit pas l’enjeu de donner à voir une « autre vision du monde » mais davantage ce qui est désigné comme étant explicitement (« Réalité ») la « vision réelle du monde » (reposant sur des sources certifiées) qui invite à agir. En cela, le discours proposé se situe par ses effets potentiels davantage du côté du CD que du côté de celui du DA du fait de sa dimension argumentative. En effet, l’emploi d’exemples, de chiffres ou encore de données s’avère être une des caractéristiques la plus fréquente des CD non alternatif (Baider, 2023). Il confirme la porosité des deux catégories CD et DA et, notamment, que le CD peut ne pas être polémique (Baider et Constantinou, 2019 ; Garland et al, 2022).
48En effet, le discours ne propose pas une opposition polémique, mais une argumentation explicite opposant préjugé et réalité. La polémique, la controverse, l’opposition n’ont pas leur place dans ce discours, bien que paradoxalement il se positionne en amont et à chaque fois en opposition à un préjugé. Cependant, l’opposition est explicitement et rapidement abandonnée au profit de la description de ce qui est présenté comme étant la réalité. Il ne s’agit pas d’une argumentation polémique (controverse, conflit) mais d’une argumentation sans polémique qui vise la persuasion par la raison. Autrement dit, l’argumentation se construit par rapport à une thèse dont l’opposition est à l’origine du discours et non pas pour déconstruire une thèse adverse. Le discours ne se construit pas en suivant un format que l’on pourrait qualifier de « polémique filée ». Il n’y a pas de visée émotionnelle, pas de construction argumentative contre, pas de référence au préjugé cible bien qu’il y ait une réfutation de départ (confrontation entre un préjugé et une réalité, réalité qui reposera sur une longue argumentation descriptive).
49Cette démarche permet donc de qualifier ce discours de CD car il se construit « par proximité et différenciation par rapport à d’autres discours » (Plantin, 1996 ; Doury et al., 2015) et dans une visée de justification et de positionnement par rapport à un autre discours (Micheli, 2012, cité dans Auboussier, 2015). Il n’est cependant pas résolument ancré dans l’offensive, l’opposition, le conflit, ou encore l’antagonisme explicite (Angenot, 1989). Si le préjugé initie par sa thématique ou sa formulation le début de la double page qui lui est consacré, les arguments ne sont pas pour autant adossés systématiquement (terme à terme) au discours de départ (préjugé). En cela l’opposition n’est pas polémique, mais alternative. La possibilité est donnée à celui qui a ce préjugé de changer d’avis, d’y réfléchir. Le préjugé n’est pas discuté mais les faits présentés comme la « réalité » le sont.
50L’objectif de notre étude était de repérer en quoi les supports proposés au DA, par les planches de BD, la brochure et le guide, seraient susceptibles de favoriser l’émergence d’un positionnement alternatif. Nous proposons une synthèse de ces résultats dans le tableau suivant :
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Discours de Haine (explicite -> dissimulé)
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Contre-Discours (explicite)
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Discours alternatif contraint (brochure et guide)
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Discours alternatif libre (planche n°1)
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Menace explicite ou implicite des faces d’autui jusqu’à leur destruction (négation de l’altérité, actes de condamnation, dimension pathémique)
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Menace explicite aux faces par un discours en « opposition à »
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Vision substitutive du monde, dite, explicite, imposée. Il n’est pas présenté « contre » mais « à la place de ». Les faces du lectorat ne sont pas menacées directement mais elles se trouvent potentiellement engagées par un refus de cette substitution par le lectorat.
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Nouvelle vision du monde non dite (implicite) mais donnée à voir au lectorat mais non adressé à celui-ci : les faces ne sont pas engagées, ne sont pas menacées : le lectorat n’a pas à prendre parti « pour » ou « contre » ; il est laissé libre d’initier une démarche réflexive.
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51A l’issue de cette étude, nous posons donc l’existence de deux formes de DA : le discours alternatif substitutif contraint (brochure et guide) et le discours alternatif libre (planche n°1).
52Le discours alternatif substitutif contraint est une forme de DA qui est dite en ce qu’elle est explicitement posée, donnée à lire au lectorat. Par cette forme que l’on retrouve dans la brochure et le guide, le DA impose un nouveau point de vue par un apport d’informations non contestables car présentées comme objectives. Il n’est pas explicitement présenté comme entrant en opposition, construit « contre » ; mais il est explicitement posé comme devenant un substitut à tout autre point de vue du fait d’une réalité qui s’y trouve objectivée. De fait, si le point de vue substitué est celui du lectorat, les faces de ce dernier se trouvent alors menacées et le lectorat peut alors entrer dans une opposition à ce cheminement réflexif imposé.
53Le discours alternatif libre rend compte quant à lui de la dimension alternative recherchée : cette forme est dissimulée, non dite, en ce qu’elle est donnée à construire par une démarche réflexive personnelle qui sera entreprise par le lectorat lui-même, comme cela est le cas dans la planche n°1 de la BD. La dimension alternative du récit n’est pas menaçante pour les faces du lectorat puisqu’elle lui propose un nouveau cheminement réflexif. La planche n°1, qui repose sur des pensées discriminantes croisées (où chacun.e est à son tour victime et/ou auteur), permet l’émergence d’un DA sur « le racisme » en tant qu’objet traversant la société. Cet objet devient alors propice à l’émergence d’un nouveau point de vue sans menace directe et explicite portée aux faces. Le lectorat est laissé libre d’entreprendre ou pas ce cheminement réflexif individuel susceptible de le conduire à modifier un point de vue par l’accès à une autre vision du monde. Le lectorat est libre au final de modifier sa propre vision du monde, ses faces sont en cela ménagées.