Navigation – Plan du site

AccueilNumérosHS-42Contre-discours et récits alterna...

Contre-discours et récits alternatifs : l’humour une stratégie discursive efficace pour lutter contre la circulation et les effets des discours haineux en ligne ?1

Emmanuel Choquette, Sylvain Bédard et Amal Ben Ismaïl

Résumés

Quelle différence y a-t-il entre un contre-discours et un discours alternatif? Laquelle de ces stratégies discursives semble la plus efficace pour lutter contre la circulation et les effets négatifs des discours haineux? L’humour peut-il jouer un rôle important dans le développement de ces stratégies? Ce sont là les trois questions principales auxquelles on a cherché à répondre dans la présente étude. En ce sens, ce chapitre présente les résultats d’une recherche ayant mobilisé à la fois les approches qualitatives et quantitatives. La partie qualitative présente les résultats de douze entrevues réalisées auprès de spécialistes des questions de propos haineux issus du milieu de la recherche et de la pratique. Les points de vue exprimés par ces personnes mettent notamment en relief les aspects confondants sur le plan conceptuel des notions de contre-discours et de récit alternatif. Du côté quantitatif, une expérience de visionnement d’une vidéo en ligne réalisée auprès de 80 personnes séparées en deux groupes, un exposé à un contenu humoristique et l’autre à une vidéo « sérieuse », permet d’observer certaines différences statistiquement significatives selon les contenus visionnés. Bien qu’à interpréter avec nuances, les résultats de cette expérience remettent en question l’efficacité de l’humour pour lutter contre les discours de haine. Cette étude permet également d’ouvrir la discussion sur les facteurs de partages de documents de sensibilisation en ligne.

Haut de page

Texte intégral

Introduction

  • 1 Un article en anglais évoquant cette étude est à paraitre.

1Concrètement, quelle différence y a-t-il entre un contre-discours et un récit alternatif? Lequel de ces deux procédés s’avère le plus efficace pour lutter contre la circulation et les effets des discours de haine en ligne? L’humour peut-il jouer un rôle particulier dans l’élaboration de stratégies discursives pour contrer les propos haineux? Ce sont là les trois questions à la fois générales et spécifiques qui se retrouvent au cœur de la présente étude. On s’attarde à la circulation des messages en ligne sachant que l’enjeu demeure présent dans l’actualité. À cet égard, une récente étude de IPSOS-UNESCO (2023) révèle que 67% des 8000 personnes interrogées répartis sur 16 pays à travers le globe affirment avoir été exposé à de tels propos sur Internet. Notre étude s’appuie sur deux méthodes de cueillettes des données croisant les approches de recherche qualitative et quantitative.

2Sur le plan qualitatif, on a recueilli les propos d’une douzaine de personnes spécialistes des enjeux des discours haineux issues tantôt de la pratique, tantôt de la recherche, tantôt des deux milieux simultanément. Elles ont répondu à une dizaine de questions, lesquelles gravitaient autour de deux axes : les enjeux concernant la circulation des discours haineux en ligne et les outils efficaces pour en contrer les effets néfastes. Concernant le second axe, une attention particulière a été portée à l’utilisation de l’humour. Les réponses obtenues tendent à démontrer l’avantage du récit alternatif sur le contre-discours en termes d’influence positive sur les comportements en ligne des individus.

3Sur le plan quantitatif, on a cherché à mesurer les effets d’un récit alternatif humoristique également sur les attitudes des internautes, les personnes utilisant les réseaux socionumériques (RSN) tout particulièrement. Nous avons ainsi mobilisé la méthode expérimentale, souvent utilisée pour évaluer les effets de certains types de discours sur les attitudes sociales et politiques des individus (Mutz et Reeve, 2005 ; Iyengar et Kinder, 2010 ; Choquette, 2022). En résumé, 80 personnes divisées en deux groupes ont été exposé à une vidéo d’un peu plus d’une minute dont le message principal invitait les internautes à ne pas réagir sur le coup de la colère en ligne. Un groupe a été exposé à un message livré de manière humoristique, l’autre de façon sérieuse. Les deux groupes devaient répondre à un même sondage avant et après exposition. Cette enquête visait à obtenir les avis des personnes participantes à propos de leurs réactions en ligne et à mesurer de potentielles différences statistiquement significatives entre les deux groupes. Les conclusions de cette expérience remettent en perspective les vertus souvent positives que l’on accorde à l’humour, en particulier en ce qui concerne le lien entre le fait d’être exposé à un message humoristique et celui de répondre rapidement sur les RSN.

1. Discours haineux : contexte et définitions

4Depuis plusieurs années déjà, les enjeux entourant la circulation des discours haineux, sur les médias socionumériques en particulier, sont omniprésents dans l’espace public. Plusieurs définitions de cette catégorie de propos sont présentes dans la littérature, tant du point de vue scientifique que de celui strictement légaliste. Celle proposée par Moïse et Hugonnier (2019) comporte toutefois deux aspects importants en termes de portée d’exclusion et de stigmatisation du discours haineux.

5[T]outes formes d’expression qui propagent, incitent à, promeuvent ou justifient la haine raciale, la xénophobie, l’antisémitisme ou d’autres formes de haine fondées sur l’intolérance, y compris l’intolérance qui s’exprime sous forme de nationalisme agressif et d’ethnocentrisme, de discrimination et d’hostilité à l’encontre des minorités, des immigrés et des personnes issues de l’immigration (Weber, 2008 : 3). (Moïse et Hugonnier 2019).

6Cette définition peut être mise en relation avec le contexte sociopolitique contemporain. À cet égard, sans constituer des repères temporels spécifiques, certains événements de l’actualité politique et sociale témoignent d’une possible intensification des propos de haine sur le Web, à tout le moins de la multiplication de ce genre de discours.

7En premier lieu, l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis représente un élément incontournable dans l’analyse contextuelle de la circulation des discours haineux en ligne. On ne compte plus les reportages ou les articles liant l’ancien locataire de la Maison-Blanche à ce type de propos. La combinaison des mots clés (en anglais) « Donald Trump » et « hate speech » sur Google propose près de onze millions de résultats. La même opération effectuée sur la banque de données Eureka engendre plus de 7000 occurrences. Trump représente ainsi un des nombreux vecteurs de propos de haine dans l’espace public, aux États-Unis et ailleurs, comme le souligne Amnistie internationale dans son rapport de 2016-2017.

8Les discours haineux, clivants et déshumanisants, ont libéré les plus sombres instincts de l’être humain. En rejetant la responsabilité des problèmes économiques et sociaux sur certains groupes de la société, souvent des minorités ethniques ou religieuses, les détenteurs du pouvoir ont donné libre cours à la discrimination et aux infractions motivées par la haine, en particulier en Europe et aux États-Unis (Amnistie internationale 2017, 12).

9Cet extrait recèle plusieurs éléments de la définition de discours haineux proposée par Moïse et Hugonnier (2019) et celles d’autres auteurs. Premièrement, les références à des propos « clivants et déshumanisants » rejoignent les perspectives présentées dans bon nombre de recherches, surtout en ce qui concerne la dimension polarisante (Poole et al. 2019 ; Monnier et al., 2021 ; Borrelli et al., 2022). Deuxièmement, les cibles de prédilection des individus faisant usage de tels discours, notamment les personnes issues de groupes minoritaires, minorisés ou marginalisés représentent, pour ainsi dire, une constante dans la conceptualisation du discours haineux (Calvert 1997 ; Cohen-Almagor 2011; Brown 2017 ; Baider et Constantinou, 2019 ; Conseil de l'Europe 2023).

10En second lieu, on ne peut passer sous silence la pandémie de Covid-19 qui sévit depuis la fin de l’année 2019. En 2020, l’équipe de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l'extrémisme violents affirmait : le « monde fait face à une crise historique en raison de la pandémie de COVID-19. Si les initiatives et actions de solidarité se multiplient, on assiste également à une prolifération des messages de haine et d’intolérance » (UNESCO 2020). Dans la même optique, en 2021, l’Institute for Strategic Dialogue titrait ainsi son rapport reliant le contexte pandémique à l’explosion de propos haineux sur le Web : « La pandémie de COVID-19 : terreau fertile pour la haine en ligne » (ISD 2021). Ce titre met également en lumière le troisième facteur contextuel venant légitimer l’élaboration de la présente étude sur les contre discours : la multiplication des propos haineux sur Internet, à travers les réseaux socionumériques tout particulièrement. Poole et al. (2019) soulignent de manière efficace le rôle politique que les RSN peuvent jouer dans ces circonstances.

11Social media, from this perspective, are not something to be valorized but are nonetheless understood as having an important political role, as part of broader media ecologies where they work alongside and interact with a range of other media: from pamphlets and email lists to mainstream media outlets (Treré, 2012; Treré and Mattoni, 2016). This understanding of social media’s role offers an informative background for grasping the tensions that surround the role of specific platforms, such as Twitter, in articulating a collective voice, identity or counter-narrative. (Poole et al. 2019, 7-8).

12À la lumière de cette citation, on comprend par ailleurs que si les RSN ont une responsabilité en ce qui concerne la circulation des discours de haine, ils peuvent également être mobilisés pour jouer un rôle davantage positif en la matière. Ce sont notamment ces pistes de réflexion que l’on compte approfondir et observer empiriquement dans la présente recherche. On cherche notamment à savoir le rôle que peuvent jouer les RSN tant dans la circulation des discours haineux que sur les façons de les contrer.

2. Contre discours et récits alternatifs : pistes de définitions

13Ainsi, dans cette volonté de lutter contre la circulation des discours de haine, la présente revue de littérature vise à identifier les lieux conceptuels communs, les aspects qui apparaissent davantage nébuleux ou encore à définir entourant les notions, ainsi que le et les effets des contre-discours et des récits alternatifs. Précisions que, même si certains travaux soumettent des distinctions entre le contre-discours et le contre-récit, la différence entre les deux approches demeure plus ou moins évidente. C’est pour cette raison qu’à des fins de synthèse et de clarification, certains aspects définitionnels du contre-discours peuvent également s’appliquer au contre-récit. On ne procède à aucune distinction entre les deux notions dans ce texte.

2.1 Contre-discours

14Les définitions de contre-discours que l’on retrouve dans la littérature conviennent de manière générale du caractère « d’opposition » du concept. De prime abord, il s’agit d’un discours sur un autre discours (« speech vs speech » pour citer Cohen-Alamgor 2011). On parle également de « pied à pied ou corps à corps » (Baider et Constantinou, 2019 :13) pour illustrer l’aspect confrontation qui caractérise le contre-discours. On évoque alors l’importance, pour ce type de procédé discursif, de répondre directement et sans trop de réserves à un propos jugé diffamatoire, discriminatoire, humiliant ou carrément haineux. « La stratégie déployée consiste ici à occuper l’espace du débat en portant la contradiction aux propos haineux, afin de sensibiliser la majorité silencieuse aux enjeux de la lutte contre la haine en ligne » (Badouard 2020 : 168). C’est également ce que cherchent à faire les adeptes de la vérification des faits (le fact-checking), ces « activistes [qui] s’engagent dans des actions collectives de contre-discours ou pratiquent le name and shame » (Badouard, 2020 : 161).

15Cependant, la mobilisation d’un contre-discours possède certaines limites, notamment en ce qui concerne les réactions qu’il peut engendrer. On craint même que, dans une certaine mesure, le contre-discours constitue, lui aussi, une forme de discours haineux en raison de son caractère plus radical et potentiellement stigmatisant. En dépit de son caractère direct et des positions « tranchantes » que le contre-discours comporte, ce dernier demeure un outil efficace pour s’opposer fermement à un propos, voire une attitude jugée inadmissible. « Le contre-discours doit signaler que la haine en ligne n’est pas tolérable et ne représente pas l’opinion dominante » (Stahel, 2020 : 48). Il vise également à semer le doute de manière franche et directe dans l’esprit d’une personne exprimant avec haine des positions catégoriques (Renaut et Ascone, 2019). Propre à tous procédés discursifs visant la conciliation des différends, le contre-discours a alors pour objectif de remettre les échanges sur le terrain du civisme. De fait, le « dissensus » et surtout, la possibilité de l’exprimer librement dans l’espace public, demeure une composante indispensable de l’établissement du vivre ensemble (Amossy, 2014). En somme, on convient qu’un contre-discours de haine dans sa forme disons, plus « absolue » s’adresse à des individus ou des groupes dont les propos concernent un événement ou une réalité spécifique. Il constitue une réponse à une position évoquée de façon radicale et haineuse.

2.2 Récits alternatifs

16Comme l’indique son nom, le récit alternatif (alternative narrative) n’a pas pour objectif de provoquer une réaction directe, rapide et contrastée à un propos haineux, mais plutôt de susciter un questionnement sur un comportement ou une attitude jugée à risque. À une histoire ou à une certaine façon de concevoir une réalité et d’y réagir, on propose un autre récit suggérant une réaction plus modérée. Précisons cependant qu’il ne s’agit pas de soumettre des propos mensongers ou d’inventer un récit de toute pièce. On ne procède pas à un « révisionnisme des faits » (alternative facts) comme l’a notamment suggéré en 2017 Kellyanne Conway, conseillère de l’ex-président des États-Unis Donald Tump (Cummings, 2018). Par ailleurs, comme le souligne le Conseil de l’Europe (2017), la notion de récit alternatif se confond parfois à celle de contre-récit étant donné que « tout contre-récit présuppose un récit alternatif ou s’y rapporte implicitement » (Conseil de l’Europe 2017 : 79). Toutefois, c’est dans ses caractéristiques plus liées à la persuasion et à la réflexion que le récit alternatif se démarque du contre-discours.

17[N]ous pouvons proposer une alternative, dans un mouvement de connivence et d’empathie […] afin de persuader, de modifier le point de vue, d’offrir un objet de réflexion, de délégitimer ce qui est présenté comme allant de soi, de « courager » un positionnement alternatif (Rabatel, 2015), ce sont les objectifs et les moyens mis en place par les discours alternatifs. Ces manifestations alternatives peuvent proposer et encourager des images du monde ou de soi, nouvelles ou concurrentes (Carbou, 2015) sans pour cela s’opposer formellement au discours de l’interlocuteur (Baider et Constantinou, 2019 : 13).

  • 2 Voici la citation d’origine exacte : “Narratives have been with us throughout the course of human h (...)

18C’est sans doute ici l’un des principaux avantages du récit alternatif. S’il semble limité en termes d’impacts positifs instantanés, il apparait davantage adéquat en ce qui a trait à des changements plus en profondeur des attitudes individuelles et collectives. Pour traduire les propos de Braddock (2015, 38)2, lequel cite plusieurs auteurs, le récit alternatif affecte l’état des émotions, les systèmes de croyances et les habitudes comportementales. C’est notamment en raison de son caractère « moins radical » et axé sur une approche davantage pédagogique que l’on optera pour un récit alternatif comme stratégie discursive pour la réalisation des deux vidéos présentées dans la phase expérimentale de cette étude. Cela semble d’autant plus pertinent que l’on ne cherche pas à répondre directement à un propos haineux lié à un événement ou à un phénomène précis.

3. Humour et contre-discours

19On le sait, analyser le rôle de l’humour et en mesurer les effets sur les attitudes sociales et politiques des individus demeurent des opérations complexes, lesquelles doivent être interprétées avec prudence. On y voit des effets positifs comme la possibilité de tisser des liens entre les communautés (Begag, 2001; Jérome, 2010 ; Charaudeau, 2013) ou de contribuer à la diminution des tensions sociales et culturelles ou même de militer politiquement (Vivero García, 2013 ; Choquette, 2016). D’autres estiment que les discours humoristiques, à travers la moquerie ou la dérision par exemple, peuvent tout de même engendrer des effets pervers, notamment accentuer les différences, alimenter la stéréotypisation négative et la stigmatisation de certains groupes ou individus (Boskin 1990; Weaver 2011; Quemener 2017). D’autres recherches théoriques évoquent la possibilité que l’humour puisse comporter les deux dimensions relativement opposées d’union ou de division du tissu social (Meyer 2000).

20En ce qui concerne le recours à l’humour à titre de contre discours ou de récit alternatif, les quelques recherches en la matière proposent des résultats aussi en demi-teintes. Des études évoquent qu’à certains égards, l’humour possède une haine dissimulée puisque « rire de l’Autre » peut engendrer l’humiliation, le rejet de la différence et la non-reconnaissance des identités (Baider, 2019; Chovanec, 2021). D’autres estiment toutefois que l’humour peut jouer un rôle politique et social positif auprès des collectivités, mais que les facteurs contextuels sont à prendre en compte afin d’évaluer le sens et l’interprétation à donner à un propos humoristique (Ordén, 2018). Encore une fois, il importe alors de considérer les deux impacts possibles en termes d’effets que peut entrainer le recours à l’humour.

21Humour, for example, can be a double-edged sword. It risks a defiant response in those who are already radicalised and pushes them further towards violent groups by affirming extremist narratives of humiliation and victimisation. However, humour can positively delegitimise extremist narratives among potential "supporting" communities and provides a starting point for dialogue among and with young people as it makes "terrorism" and "violent extremism" safe topics (Rand, 2019 :523).

22En conséquence, élaborer un message humoristique visant à lutter contre les discours haineux doit tenir compte de certains facteurs. D’une part, le type ou la catégorie d’humour pour citer Charaudeau (2006) peut avoir un impact plus ou moins positif en termes de réception. À titre d’exemple, les travaux d’Eslen-Ziya (2022) démontrent que le sarcasme suscite davantage la polarisation que les rapprochements sur les RSN. D’autre part, on doit prendre en considération les types de personnes ou de groupes ciblés de même que celles concernées par les discours humoristiques. Viser directement des individus en fonction de certaines caractéristiques peut engendrer l’effet contraire à celui initialement espéré et alimenter la stigmatisation, voire le rejet de l’Autre (Rand, 2019).

23Ainsi, trois éléments à approfondir semblent émerger de ces différentes approches et ont mené à l’élaboration de trois questions précises. Premièrement, qu’est-ce qu’un contre-discours? Il subsiste une certaine confusion entre ce que l’on considère comme un contre-discours ou un récit alternatif. Deuxièmement, quelles stratégies discursives, à travers les RSN en particulier, semblent les plus efficaces pour lutter contre les discours haineux? L’évaluation de l’efficacité des différentes stratégies, tout particulièrement sur le plan empirique, demeure modeste, notamment dans la littérature francophone. Les approches théoriques semblent largement dominantes. Troisièmement, quel rôle l’humour peut-il jouer dans ces stratégies? L’appréciation et la mesure concrète des effets des procédés humoristiques sont pour ainsi dire presque absentes des études sur les contre discours. À ces trois aspects lacunaires, on pourrait ajouter la nécessité d’un dialogue ou à tout le moins, d’une mise en commun des perspectives des personnes issues de la recherche et celles provenant de l’expertise « terrain ».

4. Précisions méthodologiques : comment avons-nous précédé?

24Afin de répondre aux interrogations précédentes, notre étude s’est déroulée en deux étapes. La première s’appuie sur la réalisation d’une douzaine d’entrevues semi-dirigées auprès de personnes expertes dont les recherches ou les travaux sur le terrain concernent les enjeux des discours haineux et le développement de contre-discours ou de récits alternatifs. La seconde étape vise à vérifier et à mesurer les effets sur les individus d’une exposition à une des deux vidéos de type pédagogique, dont une au cadrage plus humoristique, mise en ligne à des fins d’expérience. On opte ainsi pour une méthode de recherche mixte, à la fois qualitative et quantitative.

4.1 Précisions sur le déroulement des entrevues

25On a ainsi procédé tout d’abord à douze entrevues semi-dirigées auprès de spécialistes œuvrant sur les questions de la lutte contre la circulation et les effets des discours haineux en ligne. Considérant le contexte pandémique qui sévissait alors, la plupart de ces rencontres ont eu lieu à distance grâce à l’application Zoom entre décembre 2021 et février 2022. Les rencontres ont duré une heure environ. Le questionnaire comportait une dizaine d’interrogations, lesquelles visaient à obtenir les points de vue des spécialistes sur leurs conceptions d’un contre-discours et d’un discours alternatifs, sur l’efficacité des méthodes existantes pour lutter contre les propos haineux en ligne et la pertinence de l’humour dans cette mission. Des discussions au préalable avec des collègue de la Chaire UNESCO PREV ont permis de déterminer le contenu des différentes questions posées. Le recours aux personnes expertes demeure pertinent sachant l’influence et la crédibilité que ces personnes possèdent généralement au sein de leur milieu et dans l’espace public (Dexter 2006).

26Le tableau 1 expose les milieux d’expertise et le type de fonctions auxquelles les personnes interrogées se rattachent. Par spécialiste de la recherche universitaire (R), on entend un individu dont la principale fonction consiste à produire des recherches académiques sur les enjeux des discours haineux. En ce qui a trait aux personnes expertes issues de la pratique (P), il s’agit d’individus dont l’essentiel des travaux vise à proposer des solutions concrètes, sur le terrain, en vue de lutter contre les propos de haine. On retrouve enfin des personnes entrant dans ces deux catégories c’est-à-dire, qu’elles évoluent à la fois dans les milieux académiques et de pratique (RP).

Tableau 1 : Numérotation et catégories des personnes interviewées

27Après avoir effectué les transcriptions des entrevues, les réponses ont été catégorisées en fonction des trois questions spécifiques précédemment soumises. En d’autres termes, ce sont ces trois questions, en lien avec les trois axes du questionnaire de recherche, qui constituent la grille d’analyse. On adopte le positionnement méthodologique de Marland et Esselment (2018), lequel vise à ne pas surinterpréter les réponses obtenues. Ajoutons enfin que par souci d’anonymat, les personnes participantes sont identifiées par code numérique.

4.2 Précisions sur la méthode expérimentale et le traitement des données quantitatives

28Par ailleurs, dans l’objectif d’observer et de mesurer les effets potentiels d’un récit alternatif mobilisant une approche davantage pédagogique ainsi que de vérifier si le fait de recourir à l’humour peut faire une différence, on a effectué une expérience de visionnement en ligne. Recrutées entre mai et décembre 2022, les quelques 80 personnes3 participantes, 43 femmes et 37 hommes d’âge adulte, ont été séparées en deux groupes. Le premier a été exposé à une courte vidéo d’un peu plus d’une minute, s’inspirant d’une conception pédagogique non moralisatrice du récit alternatif, dont le propos visait à sensibiliser les publics sur l’importance de ne pas réagir intempestivement, sur le coup de la colère en réaction à des publications sur les RSN4. Le second groupe a été exposé à une vidéo aux propos similaires, également livrés dans une perspective pédagogique non moralisatrice, mais sous une forme humoristique5. Le message est transmis par la même personne6 (le chercheur principal de l’étude), dans un décor identique et se veut volontairement général sachant que les personnes participantes recueillies risquent d’être de tous âges et issues de tous les milieux. Le questionnaire d’enquête visait d’ailleurs à considérer, entre autres, de possibles différences significatives en fonction des groupes d’âge.

  • 7 L’ensemble des données obtenues au terme de cette expérience a été traité à l’aide du logiciel de r (...)

29Chaque personne participante à l’un ou l’autre des groupes devait avant d’être exposées à la vidéo, répondre à un questionnaire dont le contenu avait pour objectif de considérer certains facteurs pouvant jouer le rôle de variable modératrice (Borau et al,. 2015). Après avoir visionné la vidéo, les personnes prenant part à l’expérience étaient interrogées directement sur certaines attitudes liées aux réactions en ligne et à la circulation des discours haineux. Des questions entourant le rôle et les effets de l’humour en la matière étaient aussi posées. Le questionnaire comportant une trentaine de questions, incluant la vidéo, était accessible en ligne sur Google Forms grâce à un lien unique envoyé à chacune des personnes participantes par courriel, ou sur les messageries privées de certains RSN (Messenger, Twitter, LinkedIn). Ainsi, d’une part, on voulait savoir dans quelle mesure les opinions exprimées par les individus pouvaient être affectées par des conditions préalables (variables modératrices) telles que l’âge, le genre, la consommation d’actualité sur les RSN ou encore l’intérêt pour l’humour, pour les vidéos humoristiques en ligne ou les préoccupations liées à la liberté d’expression7. D’autre part, on cherchait à vérifier si des différences significatives entre les deux groupes, particulièrement en fonction de la présence de l’humour, pouvaient se manifester. S’appuyant sur cette revue de la littérature et considérant la complexité entourant les impacts des procédés humoristiques, on soumet l’hypothèse que des différences significatives, à la faveur des personnes exposées à l’humour, seront observées entre les deux groupes. Ces écarts risquent toutefois d’être modestes.

5. Résultats de notre étude : les points de vue des spécialistes

  • 8 Les personnes rencontrées étant tantôt anglophones, tantôt francophones, on privilégie la transcrip (...)

30D’entrée de jeu, la presque totalité des personnes interviewées apporte des précisions explicites ou implicites sur ce qui distingue un contre-discours d’un récit alternatif. Seule une personne spécialiste issue de la recherche avance que dans les faits, le contre-discours, sans égard à sa forme ou à ses dérivés, n’existe pas. Dans cette optique, il n’y aurait que des discours. « A counter discourse simply remains a discourse. It is a discourse. It's a discourse in response to what you are expressing within a political landscape, right?8 » (R4). Toujours du point de vue strictement académique et de la recherche, R11 émet également une opinion tranchée affirmant que les contre-discours « sont des discours qui vont dans la controverse et plus encore dans la polémique. [C]e sont des discours qu'on peut dire quasiment de radicalité, c'est-à-dire des idéologies contre des idéologies qui s'opposent […] » (R11). Ce point de vue recoupe clairement ceux identifiés dans la littérature.

31Au-delà de ces deux perspectives, disons plus strictes entourant la conceptualisation de la notion de contre-discours, plusieurs personnes proposent des opinions plus nuancées évoquant des différences par rapport à la notion de récit alternatif. Par exemple, R5 souligne à la fois l’importance de « réinvestir des communications complexes » tout en convenant des divergences entre le contre-discours et le récit alternatif. « [O]n va prouver aux gens, donc on va dans le cognitif […] que vous n’avez pas raison pour X ou Y raisons. Ou dans l'alternatif on va vous proposer un autre narratif qui est beaucoup plus charmant et beaucoup moins haineux en espérant que ça va vous séduire » (R5). Cette perspective du récit alternatif, davantage axée sur la subtilité et sur une approche, disons, « plus en douceur » du contre-discours est privilégiée par la majorité des individus rencontrés. Comme le démontrent les extraits suivants, on évoque alors les vertus sensibilisatrices, rassembleuses et pédagogiques du récit alternatif, en ligne tout particulièrement.

32Des discours alternatifs, donc qui offrent une autre alternative, qui veulent moins une réponse, mais plutôt une façon [du fait d’un] discours peut être plus pédagogique. (R10)

33Where equality is promoted, where you know people are viewed as being equal as a fundamental starting point, then that's the most effective counter discourse to it. (RP2)

34[N]os contenus généraux, c'est vraiment de l'éducation générale sur c'est quoi un acte haineux et les moyens de le prévenir de façon générale. […] C’est l’éducation [la] mobilisation [la] sensibilisation. C'est, c'est vraiment ce qu'on fait. (P6)

35[Ç]a fait partie de de notre programme d'éducation et à la citoyenneté numérique de renforcer la résilience. [...] Quels sont, pas seulement les comportements à éviter, mais quels sont les bons comportements d'un citoyen du numérique ? (P8)

36Apprendre la discussion, apprendre des échanges et ça dans la vie de tous les jours. Dans les familles […] apprendre à écouter, apprendre à se parler, apprendre à avoir tort. […] [O]n doit apprendre aussi à […] douter de ses propres croyances et à dire oui, je me suis trompé. (R11)

37De toute évidence, ces quelques citations témoignent de l’importante que l’on doit accorder à la pédagogie, voire à l’éducation civique dans l’élaboration d’un récit alternatif tant du côté de la recherche que de celui de la pratique. De plus, il semble que le contre-discours, dans sa forme plus radicale, possède des effets plus limités.

5.1 L’efficacité des stratégies

38De fait, nombreuses sont les personnes interviewées qui soumettent plusieurs réserves à l’égard du contre-discours. Ces limites s’expliqueraient notamment en raison des idées très « arrêtées » ou du manque d’ouverture des individus ciblés. Dans ces cas, on ne peut faire grand-chose pour ainsi dire comme le démontrent ces points de vue évoqués par deux spécialistes issus à la fois de la recherche et de la pratique.

39People who hate do not care about facts. […] So if you bring facts to the emotional argument, it's like saying, you know, just to use a completely different context. (RP2)

40If you have a firm belief. You know, presenting counterarguments usually just entrenches you in your belief. So, I'm not too sure it’s going to work. […] You almost need an intervention, but you can only intervene on people who want to change. (RP3)

41En outre, pour d’autres personnes rencontrées, les contre-discours n’ont pas seulement des effets limités, mais engendrent les réactions opposées et peuvent même alimenter les tensions. « [Ç]a fait juste créer de la résistance et augmenter le conflit », affirme P6 tandis que R10, estime que « l’on reprend [alors] exactement les mêmes stratégies de diabolisation, d'exclusion, de violence verbale, etc. ». Cela dit, on admet tout de même que dans certaines situations, on n’a d’autres choix que de solliciter le contre-discours, de réagir promptement, de façon directe et ferme.

42I think that, […] if someone's is already embedded in a hate group, you have to treat them sort of like they're a part of a cult. It has to be a very direct talk. […] I don't believe that you're doing any extra harm if you say, you're a complete freaking idiot for being a part of a hate group. If you say that to someone, nothing, nothing, nothing any worse than what's already happening is going to happen. (RP2)

43So, in certain contexts counter discourses can effectively shut down a conversation. [...] So I think that in those particular cases you can find counter discourse that is normative (R4)

44Précisons ici que ce genre de points de vue, pour le moins imagés, n’est pas dominant au sein des réponses analysées. Ce qui semble faire consensus toutefois, c’est le caractère polarisant du contre-discours. Dans cette perspective, son utilité pour lutter contre les propos haineux semble limitée, surtout en matière de prévention et de sensibilisation. À cet effet, le récit alternatif apparait plus efficace aux dires de bon nombre des personnes spécialistes interrogées. Ce sont alors ses vertus de « témoignage » (R11), de « réflexion » (P6, P9), ainsi que « d’empathie » (P7) qui sont mises en avant. Le récit alternatif devient plus efficace en raison de la nécessité de faire preuve de patience et d’écoute comme en témoignent ces réponses.

45Déplier la complexité des discours de l'intérieur en mettant entre parenthèses notre irritation profonde, et notre tendance à la moralisation pour essayer de voir, au travers de ces discours qui nous irritent […]. Il faut valider les émotions en dessous qui sont vraies […] l'impression qu'ils n'ont pas de voix qu’ils ne sont pas écoutés. Et c'est vrai qu'ils n'ont pas de voix et c'est vrai qu'ils ne sont écoutés. (R5)

46[Essayer] de comprendre pourquoi les gens réagissent comme ça plutôt que de les pointer du doigt. [...] . (P1)

47[P]eut être essayer d'y aller aussi avec des marques de compréhension. [D]onc reconnaître peut-être les sentiments, les émotions de la personne et ensuite passer pour diminuer un peu les tensions et là essayer d'aller apporter peut-être un discours qui permet non pas de rentrer dans la personne comme un coup de poing, mais de contourner, donc c'est ça essayer de faire preuve de bienveillance. (R10)

48Ces réponses en lien avec l’efficacité du récit alternatif demeurent toutefois à bien des égards dans la perception générale. On exprime ce que l’on croit être efficace en quelque sorte. Le fait est que, comme le précisent notamment RP2, P8 et R10, il demeure complexe d’apprécier l’efficacité d’une stratégie de lutte contre les discours haineux et sans doute encore davantage d’en mesurer concrètement les effets. Ces points de vue, fortement appuyés sur des impressions, ressortent aussi des réponses liées aux fonctions et aux impacts de l’humour.

5.2 L’efficacité de l’humour

  • 9 À titre d’exemple, le style de l’humoriste française Blanche Gardin peut être considéré comme plus (...)

49À l’instar des différences relevées entre le contre-discours et le récit alternatif, bon nombre de personnes interviewées effectuent des distinctions entre l’efficacité de l’humour disons, plus « polarisant », et celui davantage « bienveillant » ou « rassembleur »9. De ce point de vue, les procédés humoristiques qui semblent le mieux fonctionner sont plus proches du récit alternatif.

50Par exemple, pour R10, l’humour qui ne « vise pas nécessairement une réplique directe, mais qui va passer par d'autres mécanismes, par exemple le témoignage » s’avère plus efficace. Ce sont ainsi certaines fonctions attribuables aux bienfaits de l’humour et du rire auxquels on fait souvent indirectement référence. Il contribue alors à créer des ponts entre les communautés, à diminuer le stress et certaines tensions sociales ou à faire réfléchir comme en font foi ces extraits.

51Là, une blague va servir à défaire de la tension et va permettre une discussion [qui sera] peut-être par la suite […] un peu plus fructueuse. (P7)

52[I]l y a des procédés humoristiques qui [...] ne tombent pas dans l'humour vexatoire où on est vraiment dans l'humour […] de bon cœur si on peut dire. Et ça oui, ça peut fonctionner […]. (P1)

53So I think that humor especially allows you to break so many taboos. […] [A]llows you to take everything that you feel is sacred and just literally rip it to shreds. […] [T]he humor that makes me the most reflexive is the one that is the most uncomfortable. (R4)

54[Il y a] un terme en éthique pour ça [le fait que l’humour peut jouer un rôle de sensibilisation collective], la conscience sociale où ce n'est pas nécessairement une personne qui mène un changement, mais que petit à petit [on emmène les gens] à réaliser qu'il y a un problème et ça amène à un changement populaire. (P7)

55Je suis persuadé que le rire […] est extrêmement protecteur face à l'adversité, face aux difficultés. [Ce n’est pas] parce qu'on rit que quelque chose est drôle. En fait, on rit beaucoup de choses qui ne sont absolument pas drôles [...] Alors bien sûr le rire peut être une façon de ridiculiser, diminuer d'insulter […]. Je pense que c'est surtout un regard indulgent et pas trop narcissique sur soi-même. (R5)

56Ce dernier extrait souligne par ailleurs les risques que peut comporter le recours à l’humour. À ce sujet, P7 prétend que l’effet contraire à celui recherché, c’est-à-dire de désamorcer une situation et d’inciter les rapprochements, peut se produire : « le problème, c'est que si c'est fait de façon offensante envers la personne, ça peut justement renforcer chez cette personne-là, le désir de se défendre » (P7). À l’évidence, tout comme le contre-discours, l’humour tranchant ou trop intempestif possède, selon plusieurs spécialistes, des effets limités. Ces effets mitigés sont aussi mis en relief lorsque l’on souligne le fait que bien souvent « on prêche aux convaincus » (R10). « [J]e pense que l'humour fonctionne avec des gens qui sont déjà sensibles. », déclare dans le même esprit R11.

57Comme souligné précédemment, on demeure à plusieurs points de vue dans la perception. C’est ainsi dans l’intention de remettre en perspective ces affirmations et surtout d’évaluer de manière concrète les effets de l’humour que l’on a procédé à une expérience.

6. Résultats de l’expérience de visionnement en ligne

58L’objectif principal de cette expérience était de vérifier si des comportements ou des attitudes en ligne, sur les RSN en particulier, pouvaient être influencés par le fait d’être exposé à un récit alternatif sous forme de vidéo humoristique. Les comparaisons de moyennes présentées au tableau 2 viennent confirmer en partie l’hypothèse selon laquelle on observe des différences significatives entre les deux groupes. Ce tableau révèle toutefois quelques éléments surprenants.

Tableau 2 : Comparaison de moyennes selon les variables (N=81). Signification : *p<0.1; **p<0.05; ***p<0.01

59Le premier élément de surprise est lié au nombre de résultats significatifs dans ce premier tableau. De fait, on retrouve fort peu de différences statistiquement significatives au tableau 2. Sans tirer de conclusions hâtives ou « généralisantes », ces données soulèvent des interrogations quant aux impacts immédiats de l’humour. En ce sens, il semble que les personnes exposées au récit alternatif humoristique n’aient pas de réactions particulièrement différentes que celles confrontées à la vidéo plus sérieuse. Évidemment, plusieurs explications sont possibles, notamment le fait que le procédé humoristique sollicité se soit avéré moins efficace qu’espéré ou encore que le nombre de personnes participantes puisse être insuffisant. Néanmoins, ces comparaisons de moyennes remettent en perspective certains a priori. Et si l’humour n’était pas aussi efficace qu’on le croit finalement? Cette possibilité est d’autant plus envisageable que ces résultats rejoignent à plusieurs égards ceux obtenus par l’étude de Choquette (2022). On peut toutefois penser que d’autres éléments pourraient jouer un rôle en ce qui concerne les effets de l’humour sur les attitudes liées aux comportements et aux réactions en ligne.

60En ce sens, le second élément de surprise concerne l’unique différence clairement significative entre les deux groupes. À la lueur des résultats obtenus, il semble que les personnes exposées au récit alternatif humoristique s’estiment plus enclines à répondre promptement à un message haineux sur les RSN qu’une personne exposée au contenu plus sérieux. Sans être particulièrement robuste, la différence s’avère tout de même de plus d’un demi-point sur une échelle de 1 à 5. Cela demeure somme toute appréciable comme écart et les résultats vont totalement dans le sens contraire attendu. Une explication possible se trouve peut-être dans la différence presque significative à plus de 95% concernant la liberté d’expression. À nouveau, le tableau 2 démontre qu’à plus de 90% de degré de signification, les personnes exposées au message humoristique sont davantage d’accord avec l’idée qu’il n’y a pas de limite à la liberté d’expression. On peut croire qu’un nombre plus important de personnes participantes pourraient rendre ce résultat davantage significatif. De plus, les corrélations présentées au tableau 3 viennent appuyer cette piste d’explication.

61De fait, ce tableau comporte plusieurs éléments intéressants venant apporter certains appuis à la confirmation de l’hypothèse sur les effets significatifs de l’humour. Ainsi, trois résultats s’avèrent statistiquement significatifs au sein du tableau 3. D’une part, comme on l’observe pour les comparaisons de moyennes, la corrélation entre le désir de réagir rapidement sur les RSN et le groupe se confirme. Cela signifie que les personnes ayant été exposées au récit alternatif humoristique sont de façon significative plus en accord avec l’énoncé selon lequel il faut répondre en vitesse sur les RSN. D’autre part, on constate que les personnes qui estiment qu’un « message livré avec humour est plus efficace pour influencer les comportements que s’il est présenté de manière strictement sérieuse » sont également plus susceptibles d’être d’accord avec l’idée de réagir rapidement sur les RSN. Du point de vue des deux dernières affirmations, il est donc possible qu’un récit alternatif livré avec humour alimente le besoin de réagir plus rapidement à des commentaires en ligne.

Tableau 3 : Il faut des réactions rapides sur les RSN1 selon le groupe2, l’âge3 et l’accord avec l’affirmation que l’humour est plus efficace1 *p<0.1; **p<0.05; ***p<0.01

62Finalement, on remarque une inversion de la corrélation en ce qui a trait à l’âge à savoir que plus on est jeune, plus on se dit d’accord avec l’affirmation qu’il faut réagir rapidement sur les RSN. Ce résultat semble en revanche assez attendu, considérant que les jeunes sont plus nombreux à utiliser les RSN.

Discussion

63À la lueur des résultats globaux obtenus, deux constats émergent de cette étude. Tout d’abord celui que les personnes soumises à des entretiens sont d’accord pour dire que le récit alternatif est plus efficace que le contre-discours. Par ailleurs, cette préférence semble corrélée au fait que le récit alternatif soit potentiellement à la source d’un changement de culture.

64Ensuite, l’expérience de visionnement en ligne a démontré que le recours à l’humour peut avoir des effets sur les réactions en ligne, mais que ces impacts ne vont pas nécessairement dans la direction attendue : les personnes exposées à la vidéo humoristique semblent plus enclines à répondre rapidement à un message haineux sur les RSN que celles ayant visualisé une vidéo strictement informative. Il semble par ailleurs que le fait d’adhérer à l’idée qu’un message humoristique est plus efficace pour changer les comportements joue un rôle dans cette propension à réagir promptement sur le Web. Certes, ces résultats restent statistiquement fragiles, mais ils permettent néanmoins d’affirmer certaines choses. Du point de vue empirique, ces constats renforcent les résultats d’études précédentes sur les effets potentiels de l’humour pour influencer les attitudes et les comportements des individus en ligne. Plus que cela, les impacts observés ouvrent la porte à d’autres investigations en la matière. En effet, qu’est-ce que peuvent bien dire ces différences statistiquement significatives? Une piste précédemment soulevée dans les résultats concerne le degré de tolérance en matière de liberté d’expression. Peut-être qu’une personne amatrice d’humour serait moins susceptible d’être choquée par un propos soumis de façon virulente en ligne. Elle n’y verrait donc aucun problème à y répondre spontanément. À la rigueur, il est possible qu’une personne estimant l’humour plus efficace pour lutter contre un discours de haine en ligne se sente même plus légitime de répondre promptement à travers un propos humoristique.

65Enfin, et dans une perspective élargie, cette étude met également en lumière certains facteurs de partage de vidéos de sensibilisation en ligne. De fait, invitées à expliquer brièvement les raisons pour lesquelles elles partageraient ce genre de contenu, des personnes participantes (tant pour la vidéo sérieuse que celle humoristique) ont précisé ce qui les pousserait à diffuser (ou à ne pas diffuser) ce genre de contenu. En ce sens, outre le fait de peu partager de documents sur les RSN et l’importance d’être en accord avec les propos véhiculés, trois « catégories de motivations » ressortent des réponses accordées. La première concerne une volonté de ne pas alimenter les débats, les tensions en ligne en ajoutant ses propres perspectives.

66Bien que je [sois] entièrement d’accord avec les propos véhiculés à travers ce vidéo, je partage très peu de contenus sur mes comptes socionumériques et je ne souhaiterais pas déclencher par son partage un débat en ligne.

67Fut un temps où les causes du genre me tenaient vraiment à cœur, mais j’ai fini par m’essouffler à essayer d’éduquer les gens.

68Je suis personnellement convaincue que les médias sociaux ne sont pas l'endroit le plus approprié pour sensibiliser à leur utilisation propre.

69Je ne partage plus de trucs à « opinions ».

70Je tente de me mêler de mes affaires.

71Même si j'adhère à la position transmise par la vidéo, je préfère ne pas générer de débat.

72Je m'éloigne de plus en plus des médias sociaux, je les trouve d'une futilité navrante. Je n'ai donc aucun intérêt à y partager quoi que ce soit même si le message est pertinent.

73Le second motif expliquant le souhait de partager ou pas des vidéos de sensibilisation implique un souci de ne pas adopter un ton trop moralisateur.

74[Cela] semblerait un peu moralisateur de ma part.

75Le messager encourage le spectateur à prendre en charge son attitude et son comportement sur Internet en activant son autonomie. Autrement dit, le ton n'est pas paternaliste, mais réflexif.

76Le message est clair et fait réfléchir. Par contre, il est un peu moralisateur.

77[…] Fait sur un ton accessible à tous, sans être trop moralisateur ou condescendant envers ceux qui ont tendance à agir de la sorte sur les réseaux sociaux.

78Enfin, le troisième motif de partage exprimé évoque l’importance de considérer son identité numérique et l’alimentation de son propre réseau. Autrement dit, ce que l’on partage sur les RSN doit correspondre à l’image que l’on veut diffuser de nous-mêmes en ligne.

79Le message, même s’il est très pertinent, n’intéresserait pas mes contacts.

80Plusieurs facteurs jouent, dont ma propre « politique éditoriale », qui limite mes partages à leur plus simple expression.

81Loin de mon « personal branding » et de mon esthétique

82Pas le style de contenu que je partage.

83Je suis d'accord avec les propos, mais je trouve que le format (horizontal, effets sonores, « stagé ») et les blagues font un peu vieux jeu et touchent moins mon groupe d'âge qui consomme plus du contenu spontané.

84J'aurais davantage tendance à partager du contenu vidéo réalisé plus professionnellement que celui-ci (ex.: meilleure réalisation, meilleure qualité sonore/image, texte un peu plus "serré").

85Ainsi, si l’humour peut s’avérer une forme de contre-discours ou de récit alternatif efficace aux propos haineux, sa mobilisation doit tenir compte de certains facteurs externes au genre humoristique. Ceux-ci demeurent difficiles à universaliser, notamment en ce qui concerne le caractère moralisateur ou non d’un contenu ou dans quelle mesure il correspond à l’image que l’on désire projeter de soi-même sur Internet. Le fonctionnement des RSN ou les dynamiques qui les caractérisent, pensons à la dimension polarisante des échanges s’y retrouvant bien souvent, semblent aussi au frein à proposer une quelconque activité de sensibilisation. Ce qui suggère que la lutte au discours haineux circulant en ligne, qu’elle passe par l’humour ou non, doit aussi s’exercer hors ligne.

Haut de page

Bibliographie

Amnistie internationale (2017). Amnesty International Rapport 2016/17. La situation des droits humains dans le monde, https://www.amnesty.org/fr/documents/pol10/4800/2017/fr/

Amossy, Ruth (2014). Apologie de la polémique, Paris, Presses universitaires de France.

Eslen-Ziya, Hande (2022). « Humour and Sarcasm: Expressions of Global Warming on Twitter ». Humanities and Social Sciences Communications 9:1, p. 1‑8.

Badouard, Romain (2020). « La régulation des contenus sur Internet à l’heure des “fake news” et des discours de haine ». Communications 106:1, p. 161‑73.

Baider, Fabienne (2019). « Le discours de haine dissimulée : le mépris pour humilier », Déviance et Société 43 :3, p. 359.

Baider, Fabienne, et Maria Constantinou (2019). « Discours de haine dissimulée, discours alternatifs et contre-discours », Semen, 47, https://journals.openedition.org/semen/12275.

Begag, Azouz (2001) « L’humour comme distance dans l’espace interculturel », Écarts d'identité, 97, p.3-6.

Borau, Sylvie et al. (2015). « L’analyse des effets de médiation modérée : Applications en marketing », Recherche et Applications en Marketing, 30:4, p. 95–138.

Borrelli, Dario, Luca Iandoli, Jose Emmanuel Ramirez-Marquez, et Carlo Lipizzi (2022), « A Quantitative and Content-Based Approach for Evaluating the Impact of Counter Narratives on Affective Polarization in Online Discussions ». IEEE

Boskin, Joseph (1990). « American Political Humor : Touchables and Taboos », International Political Science Review / Revue internationale de science politique, 11:4, p.473-482.

Braddock, Kurt (2015). « The utility of narratives for promoting radicalization: The case of the Animal Liberation Front », Dynamics of Asymmetric Conflict 8:1, p. 38‑59.

Brown, Alexander (2017). « What Is Hate Speech? Part 1: The Myth of Hate », Law and Philosophy 36:4, p. 419‑468.

Calvert, Clay (1997). « Hate Speech and Its Harms: A Communication Theory Perspective », Journal of Communication 47:1, p. 4‑19.

Charaudeau, Patrick (2006). « Des catégories pour l’humour ? », Questions de communication, 10, p. 19-41.

Charaudeau, Patrick (2013). « De l'ironie à l'absurde et des catégories aux effets. » dans María Dolores Vivero García, dir. (2013). Frontières de l’humour, Paris, L’Harmattan, p. 14-27.

Choquette, Emmanuel (2022). « C'est juste une blague ! Vraiment ? Quand l'humour et la religion alimentent les stéréotypes », Canadian Journal of Political Science/Revue canadienne de science politique, 55:3, p. 619-644.

Choquette, Emmanuel (2016). « L’humour : entre actes politiques et intérêts communs », dans Dufort, Julie et Lawrence Olivier (dir), (2016). Humour et politique. De la connivence à la désillusion, Québec, Presses de l’Université Laval, pp. 39-69.

Chovanec, Jan (2021) « ‘Re-Educating the Roma? You Must Be Joking. . .’: Racism and Prejudice in Online Discussion Forums ». Discourse & Society 32:2, p.156‑174.

Cohen-Almagor, Raphael (2011). « Fighting Hate and Bigotry on the Internet ». Policy & Internet 3:3, p. 89‑114.

Conseil de l’Europe (2017). Alternatives: les contre-récits pour combattre les discours de haine. Strasbourg: Editions du Conseil de l’Europe.

Conseil de l’Europe (2023). Le discours de haine, https://www.coe.int/fr/web/freedom-expression/hate-speech

Cummings, William (2018). « Alternative facts' to 'witch hunt': A glossary of Trump terms », USA Today, https://www.usatoday.com/story/news/politics/onpolitics/2018/01/16/alternative-facts-witch-hunt-glossary-trump-terms/1029963001/

Dexter, Lewis. A. (2006). Elite and Specialized Interviewing, 2e edition, Colchester, ECPR.

IPSOS-UNESCO (2023). Survey on the impact of online disinformation and hate speech, https://www.ipsos.com/sites/default/files/ct/news/documents/2023-11/unesco-ipsos-online-disinformation-hate-speech-WEB_2.pdf.

ISD (2021). About us, Institute for Strategic Dialogue,https://www.isdglobal.org/about/

Iyengar, Shanto et Donald. R. Kinder, (2010). News that Matters : Television and American Opinion, University of Chicago Press, Chicago.

Jérôme, Laurent (2010). « Les rires du rituel : humour, jeux et guérison chez les Atikamekw », Anthropologica, 52:1, p.89-101.

Marland Alex et Anna Esselment (2018). « Tips and Tactics for Securing Interviews with Political Elites », dans, Alex Marland et al. (2018), Political Elites in Canada: Power and Influence in Instantaneous Times, Vancouver, UBC Press, p. 29-50.

Meyer, John C. (2000). « Humor as a Double-Edged Sword: Four Functions of Humor in Communication », Communication Theory, 10:3, p.310–331.

Moïse, Claudine et Claire Hugonnier (2019), « Discours homophobe. Le témoignage comme discours alternatif. », Revue de sémio-linguistique des textes et discours, p.121-136.

Monnier, Angeliki, Annabelle Seoane, Nicolas Hubé, et Pierre Leroux (2021). « Discours de haine dans les réseaux socionumériques ». Mots. Les langages du politique 125:1, p.9‑14.

Mutz, Diana. et Reeves, Byron (2005). « The new videomalaise : Effects of televi- sed incivility on political trust », American Political Science Review, 99, p. 1–15.

Ördén, Hedvig (2018). «Instilling judgement: counter-narratives of humour, fact and logic », Critical Studies on Security, 6:1, p.15-32.

Poole, E., E. Giraud, et E. de Quincey (2019). « Contesting #StopIslam: The Dynamics of a Counter-Narrative against Right-Wing Populism ». Open Library of Humanities 5:1.

Quemener, Nelly (2017). « Mascarade de la diversité. Stéréotypes et feintises

dans la série Inside Jamel Comedy Club », Mots. Les langages du politique, p. 113-126.

Renaut, Laurène et Laura Ascone (2019). « Contre-discours au discours de haine djihadiste : de l’expression de la conflictualité à la fabrique du doute », Semen, 47, https://journals.openedition.org/semen/12504.

UNESCO (2020). Une chaire UNESCO lance un cours en ligne pour lutter contre la montée de l’extrémisme violent et du discours de haine, https://www.unesco.org/fr/articles/une-chaire-unesco-lance-un-cours-en-ligne-pour-lutter-contre-la-montee-de-lextremisme-violent-et-du

Vivero García, María Dolores (2013). « La contestation par l’humour. Étude contrastive de l’humour dans la littérature espagnole et française contemporaine », Cahiers de Narratologie, 25, pp. 1-12.

Weaver, Simon (2011). « Jokes, rhetoric and embodied racism: a rhetorical discourse analysis of the logics of racist jokes on the internet », Ethnicities, 1:4, p. 413–435.

Haut de page

Notes

1 Un article en anglais évoquant cette étude est à paraitre.

2 Voici la citation d’origine exacte : “Narratives have been with us throughout the course of human history. They affect our emotional states (Hogan, 2003), belief systems (Prentice, Gerrig, & Bailis, 1997), behavioral patterns (Hinyard & Kreuter, 2007), and responses to the world around us (Bruner, 1986 ; Strange, 2002)” (Braddock, 2015 : 38)

3 Les individus ayant pris part à l’expérience couraient la chance de remporter un des dix lots de 100$ (canadien) offert lors d’un tirage. On espérait ainsi augmenter le niveau de participation (cette procédure a été notamment mise en l’avant lors d’une expérience précédente (Choquette, 2022). Ajoutons que la majorité des personnes ont été recrutées en ligne, notamment sur des invitations lancées en ligne sur Facebook et Twitter, ainsi que par courriel grâce aux comptes institutionnels (Communication et Faculté des lettres et sciences humaines) de l’Université de Sherbrooke.

4 On peut visionner la vidéo à l’adresse suivante : https://www.youtube.com/watch?v=SuGva5AhyX8

5 On peut visionner la vidéo à l’adresse suivante : https://www.youtube.com/watch?v=mY3WyFVxl1Y

6 L’expérience se déroulant en français dans la province de Québec au Canada, l’accent québécois ressort évidemment du propos.

7 L’ensemble des données obtenues au terme de cette expérience a été traité à l’aide du logiciel de régressions statistiques R.

8 Les personnes rencontrées étant tantôt anglophones, tantôt francophones, on privilégie la transcription des passages dans la langue avec laquelle les propos ont été formulés.

9 À titre d’exemple, le style de l’humoriste française Blanche Gardin peut être considéré comme plus polarisant (ou provocateur) que celui du marocain Paul Mirabel (cela dit sous toute réserve évidemment).

Haut de page

Table des illustrations

Légende Tableau 1 : Numérotation et catégories des personnes interviewées
URL http://journals.openedition.org/corela/docannexe/image/17305/img-1.png
Fichier image/png, 120k
Légende Tableau 2 : Comparaison de moyennes selon les variables (N=81). Signification : *p<0.1; **p<0.05; ***p<0.01
URL http://journals.openedition.org/corela/docannexe/image/17305/img-2.png
Fichier image/png, 187k
Légende Tableau 3 : Il faut des réactions rapides sur les RSN1 selon le groupe2, l’âge3 et l’accord avec l’affirmation que l’humour est plus efficace1 *p<0.1; **p<0.05; ***p<0.01
URL http://journals.openedition.org/corela/docannexe/image/17305/img-3.png
Fichier image/png, 75k
Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Emmanuel Choquette, Sylvain Bédard et Amal Ben Ismaïl, « Contre-discours et récits alternatifs : l’humour une stratégie discursive efficace pour lutter contre la circulation et les effets des discours haineux en ligne ? »Corela [En ligne], HS-42 | 2025, mis en ligne le 25 juin 2025, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/corela/17305 ; DOI : https://doi.org/10.4000/147ze

Haut de page

Auteurs

Emmanuel Choquette

Département de communication de l’Université de Sherbrooke, Québec, CA

Sylvain Bédard

Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l'extrémisme violent

Amal Ben Ismaïl

Département de lettres et communication sociale, Université du Québec à Trois-Rivières, Québec, CA

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search