1Cette contribution porte sur les expressions anaphoriques renvoyant à des entités subissant des transformations au fil du discours, posant ainsi la question de la coréférence et cherchera à explorer la façon dont la notion de référent évolutif soulève des problématiques complexes qui dépassent le cadre de la linguistique. Il s’agira dans ce sens, d’analyser la façon dont Descartes illustre cette problématique avec le célèbre "morceau de cire" dans ses Méditations : malgré les transformations physiques de la cire, son identité demeure, nécessitant une reconnaissance intellectuelle plutôt que sensorielle. La question du référent évolutif sera abordée dans le cadre de la philosophie de la connaissance et montrera le rôle du langage dans la perception et dans l’erreur.
2Dans ce texte, nous allons nous intéresser aux expressions anaphoriques renvoyant à une entité qui subit, au fur et à mesure que le discours se développe, « des transformations susceptibles d'attenter, plus ou moins gravement, à leur état » (Charoles et Schnedeker, 1993), au point que l'on peut se demander si, au terme de ces avatars, on a toujours affaire à la même entité et si donc il est encore possible de parler de coréférence.
3La question du référent évolutif pose des problématiques variées et importantes dans la tradition logique et philosophique ; ce qui est posé dans ces domaines c’est notamment la question de savoir à quelle conditions l'identité d'un individu (entendu ici au sens large), est préservée : dans quelle mesure Tirésias, une fois changé en femme, reste-t-il Tirésias ?
4La question du référent évolutif est posée de manière exemplaire par Descartes dans la 2ème médiation, avec le célèbre « morceau de cire » :
- 1 Descartes René, 1984, Méditations métaphysiques, Méditation n°2, Paris, Garnier, p.423-424.
Prenons pour exemple ce morceau de cire qui vient d’être tiré de la ruche : il n’a pas encore perdu la douceur du miel qu’il contenait, il retient encore quelque chose de l’odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes ; il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra quelque son. Enfin, toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps se rencontrent en celui-ci. Mais voici que, cependant que je parle, on l’approche du feu : ce qui y restait de sa saveur s’exhale, l’odeur s’évanouit, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s’échauffe, à peine le peut-on toucher, et quoiqu’on le frappe, il ne rendra plus aucun son. La même cire demeure-t-elle après ce changement ? Il faut avouer qu’elle demeure et personne ne le peut nier. Qu’est-ce donc que l’on connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction ? Certes ce ne peut être rien de tout ce que j’y ai remarqué par l’entremise des sens, puisque toutes les choses qui tombaient sous le goût, ou l’odorat, ou la vue, ou l’attouchement ou l’ouïe, se trouvent changées, et cependant la même cire demeure. »1
5La mobilisation du référent évolutif s’inscrit, chez Descartes, dans une démarche méthodologique au service d’une entreprise de connaissance.
6Jusqu’ici ce sont les corpus littéraires et ordinaires (recettes de cuisine, énoncés de problème mathématique) qui ont été privilégiés pour l’étude du phénomène du référent évolutif, alors que celui-ci pose des enjeux ontologiques, qui touchent à la question de la connaissance. Cette contribution propose une étude de ce phénomène dans un support rarement étudié : le discours philosophique, dans le cadre de la philosophique de la connaissance de Descartes qui problématise et exemplifie la question du référent évolutif. Il s’agira, d’envisager cette question avec une perspective linguistico-discursive.
7Après avoir rappelé la façon dont les linguistes abordent la question du référent évolutif ces dernières années, nous procéderons à l’analyse du passage du morceau de cire en montrant les enjeux ontologiques qu’il soulève.
8La question du référent évolutif s’inscrit dans une problématique plus vaste, celle de la chaîne de référence, notion introduite dès 1875 chez C. Chastin.
9Selon Corblin (1995, p. 123), la chaîne de référence désigne « la suite des expressions d’un texte entre lesquelles l’interprétation conduit à une relation d’identité référentielle ». Charolles précise pour sa part que seules « les suites d’expressions coréférentielles (…) peuvent constituer une chaîne d’expressions nominales (ou pronominales), permettant d’identifier un individu (ou objet de discours), quelle que soit sa forme d’existence (personne humaine, événement, entité abstraite) » (Charolles,1988, p. 8).
10Les liens qui relient les différents maillons de cette chaîne sont de nature variée. Certains reposent sur une relation d’anaphore coréférentielle, comme c’est le cas pour :
11- les formes pronominales ;
12- les déterminants possessifs ;
13- ou encore les syntagmes nominaux du type « le jeune homme », qui ne peuvent s’interpréter qu’en fonction du cotexte ;
14D’autres, en revanche, comme le nom propre, fonctionnent de manière autonome du point de vue de la référence : ils s’interprètent directement et constituent ainsi des coréférences non anaphoriques.
15Dans cette optique, seules les formes d’anaphores capables d’établir une coréférence entrent véritablement en jeu dans les chaînes de référence. On distingue notamment :
16- les anaphores dites fidèles, qui réinstancient la tête lexicale d’un syntagme nominal antérieur : un homme → cet homme → l’homme ;
17- les anaphores infidèles, qui se construisent à partir d’anaphores nominales dont la tête lexicale varie par rapport à celle d’un SN précédent. Elles incluent :
18- les anaphores hyperonymiques (un bœuf → l’animal ; ma Porsche → cette voiture) ;
19- les anaphores recatégorisantes (ou reclassifiantes) (Paul → cette andouille ; cet agrégé de philo) ;
20- les anaphores pronominales (Paul, Jacques → il, celui-ci, ce dernier, ce second).
21La notion de chaîne de référence soulève plusieurs questions, notamment celles de sa nécessité et de sa légitimité. Elle ne s’impose véritablement que lorsqu’on travaille sur de longues chaînes, ce que Corblin (1985, 1987, 1990) et Schnedecker (1992) nomment le « long terme référentiel ». En revanche, lorsqu’il s’agit seulement de paires référentielles, les notions d’anaphore et de coréférence suffisent à rendre compte des phénomènes. Ainsi, la chaîne de référence suppose l’existence d’au moins trois enchaînements référentiels, sans quoi son usage reste superflu.
22La question du référent évolutif a commencé à intéresser les linguistes à partir du moment où l’on a reconnu que l’évolution d’une identité influe sur le choix et sur le type des désignations lors des rappels anaphoriques dans une chaîne en cours.
23Ce changement peut se manifester par :
24- le maintien ou non de la désignation initiale ;
25- la reprise du nom propre ;
26- l’emploi d’un pronom ;
27- ou encore celui d’un syntagme nominal défini ou démonstratif ;
28Ces évolutions n’ont pas seulement des effets discursifs : elles se traduisent aussi par des effets textuels. Ainsi, une rupture dans la chaîne de référence peut s’actualiser au niveau graphique ou compositionnel, par exemple sous la forme d’un changement de paragraphe.
29Les premiers travaux fondateurs dans ce domaine remontent aux recherches de Halliday & Hasan (1976), reprises par Brown & Yule (1983), dans le champ de la linguistique textuelle et discursive. S’intéressant aux outils de connexion et aux procédés de cohésion, ces auteurs ont mis en lumière le cas particulier des substituts pronominaux. Ceux-ci assurent une continuité thématique en maintenant une similarité morphologique, tout en enregistrant des changements sémantiques. Cette dissociation entre stabilité formelle et variation de sens se retrouve notamment dans certains genres textuels, comme les recettes de cuisine.
30En France, cette problématique sera reprise une décennie plus tard sous le nom de « référents évolutifs » (Les référents évolutifs : points de vue : ontologique et phénoménologique (Charoles et Schnedeker 1993).
31Ce travail autour du référent évolutif s’inscrit dans le cadre du projet « L’anaphore et son traitement » (Programme Cogni-sciences, PIR/CNRS, Réseau Cognisciences-EsL). Il a ouvert la voie à une réflexion théorique sur la notion de référent évolutif, en articulant des perspectives ontologique et phénoménologique.
32Comme l’ont montré certaines des études réunies par Walter De Mulder et Catherine Schnedecker (éds. 2001), cette problématique trouve un prolongement fécond dans l’analyse textuelle des fictions littéraires, en particulier au sein des récits de métamorphoses. Ces derniers mettent en jeu des identités instables et des désignations doubles ou dédoublées, comme dans Avatar de Gautier ou L’Étrange Histoire du Dr Jekyll et de Mister Hyde de Stevenson.
33Cette contribution vise à analyser un « référent évolutif » qui apparait dans un discours qui problématise et thématise la question du référent dans le cadre d’un examen des conditions de possibilités de la connaissance : le passage du morceau de cire de Descartes dans les Méditations métaphysiques. Il s’agit de prendre en compte un discours peu étudié jusqu’ici pour aborder cette question : le discours philosophique.
34La deuxième Méditation, intitulée « De la nature de l’esprit humain et qu’il est plus aisé à connaître que le corps », marque un moment décisif de l’itinéraire cartésien : il s’agit d’affirmer l’existence de l’esprit. Dans L’Abrégé des Méditations, rédigé par Descartes lui-même, on lit que l’essentiel de cette méditation consiste à mettre en valeur la proposition suivante : « Il est absolument impossible que (…) l’esprit n’existe pas lui-même ».
35Cette seconde méditation suit plusieurs étapes qu’il convient de rappeler brièvement avant d’aborder le célèbre passage du « morceau de cire ». Elle s’ouvre sur l’image du méditant, toujours plongé dans le doute : « La méditation que je fis hier m’a rempli l’esprit de tant de doutes qu’il n’est plus désormais en ma puissance de les oublier ». Le projet est clair : reprendre la même voie que la veille, en poursuivant le doute méthodique « jusqu’à ce que j’aie appris certainement qu’il n’y a rien au monde de certain ».
36Ce doute se radicalise jusqu’à l’affirmation de la certitude première : « je suis, j’existe », ou encore « je suis une chose qui pense » (res cogitans). Cette conclusion découle du raisonnement suivant : même si je doute, même si je me persuade que rien n’existe, il faut bien que moi, qui pense et doute, j’existe. À partir de là, le méditant procède au réexamen de toutes ses opinions à la lumière de cette certitude. Il en vient à renoncer à la confiance qu’il accordait à la nature corporelle : seule la pensée m’appartient en propre. L’imagination, définie comme la faculté de se représenter une chose corporelle, ne peut pas non plus me donner la connaissance de ce que je suis.
37Cependant, à ce stade, Descartes remarque que l’esprit a tendance à accorder sa confiance aux objets sensibles et aux images de la pensée. Pour éviter les erreurs, il faut donc examiner de près cette inclination. C’est alors qu’il recourt à l’exemple du morceau de cire, lequel illustre un paradoxe fondamental : je suis porté à croire que les choses corporelles, qui tombent sous les sens et dont les images se forment en moi, sont plus distinctement connues que cette partie de moi-même qui échappe à l’imagination. Or, remarque Descartes, « c’est une chose bien étrange que des réalités douteuses et éloignées paraissent plus clairement et plus facilement connues que ce qui appartient à ma propre nature ».
38Ainsi, le passage du morceau de cire vient confirmer que la connaissance véritable ne réside pas dans les sens ni dans l’imagination, mais dans l’intellect, seul capable de saisir la nature de l’esprit et de fonder la certitude.
- 2 Descartes René, 1984, Méditations métaphysiques, Méditation n°2, Paris, Garnier, p. 423.
Je ne puis m’empêcher de croire que les choses corporelles, dont les images se forment par ma pensée, et qui tombent sous les sens ne soient plus directement connues que cette je ne sais qu’elle partie de moi-même qui ne tombe point sous l’imagination : quoiqu’en effet ce soit une chose bien étrange, que des choses que je trouve douteuses et éloignées, soient plus clairement et plus facilement connues, et qui appartiennent à ma propre nature.2
- 3 Descartes René, 1984, Œuvres philosophiques, Tome 2, Paris, Classiques Garnier, cf. note de Ferdina (...)
39L’exemple du morceau de cire a une place particulière dans le reste de la méditation. Ferdinand Alquié y voit « un moyen d’établir une nouvelle fois et par une voie nouvelle, le primat du cogito : la vérité selon laquelle l'esprit est plus certain que le corps »3.
40Avec le passage du morceau de cire, il y a donc bien une perception, mais celle-ci n’est pas seulement visuelle : la scène où Descartes nous donne à « voir » le morceau de cire qu’il actualise est en quelque sorte invalidée par la théorie qui sous-tend le texte et la conclusion à laquelle nous amène Descartes. Il y a donc, mise en place d’un dispositif d’ostension d’un morceau de cire au sein d’une argumentation philosophique qui rejette l’inspection des sens.
41Une analyse textuelle du passage permet de l’isoler du reste de la seconde méditation et permet de mettre en évidence la spécificité du passage :
- 4 Le texte marque lui-même le passage dans le texte à quelque chose de différent « passons maintenant (...)
421- Il se donne à lire comme un « exemple » (il est introduit comme tel)4
432- Il comporte une dimension fictive (construction d’une scène ou un morceau de cire vient tout juste d’être tiré de la ruche, qui serait « visible » dans un lieu et à un temps donné)
443- Descartes multiple dans ce passage des stratégies d’ostension de l’objet
45Valeur exemplaire :
46Le passage du morceau de cire dans la seconde méditation se donne à lire comme un « exemple » :
- 5 Descartes René, 1984, Méditations métaphysiques, Méditation n°2, Paris, Garnier, p. 423.
« Prenons pour exemple ce morceau de cire qui vient d’être tiré de la ruche. »5
- 6 Descartes René, 1984, Méditations métaphysiques, Méditation n°2, Paris, Garnier, p. 423.
47Il s’agit de procéder à l’examen de certains corps : « Commençons par la considération des choses les plus communes, et que nous croyons comprendre le plus distinctement, à savoir les corps que nous touchons et que nous voyons »6.
- 7 Descartes René, 1984, Méditations métaphysiques, Méditation n°2, Paris, Garnier, p. 423.
48Le raisonnement cartésien illustre un lien d’implication rigoureux entre l’exemple concret choisi et la conclusion philosophique qu’il en tire : nous avons affaire à un véritable argument par l’exemple — un paradeigma7 — destiné à conduire le lecteur de l’expérience ordinaire à l’intellection pure.
49Dimension fictionnelle :
- 8 Descartes René, 1984, Méditations métaphysiques, Méditation n°2, Paris, Garnier.
50L’exemple à une valeur argumentative mais est inventé. Il a un statut spécifique ; il y a fiction car, à ce moment précis du discours, Descartes impose au lecteur d’accomplir un acte représentatif et de devenir spectateur d’une scène qui est fictive. Descartes a recours à un bref récit anecdotique qui donne à voir un décor au lecteur, qui est invité à regarder un objet visible. Dans un rapport en quelque sorte complice avec l’instance qui énonce, le lecteur est amené à « feindre » d’assister au spectacle dont lui rend compte l’énonciateur. Ce spectacle se situe un un lieu (le « poêle » du méditant8), il met en scène des acteurs (le personnage du méditant qui parle ?), et un « on » non identifiable :
- 9 Descartes René, 1984, Méditations métaphysiques, Méditation n°2, Paris, Garnier.
« Mais voici que pendant que je parle, on l’approche du feu »9.
- 10 Descartes René, 1984, Méditations métaphysiques, Méditation n°2, Paris, Garnier.
51Ce spectacle se déroule à un moment précis (le 2ème jour de la méditation), à un moment où le méditant éprouve le besoin de recourir à l’expérience immédiate. Compte tenu de la mise en scène du travail méditatif, et de leur élaboration, même matérielle, on peut se demander si le morceau de cire ne faisait pas partir de l’environnement de celui qui disait dans la première Méditation : « je suis ici assis auprès du feu, vêtu d’une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains et autres choses dans cette nature. »10
52Le choix du morceau du cire s’expliquerait aussi par tout un travail de mise en scène de l’écriture, mais on peut aussi voir dans cette cire une sorte de métaphore du « message » (cachet de cire et dimension épistolaire), il s’agit de divulguer les Méditations. Il n’en reste pas moins que ce passage est une image, une figure suscitée chez le lecteur par l’écriture.
53Le morceau de cire apparait comme une expérience décrite ou plutôt racontée au présent comme si le spectacle se déroulait sous nos yeux et, comme si, par le pouvoir de l’écriture, Descartes y faisait participer le lecteur.
« sa couleur », « sa figure », « sa grandeur »
« il est dur (dureté) , il est froid (fraicheur)
« la cire n’était ni cette douceur de miel, ni cette agréable odeur de fleurs, ni cette blancheur, ni cette figure, ni ce son, mais seulement un corps »
« quelque chose d’étendu, de flexible et muable »
« cette extension »
54Le méditant procède à une véritable variation autour de l’objet en mettant en valeur l’une ou l’autre de ses propriétés. Ce choix des propriétés oriente quant à lui la portée argumentative de la description.
55Ce qui domine dans ce passage ce sont les effets de présence et les stratégies discursives d’ostension de l’objet « cire » et ce qui en fait sa spécificité, c’est également la multiplication de gestes déictiques visant à incarner l’objet. Le passage se présente sous la forme d’une enquête et se prête de manière exemplaire à un examen du référent évolutif.
- 11 « Prenons pour exemple ce morceau de cire qui vient d’être tiré de la ruche ».
56Au moyen de diverses stratégies, Descartes rend visible un morceau de cire particulier qui dès le début est actualité11.
57À partir de l’installation d’un point de vue, ou « centre déictique », va s’organiser toute une description dans un type de discours qui y a rarement recours : le discours philosophique.
- 12 Hamon Philippe, 1993, Du descriptif, Hachette supérieur, Paris, p. 172
58Le morceau de cire fait l’objet d’une description par un méditant lui-même mis en scène dès le début des Méditations Métaphysiques, le morceau de cire a un ancrage spatio-temporel. Cette description est « justifiée » à double titre : d’abord parce qu’elle répond au « vouloir voir » du méditant et à son « pouvoir voir »12.
- 13 Temmar Malika, 2001, Der Text als „Bedienungsanleitung“ Eine philosophische Diskursanalyse der meta (...)
59Le discours philosophique dans la deuxième Méditation s’arrête sur un objet et procède à sa « visualisation ». La description est assumée entièrement par le personnage du méditant, qui est l’énonciateur. Le recours au démonstratif insolite13 actualise l’objet et constitue d’emblée le lecteur en spectateur.
- 14 Descartes René, 1984, Méditations métaphysiques, Méditation n°2, Paris, Garnier, p 423.
60C’est à l’examen du morceau du cire que le lecteur est invité. L’ensemble du passage parait sous la forme d’une enquête. Avec le « ce » du début, le champ référentiel se réduit d’emblée et ce qui va suivre est une description définie (il ne sera question que de « ce » moreau de cire). On sait que l’on a affaire à une délimitation temporelle (nous sommes au deuxième jour de la méditation, à un moment où il faut recourir à la perception immédiate). Le texte propose une description du morceau de cire dans sa spécificité, comme en témoignent les nombreux modificateurs, il s’agit de saisir ce morceau de cire bien particulier : « qui vient d’être tiré de la ruche (et qui n’a) pas encore perdu la douceur du miel qu’il contenait etc. »14
61Le personnage descripteur (méditant) assurera par sa parole la description du morceau de cire.
- 15 Adam Jean-Michel, 2017, Les textes, types et prototypes, Paris, Amand Colin.
- 16 Adam Jean-Michel, 2017, Les textes, types et prototypes, Paris, Amand Colin, p. 89.
62On peut repérer dans cette description une tendance horizontale d’exhaustivité »15. Le référent y est considéré comme une surface, « une figure », un espace rationnalisé dont on va énumérer toutes les propriétés : goût, couleur etc. pour le considérer et qui le fait connaitre au moins en partie »16.
63La description se fait par aspectualisation : il s’agit d’énumérer les qualités de l’objet décrit. Dans ce passage, on tourne autour de l’objet « on le touche, on le sent, on l’écoute ».
Descartes met sous les yeux un objet au moyen d’une opération d’aspectualisation qui « découpe » le morceau de cire, mais prend en compte ses qualités, propriétés du tout « morceau de cire ».
- 17 Adam Jean-Michel, 2017, Les textes, types et prototypes, Paris, Amand Colin, p. 89.
64L’énumération des propriétés et des qualités du morceau de cire se fait selon un mouvement : l’organisation linéaire globale de la description (plan de texte17) choisie par le méditant est celui des cinq sens.
65C’est en effet à partir de la connaissance par « l’entremise des sens » que le morceau de cire est rendu, en quelque sorte, « visible ». On peut relever ici le passage où le « bavard descripteur » s’arrête sur ce que l’on peut connaitre de l’objet par nos sens.
- 18 Descartes René,1984, Méditations métaphysiques, Méditation n°2, Paris, Garnier.
Prenons pour exemple ce morceau de cire qui vient d’être tiré de la ruche : il n’a pas encore perdu la douceur du miel qu’il contenait (GOUT), il retient encore quelque chose de l’odeur des fleurs dont il a été recueilli (ODORAT), sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes (VUE) ; il est dur, il est froid, on le touche (TOUCHER), et si vous le frappez, il rendra quelque son (OUIE)18.
66Ce « plan de texte » a une importance pour l’interprétation de la description, il est suivi strictement selon cet ordre pour la deuxième méditation lorsque le morceau de cire est chauffé, pour envisager le référent évolutif.
- 19 Descartes René, 1984, Méditations métaphysiques, Méditation n°2, Paris, Garnier.
67Ce qui y restait de saveur s’exhale (GOUT), l’odeur s’évanouit (ORDORAT), sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide (VUE), à peine le peut-on toucher (TOUCHER), et quoiqu’on le frappe, il ne rendra plus aucun son (OUIE)19.
68Dans les deux séquences descriptives, l’énumération des propriétés du morceau de cire s’effectue à travers des reformulations linguistiques : par simple mise en apposition soulignée par la ponctuation ou l’utilisation du verbe « être » ou « retient ». À partir du thème-titre initial « ce morceau de cire », (pivot nominal) ; s’organise toute une « cohésion sémantique référentielle ». Le morceau de cire fait l’objet de plusieurs reprises textuelles :
« cette douceur du miel »
« cette agréable odeur des fleurs »
« cette blancheur »
« cette figure »
« ce son »
« cette extension »
69Avec ces segments, les déterminants démonstratifs sont ici en emploi cataphorique, c’est à dire couplés à un complément déterminatif. Le texte propose plusieurs reprises de cet objet en procédant à l’énumération des attributs de la cire (taille, odeur, couleur, son… ), comme pour suggérer la possibilité d’accéder immédiatement au référent.
70Gestes déictique, indices d’ostension et surtout énumération des propriétés du morceau de cire, nous invitent à considérer cet exemple comme un passage à dominante descriptive, comme un texte « isolable » parce qu’on pourrait y repérer un ensemble d’opérations textuelles spécifiques que l’on rapporte à la description. L’analyse du texte permet cependant de mettre en valeur certaines compétences descriptives que Descartes privilégie : ce n’est pas une description savante, elle n’a rien d’encyclopédique, mais semble avant tout chercher à rendre visible un objet qui s’impose aux sens.
71Alors que plusieurs éléments font du morceau de cire un morceau spécifique — « qui vient d’être tiré de la ruche ; il n’a pas encore perdu, etc. » — et que les indices temporels orientent la lecture vers une interprétation spécifique, on note que, au fur et à mesure de l’analyse, le lecteur est invité à une lecture plus générique de l’ensemble de la scène. Le morceau de cire, bien que particularisé, « suffit » à servir de paradigme pour tous les objets.
72C’est donc à partir d’un objet singulier que le discours philosophique prétend atteindre le générique. La description particularisée fait l’objet d’une généralisation : il y a ainsi, dans la démonstration philosophique (la primauté de l’entendement), mise en scène d’une expérience simple et familière, appelant à ce que chacun peut expérimenter.
73La description nous est apparue d’abord comme entièrement assumée par le méditant. Cela nous invitait à considérer le morceau de cire dans sa spécificité (« ce » morceau de cire en particulier, et pas un autre), que le méditant a sous les yeux dans son poêle, dont le démonstratif réduit apparemment d’emblée le champ référentiel par l’ancrage spatio-temporel de la scène.
74Une analyse plus précise du passage permet de voir que l’interprétation qui prend pour centre déictique uniquement le méditant n’est pas satisfaisante. Le passage s’accommode aussi d’une lecture qui fait du lecteur un centre déictique. Le lecteur est posé en spectateur et renvoyé à son expérience personnelle de la cire ce qui fait du morceau de cire le paradigme de tous les objets. Le discours cartésien joue subtilement sur une double lecture du passage : à la fois spécifique et générique. Il s’agit, avec le morceau de cire, non seulement de tous les morceaux de cire en général, mais aussi et surtout de tous les objets en général.
75La cire métaphore de l’esprit dans la tradition philosophique est un objet qui pourra montrer le rôle de l’esprit dans la conscience que l’on a des objets extérieurs. Dès que la cire est approchée du feu, elle perd toutes les qualités qui la déterminaient auparavant. L’affirmation « ceci est de la cire », suppose une inspection de l’esprit, la présence de l’entendement.
- 20 Descartes René, 1984, Méditations métaphysiques, Méditation n°2, Paris, Garnier, p.423-424.
Prenons pour exemple ce morceau de cire qui vient d’être tiré de la ruche : il n’a pas encore perdu la douceur du miel qu’il contenait, il retient encore quelque chose de l’odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes ; il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra quelque son. Enfin, toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps se rencontrent en celui-ci. Mais voici que, cependant que je parle, on l’approche du feu : ce qui y restait de sa saveur s’exhale, l’odeur s’évanouit, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s’échauffe, à peine le peut-on toucher, et quoiqu’on le frappe, il ne rendra plus aucun son. La même cire demeure-t-elle après ce changement ? Il faut avouer qu’elle demeure et personne ne le peut nier. Qu’est-ce donc que l’on connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction ? Certes ce ne peut être rien de tout ce que j’y ai remarqué par l’entremise des sens, puisque toutes les choses qui tombaient sous le goût, ou l’odorat, ou la vue, ou l’attouchement ou l’ouïe, se trouvent changées, et cependant la même cire demeure.20
- 21 Descartes René, 1984, Méditations métaphysiques, Méditation n°2, Paris, Garnier, p. 426.
- 22 Ce qui se lit en creux c’est un problème de référent de l’objet qui est signalé et redoublée dans l (...)
76Il faut donc que je tombe d’accord, que je ne saurais pas même concevoir par l’imagination ce que c’est que cette cire, et qu’il n’y a que mon entendement seul qui le conçoive21. L’exemple de la cire (parce que c’est un corps qui peut changer) invalide bien l’idée selon laquelle l’odorat, l’ouïe, le toucher, le goût, la vue suffiraient pour donner une connaissance stable de l’objet, car ceux-ci ne déterminent pas forcément l’objet, le corps qui peut changer. La nature de l’objet ne peut être une affaire de sensation uniquement, car elle suppose un jugement intellectuel (inspectio animi). »22
77La question du référent évolutif donne lieu par ailleurs chez Descartes à une critique du langage en tant qu’il serait source d’erreurs :
- 23 Descartes René,1984, Méditations métaphysiques, Méditation n°2, Paris, Garnier, p. 427.
Car encore que sans parler je considère tout cela en moi-même, les paroles toutefois m’arrêtent, et si je suis presque trompé par les termes du langage ordinaire ; car nous disons que nous voyons la même cire, si on nous la présente, et non pas que nous jugeons que c’est la même, ce qu’elle a même couleur et même figure ; d’où je voudrais presque conclure que, l’on connait la cire par la vision des yeux et non par seule inspection de l’esprit, un homme qui tâche d’élever sa connaissance au-delà du commun, doit avoir honte de tirer des occasions de douter des termes du parlé vulgaire ; j’aime mieux passer outre, et considérer, si je concevais avec plus d’évidence et de perfection ce qu’était la cire, lorsque je n’ai apperçue, et que j’ai cru la connaitre par le moyen des sens extérieurs , ou tout le moins (…)23
- 24 Cavaillé Jean-Pierre, 1991, La Fable du monde, Paris, Vrin, p. 90
78Descartes s’attaque en fait à travers le passage du morceau de cire aux deux principales sources d’erreurs : celles qui sont liées aux sens et celles qui sont liées au langage. Pour lui, « les sens et le langage ont partie liée … »24
79On trouve chez Jean-Pierre Cavaillé un écho de cela :
- 25 Cavaillé Jean-Pierre, 1991, La Fable du monde, Paris, Vrin, p. 92.
Force est de relever la constante et complexe interaction du langage et des données sensibles dans la production de l’erreur. Le langage, cet artifice par lequel nous déclarons nos pensées est d’abord un support de l’erreur, puisque nous commençons toujours par nous tromper en croyant à la vérité latérale de la fable des sens (…) le langage, institution arbitraire de l’homme, reçu par l’usage est pétri d’erreurs.25
- 26 Aristote,1957, Partie des animaux, Paris, Budé, 624a 33, b9, 633 b 31, 624, 12.
- 27 Aristote, 1957, Histoire des animaux, Paris, Budé, 553 b31, 557 b6.
80La cire est un objet philosophique par excellence, on sait qu’Aristote y fait référence dans Partie des animaux26, et dans Histoire des animaux27 ainsi que Platon dans Le Parménide, où il aborde la question de la Khora (qui désigne le non-lieu, mais aussi le réceptacle).
81Descartes y fait quant à lui référence à plusieurs reprises, par exemple dans les Règles pour la direction de l’esprit où il qualifie la cire :
- 28 Descartes René, 2010, Règles pour la direction de l’esprit, Garnier, Paris, Tome 1, douzième règle, (...)
« (…) d’une force cognitive (force spirituelle) qui est tantôt passive, tantôt active, et c’est parfois le corps qu’elle imite (..) il se trouve dans les choses corporelles rien qui ne soit tout à fait semblable à cette
force. 28 »
82La cire métaphore de l’écriture et ici métaphore de l’écriture des Méditations, elle représente métaphoriquement le cachet du texte des Méditations qui sont adressées aux lecteurs.
83Descartes a le mérite de poser la question du référent évolutif dans le cadre d’une réflexion majeure sur les conditions de possibilités de la connaissance. On a pu voir que le traitement du référent évolutif s’apparente par certains aspects à celui que l’on pourrait trouver dans un texte littéraire, la description y suit des procédés connus et répertoriés (point de vue, déictiques) que l’on ne s’attendrait pas à voir forcément dans un discours philosophique, argumentatif par essence. Au-delà de cet aspect, le traitement qui est fait du référent est bien philosophique et interpelle le linguiste qui est amené à saisir combien cette question du référent évolutif peut gagner à être située dans une réflexion qui dépasse le plan linguistico-discursif. Le texte de Descartes a le mérite de susciter une analyse qui, en plus de mettre en scène discursivement le référent évolutif, propose une analyse du phénomène du référent qui dépasse le plan langagier, en l’inscrivant dans une approche historique résolument liée à la philosophie de la connaissance.