« [La métamorphose] correspond à la distinction que soulève Aristote entre forme et matière : la matière est contenue en puissance dans la pierre ou l’airain ; c’est le sculpteur qui l’actualise. » (Blanche Cerquiligni 2018 : 2)
- 1 Le réseau actuel est appelé CoDiTex, Corpus, Discours, Textes. Voir la première des manifestations (...)
1Pour commencer, nous mettrons l’accent sur l’aspect méthodologique de notre article, car le genre de texte (récit de métamorphose) et le genre – ou la sorte ou le type – de processus représenté dans ces récits conduisent à combiner philosophie et linguistique, dès lors que l’analyse de ces textes tient compte de leur contexte, en l’occurrence ontologique. Nous allons donc indirectement centrer cette introduction sur la méthodologie qui caractérise le réseau des centres de recherches Textes-Discours et motive ses manifestations depuis une vingtaine d’années1, et aujourd’hui ce numéro.
2Pour ce qui nous concerne, la réflexion tournera plutôt autour du couple Contexte-Texte – sans entrer dans le détail de la différence texte-discours (cf. Ablali et al. 2018). Nous voudrions donc centrer cette réflexion sur la méthodologie d’analyse textuelle telle qu’elle peut être définie voire améliorée par l’exemple et le corpus des textes du genre récits de métamorphose ; ainsi, même si nous ne pouvons ni ne voulons nous passer d’analyser des exemples, propositionnels et textuels, nous essaierons de travailler également aux marges ou en surplomb de l’analyse des corpus, particulièrement dans la seconde partie.
3Or, disons-le d’emblée, et anticipons ainsi sur cette dernière partie, ce qui nous a semblé problématique en reprenant la question des référents évolutifs métamorphiques, sachant qu’ici métamorphiques renvoie d’abord à un type/genre de texte : narratif (récit), fictionnel (imaginaire) et fictif (contrefactuel), c’est l’écart qui existe entre des approches littéraires interprétatives et les traitements des linguistes « à la lettre » sinon au « au ras du texte ». Il est donc utile, pour les linguistes du texte, qui s’intéressent à la macrosyntaxe des énoncés en corpus et en contexte, de se demander ce que notre approche textuelle, au sein des sciences du langage, peut apporter aux spécialistes, voire aux lecteurs, en plus des commentaires littéraires ; cela fera donc l’objet de la seconde et dernière partie.
4Auparavant, dans la première, nous aborderons la question générale de l’omniprésence des métamorphoses et des formes diverses de leur réalisation, dans notre quotidien comme dans nos croyances ou nos imaginaires. Nous le ferons tout en revenant sur nos analyses « grammaticales » (celles de notre Grammaire des Métamorphoses de 2001), et éventuellement en les complétant, car comme nous l’avons dit, en restant au plus près des textes, nous entendons, méthodologiquement parlant, aborder cette question « par le haut », en combinant deux angles d’approche : ontologique, côté philosophie, et référentiel, côté langage – sachant que ces deux côtés sont sinon indissociables, du moins souvent associés comme l’attestent les recherches menées en termes logico-sémantiques ou sémantico-référentiels, entre autres par Kleiber ou Charolles, sur l’accessibilité du référent évolutif, le maintien ou non de son identité.
5Nos exemples, notamment les exemples littéraires que nous traiterons essentiellement à la fin de la première partie et dans la seconde, seront ainsi tirés de textes de genres divers, et ces textes et genres seront pris et compris dans des contextes ordinaires, moins ordinaires et carrément « extra-ordinaires », ce qui aura parfois pour effet de montrer précisément comment les genres, « genre genré » comme genre grammatical, s’y « débrouillent », l’un l’autre, l’un face à l’autre, c’est-à-dire s’y affrontent, s’y accompagnent, s’y harmonisent.
6Nous commençons donc par l’omniprésence des métamorphoses, et notamment leur présence parfois « inattendue » dans certains genres de texte.
7Elle apparaît effectivement dans le discours philosophique, et plus largement, scientifique : Malika Temmar (ici-même) l’a montré avec la citation de Descartes dans son article ; or il n’est peut-être pas inutile de rappeler, avec Montaigne, que l’utilisation du thème de la cire vient des Métamorphoses d’Ovide :
ce qui estoit incogneu à un siecle, le siecle suyvant l’a esclaircy : et que les sciences et les arts ne se jettent pas en moule, ains se forment et figurent peu à peu, en les maniant et pollissant à plusieurs fois, comme les ours façonnent leurs petits en les leschant à loisir : (…) en retastant et pestrissant cette nouvelle matiere, la remuant et l’eschauffant, j’ouvre à celuy qui me suit, quelque facilité pour en jouyr plus à son ayse, et la luy rends plus soupple, et plus maniable,
ut hymettia sole
Cera remollescit, tractaque pollice, multas
- 2 Comme la cire de l’Hymette s’amollit au soleil, / Et modelée par le pouce se change en de nombreuse (...)
Vertitur in facies, ipsoque fit utilis usu.2
(Essais II, XII, « Apologie de Raimond Sebond » ; nous soulignons)
- 3 On remarquera au passage le plaidoyer épistémologique de Montaigne pour la méthode que l’on dit, au (...)
8Ici, le thème de la métamorphose est utilisé comme métaphore de l’évolution du savoir, du progrès des sciences3 ; Descartes, lui, voyait dans la cire comme matière ou substance évolutive, une preuve de l’inconstance des sources de la connaissance ; on pourrait ainsi dire que le thème est en lui-même métamorphique, métaphoriquement parlant…
- 4 Voir le châtiment inverse avec la métamorphose de Battus changé en rocher.
9Ce qui laisse entendre qu’il existe des métamorphoses « non métaphoriques », quand bien même elles sont (conçues et reçues comme) contrefactuelles : ainsi, chez Ovide, la statue de Pygmalion qui, sous l’effet d’une manipulation, c’est-à-dire d’un travail manuel, s’anime et prend vie, est une métamorphose « proprement dite », puisqu’il y a bien changement d’identité ou d’être ou d’état, avec le passage de l’inanimé à l’animé, du minéral à l’humain4. Nous reviendrons sur les métamorphoses métaphoriques dans la section suivante.
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11On trouve une autre utilisation philosophique « inattendue » de la métamorphose chez Marx (Le Capital I, IV : « Le caractère fétiche de la marchandise et son secret ») : avec sa table de bois, sa table faite de bois, issue du bois ; et plus exactement encore dans les termes d’une « ontologie sociale » (Sobel 2016) : avec la valeur « fétiche » de la table issue du travail du bois ; Marx veut en effet montrer (nous soulignons) :
La fantasmagorie qui fait apparaître le caractère social du travail comme un caractère des choses, des produits eux-mêmes (…) Une marchandise paraît au premier coup d’œil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même. Notre analyse a montré au contraire que c’est une chose très complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d’arguties théologiques. En tant que valeur d’usage, il n’y a en elle rien de mystérieux, soit qu’elle satisfasse les besoins de l’homme par ses propriétés, soit que ses propriétés soient produites par le travail humain. Il est évident que l’activité de l’homme transforme les matières fournies par la nature de façon à les rendre utiles. La forme du bois, par exemple, est changée, si l’on en fait une table. Néanmoins, la table reste bois, une chose ordinaire et qui tombe sous les sens. Mais dès qu’elle se présente comme marchandise, c’est une tout autre, affaire. À la fois saisissable et insaisissable, il ne lui suffit pas de poser ses pieds sur le sol ; elle se dresse, pour ainsi dire, sur sa tête de bois en face des autres marchandises et se livre à des caprices plus bizarres que si elle se mettait à danser.
Le caractère mystique de la marchandise ne provient donc pas de sa valeur d’usage.5
- 6 Obstupui, steteruntque comae, et vox faucibus haesit. / Je restai sans mouvement, mes cheveux se dr (...)
12Avant de passer à des analyses textuelles plus précises, citons encore un exemple « inattendu », chez Montaigne (Essais I, XVIII, « De la peur »6 ; nous soulignons encore) :
De vray, j’ay veu beaucoup de gens devenus insensez de peur : (…) elle engendre de terribles esblouissemens. Je laisse à part le vulgaire, à qui elle represente (…) tantost des Loups-garous, des Lutins et des chimeres. Mais, parmy les soldats mesme, où elle devroit trouver moins de place, combien de fois a elle changé un troupeau de brebis en esquadron de corselets ? des roseaux et des cannes en gens-d’armes et lanciers ?
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- 7 Ce sont, pour les philosophes du langage, autant de prédicats d’attitude propositionnelle ; voir l’ (...)
14Passons aux analyses. En termes de grammaire des métamorphoses, on a ici divers prédicats (nous les avons soulignés). Ils ne sont pas tous métamorphiques au sens où les prédicats choisis pour représenter un sentiment, une émotion, une opinion, une croyance, n’entraînent pas tous un changement d’identité7 ; ce ne sont donc pas tous des prédicats transformateurs (Ptr), au sens de Charolles & François ([1998] 2016). Certains Ptr sont donc créateurs non pas d’identités mais d’illusion d’identités nouvelles ; ces prédicats n’ont pas encore été étudiés, contrairement aux vrais Ptr, tels que changer de… ou se transformer en…, ainsi qu’aux pseudo-Ptr, tels que se déguiser en…
15Cela dit, on a deux modalités de cette illusion chez Montaigne : l’illusion de voir quelque chose (apparition) ; et l’illusion de voir autre chose (déformation métamorphique) : ce qui correspond à ce que Marx appelle pour sa part une fantasmagorie ; même si bien entendu l’agent de la métamorphose n’est pas le même dans les deux cas : la peur, chez Montaigne, le « fétichisme » attaché aux objets marchands, chez Marx.
16Chez Marx encore, on trouve dans la première proposition de l’extrait suivant, un vrai Ptr : « changer » ; qui plus est utilisé complètement, c’est-à-dire avec ses trois arguments, donc y compris avec un agent humain, ce « on » qui change le bois en table :
La forme du bois, par exemple, est changée, si l’on en fait une table. Néanmoins, la table reste bois, une chose ordinaire et qui tombe sous les sens…
- 8 Nous avons vérifié la version allemande : « Der Fetischcharakter der Ware und sein Geheimnis » ; on (...)
17Mais la seconde proposition mérite aussi notre attention : « la table reste bois… » ; certes, mais elle ne peut plus s’appeler « bois ». La forme se substitue à la matière ou à la substance et c’est sur cette forme dénommée « table » que se constitue et se développe par la suite une chaîne de référence nouvelle, « table… elle… elle… » (sans oublier ses pieds, sa tête), et non pas « le bois transformé en table… il… il… »8 :
Mais dès qu’elle se présente comme marchandise, c’est une tout autre affaire. À la fois saisissable et insaisissable, il ne lui suffit pas de poser ses pieds sur le sol ; elle se dresse, pour ainsi dire, sur sa tête de bois en face des autres marchandises et se livre à des caprices plus bizarres que si elle se mettait à danser.
18Voilà pour une première grammaire des métamorphoses. On reviendra en section 5 sur la question de la métamorphose dans les textes non fictionnels du genre cosmogonies (si tant est qu’ils sont non fictionnels). Mais comme notre contribution est plutôt dirigée vers les textes littéraires, c’est ce type de corpus que nous mettrons maintenant en avant.
19Pour commencer nous voudrions dire ou rappeler qu’en littérature, comme le note Brunel qui travaille dans une perspective anthropologique, mythologique et comparatiste, la métamorphose est partout dans le temps et l’espace des imaginaires, celui des textes littéraires ; voici un extrait de la présentation de son ouvrage, Le Mythe de la Métamorphose, lors de sa réédition en 2019 (chez Corti) :
« "[T]outes les littératures, des plus anciennes aux plus contemporaines, des Eddas scandinaves au Koji-ki japonais, il étudie plus particulièrement quelques textes majeurs : Les Métamorphoses d’Ovide, L’Âne d’or d’Apulée, Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir de Lewis Carroll, Les Chants de Maldoror de Lautréamont, La Métamorphose de Kafka… »
20Le premier chapitre de cet ouvrage est intitulé : « Métaphore et métamorphose » ; nous nous sommes alors posé la question : qu’est-ce que laisse entendre la conjugaison des deux processus, phénomènes ou opérations ?
- 9 Dans une perspective de logique modale des mondes possibles, qui vont de l’actuel au contrefactuel (...)
21Nous avons travaillé ce point dans notre Grammaire des Métamorphoses, pour les distinguer, et plaider la « réalité » des métamorphoses9, contre l’« artificialité » des métaphores. En résumé, il existe bien une différence « ontologique » et « poïétique » entre métaphore et métamorphose dans la mesure où la métaphore assigne une « même » identité, c’est-à-dire une identité analogue, mais posée comme imagée ou imaginaire, quand la métamorphose (de fiction) donne une identité différente, dans un monde imaginaire posé comme réel (quoique fictionnel). En ce qui concerne la première opération, nous voudrions également rappeler ce que l’on sait bien : il y a au moins deux degrés d’assimilation suivant les modalités d’attribution d’une autre identité figurée, analogue mais autre : la comparaison qui exhibe la projection, la métaphore qui simule l’appartenance et dissimule le transfert – malgré son nom de méta-phore.
- 10 Notion-clé de la linguistique cognitive du modèle Fauconnier-Turner (voir l’ouvrage de Fauconnier (...)
22Ce que nous voudrions faire maintenant, c’est, à l’inverse, justifier leur conjugaison en nous interrogeant sur leur proximité, leur familiarité, et cela, en prenant le point de vue des linguistes cognitivistes. C’est que les deux processus ont quelque chose à faire ensemble, autrement dit à faire avec la relation vitale10 qu’est l’identité, qui peut se conjuguer diversement : similarité, analogie, ressemblance… et leur contrepartie, qui a deux sens en linguistique cognitive et en logique modale ou en sémantique des mondes possibles, soit ce qui est à la fois même et autre :
Comment Lewis [adepte du « réalisme modal »] parvient-il à éviter ce problème ? La réponse se trouve dans sa théorie des “contreparties” (Lewis 1968 ; Lewis 1986, ch. 4). En bref, si un individu x existe dans un monde w, il ne peut effectivement exister dans aucun autre monde w* ; cependant, x peut avoir, dans w*, ce que Lewis appelle une contrepartie : un individu x* qui existe dans w*, qui est “suffisamment” semblable à x… (Hirèche, 2020, en ligne)
23Cela dit, ce qui va nous permettre d’avancer maintenant vers la conjugaison des deux opérations, c’est un phénomène « inattendu » : l’approximation dans chacune d’elles.
- 11 « Les catégories aristotéliciennes sont des modes de l’être, mais aussi des catégories permettant d (...)
- 12 On peut trouver aussi une façon de…, par exemple chez Hugo, mais cet emploi a semble-t-il vieilli a (...)
24Si l’on considère en arrière-plan les Catégories d’Aristote11, qui distinguent genre et espèce, le premier incluant la seconde, on remarque que ces mots genre, espèce, mais aussi sorte, servent à formuler des opérations d’attribution ou de description d’identité qui ne sont ni des comparaisons ni des transformations, mais servent à des catégorisations floues (ou « atténuées »), comme dans : J’ai goûté une sorte de… C’est un genre de… Espèce de… ! Or l’un de ces outils d’approximation, dits enclosures, est un genre de…, à côté de : une espèce de…, une sorte de… (Rosier 200212). Nous ferons deux remarques à ce propos :
25Tout d’abord, l’enclosure espèce de… est souvent neutralisée du point de vue du genre grammatical, lorsqu’elle introduit un nom de genre masculin : un espèce de… Ce qui montre que ce qui compte dans cette procédure, ce n’est pas tant la catégorisation ou l’assignation catégorielle que le « floutage » (le tracé flou, approximatif) d’une identité. L’autre remarque sera que l’on peut avoir des enclosures aussi bien métaphoriques que métamorphiques ; ainsi, elle est métaphorique dans l’exemple suivant où l’hybridité humaine (professionnelle, juge-soldat) est requalifiée en hybridité animale (rat-oiseau) :
- 13 Ainsi, dans La Comtesse de Charny, le narrateur évoque « un être amphibie », « dont on peut bien re (...)
Le bailli du Palais était une espèce de magistrat amphibie13, une sorte de chauve-souris de l’ordre judiciaire, tenant à la fois du rat et de l’oiseau, du juge et du soldat (Hugo, Notre-Dame de Paris) (Rosier 2002, qui souligne)
26Cela dit, nous n’avons pas trouvé en ligne d’occurrence de Ptr en… + enclosure comme : transformer/é(e) ou métamorphoser/é(e) en un genre/une sorte/espèce de..., alors que le tour ne paraîtrait pas « invraisemblable », par exemple, dans une histoire de loup-garou revue par la science-fiction :
- 14 Voir le site de l’exposition de l’université Paris 3 Sorbonne Nouvelle : Espèces en voie d’appariti (...)
Le robot fut transformé en une sorte de chien-loup…14
27À l’inverse, nous avons trouvé un exemple « papier » de une sorte de… dans une traduction de la Métamorphose de Kafka : « une sorte de punaise… ». Nous y reviendrons en détail dans les sections 8 à 10 ; mais pour rester ici quelque peu avec cette œuvre, la question de la spécification, soit de l’identification de l’espèce d’arrivée, est très bien illustrée par la discussion autour de la traduction de la transformation radicale (interspecies) de Gregor Samsa : elle porte sur le nom d’espèce qui attribue et fixe, comme le disent les philosophes du langage, une « identité sortale rigide », insecte, cancrelat, vermine, et même punaise de lit !, et non pas sur l’approximation de l’espèce… On y reviendra donc en seconde partie.
28Inversement, on ne s’est guère soucié de la suite (deuxième phrase du texte de Kafka), le fait que Gregor Samsa, tout nouveau métamorphosé, est couché sur son dos panzerartig :
Er lag auf seinem panzerartig harten Rücken…
29Ce qui justifie ici la caractérisation métamorphique (caractérisation par le choix d’une désignation nominale en position et en fonction attributive), c’est le phénotype qui repose lui-même sur une « physico-logie » : étymologiquement, une « science de la nature ». L’insecte en question (nous employons volontairement l’hyperonyme insecte) est « cuirassé » ; or panzerartig est composé de panzer, cuirasse, armure et de -artig, qui donne une propriété, ici par analogie : du genre de...
30Ailleurs, Art est traduit par nature dans le sens « physico-logique » de l’identité naturelle, celle, dite essentielle, des qualités premières en métaphysique ou en ontologie ; on le retrouve notamment dans l’adjectif entartete qui peut prendre un sens « naturel » (entartete Zellen = cellules dénaturées = cancéreuses) comme « figuré », où il veut dire alors : dégénéré (ent-art-ete = dé-génér-é : entartete Musik, entartete Kunst). On peut donc supposer que dans le cas de Gregor, il s’agit de le réidentifier, sinon recatégoriser, suivant des critères de classement naturels, naturalistes, mais « dé-générés » au sens de « re-générés » ou mieux, « trans-générés ».
31*
32Pour conclure sur cette question des enclosures et autres opérations de désignation « floue », par approximation, nous dirons que rien n’interdit le cumul enclosure + métaphore ou enclosure + métamorphose, puisque dans les deux cas on essaie d’approcher du prototype, notamment lorsqu’il s’agit de définir celui-ci par son phénotype. Nous enchaînerons donc sur cette question (phénoménologique) de l’apparence ou de l’allure qui guide ou détermine l’identité, ou l’identification, soit l’identité « d’arrivée » dans les cas d’évolution métamorphique.
- 15 Suivant un pacte de feintise, dans les termes de la logique de la fiction (cf. Searle 1982, Schaeff (...)
33C’est parce qu’il existe des métamorphoses naturelles mais aussi parce qu’il existe un nombre incalculable de métamorphoses surnaturelles, c’est-à-dire de récits par lesquels elles « existent », que celles-ci, à l’exemple des précédentes, doivent être prises au sérieux15.
- 16 Les relations vitales (des cognitivistes américains, californiens, notamment Fauconnier & Turner, o (...)
34La métamorphose est sans nul doute un cadre cognitif (« catégorie de pensée » chez Benveniste, reprenant Aristote, ou une déclinaison métaphorique de la vital relation of identity16 des cognitivistes), qui détermine notre expérience physico-sociale de la réalité, c’est-à-dire à la fois : (i) une/notre image physique du monde ou de la nature (physis), de ses origines à son fonctionnement, et (ii) une image mentale (métaphysique) de son ordre/ordonnancement.
- 17 À rapprocher du récent courant néo-réaliste ? (Voir Greco 2025, et notre note dans la Présentation (...)
35Notre propos n’est pas (nous en serions bien incapable), d’expliquer pourquoi nous nous représentons le monde ainsi, mais plutôt en quoi, c’est-à-dire comment le langage, les langues et leurs énoncés en contextes (contextes multiples : micro et macrosyntaxique, générique textuellement parlant, social et encyclopédique, interactionnel et intersubjectif) en laissent des traces17.
36Ainsi, dans cet exemple « quotidien » (trouvé sur la pochette d’une baguette de pain), chaque proposition contient un Ptr, avec des déclinaisons métamorphiques différentes :
Le pain.
Le pain est fabriqué à partir de la farine de blé tendre, également appelé froment…
Le céréalier fait pousser le blé. Le meunier transforme le blé en farine. Le boulanger confectionne le pain.
Il faut du bon blé pour faire de la bonne farine et de la bonne farine pour faire du bon pain…
37Différentes : (i) au plan sémantico-syntaxique, le choix de la voix : active, passive : confectionner vs être fabriqué, et la présence ou non du sujet agent (ou sa disparition au profit du patient : Il faut…) ; (ii) au plan lexical/référentiel/physique, le naturel vs l’artefactuel : faire pousser (qui est néanmoins avec le factitif un mixte des deux) vs transformer, confectionner, ou encore l’hyperonyme faire.
38À l’inverse de ce qui se passe dans ce texte, qui est un « concentré » de grammaire des métamorphoses, tous les Ptr ne sont pas créateurs d’artefacts ; dans ce texte, artefactuel, non contrefactuel, on reste attaché au monde de référence, on n’est pas projeté dans un monde possible ; de ce fait, on ne s’aperçoit (même) pas qu’il y a sinon toutes ces métamorphoses, du moins toute cette suite de Ptr.
39Reprenons pour commencer la citation de Cerquiligni (2020) :
« [La métamorphose] correspond à la distinction que soulève Aristote entre forme et matière : la matière est contenue en puissance dans la pierre ou l’airain ; c’est le sculpteur qui l’actualise. »
40Et attardons-nous sur le verbe actualiser ; car l’actualisation est aussi une notion-clé en linguistique, notamment dans la tradition pragoise, où, suivant un modèle macrosyntaxique et référentiel, se combine et se calcule le contenu informationnel (thématico-rhématique) de la phrase, telle qu’elle est, donc, actualisée en énoncé.
41Dans les cas qui nous intéressent, les récits de métamorphose, autrement dit les co(n)textes métamorphiques fictionnels, donner forme à une matière, c’est donner forme à une (matière de) pensée ; or, suivant Benveniste (cité supra note 17), on ne pense pas en dehors des catégories de la langue : donc la pensée est « préformée » ; et dans le cas des mondes contrefactuels, actualiser, c’est non seulement saisir dans et par la langue, mais c’est de plus faire exister comme réel un monde fictif.
- 18 Animus fert dicere Mon esprit me porte à chanter
42Les cosmogonies (comme genre de texte également) en fournissent des exemples ; sachant que, chez les Anciens, « [l]a métamorphose est, pour les Grecs et les Latins, un principe explicatif du monde physique. » (Cerquiglini 2020 : 1). Ainsi Ovide se propose-t-il de « dire les métamorphoses des corps en des corps nouveaux »18.
43Se pose dès lors la question du « réel en attente », suivant Klein :
Les récits qui décrivent la naissance de l’univers ne s’y sont pas trompés : ils imaginent systématiquement le monde originel comme déjà rempli de quelque chose ou de quelque divinité (…) Le monde surgit toujours d’un lieu mystérieux, d’un réel en attente (Égypte, Mésopotamie, Chine, Grèce). (…) tenter de décrire les phases les plus anciennes de notre univers : c’est d’abord s’interroger sur le passage de l’absence de toute chose – le néant – à la présence d’au moins une chose (ou d’au moins un être) ; c’est donc affronter d’emblée un mystère du néant et de ses métamorphoses possibles (…) En d’autres termes, penser le commencement du monde revient rigoureusement à penser son absence (…) Tel est le paradoxe du néant, qui imprime un tour à notre réflexion : penser le rien n’est pas penser à rien. (2010, rééd. coll. Champs 2016 : 18 ; nous soulignons)
44Klein n’est peut-être pas un philosophe du langage, un logicien des mondes possibles, mais il dit plusieurs choses qui intéressent le linguiste :
45(i) S’il est vrai qu’une de nos « catégories de langue et de pensée », le temps, s’organise suivant une cinétique psychomécanique (in posse, in fieri, in esse de Guillaume), alors un contexte évolutif métamorphique, soit une proposition déroulant un processus qui, en trois étapes, fait passer un patient d’un état (et particulièrement d’un genre ou d’une espèce) à un autre, via ou par un Ptr et éventuellement l’intervention d’un agent, alors donc, ce contexte évolutif est une figuration exacte de cette cinétique. De là, et de nouveau se pose la question de la relation catégories de langue/catégories de pensée, relation de « co-influence », sans chercher à savoir qui prédomine/prédétermine :
La forme linguistique est donc non seulement la condition de transmissibilité, mais d’abord la condition de réalisation de la pensée. Nous ne saisissons la pensée que déjà appropriée aux cadres de la langue. Hors de cela, il n’y a que volition obscure, impulsion se déchargeant en gestes, mimique… (Benveniste, ch. cité 1966 : 68)
- 19 Cf. le principe réaliste de Searle : « Tout ce à quoi l’on réfère doit exister » (Searle 1972 : 121 (...)
46(ii) « Le néant existe dès lors qu’on en parle » : est affirmé ici un principe de sémantique référentielle et de logique modale « réaliste », c’est-à-dire le principe selon lequel est rendu réel tout ce à quoi on est susceptible de référer et qu’on réussit à saisir, par les moyens, des outils linguistiques qui servent à la référence19.
- 20 Et le mythe persiste : Paolo Rumiz dans son récit de voyage « Aux frontières de l’Europe » (2012, P (...)
47La question du rapprochement (ou du passage) métamorphose-métaphore ne se pose pas avec les métamorphoses naturelles (on y revient par un très prochain exemple tiré du quotidien) ; avec les surnaturelles, la question est plutôt que la métaphore précède, anticipe la métamorphose : par exemple, un personnage loup-garou sera décrit avant métamorphose « comme un loup »20.
- 21 Dont : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Hendrik_Goltzius_-_Lycaon.jpg.
48Pour Pastoureau (2018), qui compare deux images21, on doit faire la différence entre un homme-loup déguisé en loup, ou dissimulé sous une peau de loup, et une créature mi-homme mi-loup.
49Chez Ovide, la métamorphose de Lycaon en loup est motivée par le fait que cet être, qui porte déjà ou pour cela le nom de loup, a eu un comportement cruel, sauvage, sanguinaire ; mais ce qui est peut-être plus intéressant, c’est qu’il continue comme tel, transformé en loup, à avoir un même comportement d’humain cruel et sauvage. Et cette continuité justifie sans doute, dans le texte suivant, le fait que la chaîne de référence n’est pas rompue :
Lycaon Lycaon
Fit lupus, devient loup,
et servat vestigia et il garde les vestiges
veteris formæ. de son ancienne forme.
Canities est eadem, Sa blancheur est la même,
eadem violentia vultu ; la même violence est dans son regard ;
oculi lucent idem ; ses yeux brillent les mêmes ;
imago feritatis eadem. l’image de sa férocité est la même.
(Greco 2014, trad. « juxtalinéaire » citée)
50On notera ici la permanence des traits physico-psychologiques, qu’on retrouvera dans la permanence cognitive du héros de Kafka (cf. « il se trouva… » qu’on analysera en section 8). Mais chez Ovide, ce n’est pas la mémoire réflexive, la mémoire du sujet qui joue, c’est la mémoire collective…
51Chez et pour Rumiz (2012), si Mariusz Wilk, l’homme des bois qu’il rencontre en Carélie, est un « homme-loup » plutôt qu’un « ours », c’est qu’au-delà de son nom prédestiné, il vit dans cette province du nord de l’Europe où le loup est un animal mythique.
52Et il y a des continuités entre les mythologies. On peut voir encore chez Pastoureau que les guerriers d’Odin combattent vêtus de peaux d’animaux et de loup : ils portent ainsi le nom de ulfhednir, « chemise de loup » ; ils massacrent tout sur leur passage ; ils boivent le sang et mangent la chair du loup. Chez les Celtes, le principal Dieu porte le nom de Lug, d’origine indo-européenne *leuk : celle qui a donné leukos en grec, se demande Pastoureau ?
53Cette seconde partie sera consacrée, comme nous l’avons dit en introduction, à une réflexion sur l’analyse linguistique des textes littéraires ; pour autant nous n’aborderons pas la question de savoir ce qu’est un texte littéraire : nous ne le prenons comme un fait, un donné de « genre », et à travers divers genres, fictionnels, contrefactuels ; comme tel, nous l’avons pris pour non pas tant constituer un corpus, que relever quelques occurrences « exceptionnelles ».
54Cette mise au point faite, nous ajouterons une brève remarque à ce préambule : nous disions plus haut que nous n’avions pas trouvé en ligne transformer/é(e) ou métamorphoser/é(e) en un genre/une sorte/espèce de… Il semble en effet que pour ce genre de texte, que nous disions donc fictionnel et contrefactuel dans le domaine littéraire, il est difficile de compter sur un recueil quantitatif ; et cela vaut au-delà même des quatre formes prédicatives citées et recherchées (en vain sur Internet).
55Pour autant, nous voudrions présenter un autre cas « exceptionnel », qui va nous permettre de revenir, comme annoncé en section 3, sur la question de ce que nous appelions alors des enclosures ; voici ce que nous avons trouvé en consultant Le Robert en ligne (Article « Transformer »), lorsqu’il cite le Dictionnaire universel de Furetière (1690) :
Définition ancienne de TRANSFORMER v. act.
Changer de forme. C’est la même chose que metamorphoser. Prothée se transformoit en toutes sortes de f ormes. Dieu transforma en statuë de sel la femme de Lot.
56On a ici deux exemples de métamorphose mythologique, sous la forme de brefs récits réduits à un énoncé narratif ; or ce qui retiendra notre attention, dans le premier, c’est l’emploi de la formule toutes sortes de… Nous avions déjà vu la formule avec une traduction de Kafka, où à la métamorphose elle-même s’ajoutait la recatégorisation floue ; traduction qui, si l’on peut dire, « en rajoute une couche »…
57Cela dit, « toutes sortes de formes », dans le cas qui nous intéresse ici, n’est pas tant pour nous un « flouteur » d’identité qu’un « assignateur » d’identité sortale, dans la mesure où il peut être paraphrasé par : « Prothée se transformait en d’autres formes de différentes sortes », où sortes est équivalent d’espèces. Ainsi, poursuivant nos recherches, nous avons pu trouver dans le TLFI :
De toutes les sortes. De toutes les espèces, de tous les genres. Le gibier de toutes les sortes y abonde (Baudry des Loz.,Voy. Louisiane, 1802, p. 165).
58Ceci nous amène à d’autres remarques sur le genre comme génération, engendrement…
59Commençons par une citation de l’analyse littéraire de Philippe Zard (site Agrégation 2022-23 de la Société française de littérature générale et comparée), qui parle à propos de La Métamorphose de Kafka d’« attentat généalogique » ; nous y opposerons ensuite une analyse en termes de logique du genre :
« La métamorphose de Gregor est un attentat généalogique
Il y a pis, quelque chose comme un roman familial de l’abjection : n’oublions pas que tout commence dans un lit. C’est littéralement un récit de naissance, une nativité inversée. Or, en se transformant en vermine, Gregor ne dit-il pas à son père : ecce filius ? Le désarroi du père découvrant son enfant s’apparente à la découverte d’une souillure, d’une honte qui touche sa descendance. La tare du fils retombe sur le père. Se métamorphoser revient à faire de soi un enfant infamant, c’est déposer un cancrelat dans le berceau.
- 22 Pour généalogie, nous avons consulté le site LLF Site LLF (La langue française) :
Ce qui se trame en profondeur n’est ainsi rien de moins qu’une sorte d’attentat généalogique. »22
60En fait de « Voici ton fils », combinaison évangélique de « ecce homo » et « ecce filius tuus », c’est le père qui a la parole à la fin de la nouvelle ; le père et ensuite et surtout la sœur. De ce point de vue, que peut nous dire sinon nous apprendre l’analyse linguistique ? Commençons par citer le texte, en son tout début et vers la fin :
Als Gregor Samsa eines Morgens aus unruhigen Träumen erwachte, fand er sich in seinem Bett zu einem ungeheuren Ungeziefer verwandelt.
Lorsque Gregor Samsa s’éveilla un matin, au sortir de rêves agités, il se trouva dans son lit métamorphosé en un monstrueux insecte (…)
« Il (er) faut qu’il parte ! cria la sœur, c’est le seul moyen, Père ! Il faut simplement que tu essaies de te débarrasser de l’idée que c’est (es) Gregor. Nous avons cru cela trop longtemps, voilà la cause de notre malheur ! Mais comment cela (es) peut-il être Gregor ? Si c’était (es) Gregor, il (er) se serait vite rendu compte qu’une cohabitation entre des êtres humains et un tel animal n’est pas possible, et il (er) serait parti de lui-même. Nous n’aurions plus de frère, mais nous pourrions continuer à vivre et à honorer son souvenir. Tandis que maintenant cet animal nous persécute... » (trad. Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent 1988 pour Le Livre de Poche)
61Cela fait, nous aborderons les extraits en termes de chaînes de référence (CdR) :
62(i) Gregor n’est jamais privé de son prénom. On peut donc dire que la CdR est maintenue jusqu’au bout (son décès). Tous les « il » co-réfèrent à « lui » comme Gregor et non comme à « l’insecte » ou à tout autre (nom d’) animal. L’identité sortale post-métamorphique a été saisie sous une forme attributive et reste telle.
- 23 C’est une des figures du triangle du double de Doležel (1985) : (i) Gregor / (ii) le Wanderer ou So (...)
63(ii) Pour autant, physiquement (et phéno-logiquement parlant), Gregor voit bien ses attributs changer. Il se trouva veut aussi dire Il se vit transformé… Il avait conscience de sa transformation. Donc tout au long du récit, on a un être double, avec une conscience humaine et des propriétés physiques ou physiologiques animales.23
64(iii) Maintenant, si nous considérons ou additionnons les remarques d’(i) et (ii), alors, nous avons un récit parfaitement « consistant » ; ce qui est « la moindre des choses », car cela assure la compréhension continue, cohérente du récit comme suite de propositions et de séquences narratives (voir section suivante).
65(iv) La condamnation, la sentence, le verdict final, viennent de ce que le père et la fille décident d’appeler Gregor « ça ». Alors, il y a bien changement de chaîne de référence, quel que soit l’effet de flou du pronom démonstratif sur la caractérisation ou la catégorisation sortale. Et cette désignation (reprise par « cet animal » dans la même chaîne de référence) est performative au sens où elle est un acte de baptême (suivant la logique modale de Kripke 1984).
66(v) Donc il semble bien que ce soit le père, avec la sœur, qui a le dernier mot ; littéralement. Cela n’empêche pas de lire autre chose dans La Métamorphose, comme le fait Zard, qui, dit-il, veut interpréter Kafka au-delà des « lieux communs » ; mais cela ne nous empêche pas de lire le texte au fil de ses marques référentielles, marques qui permettent à la fiction et à ses personnages d’exister et qui permettent de les (com-) prendre comme tels, tels qu’ils figurent, avant toute interprétation. Nous arrivons, ainsi à propos de figuration, à notre dernière étape.
67Notre dernière section est assez informelle. Nous avons rassemblé un certain nombre de traductions de Die Verwandlung (La Métamorphose) en français (voir Annexe 1). Et si nous ne pouvons en juger d’un point de vue traductologique, nous avons été frappé par leur diversité, voire leur caractère (délibérément ?) « métamorphique » ; or, ce qui nous permet de faire part de ce sentiment de lecteur assidu mais « ordinaire », ce sont plusieurs raisons :
68(i) Il y a parfois une certaine volonté de se distinguer voire de mener une « guerre des traductions », par le moyen des NdT : voir en annexe les troisième et quatrième traductions. Or la guerre des traductions (qui est aussi une bataille des interprétations) se mène ici autour du choix de spécifications hyponymiques ; alors que :
69(ii) Kafka choisit un nom « générique » qui n’est pas un nom d’espèce « spécifique » (ungeziefer, vermine, rassemblant aussi les rats et les souris), même si la description des propriétés de Gregor métamorphosé le range bien dans – très exactement – l’ordre ou la grande famille des coléoptères, donc des insectes. Or, c’est bien la désignation hyperonymique que Kafka choisit après coup : insecte. Il est quand même étonnant de voir que certains traducteurs n’en tiennent pas compte. Mais comme nous l’avons dit, nous ne pouvons juger des méthodes ou des règles traductologiques.24
70(iii) Pour finir, nous nous sommes (spontanément) posé la question : « Gregor a été transformé en quel genre d’espèce ? » Sachant, ensuite, qu’on pouvait difficilement dire : « en quelle sorte d’espèce ? » Retrouve-t-on là (dans notre système de classification « populaire ») une trace de la (hiérarchie de) classification (catégorielle) d’Aristote, où, on l’a vu, le genre inclut l’espèce ?
71Pour développer l’orientation particulière que ce numéro de revue a prise en direction du texte littéraire, nous renverrons tout d’abord à l’article de Monneret (2019) sur l’interprétation :
- 25 Par ailleurs : « Pour un linguiste, cette perspective contextualiste trouve cependant ses limites d (...)
L’idée défendue ici sera donc qu’un concept opératoire d’interprétation requiert une limitation à certaines configurations sémantiques ou pragmatiques, qu’il convient par conséquent d’en restreindre l’usage aux seuls cas où la compréhension d’un énoncé est entravée ou problématique. En d’autres termes, on argumentera en faveur d’une distinction entre deux types de compréhensions : la compréhension sans interprétation et la compréhension avec interprétation. Puisque le second cas correspond à l’emploi usuel du terme interprétation, on se concentrera sur le premier cas, celui de la compréhension sans interprétation.25 (Nous soulignons)
72Nous avons donc envie de dire que notre travail d’analyse s’est situé au niveau de la (seule) compréhension ; ainsi, par exemple (mais c’est sans doute l’argument majeur de notre démonstration), une métaphore est prise comme une métaphore et une métamorphose comme une métamorphose : un homme qui vit « comme un sauvage » (nous mettons les guillemets, et pour la comparaison et pour la locution) au fond d’une forêt (de Carélie, précisons-le pour ajouter une touche d’étrangeté !), n’est pas obligatoirement, en tout cas dans notre exemple, un loup-garou ; et Gregor est une vermine proprement dite : une « véritable vermine » comme dit Vialatte – et non « une sale bête ».
- 26 Voir aussi : « [L]a notion de référence inclut nécessairement l’idée d’existence » (Charolles, 2002 (...)
73On peut d’ailleurs constater que les sémanticiens contemporains attachés aux logiques modales, et qui se définissent comme référentialistes (Kleiber et Martin pour le domaine français), ont ou plaidé pour le réalisme de la fiction (Martin) ou inclus le principe réaliste du « tout ce à quoi l’on réfère doit exister » (Searle 1972 :121) dans leur modèle sémantico-logique (Kleiber)26. On peut néanmoins comprendre ce que ce principe a de « déstabilisant » pour les textes de la littérature « extra-ordinaire » (merveilleux, fantastique, SF).
74Cela dit, le travail du linguiste du texte, qui est proprement un travail du produit cotextuel (ce qui permet de le distinguer de l’analyse de discours qui porte davantage sur le contextuel – même si cette répartition est parfois caduque dans les travaux hybrides de Maingueneau ou d’Adam), focalisera d’une part sur les désignations, d’autre part sur leurs chaînes (leurs enchaînements ou leurs ruptures).
75La conjugaison de ces analyses nominales ou pronominales, qui inclut donc le type de désignation choisie (et encore on n’a rien dit ici de la différence entre les syntagmes définis et/vs démonstratifs en contextes évolutifs), se poursuit par une analyse des prédicats associés aux référents évolutifs : il s’agit des verbes proprement dit (dont les pseudo-métamorphiques) et des attributs (y compris au sens des propriétés associées aux prédicats). Cette conjugaison est essentielle (au sens fort) pour comprendre, justifier les changements (ou non) de chaîne de référence. Il nous semble que ce travail de compréhension, avant toute interprétation, est essentiel non seulement pour faire de la fiction, particulièrement ce genre de fiction, un tout cohérent, autrement dit pour le rendre cohérent (en angl. consistent), mais encore pour faire adhérer le lecteur à ce genre de fiction, voire au principe de la fiction…
Brunel Pierre, rééd. 2019, Le Mythe de la Métamorphose, Paris, Corti.
Als Gregor Samsa eines Morgens aus unruhigen Träumen erwachte, fand er sich in seinem Bett zu einem ungeheuren Ungeziefer verwandelt.
(i) « Un matin, au sortir d’un rêve agité, Grégoire Samsa s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. » (Trad. André Vialatte, 1929, reprise dans FK, Œuvres complètes II, La Pléiade, 1980)
(ii) « Lorsque Gregor Samsa s’éveilla un matin, au sortir de rêves agités, il se trouva dans son lit métamorphosé en un monstrueux insecte. » (trad. Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent 1988 pour le LdP bilingue, rééd. 2024 avec une nouvelle intro.)
(iii) « Quand Gregor Samsa sortit un matin d’un sommeil peuplé de rêves agités, il se retrouva transformé en une sorte de punaise*. » (Catherine Billmann et Jacques Cellard pour Actes Sud, 1997, rééd. coll. de poche Babel, 2008)
*NdT : « La métamorphose a fait de Gregor Samsa un Ungeziefer, le mot lui-même désignant collectivement (et sans équiv. en français) “une vermine domestique” qui peut être aussi bien un cancrelat qu’un cloporte ou une punaise. C’est à cette dernière que fait d’ailleurs référence l’éditeur allemand de Kafka, Kurt Wolff, quand il presse celui-ci, le 2 avril 1913, de “lui donner l’histoire de la punaise” (die Wanzengeschichte). Et la description que fait Kafka de cet Ungeziefer, ne correspond vraiment qu’à la punaise de lit, (cimex lectularia) ; d’où notre traduction. »
(iv) « Lorsque Gregor Samsa s’éveilla un matin au sortir de rêves agités, il se retrouva dans son lit changé en un énorme cancrelat*. » (Claude David, Folio-Classique 2015, page 24)
*NdT : « L’insecte est bien un cancrelat (Ungeziefer), non une grosse punaise. Lorsque son récit fut imprimé, en 2015, Kafka insista d’ailleurs pour que l’insecte ne soit pas représenté dans le livre… »
(v) « Quand Gregor Samsa se réveilla un beau matin au sortir de rêves agités, il se retrouva transformé dans son lit en une énorme bestiole immonde. » (trad. Jean-Pierre Lefebvre pour La Pléiade 2019, repris en Folio bilingue 2024)
(vi) « Un beau matin, Gregor Samsa, fils d’une famille de petits-bourgeois à l’existence médiocre, se réveille changé en un coléoptère monstrueux. » (4° de couverture pour la trad. de Bernard Lortholary chez Garnier-Flammarion, rééd. 2022)
*
Lettre de Kafka à son éditeur, Kurt Wolff, le 25 octobre 1915 :
« L’idée m’était venue qu’Ottomar Starke [l’illustrateur retenu pour la couverture] pourrait vouloir dessiner l’insecte lui-même. Pas cela, surtout pas cela !... L’insecte lui-même ne peut pas être dessiné. Mais il ne peut pas même être montré de loin. » (souligné par l’auteur)
Das Insekt selbst kann nicht gezeichnet werden. Es kann aber nicht einmal von der Ferne aus gezeigt werden.
« Si je pouvais moi-même faire des propositions d’illustration, je choisirais des scènes telles que : les parents et le fondé de pouvoir devant la porte fermée ou, mieux encore, les parents et la sœur dans la pièce éclairée, tandis que la porte de la pièce voisine, plongée dans l’obscurité, est ouverte… »
Wenn ich für eine Illustration selbst Vorschläge machen dürfte, würde ich Szenen wählen, wie: die Eltern und der Prokurist vor der geschlossenen Tür oder noch besser die Eltern und die Schwester im beleuchteten Zimmer, während die Tür zum ganz finsteren Nebenzimmer offensteht.
Couverture de la première éd. :
https://www.alamyimages.fr/la-metamorphose-de-franz-kafka-couverture-de-la-premiere-edition-musee-collection-privee-auteur-ottomar-starke-image344149266.html
Autres couvertures :
https://www.google.com/search?client=firefox-b-d&sca_esv=1bc731a02871f74b&sca_upv=1&q=m%C3%A9tamorphose+de+kafka+couverture&uds=ADvngMiHSDNDJVyPkaZvK-jpBvVe-HBnRKnE-qczKQS3GbBK1qH5HeBSOvDy00XZL2iW2av-iGVK4SpiIxogmTY6-Yg4yOExNs4jaF27avFqezzZ8imMjodPPoFn1KYSVkueO7oTR9TUmX43RO8m4TMKfAklyHOSV5IOhYhA4FMhOdrXNpsW5aGVlhpNj2xUjmzHfCBvGLhidQ4lwDkmSXZFyncFMA_aZiNZ7GPadiGIgqIyEc7Ktaa2MrQ5U6iK9b2mmD7Dl9ffOaxkfE6QoUBXzbJZA7o5o-1o_DsKpeygHt4Mwmi5pIchP5kcOJOiDkt-ViH2gWLBE2EB3Sgqnu122DQdXclaew&udm=2&prmd=ivnbz&sa=X&ved=2ahUKEwixhJiImceGAxW1Q6QEHetZEeMQtKgLegQIDhAB
« Le bilan de Vialatte est simple : c’était un écrivain doué, parfaitement lisible, mais qui s’affranchissait un peu du texte original, voire beaucoup. Donc il fallait tout refaire… », explique à l’AFP le germaniste Jean-Pierre Lefebvre (Le Figaro 13 mai 22 https://www.lefigaro.fr/livres/la-nouvelle-traduction-de-franz-kafka-dans-la-pleiade-montre-qu-il-se-mefiait-de-l-allemand-20220513)
« De la même façon, dans La Métamorphose, j’ai proscrit tous les coléoptères, tous les cafards, toutes les blattes, tous les insectes qu’on avait utilisés pour désigner la bestiole en laquelle Gregor Samsa est métamorphosé un beau matin. Je m’étais convaincu en examinant bien la description qu’en donne Kafka qu’il ne s’agissait en aucun cas d’un coléoptère mais d’un cloporte, soit une autre bestiole. Kafka ne dit d’ailleurs rien d’autre que ‘bestiole’, ‘Ungeziefer’ en allemand. Cela désigne une bestiole quelconque, plutôt répugnante, dont on ne fait pas un animal domestique. » (Radio Prague Int 03/11/2018 : https://francais.radio.cz/redecouvrir-kafka-grace-a-une-nouvelle-traduction-francaise-8146971)
Un mot sur ces traductions de Kafka et leur « projections » : il y a une remarquable différence, en termes de points de vue ou de mentalités collectives, nous insistons sur le collectif, entre la traduction « Années folles » de Vialatte (quelles que soient par ailleurs les menaces qui dès les années 20 pèsent et sur l’économie mondiale et sur les démocraties européennes), et celle, plus récente et très spectaculaire, voire sombre, de Lefebvre pour La Pléiade (par ailleurs saluée par de très nombreux journaux : Le Figaro, comme La Croix, ou Libération… et, ci-dessus, Radio Prague International).