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L’item « yɛ » du miyobé (Togo/Bénin) : verbe plein, auxiliaire ou auxiliant ?

Tchaa Pali

Résumés

En miyobé, langue parlée au Togo et au Bénin, l’item « yɛ » se présente comme une unité syntaxique dont l’identification linguistique pose un certain nombre de problèmes. Les travaux qui ont porté sur la description de cette langue ont tendance à contribuer à entretenir le flou qui existe autour de la reconnaissance de cet item qu’ils traduisent par « etre », par « auxiliant » ou par « auxiliaire ». Ce terme qui semble incontournable dans tout énoncé verbal grammaticalement attesté peut être, curieusement, omis dans certains cas. Il peut aussi apparaître dans l’énoncé sans être suivi d’une forme verbale. Que représente-t-il réellement? Le but de cette étude est de lever l’incertitude sur l’identification de l’item « yɛ », à partir des critères morphosyntaxiques et sémantiques, par l’exploration systématique de ses usages dans différents contextes et dans différents énoncés à partir des données de terrain.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Langue en danger parlée par une petite communauté de locuteurs à cheval entre la frontière nord-est (...)
  • 2 C’est nous qui soulignons.
  • 3 C’est nous qui soulignons.
  • 4 C’est nous qui soulignons.

1Le miyobé1 est une langue gur dont l’ordre des constituants syntaxiques se présente selon la structure SOV. On peut tout aussi bien dire que c’est une langue à radical verbal final. Mais, dans cette langue, hormis des cas particuliers d’emplois pronominaux en fontion sujet, la prédication ne se fait pas sans la présence dans l’énoncé de l’item . Cette unité syntaxique qui est omniprésente dans l’énoncé où elle coexiste avec le verbe ne s’actualise pas à l’état isolé et, du moins synchroniquement, ne comporte pas la même structure morphologique que l’ensemble du paradigme verbal. En effet, le verbe se reconnaît par son dérivatif /pi-/ préfixé à un radical. L’item yɛ apparaît toujours sous la même forme et dans le même contexte dans l’énoncé. Du moment que ce constituant syntaxique semble indispensable pour l’actualisation du verbe, l’on peut être amené à l’identifier de par ses propriétés syntaxiques comme un satellite verbal. Il constituerait ainsi avec le verbe, selon l’expression de Benveniste (1974 : 79), « une forme verbale de structure binomale auxiliant + auxilié2 d’ordre invariable, dont les éléments peuvent être dissociés par insertion ». Un tel emploi syntaxique préfigure, dit Benveniste, « un procès linguistique, l’auxiliation3, qui consiste en la jonction syntagmatique d’une forme auxiliante et d’une forme auxiliée4, ou plus brièvement d’un auxiliant et d’un auxilié ». Par contre, à partir du moment où, comme l’indique Payne (1997: 84),

« Auxiliaries are verbs in that they satisfy the morphosyntactic definition of verbs (whatever that will be for the language), e.g., they occur in the position of a verb and they carry at least some of the inflectional information (subject:object “agreement” and tense/aspect/mode marking normally associeted with verbs. However, they are auxiliary in that they do not embody the major conceptual relation, state, or activity expressed by the clause. They are often semantically “empty”[...] »,

est-il une logique qui dans l’anlyse linguistique autorise à considérer comme un auxiliaire ou comme un verbe plein pouvant assumer la « fonction d’auxiliaire»?

2Nous inscrivons la présente étude qui porte sur l’identification morphosyntaxique de l’item dans la perspective synchronique. Il s’agit, en effet, d’une prospection sur une langue à tradition essentiellement orale. Sur le plan théorique, bien qu’il s’agisse d’une investigation purment descriptive, nous restons en phase avec la théorie de la grammaticalisation dont la littérature est d’une abondance prodigieuse (Heine, Claudi et Heimeyer (1991), Heine et Kuteva (2005), Lehman (1995), Melis et Desmet (1998), etc.).

  • 5 Ce corpus a été recueilli au cours de nos enquêtes relatives à notre projet de thèse (2008-2011) su (...)
  • 6 Nous témoignons toute notre gratitude à nos informateurs, notamment à Jacques K. Kagbara et Pakassa (...)

3Les données analysées, relèvent d’un corpus recueilli en deux étapes, sur le terrain à Solla. La première phase de cette collecte des données a eu lieu entre 2008 et 20115. Les données ainsi obtenues ont été complétées en février et en mars 2012 lors de deux enquêtes complémentaires. Dans chacune des phases de l’enquête de terrain, nous avons eu recours à deux locuteurs natifs qui nous ont servi d’informateurs6. Les données brutes ont été enregistrées à l’aide d’un capteur spécialisé sous formes de notes vocales. Nous les avons ensuite transcrites en API. Nous avons également glosé et traduit le transcrit. Les données ont été enfin classées selon les caractéristiques fonctionnelles de l’item yɛ avant que nous ne les soumettions à l’analyse.

4Notre démarche comporte trois points: (1) L’item et ses occurrences dans l’énoncé, (2) Identifification morphosyntaxique : verbe plein, auxiliaire/auxiliant ?, (3) Problématique de la grammaticalisation de yɛ.

1. L’item « yɛ7 » et ses occurrences dans l’énoncé

  • 7 Pour faciliter la lecture du présent article, nous précisons, dès ce début, la valeur des différent (...)

5L’item ne s’actualise pas isolement. Tout seul, il n’a pas un contenu sémantique : c’est un élémént conjoint et, de ce fait, sa valeur sémantico-syntaxique est résolument dépendante de l’énoncé dans lequel il apparaît et des relations qu’il entretient avec les autres constituants de cet énoncé. En tant que tel, il n’est pas surprenant qu’il n’apparaisse pas comme constituant unique de l’énoncé, si minimal qu’il puisse être (1)*. Aussi, n’a-t-il pas d’occurrence dans les énoncés de schèmes prédicatifs tels que NS + VP , NS + NO + VP et ses dérivés.

(1)* yɛ

(construction agrammaticale)

  • Schème NS + VP

6Il s’agit d’énoncés constitués d’un nominal en fonction de sujet et d’un verbe prédicat. Ici, le nominal est toujours un pronom. Ce type de construction est l’apanage du mode impératif (2) et, à défaut, particulièrement des verbes monovalents (3).

(2a) á ʈicugú

Pron-2sg-Imper accroupir

« Accroupis-toi! »

(2b)*

ʈicugú

Pron-2sg-Imper

accroupir

(construction agrammaticale)

(3a)

nɛ́

kɛsiŋgɛ́ː

Pron-1sg

travailler-Hbt

« Je travaille (habituellement). »

(3b)*

nɛ́

kɛsiŋgɛ́ː

Pron-1sg

travailler-Hbt

(construction agrammaticale)

  • Schème NS + NO + VP et dérivés

7La différence entre ce schème et le précédent, c’est le fait qu’il comporte nécessairement un objet (NO) sélectionné par le (VP) (4). A cette structure correspond celle NS + NC + VP, avec NC comme un nominal en fonction adverbiale (circonstancielle) (5). Ici également, NS consiste en un pronom. L’une et l’autre structures peuvent se complexifier pour donner la structure NS + NO + NC + VP (6).

(4)

mɛtá

mūː:nī

Pron-3sg-Inacc

salive

avaler

« Il avale la salive. »

(5)

pí

ʈicê:timɛ́

yírāː:sɛ

Pron-3pl-Inacc

trottoir

amuser

« Ils s’amusent sur le trottoir. »

(6)

ʈipɔ́l

ísúkúríː

pébu

Pron-3sg-Inacc

ballon

école

jouer

« Il joue au ballon à l’école. »

  • 8 Pali (2011: 309-312).

8Comme cela s’aperçoit à travers les exemples ci-dessus, l’item a tendance à s’élider après les pronoms assumant la fonction sujet. L’on retiendra donc qu’au présent (habituel, répétitif8(3) ci-dessus)) à l’intimatif (prohibitif, injonctif ou impératif (comme en (2a) ci-dessus)) ou au futur utilisant le certificatif ñɛ (7) et dans les procès dont la réalisation est considérée comme achevée (ou accomplie (8)), l’item s’efface systématiquement après les pronoms sujets. Cela suppose que dans ces cas précis, il y a incompatibilité entre et le pronom sujet (7a), (8a)). L’insertion de yɛ dans les énoncés (7a) et (7b) engendre les énoncés (7b)* et (8b)* non attestés.

(7a)

nɛ́

píkɛ́yɪ

wáyɪ́

ñɛ

Pron-1sg-Inacc

travail

faire

Cert-Fut

« Je travaillerai/ Je ferai le travail. »

(7b)*

nɛ́

yɛ́

píkɛ́yɪ

wáyɪ́

ñɛ

Pron-1sg-Inacc

travail

faire

Cert-Fut

(construction agrammaticale

(8a)

u

kɛheː

ʈíca

Pron-3sg-Acc

calebasse

toucher

« Il a touché la calebasse. »

(8b)*

u

kɛheː

ʈíca

Pron-3sg-Acc

calebasse

toucher

(construction agrammaticale.)

9Cependant, il est des usages où peut apparaître après un pronom sujet. Il s’agit d’énoncés dont la réalisation du procès s’inscrit dans un futur n’utilisant pas de certificatif (9). Par ailleurs, dans les énoncés où le futur est exprimé à l’aide de l’auxiliatif ha (radical du verbe pihabɛ « aller »), la présence de après le pronom sujet est facultative ((10a), (10b)).

(9)

yɛ́

kunɔ́yɪ

lṍ

Pron-2pl

yɛ-Inacc

voiture

entrer

« Vous prendrez la voiture/ vous entrerez dans la voiture. »

(10a)

yɛ́

ha

kɛ́yɔ

pɛ̄lɛ̄

Pron-2sg

yɛ-Inacc

Fut

maison

retourner

« Tu vas retourner à la maison. »

(10a)

pɔ́

ha

kɛ́yɔ

pɛ̄lɛ̄

Pron-2sg-Inacc

Fut

maison

retourner

« Tu vas retourner à la maison. »

10Il est évident, (10a) et (10b) ne présentent aucune différence hors contexte. L’occurrence de (10a), nous l’avons dit, est facultative, l’auxiliatif ha, suffit à exprimer à lui seul le futur et, ce faisant, à induire l’aspect accompli. Dans la glose (10a), est étiqueté « Inacc » (inaccompli) du fait de son ton H qui indique que le procès exprimé dans cet énoncé n’est pas encore réalisé. L’auxiliant ha indique explicitement que la réalisation de ce procès s’inscrit dans le futur. C’est le même ton H qui, en l’absence de l’item yɛ (qui le porte habituellement), est porté par le pronom sujet (10b).

11Dans un énoncé où l’occurrence de l’item est obligatoire, que le constituant syntaxique sujet soit un pronom ou un nom, il apparaît immédiatement après ce dernier précédant ainsi, hormis le sujet, tous les autres constituants de l’énoncé. Si le procès comporte un verbe, celui-ci apparaît en position finale de l’énoncé (11a). Seule une particule de phrase, c’est-à-dire un certificatif (tel (12a) et ñɛ (13a)) peut occuper cette position finale après le verbe, si elle est présente dans l’énoncé.

(11a)

kɛwã́tisi

ʈiparɛ

kpɔwʊ

garçon

yɛ-Acc

pierre

heurter

« Le garçon a heurté une pierre. »

(12a)

unɔ́si

yɛ́

ʈiyɔ́bɛ

cɛ́bimɛ

femme

yɛ-Inacc

montagne

descendre

Cert-Prés

« La femme descend la montagne. »

(13a)

pisoyi

yɛ́

iyɛ́hɛ

lélé

ñɛ

hommes

yɛ-Inacc

sauce

gouter

Cert-Fut

« Les gens (hommes) goûteront la sauce. »

12Les énoncés (11), (12) et (13) ci-dessus deviennent agrammaticaux sans yɛ.

(11b)*

kɛwã́tisi

ʈiparɛ

kpɔwʊ

garçon

pierre

heurter

(construction agrammaticale)

(12b)*

unɔ́si

ʈiyɔ́bɛ

cɛ́bimɛ

femme

montagne

descendre

Cert-Prés

(construction agrammaticale)

(13b*)

pisoyi

iyɛ́hɛ

lélé

ñɛ

hommes

sauce

gouter

Cert-Fut

(construction agrammaticale)

13L’item précède toujours dans l’ordre linéaire les morphèmes de modalisation temporelle: les processifs verbaux ha (du verbe plein pihábɛ « aller » (14) et we (du verbe plein piwéː « être / exister » (15) qui peuvent, par à-coups, s’actualiser comme des auxiliants (Pali, 2011: 350-ss), les morphèmes du passé (láː pour le passé proche (16) et lɛ̃́ː pour le passé lointain (17)) et le morphème bɛ̌ː du perfectif (18).

(14)

pílámɛ́

yɛ́

ha

kuléː

ʈíyíkí

wéndɛ́

cultivateurs

yɛ-Inacc

aller-Fut

arbre

dessous

se-reposer

« Les cultivateurs se reposeront sous l’arbre. »

(15)

poyi

yɛ́

we

nɛ́ni

kuyúyi

mɛ̃

tɔ́mbɔ

chèvres cultivateurs

yɛ-Inacc

etre

maintenant

brousse

vers

partir

« Les chèvres sont en train de partir vers la brousse. »

(16)

ulugɛsâː

láː

átímâːɖi

símsí

cuisinier

yɛ-Acc

PProx

tomates

griller

« Le cuisinier a grillé les tomates. »

(17)

uyɔ́ːbi

lɛ̃́

asēyí

ŋmūrɛ̄yɪ

chef

yɛ-Acc

PL

vérité

accepter

« Le chef avait accepté la vérité. »

(18)

kɛwã́

yɛ́

bɛ̌ː

wééri

enfant

yɛ-Inacc

PF

jurer

« L’enfant jurerait. »

14Une autre particularité distributionnelle de l’item consiste en ce qu’il peut aussi apparaitre, dans un énoncé, comme une copule. Dans sa fonction copulative, il est directement suivi d’un adjectif en fonction d’attribut (19) ou d’un syntagme nominal attributif (20).

(19a)

kʊ-nɛ́-nɔ́yɪ

kʊ-ŋmɔ́hɔ

cl5-Poss1sg-voiture

yɛ-Cop

cl5-noir-Adj

Cert

« Ma voiture est noire. »

15Il convient de noter que dans cet emploi, à ton H ne peut commuter avec à ton B comme le montre l’agrammaticalité de (19b)* et (20b)*. Cela dépend de la valeur intrinsèque (aspect accompli/aspect inaccompli) de chaque ton.

(19b)*

kʊ-nɛ́-nɔ́yɪ

yɛ́

kʊ-ŋmɔ́hɔ

cl5-Poss1sg-voiture

yɛ-Cop

cl5-noir-Adj

Cert

(construction agrammaticale.)

(20a)

lipɔ́ːlʊ́

kɛ́surupibi

lipɔ́ːlʊ́-Anthr

yɛ-Cop

élève

Cert

Lipɔ́ːlʊ́ est un élève. »

(20b)*

lipɔ́ːlʊ́

yɛ́

kɛ́surupibi

lipɔ́ːlʊ́-Anthr

yɛ-Cop

élève

Cert

(construction agrammaticale.)

16Nous tirons de ce tour d’horizon sur les occurrences de l’item du miyobé, qu’il apparait généralement immédiatement après le sujet du verbe de la phrase. Il a également la particularité de précéder les verbes we et ha qui eux-mêmes apparaissent dans leur role auxiliationnel avant le verbe. S’il peut aussi se comporter en véritable copule, il est souvent effacé après des sujets pronominaux du verbe. Mais, comment s’identifie-t-il? Est-il un verbe, un auxiliaire et, de ce fait donc, un auxiliant?

2. Identification morphosyntaxique de l’item yɛ

17Nous avons, eu dans la section précédente, à gloser le terme par lui-même. Si cela paraît indisposant pour une lecture scientifique de l’analyse, cela indique également que jusque-là aucune identification n’en a été faite. Il s’agit à présent, pour dissiper le flou qui existe sur la question, de s’interroger sur le statut linguistique de ce constituant syntaxique. Nous tenterons, pour ce faire, de passer au crible ses propriétés morphosyntaxiques qui permettront de déterminer si est un verbe plein, un auxiliaire et/ou un auxiliant.

2.1. Yɛ : un verbe plein?

18Le verbe est un élément relevant dans une langue d’une classe de mots qui comprend des lexèmes exprimant les modalités aspecto-temporelles. Ainsi, pour savoir si un constituant syntaxique est un verbe, il convient de se demander si celui-ci a les mêmes propriétés morphosyntaxiques que les verbes prototypiques de la langue. Pour Payne (1997: 47) :

« Morphosyntactic properties of verbs fall into two groups: distributional (or configurational) and structural. Distributional properties have to do with how words function in phrases, clauses, and texts. For example, verbs can serve as heads of verb phrases, prédicates of clauses, and they code events in a text. Structural properties have to do with the internal structure of the verb itself. For example, in some languages verbs exhibit subject agreement, tense/aspect/mode marking, etc., whereas forms that belong to other grammatical categories do not. »

19Nous nous servons de la catégorisation faite dans les propriétés morphosyntaxiques des verbes pour analyser le fonctionnement de l’item .

2.1.1. Propriétés distributionnelles des verbes

20Dans sa description systématique de la langue miyobé Pali (2011 : 301-ss) a montré que le verbe est, dans cette langue, l’élément qui, dans un énoncé verbal minimal apparaît en position finale. La phrase se présente donc selon le schème SOV. Cette distribution du verbe ne dépend pas de la modalité de l’énoncé (assertion, interrogation, négation, etc.)

(21)

kɛsarɛyáyɩ

yɛ́

ʈi-náː-yu

ʈicó

boucher

yɛ-Inacc

cl7- boeuf-tête

hacher

« Le boucher hache la tête du boeuf. »

(22)

úkɔmãdã́

yɛ́

kaḿḿḿ

commandant

yɛ-Inacc

venir-Interr

« Le commandant vient-il? »

(23)

kābɛ̄

piwéːri

tɛ̃́nɛ

Nég-Imper

nager

arrêter

« N’arrête pas de nager ! »

21Si le verbe n’apparait qu’en finale de proposition, quelle peut donc être sa structure morphologique?

2.1.2. De la structure du verbe en miyobé

  • 9 En miyobé, le nom (substantif) appartient obligatoirement à une classe et / ou à un genre. Ce faisa (...)

22En miyobé, le verbe s’identifie comme une forme verbo-nominale. Sa structure, du moins celle de l’infinitif, est marquée par un préfixe9, le même qui caractérise les nominaux de la classe 2 du genre 1. Pali (2011: 301) décrit ce qu’il convient d’appeler catégorie verbale dans les termes suivants:

« [...] la catégorie verbale peut être caractérisée par une forme nominale. La marque de cette forme nominale est le morphème /pi-/ préfixé à la base lexicale (ou radical). Dans une forme verbale, ce préfixe est porteur de la valeur de l’infinitif. Ceci étant, il devient claire qu’en miyobé l’hypothèse de l’absence de verbes monosyllabes est plausible, vu qu’aucun verbe ne peut se réduire à un simple radical ou à son préfixe [...] »

23Les propriétés flexionnelles du verbe sont résumées par Pali (2011, id.) dans sa conclusion à l’étude du verbal en miyobé. Nous reprenons ici l’essentiel de cette synthèse:

« Il est une entreprise chimérique dans l’étude du verbal qui consisterait à n’accorder d’intérêt qu’aux changements formels dans la base verbale. Ces variations morphologiques, loin de constituer de véritables arguments de l’expression des catégories TAM, ne représentent en réalité que des formes de conjugaison sans valeur suffisamment temporelle, aspectuelle et modale. Pour que le constituant verbal exprime les TAM, il faut qu’il soit pris en charge, à son tour, par les spécificatifs verbaux qui l’insèrent dans l’énoncé (Bonvini 1988 : 117). Nous retenons de cette étude sur le verbal que :

- les verbants de l’accompli et de l’inaccompli sont des suprasegments spécifiquement tonals (/H/ pour l’inaccompli, /B/ pour l’accompli) qui s’actualisent, non pas dans la base verbale, mais dans l’auxiliaire ;

- l’expression temporelle est prise en compte par les instanciels et, dans une moindre mesure, par quelques processifs reconnus comme des spécificatifs temporels […] ».

24Il ressort, néanmoins, que le verbe comporte des éléments structurels qui le caractérisent comme tel. En effet, parmi ceux qui rentrent dans ce que nous considérons comme représentatifs du continuum flexif, il y a, par exemple, les morphèmes du répétitif et de l’habituel qui marquent tous les verbes. Entre autres spécificatifs qui marquent les verbes, nous retenons, pour la présente analyse, ceux du passé.

  • 10 Il ne s’agit pas de dérivatifs au sens morpholexicologique du terme, mais de morphèmes ayant une fo (...)

25Les flexifs verbaux du répétitif (morphèmes actualisant dans le verbe la modalité de la répétition)10 se classent en quatre types selon les sous-classes de verbes ; la définition de chaque sous-classe est fonction de son mode de flexion. On distingue donc :

  • le morphème Ø qui équivaut à la flexion zéro pour les verbes, notamment, ceux dont les radicaux ne subissent aucun changement ou, pour ainsi dire, conservent la même forme, quel que soit le type de procès (accompli /inaccompli) et quelle que soit la modalité énonciative (tɛ̃́sɛ̄ « trier » (24)) ;

(24)

siwã́

yɛ́

íkpɔ

tɛ̃́sɛ̄

enfants

yɛ-Inacc

amendes de karité

trier-Rép

« Les enfants trient les amendes de karité. »

  • le morphème /-si/ des verbes à alternance /aː/~/-si/ (pisímaː « parler » (25)). Nous parlons ici d’alternance pour désigner les verbes à suffixes /aː/ qui, pendant leur actualisation dans l’énoncé fléchissent en prenant le morphème /-si/. Celui-ci caractérise également les verbes de la série 3 des radicaux à suffixation morphémique (par exemple piyáyɩ « vendre » (26)) ;

(25)

pisoyi

yɛ́

símsí

hommes (les gens)

yɛ-Inacc

parler-Rép

« Les gens parlent. »

(26)

unɔ́si

yɛ́

ññási

yálisí

femme

yɛ-Inacc

sel

vendre-Rép

« La femme vend le sel. »

  • le morphème /-yi/ des verbes à flexion /-yi/ (exemple : pifúː « souffler » (27)),

(27)

ukpére

yɛ́

n̄nā

fúːyí

fille

yɛ-Inacc

feu

souffler-Rép

« La fille souffle le feu. »

  • le morphème /-ɖi/ ou /-ri/ (exemple : pikpá « augmenter » (28)).

(28)

ulugɛsâː

yɛ́

sikpéḿ

iyɛ́hɛ-yɪ

kpáɖí

cuisinier

yɛ-Inacc

piment

sauce-dans

ajouter-Rép

« Le cuisinier ajoute du piment dans la sauce. »

  • 11 Cf. Pali (2011: 314-315) pour d’amples détails.

26L’habituel, avec pour valeur l’expression d’un procès dont la réalisation dure et se répète (habituellement), a deux morphèmes flexifs: /-ŋgɛː/ BH et /-ntɛ/ BH11.

27En effet, les verbes formant leur habituel avec le flexif /-ŋgɛː/ sont tous ceux qui, ont un répétitif en /-ɖi/ ou /-ri/ et en /-si/. Pour les verbes dont le répétitif se fait à partir du morphème /-si/, l’habituel s’obtient de deux manières :

  • soit en partant directement du radical auquel l’on suffixe le morphème de l’habituel /-ŋgɛː/ (29a);

  • soit en adjoignant le morphème /-ŋgɛː/ à la forme du répétitif du verbe qui comporte déjà le morphème /-si/ (29b).

28Les deux formes de l’habituel coexistent dans la langue mais elle ne sont pas substituables l’une à l’autre dans le même verbe. Il y a un paradigme verbal pour chacune d’entre elles.

(29a)

Verbe

Hbt

Glose

pihánaː

pilámaː

piŋmâː

pīlābaː

hánaːŋgɛ́ː

lámaːŋgɛ́ː

ŋmâːŋgɛ́ː

lābaːŋgɛ́ː

« ouvrir la porte »

« insulter  »

«  rôtir »

« s’habiller  »

(29b)

Verbe

Hbt

Glose

pihánaː

pilámaː

piŋmâː

pīlābaː

hánɩsɩŋgɛ́ː

lámɩsɩŋgɛ́ː

ŋmásɩŋgɛ́ː

lābɩsɩŋgɛː

« ouvrir la porte »

« insulter  »

«  rôtir »

« s’habiller  »

29Les verbes dont le répétitif appelle le flexif /-ɖi/ ou /-ri/ forment leur habituel en adjoignant à leur forme finale du répétitif le flexif /-ŋgɛː/ (30).

(30)

Verbe

Hbt

Glose

pimɔ́mɛ

piyɛ́nɛ

piyíbɛ

mɔmɖɩŋgɛ́ː

yɛ́ŋɖiŋgɛ́ː

yíbiɖiŋgɛ́ː

« construire »

« voir »

« remplir »

30Quant au flexif /-ntɛ/ de l’habituel, il marque tous les verbes invariables au répétitif. La liste en (31) ci-après n’est pas exhaustive.

(31)

Verbe

Hbt

Glose

piwúgulɛ

picábɩnɛ

picɛ́bɩsɛ

picímɛ

wugulɛntɛ́

cabɩnɛntɛ́

cébɩsɛntɛ́

címɛntɛ́

« ouvrir »

« enseigner »

«  décroître »

«  éternuer »

31Mis à part cette flexion verbale au répétitif et à l’habituel, il est d’autres morphèmes que nous appelons des spécificatifs temporels qui, en miyobé, marquent systématiquement le verbe pour en précisier la réalisation du procès. En termes clairs, deux paradigmes différents se dégagent:

  • spec + V + suffixe : l’occurrence des spécificatif est facultative.

  • les morphèmes de flexion qui ne sont pas des dérivatifs, vu qu’ils ont, non une fonction morpholexicologique, mais une fonction syntaxique. Ces morphèmes sont obligatoires.

32A titre illustratif, nous évoquons, ici, les spécificatifs du passé. En effet, le passé se réalise au moyen des spécificatifs lâː (qui exprime la réalisation du procès dans un passé proche de l’instant de l’énonciation (32)), et lɛ̃́ː (qui, à l’opposé de lâː, indique que le procès s’est réalisé dans un passé relativement éloigné (33)).

(32)

ʊ-nɛ́-yɛ̃̄

lâː

ñcêː

tɔ́mbɔ

cl1-Poss1sg-oncle

yɛ-Acc

PProx

chemin

partir

« Mon oncle est parti en voyage. »

(33)

piŋmánɛ

lɛ̃́ː pi-ilũ sikpéḿ

níŋuɣusɛ

jeunes-gens

yɛ-Acc

PL leurs-vêtements

humidifier

« Les jeunes gens avaient humidifié leurs vêtements.  »

  • 12 Nous entendons par forme de base ou non fléchie du verbe, la forme nomino-verbale que la grammaire (...)
  • 13 Cf. L’item yɛ et ses occurrences dans l’énonce sous 1., supra.

33Au démeurant, toutes ces différentes manières de marquer le verbe en miyobé - du moins si l’on ne considère que la flexion au répétitif, à l’habituel et les instanciels du passé – sont celles qui sont observées au niveau du verbe plein en général. Mais aucune des formes fléchies du verbe susdécrites ne ressemble à l’item . En effet, il n’existe pas en miyobé de forme de base ou non fléchie12 du verbe pour cet item tel qu’il puisse y avoir piyɛ comme verbe. Même s’il semble trop prématuré, à ce stade de la réflexion, de conclure à partir du seul argument structurel de base de la non appartenance de à la classe des verbes, il n’est sans doute pas moins important de préciser sa différence au niveau flexionnel d’avec les autres verbes, voire ceux qui ont un fonctionnement à la fois comme verbes pleins et comme auxiliaires. n’apparaît jamais en position finale de l’énoncé13. Il ne prend aucun morphème de flexion propre au verbe ((34)*; (35)*) et ne s’actualise ni sémantiquement ni syntaxiquement, avec les instanciels (du passé par exemple ((36*); (37)*).

(34)*

ŋgɛ́ː

(construction agrammaticale)

(35)*

ntɛ́

(construction agrammaticale)

(36)*

úlámɛ

lâː

cultivateur

yɛ-Acc

PProx

(construction agrammaticale)

(37)*

úlámɛ

lɛ̃́

cultivateur

yɛ-Acc

PL

(construction agrammaticale)

34Au regard de l’analyse qui précède, il apparaît que l’item ne remplit pas les conditions morphosyntaxiques (distributionnelles et morphologiques) pour être intégré à la sous classe des verbes pleins de la langue miyobé. Il importe de partir de ses propriétés syntaxiques et de ses rapports avec la tête du syntagme verbal pour déterminer son appartenance syntaxique.

2.2. Yɛ: un auxiliaire ?

  • 14 Le terme auxiliant est utilisé par Pali (2011: 350) non pas au sens que lui confère Benveniste (197 (...)

35Il est, certes, normal de dire comme Payne (1997 : 84) que « Auxiliaries normally derive from full verbs. The most likely verbs to become auxiliaries are stative verbs as be, stand, and sit [...]  ». Et, en miyobé, des formes lexicales telles piwéː « être / exister » et pihábɛ « aller » jouant le rôle d’auxiliaires existent, qui peuvent également fonctionner comme des verbes ordinaires ou des verbes pleins ((34b); (35b)). Ces lexèmes sont décrits comme des auxiliants14 par Pali (2011: 350 et ss) du « présent à valeur de continu » pour piwéː (voir we en (34b)) et du « futur » pour pihábɛ (voir ha en (35b)). Mais, s’ils sont désignés auxiliants, ils ne le sont, en effet, que dans leurs rôles d’auxiliaires. Les auxiliés sont des verbes (tels kɛ́sū « nier » (34b) et wɛ̄hɛ̄ « arracher » (35b) ci-dessous) s’actualisant toujours en finale de proposition et portant toute la charge sémantique du verbe principal. La distribution de l’auxiliant est invariable : il précède toujours, dans l’ordre linéaire, l’auxilié. Cette distribution sert d’ailleurs d’argument dans une analyse qui cherche à déterminer quand, par exemple en miyobé, il est autorisé de dire qu’un verbe est utilisé comme auxiliaire ou, à défaut, comme verbe plein.

(34a)

uyɔ́ːbi

yɛ́

kɛ́yɔ

we

chef

yɛ-Inacc

maison

être

« Le chef est (se trouve) à la maison. »

(34b)

usoyi

ŋgó

yɛ́

we

ǹsímɛ́

mmú

kɛ́sū

personne

Déic

yɛ-Inacc

être-Aux

affaire

Déic

nier

« Cette personne est entrain de nier cette affaire. »

  • 15 sĩ « aller » : forme supplétive de ha (pihábɛ) au présent.

(35a)

sáːmáː

yɛ́

kuyâː

sĩ15

sáːmáː-Anthr

yɛ-Inacc

marché

aller

« Sáːmáː va au marché.  »

(35b)

usâːyáha

yɛ́

ha

mɛyúyi

wɛ̄hɛ̄

grand-père

yɛ-Inacc

Fut

herbage

arracher

« Grand-père arrachera les herbes / Grand-père va désherber. »

36Comme on le voit dans les exemples ci-dessus avec we en (34a), (34b), sĩ (35a) et ha (35b), l’item est présent et sa distribution est restée inchangée. Cette attitude explique, d’une certaine manière, les rapports pragmatico-syntaxiques qui existent dans un énoncé donné entre l’item yɛ́ et le terme qu’il conviendrait d’appeler verbe plein. Il s’agit, bien entendu, de rapports de nécessité dans la mesure où l’énoncé minimal peut se réduire à la structure NS + YƐ + V (avec NS = un nom (36a). Si tel que nous l’avons exposé plus haut, il arrive que le schème NS + YƐ + V se réduise à NS + V quand, par exemple, NS est un pronom (36b), cela n’occulte guère ce rapport de nécessité entre et le verbe, car l’effacement de dans ce cas n’est que partiel. Son ton qui est un marqueur aspectuel est porté par le pronom sujet qui commande sa suppression. Ce ton est B pour l’aspect accompli (voir en (36a) et u en (36b)) et H pour l’inaccompli (voir en (36c)). De plus, les pronoms ont la particularité d’être des unités définies. Leur haut degré de définition peut, entre autres, expliquer l’économie de .

(36a)

utisitoyikɔ́

cáːyɪ̄

homme-malade

yɛ-Acc

pleurer

« Le malade a pleuré. »

(36b)

u

cáːyɪ̄

Pron-3sg-Acc

pleurer

« Il a pleuré. »

(36c)

cáːyɪ̄

Pron-3sg-Inacc

pleurer

« Il pleure. »

37Par ailleurs, le rapport de nécessité entre le verbe et l’item est tel que dans un énoncé où le sujet est focalisé, c’est , et non le verbe, qui porte la marque (focus) de cette focalisation. Celle-ci se présente sous la forme d’un morphème /-ɛ/ qui se greffe à comme un suffixe. Notons que le ton intrinsèque de /-ɛ/ est B.

(37)

kɛwã́

yɛ́-ɛ

cūːnū

enfant

yɛ-Foc

sauter

« C’est l’enfant qui saute. »

38Au vu de l’aptitude de l’item à porter les marques flexionnelles de l’aspect dans l’énoncé et de ses rapports syntaxico-pragmatiques avec le verbe, nous pensons qu’il a un fonctionnement digne d’un auxiliaire. C’est donc un auxiliaire qui présente la particularité de ne pas fléchir synchroniquement à la manière d’un verbe plein ou d’un néo-auxiliaire (tel que ha « avoir » que nous avons décrit plus haut). Notre hypothèse part de ce que dans nombre de langues, il est de ces éléments qui, dans le syntagme verbal montrent des structures morphologiques très éloignées de celles des verbes et qui, pourtant dans leurs rapports avec le verbe se révèlent indiscutablement de véritables auxiliaires. En ce qui relève de sa morphologie atypique par rapport à celle du verbe, Payne (1997: 84-85) rappelle que

« In a few languages such forms do not seem to come from verbs at all, and the way in which they express the inflectional information is not very much like the way verbs do, i.e. they may exhibit irregular or completely distinct inflexional paradigms [...] If a verb phrase element does not take any of the inflectional information associated with verbs, it may still be called “auxiliary”, although it cannot be properly termed an “inflected auxiliary” and therefore will not enter into the discussion of constituent order [...] In other languages it may be difficult or impossible to distinguish such forms from certain kinds of adverbs. »

  • 16 L’on aurait pu affirmer péremptoirement que le verbe ne s’actualise jamais sans l’auxiliaire yɛ. Ce (...)

39Les marques aspectuelles, même si elles sont d’ordre suprasegmentales (en tant qu’elles consistent en des tons) ne sont pas pour autant moins des morphèmes de flexion. L’on aura compris, après cette discussion, qu’en dehors de l’impératif qui ne nécessite pas d’auxiliaire (38)*, le verbe est rarement16 actualisé seul (sans l’aide de l’auxiliaire ) dans l’énoncé. En effet, une assertion comme (39a)* est considérée comme non conforme aux exigences grammaticales de la langue miyobé alors que l’assertion (39b) est jugée grammaticalement correcte du simple fait de la présence de comme auxiliaire du verbe fɔ̄nū « pourrir  ».

(38)*

yɛ́

kɛ́yɔ-yí

pɛ̄lɛ̄

Pron-2sg-Imper

Aux

maison-dans

retourner

(construction agrammaticale)

(39a)*

isarɛ

fɔ̄nū

viande

pourrir

(construction agrammaticale)

(39b)

isarɛ

fɔ̄nū

viande

Aux-Acc

pourrir

« La viande a pourri.  »

40L’auxiliaire constitue avec le verbe, on le voit, cette « structure binomique auxiliant + auxilié, d’ordre invariable, dont les éléments peuvent être dissociés par insertion. » dont parle Benveniste (1974 : 179). La forme auxiliante est, de ce point de vue toujours yɛ, alors que la forme auxilée est le radical verbal qui assume la fonction de tête de syntagme verbal. C’est donc dans sa relation avec le verbe que se présente comme un auxiliant puisqu’il est la fonction de l’argument (radical verbal) dans la globalité de la fonction auxiliationnelle.

  • 17 Le terme est emprunté à Benveniste, (1974 : 184- ss).

41Du moment que l’item peut coexister avec un autre auxiliaire (le cas de we et de ha ci-dessus, par exemple) dans son rapport auxiliationnel avec le verbe, nous parlons d’une « surauxiliation »17. Il s’agit d’un cas d’auxiliation complexe qui présente la structure Aux1 + Aux2 + V. Dans cette structure la position de Aux1 est toujours occupée par l’item yɛ. Aux2 représente tout autre auxiliaire. Par contre, yɛ́ + Aux2 se présente comme un auxiliant complexe, un surauxiliant. Ainsi, cette relation complexe d’auxiliation en miyobé peut être schématisée comme ci-dessous à partir de l’énoncé (40) qui suit.

(40)

kɛnúibi

yɛ́

we

aparɛ

kɛcáá

cólómnī

oiseau

Aux1

Aux 2

rochers

dessus

sauter

« L’oiseau est en train de sauter sur les rochers. »

42Puisque notre réflexion porte spécifiquement sur l’item , nous focalisons tout l’intérêt de la présente prospection sur lui. Nous avons déjà montré qu’il est un auxiliaire et qu’il peut se combiner avec un autre auxiliaire dans une relation de surauxiliation avec le verbe. Mais, il demeure un élément explicatif sur son statut syntaxique qui, loin de le placer dans la catégorie majeure des verbes, le laisse à mi-chemin entre la position d’une particule énonciative et celle d’un auxiliaire sans contenu sémantique stable. Nous nous référerons à la théorie de la grammaticalisation pour tenter d’apporter une explication au fonctionnement de cet auxiliaire.

3. Problématique de la grammaticalisation de l’item yɛ

  • 18 Melis et Desmet (1988), cité par Takassi (2003 : 138).

43Il a été montré que qui est un auxiliaire ne se comporte pas totalement comme un verbe ou comme les autres auxiliaires de la langue. Par exemple, sur le plan morphologique, sur le plan syntaxique et sur le plan sémantique, il a des propriétés qui tranchent avec celles des constituants précités (verbes et auxiliaires), même si, il faut le rappeler, il connaît une forme fléchie qui consiste en des morphèmes aspectuels tonals. Une étude diachronique aurait pu permettre de voir comment cette forme a évolué dans la langue au gré du temps, mais dans la mesure où le miyobé demeure une langue à tradition orale, nous nous limitons à une analyse synchronique. Nous pensons à ce propos que la perte des propriétés flexionnelles particulières aux verbes de est le résultat d’une grammaticalisation progressive à trois étapes. Il s’agit, comme l’indiquent Melis et Desmet (1988) d’un « procès dynamique, en diachronie et en synchronie au terme duquel certains éléments lexicaux en arrivent à remplir un rôle grammatical »18. Pour ce qui concerne le processus de l’auxiliarisation, Takassi (2003 : 141-ss) précise :

« L’auxiliarité se construit étapes par étapes au cours de l’évolution de la langue. Elle est l’aboutissement d’un processus qui se poursuit tout le long de l’histoire de cette langue et un phénomène dynamique observable à n’importe quel moment de cette histoire. En effet, il existe des stades d’auxiliarisation, stades qui peuvent coexister en synchronie dans la même langue. »

  • 19 Il ne s’agit pas ici d’une simple spéculation dont la vérification poserait problème. L’hypothèse d (...)

44Au premier degré de la grammaticalisation, est un verbe plein et autonome. Il est dissyllabe à l’infinitif, car il est marqué par son préfixe de la catégorie verbale /-pi/. La forme fléchie (yɛ) du verbe (piyɛ ?)19 est celle qui survit synchroniquement sous la forme d’un auxiliant avec pour morphème de flexion, Ø comme c’est le cas pour un certain nombre de verbes pleins considérés comme invariables. Car il existe effectivement en miyobé, un paradigme verbal dont la structure reste la même quelle que soit la catégorie TAM qui la meut. Nous représentons cette régularité formelle par le morphème Ø. De ce paradigme, Pali (2011 : 321) donne des exemples par le tableau suivant; la liste des radicaux verbaux n’est pas exhaustive.

Forme de base

base

Schèmes tonals

Imper

Inacc

Acc

Glose

/yoboyi/

/wẽdɛ/

/laha/

/wayɪː/

MMM

HB

BB

HBB

yōbōyī

wẽ́dɛ

laha

wáyɪː

yōbōyī

wẽ́dɛ

laha

wáyɪ

yōbōyī

wẽ́dɛ

laha

wáyɪː

« monter »

« se reposer »

« déterrer »

« bouillir »

45La forme segmentale de dépourvue de toute adjonction flexionnelle se retrouve également dans les constructions prédicatives sans verbe ((41a) ; (41b)).

(41a)

kɛlɔ́ŋ

kɛ́

singe

être

3sg-Emph

«  C’est le singe. »

46Certes, le prédicat attributif de (41a) est forcément hors-aspect et laisse supposer que le ton B de ne peut être interprété comme une marque d'accompli, mais seulement comme une absence d'inaccompli. Cependant, dans la mesure où, en miyobé, la réalisation du procès ne se conçoit que par l’accompli ou l’inaccompli, cette absence d’inaccompli traduit forcément l’accompli tel qu’exprimé dans le prédicat verbal (41b); d’où le ton B de en (41a) correspond au ton B de yɛ en (41b).

(41b)

kɛlɔ́ŋ

kpu

singe

yɛ-Acc

mourir

« Le singe est mort. »

(41c)

kɛlɔ́ŋ

yɛ́

kɛtōmɛ̄

singe

yɛ-Foc

blanc

« C’est le singe qui est blanc. »

47Ce degré est celui que viennent de franchir les verbes piwéː « être / exister » et pihábɛ « aller » qui conservent encore synchroniquement (quoiqu’elles soient partielles) leurs qualités de verbes pleins.

48Au second degré de cette évolution, entre dans une forme de construction verbale binomique V1 et V2. A ce stade, V1 perd son autonomie et entame un processus de désémantisation, une dématérialisation sémantique qui laisse émerger selon Schapira (1998: 183), un rapport primordial « par-dessus l'auxiliaire entre le sujet et l'auxilié ». C’est ce rapport entre le sujet et l’auxilié (V2) qui accorde à ce dernier le privilège de noyau prédicatif : ci-dessous, wōlɛ̄ « se laver » (42) et tōrɛ̄ « brûler » (43) . L’unique propriété flexionnelle qui incombe au V1 (auxiliant) consiste à porter les marques aspectuelles de l’accompli et de l’inaccompli.

(42)

u-nɛ́-wã́

yɛ́

wōlɛ̄

cl1-Poss1sg-cadet

Aux-Inacc

se-laver

« Mon frère cadet se lave. »

(43)

kɛ́yɔ

yɛ́

tōrɛ̄

maison

Aux-Inacc

brûler

« La maison brûle. »

49Au troisième degré, s’achève le processus de désémantisation et de perte totale d’autonomie de V1. Entre en jeu, à ce stade, un paramètre morphosyntaxique se manifestant dans une décatégorialisation : « En effet, si un verbe se situe sur une chaîne de grammaticalisation, il tend à se neutraliser ou à perdre même complètement ses privilèges syntaxiques de catégorie lexicale majeure (N et V) pour adopter un comportement qui ressemble plus à celui des catégories lexicales secondaires, telles que l'adjectif, la préposition ou l'adverbe » (Lamiroy, 1999 : 36). V1 se fige comme un auxiliant et s’emploie toujours en présence d’un V2 (ou auxilié). C’est désormais un constituant syntaxique d’une catégorie différente, c’est-à-dire, qui cesse d’être un verbe, mais un morphème auxiliatif. Le fait qu’il ait conservé ses propriétés flexionnelles évoquées dans la description du second degré comme porteur des marques aspectuelles (voir le ton B sur yɛ en (44)), le confirme. En définitive, le troisième degré scelle définitivement le sort de comme auxiliaire vidé de son contenu sémantique verbal.

(42)

kupáŋ́

kumɛ̄lɛ̄

luru

flèche

Aux Acc

mur

transpercer

La flèche a transpercé le mur. »

Conclusion

50Au terme de cette analyse qui a porté sur l’identification de l’item en miyobé, nous retenons que ce constituant syntaxique apparaît toujours en contexte préverbal après le nominal qui assume la fonction sujet. Dans ce contexte, également, peut s’effacer quand il est précédé d’un pronom. Il n’a pas de morphèmes de flexion d’ordre segmental comme la majorité des verbes de la langue mais il est l’unique élément de l’énoncé qui en porte les marques suprasegmentales de l’expression de la réalisation du procès : le ton B pour l’aspect accompli et le ton H pour l’aspect inaccompli. Alors, aux questions qui ont cimenté la problématique de départ et qui consistaient à déterminer si yɛ́ est un verbe plein, un auxiliaire ou un auxiliant, la solution s’est bâtie dans une perspective qui tient plus compte de la synchronie de la langue que de toute autre considération, le miyobé étant encore une langue à tradition orale. Sur le plan synchronique donc, n’est pas un verbe plein. Il n’en a même pas la distribution : la structure syntaxique du miyobé étant SOV. C’est une particule de l’énoncé qui aide à l’actualisation du verbe et qui a, de ce fait, un fonctionnement et une distribution semblables à ceux des néo-auxiliaires de la langue tels que we (ou piwéː) « être / exister  » et ha (ou pihábɛ) « aller ». En tant que tel, l’item se présente comme un véritable auxiliaire qui, dans ses rapports avec le verbe final de l’énoncé s’avère donc un auxiliant. Il peut aussi composer avec un néo-auxiliaire, qu’il précède dans l’ordre linéaire, pour former un surauxiliant (un auxiliant complexe) dans une relation de surauxiliation avec le verbe. L’identification de comme auxiliaire trouve sa justification dans la théorie de la grammaticalisation qui nous permet d’envisager son évolution à trois degrés : au premier degré, est un verbe plein et sémantiquement autonome ; au second degré, se produit une dématérialisation sémantique et devient occasionnelement un auxiliant du verbe final ; au troisième degré, enfin, s’achève le processus de désémantisation et perd totalement son autonomie sémantique. Il s’ensuit donc une décatégorialisation qui fait décliner ce verbe initial au statut d’auxiliaire figé dans sa distribution et dans sa fonction d’auxiliant.

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Bibliographie

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Pali, T. (2011). Description systématique de la langue miyobé (Togo / Bénin). Thèse de

doctorat unique en cotutelle internationale Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 – Université de Lomé.

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Annexe

Abréviations et symboles

( ́) Ton haut Fut Futur

( ) Absence de ton = Ton bas H Haut

( ̄ ) Ton moyen Inacc Aspect inaccompli

Acc Aspect accompli N Nom

Adj Adjectif O Objet

Anthr Anthroponyme P Prédicat

Aux Auxiliaire pl pluriel lointain

B Bas PL Passé

Cert Certificatif PProx Passé proche

Cop Copule Prés Présent

Hbt Habituel Pron Pronom

Imper Impératif Rép Répétitif

Déic Déictique S sujet

Emph Emphase sg singulier

Foc Morphème de focalisation V Verbe

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Notes

1 Langue en danger parlée par une petite communauté de locuteurs à cheval entre la frontière nord-est du Togo et du Bénin (Pali, 2011).

2 C’est nous qui soulignons.

3 C’est nous qui soulignons.

4 C’est nous qui soulignons.

5 Ce corpus a été recueilli au cours de nos enquêtes relatives à notre projet de thèse (2008-2011) sur la Description systématique de la langue miyobé (Togo/Bénin). Il s’est agi d’une liste de 1800 items dont 230 environ expriment la notion de lieu.

6 Nous témoignons toute notre gratitude à nos informateurs, notamment à Jacques K. Kagbara et Pakassam Louka pour leur disponibilité et l’intérêt qu’ils accordent à nos recherches sur le miyobé.

7 Pour faciliter la lecture du présent article, nous précisons, dès ce début, la valeur des différents tons contextuels de l’item yɛ. En effet, le ton porté par yɛ est un marqueur aspectuel (Pali, 2011). Il est H (haut) à l’aspect inaccompli et B (bas) à l’aspect accompli.

8 Pali (2011: 309-312).

9 En miyobé, le nom (substantif) appartient obligatoirement à une classe et / ou à un genre. Ce faisant, sa classe et son genre sont matériellement indiqués sous la forme d’un préfixe. Les nominaux de cette langue se répartissent en six genres et 10 classes. La suffixation est très rare et ne participe pas de la classification nominale. Les suffixes ont généralement une fonction de dérivation morphologique (cf. Pali, 2011; 2012).

10 Il ne s’agit pas de dérivatifs au sens morpholexicologique du terme, mais de morphèmes ayant une fonction syntaxique.

11 Cf. Pali (2011: 314-315) pour d’amples détails.

12 Nous entendons par forme de base ou non fléchie du verbe, la forme nomino-verbale que la grammaire appelle infinitif.

13 Cf. L’item yɛ et ses occurrences dans l’énonce sous 1., supra.

14 Le terme auxiliant est utilisé par Pali (2011: 350) non pas au sens que lui confère Benveniste (1974: 177 et ss) en tant que premier terme de la « structure binomale auxiliant + auxilié » créée par auxiliation. Il donnait en effet la définition suivante à l’auiliant qu’il empruntait à Lébikaza (1999: 296): « Ce sont des verbes pleins employés comme auxiliaires ».

15 sĩ « aller » : forme supplétive de ha (pihábɛ) au présent.

16 L’on aurait pu affirmer péremptoirement que le verbe ne s’actualise jamais sans l’auxiliaire yɛ. Cependant, le fait qu’il s’efface quelque fois après les pronoms sujets rend une telle assertion irréaliste.

17 Le terme est emprunté à Benveniste, (1974 : 184- ss).

18 Melis et Desmet (1988), cité par Takassi (2003 : 138).

19 Il ne s’agit pas ici d’une simple spéculation dont la vérification poserait problème. L’hypothèse de l’existence de cette forme en diachronie est fondée d’une part, sur les formes synchronique des néo-auxiliaires we « être / exister » et ha « aller », et d’autre part, sur les formes verbales (formant un paradigme) dont les formes phonétiques non suprasegmentales ne varient pas.

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Table des illustrations

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Pour citer cet article

Référence électronique

Tchaa Pali, « L’item « yɛ » du miyobé (Togo/Bénin) : verbe plein, auxiliaire ou auxiliant ? »Corela [En ligne], 12-1 | 2014, mis en ligne le 25 juin 2014, consulté le 07 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/corela/3505 ; DOI : https://doi.org/10.4000/corela.3505

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