Navigation – Plan du site

AccueilNuméros14La vie théâtrale en Franche-ComtéÉléments moins performants

La vie théâtrale en Franche-Comté

Éléments moins performants1

Pierre Chambefort
p. 77-78

Texte intégral

  • 1 Actes Sud - Papiers, 1995

1Peter Turrini
Cie Brozzoni, théâtre de Montbéliard 24-28 avril 1996

Une aventure

  • 2 Éléments moins performants. Chronique, textes de Véronique et Patrick Laupin

2La mise en scène de la pièce de Turrini a été l'occasion d'une aventure exceptionnelle, qui est évoquée plus que racontée dans sa Chronique2, mais dont la presse locale a largement rendu compte.

3C'est l'histoire d'une compagnie qui dans sa passion du théâtre a trouvé dans le Théâtre de l'unité un compagnon de route. Reconnue au festival d'Avignon off 1994, elle a été invitée par le C.A.P. en janvier 1995 pour présenter Le cabaret de l'ange bleu. Se met alors en place le projet de « changement de direction » dont la convention stipule :

Durant la période de changement de direction, la Cie Brozzoni assurera la vie artistique du C.A.P. en assurant notamment :

  • cinq représentations du spectacle Éléments moins performants au théâtre de Montbéliard

  • une exposition à l'hôtel de Sponeck

  • un travail de développement culturel

  • des ateliers de pratique théâtrale pour amateurs

  • la participation au stage les « Ruches »

4Outre les ruches et les ateliers le « travail de développement culturel » s'est développé en une sorte de porte à porte auprès des syndicats et des comités d'entreprise de Sochaux, E.D.F., G.D.F., etc., de relation directe avec les gens :

  • 3 Charlie Brozzoni, in Chronique

J'ai l'impression que quand je vais là-bas et que je leur parle, je suis un missionnaire… J'y vais avec ce que je crois juste et fort pour nous, on se rencontre comme ça. Et puis, c'est vrai que c'est une pièce où le héros est un ouvrier. Pour eux c'est important d'entendre cela...3

...Le théâtre c'est un outil qui permet encore de rassembler des gens dans une salle, dans la rue, sur une place de cirque et la communauté s'élargit... Le théâtre est un acte communautaire et c'est de la folie de vouloir penser que le théâtre est personnel.

  • 4 J. Livchine, Ibid.

5À en croire les impressions des spectateurs, « les Brozzoni » ont réussi le pari proposé par le directeur du C.A.P., J. Livchine, de « faire trembler la terre montbéliardaise »4.

Le spectacle

Des mots, des mots, des mots...

6Éléments moins performants, de Peter Turrini, auteur autrichien contemporain, débute par un monologue de William Shakespeare, bibliothécaire dans une aciérie, gardien solitaire de la mémoire humaine, soignant à la bière les migraines léguées par les divers conflits mondiaux. Elle conte ensuite la destinée tragique de Hans, ouvrier de l'aciérie, depuis son licenciement – pour raisons de marché – jusqu'à son suicide. La pièce est ainsi comme un chemin à l'envers, récit de désapprentissage ou apprentissage de l'abjection à travers la désespérance de Hans et de sa femme Anna. Le texte se présente continûment comme une réflexion sur la violence du quotidien et sur la nécessité de celle-ci : violence des mots, violence de l'aventure de Hans et Anna. La réflexion sur le monde du travail sert ainsi de soubassement à la mise en scène de Charlie Brozzoni, des scènes de licenciement ou d'embauché jusqu'à l'entrevue de Hans avec le ministre du travail.

7« Des mots, des mots, des mots », répond Hamlet à Polonius quand le vieux ministre lui demande ce qu'il est en train de lire. Shakespeare portait à la scène la quête d'un impossible sens, la perte de tout repère et de toute signification. Le texte de Peter Turrini semble également gorgé de mots, de cris, de larmes. Le bibliothécaire Shakespeare se plaint ainsi que les ouvriers qu'il côtoie à l'aciérie et qui le rejettent ne lisent pas et que lui seul ouvre encore les livres qui font la somme des expériences humaines. Le récit est une tentative d'organisation du monde. Pour les personnages créés par Peter Turrini le récit n'a plus place que dans les cassettes pornographiques qu'ils produisent et échangent. L'un des ouvriers – l'Italien – raconte ainsi à Ursus – le benêt, l'éternel enfant du groupe que tous chahutent ou martyrisent – une sorte de version obscène du Petit Chaperon Rouge. Toute époque a les contes qu'elle mérite.

8Comme il y a peu de l'absurdité à l'abjection, Éléments moins performants est la quête désespérée d'un impossible signification, d'une symbolique qui donnerait sens à la vie. A Hans qui, face au souvenir de son père pendu, cherche à justifier sa vie par son travail, on jette à la figure la valeur marchande de celui-ci. Il devra ensuite donner sens aux rêves d'Anna, à la biographie du ministre du travail en assumant son rôle d'ouvrier modèle. Détruit par le système, il se suicide en se jetant dans le creuset du haut-fourneau, comme pour retourner à la matière en fusion, au magma premier auquel toute signification peut être déniée. L'aciérie est de ce fait la seule métaphore possible de la Terre qui se délite autour du noyau dévorant qui constitue son centre.

9La mise en scène de Charlie Brozzoni tente de coller au plus près de cette avalanche de mots, comme s'il avait fallu au metteur en scène non pas monter mais montrer un texte. Les comédiens livrent des mots et des émotions brutes. La mise en scène ne ménage rien, jette en pleine lumière le sexe, la violence, la torture, la nudité des corps et la crudité des âmes ; la seconde plus obscène que la première.

10Charlie Brozzoni semble avoir recherché, par l'excès, une théâtralité soulignée, une brutalité qui dénonce le caractère abject du marché du travail, la pornographie du spectacle télévisuel, le refus de l'individu, la négation de l'être humain. D'aucuns pourraient qualifier cette mise en scène de brechtienne – une scène de Sainte Jeanne des abattoirs servant de prologue au spectacle – ou d'artificielle. Elle ne souligne l'artifice, me semble-t-il, que pour en dénoncer la présence insupportable dans notre quotidien ; distanciation sans distance. La musique, les chants composés par Etienne Perruchon en « Brozzov », langue inventée pour la circonstance, prennent ainsi du sens alors même qu'ils sont censés ne pas en avoir.

11Je ne peux que saluer globalement la performance des comédiens dont le travail et le talent sont indéniables. Le spectacle pourra sans nul doute sembler long (trois heures trente avec entracte), il ne pourra toutefois laisser indifférent.

12Pour être aimé, il faut être aimable. La mise en scène de Charlie Brozzoni n'est pas aimable, elle a pour moi le prix si rare d'être juste.

Éléments moins performants in Chronique

Éléments moins performants in Chronique

Photo Rémi Caritey

Haut de page

Notes

1 Actes Sud - Papiers, 1995

2 Éléments moins performants. Chronique, textes de Véronique et Patrick Laupin

3 Charlie Brozzoni, in Chronique

4 J. Livchine, Ibid.

Haut de page

Table des illustrations

Titre Éléments moins performants in Chronique
Crédits Photo Rémi Caritey
URL http://journals.openedition.org/coulisses/docannexe/image/4853/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 1,3M
Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Pierre Chambefort, « Éléments moins performants », Coulisses, 14 | 1996, 77-78.

Référence électronique

Pierre Chambefort, « Éléments moins performants », Coulisses [En ligne], 14 | Printemps 1996, mis en ligne le 20 mars 2019, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/coulisses/4853 ; DOI : https://doi.org/10.4000/coulisses.4853

Haut de page

Auteur

Pierre Chambefort

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search