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Dossier

L’enjeu d’une phénoménologie politique : Simone de Beauvoir et Jan Patočka

Natalie Depraz
p. 87-102

Résumés

Dans cette contribution, j’explore la façon dont Jan Patočka et Simone de Beauvoir offrent des ressources complémentaires pour penser une phénoménologie « cosmo-politique », selon l’expression du philosophe Étienne Tassin. L’hypothèse étant que chacun en accentue une dimension, soit suivant l’ébranlement révolutionnaire des sujets agissants en crise, soit selon la situation socio-historique de la différenciation des sujets genrés féminins traversés par leur aliénation corporelle constitutive. À cet égard, la voie de ces deux phénoménologues est spécifique : l’une passe par l’effacement du sujet, même dominé, ébranlé, au profit d’une appartenance profonde au monde, l’autre par une forme d’assomption du sujet au cœur de sa finitude, en lien avec la libération de son aliénation destinale. La question étant : si la cosmo-politique a nourri plus de liens avec la phénoménologie cosmologique de Patočka, n’est-elle pas plus en alliance avec la recherche beauvoirienne d’une pacification des conflits ?

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Jan Patočka. Philosophie, phénoménologie, politique, É. Tassin, M. Richir (dir.), Grenoble, J. Mill (...)
  • 2 É. Tassin, Un monde commun. Pour une cosmo-politique des conflits, Paris, Seuil (La Couleur des idé (...)
  • 3 Concernant l’actualité de la pensée d’É. Tassin, je renvoie au très beau volume de la revue Tumulte (...)

1Le philosophe français Étienne Tassin, qui nous a quittés trop tôt en janvier 2018, se serait réjoui d’une telle publication consacrée à la phénoménologie de Jan Patočka. Sans en être un spécialiste attitré, il avait contribué par des travaux remarqués à la diffusion et à l’analyse de sa phénoménologie politique. Par exemple, en collaboration avec Marc Richir, il dirige en 1992 un volume référentiel, intitulé Jan Patočka. Philosophie, phénoménologie, politique aux éditions J. Millon. Cet ensemble de contributions issues d’un colloque qui s’est tenu à Paris en octobre 1990 au Collège international de philosophie réunit en effet, pour la première fois, des chercheurs du monde entier autour du philosophe tchèque, décédé en 19771. Plus largement, Étienne Tassin s’est fait connaître par un travail original consacré à la phénoménologie politique de Hannah Arendt, intitulé La phénoménologie de l’action et la question du monde. Essai sur la philosophie de Hannah Arendt, objet de sa thèse de doctorat dont le jury fut présidé par Paul Ricœur, et soutenue en 1996. Dans ce travail, il montrait déjà combien la réflexion de Arendt ne correspond pas à une philosophie politique parmi d’autres, mais propose une élucidation phénoménologique de la condition politique des humains depuis une action saisie dans la perspective de l’institution d’un monde commun. En montrant les difficultés de la phénoménologie à décrire et à comprendre l’être-au-monde politique de notre existence, Tassin fut conduit, en un geste critique proche de celui de Patočka, à lire le diagnostic de Arendt sous le prisme de l’acosmisme du monde moderne. Dès lors, c’est en analysant la condition humaine depuis son agir et non depuis son essence ou sa subjectivité que Arendt, et Tassin à sa suite, font ressortir, à même le conflit entre l’appartenance-au-monde et la pluralité agissante, les conditions d’une compréhension du vivre-ensemble politique des êtres humains et du sens politique de l’institution d’un monde commun. Tassin montre alors comment la pluralité des agents peut, paradoxalement, entrer en contradiction avec l’appartenance-au-monde, lorsque leur action, selon sa démesure et sa violence propres (contestations, révoltes, résistance, révolution), en vient à détruire ce qu’elle seule pourtant est en mesure d’instituer en termes de monde politique commun. C’est cette tension productrice entre la pluralité agissante des êtres humains et notre appartenance-au-monde que le philosophe arendtien décrira plus avant par la belle expression d’une « cosmo-politique des conflits », titre de son ouvrage de 20032. Dans cet essai percutant, il produit un diagnostic toujours actuel de notre situation politique contemporaine, où entrent en tension irréductible des processus économiques anonymes de globalisation mondialisante, toujours dominants, et l’émergence de ce qu’il nomme des « singularités subjectives non identitaires », caractérisées par leur fragilité, leur dénuement et leur vulnérabilité. Sous cette expression, il a notamment en vue ce qu’il appelle « la condition migrante », expression si parlante pour nous aujourd’hui au cœur de l’actualité douloureuse de la guerre en Ukraine, qui confronte toute l’Europe à la question de l’existence et de la condition des réfugié·e·s ou, façon peu élégante d’en parler dans les médias, des « personnes déplacées ». L’expérience de désolation que connaissent celles et ceux qui sont chassé·e·s de leur pays, qui au moment même de devenir des exilé·e·s subissent la violence structurelle des États, y compris en terre d’accueil, rend urgente ce que Tassin nomme une « cosmo-politique », à même de nous permettre de retrouver un monde commun3.

2Je voudrais offrir la présente contribution en hommage à la pensée vive encore pour nous d’Étienne Tassin. Je le connaissais personnellement, c’était un ami, mon aîné de dix ans, comme un grand frère, et j’ai beaucoup appris à son contact, à l’occasion de nos échanges amicaux. En préparant cet exposé, j’ai compris comment sa proposition philosophique d’une cosmo-politique prenant à bras le corps l’existence de sujets singuliers pour ainsi dire nomades, c’est-à-dire précaires, en tout cas « hypo-identitaires » et dès lors dominés et aliénés, permet de sortir des apories croisées bien connues des phénoménologies du sujet encore trop acosmiques (Edmund Husserl, Jean-Paul Sartre, Emmanuel Levinas, Michel Henry, Jean-Luc Marion) et des phénoménologies du monde encore trop anonymes (Martin Heidegger, Maurice Merleau-Ponty, Renaud Barbaras). En prenant appui sur sa proposition, je voudrais explorer dans ce qui suit comment Jan Patočka d’une part, Simone de Beauvoir d’autre part, peuvent nous offrir des ressources fécondes et complémentaires pour penser plus avant une telle phénoménologie cosmo-politique.

3Mon hypothèse sera que chacun des deux phénoménologues, Patočka et Beauvoir, accentue une dimension de cette phénoménologie cosmo-politique, soit dans l’ordre de l’ébranlement révolutionnaire qu’éprouvent et produisent tout à la fois les sujets agissants en crise, soit dans l’ordre de la situation socio-historique de la différenciation des sujets genrés féminins, traversés qu’ils sont par leur aliénation corporelle constitutive.

4Mais, si l’on comprend bien l’intérêt de mettre la pensée de Tassin, depuis sa relecture d’Arendt, au service de la phénoménologie politique de Patočka, pourquoi Beauvoir ? À parcourir en effet la bibliographie de l’auteur, cette dernière ne paraît pas avoir attiré son attention. Je voudrais aujourd’hui, par ce complément beauvoirien, ouvrir une porte qui fournit deux apports : d’une part, la phénoménologie genrée de Beauvoir offre une piste herméneutique inédite et encore trop peu prise en considération par la tradition phénoménologique, ici politique, et permet de reconfigurer en profondeur ses enjeux pratiques et expérientiels ; d’autre part, sa phénoménologie de la situation socio-historique vécue permet de moduler et, peut-être, de modérer le diagnostic radical de Patočka, en apportant une position pacifiante des relations intersubjectives qui eût à mon sens fort bien convenu à la cosmo-politique tassinienne.

  • 4 À propos de la phénoménologie des « sujets dominés » de J. Patočka et de S. de Beauvoir, voir M. Be (...)

5En effet, en m’intéressant de près à la phénoménologie socio-politique de Beauvoir, j’ai été frappée par l’acuité de son diagnostic concernant les sujets aliénés que sont les femmes, constituées socialement et politiquement dans une identité résiliente à l’oppression et, partant, dans une identité de consentement ambigu à la soumission. Je voudrais mettre ce diagnostic critique porté sur ces sujets dominés qui forment plus de la moitié de l’humanité en résonance avec le diagnostic que produit de son côté Patočka à propos des sujets ébranlés que sont les résistants à l’oppression totalitaire4.

6On verra cependant que la voie de chacun des deux phénoménologues politiques est spécifique : l’une passe par l’effacement du sujet, même dominé, même ébranlé, au profit d’une appartenance plus profonde au monde (Patočka), l’autre, en revanche, par une forme d’assomption du sujet au cœur même de sa finitude, et ce, en lien avec une libération possible vis-à-vis de son aliénation constitutive : de son « destin » socio-historique (Beauvoir). L’un nous situe dans une politique de la guerre permanente (Patočka), l’autre dans une politique finale de l’apaisement de la conflictualité (Beauvoir).

7On pourra au fond se poser la question suivante : si la cosmo-politique phénoménologique de Tassin a nourri plus de relations avec la phénoménologie cosmologique de Patočka, n’est-elle pas au fond davantage en alliance, en revanche, avec la recherche beauvoirienne d’une pacification des conflits ?

La voie patočkienne de l’effacement du sujet et de l’ébranlement du monde commun

  • 5 Voir J. Patočka, « Le subjectivisme de la phénoménologie husserlienne et l’exigence d’une phénoméno (...)

8La caractérisation de sa phénoménologie par Patočka lui-même de « a-subjective » est à n’en pas douter sa signature la plus connue et la plus originale. Ce n’est pas ici le lieu pour moi de retracer la critique que le phénoménologue tchèque fait de l’idéalisme subjectiviste husserlien, dont il met en question la posture d’évidence à soi de l’ego5. À la primauté constitutive de l’ego, il substitue l’a priori du monde comme champ apparaissant, d’où émerge alors le soi apparaissant lui-même. Le sujet est donc pour ainsi dire effacé dans sa primauté à la fois méthodologique et ontologique au profit du monde, qui le fait dès lors apparaître comme un « soi a-subjectif », effacé, à savoir empruntant les traits de la passivité et de la vulnérabilité.

  • 6 Voir J. Patočka, Le monde naturel comme problème philosophique, E. Abrams (trad. fr.), Paris, J. Vr (...)
  • 7 Voir J. Patočka, Liberté et sacrifice. Écrits politiques, E. Abrams (trad. fr.), Grenoble, J. Millo (...)
  • 8 J. Patočka, « Gloses », in Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire, E. Abrams (trad. fr. (...)

9C’est ce soi s’effaçant au profit du monde et dont il est l’émergence précaire que Patočka va également identifier parallèlement dans le contexte historique et politique des événements catastrophiques et traumatiques du monde dont il est le contemporain. Mais, alors que, dans le seul ordre d’une phénoménologie cosmologique, le soi effacé se trouvait apparaître de façon certes dérivée mais légitime depuis le monde apparaissant, dans l’ordre d’une phénoménologie historique et politique, il se fait soi abdiquant6, voire sacrifié7, et se trouve caractérisé par un « ébranlement principiel »8. Bref, sa « valence » a changé.

10Plus avant, c’est parce que, dans l’ordre du monde historique et politique, c’est le monde lui-même qui, en crise permanente, est ébranlé et se dérobe, que le soi en subit les conséquences et entre à son tour dans l’ébranlement. D’effacé, d’intimidé, il se dérobe, mais se fait résistant, entre en clandestinité. Pourtant, si l’assurance même timide de l’apparaître du soi sur le fond de l’apparaître du monde se perd alors dans leur ébranlement commun, que reste-t-il donc ? Reste-t-il même quelque chose ?

11Pour Patočka, dans ce temps tragique de la crise historique du monde politique qu’il décrit avec acuité dans ses Écrits hérétiques sur la philosophie de l’histoire, la seule chose qui demeure et qui fait lien, c’est la relation qu’entretiennent ensemble ces soi abdiqués et ébranlés, ce qu’il nommera lui-même leur « solidarité ». Pourtant, comme on va le voir, cette « solidarité » ressemble peu à ce qu’il est convenu aujourd’hui de nommer « solidarité », dans notre monde soucieux de venir en aide aux plus démuni·e·s, depuis une position sociale de privilège et de confort souvent animée par un sentiment de bonne conscience. Patočka s’attache bien plutôt à penser et à décrire en réalité la crise même du politique dans ses moments de tension les plus extrêmes, et non le confort d’un civisme organisé de l’entraide. Au fond, c’est la tension sans repos ni apaisement du corps politique qui est ainsi mise en exergue par notre philosophe.

  • 9 J. Patočka, Essais hérétiques… Voir aussi J. Patočka, Liberté et sacrifice…

12On le sait, son engagement politique militant et résistant se concrétise au moment de la signature de la Charte 77, cette pétition rédigée par des dissidents qui s’opposent à la normalisation du régime communiste totalitaire tchécoslovaque après le Printemps de Prague de 1968. On le sait aussi, le philosophe mourut littéralement de la répression policière qui s’ensuivit. C’est cet engagement total, digne du soi sacrificiel et abdiquant qu’il décrivit d’ailleurs bien plus tôt, dès les années trente, qui le conduisit à développer, dans ses Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire9, une vision de la vie politique caractérisée structurellement par sa dynamique conflictuelle, par son polémos.

  • 10 J. Patočka, « Le commencement de l’histoire » [1975], in Essais hérétiques…, p. 68.
  • 11 J. Habermas, Théorie de l’agir communicationnel [1981], J.-M. Ferry (trad. fr.), 3e éd., Paris, Fay (...)

13À cet égard, le philosophe s’oppose à une conception caractérisée par une « sympathie éphémère », elle-même reliée à une « coalition d’intérêts »10. Il anticipe la critique des options dialogiques rationnelles et idéales de la concertation et du consensus d’un Jürgen Habermas dans l’Agir communicationnel (1981) puis dans Droit et démocratie (1992)11, et voit dans la démocratie délibérative habermassienne un lieu qui dissimule en réalité toutes les oppressions possibles, selon un diagnostic critique qu’il partage avec Theodor Adorno et Herbert Marcuse. Mais Patočka s’oppose aussi à une version de la vie politique caractérisée par une conflictualité entendue comme le ressort, voire le moyen « dialectique » de l’obtention de la paix sociale (selon une version propre cette fois, lato sensu, aux projets kantien puis hégélien). Pour Patočka, ces deux visions de la vie politique, si elles peuvent être souhaitées comme des idéaux régulateurs, ne rendent pas compte en réalité de ce qui caractérise fondamentalement la texture immanente des forces en présence sur le plan collectif politique. En fait, elles recouvrent cette dynamique sous la représentation, la volonté, voire le désir que tout aille bien dans le meilleur des mondes possibles.

  • 12 J. Patočka, « Le commencement de l’histoire », in Essais hérétiques…, p. 62.
  • 13 T. W. Adorno, La dialectique négative [1966], groupe de traducteurs du Collège de philosophie (trad (...)

14De ce point de vue, le motif de la discorde (que l’on peut aussi nommer confrontation ou adversité) est selon Patočka le seul moteur réel de la dynamique collective : c’est la tension (tonos) qui fait la vie politique à même le « conflit des idées », et qui définit le sens fort de la liberté, celle des « intrépides », comme les nomme Patočka12. Ainsi, il s’agit de comprendre la société comme le lieu fécond d’une tension contradictoire permanente, d’une Éris, cette bien connue déesse de la Discorde, discorde jamais destinée à s’interrompre. Un « ébranlement » continu, selon son propre terme, entrera dès lors par exemple en forte résonance avec l’ouverture non identitaire de la dialectique négative et la pensée politique de la crise intime des sujets mutilés opprimés d’un Adorno13. Au fond, la « vie » politique réside dans la confrontation permanente avec l’autre, identifié comme notre ennemi, notre adversaire, et c’est dans cette conscience du péril et du risque que l’on se sent davantage vivant, car davantage conscient de notre vulnérabilité. Dès lors, Patočka court-circuite toute tentation bien naturelle de retomber à chaque moment dans le confort d’une vie apaisée, qu’il qualifie de façon radicale de routinière, et qui, dans notre monde, prend les traits bien connus du capitalisme consumériste. En ce sens, Patočka exerce un geste fort d’épochè de l’attitude naturelle d’un humain tenté par la concorde et l’harmonie, et plaide – provocation apparente – pour un état permanent de guerre et d’adversité. C’est cet état qui est selon lui le ferment le plus sûr d’une solidarité forgée à même l’ébranlement commun que vivent les sujets.

  • 14 Voir N. Depraz, « Política de la sorpresa », in Razón y responsabilitad. Homenaje a Rosemary Rizo-P (...)
  • 15 À propos de la guerre et de son analyse en termes de surprise, je renvoie à ma contribution : « Ala (...)

15D’une certaine façon, la radicalité de la pensée politique de Patočka le conduit à faire coïncider la phase de la crise avec la phase de sa préparation, puisque la préparation relève au fond déjà de la tension critique « polémique ». En d’autres termes, il décrit la phase préparatoire, que j’ai nommée ailleurs une « surprise politique », comme une phase même de crise, faisant de celle-ci du même coup une continuité vers un redoutable collapse. L’état de guerre ouverte et permanente étant selon lui constitutif de l’être-ensemble, cet état écrase littéralement la phase d’attente préparatoire à la crise révolutionnaire en en faisant un état par avance critique14. On peut alors se demander : qu’en est-il de la discontinuité qu’il semble toutefois raisonnable de maintenir entre la phase de l’horizon d’attente d’un phénomène de crise et le moment même de cette crise, et qui permet de penser une véritable dynamique de la surprise, selon les figures ici sollicitées de la révolution ou de la guerre15 ? À ce titre, la surprise politique peut-elle être un état permanent ? N’est-elle pas un processus incluant des phases différentes, ce qui permet de penser la phase de crise-rupture comme un moment de bascule ou de retournement ?

16Cette interprétation discontinuiste, moins écrasante ou collusante que celle de Patočka, que pour ma part je privilégie, consonne par exemple davantage avec l’approche d’un Walter Benjamin, qui voit aussi de son côté dans la crise (guerre, révolution) le moment d’actualisation d’un rapport discontinu au temps. Ce qui permet alors cette discontinuité inhérente au processus critique, révolutionnaire ou guerrier, c’est la modification conséquente des références antérieures, et le processus d’un changement dans l’après-coup de la crise. Par contraste, la conception patočkienne d’un temps politique intrinsèquement et continûment critique (révolutionnaire, guerrier) a pour effet un écrasement des phases de la dynamique de la surprise, un vécu du risque incessant et un vécu de l’ébranlement chronique des sujets en crise.

17Quoi qu’il en soit, plutôt que d’opposer ici Patočka et Benjamin, on pourrait penser le premier comme la pensée-limite, inconfortable du second. Patočka serait l’emballement de Benjamin : quand la surprise s’emballe et entraîne une accélération, voire un empiétement de ses phases.

18Et à cet égard, Tassin, dans Un monde commun. Pour une cosmo-politique des conflits, a bien prolongé la réflexion du phénoménologue tchèque, en insistant sur la conflictualité structurelle de la société civile européenne, voire mondiale. Mais la donne kantienne qui alimente parallèlement son propos l’a conduit in fine à privilégier une cosmo-politique planétaire « réussie », où, en dépit des discordes, nous finissons par partager paisiblement un monde commun.

La voie beauvoirienne de l’assomption du sujet et de la reconnaissance mutuelle des libertés

19Dans ce deuxième temps, je voudrais à présent faire intervenir la conception phénoménologique de Simone de Beauvoir comme un complément fécond en vue de la pensée d’un monde commun pacifié, qui ne renonce pas pour autant à la pluralité conflictuelle des subjectivités en action.

  • 16 Voir S. de Beauvoir, La vieillesse, Paris, Gallimard (Idées), 1970, p. 399 et 633.

20Mon hypothèse est que Beauvoir nous offre une approche phénoménologique inédite de la subjectivité en « assomption » d’elle-même, selon son terme topique16, et ce, à même son aliénation oppressive. La scène conflictuelle productive privilégiée par la phénoménologue au plan socio-historique est, on le sait, celle du conflit multiséculaire qui opposent les sexes masculin et féminin, au prisme asymétrique de la domination des premiers sur les seconds, dès lors opprimés. C’est ce qui confère à la phénoménologie politique beauvoirienne une signature inédite. Elle s’ancre en effet dans une conception d’un sujet dont elle révèle la différenciation genrée structurelle ainsi que la dynamique conflictuelle féminin-masculin, selon la polarité passivité-aliénation-oppression d’une part, activité-liberté-domination d’autre part.

  • 17 N. Depraz, « Expérience sexuelle et situation sociale, une conjonction inédite : Simone de Beauvoir (...)

21J’ai montré ailleurs17 comment la phénoménologie beauvoirienne permet de relire l’histoire de la phénoménologie sous le prisme de sa redéfinition de l’expérience du sujet depuis deux propriétés conjointes : d’une part, la différenciation sexuo-genrée de l’expérience ; d’autre part, la situation socio-historique. Ces deux opérateurs, absents des analyses phénoménologiques dans leur conjonction, confèrent à la phénoménologie politique beauvoirienne le statut d’une phénoménologie d’un nouveau genre.

  • 18 Voir notamment S. Heinämaa, Toward a Phenomenology of Sexual Difference : Husserl, Merleau-Ponty, B (...)

22En se situant en deçà de la distinction entre sexe et genre, l’originalité de l’existentialisme beauvoirien consiste en effet à déconstruire l’opposition entre le donné et le construit, entre le biologique et le culturel-social. Dès lors, elle décrit et analyse l’expérience vécue différenciée des corps et des émotions des femmes et des hommes. C’est le vécu corporel qui permet ainsi de court-circuiter et de renvoyer dos-à-dos le donné naturaliste et le construit culturel. Des travaux déjà anciens puis récents18 ont montré comment la tradition phénoménologique travaille avec un concept d’expérience qui s’est prétendu universel, c’est-à-dire valable pour tout le genre humain, voire vivant, alors même qu’il est en réalité porté par le vécu masculin, implicitement (Husserl, Heidegger) ou explicitement (Sartre, Merleau-Ponty, Levinas, mais aussi Henry et Marion), à travers des exemples mettant en scène les figures du garçon de café, de l’amant, de l’aimé, de l’organiste : la situation est alors explicitement portée par un « je » masculin qui dicte le sens d’une expérience dont le « je » féminin est l’objet. À défaut de contre-expériences prises en charge par des phénoménologues femmes, le vécu masculin s’est dès lors tacitement imposé comme le vécu universel de référence de l’humain. La difficulté, comme on le sait, est que ce n’est qu’un point de vue, une perspective expérientielle possible. Tout le travail philosophique phénoménologique de Beauvoir a consisté à restituer le différentiel féminin conflictuel des expériences corporelles, émotionnelles, mais aussi relationnelles et sociales.

  • 19 S. de Beauvoir, Le deuxième sexe, vol. II, L’expérience vécue, Paris, Gallimard (Idées), 1949.

23Or ce travail de restitution est éminemment politique, dans la mesure où il permet d’identifier la structure de domination en jeu dans les relations hommes-femmes. Il passe par trois gestes critiques principaux. D’abord, il déconstruit des vécus féminins télécommandés par le point de vue masculin, qui a construit des attitudes types de femmes : des « mythes » (la mère, l’épouse, l’amoureuse, la narcissique, la mystique), lesquels sont vus par le masculin (homme ou Dieu), selon un modèle patriarcal. Deuxièmement, il visibilise des expériences inaudibles depuis le point de vue masculin, fortement reliées à la réalité spécifique du vécu corporel et émotionnel des femmes, comme la puberté, la transformation du corps avec les règles, le rapport vécu au sang, les émotions de gêne, de honte, de dégoût, leur transformation avec la grossesse et l’enfantement, mais aussi le rapport au vieillissement, à la beauté, au soin de soi. Non verbalisées pendant longtemps, ces expériences vécues sont par là même restées invisibles et inaudibles. Avec Beauvoir notamment, elles deviennent publiques, portées par la parole philosophique, et diagnostiquées dans leur ambiguïté constitutive : à la fois construites par le regard du masculin et spécifiques au vécu des femmes, ré-appropriables par elles, dès lors qu’elles sont assumées et requalifiées dans leur différentiel propre. Ce travail, enfin, met au jour une dynamique de différenciation sexuo-genrée elle-même, ce qui conduit Beauvoir, de façon exemplaire, à un diagnostic par moments quasi inclusif de la situation vécue spécifique des hommes et des femmes. Sans être beauvoirien, l’adjectif « inclusif » traduit bien, je trouve, la capacité de notre autrice, exemplairement dans le chapitre du volume II du Deuxième sexe19 intitulé « L’initiation sexuelle », à faire varier les vécus sexuels et érotiques des hommes et des femmes, relativement, par exemple, au temps de la jouissance, instantanée ou durable, à son intensité diffusive ou concentrée, à sa démultiplication ou non. Même si le propos de Beauvoir est évidemment et heureusement situé, menant sa description depuis le vécu féminin et relatant le vécu masculin de façon médiate, en deuxième personne, il est une invitation inédite à l’inclusion de ce dernier, selon son différentiel propre. Ce faisant, la description refuse l’homogénéité uniforme du vécu, affronte sa disparité, voire sa contrariété et, plus intéressant encore, engage le point de vue masculin à entrer à son tour dans un processus de description de ses propres vécus différenciés. On a en effet, encore aujourd’hui, peu de descriptions situées des vécus intimes corporels et émotionnels des hommes, au-delà de ce que la construction sociale affiche abstraitement de virilité, de puissance, de force physique, de fierté ou d’honneur. Sans les thématiser explicitement, la phénoménologie beauvoirienne invite à scruter les vécus masculins de fragilité, de faiblesse, de pudeur, décelables dans des descriptions encore souvent tabous d’impuissance ou de viol.

24C’est depuis cette propriété de l’expérience d’un sujet genré et caractérisé par la conflictualité de sa situation d’aliénation-domination qu’il s’agit chez Beauvoir de penser la seconde propriété du sujet comme intrinsèquement situé socio-historiquement. Là encore, la propriété socio-historique de l’expérience phénoménologique est une grande absente de l’histoire de la phénoménologie. Cela se vérifie aussi bien dans les philosophies qui ont précédé Beauvoir (Husserl, Heidegger), dans celles qui lui furent contemporaines (Sartre, Merleau-Ponty, Levinas), comme dans celles qui lui ont succédé (Henry, Marion).

25Certes, certains phénoménologues ont bien produit des analyses socio-politiques, tels Max Scheler, Alfred Schütz, ou encore Hannah Arendt. Certes, mais, dans chaque cas, ce fut en procédant à une critique du point de départ subjectif, dit alors égologique (en référence au Husserl idéaliste du livre I des Idées directrices et des Méditations cartésiennes), et en s’installant d’emblée dans l’analyse des phénomènes collectifs : l’expérience de la foule et de son mécanisme (Scheler), la contagion affective, la communauté intergénérationnelle et ses relations spécifiques à chaque classe d’âge (Schütz), la sphère publique de la concertation et de la délibération politiques (Arendt). On y perd le plus souvent l’ancrage incarné de l’expérience du vécu d’un sujet singulier, et l’expérience devient alors un schème générique ou un type d’actions déjà en partie moyennées.

26De ce point de vue, la posture spécifique de Beauvoir la conduit à produire des descriptions de « l’expérience vécue » des sujets, selon le titre du volume II du Deuxième sexe, ou de leur « être dans le monde », selon le titre de la deuxième partie de La vieillesse. Plus précisément, elle pratique une méthodologie qui allie une approche en troisième personne et une approche en première personne, passant des faits aux vécus en 1949, ou, en 1970, du « point de vue de l’extériorité » au point de vue du sujet incarné dans le monde. Plus avant encore, cette double approche a un caractère diplopique : c’est le même sujet qui produit et fait co-émerger ces deux points de vue, factuel et vécu, biologique et incarné, sociologique et sociabilisant, historique et investi en transmission de sens. Ainsi, le passage d’un point de vue externe à un point de vue vécu a pour effet, dans le cas, ici, de la situation socio-historique, de permettre de réinvestir la réalité sociale et historique décrite d’abord sur un plan factuel, déconstruite puis appropriée charnellement. Et ce, à la manière d’un palindrome, si l’on entend résonner le sens étymologique du préfixe grec palin-, qui signifie « à nouveau », « encore une fois », et non simplement « dans l’autre sens » ou « à l’inverse », comme on le signifie le plus souvent dans la figure stylistique.

  • 20 F. Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, J. Stern (trad. fr.), nouv (...)
  • 21 S. de Beauvoir, Le deuxième sexe, vol. I, Les faits et les mythes, Paris, Gallimard (Idées), 1949, (...)
  • 22 Ibid., p. 107.
  • 23 S. de Beauvoir, Le deuxième sexe, vol. II, p. 13.

27Je prendrai seulement ici un exemple indicatif, pour conclure ce deuxième temps, de cette méthodologie. Au chapitre III du volume I du Deuxième sexe, intitulé « Le point de vue du matérialisme historique », Beauvoir identifie une thèse avec laquelle elle fait alliance, et qui prolonge l’opposition biologisme-anti-biologisme qu’elle a déjà déconstruite dans le chapitre I. Cette thèse s’énonce ainsi : l’humanité est une réalité historique, la société humaine une anti-physis, de sorte que la présence de la nature est d’emblée reprise dans une praxis objective. Travaillant avec le modèle dialectique historique présenté par Friedrich Engels dans L’origine de la famille20, elle relève son importance pour la visibilisation de l’histoire et de la situation d’oppression des femmes, mais aussi ses limites dans la reconduction exclusive de la différence des sexes à une différence d’ordre économique dans la relation au travail, à savoir, aussi, à une opposition de classes. Le point de vue de l’extériorité qu’adopte ici Beauvoir la conduit ainsi à écarter, à ce moment-là, « l’opération intérieure et subjective »21 de la reprise de la nature dans la praxis, alors seulement objective. Pourtant, cette objectivité ne se limite pas à une uniformité égalisatrice des droits des hommes et des femmes, mais inclut la prise en considération de la « situation singulière »22 des personnes. Dans le volume II, la singularité de la situation socio-historique des femmes sera réinvestie sur le plan de leur « expérience vécue ». Ainsi, l’analyse est reprise, répétée, « palindromée », en ré-incluant cette fois la subjectivité, en tant que, je cite, « rayonnement du corps »23. Plus précisément, c’est à travers une analyse des différents âges de la vie et du vécu des femmes que Beauvoir produit la solidarisation inédite de l’expérience singulière du corps vécu des femmes et de leur situation socio-historique. De l’enfance à la vieillesse, en passant par l’adolescence, l’âge adulte dans ses différentes postulations (maternité, conjugalités hétérosexuelle ou homosexuelle, prostitution), Beauvoir produit une différenciation des vécus socio-historiques en première personne des femmes. La description des faits ici socio-historiques est donc reprise sur le plan du vécu, réinvestie à nouveaux frais, « palindromée », et elle investit ainsi un processus de subjectivation, d’incarnation vécue, par la mise au premier plan de l’expérience du sujet. Le gain est évident : le cadrage initial de l’analyse sur le plan factuel et externe évite le risque égologique d’une extension désespérée et in fine impossible de l’analyse sur le plan social et historique ; le processus palindromique de réinvestissement vécu de l’analyse factuelle assure son incarnation dans et pour un sujet singulier.

28À ces deux propriétés de l’expérience du sujet beauvoirien, conjointement genré et situé socio-historiquement, s’adjoint la conflictualité politique de sa structure intersubjective asymétrique domination-soumission. Le masculin construit le féminin comme une altérité au sens d’un objet aliéné, et se construit lui-même comme liberté affirmatrice de soi. De ce point de vue, le diagnostic beauvoirien n’est pas seulement descriptif, il est transformatif et engage une politique postmarxiste de changement des relations sociales vécues, qui fait « devenir » la femme, selon une trajectoire de prise de conscience qui va de l’aliénation à la libération. Ainsi, il y a selon Beauvoir une dynamique de changement, qui conduit, au dernier chapitre du Deuxième sexe intitulé « La femme indépendante », à une prospective politique placée sous le signe de la reconnaissance mutuelle, pacifiée, des femmes et des hommes, et de l’assomption des femmes au rang de sujets libres, étant initialement des objets aliénés dans le regard des hommes.

Patočka, lecteur de Beauvoir

29Au vu de nos deux premiers temps, on pourrait conclure simplement que nos deux phénoménologues partagent un souci évident de l’humain dominé et de la nécessité de sa reconnaissance. Plus avant, tous deux sont conscient·e·s de l’urgence qu’il y a à identifier les structures de domination en jeu dans la vie sociale et politique de nos sociétés et, fait exemplaire, à les identifier depuis l’expérience vécue des sujets et pas seulement comme des structures institutionnelles qui leur échappent et les dépassent.

30Pourtant, on remarque également des lignes de distinction fortes entre nos phénoménologues. D’une part, l’une est sensible à l’importance d’une pacification des luttes sociales et économiques, l’autre fait du polémos le moteur tendu et maintenu de la vie sociale et politique. D’autre part, pour l’une, le moteur archétypal et historique des rapports de domination dans nos sociétés tient aux rapports asymétriques de genre, qui placent structurellement les femmes en position de soumission ; pour l’autre, la question du genre est absente de ses réflexions philosophiques.

  • 24 J. Patočka, « Předmluva » [Avant-propos] et « Francouzský existencialismus a Simone Beauvoirová » [ (...)
  • 25 J. Patočka évoque cette rencontre dans deux longues lettres, du 22 novembre et du 18 décembre 1963. (...)
  • 26 J. Patočka, « Je dobře vědět, o čem je řeč » [Il est bon de savoir de quoi on parle], Literární nov (...)

31Au delà de ces accords et de ces lignes de fracture, ce qui est intrigant en dernière instance, c’est l’intérêt qu’a manifesté Patočka pour la philosophie de Beauvoir, allant jusqu’à traduire et publier une anthologie de textes issus du Deuxième sexe assortie d’une préface informative et, surtout, d’une postface de près de vingt-huit pages intitulée « L’existentialisme français et Simone de Beauvoir »24. Cette publication, qui rencontrera un très grand succès (45 000 livres vendus et deux éditions en 1966 et 1967), fait suite à la rencontre du philosophe tchèque avec le couple Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre à l’occasion de leur voyage en Tchécoslovaquie entre le 12 et le 24 novembre 196325. Si Sartre suscitera beaucoup d’enthousiasme à Prague, la traduction du Deuxième sexe donnera lieu, elle, à une polémique dans le pays, « l’affaire Beauvoir », à laquelle Patočka prendra part pour défendre l’essayiste26.

  • 27 Je remercie E. Abrams de m’avoir proposé en traduction française quelques passages de la postface d (...)

32Tandis que la préface se contente de décrire les principes de choix des extraits, en lien avec les « questions les plus urgentes »27 – à savoir les chapitres II et III de la partie « Formation », les chapitres V et X de la partie « Situation », ainsi que le chapitre XIV de la partie « Vers la libération » du volume II –, la postface présente l’existentialisme français et le rôle qu’y joue Simone de Beauvoir au grand public tchèque. Selon Patočka, Sartre a fécondé la pensée française cartésienne par le ferment philosophique allemand, en mettant à profit l’expression littéraire pour transmettre des idées philosophiques, condition sine qua non pour agir sur le public cultivé. Patočka présente ensuite Simone de Beauvoir comme la « plus proche collaboratrice » de Sartre, une « romancière avec toile de fond philosophique », qui contribue mieux que Sartre au tournant « vers la vie concrète, l’histoire et la sociologie ». Ce faisant, elle comble la grande lacune de l’existentialisme français de l’immédiat après-guerre vis-à-vis du marxisme, à savoir le manque d’une compréhension de l’histoire et de la situation concrète de l’individu. À cet égard, Patočka considère Le deuxième sexe comme « le fruit le plus remarquable » de ce tournant, bien qu’il juge l’ouvrage inégal dans ses analyses empiriques et n’échappant pas à l’influence de l’époque et du milieu. Cependant, « la force de sa sonde fondamentale est au-dessus des détails, car c’est un dévoilement philosophique de l’essentiel, qui est de nature plus qu’empirique » : l’être humain n’est pas déterminé par son sexe comme un minéral par son poids spécifique, et le masculin et le féminin relèvent au fond de la situation de « l’humanité indivisible en nous ». Plus avant, son rôle a été crucial dans l’adhésion à la philosophie marxiste de l’histoire dont elle a pris l’initiative, ce qui fait définitivement basculer l’existentialisme « de la fiction dans la réalité ».

33Alors que Ivan Svitak accuse Beauvoir de reprendre à son compte les illusions masculines concernant les femmes, Patočka défend le féminisme beauvoirien et reconnaît l’échec de la société socialiste à libérer la femme. Pourtant, dans son œuvre, une telle philosophie féministe n’apparaît pas. Si le rôle de la femme comme mère et épouse / amante est très clair dans les analyses du premier mouvement de l’existence, le mot « femme » n’y est pas utilisé. Il est seulement question de « l’autre être » (druhá bytost), « deuxième » n’impliquant pas une hiérarchie, un rapport dominant / dominé. En effet, l’« autre » est en tchèque druhý, « deuxième », indépendamment de son sexe ou de son « identité genrée ».

34Plus largement, l’« aperçu fondamental » de Beauvoir dans Le deuxième sexe est selon Patočka le suivant :

L’idée centrale [du Deuxième sexe], selon laquelle la femme n’est pas une autre (druhá), mais au fond la même transcendance que l’homme, le même être personnel, créateur, conscient de sa liberté, à cela près qu’elle est un être aliéné pour des raisons historiques et existentielles – c’est une idée que les éducateurs et les législateurs, les médecins et les économistes devraient avoir toujours présente à l’esprit en cherchant à résoudre tous les problèmes concrets de la coexistence humaine.

35Et encore :

Le mensonge historique est dans le fait d’identifier le masculin à la transcendance (le dépassement de la réalité donnée, la liberté) et le féminin à l’immanence (l’insertion positive dans l’automatisme de la vie) – l’opposition est entre la transcendance et l’immanence chez chacun d’entre nous, même si l’immanence n’est pas la même chez l’homme et chez la femme.

36Patočka reprend donc ici clairement à son compte l’analyse socio-historique genrée de Beauvoir, en soulignant par ailleurs que cette dernière a ouvert l’existentialisme français à la philosophie de l’histoire. Pourtant, dans le premier mouvement de l’existence, Patočka s’en tient à des figures plus traditionnelles et normées de la femme, essentiellement la mère et l’épouse, dont Beauvoir dénonce quant à elle le caractère « mythique ». De plus, l’expression d’« humanité indivisible en nous » de Patočka, aussi intéressante soit-elle, tend à « écraser » la différence irréductible entre l’homme et la femme, entre la transcendance et l’immanence, en en présentant une version involutive, voire régressive, qui aurait davantage convenu sur ce point à Merleau-Ponty et à sa pensée de l’immanence de la chair du monde qu’à Beauvoir et à sa vision de « la femme indépendante » et de la nécessaire transformation des relations entre les hommes et les femmes.

Conclusion

37Dans ce qui précède, j’ai essayé de montrer comment la phénoménologie politique beauvoirienne, dans ses trois composantes singulières, genrée, située socio-historiquement et transformatrice d’une subjectivité aliénée en son assomption de sujet libéré, peut offrir une configuration prospective in fine apaisée et pacifiée des rapports sociaux. Ce faisant, d’une part elle contribue à modérer les ardeurs guerrières radicales de la phénoménologie politique patočkienne ; d’autre part elle révèle une composante anthropologique alors inexplorée du champ politique en y inscrivant comme un enjeu structurel décisif les relations de genre ; enfin elle permet d’articuler la dynamique structurelle du conflit et le processus transformateur nécessaire de la pacification. Elle répond ainsi à la position équilibrée de la cosmo-politique tout en l’ouvrant aux enjeux contemporains déterminants de l’intersectionnalité des minorités à la fois sexuelles et ethniques que Tassin déjà pressentait dans son attention aux subjectivités migrantes précaires.

38De ce point de vue, il est frappant que Patočka, tout en reprenant à son compte semble-t-il les enjeux politiques de la phénoménologie genrée de Beauvoir, en a diminué la portée transformatrice au profit d’une expérience involutive de l’indivision du masculin et du féminin. Ainsi, autant la phénoménologie politique du philosophe tchèque offre une radicalité évidente dans sa mise en avant de l’importance de la guerre permanente comme confrontation vitale à l’adversité, autant sa position sur le plan des relations hommes-femmes paraît plus conservatrice. Par contraste, la phénoménologie genrée de Beauvoir, qui est le moteur de sa vision transformatrice de la société, la conduit in fine à proposer une conception pacifiée et harmonieuse des relations genrées.

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Notes

1 Jan Patočka. Philosophie, phénoménologie, politique, É. Tassin, M. Richir (dir.), Grenoble, J. Millon (Krisis), 1992.

2 É. Tassin, Un monde commun. Pour une cosmo-politique des conflits, Paris, Seuil (La Couleur des idées), 2003.

3 Concernant l’actualité de la pensée d’É. Tassin, je renvoie au très beau volume de la revue Tumultes de janvier 2020, qui lui est consacré (no 55, La promesse d’un monde. Pour Étienne Tassin, M. Leibovici [dir.]). Voir aussi N. D’Almeida, « Étienne Tassin (1955-2017). Une pensée en action », Hermès. La revue, no 80, 2018, p. 319-321.

4 À propos de la phénoménologie des « sujets dominés » de J. Patočka et de S. de Beauvoir, voir M. Bernard, « Le problème des sujets dominés dans la communauté phénoménologique. Lectures croisées de Simone de Beauvoir, Frantz Fanon, Jan Patočka », communication au colloque « Phénoménologie et politique » (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 26-28 février 2015), éditée dans la revue Études phénoménologiques – Phenomenological Studies, vol. III, 2019, La phénoménologie à l’épreuve du politique, p. 167-190, où, toutefois, l’article s’intitule alors « Sexe, race, phénoménologie : quand le vécu devient politique avec Beauvoir et Fanon », Patočka ayant finalement disparu du titre…

5 Voir J. Patočka, « Le subjectivisme de la phénoménologie husserlienne et l’exigence d’une phénoménologie asubjective » [1971], in Qu’est-ce que la phénoménologie ?, E. Abrams (éd., trad. fr.), 2e éd., Grenoble, J. Millon (Krisis), 2002, p. 208.

6 Voir J. Patočka, Le monde naturel comme problème philosophique, E. Abrams (trad. fr.), Paris, J. Vrin (Bibliothèque des textes philosophiques), 2016, p. 32.

7 Voir J. Patočka, Liberté et sacrifice. Écrits politiques, E. Abrams (trad. fr.), Grenoble, J. Millon (Krisis), 1990.

8 J. Patočka, « Gloses », in Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire, E. Abrams (trad. fr.), nouv. éd. révisée, Lagrasse, Verdier (Verdier philosophie), 1999, p. 179.

9 J. Patočka, Essais hérétiques… Voir aussi J. Patočka, Liberté et sacrifice…

10 J. Patočka, « Le commencement de l’histoire » [1975], in Essais hérétiques…, p. 68.

11 J. Habermas, Théorie de l’agir communicationnel [1981], J.-M. Ferry (trad. fr.), 3e éd., Paris, Fayard (L’Espace du politique), 1987, 2 vol. ; id., Droit et démocratie. Entre faits et normes [1992], R. Rochlitz, C. Bouchindhomme (trad. fr.), Paris, Gallimard (NRF Essais), 1997.

12 J. Patočka, « Le commencement de l’histoire », in Essais hérétiques…, p. 62.

13 T. W. Adorno, La dialectique négative [1966], groupe de traducteurs du Collège de philosophie (trad. fr.), Paris, Payot (Petite Bibliothèque Payot), 2003 ; id., Minima moralia. Réflexions sur la vie mutilée [1951], É. Kaufholz, J.-R. Ladmiral (trad. fr.), Paris, Payot (Petite Bibliothèque Payot), 2003.

14 Voir N. Depraz, « Política de la sorpresa », in Razón y responsabilitad. Homenaje a Rosemary Rizo-Patrón de Lerner, G. Vargas Guillén, M. Chu García (dir.), Lima, Pontificia Universidad Católica del Perú, Fondo Editorial – Editorial Aula de Humanidades, Editorial Aula de Humanidades (Fenomenología y Hermenéutica), 2022, p. 331-359. Voir aussi id., Philosophie de la surprise, Paris, Hermann, 2023, à paraître.

15 À propos de la guerre et de son analyse en termes de surprise, je renvoie à ma contribution : « Alain face à Husserl et à Bergson : surprise de la guerre et mode d’engagement. Variations sur des positions philosophiques », in Alain, un philosophe rouennais engagé, N. Depraz (dir.), Mont-Saint-Aignan, Presses universitaires de Rouen et du Havre (Cahiers de l’ERIAC. Rencontres philosophiques ; 12), 2017, p. 169-181. Plus largement, dans le cadre militaire spécifique de la guerre, les notions de « surprise stratégique » et de « surprise technique » s’inscrivent dans ce modèle de la surprise comme dynamique de phases, préparatoire, critique et d’après-coup. À ce propos, voir, par exemple, R. Aron, Les guerres en chaîne, Paris, Gallimard, 1951.

16 Voir S. de Beauvoir, La vieillesse, Paris, Gallimard (Idées), 1970, p. 399 et 633.

17 N. Depraz, « Expérience sexuelle et situation sociale, une conjonction inédite : Simone de Beauvoir, le prisme qui révolutionne l’histoire de la phénoménologie », in Le corps en émoi, A. Delamare, A. Deudon, N. Depraz (dir.), Paris, Les Compagnons d’humanité, 2022, p. 35-49.

18 Voir notamment S. Heinämaa, Toward a Phenomenology of Sexual Difference : Husserl, Merleau-Ponty, Beauvoir, Lanham – Oxford, Rowman & Littlefield Publishers, 2003 ; M. Garcia, On ne naît pas soumise, on le devient, Paris, Flammarion, 2018.

19 S. de Beauvoir, Le deuxième sexe, vol. II, L’expérience vécue, Paris, Gallimard (Idées), 1949.

20 F. Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, J. Stern (trad. fr.), nouv. éd., Paris, Éditions sociales, 1971 – sans toutefois que Beauvoir y fasse référence explicitement.

21 S. de Beauvoir, Le deuxième sexe, vol. I, Les faits et les mythes, Paris, Gallimard (Idées), 1949, p. 98.

22 Ibid., p. 107.

23 S. de Beauvoir, Le deuxième sexe, vol. II, p. 13.

24 J. Patočka, « Předmluva » [Avant-propos] et « Francouzský existencialismus a Simone Beauvoirová » [L’existentialisme français et Simone de Beauvoir], in Simone de Beauvoir, Druhé pohlavi, J. Kostohryz, H. Uhlířová (trad. tch.), J. Patočka (éd.), Prague, Orbis, 1966, p. 5-6 et p. 389-403.

25 J. Patočka évoque cette rencontre dans deux longues lettres, du 22 novembre et du 18 décembre 1963. Voir J. Patočka, Correspondance avec Robert Campbell et les siens, 1946-1977, E. Abrams (éd., prés.), Grenoble, J. Millon (Krisis), 2019, p. 140-146. Dans l’ouvrage, Erika Abrams évoque à plusieurs reprises en note le journal philosophique (encore inédit) que Patočka tenait à cette époque, et qui contiendrait un certain nombre d’analyses de Sartre.

26 J. Patočka, « Je dobře vědět, o čem je řeč » [Il est bon de savoir de quoi on parle], Literární noviny [Journal littéraire], no 16, 1967, où Patočka répond aux critiques d’Ivan Svitak contre Beauvoir.

27 Je remercie E. Abrams de m’avoir proposé en traduction française quelques passages de la postface de Patočka à l’anthologie du Deuxième sexe, et de m’avoir transmis les éléments interprétatifs principaux de cette dernière.

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Pour citer cet article

Référence papier

Natalie Depraz, « L’enjeu d’une phénoménologie politique : Simone de Beauvoir et Jan Patočka »Cahiers de philosophie de l’université de Caen, 59 | 2022, 87-102.

Référence électronique

Natalie Depraz, « L’enjeu d’une phénoménologie politique : Simone de Beauvoir et Jan Patočka »Cahiers de philosophie de l’université de Caen [En ligne], 59 | 2022, mis en ligne le 15 novembre 2022, consulté le 15 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cpuc/1734 ; DOI : https://doi.org/10.4000/cpuc.1734

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Auteur

Natalie Depraz

Université de Rouen Normandie
Équipe de recherche interdisciplinaire sur les aires culturelles (ERIAC, UR 4705)
Membre universitaire des Archives Husserl (UMR 8547), Paris

Natalie Depraz est professeure de philosophie contemporaine, de philosophie allemande et de phénoménologie à l’université de Rouen Normandie et membre universitaire des Archives Husserl de Paris. Elle a consacré sa recherche à l’intersubjectivité, au corps, à la conscience et aux émotions, et a publié un ouvrage en collaboration avec Francisco J. Varela et Pierre Vermersch, On Becoming Aware : A pragmatics of Experiencing (J. Benjamins, 2004). Parmi ses dernières publications : Attention et vigilance. À la croisée de la phénoménologie et des sciences cognitives (PUF, 2014) ; Le sujet de la surprise : un sujet cardial (Zeta books, 2018) ; Philosophie de la surprise (Hermann, 2023, à paraître) et une traduction française de la Phénoménologie des émotions de Husserl (J. Vrin, 2023, à paraître). Elle prépare actuellement une relecture de l’histoire de la phénoménologie au prisme de la philosophie de Simone de Beauvoir, ainsi qu’un ouvrage consacré à la philosophie de la micro-phénoménologie.

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