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Le dossier de la soutenance de thèse d’Emmanuel Levinas

La genèse de la publication de Totalité et Infini

Jacques Taminiaux
p. 69-82

Texte intégral

1Mon propos concerne les circonstances à la faveur desquelles j’ai eu le privilège en 1960 d’être l’un des premiers lecteurs du dactylogramme de Totalité et Infini, plusieurs mois avant la publication de l’ouvrage dans la collection Phænomenologica aux éditions Nijhoff à La Haye. J’avais été associé à la fondation de cette collection par le Père Herman-Leo Van Breda, franciscain belge, qui peu après la mort d’Edmund Husserl en 1938 s’ingénia à faire sortir d’Allemagne, où ils étaient menacés de destruction pure et simple par le régime nazi, les nombreux inédits que laissait le fondateur du mouvement phénoménologique. Il n’est pas indifférent à mon propos de commencer par retracer la chronique de ce sauvetage qui donna lieu à la fondation des Archives-Husserl de Louvain puis à celle de la collection critique des Husserliana dont les Phænomenologica furent le rejeton une décennie plus tard.

2C’est d’autant moins indifférent que c’est au Père Van Breda que Levinas confia la publication de son deuxième ouvrage philosophique le plus important (Autrement qu’être ou au-delà de l’essence) qui parut en 1974, de même qu’il lui dédia à la même époque, en 1973, le petit livre Humanisme de l’autre homme où se trouvent recueillis et analysés les thèmes majeurs de sa pensée.

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3C’est cette dédicace qui motive la première étape de la chronologie que je retrace. Je cite : « Au Père Herman-Leo Van Breda o.f.m. Fondateur-Directeur des Archives-Husserl de Louvain, dans l’évocation du Maître auquel il voue une œuvre admirable, hommage d’une fidélité affectueuse et d’une amitié déférente ». Il convient donc que j’esquisse à grands traits le tableau que le Père Van Breda lui-même présentait en 1956 de ce qu’il appelait « Le sauvetage du Nachlass de Husserl et la fondation des Archives-Husserl ». Cet article parut en 1959 dans le deuxième volume des Phænomenologica : Husserl et la pensée moderne.

4À l’époque de la mort de Husserl, à la fin d’avril 1938, le Père Van Breda, jeune licencié en philosophie de l’Université de Louvain, avait le projet de consacrer sa thèse de doctorat à la problématique de la réduction phénoménologique. Le 15 août de cette année-là, il partit pour Fribourg afin de recueillir des documents à l’appui de ce projet. En effet, il avait constaté lors de la composition de son mémoire de licence que Husserl, dans plusieurs publications antérieures à 1930, se référait à maintes reprises à plusieurs de ses écrits non encore publiés, qui contenaient selon lui d’importantes contributions à la compréhension de ses travaux publiés et à la solution de problèmes qu’ils suscitaient. Cependant, quelques jours avant son départ, le jeune doctorant se mit à caresser un projet plus vaste : non plus simplement découvrir et consulter des textes inédits, mais rendre possible leur publication. C’est à Louvain même qu’il pensait pouvoir œuvrer à cette publication évidemment impossible en Allemagne, vu l’antisémitisme du régime nazi. Il en avait fait part à son directeur de thèse qui en informa le président de l’Institut supérieur de philosophie de Louvain, Léon Noël, auteur en 1910 de la première publication en langue française sur la phénoménologie husserlienne : un article sur « Les frontières de la logique » dans lequel était soulignée l’importance de la critique husserlienne du psychologisme. Noël approuva sans hésitation le projet de Van Breda.

5Arrivé à Fribourg, Van Breda s’arrangea pour être reçu par la veuve de Husserl dans la maison où il avait passé les dernières années de sa vie. L’entrevue eut lieu le 29 août 1938 en présence d’Eugen Fink, dernier assistant du philosophe, qui souligna l’importance capitale de son œuvre posthume. Celle-ci, à la grande surprise du doctorant louvaniste, se composait de 40 000 pages sténographiées de la main de Husserl et de 10 000 pages de transcriptions, dactylographiées ou manuscrites, de ces sténogrammes, transcriptions dues aux assistants successifs du philosophe : Edith Stein, qui allait être exterminée à Auschwitz, Ludwig Landgrebe et Eugen Fink. Mais Madame Husserl et Eugen Fink montrèrent également au Père Van Breda la bibliothèque personnelle de Husserl (2 700 volumes) composée de livres et de revues d’un intérêt tout particulier car ces ouvrages contenaient de nombreuses notes marginales sténographiées qu’il s’imposait de déchiffrer pour éclairer la genèse et le développement de sa pensée.

6Le doctorant louvaniste constatait non seulement que l’œuvre posthume était d’une ampleur beaucoup plus importante qu’il ne croyait mais encore, vu cette ampleur, que son transfert hors du IIIe Reich serait beaucoup plus difficile et risqué qu’il ne l’avait imaginé. En outre et surtout, il se devait de constater que le sauvetage physique de toute cette documentation sténographiée ne pouvait avoir un avenir scientifique que dans la mesure où ceux qui étaient capables de la déchiffrer et de la transcrire acceptaient d’assumer cette tâche dans un centre de recherche approprié destiné à entreprendre une édition critique des parties les plus importantes du Nachlass. En conséquence, le Père Van Breda proposa à Madame Husserl d’établir ce centre d’archives à Louvain à condition qu’acceptent d’y collaborer au moins un des derniers assistants de Husserl et, si possible, tous les deux. Trois jours plus tard, le 1er septembre 1938, Madame Husserl informait Van Breda qu’après mûre réflexion et en accord avec Eugen Fink, elle acceptait sa proposition dans l’espoir que les autorités de Louvain consentiraient à l’établissement dans leurs locaux d’un centre d’Archives-Husserl. Le 5 septembre, Ludwig Landgrebe, qui était chargé de cours à l’Université allemande de Prague où il préparait son édition d’Erfahrung und Urteil, marqua lui aussi son accord avec le projet de Van Breda et, tout comme Eugen Fink, exprima l’espoir de pouvoir y collaborer dans la ville de Louvain. Il annonçait aussi qu’il avait confié au Cercle philosophique de Prague 1 500 pages de manuscrits originaux de Husserl qu’il était en train de transcrire.

7L’époque était particulièrement sombre. C’est dans la première quinzaine de septembre 1938 que les nazis lancèrent leurs premières attaques contre la Tchécoslovaquie, déclenchant ce qu’on a appelé la crise de Munich. Convaincue dans ces circonstances que la guerre allait devenir inévitable, Madame Husserl dit à Van Breda qu’il fallait de toute urgence mettre en sécurité le Nachlass de son mari. Une de ses proches, une religieuse bénédictine, ancienne élève du philosophe et amie de sa fille, Elisabeth Rosenfeld, émigrée aux États-Unis, proposa de transporter les 40 000 pages manuscrites à Constance pour les stocker dans un monastère. Mais tous les intéressés étaient d’avis que, vu les circonstances, ce sauvetage ne pouvait être que provisoire et qu’il convenait de les abriter dès que possible dans un lieu jouissant de l’immunité diplomatique. Après quelques tractations délicates, Van Breda obtint que l’ambassade de Belgique à Berlin acceptât d’abriter les manuscrits dans sa chambre forte (plusieurs centaines de kilos répartis en trois énormes valises). De retour en Belgique à la fin de septembre avec un bagage qui contenait une copie des transcriptions déjà effectuées par les assistants de Husserl, il parvint à obtenir l’accord de Paul-Henri Spaak, alors Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, pour transporter le Nachlass en Belgique par la valise diplomatique. Chose faite à la fin de novembre 1938.

8Entre-temps, Mgr Léon Noël, président de l’Institut supérieur de philosophie, obtint du recteur de l’Université de Louvain l’autorisation de fonder un centre de recherche consacré aux archives de Husserl, de même qu’il obtint d’une fondation belge de recherche scientifique (la Fondation Francqui) une subvention financière de deux années couvrant le logement et le traitement de deux spécialistes qualifiés.

9Fondées officiellement le jour de Noël 1938 en vertu d’un accord signé entre l’Institut supérieur de philosophie et le professeur Gerhart Husserl, fils et légataire universel du philosophe, qui avait émigré aux États-Unis ainsi que sa sœur, les Archives-Husserl allaient accueillir bientôt leurs premiers collaborateurs. Eugen Fink arriva en Belgique avec sa famille le 16 mars 1939, et Ludwig Landgrebe y arriva le 24 avril, accompagné de son épouse et de son jeune fils. Il ne restait plus qu’à obtenir des autorités belges un visa et un permis de séjour pour Madame Husserl, qui arriva en Belgique le 21 juin 1939. Elle espérait que les États-Unis lui accorderaient par leur ambassade en Belgique un visa lui permettant de rejoindre ses enfants. Il lui fallut hélas attendre mai 1946 pour obtenir les documents requis, ce qui signifie qu’elle dut, avec l’aide précieuse du Père Van Breda, se cacher pendant toutes les années de l’occupation nazie.

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10J’en arrive au deuxième volet de mon exposé : les collections Husserliana et Phænomenologica.

11Entre le printemps 1939 et le printemps 1940, les Archives-Husserl de Louvain connurent, grâce à Fink et à Landgrebe, une intense activité et le monde philosophique, dès cette époque, fut informé de leur existence. C’est ainsi que Maurice Merleau-Ponty, sur les conseils de Jean Héring, y séjourna en avril 1939 pour y lire divers manuscrits. Mais dès le 10 mai 1940, l’institution, à cause de la guerre, se trouva privée de la collaboration de Fink et de Landgrebe. Ceux-ci, d’abord internés par la Belgique parce que citoyens allemands, furent ensuite déportés par les Alliés vers le midi de la France, d’où ils furent contraints en novembre 1940 de retourner en Allemagne. Pour éviter la léthargie des Archives-Husserl pendant les années de guerre, le père Van Breda se débrouilla pour obtenir l’assistance clandestine d’un couple d’universitaires viennois d’origine juive qui s’était réfugié en Belgique en 1938 après l’Anschluss. Il s’agit de Stefan Strasser et de son épouse, tous deux familiers de la sténographie Gabelsberger utilisée par Husserl et qui préparèrent dans la clandestinité l’édition critique du premier volume de la collection des Husserliana : les Cartesianische Meditationen.

12On pourrait croire que toute cette chronologie factuelle nous écarte de l’itinéraire du penseur auquel ce colloque est consacré. Il n’en est rien. Pour trois raisons.

    • 1 En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger [1949], Paris, Vrin, 1982, p. 1 (...)

    La première tient au fait que Eugen Fink, premier collaborateur des Archives-Husserl de Louvain en 1939, est aussi celui qui dix ans auparavant servit d’éclaireur à Levinas dans ses entretiens avec Husserl. C’est en compagnie de Fink que Levinas assista aux célèbres entretiens de Davos où Heidegger critiqua la lecture de Kant par Cassirer. En 1939, Fink fit paraître dans un numéro de la Revue internationale de philosophie consacré à Husserl un article dont Levinas salua plus tard « les idées fondamentales et décisives », précisant que celui qui continua d’assister Husserl « à l’heure de tous les abandons » était un « philosophe très remarquable » et qui « n’a jamais donné de nom grec à des choses barbares ». Allusion évidente aux compromissions de Heidegger avec le régime nazi1.

    • 2 Théorie de l’intuition dans la phénoménologie de Husserl [Paris, Alcan, 1930], Pari (...)

    Quant à la seconde raison, elle est condensée dans un nom que je n’ai fait que mentionner, celui de Jean Héring, professeur à Strasbourg. Dans l’avant-propos de son premier livre, Théorie de l’intuition dans la phénoménologie de Husserl (1930), Levinas rappelle que Jean Héring, ancien élève de Husserl, est l’auteur d’un « remarquable travail » intitulé Phénoménologie et philosophie religieuse qui, en France, « donne, pour la première fois, une idée précise de l’ensemble de la pensée phénoménologique ». Après cette publication, je cite Levinas : « il restait une place pour une étude concernant plus spécialement Husserl lui-même, et les points particuliers de sa pensée. M. Héring nous a vivement encouragé à l’entreprendre. Qu’il nous soit permis de lui en exprimer ici notre vive gratitude »2.

  1. La troisième raison est un recoupement aussi significatif que les précédents. Une année après son livre sur l’intuition chez Husserl, Levinas fit paraître chez Vrin la traduction qu’en collaboration avec Gabrielle Peiffer il avait faite des Méditations cartésiennes de Husserl, c’est-à-dire du texte allemand qui, dans une édition critique préparée par Strasser, allait constituer en 1950 le premier volume des Husserliana.

13Huit ans plus tard, c’est un ouvrage de Fink, Sein, Wahrheit, Welt, qui allait constituer le premier tome de la collection Phænomenologica où devait paraître peu après Totalité et Infini. J’en arrive enfin à traiter de mon rôle dans la publication de cet ouvrage dont nous avons célébré l’an dernier le cinquantenaire.

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14Dans l’immédiat après-guerre, Van Breda veilla à la fondation en France et en Allemagne de plusieurs centres d’Archives-Husserl disposant d’une copie de l’ensemble des documents du Nachlass.

15En 1947 déjà, Paul Ricœur, qui préparait sa traduction d’Ideen I, séjourna à Louvain pour y consulter des inédits de Husserl et il se vit confier de très nombreuses copies de transcriptions, de sorte que Strasbourg, où il enseignait, disposa jusqu’en 1957, date de sa nomination à Paris, d’un centre officieux d’Archives-Husserl. Le centre officiel fut fondé à la Sorbonne en mai 1957 sous l’égide de Gaston Berger, Paul Ricœur, Jean Wahl, Jean Hyppolite et Maurice Merleau-Ponty.

16S’agissant de l’Allemagne, il va de soi que les deux derniers assistants de Husserl, restés fidèles à leur maître après 1933, et devenus en 1939 les premiers collaborateurs des Archives-Husserl de Louvain, devaient, la paix revenue, jouir l’un et l’autre d’un centre d’archives. En conséquence, Fribourg, où Eugen Fink avait été nommé professeur ordinaire en 1949, abrita sous son égide en 1950 un centre d’Archives-Husserl sous la dénomination Internationale Forschungsstelle für Phänomenologie. D’autre part, Cologne devint le site en 1951 d’un centre d’archives important sous la direction d’abord de Karl-Heinz Volkmann-Schluck, élève de Gadamer, puis sous la direction conjointe de Volkmann-Schluck et de Ludwig Landgrebe qui, après avoir enseigné à Hambourg et à Kiel, fut nommé à Cologne en 1956.

17Pour ennuyeuse qu’elle puisse paraître, cette chronologie a le mérite de citer tous les noms des universitaires français et allemands qui furent amenés à recommander la publication de Totalité et Infini dans les Phænomenologica. En effet, comme les premiers ouvrages de la collection Husserliana avaient reçu, à l’échelle internationale, un accueil très favorable d’importantes bibliothèques universitaires, Van Breda proposa à la firme néerlandaise Nijhoff, qui la publiait, l’édition d’une collection parallèle consacrée à des études phénoménologiques. Fort de l’accord de la firme Nijhoff, le Père Van Breda fit part publiquement de ce projet lors d’un colloque de phénoménologie tenu à Krefeld, en Allemagne, au début de novembre 1956, en spécifiant que les Phænomenologica auraient pour comité de rédaction les directeurs des centres d’Archives-Husserl que j’ai mentionnés, auxquels s’ajoutait un phénoménologue américain qui avait été élève de Husserl et qui détenait quelques-uns de ses inédits : Marvin Farber, professeur à Buffalo.

18J’avais fait la connaissance du Père Van Breda en 1950. Ayant mené de front des études de droit et de philosophie, et préparant une thèse de doctorat dans cette discipline, la possibilité m’était offerte cette année-là, en vertu d’un accord franco-belge, de séjourner deux ans, à titre d’élève étranger, à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Hélas, le fonctionnaire du ministère belge de l’Éducation nationale chargé de mon dossier tardait à s’en occuper. Sur le conseil de mon directeur de thèse, Alphonse De Waelhens, qui tenait le Père Van Breda pour un agent de communication très efficace, je lui demandai un rendez-vous pour lui exposer la situation et lui faire part de mon inquiétude. À mon grand émerveillement, quelques coups de téléphone donnés par lui en ma présence suffirent pour débloquer mon dossier.

19Quelques mois plus tard, j’eus l’occasion de le revoir à Paris, le 6 décembre 1950, à l’occasion d’une conférence qu’il prononçait sur « La phénoménologie comme philosophie de l’intentionnalité » au Collège philosophique qu’avait fondé Jean Wahl. C’est à cette occasion, si mes souvenirs sont exacts, que je rencontrai pour la première fois, il y a plus de 60 ans, Emmanuel Levinas.

20Il n’est pas douteux que ce soit ma double formation de juriste et de philosophe qui me valut le redoutable honneur d’être choisi par le Père Van Breda en janvier 1957 comme secrétaire du comité de rédaction des Phænomenologica et de participer activement à ce titre à la vie des Archives-Husserl de Louvain. Ma première tâche comme secrétaire fut de rédiger les statuts de la collection. Ils spécifiaient que les Phænomenologica accueilleraient des travaux relatifs à la pensée de Husserl et à l’histoire du mouvement phénoménologique ainsi qu’à des œuvres originales d’inspiration phénoménologique. Les statuts précisaient en outre que chaque ouvrage de ce type soumis au Père Van Breda, président du comité de rédaction, ferait l’objet d’un rapport détaillé écrit par moi-même et accompagné d’une proposition d’acceptation ou de refus du texte concerné. À la réception de ce rapport, les membres du comité de rédaction – Farber, Fink, Hyppolite, Landgrebe, Merleau-Ponty, Ricœur, Volkmann-Schluck, Jean Wahl – disposaient de six semaines pour exprimer leur accord ou leur désaccord avec la proposition que je leur soumettais, avec l’aval du Père Van Breda.

21C’est dans ce contexte qu’en 1960, je devins le lecteur émerveillé du dactylogramme de Totalité et Infini et le rédacteur d’un compte rendu de quelques pages, accompagné d’une lettre co-signée par le Père Van Breda et moi-même recommandant sans réserve la publication immédiate de l’ouvrage. Il va sans dire que tous les membres du comité de rédaction s’accordèrent avec notre proposition. Paru en 1961, le livre allait être au printemps de cette année-là, à côté de travaux antérieurs, l’objet d’une soutenance de thèse à la Sorbonne, en vue de l’obtention d’un doctorat d’État face à un jury présidé par Jean Wahl.

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22En ce point, j’atteins le troisième et dernier volet de ma présentation.

  • 3 Le présent texte reprend pour l’essentiel une communication faite au colloque qui se ti (...)

23Selon le titre du colloque qui nous réunit, Totalité et Infini est une œuvre de ruptures3. Il est vrai que le mot est utilisé dès le deuxième paragraphe du livre. Je crois cependant qu’il risque d’égarer si on veut lui faire signifier une discontinuité pure et simple entre la pensée de Levinas et tout ce qui la précède dans l’histoire de la philosophie, y compris l’enseignement qu’il avait reçu de ses premiers maîtres.

24À cet égard, le souvenir que je garde de la soutenance de thèse mérite d’être évoqué. Merleau-Ponty devait figurer parmi les membres du jury mais il décéda brutalement le 3 mai 1961 et c’est Vladimir Jankélévitch qui fut chargé de le remplacer pour ainsi dire au pied levé. J’ai assisté à la soutenance à titre de représentant du Père Van Breda, qui était retenu par la préparation d’une série de conférences en Suisse et en Italie. Il m’avait prié de l’excuser avant le début de la séance auprès de Levinas qui exprima aussitôt le souhait de me revoir à l’issue de la cérémonie. C’était pour me faire l’honneur de m’accueillir à sa table, rue d’Auteuil, et me faire bénéficier de l’hospitalité prévenante de son épouse.

25Deux choses m’impressionnèrent lors de la soutenance : la gentillesse de Jean Wahl et l’éloquence brillante de Jankélévitch. Mais les éloges que celui-ci prodiguait au doctorant n’étaient pas dénués d’une certaine perfidie car ils consistaient en somme à le féliciter de s’être, comme lui-même, débarrassé à jamais de toute cette philosophie germanique qui, comme tout ce qui provenait d’Allemagne, avait fait tant de mal à la France. À quoi Levinas répliquait avec beaucoup de fermeté : « Mais, Monsieur, je suis phénoménologue ».

  • 4 Edmund Husserl 1859-1959, La Haye, Martinus Nijhoff (Phænomenologica ; 4), 1959, p. 73.

26Première raison de nuancer la notion de rupture. Raison formelle que confirme le fait que deux ans auparavant, il avait tenu à contribuer au recueil commémoratif publié par les Phænomenologica à l’occasion du centième anniversaire de la naissance de Husserl. Rappelant qu’il avait fait un exposé en juillet 1928 lors de la dernière séance du dernier séminaire de la carrière du philosophe, Levinas écrivait dans son article intitulé « La ruine de la représentation » que pour lui « la dette à l’égard de l’homme se confondait avec la dette à l’égard de l’œuvre » car – je le cite – « malgré la relative simplicité de son accueil […] on rencontrait en Husserl toujours la phénoménologie »4.

27La seconde raison de nuancer l’idée de rupture est l’attitude de Levinas envers une autre dette, celle qu’il avait à l’égard de celui à qui Husserl dans les années 1920 aimait dire : vous et moi nous sommes la phénoménologie. Il s’agit de Heidegger, dont au cours du semestre d’hiver 1928, après sa participation au dernier séminaire de Husserl, Levinas avait suivi un cours général d’introduction à la philosophie et un séminaire avancé sur « Les principes ontologiques et le problème des catégories ». À l’époque, Levinas s’enthousiasma pour le jeune maître de Fribourg :

J’ai su aussitôt que c’est l’un des plus grands philosophes de l’histoire. Comme Platon, comme Kant, comme Hegel, comme Bergson,

écrivait-il. Ou encore :

  • 5 Voir D. Janicaud, Heidegger en France, vol. I, Paris, Albin Michel, 2001, p. 31-32 et p (...)

Quiconque a fait de la philosophie ne peut s’empêcher, en présence de l’œuvre heideggérienne, de constater que l’originalité et la puissance de son effort, qui procèdent du génie, s’allient à une élaboration consciencieuse, méticuleuse et solide, à ce travail de patient ouvrier qui est la belle fierté des phénoménologues5.

28Bien sûr, la compromission flagrante de Heidegger avec le nazisme à partir de 1933 amena Levinas à suspecter un certain aveuglement dans son enthousiasme initial. Mais il serait trop simple de croire que cette révision entraîna l’effacement de la dette, une rupture au sens d’une exclusion. Ce qu’elle entraîna, c’est une réplique. Répliquer à une œuvre, c’est à la fois la prendre en considération et lui résister. Il est significatif à cet égard que dans la préface à la traduction allemande de Totalité et Infini Levinas ait écrit : « ce livre qui se veut et se sent d’inspiration phénoménologique procède d’une longue fréquentation des textes husserliens et d’une incessante attention à Sein und Zeit ». Si rompre veut dire tourner le dos, si rupture signifie divorce, je vois mal quel sens donner à cette « incessante attention ». Qualifier d’« incessante » l’attention à Sein und Zeit dont procède Totalité et Infini, c’est suggérer non pas seulement que les ripostes à Heidegger parcourent le livre, mais encore que ces ripostes ont vu le jour dans des écrits antérieurs. Tel est bien le cas.

29J’en trouve la preuve dans le texte d’une conférence par laquelle en 1940 Levinas tentait, à la demande de Jean Wahl, d’introduire à Sein und Zeit les étudiants de la Sorbonne. Ce texte, intitulé « L’ontologie dans le temporel », témoigne, avec une égale intensité, d’une attention et d’une résistance. Attention intense puisque l’article montre méticuleusement que la question de l’être est la seule question directrice de Sein und Zeit et qu’il y est répondu par la temporalité finie du Dasein existant à dessein de soi. Résistance non moins intense car l’article déplore que cette problématique se solde par la fermeture de toute « fenêtre sur l’éternel », et en vienne, parce qu’elle tient pour fondamentale ce rapport d’intériorité que j’entretiens avec mon être le plus propre à tenir pour secondaire et dérivé le rapport à autrui. Le sous-titre de Totalité et Infini, Essai sur l’extériorité, est pour ainsi dire anticipé vingt ans plus tôt par cet article.

  • 6 De l’existence à l’existant, Paris, Fontaine, 1947, p. 19.

30On trouve un alliage similaire d’attention et de résistance dans De l’existence à l’existant, livre préparé en captivité et publié en 1947, à cette différence près que l’alliage donne lieu à une riposte phénoménologique, c’est-à-dire à une description novatrice. S’accordant avec Heidegger pour soutenir qu’il importe de déterminer la relation que l’existant humain entretient avec l’être, Levinas prend soin de préciser que sa démarche ne consiste pas à sortir du climat de la philosophie heideggérienne « vers une philosophie qu’on pourrait qualifier de pré-heideggérienne »6. Mais il entend faire pièce descriptivement à ce que Heidegger appelle le mode d’être extatique de l’existant humain. En qualifiant d’hypostase la relation initiale de l’existant à l’être, Levinas enseigne que le substantif qu’est quelqu’un émerge d’un verbe strictement anonyme, l’afflux de ce qu’il appelle l’il y a, auquel il adhère comme à une pesée qui le grève intimement et que dénotent des états comme la fatigue, la paresse, l’insomnie, états soustraits à toute espèce de projet.

  • 7 Ibid., p. 122.
  • 8 Ibid., p. 125.
  • 9 Ibid., p. 129.

31Ces états sont évoqués par Levinas pour repérer les traits les plus spécifiques de l’hypostase et pour marquer le contraste entre celle-ci et l’extase heideggérienne. L’hypostase comme émergence initiale et répétée d’un existant singulier dans l’anonymat d’un il y a auquel il ne cesse d’adhérer s’opère ici et maintenant. Être, s’agissant de quelqu’un, c’est d’abord être ici, avoir une position qui est un lieu, une localisation. Riposte à Heidegger pour qui l’individu est d’emblée en tant qu’être-là, c’est-à-dire jeté dans l’ouverture d’un projet qui définit l’être-au-monde. Lorsqu’elle insiste sur le caractère primordial de l’ici, c’est l’en deçà de l’être-au-monde qui est visé par l’analyse lévinassienne. De quoi résulte que la corporéité est un trait primordial de l’existant singulier, alors que l’analytique du Dasein chez Heidegger n’envisage le corps que latéralement à travers des notions comme Vorhandenheit ou Zuhandenheit. Contre quoi Levinas écrit que « le lieu avant d’être l’ambiance concrète du monde heideggerien est une base par laquelle le corps est l’avènement même de la conscience »7. De même que l’hypostase dénote une localisation corporelle, elle dénote un présent dont Levinas souligne qu’il est « réfractaire à l’avenir »8. Contraste évident avec Heidegger qui attribue à l’instant « le pouvoir d’être au-delà de lui-même »9 en vertu de l’essence extatique du temps.

32À chaque page, le texte allie envers Heidegger une attention soutenue et une riposte ferme. C’est ainsi que par-delà l’en-deçà de l’hypostase, l’In-der-Welt-Sein de la quotidienneté est pris en considération par Levinas mais il est soustrait à la polarité Eigentlichkeit / Uneigentlichkeit. Les satisfactions procurées par l’environnement quotidien ne sont plus dédaignées comme elles le sont par Heidegger qui les dit affectées d’inauthenticité. Elles sont réhabilitées par Levinas.

33Mais la réhabilitation met en lumière la limite de toute la préoccupation quotidienne qui vit dans le registre de l’économie au sens initial de loi de l’oikos – du Selbst. Autrement dit elle prolonge l’enchaînement à l’hypostase, alors que chez Heidegger elle oublie l’extase sur laquelle elle est fondée. À y regarder de près, la riposte consiste à déceler dans l’analytique heideggérienne l’oubli de l’hypostase en tant qu’enchaînement solitaire d’un moi à son Selbst et la méconnaissance de ce que seul le rapport à l’altérité d’autrui, rapport foncièrement asymétrique, est à même de briser cette solitude et d’ouvrir le temps. D’où le texte Le Temps et l’Autre.

34En prolongement de cette riposte, Totalité et Infini montre que ce rapport à l’autre est soutenu par un mouvement de transcendance qui ne peut se résorber dans une totalité car il est débordé par un infini qui lui reste extérieur.

*

35Si je me suis appesanti sur ces signes d’une « incessante » attention à Sein und Zeit dans les écrits de Levinas antérieurs à Totalité et Infini, c’est parce que la lecture de ces écrits m’avait préparé à suivre de près dans le manuscrit de l’ouvrage le débat critique que Levinas y poursuit avec Heidegger, et préparé, par la même occasion, à faire valoir dans mon rapport l’importance et le caractère novateur de ses répliques au maître de Fribourg dont il s’était jadis enthousiasmé. Si mes souvenirs sont exacts, mon rapport à cet égard gravitait autour du refus par Levinas de considérer comme fondamentale l’ontologie au sens heideggérien, dans la mesure où cette ontologie subordonne la relation éthique qui est une relation avec un étant à la relation avec l’être impersonnel de l’étant, relation de savoir et de puissance qui équivaut à ramener l’Autre au Même.

*

36Qu’en est-il de l’effet sur Totalité et Infini de ce que Levinas dans la préface à la traduction allemande appelait « la longue fréquentation des textes husserliens » ? Il va de soi que pour justifier la publication de Totalité et Infini dans une collection qui se voulait le pendant des Husserliana, il me fallait dans mon rapport faire valoir comment l’ouvrage s’inscrivait dans l’héritage du fondateur du mouvement phénoménologique. Cet héritage est une méthode.

37Lorsque l’argumentaire du programme de ce colloque introduit la notion de rupture, il rappelle les termes par lesquels Levinas, dans Éthique et Infini, rend hommage à Rosenzweig : c’est chez lui, dit-il, qu’il a « rencontré pour la première fois une critique radicale de la totalité ». Rupture initiale, selon l’argumentaire, rupture qui consiste à donner à l’éthique le statut de philosophie première. Pour nuancer l’usage de cette notion de rupture, je me permets de citer le passage de Totalité et Infini où Levinas exprime sa dette envers Rosenzweig :

  • 10 Totalité et Infini, Paris, Librairie générale française (Le Livre de poche), 1990, p. 1 (...)

L’opposition à l’idée de totalité nous a frappé dans le Stern der Erlösung de Franz Rosenzweig, trop souvent présent dans ce livre pour être cité. Mais la présentation et le développement des notions employées doivent tout à la méthode phénoménologique10.

38Comme on le sait, cette méthode que Husserl a pratiquée dans ses Recherches logiques, avant de la définir et d’en élargir l’application à toutes les relations que les êtres conscients peuvent entretenir théoriquement et pratiquement, a un versant négatif appelé épochè et un versant positif appelé réduction. L’épochè met en suspens l’attitude spontanée ou naturelle de la conscience. La réduction consiste à reconduire descriptivement la conscience à ce que sa naïveté naturelle présuppose mais oblitère.

  • 11 Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie, § 5.

39Lorsque Heidegger, peu après la publication de Sein und Zeit, définissait la réduction phénoménologique que pratiquait ce livre, il écrivait qu’elle consistait à reconduire « la vision phénoménologique depuis l’appréhension de l’étant jusqu’à la compréhension de l’être de cet étant »11, à la différence de la réduction husserlienne centrée sur « la vie transcendantale de la conscience et ses expériences noético-noématiques ».

40Alors que Heidegger se démarquait de la réduction husserlienne pour cause de négligence ontologique, Levinas, dans Totalité et Infini, se démarque de la réduction heideggérienne pour cause de primauté de l’ontologie, tandis qu’il salue dans la réduction husserlienne l’honnêteté de reconnaître et de décrire ce qui déborde la corrélation noético-noématique de la vie de l’intentionnalité. Je cite les lignes les plus éloquentes de cet hommage :

  • 12 Totalité et Infini, p. 14 (nous soulignons).

L’analyse intentionnelle est la recherche du concret. La notion, prise sous le regard direct de la pensée qui la définit, se révèle cependant implantée, à l’insu de cette pensée naïve, dans des horizons insoupçonnés par cette pensée ; ces horizons lui prêtent un sens – voilà l’enseignement essentiel de Husserl. Qu’importe si dans la phénoménologie husserlienne, prise à la lettre, ces horizons insoupçonnés s’interprètent, à leur tour, comme pensées visant des objets [c’est-à-dire comme des structures noético-noématiques] ! Ce qui compte, c’est l’idée du débordement de la pensée objectivante par une expérience oubliée dont elle vit12.

La prise en considération des horizons insoupçonnés, voilà ce qui animait les milliers de pages sténographiées qu’avait sauvées le Père Van Breda et que publiait la collection Husserliana.

41Comme la collection Phænomenologica était le pendant des Husserliana, ma lecture était frappée par l’inspiration que Totalité et Infini avait trouvée dans la pratique husserlienne de la réduction, et le contraste net entre la fermeté, la dureté de ton, des critiques que l’ouvrage adresse à Heidegger, et l’absence frappante de cette dureté dans les critiques ironiques qu’il adresse à Husserl.

42Je termine sur un mea culpa. Il y a un demi-siècle, je tentais en préparant mon rapport d’être un lecteur attentif. Mais une fois mon rapport approuvé, j’ai été hélas un pitoyable correcteur des nombreuses coquilles que contenait le dactylogramme d’abord puis les épreuves que me faisait parvenir Nijhoff. D’où la substitution malheureuse du mot déduction au mot réduction dans la page que je viens de citer. Il faut lire réduction phénoménologique et non pas déduction phénoménologique. À aucun moment la phénoménologie dont se réclamait Levinas n’est une affaire de déduction.

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Notes

1 En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger [1949], Paris, Vrin, 1982, p. 162.

2 Théorie de l’intuition dans la phénoménologie de Husserl [Paris, Alcan, 1930], Paris, Vrin, 1978, p. 5-6.

3 Le présent texte reprend pour l’essentiel une communication faite au colloque qui se tint à Paris du 9 au 11 mai 2011 et intitulé : « Totalité et Infini : une œuvre de ruptures », organisé par la Société internationale de recherches Emmanuel Levinas.

4 Edmund Husserl 1859-1959, La Haye, Martinus Nijhoff (Phænomenologica ; 4), 1959, p. 73.

5 Voir D. Janicaud, Heidegger en France, vol. I, Paris, Albin Michel, 2001, p. 31-32 et p. 33, note 32.

6 De l’existence à l’existant, Paris, Fontaine, 1947, p. 19.

7 Ibid., p. 122.

8 Ibid., p. 125.

9 Ibid., p. 129.

10 Totalité et Infini, Paris, Librairie générale française (Le Livre de poche), 1990, p. 14 (nous soulignons).

11 Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie, § 5.

12 Totalité et Infini, p. 14 (nous soulignons).

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Pour citer cet article

Référence papier

Jacques Taminiaux, « La genèse de la publication de Totalité et Infini »Cahiers de philosophie de l’université de Caen, 49 | 2012, 69-82.

Référence électronique

Jacques Taminiaux, « La genèse de la publication de Totalité et Infini »Cahiers de philosophie de l’université de Caen [En ligne], 49 | 2012, mis en ligne le 07 juin 2018, consulté le 06 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/cpuc/792 ; DOI : https://doi.org/10.4000/cpuc.792

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