Olivier Chadoin, Être architecte : les vertus de l’indétermination. De la sociologie d’une profession à la sociologie du travail professionnel
Olivier Chadoin, Être architecte : les vertus de l’indétermination. De la sociologie d’une profession à la sociologie du travail professionnel, deuxième édition, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2013, 384 p., 28 euros.
Texte intégral
1Être architecte : les vertus de l’indétermination est une pertinente analyse d’un groupe professionnel, groupe qui trouve les ressources pour rester sur la scène sociale et pour surmonter, peut-être plus difficilement, crises économiques et environnementales. L’ouvrage d’Olivier Chadoin est une réédition (2007) de sa thèse (2006). Il n’est pas noté d’actualisation des données ni de compléments, et la période de référence des investigations est la décennie 1990 et le début des années 2000. Le sujet ne nous est pas étranger, ni les travaux de recherche mobilisés, ni les choix faits, dont l’un est l’impérative analyse de la profession sous l’angle d’une sociologie du travail (professionnel) et des pratiques. Point sur lequel insiste Yvon Lamy dans une longue préface, et Olivier Chadoin dans son introduction, aussi longue, dense par les mises en perspective théorique. De nombreuses et consistantes notes de bas de pages ancrent encore davantage le propos dans la littérature académique sociologique (profession, compétence, action professionnelle) et dans les travaux de la recherche architecturale urbaine. Ainsi, le panorama des interprétations s’ouvre largement y compris du côté de la sociologie de la culture ou de l’histoire des sociétés.
- 1 Richard Sennet, Les Tyrannies de l’intimité, Paris, Le Seuil, 1979 (traduction française).
- 2 David Riesman, La Foule solitaire, Paris, Arthaud, 1964 (traduction française).
2Le titre, à l’accent sartrien, résume le propos par une parabole contemporaine sur l’Être (architecte) et (les vertus de) l’indétermination, popularisée par d’autres débats sur la confusion des genres, sur les maux identitaires qui accablent les sociétés, sur les appartenances plurielles et sur les sommations faites à l’individu d’élaborer sa biographie dans un collectif à la fois incertain et exigeant. L’être se jouerait dans les multiples « je » autorisés par l’appartenance à un groupe, narcisse fragile qui se ressource dans le miroir de sa propre image y voyant les stigmates de l’identité collective. Sur la condition indéterminée de l’architecte postmoderne, historiquement vitaminée par le souffle de la création, du projet et une position de chef d’orchestre, il est préféré d’y lire des « vertus » plutôt que des « vices » ; troubles de l’indétermination rarement discutés au travers de la cohabitation chaotique voire du mariage contre-nature du civisme, de l’affairisme, du culturel, du marchand, de l’engagement et du désintéressement, de l’efficacité carriériste, du repli, de la déqualification. Comme les traders, les professionnels de la politique, les artistes, les scientifiques, ou encore des catégories d’entrepreneurs, les architectes manipulent, marchandent, valorisent les valeurs identitaires collectives pour bénéficier individuellement à taux plein, des médias, d’une communication tout azimut, dans le cadre d’une économie symbolique et réputationnelle omniprésente. Une stratégie professionnelle et personnelle aux coûts élevés comme l’ont analysé en d’autres temps Richard Sennet dans Les Tyrannies de l’intimité1 ou David Riesman2 dans La Foule solitaire, suggérant de nombreuses perturbations (stress, dépression, mal être), expliquant ainsi le recours aux médecines de l’esprit et de l’âme. Car l’originalité de la démarche d’Olivier Chadoin ne réside pas dans la synthèse entre « profession » et « travail » pour une sociologie du « travail professionnel », arithmétique joliment expressive ; elle se situe dans l’effet du « crédit symbolique » du « titre » sur l’être (architecte).
3La partie I présente un état de l’art assez académique sur la grande famille de l’analyse des groupes professionnels. Le terrain n’est pas vierge et connu. Les cas proposés donnent une vision plus concrète des débats identitaires sans entrer dans la psychosociologie des personnages ni dans leurs débats existentiels. La question principale est « d’être architecte » dans des situations professionnelles indéterminées et peu importe les compétences, dont il serait vain, selon l’auteur, d’en chercher une quelconque définition substantialiste et universaliste. Si les conséquences de la féminisation sont esquissées, on aurait aimé une démonstration plus poussée pour décrire les positions, les attitudes, les vécus, quand le genre défie l’être et la société, le sexisme des mâles dominants du bâtiment et de l’ingénierie, quand il s’oppose aux hiérarchies culturelles ; quand le féminin semble approprié au secteur plus doux et cérébral des études et de la planification. Dans la partie II, « Analyse d’un dispositif d’action de projet (le projet urbain de Paris-Bercy) », le cas de l’architecte-coordinateur est explicite d’une intelligence situationnelle quand il conjugue les exigences d’une mission et les réflexes originaux de sa formation. L’examen clinique du projet décrit ainsi des positons fluctuantes et fluides permises par « le capital symbolique » du « titre », combinant action urbaine et architecturale. La partie III, « L’architecte dans l’espace de la maîtrise d’œuvre » confirme cette capacité à partir non plus d’une vue processuelle sur l’activité centrale des architectes, le projet, mais d’une vision structurale sur la redistribution des rôles dans un système de production, initialement fondée sur la dichotomie maîtrise d’ouvrage-maîtrise d’œuvre. En l’occurrence la marchandisation du « titre » amène à capter d’autres missions jusqu’alors indignes, secondaires, ignorées dont l’architecte découvre la possible monétarisation. La partie IV, « Les architectes dans les marchés de la réhabilitation. Une entre- prise de réhabilitation stratégique » instruit l’anoblissement d’une pratique en posant la réhabilitation comme un acte d’architecture et une production culturelle. Le capital symbolique est un philtre miraculeux transformant le bâti ordinaire en architecture. La cohérence de la démonstration est forte même si des descriptions secondaires n’apportent pas plus à l’argument choc de la magie du « titre ». L’un des problèmes identitaires clés est de naviguer entre une image collective sans cesse affichée, reconnue par le grand public ou les postulants aux écoles d’architecture, et la mécanique du travail au quotidien ; en d’autres termes, les arrangements de l’être pour exister « soi » dans le cadre d’un travail professionnel de plus en plus ouvert.
- 3 Renaud Sainsaulieu, L’identité au travail, Paris, Les Presses de Sciences Po, 1977.
- 4 Raymond Boudon, Effets pervers et ordre social, Paris, PUF, 1977.
- 5 Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979.
4Des formules péremptoires mériteraient des nuances pour éviter quelques méprises même si certaines sont des slogans évocateurs car synthétiques. Au passif des formulations, « l’absence d’une profession », curieuse « absence » alors qu’elle est une réalité des représentations et l’objet du travail d’Olivier Chadoin. Le désir de déconstruction pour convaincre du caractère socialement construit à l’instar des analyses bourdieusiennes, s’adresse plus aux architectes qu’aux chercheurs rompus à de tels postulats. On pourra relire avec intérêt de ce point de vue la belle et ancienne étude de Renaud Sainsaulieu sur l’identité au travail3 quand les trames d’action font profession et les relations de travail, stratégies identitaires. D’ailleurs, ce travail sur l’identité et l’indétermination rappelle plus l’individualisme méthodologique de Raymond Boudon4 que la dénonciation des masques de la domination de Pierre Bourdieu5, pourtant une référence essentielle pour l’auteur. La recherche sur les architectes a été prolixe des années 1990 jusqu’au milieu des années 2000. Elle a quelque peu stagné ensuite pour peut-être trouver un nouveau souffle grâce au réseau Ramau à partir de 2011. L’ouvrage de Chadoin est symptomatique d’une fin de cycle et innove par la référence au « crédit symbolique » pour s’ajuster à des nouvelles conditions d’action. Il reste dommage que la réédition n’intègre pas les transformations récentes pour enrichir le modèle sur les transactions et la spéculation du « titre », opérées pour le capitaliser, le dilapider, le détourner, le cultiver, mais toujours le préserver, sorte d’étalon or des architectes, soigneusement sécurisé dans les représentations collectives. Citons les évolutions du système de formation (le passage en licence-master-doctorat) qui provoquent une individualisation des parcours et des débats sur le « titre » ; l’omniprésence des techniques informatiques qui n’ont de cesse d’interroger le capital symbolique historique ; l’impact de la communication dans la frénésie de présentation de soi démultiplié par le net, le twitt, facebook, le blog, l’autoreprésentation ; le renouveau éthique autour de valeurs sociales et environnementale, double réaménagement du « crédit » symbolique. Une voix prometteuse, étayée par de nouvelles enquêtes, serait de confronter les tensions entre identité personnelle et collective, entre parcours singulier de formation, puis professionnel et référence quasi-indéfectible à l’être architecte, pour se placer sur l’échiquier des positions sociales à forte valeur symbolique (plus que marchandes). Car faute de correspondance entre formation et marché du travail, chacun, lesté de ses incertitudes, porté par ses atouts, ses sentiments, ses envies, compose avec l’univers émietté des pratiques, mais il demeure toujours « le titre ». Essaimage dont on a du mal à affirmer qu’il est la preuve d’une réactivité à des conditions dérégulées d’action, d’une diffusion de savoirs architecturaux au-delà des pratiques de conception ou le signe d’un déclin avec les affres d’une dilution identitaire. Olivier Chadoin trace une voie stimulante sur l’importance cruciale des représentations, mises à nu par la science, réifiées par les professionnels ; elle fera probablement date au prix d’une simplification de son exposition et d’une certaine forme de dépouillement théorique.
Notes
1 Richard Sennet, Les Tyrannies de l’intimité, Paris, Le Seuil, 1979 (traduction française).
2 David Riesman, La Foule solitaire, Paris, Arthaud, 1964 (traduction française).
3 Renaud Sainsaulieu, L’identité au travail, Paris, Les Presses de Sciences Po, 1977.
4 Raymond Boudon, Effets pervers et ordre social, Paris, PUF, 1977.
5 Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Guy Tapie, « Olivier Chadoin, Être architecte : les vertus de l’indétermination. De la sociologie d’une profession à la sociologie du travail professionnel », Les Cahiers de la recherche architecturale et urbaine, 30/31 | 2014, 261.
Référence électronique
Guy Tapie, « Olivier Chadoin, Être architecte : les vertus de l’indétermination. De la sociologie d’une profession à la sociologie du travail professionnel », Les Cahiers de la recherche architecturale et urbaine [En ligne], 30/31 | 2014, mis en ligne le 14 septembre 2017, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/crau/436 ; DOI : https://doi.org/10.4000/crau.436
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