Sara Tassi, Villes de lignages. Généalogies urbaines à Ajacẹ́, Xọgbonú, Porto-Novo, 2023,
et Saskia Cousin Kouton, Ogún et les matrimoines. Histoires de Porto-Novo, Xogbónù, Ajàsé, 2024
Sara Tassi, Villes de lignages. Généalogies urbaines à Ajacẹ́, Xọgbonú, Porto-Novo, Genève, MetisPresses, 2023
Saskia Cousin Kouton, Ogún et les matrimoines - Histoires de Porto-Novo, Xogbónù, Ajàsé, Nanterre, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2024.
Texte intégral
- 1 Sara Tassi, Du dedans au-dehors. Connexions à partir d’un espace public d’une ville multiple : Ajac (...)
- 2 Saskia Cousin, Économies de l’altérité, dossier pour l’habilitation à diriger des recherches (HDR), (...)
- 3 Armelle Choplin, « Désoccidentaliser la pensée urbaine », Métropolitiques, 2 novembre 2021, [en lig (...)
1Villes de lignages de Sara Tassi, issu de sa thèse en art de bâtir et urbanisme1, et Ogún et les matrimoines de Saskia Cousin, issu de son HDR en anthropologie2 s’attachent tous deux à comprendre la ville vécue de Porto-Novo (Bénin) et les manières de la raconter par une série de décentrements afin de « désoccidentaliser la pensée urbaine3 ». En effet, l’état de l’art existant sur les villes ouest africaines s’est longtemps concentré sur les questions d’adaptation des populations à la ville, sur les phénomènes de métropolisation comme sur l’échelle de la mégapole, et donc très peu sur les quartiers anciens. Si la question patrimoniale à Porto-Novo a pu être appréhendée auparavant, c’est essentiellement pour traiter de la période coloniale et, principalement, du patrimoine afro-brésilien. C’est pourquoi, cherchant à interroger les trajectoires urbaines, Sara Tassi s’écarte du prisme des formes urbaines pour « penser la ville en termes de connexions plutôt que de formes » (Tassi, p. 284). Saskia Cousin, elle, bifurque des « marchés de l’altérité » – le tourisme, la coopération patrimoniale et l’art contemporain – « vers l’étude des relations de lignages, de mythes et de cultes » (Cousin, p. 261). Les deux autrices revendiquent une appréhension de la ville à partir des rapports de filiation, de transmission et des circulations. Leurs ouvrages se faisant écho, elles partagent une même hypothèse : Porto-Novo n’est pas une ville structurée par ses axes et ses formes, mais depuis ses collectivités, « depuis l’établissement originel de l’ancêtre divinisé, depuis les fondations mythiques des royaumes, depuis les correspondances et interdépendances entre collectivités et quartiers » (Cousin, p. 113). La ville vécue s’appréhende « depuis ce qui se raconte des pratiques, places et rôles de chacun, des origines et des fondations » (Cousin, p. 16). Non plus Porto-Novo seule, mais Ajacẹ́, Xọgbonú – royaumes précoloniaux –, Porto-Novo, trois espaces-temps articulés, rompant avec une conception linéaire du temps.
- 4 Selon le dictionnaire Larousse, une concession est, en Afrique, un « terrain le plus souvent clos, (...)
2En effet, leurs travaux s’inscrivent dans un contexte urbain et social de transformation de la ville de Porto-Novo et de réflexion sur l’avancée de son urbanisation. Les autrices posent plusieurs constats imbriqués : celui du dépeuplement du centre ancien de Porto-Novo du fait de l’abandon des concessions familiales4 tombant en ruine, de la vacance des charges traditionnelles (organisation des cérémonies lignagères, culte des ancêtres principalement) et de l’« autonomisation des cours » (Tassi p. 186). Mais aussi celui de la multiplication à Porto-Novo de projets de coopération internationale autour des espaces publics historiques de la ville entre 2000 et 2015, notamment les « placettes traditionnelles » appelées hontò. Ces projets se déploient tant du côté de la patrimonialisation et des politiques urbaines que du côté du développement de nouveaux quartiers par une succession d’inventaires, de plans de gestion, etc. Dès lors, prenant le contrepied d’une approche projectuelle, rationaliste et formelle de la ville, « décrire l’organisation urbaine de la ville à partir des manières locales de nommer les espaces et ses composants » consiste à « explorer le rôle des ancêtres et des vodun dans la définition de limites et dans l’identification de repères concrets » (Tassi, p. 89). Sara Tassi comme Saskia Cousin en viennent ainsi à montrer les rapports de continuité entre le dehors et le dedans des collectivités et des cours. Cela dessine un « urbanisme fractal » (Tassi, p. 179), où la spatialisation des collectivités, des quartiers et de la ville peut être lue comme la duplication emboîtée des anciens royaumes et de leur palais (Tassi, p. 126). Saskia Cousin ne dit pas autre chose en parlant d’« une conception fractale et non capitaliste du territoire » (Cousin, p. 261) où l’on accède à l’« espace-temps de la ville depuis le cœur d’une maison » (Cousin, p. 263). Ces deux ouvrages et leurs autrices entretiennent un fort compagnonnage, même si leurs méthodes, disciplines et problématiques ne sont pas les mêmes. En architecte, le point de départ de Sara Tassi est un questionnement sur les espaces publics de Porto-Novo quand, en anthropologue du tourisme, celui de Saskia Cousin est celui des « économies de l’altérité » autour de la mise en tourisme et de la mise en patrimoine.
- 5 Les hontò sont des espaces juridiquement publics mais qui sont, de fait, semi-publics, car « toujou (...)
3Dans Villes de lignages, Sara Tassi interroge « comment décrire les manières dont ces formes urbaines s’instaurent et se transforment en interaction avec des pratiques, des discours, des normes » (Tassi, p. 13-14). À partir de l’observation des relations au sein d’un seul espace, le hontò5 de Gukomè, l’autrice aborde la ville « du dedans au-dehors, à partir des points de repère qui font sens localement, invisibles depuis le dehors et absents des cartes » (p. 15). La structure de l’ouvrage correspond au récit de son parcours de recherche, entendu à la fois comme la restitution de la production d’un savoir collectif et des moments où cela se produit. Il se compose d’une partie initiale en guise de robuste introduction et de trois mouvements – dehors vers dedans, dedans vers dehors, et les filiations et les attachements au-delà du quartier de Gukomè –, ponctués par trois interludes faisant retour réflexif sur les périodes de travail de terrain, l’ajustement des protocoles et des outils, sur l’évolution de la relation au terrain et sur les états de compréhension des relations.
- 6 Dans les sources écrites, le komè serait l’équivalent de quartier, mais dans les récits oraux il es (...)
4Le premier mouvement envisage les différentes manières de nommer et « comment les mots entrent en rapport avec la réalité concrète à laquelle ils participent » (p. 51) en se concentrant sur les espaces du hontò (chapitre 1) et le kọmẹ6 (chapitre 2). Nommer est à la fois une modalité d’appropriation et un acte performatif. Sara Tassi relève ainsi des modes d’existence différents des espaces selon les termes utilisés et selon les acteurs qui les utilisent influençant la manière dont les espaces sont représentés, ce que l’on y fait et comment on le fait.
- 7 Le vodun Gú ou Ògún, dans la mythologie yoruba du Bénin, est la divinité liée au feu, au travail de (...)
5Le second mouvement appréhende la scène du hontò de Gukọmẹ depuis le dedans vers le dehors et les manières dont s’articulent les dedans et les dehors. Tout d’abord (chapitre 3) en suivant les éléments qui composent le hontò (chambre du vodun Gú7, ateliers des forgerons, échoppes, portiques des zangbéto gardiens de la nuit), ce qui complexifie les contours et les limites et tisse un réseau d’humains et de non-humains qui habitent le hontò et le kọmè.
S’intéresser à cette pluralité d’êtres aux modes d’existence divers nous induit à accorder de l’importance à une dimension métaphysique pourvue de ses propres règles, de ses propres manières de tisser des liens et de construire des continuités. Dieux, ancêtres, forgerons, tantes, vendeuses, ces différent.e.s habitant.e.s du hontò participent, chacun.e à sa manière, aux processus de (re)négociation des limites du hontò, et plus largement aux dynamiques de (re)composition de la ville. » (p. 151).
6Ensuite, une fois à l’intérieur de la concession (chapitre 4), en décrivant la composition des mondes qui se dessine à partir des récits de fondations de lignages et leurs différentes versions, Sara Tassi interroge ce qui fait maison et comment cela permet d’appréhender la ville et ses zones de contacts. Elle identifie, à ce titre, l’importance des portails et des portillons qui inscrivent spatialement l’identité de chacun dans le lignage. Ils matérialisent des rapports de continuité et de discontinuité et fonctionnent comme un « connecteur spatial et temporel, un élément de transition entre plusieurs espaces-temps » (p. 157). C’est pourquoi l’autrice s’attache aux « généalogies spatiales de cette maison familiale, à savoir les manières dont les règles d’installation des ancêtres se sont adaptées au fils des ans, aux codes et aux configurations spatiales d’une nouvelle urbanité moderne et néolibérale » (p. 174). Il s’en dégage des récits « d’assimilations et d’intégrations, articulées autour de l’importance donnée aux descendant.e.s, captif.ves ou hôte.sses, qui tout.es sont, ou seront, à court ou moyen terme, des “enfants” du lignage » (p. 183).
7Le troisième mouvement élargit le périmètre de l’enquête et explore les connexions entre Gukọmè et la maison familiale de Daviè, situé au-delà du Grand Boulevard de Porto-Novo. Ce, à partir d’une double focale : à travers l’observation des liens que tissent plusieurs cérémonies familiales (chapitre 5) qui se composent « d’oublis, de négociations, d’ajustements » (p. 207) et à partir de la maison mère à Daviè (chapitre 6) et des « logiques de composition et [des] récits de fondation » (p. 237). Cela met en travail la notion de territoire à partir des rapports de continuité et de discontinuité et questionne la spatialisation des liens familiaux : que font les lignages aux relations et aux espaces mis en jeu par ces relations ?
- 8 Donna J. Haraway, « Savoirs situés : la question de la science dans le féminisme et le privilège de (...)
8De l’ouvrage de Sara Tassi, il ressort que le « territoire est le résultat provisoire de processus de cohabitation et de négociation entre humains et non-humains » (p. 276) et que la ville se construit sur des « rapports de réfraction, homologie et analogie [qui] engendrent une complexification des notions de continuité et discontinuité et, par extension, un épaississement de la notion de territoire » (p. 275). Ceux-ci ne peuvent être appréhendés par la chercheuse qu’en interrogeant les limites des outils habituels et des catégories instituées de l’architecture et de l’urbanisme. Il s’agit de mettre en perspective les traductions graphiques et la production de documents d’urbanisme – systèmes de représentations, échelles des fonds de plans, nomenclature, etc. –, pour se déplacer du côté des « savoirs situés8 » qui établissent ce qui fait sens localement. C’est pourquoi elle met en place « un travail spatialisé d’observation et d’écoute “en action” » (p. 28) où le relevé architectural est « à la fois outil de connaissance et moyen de faire connaissance » (p. 30) et non un résultat. La description s’y affirme comme « un mode de pensée dans et par le milieu » et « un geste de problématisation en entendant par problématisation la capacité d’interrogation de nos automatismes » (p. 35-36). Ce dont témoigne l’abondante iconographie de l’ouvrage constituant autant d’outils d’argumentation et de contamination, afin de sortir des conventions, des catégories étiques et des effets qu’elles portent, qu’il s’agisse de documents de seconde main – cartes, plans anciens et produits par les différents projets d’aménagement et de développement – ou de première main – photos, cartes, relevés habiter, croquis de relevé.
- 9 Ellen Hertz, « Le Matrimoine », dans Le Musée cannibale, textes réunis et édités par Marc-Olivier G (...)
9Ogún et les matrimoines prend forme à partir d’une double ligne d’enquête anthropologique – l’une concernant les projets de coopération patrimoniale et touristique et l’autre les récits domestiques des femmes, l’une publique et l’autre intime. Saskia Cousin y fait la « description de la spatialisation du temps et de la temporalisation de l’espace » (p. 261). Tout en menant une réflexion sur les héritages, sur les sources et les récits, selon une perspective située non patrilinéaire, qui s’attache aux rôles peu visibles de celles qui transmettent – femmes, mères, épouses –, c’est-à-dire au prisme des « matrimoines9 ». Il s’agit, pour l’autrice, de « considérer l’histoire officielle comme un récit parmi d’autres, [d’]écouter celles qui n’ont pas la parole, [de] freiner le recours aux concepts importés » (p. 16) À cette fin, elle mobilise un corpus de récits, versions et variantes, composé de discours universitaires, médiatiques ou publics, de récits de fondations, de mythes, de louanges aux ancêtres, de récits de pratiques quotidiennes, etc.
10Au fil de sept chapitres qui progressent dans une appréhension émique et une compréhension intérieure de la ville et qui constituent des modalités articulées de mises en récit de la cité, Saskia Cousin déconstruit « ce qui fait la ville aux trois noms : autochtonie et circulations, transmission et destruction, différence et répétition, hospitalité et conquête, Ògún et les matrimoines » (p. 49). Il s’agit
d’observer la permanence et l’actualité d’assemblages et de réassemblages de récits qui, localement, visent à décrypter l’appétence occidentale pour ses restes coloniaux, la traite atlantique et la colonisation, les programmes de développement et d’ajustement structurel, le progrès technique, les programmes de modernisation, les spoliations et les déguerpissements, la mise en marché des cultes (p. 263).
11Revenant sur son parcours dans le premier chapitre, l’autrice s’initie « à quelques façons de vivre la ville » (p. 16) à partir de scènes et de situations qui sont autant de prises pour analyser le genre et la colonialité des catégories « ethniques », pour rendre visible le pouvoir d’agir des femmes et rendre lisible une autre compréhension de Porto-Novo.
- 10 Nous reprenons ici le mode de désignation de l’autrice dans son ouvrage.
- 11 « Dans le monde dit “Yoruba”, l’institution de transmission de l’histoire et de la mémoire n’est pa (...)
12Cette dynamique se poursuit, dans le second chapitre, en levant le voile sur le rapport à la mémoire coloniale lors de l’inauguration du musée du Tribunal-Gbèkon dans le cadre du cinquantenaire de l’indépendance du Bénin obtenue en 1960. Par l’analyse du dispositif commémoratif, Saskia Cousin montre la « mise en fiction de l’histoire coloniale » et décrypte la généalogie des relations franco-béninoises tant du côté des Blancs10 que du côté des Béninois. Il s’agit là d’une forme de « théâtralisation des relations coloniales » (p. 66), une performance au présent qui révèle des rapports passé/présent/futur divergents entre conception élitaire et conception populaire, entre ce qui relève des « vieilleries de Blancs » et ce que les Béninois considèrent comme « nos choses » (p. 17). En effet, ce sont bien les notions de mémoire, de patrimoine – et donc de matrimoine – qui sont mises en travail dans cet ouvrage. Dans le chapitre trois, la littérature grise des projets de coopération patrimoniale et les discours patrimoniaux font ressortir l’« écart qui subsiste entre la conception occidentale du patrimoine et les représentations que les Porto-Noviens ont de ce qui fait ‘leur héritage’ » (p. 83). La conception européenne met l’accent sur la matérialité et l’esthétique quand, du côté béninois, c’est la transmission, la parole et le pouvoir performatif qui importent. Néanmoins, prenant comme objet ce qu’elle nomme « une heuristique de l’échec patrimonial » (p. 76), l’autrice opère un rapprochement « au prisme d’un autre rapport à la mémoire et à la transmission », car elle y considère les discours patrimoniaux produits comme des louanges adressées par les Blancs à leurs ancêtres. De la sorte, les outils que sont les inventaires patrimoniaux, préalables à la mise en patrimoine, trouveraient une parenté avec les panégyriques, les généalogies spécifiques aux modes de transmission béninois que sont les oríkì11, formes de « parole performance ». L’autrice constate une évolution des « objets du désir patrimonial », dans les projets de coopération, allant du patrimoine bâti colonial et afro-brésilien vers des préoccupations plus locales, par exemple du côté des hontò et des cours, même si la logique de ces projets, elle, n’évolue pas, mettant toujours en avant l’inventaire, le développement et l’effet d’entraînement d’une économie touristique de l’altérité.
13Ce faisant, il n’en reste pas moins qu’une certaine bascule patrimoniale s’opère reliant l’espace-temps de Porto-Novo à celui de Xọgbonú qui est le cœur des chapitres quatre et cinq. Dans le chapitre quatre, Saskia Cousin se livre à « une anthropologie de l’espace-temps urbain » (p. 109) du royaume de Xọgbonú « constitué d’une mosaïque de quartiers liés à un ancêtre divinisé, quartiers constitués de collectivités organisées autour d’un ancêtre fondateur et quelques divinités amies. L’ensemble s’ordonne autour du Palais dont les récits de fondations légitiment l’emprise territoriale » (ibid.). L’autrice retrace, dans un premier temps, les logiques urbaines spécifiques à Porto-Novo – celles d’une ville non capitaliste, centre du pouvoir historique, mais laissée en retrait du fait de son « caractère rebelle » au pouvoir où le centre ancien est imperméable à la pression foncière du fait du maintien de la puissance des lignages, des ancêtres et des divinités qui habitent les espaces. Ce détour qui n’en est pas vraiment un lui permet, dans un second temps, de montrer la force organisatrice des collectivités familiales, la permanence de la logique de territorialisation des lignages où la maison est « à la fois un habitat et expression d’une relation de parenté » (p. 124). L’autrice relève comment s’inscrit « l’aspect diachronique du lignage dans l’espace synchronique d’un quartier » (ibid.). Ainsi se matérialise un « urbanisme autosimilaire » (p. 127), fondé sur « les relations que [les quartiers] entretiennent les uns avec les autres et dans un rapport analogique à l’espace-temps du palais et du royaume » (p. 126) de Xọgbonú qui, lui-même, est une reproduction des villes-royaumes l’ayant précédé. Ces relations d’identités et de représentations d’une ville-royaume à une autre sont finement analysées à la fin du chapitre quatre et dans le chapitre cinq qui dressent leur « histoire plurifocale » (p. 149). Ce que poursuit le chapitre six du côté des mythes « Yoruba » montrant les liens entre mise en récit et maîtrise d’un territoire. L’hypothèse émise par l’autrice est qu’une même histoire est racontée dans ces différents récits de fondation : celle de « la lutte pour l’emprise d’un territoire déjà occupé par des populations antérieurement arrivées » (p. 195). Le septième chapitre propose une dernière modalité de faire récit de la cité autour du vodun Ògún. Omniprésent à Porto-Novo, il permet de penser les ambivalences et les tensions et d’étudier la composition de la société et de la ville depuis les alliances, les genres, les transformations, les héritages, les transmissions. L’ouvrage de Saskia Cousin identifie combien et comment l’« espace-temps vécu et raconté » de Porto-Novo, Xogbónù, Ajàsé repose sur des rapports de force qui s’expriment par une série emboîtée de polarités. Il s’agit d’une « histoire racontée à partir des collectivités et des lignages, organisée selon une conception diasporique des origines, ancrée dans une approche métonymique du territoire et performée par et pour un public particulier » (p. 262). L’autrice montre comment certaines puissances discrètes jusqu’ici peu considérées, les matrimoines, se glissent entre ces polarités. Ils sont « l’une des composantes d’Ògún, à la fois tout et partie, élément de l’alliage et de l’alliance […], une manière d’associer ce qui fait héritage – de nos pères et de nos mères, et ce qui permet sa désagrégation, sa transformation, sa recréation » (p. 263).
Notes
1 Sara Tassi, Du dedans au-dehors. Connexions à partir d’un espace public d’une ville multiple : Ajacé, Xogbonú, Porto-Novo (Sud-Bénin), sous la direction de Victor Brunfaut, faculté d’architecture, Université libre de Bruxelles, 2019. Sara Tassi est actuellement chercheuse au département d’anthropologie culturelle de l’AfricaMuseum (Bruxelles, Belgique).
2 Saskia Cousin, Économies de l’altérité, dossier pour l’habilitation à diriger des recherches (HDR), ENS/PSL, 2018.
3 Armelle Choplin, « Désoccidentaliser la pensée urbaine », Métropolitiques, 2 novembre 2021, [en ligne] [https://metropolitiques.eu/Desoccidentaliser-la-pensee.html].
4 Selon le dictionnaire Larousse, une concession est, en Afrique, un « terrain le plus souvent clos, regroupant autour d'une cour un ensemble d'habitations occupées par une famille ».
5 Les hontò sont des espaces juridiquement publics mais qui sont, de fait, semi-publics, car « toujours considérés comme des lieux sous la protection des lignages et de leurs chefs intronisés, qui sont chargés à la fois de contrôler leurs modalités et temporalités d’usage, et de faire respecter leurs interdits religieux » (Tassi, p. 54).
6 Dans les sources écrites, le komè serait l’équivalent de quartier, mais dans les récits oraux il est considéré « à l’intérieur de l’enceinte lignagère ». Néanmoins, quartier et komè renvoient à des sens différents : « D’un côté, celui sous-tendu par le mot “quartier” qui cherche des connexions à l’échelle de la ville puisqu’il n’existe que par rapport à un tout préétabli ; de l’autre côté, celui évoqué par le mot komè qui suggère un mouvement introspectif tourné vers le dedans et qui, accompagné d’un nom d’ancêtres (Sagbokọmè) ou de vodun (Gukọmè) existe par rapport à un repère […] les connexions que le mot kọmè rend possibles ne prennent sens qu’en relation avec d’autres kọmè (et d’autres repères), dans un espace-temps multiscalaire. » (Tassi, p. 104-105)
7 Le vodun Gú ou Ògún, dans la mythologie yoruba du Bénin, est la divinité liée au feu, au travail des métaux et à la guerre. Il est le patron des forgerons.
8 Donna J. Haraway, « Savoirs situés : la question de la science dans le féminisme et le privilège de la perspective partielle », dans Manifeste cyborg et autres essais, anthologie établie par Laurence Allard, Delphine Gardey et Nathalie Magnan, Paris, Exils (Essai), 2007, p. 107-142.
9 Ellen Hertz, « Le Matrimoine », dans Le Musée cannibale, textes réunis et édités par Marc-Olivier Gonseth, Jacques Hainard, Roland Kaehr, Neuchâtel, Musée d’Ethnographie, 2002, p. 153-168
10 Nous reprenons ici le mode de désignation de l’autrice dans son ouvrage.
11 « Dans le monde dit “Yoruba”, l’institution de transmission de l’histoire et de la mémoire n’est pas la ruine, ce sont les pratiques panégyriques de l’ìtàn et de l’oríkì. L’oríkì, le plus souvent récité par les mères, transmet l’ensemble des caractéristiques des lignages – paternels et maternels – tandis que l’ìtàn en constitue une sélection laudative, maîtrisée et transmise par les hommes » (Cousin, p. 94).
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Pour citer cet article
Référence électronique
Céline Barrère, « Sara Tassi, Villes de lignages. Généalogies urbaines à Ajacẹ́, Xọgbonú, Porto-Novo, 2023,
et Saskia Cousin Kouton, Ogún et les matrimoines. Histoires de Porto-Novo, Xogbónù, Ajàsé, 2024 », Les Cahiers de la recherche architecturale urbaine et paysagère [En ligne], Actualités de la recherche, mis en ligne le 15 juillet 2025, consulté le 15 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/craup/17210 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14f84
Droits d’auteur
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