1En 1725, sont officiellement annoncées les fiançailles de Louis XV, roi de France et membre de la maison de Bourbon, avec Marie Leszczyńska, fille de Stanislas Ier Leszczyński, roi détrôné de Pologne, en exil depuis des années, et de Catherine Opalińska. La famille de la future mariée ne cache alors pas son enthousiasme. Du point de vue des Leszczyński, c’est un événement particulièrement heureux et inattendu. Il met fin à une période d’errance à travers les différentes principautés du Reich et de problèmes financiers qui avaient commencé avec l’exil du roi Stanislas de Pologne, après la défaite de son protecteur, le roi de Suède Charles XII (1709), dans la grande guerre du Nord. Avant l’annonce officielle du mariage royal, l’état de santé de Marie est soigneusement examiné (la princesse est en parfaite santé). Des tableaux illustrant l’ascendance de la famille Leszczyński sont ensuite réalisés, tandis que sont fournis des documents confirmant des liens de parenté lointains entre Stanislas Leszczyński, Louis XV et le ministre Louis IV Henri de Bourbon-Condé1.
- 2 Argenson 1859-1867, vol. 1, p. 60.
- 3 Campbell 1996, p. 78-82.
2Malgré tous ces efforts, la décision du roi d’épouser la princesse polonaise est fort mal reçue, aussi bien par les personnes au courant des rapports de force à la cour que par les sujets français dont l’opinion est façonnée et reflétée par la rue parisienne. Selon le marquis d’Argenson, Marie Leszczyńska n’a été choisie que par pur caprice de Jeanne-Agnès Berthelot de Pléneuf, marquise de Prie et maîtresse du duc de Bourbon. Le marquis écrit même que celle-ci a fait la reine de France avec autant de facilité qu’il avait lui-même désigné son valet de chambre2. Pour les partisans de l’alliance franco-espagnole, toute autre candidate que l’infante Marie-Louise-Victoire d’Espagne, renvoyée à Madrid en 1724, est difficile à accepter. Mais la position de la famille Leszczyński sur la scène internationale étant pratiquement inexistante, le choix de la fille du roi Stanislas n’exerce pas d’influence notable sur la politique étrangère de la France et n’approfondit pas les clivages au sein de la société de cour3.
- 4 Barbier 1847-1856, t. I, p. 387 ; Muratori-Philip 2010, p. 42-44.
3La rue parisienne ne tarde cependant pas à manifester son antipathie à l’égard de la nouvelle reine. Les auteurs des pamphlets qui circulent à l’époque évoquent volontiers les origines de la fiancée et, à juste titre, l’absence de dot. Ils soulignent qu’elle vient d’un pays dont la tradition politique est très éloignée de la réalité française. Les critiques à l’adresse de la future reine se concentrent surtout sur sa beauté, considérée comme médiocre bien que personne ne l’ait encore vue, son peu d’intérêt pour les dernières tendances de la mode et, enfin, sur son nom, jugé cauchemardesque car difficile à prononcer4.
4Marie Leszczyńska arrive donc à Versailles dans des circonstances difficiles. Elle est fille d’un roi polonais élu de façon douteuse et déchu du trône ; une princesse dont le statut formel et matériel suscite des doutes chez ses contemporains et une hostilité tout à fait naturelle chez ses sujets. Bien que l’abbé Proyart essaie de prouver que les Français bénissent « le Ciel d’avoir donné une si bonne reine à la France », cette déclaration montre plutôt les bonnes intentions de son auteur que les véritables sentiments de l’opinion parisienne5.
- 6 Paris, Bibliothèque polonaise de Paris (désormais BPP), ms 92, p. 1-11, Conseils du Roy de la Polog (...)
- 7 Ces questions sont présentées en détail par Rogister 2004.
5Les circonstances de l’arrivée de l’épouse de Louis XV sont présentées ici de manière très détaillée, car elles influencent fortement sa position à la cour et déterminent le nombre limité de Polonais qui arrivent en France avec elle. En 1725, personne, ni du côté polonais ni du côté français, ne se préoccupe d’intégrer à la suite de la princesse ne serait-ce que quelques personnes connues d’elle et de la même origine qu’elle. Aucune négociation n’est entamée pour assurer l’une des places de dame du palais à une Polonaise de haute lignée. Le roi Stanislas se contente d’accepter la proposition de mariage venant de Versailles et, selon toute probabilité, ne se soucie guère de détails tels que la composition de la maison de la future reine. Ses capacités d’influence étant très réduites (voire inexistantes), il se limite à préparer des conseils pour sa fille, à travers lesquels il expose sa propre vision du rôle que doit tenir la reine de France aux côtés de son époux6. Les décideurs de Versailles ne manquent pas l’occasion de tirer parti de l’attitude passive qui prévaut du côté polonais. Certes, les précédentes reines de France sont entourées de dames de confiance qui les accompagnent dans leur nouvelle patrie, mais l’on essaie de réduire leur importance et leur nombre, percevant généralement leur présence comme un risque inutile d’infiltration étrangère et de conspiration. Par conséquent, la composition de la maison de Marie Leszczyńska est décidée arbitrairement par le duc de Bourbon et sa faction, la sympathie et l’antipathie du premier ministre étant des facteurs décisifs dans le choix des personnes au service de la reine7.
6En 1725, l’épouse de Louis XV reçoit une liste de courtisans bien définie ; au fil des années, en apprenant les principes de fonctionnement de son nouveau milieu, elle s’habitue aux règles en vigueur, accepte son entourage français et ne cherche pas à y introduire de dames polonaises. C’est tout à fait compréhensible puisqu’elle n’entretient avec celles-ci que des relations assez formelles et limitées, à quelques rares exceptions ; elle a quitté son pays natal encore enfant et n’en garde que de vagues souvenirs (bien qu’elle parle polonais couramment jusqu’à la fin de sa vie).
- 8 Notamment : Zatorska et Kamecka 2010.
7Néanmoins, cela ne signifie pas que les Polonais sont complètement absents de sa cour. Dans quels domaines de l’univers versaillais, malgré des conditions peu favorables, les compatriotes de Marie Leszczyńska trouvent-ils une place ? Il convient de caractériser les circonstances de leur présence à la cour française et d’examiner le rôle que Versailles et la reine de France jouent dans leur vie. Cette perspective « fonctionnelle » constitue un prolongement des recherches biographiques déjà nombreuses consacrées à la reine, notamment par l’intermédiaire de précieuses études biobibliographiques8.
8Contrairement aux précédentes reines de France, Marie Leszczyńska, durant ses 43 ans de règne, n’a donc au sein de sa maison aucune femme provenant de son pays natal. Certes, cela favorise une assimilation plus rapide à la cour, mais, en même temps, lui enlève un certain sentiment de sécurité dont elle avait probablement besoin, surtout dans les premières années de son mariage avec Louis XV. N’ayant pas d’autre choix que d’accepter cette absence, la reine s’attache peu à peu aux dames qui l’entourent et avec lesquelles elle partage des valeurs communes. D’un autre côté, elle veille à ce que certaines charges, importantes de son point de vue, soient confiées à des personnes d’origine polonaise qu’elle choisit elle-même. Un ensemble de préférences linguistiques et religieuses, au sujet desquelles elle n’est pas prête à faire de compromis, est ici un facteur décisif.
- 9 Luynes 1860-1865, t. I, p. 385 ; t. VIII, p. 150.
- 10 En 1683, la charge de confesseur ordinaire est confiée à Jean de S. Bonaventure de Soria, qui est a (...)
9Ainsi, bien que la reine parle assez bien le français, elle ne se sent pas apte à confesser ses péchés et ses dilemmes spirituels dans une autre langue que sa langue maternelle (à noter qu’aucune objection de ce genre n’est soulevée par la reine suivante, Marie-Antoinette, épouse de Louis XVI). Pendant toutes les années passées à Versailles, Marie Leszczyńska est toujours accompagnée d’un confesseur polonais dont le nom n’est pas mentionné dans les registres des serviteurs domestiques car il ne fait pas officiellement partie de la maison. Ses tâches consistent principalement à assurer à la reine un accompagnement spirituel et à lui annoncer la maladie ou le décès d’un proche9. En nommant un confesseur provenant de sa patrie, la reine s’inscrit dans une longue tradition, à l’instar de Marie-Thérèse d’Autriche, épouse de Louis XIV, qui avait à sa disposition un confesseur ordinaire assisté d’un père-confesseur, tous deux appartenant à l’ordre franciscain et venant d’Espagne10. Marie Leszczyńska est profondément pieuse ; cependant, en cas de maladie de son confesseur de confiance, elle préfère renoncer à la confession plutôt que de reconnaître ses péchés devant un autre prêtre, par exemple le confesseur du roi.
- 11 Anonyme, janvier 1731, p. 12.
- 12 Grzebień 1986, p. 730-731
- 13 Luynes 1860-1865, t. IX, p. 182 ; Boyé 1926, p. 245-246.
- 14 Barbier 1847-1856, t. VI, p. 249.
- 15 Newton 2006, p. 247. Nous savons peu de choses sur le jésuite Trapezinski, peut-être il n’a que le (...)
10Le premier confesseur de Marie Leszczyńska est le jésuite Antoni Ludwik Łabiszyński (ou Łabiszewski), l’un de ses tuteurs à l’époque où sa famille vivait en exil, d’abord dans le duché des Deux-Ponts, puis à Wissembourg. Il parle assez mal le français, mais est apprécié par la reine grâce à laquelle, en 1731, lui sont accordés l’ordre de Saint-Augustin et l’abbaye Saint-Quentin de Beauvais11. Après sa mort en 1748, la reine décide de confier la charge de confesseur au père Jan Radomiński, ancien confesseur de sa mère Catherine Opalińska12. Bien qu’il soit d’usage qu’elle jouisse d’une totale liberté dans son choix, elle fait alors face à de multiples tentatives pour s’ingérer dans cette décision : l’un des candidats est Jomart, curé de Versailles, qui est soutenu par une partie de son entourage. Mais elle reste ferme et décide de désigner le père Radomiński que Łabiszyński lui a proposé avant sa mort, ce qui donne à la candidature de Jomart très peu de chances d’être retenue13. La rumeur veut que, par mesure de précaution, les jésuites gardent à Paris trois Polonais, afin que l’un d’eux puisse servir la reine si nécessaire. Il y a là une part de vérité, puisque le dernier confesseur de Marie Leszczyńska est Stanisław Biegański, membre de cette congrégation. Il prend ses fonctions après la mort de Radomiński en 1756 et reste au service de la reine jusqu’à sa mort en 176814. À partir d’un certain moment, il est probablement assisté dans l’exercice de ses fonctions par le père Trapezinski15. Ses confesseurs tiennent une place importante dans la vie spirituelle de la reine, mais rien n’indique qu’ils tentent d’influencer la vie de cour au château de Versailles de quelque manière que ce soit. Ils se tiennent à l’écart, se limitant au ministère religieux.
- 16 Paris, Archives nationales (désormais AN), O1 196, fol. 249, 399.
- 17 Luynes 1860-1865, t. X, p. 349.
- 18 Voir, entre autres, Dufort de Cheverny 1909, vol. 1, p. 70-71.
11L’ensemble des noms des confesseurs successifs épuise en fait le catalogue des Polonais qui font effectivement partie de la maison de la reine. Il n’y a qu’une seule exception : il s’agit d’un cuisinier d’origine polonaise dont le nom n’est mentionné dans aucun des États de la France. Sa présence est seulement confirmée par le registre des pensions et des gratifications accordées par le roi. Il s’avère ainsi qu’à partir de 1737 environ, un certain Isiński travaille au service de la reine. Nous savons relativement peu de chose sur lui, si ce n’est qu’en 1752, il reçoit 500 livres et un an plus tard 400 livres de gratification16. Il prépare pour Marie Leszczyńska des plats à la polonaise qui, selon les circonstances, sont servis en plus ou moins grand nombre. Par exemple, lors du séjour de la reine à Choisy en 1750, « Barbier, contrôleur de la bouche de la Reine, qui sert sur la table à Choisy […] avait fait faire plusieurs mets polonais à la Reine17 » pour lui faire plaisir. C’est probablement la reine elle-même qui désigne Isiński pour le poste de cuisinier – les diaristes de l’époque notent à plusieurs reprises son bon appétit et son envie incessante de déguster divers plats18.
12L’examen, même succinct, de la place des compatriotes de Marie Leszczyńska au sein de sa maison ne laisse donc planer aucun doute sur le fait que leur nombre et leur rôle à la cour sont marginaux. La reine doit chercher du soutien, des conseils et des relations de confiance auprès d’autres personnes dont certaines jouissent d’un statut particulier à Versailles. Aux fins du présent article, ces personnes sont qualifiées de « résidents de Versailles », car leur relation étroite avec la reine ou la société versaillaise, leur position, la fréquence et la durée de leurs séjours les distinguent nettement des voyageurs ou de ceux des compatriotes de la reine qui ne séjournent qu’épisodiquement à ses côtés. Ce groupe est peu fourni ; il est notamment composé des parents de la reine, le roi Stanislas et Catherine Opalińska, ainsi que des membres du cercle du roi de Pologne qui l’accompagnent à Nancy et à Lunéville et qui, pour diverses raisons, considèrent Versailles comme un endroit de première importance sur la carte de leurs intérêts. La cour de Stanislas Leszczyński est un important point de transfert pour les Polonais qui, tout en restant en France, désirent non seulement rencontrer la reine, mais aussi mieux connaître la cour française.
- 19 Luynes 1860-1865, t. I, p. 214.
- 20 « ze wszystkich cirkumstanyi widzę, że już nasi rządcy opuszczają ręce », BPP ms 92, fol. 121v, Mar (...)
- 21 Auparavant, aussi bien le couple royal de Pologne que les membres de leur cour sont logés dans le c (...)
13Après 1725, les parents de la reine résident d’abord à Chambord, ensuite à Meudon et, enfin, après l’acquisition de la Lorraine par la France, s’installent à Nancy. Alors que la reine souhaite voir ses parents assez souvent, les relations de Louis XV avec sa belle-famille se révèlent plutôt compliquées. La sympathie initiale se transforme avec le temps en une sorte de distance froide19. Pour cette raison, le roi Stanislas vient parfois à Versailles lorsque le monarque français est absent du château. L’épopée polonaise de 1733-1735, au cours de laquelle Stanislas Leszczyński tente sans succès de récupérer la couronne de Pologne, ne change pas vraiment la nature des relations familiales. La reine Marie soutient fortement son père, mais elle évalue de façon réaliste les chances de son retour sur le trône, en écrivant en 1735 : « au vu de toutes ces circonstances, je vois bien que nos gouverneurs baissent déjà les bras20 ». Lorsque le roi Stanislas prend le pouvoir en Lorraine, il ne renonce pas aux visites à Versailles où il se rend régulièrement avec la reine Catherine. En règle générale, il s’agit de séjours plutôt longs, tel celui de 1745, quand les Leszczyński arrivent à Versailles en juin et ne quittent le château qu’en août. Depuis que le Trianon est laissé à la disposition de la reine Marie, ses parents y logent. Les membres de la cour du roi Stanislas, dont le maréchal Franciszek Maksymilian Ossoliński, sont quant à eux hébergés dans le château royal21.
- 22 Boyé 1901 ; Levron 2006.
- 23 Paris, Bibliothèque nationale de France, NAF ms 10235, fol. 55-56v, lettre de la comtesse de Noaill (...)
14Les visites de la famille, dont celles de la reine Catherine qui vient régulièrement à Versailles jusqu’à sa mort en 1747, ont une valeur thérapeutique pour la reine de France. Elle est liée à son père par une formation intellectuelle, des liens de confiance, des expériences communes et difficiles, ce qui leur permet de faire face à la situation d’exil, de privation de biens et d’isolement permanent de la réalité polonaise. La fille et le père consacrent leur temps passé ensemble à des conversations, des disputes philosophiques et de petits divertissements. En 1758, le roi Stanislas partage avec Marie ses réflexions sur sa fatigue (il a déjà 81 ans à l’époque) et la consulte sur un projet de cession d’une partie du pouvoir en Lorraine. Elle s’y oppose fortement, arguant que cela ne ferait que contribuer au déclin de la position de son père22. L’accident et la mort de Leszczyński en 1766 sont un grand coup pour la reine ; son entourage essaie de garder les détails de ce malheureux événement secrets aussi longtemps que possible. Les circonstances du décès lui sont annoncées par son confesseur. La reine ne peut alors se pardonner que ce soit elle qui ait donné la robe de chambre en soie qui a pris feu devant la cheminée, causant ainsi la mort du vieux roi Stanislas23.
- 24 Newton 2000, p. 173-174, 403, 409.
- 25 En 1744, Stanislas Leszczyński tente sans succès de solliciter pour elle la place de dame d’honneur (...)
- 26 Luynes 1860-1865, t. XIII, p. 264, 432.
- 27 Ibid., t. IV, p. 73.
15La position occupée par le roi Stanislas et la reine Catherine à Versailles, malgré diverses limitations, ne peut être comparée à celle des autres compatriotes de la reine de France. Marie-Louise Jabłonowska, princesse de Talmont, constitue la seule exception dans ce groupe. Elle se distingue du cercle polonais aussi bien par les aléas de sa vie, qui la prédestinent à prendre une position bien visible aux côtés de Marie Leszczyńska, que par son extravagance qui fait d’elle une personnalité haute en couleur et une héroïne d’anecdotes. Marie-Louise est cousine de Stanislas Leszczyński ; elle part pour la France en 1724 avec sa mère Joanna de Béthune Jabłonowska. À Wissembourg, elle rejoint le cortège nuptial de Marie Leszczyńska, puis prend part à la cérémonie de mariage de celle-ci avec Louis XV. Elle est prise en charge par son cousin, le roi Stanislas, qui lui propose de s’installer à Chambord. En 1730, lors de son séjour à Versailles, Leszczyński négocie son mariage avec Anne-Charles-Frédéric de La Trémoïlle, comte de Taillebourg (à l’époque duc de Châtellerault et, après la mort de son père en 1739, prince de Talmont). Par son mariage, Marie-Louise accède aux rangs de l’aristocratie française et, étant étroitement liée à la famille Leszczyński, est persuadée que son destin est de jouer un rôle bien particulier à Versailles. Ainsi, elle s’octroie volontiers une fonction de guide et même de protectrice pour les Polonais souhaitant accéder aux méandres de la société versaillaise. Cette position est rendue possible grâce à son mode de vie : la princesse voyage sans cesse entre Lunéville et Versailles, où le roi lui accorde un appartement en 173624. Son ambition n’est guère d’exercer une charge permanente auprès de la reine de France, mais elle exige d’être traitée à la cour sur un pied d’égalité avec les princesses du sang25. L’attitude qu’elle adopte envers Marie Leszczyńska est à la fois respectueuse et instrumentalisée, elle n’hésite pas à parler à l’entourage de Mme de Pompadour si elle peut en tirer profit pour elle-même26. Elle est souvent invitée chez la reine, qui apprécie la possibilité de converser avec sa cousine dans sa langue maternelle. Lors des séjours du roi Stanislas chez sa fille, elle gravite habituellement dans leur entourage immédiat. Elle participe également aux célébrations solennelles liées à la famille régnante et aux cérémonies de cour, comme l’audience de l’ambassadeur turc à Versailles en 1742, au cours de laquelle elle est honorée d’une place sur la tribune réservée à la reine27.
- 28 Argenson 1859-1867, vol. 5, p. 320.
16Néanmoins, certains aspects de la vie de la princesse de Talmont ne sont acceptés ni par la reine Marie ni par la cour française. Sa parenté étroite avec l’épouse royale pose un sérieux problème à la diplomatie française lorsqu’elle s’engage dans une aventure amoureuse avec Charles-Édouard Stuart, prétendant au trône anglais, de 19 ans son cadet. Le traité d’Aix-la-Chapelle de 1748 exige l’expulsion hors de France du prince, mais Marie-Louise, cousine de la reine, l’encourage ouvertement à ne pas obéir à cet ordre et fait même bon usage de ses contacts privilégiés avec le ministre de la Marine Jean-Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas, pour obtenir la libération de son amant arrêté28. Une fois cette liaison terminée, la princesse reprend son ancien mode de vie ; elle séjourne régulièrement à Versailles et dans d’autres résidences royales. En 1761, Louis XV lui accorde le privilège des grandes entrées dans les chambres royales.
- 29 Pour des informations biographiques de base à son sujet, voir : Gaber 1970, p. 72-76 ; Kuras 2018, (...)
17La personnalité de la princesse de Talmont et son style de vie original sont remarqués par ses contemporains. Dans son poème Pour le portrait de madame la princesse de Talmont, Voltaire, en se référant à ses origines, constate que son style est français, mais que son esprit est des deux pays. Selon l’influente Mme du Deffand, sa vanité est vraiment sarmate et aussi forte que sa jalousie. Après la mort de Marie Leszczyńska, la princesse de Talmont renonce à son appartement à Versailles et s’installe à Paris, où elle meurt en 177329.
18Du point de vue des Polonais, le château de Versailles, où réside la fille du roi Stanislas Leszczynski, non seulement est un endroit intéressant à voir, une étape obligatoire sur le trajet des Grands Tours, mais donne aussi, grâce aux relations entre les Bourbons et les Leszczynski entamées en 1725, un accès relativement aisé aux grâces et aux honneurs. Leur octroi est facilité par l’appui du roi Stanislas et les efforts de la reine Marie. Même si la position de cette dernière à la cour n’est pas très forte, Louis XV satisfait souvent les demandes faites dans l’intérêt de ses parents, amis ou compatriotes. Les Polonais sont donc présentés officiellement à la cour royale (parfois par le roi Stanislas), ce qui constitue le pilier du fonctionnement de la société versaillaise.
- 30 Luynes 1860-1865, t. III, p. 303-304.
- 31 Luynes 1860-1865, t. IV, p. 196.
- 32 Argenson 1859-1867, vol. 6, p. 139.
19En janvier 1741, Stanisław Wincenty Jabłonowski, palatin de Rawa, est présenté d’abord à la reine, ensuite au roi au château de Versailles. Il est frère de la princesse de Talmont et cousin de Marie Leszczyńska. Il est accueilli d’une manière tout à fait particulière : grâce à l’appui de Stanislas Leszczyński, il reçoit du roi d’Espagne Philippe V le collier de l’ordre de la Toison d’or. La remise solennelle de ce collier a lieu dans la résidence de Louis XV (elle doit se faire initialement à Lunéville, mais cela se révèle impossible pour des raisons cérémonielles). Au cours de la cérémonie, les deux sœurs de Jabłonowski, la princesse de Talmont et la duchesse Katarzyna Ossolińska (épouse de Franciszek Maksymilian), sont traitées comme des princesses du sang, étant autorisées à s’asseoir sur des chaises à dos30. Le palatin de Rawa revient à Versailles un an plus tard, en août, et y demeure plusieurs mois. Le méticuleux duc de Luynes dresse à cette occasion sa courte et peu flatteuse description, en précisant qu’il a une « assez vilaine figure31 ». Cela n’empêche pas Jabłonowski d’être à nouveau honoré à l’occasion de sa visite suivante, en 1750 : il reçoit alors de Louis XV le collier de l’ordre du Saint-Esprit. Selon d’Argenson, le palatin doit cette haute dignité uniquement à la reine Marie qui, contre toute attente, a obtenu cette faveur du roi32.
20Les voyageurs liés aux Leszczyński peuvent compter sur des honneurs supplémentaires, notamment l’entrée au cabinet de la reine. Cette faveur est accordée, entre autres, à Jabłonowski, staroste de Busko, qui fait une remarque à ce sujet :
- 33 « królowej francuskiej rekomendował mie [król Stanisław – KK], żeby mi zawsze było wolno wniść do j (...)
J’ai été recommandé à la reine française par [le roi Stanislas – KK] pour être toujours autorisé à entrer dans son cabinet quand je le souhaite. Je jouis d’une position particulière parce que j’appartiens à la reine de France33.
- 34 Luynes 1860-1865, t. IV, p. 35, 135 ; Carlier 2013, p. 62.
21Certains des habitués peuvent assister à des activités animées par le cercle lié d’amitié avec Leszczyńska. Lors de son séjour, Stanislas Poniatowski, palatin de Mazovie, est invité à dîner avec la reine et à participer à des réunions informelles du cercle, qui ont lieu dans les appartements mis à disposition du duc et de la duchesse de Luynes34.
- 35 « Królowa francuska ani król JW. nic mi nie dali, na obietnicach się skończyło », LNB, f. 103, Arch (...)
- 36 LNB, f. 103, Archiwum Teofilpolskie, 422, fol. 161-162v, lettre de J. A. Jabłonowski à Teofila Sapi (...)
- 37 LNB, f. 103, Archiwum Teofilpolskie, 422, fol. 32, lettre de J. A. Jabłonowski à Teofila Sapieżyna, (...)
- 38 Luynes 1860-1865, t. XIII, p. 264.
- 39 Gaber 1972, p. 141.
22Les Polonais qui entreprennent des voyages, souvent longs, à travers l’Europe espèrent que le séjour à Versailles leur permettra d’enrichir leur bourse. En règle générale, ils déplorent leur situation financière, espérant son amélioration grâce à l’intercession de la reine de France ou, éventuellement, du roi Stanislas. Les grands espoirs donnent souvent lieu à de graves déceptions. En 1730, le staroste de Busko note : « La reine et le roi de France ne me donnent rien de plus que de vaines promesses35. » Ce fait est si frappant pour Józef Aleksander Jabłonowski qu’il le soumet à une analyse intellectuelle approfondie. Partant de ses propres expériences et observations, il perd toute illusion sur la cour française qui, selon son avis, vit dans « une pauvreté indicible » (« ubóstwo niewypowiedziane ») ; en décrivant la situation des princes, il ajoute : « puisqu’ils n’ont rien » (« jakoż ni mają nic36 »). Selon lui, cette situation résulte de la politique financière du cardinal de Fleury qui freine tout éventuel élan de générosité de Louis XV, déjà avare par nature. Elle n’est pas sans influence sur les ressources du roi Stanislas, dont les dépenses sont considérablement réduites, et sur celles de la reine de France qui ne reçoit qu’une petite somme pour sa garde-robe et ses menues dépenses. Les principaux protecteurs des voyageurs polonais sont ainsi privés de toute possibilité réelle de les soutenir dans une situation difficile. En même temps, la reine fait preuve d’une grande empathie vis-à-vis de ses compatriotes et leur offre parfois de petites sommes (l’exemple du staroste de Busko montre que ce n’est pas toujours le cas, mais même lui apprécie finalement « les soucis et les efforts » (« troski i fatygi37 ») de Marie Leszczyńska). Pour les voyageurs séjournant à Versailles de manière épisodique, l’octroi d’une pension par le roi est un rêve irréalisable ; même la princesse de Talmont, qui jouit d’un statut exceptionnel à la cour, doit se donner beaucoup de mal pour en obtenir une (finalement grâce à la reine Marie)38. Toujours à la demande de la reine, le roi accorde aussi une pension à Stanislas Konarski, piariste et brillant pédagogue. Néanmoins, cette grâce provient d’autres sources et a d’autres fins : basée sur les revenus de l’évêché de Blois, elle est destinée à couvrir les besoins du Collegium Nobilium, une école pour les fils de nobles polonais39.
- 40 AN, K 141 (2) no 6 bis A, lettre de Stanislas Leszczyński à Marie Leszczyńska, à Gdańsk, le 31 octo (...)
- 41 Luynes 1860-1865, t. III, p. 303, 480 ; t. IV, p. 35, 135.
- 42 Luynes 1860-1865, t. IX, p. 389 ; Gaber 1972, p. 153-154.
23Parmi les voyageurs séjournant à Versailles, il faut également relever les diplomates et les personnes impliquées dans les relations franco-polonaises, dont le « secret du roi ». L’épouse de Louis XV est pour eux un important point de référence pendant leur mission. Prenons l’exemple de Stanislas Poniatowski, palatin de Mazovie, qui en 1733, avec la famille Czartoryski, soutient la candidature de Leszczyński au trône de Pologne. Le roi Stanislas lui accorde une grande confiance et veille à ce qu’il entretienne une correspondance avec la reine de France40. En 1741, Poniatowski est en mission diplomatique en France pour le compte de 1’électeur de Saxe et du roi de Pologne Auguste III. À cette occasion, il rencontre le cercle de Marie Leszczyńska. De nombreux éléments indiquent qu’il est chaleureusement accueilli par la reine, qu’il assiste à des dîners chez la duchesse de Luynes et qu’il est même invité pour un souper après avoir déjà pris officiellement le congé lui permettant de quitter la cour royale (ce qui est contraire à l’usage)41. Dans le cas de Poniatowski, il s’agit d’une mission diplomatique officielle à Versailles. Mais ce n’est pas le cas pour tous, comme le montre l’exemple d’Adalbert Jakubowski, ancien partisan de l’affaire Leszczyński, qui se trouve en France pour défendre les intérêts et les ambitions de son protecteur, Jan Klemens Branicki, grand hetman de la Couronne. Expliquer sa présence se révèle en réalité compliqué : il se peut qu’il effectue également certaines missions pour Louis XV dans le cadre de son « secret ». Nous savons que la reine le traite avec une grande déférence, mais les raisons de ce comportement, en dehors des sentiments polonais, restent inconnues42.
- 43 Besenval 1987, p. 11.
- 44 « radzi, że jej się pozbyli », LNB, f. 103, Archiwum Teofilpolskie, fol. 26–27, lettre de J. A. Jab (...)
- 45 Załuski 1967, p. 239.
24Le groupe formé par les membres du cercle familial, les voyageurs et les diplomates du pays situé sur le bord de la Vistule qui viennent à la cour de Versailles et bénéficient de la bienveillance de la reine Marie Leszczyńska est très diversifié. Bien que, selon Mme de Besenval, les reines n’aient aucun parent43, Marie Leszczyńska offre à ses invités l’accès à un cercle restreint et ne refuse pas de les aider discrètement à organiser leur séjour, souvent par l’intermédiaire de son père le roi Stanislas. Le rôle de la reine doit être souligné car elle s’occupe des voyageurs, notamment de leur intégration au sein de la cour de Versailles et du cercle de Lunéville. C’est sous son influence que, en 1730, Jabłonowski, staroste de Busko, se rend de Paris à Chambord pour le mariage de la princesse de Talmont qu’il critique d’ailleurs vivement, soulignant même : « nous sommes ravis de nous être débarrassés d’elle44 ». La position de la reine aux côtés de Louis XV et ses connaissances linguistiques constituent un outil de communication important dans ses contacts avec ses compatriotes et jouent un rôle fondamental dans le processus d’intégration des Polonais au cercle royal. Marie Leszczyńska apprécie l’importance du polonais et l’emploie d’une façon assez ostentatoire, ce qui plaît à ses interlocuteurs et correspondants, leur prouvant qu’elle n’a pas oublié sa langue maternelle45.
- 46 Luynes 1860-1865, t. XI, p. 330, 498.
- 47 Marie Leszczyńska entretient une correspondance régulière avec les représentants de l’élite polonai (...)
25À Versailles, la reine accueille des invités polonais chez elle, arrangeant parfois leurs rencontres dans des configurations diverses et rarement aléatoires. Elle les soutient également dans des situations difficiles, par exemple lorsque l’état de santé de Jan Karol Mniszch, grand chambellan de Lituanie qui séjourne à Versailles, se détériore. Alors qu’il faut procéder à une intervention médicale, la reine prend soin de son épouse, Katarzyna Zamoyska46. Ainsi, malgré une influence et des possibilités financières limitées, elle devient une personne proche des nobles et des magnats polonais avec lesquels elle n’est liée, à vrai dire, que par de vagues souvenirs d’enfance et la mémoire des aléas du règne de Stanislas47.
26L’étude de la présence des Polonais dans l’entourage de Marie Leszczyńska permet de comprendre ce que représente Versailles pour eux à différents niveaux. Le premier est déterminé par la reine elle-même : sa position, les restrictions imposées d’en haut, mais aussi les idées, largement façonnées par le roi Stanislas, sur le rôle qu’elle doit jouer par rapport à ses compatriotes sont déterminantes pour créer un cadre formel à leurs séjours. La reine dispose de quelques Polonais au sein de sa maison, elle profite souvent de la possibilité d’inviter ses parents à Versailles et, enfin, elle essaie de servir de patronne aux membres de sa lointaine famille et à ces Polonais qui, pour diverses raisons, souvent guidés par la simple curiosité, se rendent à la résidence de Louis XV. Afin de jouer ce rôle et, en même temps, de s’adapter au décorum de Versailles, la reine profite avec zèle de tous les honneurs à sa disposition et dont elle peut influencer l’octroi : présentation à la cour royale, privilège d’entrer dans son cabinet, invitation au dîner ou toutes autres formes de distinction qui, certes seulement en apparence, permettent aux invités de Marie Leszczyńska de s’intégrer à la société de cour.
- 48 Boyé 1926, p. 200-201. Rien n’indique que la reine Marie prend une part active dans l’affaire de ré (...)
27La fonctionnalité de ce système a aussi un autre aspect dont la forme est déterminée par les expériences ambivalentes des voyageurs polonais. La variété des impressions provoquées par Versailles et les actions de la reine-patronne est surprenante. La présence de Marie Leszczyńska est pour les voyageurs un argument suffisant pour se rendre sur place. En tant que reine de France, pays qui a une tradition politique différente de celle de la République de Pologne, elle exerce une influence magnétique sur ses compatriotes (renforcée par la façon dont elle crée son image). La possibilité d’observer la vie quotidienne de la reine et la réalité de la cour est néanmoins porteuse d’une certaine déception chez les nouveaux venus, qui comprennent rapidement qu’en réalité sa position est très faible : ils remarquent qu’elle n’a pas d’influence particulière sur la composition de sa maison et qu’elle est perçue à Versailles uniquement comme épouse du roi et mère du dauphin (et donc régente potentielle), non comme une personne détenant du crédit et un véritable pouvoir. Cela crée un effet dichotomique – la reine attire les Polonais à Versailles, tout en les repoussant ; elle offre des honneurs, mais pas de pensions ; elle introduit ses compatriotes à la cour, mais seulement dans un cercle restreint, isolé de la société versaillaise. Elle est un objet d’admiration et de justification et, en même temps, elle irrite par son impuissance (Adam Tarło, entre autres, l’apprend à ses dépens)48. La personne de la reine n’est donc pour ses compatriotes qu’une curiosité – à voir et à connaître, mais qui n’offre aucune véritable possibilité d’avancement. Par conséquent, les potentialités des relations franco-polonaises nées à la suite de ces visites à Versailles ont un caractère limité ; elles n’ont presque aucune chance de se transformer en contacts, intellectuels ou culturels, d’une nature plus profonde et durable comme ceux engagés à la cour du roi Stanislas à Nancy.