En tant qu’initiateur de la journée d’études et directeur scientifique de ce collectif, je tiens tout d’abord à exprimer ici mes sincères remerciements à Mathieu da Vinha et Benjamin Ringot, membres du Centre de recherche du château de Versailles et à mes côtés au sein du comité d’organisation. Leur confiance, leur engagement et leur expertise ont grandement contribué à la réussite de cette journée. Ensemble, nous avons eu le plaisir de bénéficier de communications riches et stimulantes. Au sujet des auteurs et communicants, je les remercie grandement dans la mesure où ils ont tous participé avec enthousiasme et rigueur à la journée d’étude et à ce numéro. Leurs travaux, en plus d’offrir des perspectives variées et complémentaires, apportent une nouvelle profondeur historique à un sujet qui éclaire les enjeux de pouvoir, de sécurité et d’honneur au sein de la monarchie française des xviie et xviiie siècles. Enfin, je remercie le Centre de recherche du château de Versailles pour son soutien sans lequel ni la journée d’étude ni ce collectif n’auraient pu exister. Ce numéro du Bulletin témoigne du renouveau d’intérêt de la recherche sur l’histoire de la Maison militaire du roi. Puisse-t-il inspirer de nouvelles études et permettre une meilleure compréhension de la place centrale de cette Maison particulière dans la construction et la consolidation du pouvoir royal.
Fig. 1. Anonyme, L’horrible attentat du 5 janvier 1757, 1757, gravure à l’eau-forte. Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la Photographie, RESERVE QB-201 (102)-FOL.
Permalien : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8409323w
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
1Mercredi 5 janvier 1757, la cour fête l’Épiphanie à Trianon. Louis XV est revenu au château dans l’après-midi s’enquérir de la santé de sa fille, Madame Victoire, souffrante. Aux alentours de 18 heures, le crépuscule est déjà tombé sur Versailles, enveloppant les murs de la cour de Marbre dans l’ombre. Les seules lumières qui transpercent la nuit et vacillent en contrebas sont quelques flambeaux servant à illuminer le chemin entre le carrosse du roi et la porte de la petite salle des gardes, située au rez-de-chaussée du corps central et donnant sur la Cour royale. Souhaitant rejoindre Trianon, Louis XV quitte ses petits appartements du château, descend au rez-de-chaussée, traverse la petite salle des gardes et s’apprête à se rendre sur son perron, comme il l’a déjà fait de nombreuses fois par le passé. Le protocole de sécurité est bien établi. Le roi sait qu’à tout moment il peut compter sur ses gardes, présents et vigilants, pour garantir sa sécurité.
- 1 Extrait d’une gazette littéraire citée dans Rétat, 1979, § 17.
2Mais, ce soir-là, l’ombre de la menace se dissimule au milieu de cette apparente tranquillité. Robert-François Damiens, un homme aux idées troublées et à la vie marquée par l’instabilité, s’est fondu dans la nuit hivernale parmi les quelques sujets qui se tiennent en retrait du cortège royal. Muni d’un petit canif dissimulé sous son manteau, il attend sa cible, le regard fixé sur la porte de la petite salle des gardes. Sa position, en contrebas du perron, lui permet de parfaitement assister à l’approche de l’objectif à atteindre. Le monarque, insouciant du complot, descend le perron, ayant le dauphin à sa gauche et derrière lui le duc d’Ayen, capitaine en quartier de ses gardes du corps. Il avance vers Damiens, qui refuse d’ôter son chapeau malgré l’ordre intimé par un garde. Au moment où il passe près de lui, Damiens se jette en avant et lui porte un coup rapide, touchant au flanc le roi, qui était alors « escorté par un détachement de gardes du Corps, l’Epée à la main1 ». Louis XV chancelle et s’étonne auprès du duc d’Ayen qu’on vienne de lui donner un coup. La scène se fige, les murmures choqués s’évanouissent, remplacés par un silence glaçant. Damiens est aussitôt maîtrisé.
3Le roi, ayant porté machinalement la main à son côté, la retire ensanglantée (voir fig. 1). Bien que blessé, il demeure calme, et la plaie, heureusement, ne menace pas sa vie. Le couteau n’a pénétré que superficiellement, laissant une douleur vive, mais épargnant à la chair de graves séquelles. Toutefois, à travers les corridors, la rumeur de l’attentat se propage comme une traînée de poudre, apportant avec elle les souffles de la peur et de l’indignation. Ce n’était pas seulement une tentative sur la vie du souverain, c’était aussi un coup porté contre l’ordre sacré de la monarchie elle-même.
4Damiens est immédiatement arrêté et, quelques mois plus tard, jugé par la grande chambre du parlement de Paris, condamné pour régicide et soumis à un châtiment particulièrement cruel.
- 2 Presque deux ans jour pour jour après l’attentat, le 6 janvier 1759, la charge de capitaine de la c (...)
- 3 Le Guillou, 2018, p. 93.
5Si la carrière du duc d’Ayen ne fut nullement remise en cause après ce grave incident2, les gardes du corps du roi, désormais conscients de l’inefficacité de leur dispositif de protection ce soir-là, redoublèrent de vigilance et revirent leur organisation. Le roi, de son côté, après avoir réfléchi aux circonstances de l’attentat, se convainquit que la position élevée du perron le rendait trop visible, faisant de lui une cible facile pour toute personne souhaitant s’en prendre à lui. Il fit supprimer ces marches dangereuses en abaissant le sol de la salle des gardes, de manière à le mettre de plain-pied avec la Cour royale3, montrant que les enjeux de sécurité pouvaient également impliquer des restructurations architecturales du palais.
6Cet attentat marqua profondément la France. Durant ce siècle, ce fut l’une des manifestations les plus éclatantes d’un changement dans la relation qui unissait alors le monarque à ses sujets. Il pouvait être vu comme une sorte de continuation de la désacralisation de l’image royale que le roi aurait lui-même occasionnée, notamment en se faisant parfois passer pour un simple particulier ou encore en échappant volontairement à d’anciens rites monarchiques4. Quoi qu’il en soit, cette tentative de régicide rappela à la cour tout entière que, malgré le faste et l’apparat de Versailles, le roi restait vulnérable, et que la protection de sa personne n’était pas si assurée. Le spectre de nombreux régicides du passé – Dagobert II, Henri III, Henri IV – refaisait surface et il convenait de tout faire pour s’en prémunir pour le bon ordre de la monarchie.
- 5 Voir notamment Kisluk-Grosheide et Rondot, 2017.
7Ne se limitant donc pas à une simple protection du souverain, de sa famille et de leurs résidences, la protection royale sous l’Ancien Régime incarnait également un enjeu de représentation de l’autorité monarchique, structurant ainsi une hiérarchie complexe de corps de défense autour du corps du roi. Organisée et ordonnée, en tout temps et en tout lieu où était présent le roi, elle visait autant à sacraliser son image qu’à protéger sa personne. Les uniformes des gardes, richement décorés, faisaient partie intégrante du faste royal, ajoutant une dimension visuelle qui soulignait la grandeur du monarque. Ces figures emblématiques à ses côtés, vêtus d’apparat, participaient à la splendeur de la cour et à la découverte du palais, dont la réputation s’était répandue à travers l’Europe et au-delà. Au-delà d’un symbole politique, c’était une source d’inspiration esthétique, que les visiteurs souhaitaient observer de leurs propres yeux5 et qui inspira d’autres cours européennes. L’importance des gardes dans cette théâtralisation rituelle était telle dans l’imaginaire collectif de l’époque qu’on les retrouvait sur de nombreuses représentations iconographiques des grands instants de la monarchie : les sacres, les cérémonies de l’ordre du Saint-Esprit, les réceptions diplomatiques, les lits de justice (fig. 2)... jusqu’aux moments de crise, comme lors des journées d’octobre 1789, où ils apparaissaient jusqu’à la fin pour protéger la figure royale. Ces représentations renforçaient l’idée que la sécurité du roi relevait d’une sorte de mission sacrée, et que sa Maison militaire participait activement à la mise en scène du pouvoir et de la majesté de la monarchie française.
Fig. 2. Lancret Nicolas, Le lit de justice tenu au Parlement à la majorité de Louis XV (22 février 1723, 1723, huile sur toile, 56 × 82 cm. Paris, musée du Louvre, RF 1949 32.
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© 2008 GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Franck Raux
- 6 « Protéger le roi. France, xviie-xviiie siècle », journée d’études du Centre de recherche du châtea (...)
8Ce numéro du Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles, servant d’actes à la journée d’études « Protéger le roi6 » tout en étant augmenté de deux articles inédits, propose une analyse approfondie des différentes facettes de la Maison militaire du roi. Si l’expérience de l’honneur sur les champs de bataille est exclue du périmètre de ce collectif, les auteurs s’intéressent ici au concept de protection du roi au sens large : au-delà de l’acte de protection physique, le système de défense autour du roi participe de la logique de représentation de l’ordre monarchique et de légitimation de l’autorité royale. Ainsi, plusieurs problématiques sont abordées à travers les différents articles. Quels étaient les cercles de protection autour du roi ? Quels hommes constituaient ces cercles ? Comment ce dispositif militaire, aussi complexe que volumineux en hommes, était-il perçu comme indispensable et se justifiait-il ? Quelles étaient les motivations politiques, sociales et symboliques qui sous-tendaient cette mission quotidienne du guet royal ? Quels dispositifs sécuritaires organiser autour du souverain pour garantir sa sécurité physique permanente ? Quels entraînements devaient suivre les sujets affectés à ces unités militaires pour pouvoir assurer leurs missions de sécurité ? Comment la garde du dedans et la garde du dehors des résidences royales participaient-elles à la mise en scène de l’ordre et du faste royal ? Quel impact ce dispositif de sécurité avait-il sur la perception publique de la monarchie et sur les structures sociales de l’époque ?... Les contributions de ce numéro proposent des réponses à ces questions en mettant en lumière ces différents cercles de protection et leur rôle dans la théâtralisation rituelle de la souveraineté royale. Tout en apportant un éclairage multidimensionnel sur le sujet, elles permettent de mieux saisir l’articulation entre la vie quotidienne à la cour, les impératifs de la sécurité royale et le besoin d’affirmation de l’autorité royale.
9Rémi Masson7 ouvre cette exploration en se demandant comment les cercles successifs de protection autour du roi répondaient non seulement aux impératifs de sécurité, mais également aux besoins de sacralisation de la figure royale et de hiérarchisation sociale dans la cour. Chaque strate représentait à la fois un degré différent de proximité avec le souverain et une nouvelle barrière physique disposée entre les sujets et le roi. L’organisation de la Maison militaire illustrait à elle seule, par ses emprises au Louvre, l’instauration de ces différents degrés, représentatifs par extension de la segmentation même de la société monarchique. Ces unités militaires de prestige renforçaient ainsi à la cour la distance symbolique entre le souverain et ses sujets, contribuant à l’idée que le roi était une figure sacrée.
10Marina Viallon8 s’interroge ensuite sur les salles des gardes dans les résidences royales et se demande en quoi cet espace, à la fois utilitaire et symbolique, servait en même temps d’outil de contrôle, de décor à la mise en scène de l’autorité royale, et de représentation de l’ordre monarchique à l’intérieur des résidences royales. Incarnant la puissance d’un roi, d’une reine, d’un prince ou d’une princesse dans sa dimension la plus visible dès l’entrée de leurs appartements, ce lieu, chargé de règles et de rituels, offrait aux courtisans un rappel tangible de l’autorité monarchique. En particulier lors des cérémonies curiales, les visiteurs étaient confrontés à des gardes imposants, disposés avec solennité, illustrant la majesté du roi et la structure hiérarchique qui protégeait la famille royale.
11Les mousquetaires, quant à eux, représentaient l’une des unités de cavalerie de la garde du dehors de la Maison militaire du roi. À leur sujet, Julien Wilmart9 questionne la manière dont ils contribuaient à renforcer la puissance symbolique du monarque en dehors des résidences royales, tout en incarnant la protection physique et le prestige militaire de la Couronne. Il montre comment ces soldats d’élite, par leur présence lors des déplacements du roi et dans les cérémonies, incarnaient l’autorité et la discipline.
12Thomas Fressin10 s’intéresse quant à lui aux gardes et aux officiers de la compagnie écossaise des gardes du corps du roi. En se penchant sur la carrière de ces hommes placés au plus près du souverain, il cherche à enrichir, à l’aide de nouvelles sources et de méthodes d’analyse issues des humanités numériques, les précédents résultats obtenus sur leurs origines, leur nécessaire cooptation, leur carrière, leur durée de service, leur poursuite de carrière, etc. La visualisation des données qu’il présente met en lumière comment le service du roi offrait aux gentilshommes et aux jeunes vivant noblement une opportunité d’ascension sociale, tout en renforçant les liens de loyauté à la Couronne. Leur présence rapprochée auprès du roi faisait d’eux les garants de la sécurité monarchique, et consolidait leur propre statut dans la société aristocratique.
13Avec les tensions grandissantes de la fin de l’Ancien Régime, Clément Monseigne11 questionne la mission de protection des gardes-françaises et observe l’évolution de leurs responsabilités dans un contexte où les idées révolutionnaires se propagent rapidement. À la fois garants de la sécurité royale du dehors et témoins des bouleversements sociaux en tant que bras armé du pouvoir royal à Paris, ces soldats se retrouvent en première ligne d’un conflit de valeurs. Leurs missions s’étendent bien au-delà de la simple défense du souverain : ils doivent désormais naviguer dans un climat de suspicion et de défiance, où chaque acte de loyauté envers le roi est interprété et scruté par une opinion publique de plus en plus hostile. Pris dans le tourbillon politique de la période, ces gardes illustrent la complexité d’une transition entre deux époques, symbolisant le dilemme entre fidélité à la monarchie et adaptation aux changements imminents. Leur rôle se teinte ainsi d’une dimension tragique, car ils défendent une institution de plus en plus contestée, tout en sachant que leur place au sein de l’ordre ancien devient de plus en plus fragile et incertaine.
14Enfin, Clément Weiss12 explore la défense des gardes du corps du roi lors des journées des 5 et 6 octobre 1789, moment charnière dans l’effondrement de la monarchie. Ces journées, marquées par une crise frumentaire et politique, voient une foule de Parisiens marcher sur Versailles, poussée par la colère contre les gardes du corps accusés d’avoir organisé un banquet anti-révolutionnaire. La confrontation qui s’ensuit, première opposition armée entre des manifestants révolutionnaires et les protecteurs du roi, cristallise les tensions politiques de l’époque. À travers l’étude de sources variées, C. Weiss s’intéresse à une problématique majeure : la mission de protection, jusqu’alors perçue comme un service de maintien de l’ordre au nom de la monarchie, bascule-t-elle pour devenir un acte de résistance royaliste dans un contexte révolutionnaire ? En endossant leurs uniformes aristocratiques face à la foule hostile, les gardes du corps assumaient en effet non seulement la défense de la famille royale, mais aussi un engagement politique qui figurait la fin d’un ordre face à l’émergence de nouvelles allégeances, révélant les contradictions d’un monde en pleine transformation.
15L’ensemble des contributions de ce collectif permet ainsi de revisiter le concept de protection royale dans sa complexité. Au-delà des questions purement guerrières qui ont été mises de côté, il a été possible de mettre en lumière différentes unités de la Maison militaire du roi, leurs organisations et leurs dispositifs qui, au quotidien, garantissaient la sécurité du souverain, de sa famille et de ses résidences. Ces articles montrent par ailleurs comment la Maison militaire du roi, au-delà de cette fonction de protection physique, assurait un rôle central dans le faste curial, en incarnant les valeurs de la monarchie, mais aussi en contribuant à sa légitimation et à la mise en scène de son pouvoir, jusqu’à ses derniers instants. Ils invitent ainsi à repenser le rôle de la protection royale comme un instrument social et politique, essentiel à la construction et au maintien de l’autorité royale dans la France d’Ancien Régime.