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Communications

Travailler dans un contexte atypique : le service de nuit des surveillants

Hadrien Le Mer

Texte intégral

1Cette recherche interroge, à partir d’une enquête ethnographique dans trois établissements pénitentiaires différents, l’impact du travail de nuit sur le métier de surveillant. Il s’agit plus précisément d’analyser les interactions entre surveillants et détenus pendant le service de l’équipe de nuit. De 19h à 7h du matin, les portes de cellules sont fermées et les surveillants (à l’exception du premier surveillant) sont dépossédés des clés. Les gardiens n’ont donc plus que des contacts « médiatisés » avec la population pénale, médiatisés par l’œilleton de la porte de cellule, par la fenêtre de la cellule, et par l’interphone pour le surveillant qui est au poste de contrôle. En fonction du moment de la nuit et de la nature du médium, les rapports entre surveillants et détenus se reconfigurent.

Introduction 

2La nuit en détention, si elle est loin de ne représenter qu’un temps mort pour les surveillants, constitue pour le moment un angle mort de la littérature sociologique sur le travail pénitentiaire. Lorsqu’il est évoqué, le cycle matin-nuit, vient prendre place dans une réflexion sur la souffrance au travail ou sur la gestion de rythmes différenciés qui se situe souvent plus du côté de l’ergonomie ou de la psychologie sociale que de l’ethnographie. Ce vide dans la littérature pourrait laisser penser que la nuit n’est rien d’autre qu’un ralentissement du rythme professionnel, où la diminution du nombre de tâches viendrait compenser la pénibilité des horaires. Mon travail consiste à infirmer cette hypothèse : pour les surveillants, la nuit ne constitue pas une dilatation temporelle mais une reconfiguration professionnelle. Pour le dire très simplement, être surveillant la nuit et être surveillant le jour, ce sont bien deux métiers différents.

Maison d'arrêt de la Santé à Paris 14e, le 10 juin 2014

Maison d'arrêt de la Santé à Paris 14e, le 10 juin 2014

MJ/DICOM

3Une manière de s’en apercevoir consiste à remarquer que l’espace dans lequel travaillent les surveillants n’est pas le même entre le jour et la nuit. L’on désigne souvent la prison comme étant un espace de plus en plus décloisonné, c’est-à-dire un espace traversé par un nombre toujours croissant d’intervenants extérieurs censés, entre autre, apporter un bout d’extérieur au sein de la prison. Si ce décloisonnement a sans aucun doute représenté l’une des grandes transformations récentes du métier de surveillant, il ne concerne en aucun cas la nuit pendant laquelle la prison se soustrait à nouveau au regard extérieur. De fait, une fois passé 19h, les avocats, les bénévoles, les services d’insertion et de probation, le personnel médical, évacuent la prison dans laquelle il ne reste plus que quelques surveillants, et l’ensemble de la population pénale. La porte de la prison ne s’ouvre alors plus que pour de rares mises sous-écrou ou d’éventuelles hospitalisations urgentes. La nuit constitue donc une temporalité du recloisonnement et de l’isolement que l’on ne peut pas affronter, ni en tant que surveillant, ni en tant que sociologue, de la même manière que le jour.

  • 1 Antoinette Chauvenet, Françoise Orlic, Georges Benguigui, Le Monde des surveillants de prison, Pari (...)

4Être sous les yeux de sa hiérarchie, gérer « les mouvements » (organiser les promenades, permettre aux détenus de se rendre aux ateliers, au travail, au parloir), être en contact direct et régulier avec une grande partie de la population pénale, ouvrir les portes de cellules, éventuellement fouiller certaines d’entre elles, interagir avec les intervenants extérieurs, bref, tous ces éléments qui structurent ce que Benguigui, Orlic et Chauvenet nomment joliment « le monde des surveillants1 », disparaît la nuit. Celui que les détenus traitent souvent de « porte-clé » le jour, est dépossédé des clés de cellule la nuit. Au lieu de ne contrôler qu’un étage, le surveillant contrôle désormais l’ensemble de l’espace de la détention à l’occasion la ronde. Mais ce qu’il gagne en étendue, il le perd en profondeur : il ne peut ni ouvrir, ni fouiller l’espace cellulaire. Le corollaire de cette respatialisation du pouvoir est que le surveillant ne peut plus entrer en contact direct avec un détenu. Si contact il y a, cela ne peut être qu’à travers l’œilleton, la porte de cellule, l’interphonie cellulaire quand la prison en est équipée ou encore à travers les fenêtres de cellules depuis les abords de la prison. Tous les dialogues surveillants-détenus deviennent donc médiatisés par des objets qui structurent des régimes d’interaction, selon moi, différents. On ne parle pas de la même manière et l’on n’échange pas les mêmes choses à travers une porte, à travers un interphone, ou depuis une fenêtre.

5Pour documenter cette transformation du métier de surveillant, j’ai eu la chance de bénéficier d’une autorisation d’observation dans trois établissements pénitentiaires différents : une grande maison d’arrêt (700 détenus) moderne située à l’écart de la ville, une maison d’arrêt moyenne et plus ancienne située proche d’une agglomération, et un centre de détention. Je remercie non seulement l’Administration Pénitentiaire pour cette autorisation novatrice, mais également les chefs d’établissement, qui ont en fait sorte que j’ai le plus de liberté possible pour mener à bien mon travail d’observation, et enfin l’ensemble du personnel de surveillance, qui a relevé le difficile exercice de travailler sous le regard d’un autre tout en me donnant le plus d’éléments possible pour comprendre leurs pratiques professionnelles. Grâce à cela, j’ai pu réaliser dix nuits d’observation dans chacun des trois établissements. L’essentiel de mon travail ethnographique a consisté à suivre l’équipe de surveillants sur les différents postes (poste de contrôle de l’information (PCI), ronde, mirador, porte d’entrée principale (PEP) et en salle de repos) et à mener avec eux des entretiens semi-directifs (d’environ deux heures) dès que cela était possible. Les entretiens portaient essentiellement sur la manière dont ils vivaient et se représentaient leur travail de surveillant pendant la nuit, sur les interactions avec les collègues et les détenus pendant cette temporalité particulière, ainsi que sur les différents savoirs faire qu’ils avaient pu accumuler pour mener à bien ce travail nocturne.

6Mon propos s’organisera en trois temps, de longueur décroissante. Le premier consistera à décrire le régime d’interaction entre surveillants et détenus pendant la ronde. Médiatisé par la porte de cellule, le rapport de force s’organise souvent autour du débouchage de l’œilleton. La porte étant fermée, l’obturation de l’œilleton constitue l’un des grands pouvoirs de résistance des détenus à la construction d’une surveillance panoptique. Si l’intimidation, la menace et l’insulte traversent régulièrement la porte de cellule, il est à noter que l’humour et la complicité constituent des ressources régulièrement mobilisées par les surveillants pour faire déboucher l’œilleton. Sur la base de ces interactions s’élabore ce que je choisis de nommer, en empruntant le terme à Anselm Strauss, un « ordre négocié ». À l’inverse, les abords de la prison, dans lesquels les surveillants pénètrent pendant les projections nocturnes, constituent un théâtre d’affrontements souvent violents entre les surveillants et la population pénale. La récupération des projections en vient à représenter pour les surveillants la récompense d’une vigilance maintenue pendant toute la nuit, tandis qu’elle représente pour les détenus l’organisant l’aboutissement d’un ingénieux travail de contournement des règles qui confère un prestige certain lorsqu’il est mené avec succès. Si la lutte est aussi âpre c’est bien parce qu’il s’agit pour les détenus de redéfinir, dans l’anonymat de la nuit, cette ligne de démarcation entre le dedans et le dehors que les surveillants se doivent de maintenir inamovible. Se faisant la plupart du temps sous le regard de tout un bâtiment de détention et de l’ensemble de l’équipe de nuit, ce régime d’interaction est souvent purement agonistique, le conflit étant catalysé par la présence d’un public devant lequel il s’agit de faire ses preuves. À l’autre opposé, l’interphonie cellulaire, si elle est le plus souvent l’occasion d’un échange rapide d’informations utilitaires entre surveillant et détenus (« il est quelle heure surveillant ? »), peut parfois laisser place à des conversations plus longues, qui peuvent exceptionnellement aller jusqu’à relever de l’ordre de la confidence, et dont on voit mal comment elles pourraient avoir lieu le jour. L’interaction, au lieu d’être conflictuelle et théâtralisée, se fait dans une discrétion personnalisée entre un détenu et un surveillant souvent seul à son poste. À travers ces trois temps, il s’agira pour moi de décliner les trois facettes d’une même thèse, à savoir que le travail de surveillance est un travail qui se diffracte selon les temporalités et se reconfigure selon les espaces. En cela, le métier de surveillant est définitivement un métier en mouvement.

Le rapport de force surveillant/détenu autour de la porte de cellule pendant la ronde

7Commençons par planter le décor. Dans une prison de 700 détenus, sur laquelle 250 surveillants travaillent, de 19h à 7h du matin, seulement 12 agents sont présents. Toutes les portes de cellule sont fermées. L’ensemble de la hiérarchie, même si une partie d’entre elle reste d’astreinte, quitte le lieu de travail. Le premier surveillant est le plus haut gradé présent dans la prison. C’est lui qui a le contrôle des clés de cellule, les surveillants n’ayant plus le droit d’ouvrir seuls une porte de cellule la nuit.

8Les surveillants en service de nuit se doivent d’effectuer un certain nombre de rondes, généralement de deux types : des rondes systématiques ou intégrales (il s’agit de vérifier, cellule par cellule, que l’ensemble de la population pénale est bien présente et vivante), des rondes ciblées (il s’agit de passer en revue les détenus que la hiérarchie de l’établissement a signalés comme présentant un risque accru, généralement suicidaire mais il peut également s’agir d’un risque d’évasion).

9Le travail de ronde de nuit a ceci de particulier qu’il suppose une radicale transformation du regard du surveillant. Le jour, le regard du surveillant se focalise sur les incivilités, les intimidations, les éventuelles possessions d’objets illicites, les trafics, les refus d’obéir… La nuit, le regard du surveillant change. Il n’est plus là pour repérer des transgressions, mais pour veiller à l’intégrité physique des détenus. On demande aux surveillants de faire abstraction de choses qu’ils sont formés à identifier le jour, pour ne plus se concentrer que sur un travail qui ressemble beaucoup à un travail de soin (on passe en revue les cellules de prison comme on passerait en revue des lits d’hôpital). Pour certains surveillants, cette nouvelle mission demande une reconsidération de la population pénale qui est particulièrement coûteuse à mettre en place. Ce travail qui bascule presque du côté du care pendant la nuit est d’autant plus difficile à effectuer que la population pénale y résiste, et que cette résistance, associée au nombre élevé d’œilletons, peut rendre quasiment impossible une vérification systématiquement consciencieuse.

Les rondes obligatoires

  • 2 Pour les détenus l’obstruction ne constitue un instrument de résistance directe et spectaculaire. E (...)

10Pour les surveillants en charge du travail de ronde, la principale question est donc la suivante : comment parvenir à vérifier l’intégralité des œilletons, à deux, en moins de deux heures ? De fait, le nombre important d’œilletons à passer en revue rend la vérification effective de la présence et de l’intégrité physique des détenus particulièrement difficile pour le personnel de l’administration pénitentiaire. Ce travail est d’autant plus difficile que les détenus disposent d’un pouvoir de résistance passive2 qui peut prendre plusieurs formes.

11Il consiste essentiellement à « boucher » l’œilleton de différentes manières (le rayer, le colorier, l’obturer avec un bouchon de bouteille, avec du dentifrice, avec des excréments, etc.). Dans la grande maison d’arrêt dans laquelle je fais mon enquête, c’est en moyenne deux œilletons sur trois qui sont bouchés de telle sorte que l’on ne peut pas voir si le détenu est présent ou vivant. Cette pratique retarde le travail de vérification des surveillants qui soulignent l’usure physique (certains se plaignent de problèmes visuels) qu’entraîne cette pratique qu’ils peinent à comprendre. Lors des entretiens, nombreux sont les surveillants qui qualifient cette pratique d’« absurde » en expliquant que le but de la vérification de l’œilleton n’est pas de violer une intimité mais bien de veiller à une intégrité physique. Boucher l’œilleton constitue donc selon les surveillants un acte de résistance contreproductif qui met en danger la sécurité des détenus. En réalité, il insécurise le travail de vérification de manière particulièrement problématique.

12De fait, une grande partie du travail de ronde s’organise par rapport à une virtualité : celle du suicide d’un détenu. Dans chaque prison étudiée, les surveillants déclarent avoir en tête cette possibilité plusieurs fois par nuit lorsqu’ils travaillent. La peur de tomber sur « un pendu » pendant la ronde structure le travail de nuit, à tel point qu’une superstition s’organise autour de cette éventualité. Souvent, lorsqu’un détenu tente ou parvient à se suicider pendant la nuit, les surveillants de l’établissement cherchent à identifier quelque chose qui ne s’est pas déroulé de manière habituelle pendant la nuit en question. En particulier, si jamais un surveillant était absent pendant la nuit et qu’il a été remplacé, alors le remplaçant est presque systématiquement désigné comme « chat noir ». À tel point que l’écusson officiel sur l’uniforme est parfois remplacé par un chat noir pour le surveillant, ou même l’équipe de surveillant, qui est désigné comme « portant la poisse ». Avec un mélange d’humour et de sérieux qu’il est toujours difficile d’évaluer, certains surveillants préfèrent prendre en charge la ronde de 3h du matin plutôt que de faire celle de 19h avec un « chat noir ».

13Si la possibilité de découvrir un macchabée est à ce point terrorisante pour beaucoup de surveillants, c’est bien évidemment en raison du traumatisme psychologique que cela représente. Lorsqu’un détenu est retrouvé après une tentative de suicide, les surveillants suivent une procédure rigoureusement réglementée. Ils doivent notamment tenter de réanimer le détenu même lorsqu’ils ont l’impression que celui-ci est décédé depuis plusieurs heures, dans la mesure où ils ne sont pas habilités à déclarer un décès. Ils se doivent donc d’effectuer les gestes de premier secours en attendant que les pompiers pénètrent dans la prison et s’acheminent jusqu’à la cellule en question. La très hypothétique possibilité d’avoir à suivre cette procédure sur un corps parfois déjà rigide est évoquée y compris par des surveillants qui n’y ont jamais été confrontés. Il suffit souvent qu’un surveillant l’ait vécu dans un établissement pour que la plupart le craignent.

  • 3 C’est ce qui conduit un certain nombre de surveillants à dire qu’ils ont l’impression que les camér (...)
  • 4 La possibilité (fantasmée ou non) de faire l’objet d’une enquête au sein de la prison, et d’être éc (...)

14À cette crainte du traumatisme psychologique, s’ajoute celle de la remise en cause professionnelle. À la suite de chaque décès en prison, une enquête est menée par les services de police. Les surveillants en charge de la nuit sont alors interrogés et les vidéos de surveillance sont visionnées3. C’est ici que l’obstruction de l’œilleton vient poser problème. Dans la mesure où cette pratique rend difficile la vérification systématique des œilletons, les surveillants ne se sentent jamais complètement à l’abri d’une hypothétique faute professionnelle mise en évidence à la suite d’une enquête4. De fait, s’il s’avère que la personne détenue est morte depuis un temps qui excède celui qui sépare deux rondes, alors cela signifie que les rondiers sont passés devant une personne qui était en train de se suicider sans la voir. Ce scénario, bien que la plupart du personnel n’en ai jamais fait l’expérience, accompagne et préoccupe un certain nombre de surveillants (non pas pendant la ronde où les surveillants sont souvent accaparés par la vérification en elle-même, mais pendant les temps morts de la nuit où ils repensent à leur travail).

15Cet arrière fond permet de mieux comprendre en quoi l’obstruction de l’œilleton accroît le stress des surveillants qui déclarent parfois travailler moins sereinement la nuit que le jour. Tout en étant enfermés, les détenus parviennent parfois, volontairement ou non, à exercer une pression plus forte sur certains surveillants que pendant la journée, où ils sont pourtant en contact direct avec les surveillants. De manière paradoxale, le fait que la porte soit radicalement fermée semble donner un pouvoir occasionnellement plus important aux détenus que quand celle-ci est susceptible de s’ouvrir.

16Lorsque l’œilleton est bouché et que le surveillant arrive au niveau de la porte, plusieurs scénarii sont possibles. Le plus souvent, il s’agit d’un bouchon accroché à une ficelle, que le détenu peut faire tomber depuis son lit. C’est souvent ainsi que les détenus calmes et ayant une certaine ancienneté font usage de l’obturation. Il s’agit alors de forcer le surveillant à demander le débouchage et donc à faire en sorte que le surveillant s’annonce avant de pouvoir observer. Le droit de regard du surveillant devient ainsi subordonné à une demande d’autorisation qui permet au détenu de retrouver un relatif contrôle sur l’exposition de son intimité : la surveillance n’est alors plus complètement subie mais dans une certaine mesure consentie. L’obstruction de l’œilleton permet ainsi de savoir à quel moment on est observé et de déterminer quand est-ce qu’ont lieu les rondes.

17Si l’on adopte une grille de lecture foucaldienne, l’obstruction de l’œilleton vient ainsi faire obstacle à la construction d’une surveillance panoptique pendant la nuit. De fait, en tant que dispositif, l’œilleton semble correspondre à ce que Foucault nomme un « microscope de la conduite ». Ce microscope est d’autant plus particulier qu’il privilégie un sens pour l’observation (depuis l’extérieur vers l’intérieur). En cela, il permet de voir sans être vu, et rend la surveillance, si ce n’est invérifiable, du moins discrète et virtuellement constante. Ne sachant pas quand il est observé, le détenu est enjoint à se comporter comme s’il l’était tout le temps. En ce qu’il tente de « faire en sorte que la surveillance soit permanente dans ses effets, même si elle est discontinue dans son action », l’œilleton participe bien d’une logique panoptique à laquelle s’oppose le détenu lorsqu’il l’obstrue.

  • 5 Parfois, l’intégralité de l’interaction est gérée de manière orale. Le détenu ne débouche pas l’œil (...)

18Si l’obturation fait sens dans une lutte contre (la construction d’une surveillance panoptique), elle fait également sens dans une lutte pour (la reconnaissance). En effet, si l’on se place dans le cadre théorique d’Axel Honneth, boucher l’œilleton et le déboucher au moment de l’arrivée du surveillant peut s’inscrire dans ce que l’auteur nomme « une lutte pour la reconnaissance ». L’obstruction force le surveillant à marquer un temps d’arrêt au niveau de la porte le temps que l’œilleton se débouche, et souvent à échanger quelques mots avec la personne détenue pour l’encourager à faire tomber l’obturation. Malgré l’agacement dont témoignent certains surveillants pendant les entretiens vis-à-vis de cette pratique, il est frappant de remarquer qu’ils remercient quasiment systématiquement un détenu qui débouche rapidement. En étant remercié de se laisser observer, le détenu est donc reconnu en tant que sujet. En étant forcé de parler, le surveillant est contraint de se laisser reconnaître, c’est-à-dire identifié par le détenu qui sait désormais à qui il a affaire. C’est donc bien deux formes de reconnaissance qui s’échangent à travers la porte : le surveillant abandonne son anonymat pour pouvoir obtenir une permission d’observer, qui, si elle est loin de rendre la surveillance réciproque, construit un rapport ponctuellement plus horizontal que d’habitude. Dans ces situations, l’échange peut parfois durer quelques minutes, et être l’occasion d’évoquer un problème personnel qui n’a pas pu être résolu pendant la journée. L’humour permet souvent aux surveillants les plus expérimentés de signaler en une phrase ou deux leur reconnaissance, sans perdre pour autant le rythme de la ronde5.

  • 6 Didier Fassin, L'ombre du monde. Une anthropologie de la condition carcérale, Paris, Seuil, « La co (...)
  • 7 Georges Benguigui, « Contrainte, négociation et don en prison », Sociologie du travail, (N.1 1997), (...)

19Je me situe ici pleinement dans la continuité de l’analyse que fait Didier Fassin de l’œilleton en prison : « Cet objet anodin et dérisoire en apparence qu’est l’œilleton donne ainsi à voir les rapports de forces qui s’instituent au sein de la prison et qu’on ignore généralement lorsqu’on se focalise sur les manifestations brutales de la domination, d’un côté, ou les expressions spectaculaires de la rébellion, de l’autre. L’œilleton révèle des jeux subtils où la relation d’autorité est négociée, où la violence est contenue, où la coopération reste possible, où l’humour a même sa place6 ». En cela, se négocie autour de l’œilleton un ordre nocturne qui est différent de celui du jour, au sein duquel les personnes détenues retrouvent ponctuellement une place de sujet en instrumentalisant leur enfermement comme une protection contre le regard extérieur. Le consentement à la transparence est alors souvent subtilement troqué contre des informations et des formes multiples de reconnaissances, prolongeant un système de don contre don qui est désormais bien documenté sociologiquement7. Cependant, cet ordre est parfois négocié plus âprement qu’à travers l’humour ou la reconnaissance mutuelle qui apparaît alors comme n’étant que formellement pacifique.

20En effet, le deuxième scénario possible consiste à faire le mort, à ne pas répondre à l’appel du surveillant en plus de boucher l’œilleton. Les rondiers font alors souvent appel au PCI qui essaie de faire répondre le détenu via l’interphone lorsque la prison en est équipée. En continuant de ne pas répondre, le détenu fait usage d’un de ses pouvoirs de résistance les plus efficaces sur les rondiers pendant la nuit. De fait, la procédure que doivent suivre les surveillants consiste en général à appeler (ou à réveiller) le premier surveillant. Seul lui peut ouvrir la cellule et s’assurer que le détenu est bien vivant. Cette procédure pose problème dans la mesure où l’une des normes les plus consensuellement partagées parmi les équipes de surveillant concerne la définition d’une bonne équipe de surveillant la nuit : « Une bonne équipe, c’est une équipe qui réveille pas tout le temps son premier [surveillant] ». Ainsi, si le fait de faire appel au premier surveillant est vécu par un certain nombre de surveillants comme un respect de la règle, il est vécu par d’autres comme un échec infantilisant qui témoigne de l’injuste victoire du détenu à travers la porte.

  • 8 Service Médico-psychologique Régional

21Pour éviter d’avoir à faire appel de manière répétée au premier surveillant, un certain nombre de rondiers essaie d’obtenir une réponse à tout prix de la part du détenu, notamment en tambourinant de manière prolongée à la porte. Cette pratique prend une résonance particulière, sans mauvais jeux de mots, au niveau du SMPR8 de la grande maison d’arrêt dans laquelle je fais mon enquête. Dans ce service de soin médico-psychologique, les détenus suivent souvent des traitements médicamenteux, dont le sommeil profond est l’un des effets secondaires. Il arrive alors régulièrement que les détenus du SMPR n’entendent pas les appels répétés des surveillants. Cette absence de réponse est d’autant plus anxiogène pour les surveillants que les détenus placés dans ce service sont souvent les plus fragiles psychologiquement, et donc les plus susceptibles de se mettre en danger (ces détenus ont souvent un accès privilégié à des médicaments qu’ils peuvent utiliser pour attenter à leurs jours). En outre, les cellules du SMPR étant plus sécurisées que les autres, elles sont plus difficilement observables à travers l’œilleton (il est souvent très difficile de repérer depuis l’extérieur si un détenu allongé respire ou non). Le SMPR est donc un quartier où les surveillants tambourinent beaucoup pendant la nuit : pour réveiller un seul détenu, ils sont souvent contraints de faire un tapage qui réveille l’intégralité de l’étage. Cette pratique a pour effet de troubler régulièrement le sommeil des détenus les plus fragiles, qui s’en plaignent aux surveillants le jour. Or, dans la prison avec SMPR où j’ai effectué mes observations, les surveillants qui sont en charge du SMPR sont souvent des surveillants qui ont une qualification en plus, un « poste spécifique », dont l’un des avantages est qu’il ne comporte pas d’horaires de nuit. N’étant pas confronté à la difficulté du travail de nuit, ils entretiennent souvent des rapports conflictuels avec les collègues qui en font et dont ils ne comprennent pas les pratiques. Les surveillants du SMPR, habitués à travailler avec les professionnels de santé, estiment souvent que les surveillants d’étage sont « des bourrins » qui peinent à comprennent que des détenus malades ont besoin de dormir. Les surveillants d’étage estiment quant à eux que les surveillants du SMPR sont des « faux surveillants » qui ne savent plus ce que c’est que de faire une nuit, et qui peinent à comprendre que c’est la responsabilité du rondier qui est en jeu s’il « laisse dormir » un détenu qui en réalité est déjà dans le coma. De manière générale, le fait de faire des nuits ou de ne pas en faire constitue une ligne de fracture structurante dans les établissements pénitentiaires que j’ai visités, entre les surveillants eux-mêmes, et entre les surveillants d’étage et les gradés (« Eux [les gradés] ils savent pas ce qu’on vit la nuit », surveillant d’étage, 6 ans d’ancienneté.)

Les rondes d’écoute

  • 9 Nous verrons que cette sanction est loin d’être systématique

22C’est à cette forme ressentie de défaite face à la population pénale et aux collègues qui ne font pas de nuit que viennent souvent répondre un troisième type de ronde, relativement rare dans les établissements observés : les rondes d’écoute. Se faisant délibérément en dehors des horaires institués pour les rondes, elles sont censées surprendre les détenus dans des activités éventuellement illicites que l’on répertorie la nuit et que l’on essaie de sanctionner9 le jour, la transgression du règlement intérieur n’étant pas un motif légitime d’ouverture de porte cellulaire pendant la nuit. Généralement non récompensées par la hiérarchie, ne serait-ce que verbalement, ces rondes d’écoute facultatives représentent un travail supplémentaire pour les surveillants. Dans les établissements observés (elles n’ont lieu que dans certains d’entre eux), il existe généralement une frontière professionnelle entre les surveillants qui estiment que ces rondes sont nécessaires et qu’elles sont le signe d’un travail de nuit « bien fait », et les autres qui soit les condamnent, soit ne voient pas l’intérêt de les mener personnellement mais n’y sont pas opposés.

23Pour les premiers, ces rondes sont indispensables pour des raisons de sécurité. Elles permettent de cibler les cellules où il y a des téléphones (« un détenu seul en cellule qui parle la nuit, soit il est fou, soit il a un portable, dans les deux cas moi je veux le savoir », surveillant d’étage, 20 ans d’ancienneté) mais également parfois de reconstruire une solidarité professionnelle avec l’équipe de jour : « Si pendant la ronde [d’écoute] je surprends un détenu qui construit un objet tranchant, peut-être que je peux prévenir le collègue du matin qui va ouvrir la porte la gueule enfarinée à 7h du matin » (surveillant d’étage, 18 ans d’ancienneté). Pour ces surveillants, l’idéal serait de parvenir à produire une continuité de la surveillance entre le jour et la nuit : les surveillants de jour sont avertis de ce qui a été identifié pendant la nuit, ils peuvent ainsi cibler les fouilles pendant la journée et focaliser leur vigilance au « bon endroit ». Lorsque les cellules signalées ne sont pas fouillées, certains surveillants témoignent d’un sentiment de trahison, et font parfois le choix de garder pour eux les informations collectées pendant la nuit. De manière plus générale, les rondes d’écoute viennent compenser la frustration vis-à-vis de ce pouvoir de résistance passive dont disposent les détenus pendant la nuit. Pour ces surveillants, ces rondes d’écoute représentent la difficile récupération d’un droit de regard sur des détenus qui, selon eux, parviennent généralement à profiter de la nuit pour s’y soustraire. Pendant les entretiens, il est marquant de voir que la représentation qu’ont ces surveillants de la porte de cellule change entre le jour et la nuit. Pendant la journée, la porte de cellule vient empêcher le détenu de sortir ou de « traîner ». Pendant la nuit, elle vient empêcher le surveillant de rentrer. Dépourvus des clés de cellule, ces surveillants ont ainsi le sentiment que la porte de cellule se retourne contre eux.

Le rapport de force surveillant détenu autour des abords de la prison

24La nuit constitue pour certains établissements pénitentiaires un moment privilégié pour ce que l’on appelle les projections : un individu, souvent en contact téléphonique avec une personne détenue, longe l’enceinte de la prison (la nuit fournissant un camouflage naturel), jusqu’à arriver à un endroit propice pour projeter des « paquets » à un endroit où ils sont susceptibles d’être récupérés par les détenus. Ces paquets, sont généralement projetés dans les abords de la prison. Il s’agit d’une sorte de no man’s land, qui n’est ni la cour de promenade, ni le chemin de ronde, et que l’on appelle parfois une zone neutre, c’est-à-dire une zone où personne n’est censée être. Si jamais elle peut effectivement être qualifiée de neutre le jour, cette zone s’active la nuit et devient le théâtre d’un affrontement parfois spectaculaire entre la population pénale et les forces de l’administration pénitentiaire. En effet, ces paquets sont souvent enveloppés dans une sorte de filet qui permet aux détenus, à travers un ingénieux système de « yoyos », de récupérer les projections. Au moment où la projection touche le sol, chaque détenu envoie à travers le caillebotis de la fenêtre une ficelle, au bout de laquelle se trouve généralement une fourchette tordue, le plus proche possible du paquet. Après de multiples tentatives collectives, une fourchette finit par s’accrocher au paquet qui peut ainsi être hissé en cellule et distribué entre différentes cellules (afin de ne pas pouvoir être récupéré par une fouille bien ciblée).

25Pour pouvoir donner lieu à une intervention, la projection doit être signalée par le surveillant au mirador. Le poste du mirador étant celui où les surveillants s’endorment le plus souvent (avec le poste de la porte principale), ce repérage est loin d’être systématique. Si jamais la projection est repérée, l’équipe en poste est appelée par le surveillant du mirador, et l’intervention commence (à condition que l’équipe ait l’énergie suffisante pour intervenir, ce qui n’est pas toujours le cas).

26Ces moments constituent un moment particulier dans le travail de nuit. Ignorés par certaines équipes, ils constituent au contraire pour d’autres « l’événement » tant attendu, où les surveillants vont enfin pouvoir réaffirmer leur professionnalité et mettre en échec l’organisation collective des détenus. Il s’agit d’un moment où les surveillants sont amenés à intervenir collectivement (comme lors d’une agression ou d’un refus de réintégration pendant la journée) et à entrer dans les abords de la prison, c’est-à-dire à reprendre possession des clés et à pénétrer dans un espace dans lequel normalement personne n’est autorisé (des détecteurs de mouvement y sont placés, pour déclencher une alarme en cas de d’évasion). Dans certaines équipes, les surveillants qui dorment en salle de repos sont parfois même appelés pour prêter main forte : on assiste alors à une reprise de contrôle collective sur l’espace carcéral.

27S’engage alors une sorte de course contre la montre où l’expérience et la professionnalité de chaque surveillant intervient. Une fois la projection repérée, le surveillant au mirador doit normalement avertir la police et lui indiquer où se trouve le projeteur. Dans le même temps, il doit guider avec talkie walkie l’équipe de surveillants vers l’endroit où les projections sont tombées (il y en a parfois plusieurs en même temps), ce qui suppose de bien connaître la géographie de la prison (l’architecture carcérale étant souvent symétrique, cela suppose de savoir guider en direct ses collègues en utilisant les points cardinaux). Le surveillant qui guide la récupération au sol doit quant à lui manier habilement un certain nombre de clés différentes, qui ne sont par définition quasiment jamais utilisées. Les autres surveillants doivent quant à eux s’équiper de lampes torches et identifier le plus rapidement les paquets dans l’herbe. C’est souvent à ce moment-là de la nuit que l’ancienneté du surveillant dans la prison est la plus manifeste. Il s’agit souvent d’en faire la preuve non seulement vis-à-vis des collègues mais également devant les détenus. Si l’équipe témoigne d’une efficacité inhabituelle, il y a des chances que les détenus évitent les nuits où ils sont en poste pour organiser des projections, ce qui constitue une fierté pour les surveillants en question.

28Le moment où les surveillants arrivent dans les abords et se rapprochent des paquets constituent l’apogée du rapport de force entre détenus et surveillants. Toute la violence contenue pendant les rondes, désactivée à travers l’humour, différée à travers la construction provisoire d’une reconnaissance mutuelle, éclate dans l’anonymat de la nuit et de l’extérieur. Au moment où les premières lampes torches arrivent sur place, un mur d’insultes et de cris se déclenche parfois. Cris, insultes, jet de javel, d’urine, peuvent être observés à ce moment-là, sans être systématiques. De fait, il est extrêmement difficile d’identifier qui agresse ou lance des projectiles depuis les abords de la prison, les cellules n’étant pas numérotées sur les façades extérieures de la prison. Seuls les surveillants les plus expérimentés et déterminés parviennent à identifier et à retenir les cellules d’où viennent les agressions les plus spectaculaires. De manière générale, le caractère collectif et simultané de l’agression permet un relatif anonymat. C’est aussi souvent à ce moment-là que les détenus révèlent (ou rappellent) qu’ils connaissent l’identité (nom, prénom, plus rarement lieu d’habitation) de certains surveillants ou surveillantes. Un jeu d’intimidation réciproque se met alors en place entre parfois l’ensemble des cellules donnant sur les abords et les 6 ou 7 surveillants sur place. Lorsque les paquets sont au pied de la façade, les surveillants acceptent parfois d’être atteints par plusieurs jets pour pouvoir récupérer la projection. Les abords de la prison constituent à ce moment-là une sorte de théâtre d’agressivité et de courage. Chaque détenu, tout en étant relativement protégé par l’anonymat de la nuit, est en représentation devant son bâtiment. Et chaque surveillant est en représentation devant son équipe et devant une détention dont il doit circonscrire la zone de souveraineté. Lorsque les projections ont toutes été récupérées (ce qui n’est pas toujours le cas), les surveillants présentent souvent aux détenus la situation comme une défaite qu’ils se doivent d’accepter : la dépossession de ce qu’ils ont eu tant de mal à faire pénétrer en prison constituant le risque inhérent du jeu qu’ils ont décidé de jouer.

  • 10 Les cellules laborieusement identifiées pendant la nuit sont rarement fouillées le lendemain. Pour (...)

29Pour que les agressions verbales et via des projectiles ne restent pas impunies, certaines équipes essaient donc de retenir le numéro des cellules d’où proviennent les jets. C’est dans ce zèle que ces équipes parviennent à redonner du sens à leur travail de nuit. Ce travail coûteux de récupération est selon eux fondamental dans la mesure où, comme ils le rappellent souvent, l’un des paquets pourraient contenir une arme. Bien que cela ne soit, de leur propre aveu, encore jamais arrivé, la possibilité qu’un paquet contienne une arme à feu, est régulièrement évoquée pour souligner le drame qui vient peut-être d’être évité. La récupération prend ainsi place dans un système de solidarité collective et de protection des collègues. Il est signifiant de remarquer que dans les entretiens avec ces surveillants déterminés, la récupération n’est jamais présentée comme une manière de se protéger soi, mais comme une manière de protéger les autres. On retrouve ici cette tentative souvent frustrée10 de construire une continuité et une cohérence entre le travail de jour et le travail de nuit. Ces équipes soulignent souvent la frustration qui est la leur lorsqu’on leur rappelle qu’ils ont l’interdiction d’ouvrir les paquets pour identifier ce qu’il y a intérieur. Alors qu’ils ont pris des risques pour les récupérer, ils ont l’impression qu’on leur refuse le droit de savoir ce qu’il y a à l’intérieur. Ils ne peuvent ainsi pas savoir ce dont ils ont protégé leurs collègues. Pour d’autres équipes au contraire, la récupération des projections représente un travail inutile, sisyphien, qui est simplement l’occasion de s’exposer à une humiliation de plus par les détenus. Les projections constituent donc pour ces équipes quelque chose à ignorer. On remarque à nouveau la grande variabilité du travail de nuit entre les équipes dans un espace pourtant ultra codifié et réglementé.

30Au-delà de cette variabilité des pratiques professionnelles entre les équipes, on remarque une grande différence entre les ordres interactionnels qui se négocient en fonction des espaces. Les interactions qui se négocient autour de la porte sont personnalisées. Ce qui se dit à travers la porte n’est pas entendu par l’ensemble de la détention, et le surveillant n’est en représentation que devant un seul de ses collègues. Le surveillant connaît l’identité du détenu auquel il s’adresse, son nom figurant sur la porte, à travers laquelle peut donc se construire une négociation pacifiée. À l’inverse, les abords de la prison constituent un lieu anonyme qui n’appartient à personne et qu’il convient donc de s’approprier, sur un registre qui peut parfois apparaître comme guerrier. S’il est possible de parler avec un détenu à travers une porte, il n’est plus possible de le faire depuis l’extérieur. On ne peut se faire entendre depuis une fenêtre par autre chose que par un cri, et l’antagonie semble dès lors irréductible. À l’opposé de l’anonymat des zones neutres, l’interphonie cellulaire semble permettre un échange particulièrement personnalisé et protégé, qui prend cependant des formes très différentes selon les moments et les individus.

Le poste de contrôle de l’information, entre revanche sur l’espace et communication subie

31Le poste de contrôle de l’information est un poste particulier en ce qu’il est un poste statique qui offre la possibilité de contrôler la mobilité des collègues. Dans une prison moderne, c’est depuis ce poste que la plupart des portes non cellulaires s’ouvrent. Un surveillant ayant de l’ancienneté dans la prison, qui maîtrise le panneau de contrôle, est donc un surveillant qui permet aux rondiers d’avoir une relative fluidité dans leur déplacement. En envoyant les ascenseurs et en anticipant l’ouverture des portes de bâtiment, le PCI peut donc permettre aux rondiers qu’il suit à travers les caméras d’acquérir une relative souveraineté sur l’espace de la détention. Grâce à ce travail d’équipe, les surveillants, qui le jour sont souvent bloqués à un étage ou temporairement immobilisés par un mouvement, se déplacent rapidement dans l’ensemble de l’espace de la détention. Le travail de nuit peut donc parfois être le moment d’une revanche collective sur l’espace, qui reste cependant très encadrée : les bornes de pointage contraignent le surveillant à emprunter un chemin préétabli à un rythme soutenu. En outre, il suffit simplement d’un surveillant-PCI un peu distrait pour que la ronde redevienne saccadée et pénible.

  • 11 Un « auxi » : c’est la manière dont on désigne les auxiliaires des surveillants, c’est-à-dire des d (...)

32Si j’insiste sur ce rapport à l’espace pendant la nuit, c’est parce qu’il est revenu à plusieurs reprises dans les entretiens, en particulier pendant un entretien mené au PCI avec une surveillante qui me raconte la chose suivante. Elle est entrée en conflit avec un détenu qui l’accusait de le harceler pendant la nuit, c’est-à-dire de l’empêcher délibérément de dormir (ce que cette surveillante dément). Ce conflit a atteint de telles proportions que le détenu refusait systématiquement de réintégrer sa cellule lorsque c’était cette surveillante qui était en poste sur l’étage. Selon cette surveillante, l’administration s’est contentée de régler le problème en « l’interdisant de bâtiment », c’est-à-dire d’organiser le service pour qu’elle n’ait jamais à travailler sur ce bâtiment ou à passer par ce bâtiment. Pendant les trois mois où elle était en poste sur le bâtiment en question, chaque matin, l’administration la changeait donc de poste selon les manques. Parallèlement, toujours selon cette surveillante, l’administration a « promu auxi »11 le détenu en question. Ces décisions lui ont été présentées comme une manière de la protéger et de ramener le calme en détention, mais cette surveillante ne l’accepte pas pour autant. Ce qui lui semble particulièrement injuste, c’est qu’on lui ait restreint sa liberté de mouvement au sein de la prison. Pouvoir se déplacer librement au sein de la prison, c’est précisément ce qui la distingue des détenus. Le lui interdire, c’est la mettre à une place qu’elle ne supporte pas. Ma question ici n’est pas de savoir si ces faits (accusation de harcèlement, interdiction de bâtiment et promotion du détenu) relatés sont avérés ou non (je n’ai pas cherché à le vérifier), mais bien d’identifier le rôle que joue le travail de nuit pour cette surveillante qui se sent lésée, à tort ou à raison. La nuit représente pour elle le rétablissement d’un ordre normal où les détenus sont enfermés (on ne les fait sortir que s’ils sont médicalement en danger) et où les surveillants circulent. Elle retrouve la nuit le droit si important pour elle d’aller où elle veut dans la prison, et d’affronter les insultes de ce détenu qui hurle depuis sa cellule quand il l’identifie. Elle ne réagit pas, mais ne cède pas non plus : elle continue de faire les rondes et de passer par ce bâtiment. « Ça devrait fonctionner comme ça tout le temps », répète-t-elle plusieurs fois. Selon elle, le travail de nuit des surveillants consiste à veiller à ce que les portes restent fermées et non pas à les ouvrir pour faciliter les mouvements des détenus. C’est donc pendant la nuit que cette surveillante retrouve ce qu’elle estime être le cœur de son métier. La prison cesse d’être un « hôtel où l’on circule tout le temps », pour redevenir authentiquement enfermante, et rétablir alors une distinction, et une hiérarchie claire, entre les détenus et les surveillants. Dans une prison qui recouvre son caractère total pendant la nuit, la mobilité redevient un privilège qui n’est pas accordé au hasard. Pour cette surveillante, pendant la nuit, les choses ont le mérite de redevenir simples : ceux qui ont le droit de bouger ce sont les innocents, c’est-à-dire les surveillants. C’est ici que l’on comprend toute la complexité des significations du travail de nuit pour les surveillants : d’un côté le travail de nuit est générateur de multiples frustrations professionnelles (dépossession des clés par exemple), et en même temps c’est une temporalité où l’enfermement des détenus est le plus manifeste, et où la mobilité des surveillants est la plus grande.

33À travers cet exemple, qui est bien évidemment très particulier, on comprend néanmoins pourquoi il est souvent important pour les rondiers que le surveillant en charge du PCI les suive attentivement, et qu’il leur permette de circuler le plus facilement possible. Mais la difficulté du poste vient du fait que le surveillant du PCI doit en même temps gérer l’interphonie cellulaire qui est redirigée vers lui pendant la nuit. Selon le règlement intérieur, les détenus ne doivent faire usage de cette interphonie qu’en cas d’extrême urgence. Dans les faits, les détenus y ont recours de façon plus ou moins régulière, pour des raisons extrêmement variées (« quelle heure est-il ? », « est-ce que je peux avoir une cigarette », « comment vous allez ce soir surveillant », « j’ai du mal à respirer », « les plombs ont sauté »…). Tout en sachant qu’ils ne correspondent que très rarement à une urgence, le surveillant du PCI est tenu de prendre chacun des appels. La difficulté pour le surveillant est alors d’apprendre à y mettre un terme de manière efficace (s’il raccroche trop brutalement, il y a des risques que le détenu ne cesse d’appeler toute la nuit, s’il ne raccroche pas, il ne peut pas prendre les autres appels lorsqu’il y en a).

  • 12 Il s’agit par exemple des surveillants qui ont eu une expérience en maison centrale et qui sont hab (...)

34Ce qui pose problème aux surveillants, ce n’est pas tant d’avoir à discuter avec des détenus (cela leur arrive régulièrement pendant la journée) mais que cette discussion leur soit imposée. De fait, selon eux, les choses s’inversent pendant la nuit. Pendant le jour, le fait d’avoir une conversation avec un détenu est considéré comme un privilège accordé par le surveillant au détenu. Le surveillant d’étage a peu de temps, et il choisit d’accorder une partie de ce temps limité à certains détenus, souvent parce qu’ils l’ont demandé correctement, pour entendre ce qu’ils ont à dire ou pour accéder à l’une de leurs demandes. La nuit, le surveillant du PCI est tenu de répondre à chaque appel, puisque chaque appel peut être un signalement de tentative de suicide. Le fait d’accorder de son temps à un détenu pour échanger n’est plus perçu comme une grâce, comme une gratification accordée par le surveillant à un détenu méritant dans le cadre d’un rapport de don contre don, mais comme un devoir. Certains surveillants sont très à l’aise avec cela12, ils profitent de ce temps pour apprendre à connaître certains détenus, pour construire un lien de confiance dont ils se servent pour mieux gérer l’étage le jour. Les discussions peuvent alors s’étendre en longueur tant qu’il n’y a pas un nouvel appel qui vient interrompre la communication. Certains surveillants acceptent même de se déplacer pour « remettre les plombs » lorsque le disjoncteur saute, afin que la nourriture des détenus ne périsse pas (cette intervention est souvent conditionnée à un usage raisonnable de l’interphonie cellulaire). D’autres surveillants vivent la nuit de manière beaucoup plus pesante, et trouvent particulièrement agaçant de se voir imposer des interlocuteurs qui abusent de l’interphone qui dans le règlement ne devrait être utilisé qu’en cas d’urgence. Certains, dans l’immédiateté de l’énervement, choisissent donc de se mettre en communication avec une cellule vide (la pratique a très rarement été observée), ce qui a pour effet de bloquer temporairement tous les appels entrants. Là encore, on observe une grande variabilité dans l’interprétation que font les surveillants de leur travail de nuit. Chaque surveillant s’adapte différemment à cette transformation de son travail que représente le travail de nuit.

35Derrière cette grande variabilité, il demeure possible de repérer des ordres interactionnels qui ne sont pas les mêmes selon les espaces et les temporalités considérées. Si la porte de cellule laisse la possibilité d’une négociation réciproque parfois légère et ludique entre le surveillant et le détenu, les abords de la prison semblent favoriser la mise en place d’un affrontement collectif violent entre surveillants et détenus. En tant qu’elle est un médium différent (particulièrement personnalisé et discret), l’interphonie cellulaire de nuit peut parfois laisser la place à de véritables conversations entre détenus et surveillants. Loin d’être un simple temps mort, la nuit constitue donc une reconfiguration significative des ressources des surveillants dans la négociation de leurs rapports de force avec la population pénale. Aux nouveaux pouvoirs des détenus (bouchage de l’œilleton, faire le mort, récupérer des projections, faire un usage intempestif de l’interphonie cellulaire) répondent de nouveaux pouvoirs des surveillants (possibilité de réveiller l’étage en tambourinant, ouverture de cellule avec le premier surveillant, récupération rapide des projections, blocage de l’interphonie cellulaire). En fonction de la gestion de ces différentes ressources, le vécu du travail de nuit chez les surveillants est donc particulièrement hétérogène. Si la dépossession des clés et la peur du suicide sont souvent vécues comme pesantes, la nuit peut aussi devenir l’occasion d’une revanche collective sur l’espace carcéral dans lequel il devient possible de circuler plus largement.

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Notes

1 Antoinette Chauvenet, Françoise Orlic, Georges Benguigui, Le Monde des surveillants de prison, Paris, PUF, « Sociologies », 1994.

2 Pour les détenus l’obstruction ne constitue un instrument de résistance directe et spectaculaire. Elle s’inscrit au contraire dans ce que James Scott appelle « les formes prosaïques et quotidiennes de lutte ». Scott (1985), Weapons of the weak: everyday forms of resistance. New Haven and London, Yale University Press.

3 C’est ce qui conduit un certain nombre de surveillants à dire qu’ils ont l’impression que les caméras, si elles fonctionnent pour surveiller les détenus le jour, fonctionnent pour surveiller les surveillants la nuit.

4 La possibilité (fantasmée ou non) de faire l’objet d’une enquête au sein de la prison, et d’être écouté par les services de police (auxquels les surveillants ont souvent tenté d’accéder par des concours auxquels ils ont échoué) est représenté comme étant particulièrement humiliante et injuste.

5 Parfois, l’intégralité de l’interaction est gérée de manière orale. Le détenu ne débouche pas l’œilleton, et se contente de donner un signe de vie oral. Les réactions professionnelles sont alors extrêmement variées selon les équipes et selon la personne détenue en question. Le plus souvent, les rondiers se contentent d’autant mieux de ce signe de vie oral que ce dernier est cordial. On demeure bien dans une logique de reconnaissance réciproque.

6 Didier Fassin, L'ombre du monde. Une anthropologie de la condition carcérale, Paris, Seuil, « La couleur des idées », 2015.

7 Georges Benguigui, « Contrainte, négociation et don en prison », Sociologie du travail, (N.1 1997), 1997.

8 Service Médico-psychologique Régional

9 Nous verrons que cette sanction est loin d’être systématique

10 Les cellules laborieusement identifiées pendant la nuit sont rarement fouillées le lendemain. Pour construire cette continuité que certains surveillants appellent de leurs vœux, la hiérarchie pénitentiaire demande souvent aux surveillants d’inventorier à l’écrit les différentes choses qu’ils ont identifiées la nuit. Pour certains de ces surveillants, le fait de tout écrire revient à diluer leur travail dans un flot bureaucratique dont quelques-uns affirment ne pas voir les résultats.

11 Un « auxi » : c’est la manière dont on désigne les auxiliaires des surveillants, c’est-à-dire des détenus qui obtiennent le privilège, en travaillant avec les surveillants, de pouvoir se déplacer en prison pour y mener différentes tâches : nettoyage, distribution de nourriture, etc.

12 Il s’agit par exemple des surveillants qui ont eu une expérience en maison centrale et qui sont habitués à avoir une relation suivie avec un détenu pendant plusieurs années, ou encore des surveillants qui sont également pompiers volontaires et qui sont formés à prendre le temps de rassurer une personne qui montre des signes de dépression même si celle-ci ne menace pas immédiatement de se suicider.

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Table des illustrations

Titre Maison d'arrêt de la Santé à Paris 14e, le 10 juin 2014
Crédits MJ/DICOM
URL http://journals.openedition.org/criminocorpus/docannexe/image/10127/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 914k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Hadrien Le Mer, « Travailler dans un contexte atypique : le service de nuit des surveillants »Criminocorpus [En ligne], 19 | 2021, mis en ligne le 08 décembre 2021, consulté le 10 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/criminocorpus/10127 ; DOI : https://doi.org/10.4000/criminocorpus.10127

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Auteur

Hadrien Le Mer

Sociologue, ENS Lyon

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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