Vincent Bollenot, « Signalé comme suspect ». La surveillance coloniale en France, 1915-1945
Vincent Bollenot, « Signalé comme suspect ». La surveillance coloniale en France, 1915-1945, Paris, CNRS Éditions, 2025, 373 p.
Texte intégral
1Dans cet ouvrage issu de sa thèse de doctorat, Vincent Bollenot, maître de conférences en histoire à l'université de Caen et chercheur au laboratoire HisTeMé (Histoire, Territoires, Mémoires), explore la surveillance impériale en France métropolitaine entre 1915 et 1945. L’historien défend une histoire sociale et politique du renseignement impérial, en s’intéressant aux agents du Service de contrôle et d’assistance des indigènes des colonies en France (CAI), à leur carrière, à leur quotidien, à leurs pratiques ainsi qu’à leur « sens commun » (p. 37).
2Vincent Bollenot examine le fonctionnement de la surveillance et a fortiori celui de l’État impérial sur le sol métropolitain. Par ce choix dans le sillage de la New Imperial History, il renouvelle la thématique du maintien de l’ordre impérial, jusque-là largement associée aux colonies, et propose une analyse inédite d’un de ces organes, le CAI. De plus en plus connectée à son empire après le premier conflit mondial et le développement des moyens de communication et de transport, la métropole constitue à la fois un espace de rencontre entre des militants issus des quatre coins de l’empire, mais également un laboratoire du pouvoir et des pratiques du maintien de l’ordre impérial. Cette recherche s’appuie sur de nombreuses archives, et en premier lieu sur celles du Service de liaison avec les originaires des territoires français d’outre-mer (SLOTFOM), dernier service hérité du CAI, conservées aux Archives nationales d’Outre-mer à Aix-en-Provence. Vincent Bollenot déploie une analyse systématique de ce corpus « privilégié et piégé » (p. 15), particulièrement riche en détails et en observations malgré de nombreux biais : destructions documentaires, absence des échanges oraux entre informateurs et agents du CAI, fausse impression d’omniscience… Ce corpus principal est étoffé par les fonds du ministère de l’Intérieur, mais également par ceux de certains fonctionnaires du service. Ces documents sont mis en perspective avec des archives d’organisations politiques et des égo-documents produits par les surveillés.
3La surveillance impériale est analysée par le bas, par « la cale de l’État » (p. 16), afin de saisir l’élaboration et les usages situés des catégorisations raciales, sociales, juridiques, et politiques utilisées par le CAI. L’auteur forge le concept d’impérialité, « conjonction d'assignations raciales et légales conformant à un rapport de pouvoir » (p. 29), pour désigner le traitement et les représentations des surveillés par le service, un concept heuristique et stimulant. Loin de se contenter d’une monographie administrative par le haut, l’auteur relève le défi d’une histoire relationnelle et incarnée entre fonctionnaires et impérialisés (surveillés, indicateurs ou fonctionnaires) grâce à un important travail théorique et interdisciplinaire. Selon lui, le fonctionnement de ce service révèle un rapport structurel de domination permettant la reproduction de l’ordre impérial.
4Le premier chapitre est consacré aux origines du CAI. En 1915, pendant la Première Guerre mondiale, est créé le Service d’organisation des travailleurs coloniaux (SOTC) dédié au contrôle et à la surveillance des tirailleurs et travailleurs impériaux. Il s’agit par-là de lutter contre les organisations anti-impérialistes et d’empêcher les relations sexuelles entre impérialisés et femmes françaises. Avec la montée du communisme, la présence en métropole de ressortissants de l’empire est construite comme un « problème public » (p. 38), justifiant la pérennisation du service et son institutionnalisation au sein du ministère des Colonies. Son but est clair : traquer de façon préventive tous les opposants à l’impérialisme français, pour éviter de réprimer militairement. D’abord dédié aux militants indochinois, le service étend ensuite sa surveillance à l’ensemble des impérialisés présents en métropole, en devenant le CAI en 1923.
5Le deuxième chapitre a pour sujet les acteurs du renseignement impérial et leurs pratiques. L’auteur décrit le quotidien de ces bureaux, les pratiques d’archives, de photographies, de collecte d’informations, de rédaction de rapports et de notes circulant entre les ministères et les colonies. Par une prosopographie souple des agents du CAI, accompagnée d’exemples de trajectoires de certains de ses fonctionnaires, Vincent Bollenot montre la diversité des parcours, mais aussi les nombreuses similarités des carrières. La majorité de ces agents possède un capital impérial et social important : ils maitrisent des langues de l’empire, disposent d’expériences professionnelles en terrain colonial, possèdent des diplômes, sont les auteurs d’écrits sur l’empire… Dans ce « tout petit monde » (p. 20), masculin, blanc et marqué par des réseaux d’interconnaissance, quelques impérialisés travaillent pour le CAI. Certain·es sont dactylographes quand d’autres sont des « mouchards » infiltrés dans les cercles militants, à la charnière entre l’institution et ses surveillés. Dans cette « bureaucratie du secret » (p. 127) entre Paris et Marseille, les pratiques répressives sont adaptées au sol métropolitain, bien que des violences discrètes et occasionnelles apparaissent dans les archives du CAI.
6Le troisième chapitre est consacré à la relation entre surveillants et surveillés, fondée par une « observation mutuelle » (p. 153) et une suspicion généralisée. L’auteur commence par montrer le hiatus entre la population théoriquement surveillée – les « indigènes » – et les pratiques élargies de surveillance. Disposant progressivement de davantage d’autonomie, le CAI surveille dans les faits tous les individus considérés comme non-blancs, c’est-à-dire tous les potentiels « anti-français », qu’ils soient citoyens, sujets de l’empire ou même étranger. Vincent Bollenot présente une analyse quantitative et qualitative des dossiers du CAI avec une précision remarquable quant aux catégories utilisées dans ces documents. Face à cette surveillance étroite, les surveillés adoptent une large palette de réactions : abandon de l’activité politique, résignation, résistance, voire contre-offensive de renseignement.
7Le dernier chapitre est une sociohistoire des carrières d’indicateurs du CAI, intermédiaires dominés dans la métropole impériale. Leur engagement est bien souvent contraint par la précarité économique ou administrative, et motivé par les promesses ou menaces du service. Le travail au CAI, sans contrat ni normes écrites, se caractérise par une fragilité socio-économique du fait des risques du métier mais aussi par l’instabilité du salaire conditionné aux informations transmises au service. Selon Vincent Bollenot, mener ce double jeu a un lourd coût psychologique et physique sur nombre d’indicateurs, meurtris par le sentiment de trahir leur communauté, et risquant de lourdes représailles s’ils sont démasqués. Cette approche permet de nuancer la figure du « mouchard », objet de recherche sans être une catégorie de l’analyse historique. Le personnage bien connu de Lamine Senghor, « indicateur un jour, militant toujours » (p. 284), incarne bien la complexité de certains individus, ayant temporairement joué sur les deux tableaux.
8L’ouvrage s’achève par une analyse des dernières années du CAI pendant la Seconde Guerre mondiale. Le service continue son travail pendant le conflit mais se consacre désormais à la création de pièces d’identité pour les impérialisés en déplacement. Progressivement marginalisé sous Vichy, le service conserve cependant une continuité dans les personnels, les pratiques ainsi que les catégories de pensée, avant d’être épuré et remplacé en 1946 par le SLOTFOM, dont l’étude reste à faire.
9L’ouvrage de Vincent Bollenot, riche et précis, tant par ses méthodes que par les concepts mobilisés, est à la fois une somme de connaissances sur le fonctionnement de l’État impérial pendant l’entre-deux-guerres et un formidable outil pour tout historien·ne utilisant des archives de surveillance dans ses recherches.
Pour citer cet article
Référence électronique
Emma Gendre, « Vincent Bollenot, « Signalé comme suspect ». La surveillance coloniale en France, 1915-1945 », Criminocorpus [En ligne], Comptes-rendus, mis en ligne le 02 mars 2026, consulté le 10 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/criminocorpus/19463 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15psv
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