Félix Brêteau, Anne de Mathan, Thomas Hippler, Vincent Milliot et Corentin Sire (dir.), Polices et révolutions en Europe occidentale. Des années 1780 à la fin du XXe siècle
Félix Brêteau, Anne de Mathan, Thomas Hippler, Vincent Milliot et Corentin Sire (dir.), Polices et révolutions en Europe occidentale. Des années 1780 à la fin du XXe siècle, Rennes, PUR, 2025, 354 p.
Texte intégral
1Il peut sembler pour le moins audacieux de recenser un ouvrage regroupant les contributions d’historiens lorsque l’on est sociologue et politiste, mais cette recension constitue une réponse – positive – au vœu formulé en introduction de ce passionnant ouvrage, que de susciter des débats et inspirer des travaux futurs.
2Déjà issue d’un dialogue entre chercheurs amenés à aborder les polices et les moments révolutionnaires, rythmée par la tenue d’un colloque, cette somme de travail colossale se base sur l’historiographie et ses débats en cours, ainsi que des matériaux revisités ou originaux, tombés en désuétude, mais tient aussi comptes des silences, impensés d’archives, distorsions, rumeurs concernant des faits et situation « probablement improbables », pourrait-on dire, comme c’est le lot bien connu d’institutions comme celles des polices.
3La première ligne de force de l’ouvrage réside dans le pas de côté à l’égard des sentiers battus et balisés. En premier lieu, loin d’essentialiser « La » police, ou « les polices » comme simple addition de tout unifiés, l’ouvrage rassemble des contributions d’historiens qui ont fait feu de tout bois dans le choix de leurs objets d’études (de l’apparence physique des agents jusqu’à la constitution de techniques de gouvernement, en passant par le travail policier). Cette variété d’angles permet à l’ensemble de l’ouvrage de constituer une somme robuste sur la manière et le prix auquel des institutions aussi fragiles parviennent à s’imposer comme bras armé de l’État, définies par leur travail de répression, les visages de l’État qu'elles incarnent comme marque la plus visible, mais aussi comme outil de communication : un « collectif personnalisé » dirait Bourdieu, qui semble agir comme un seul homme. Il n’en est rien, comme nous montrent les diverses contributions, qui pensent ces objets policiers dans toute leur complexité : dans leur interaction avec la violence politique et les désordres ; mais aussi en tant que source de troubles publics eux-mêmes.
4La deuxième ligne de force de l’ouvrage, qui vient utilement nourrir la première, réside dans le fil rouge de l’étude des situations de crise en elles-mêmes. Également abordées en socio-histoire, l’étude d’un moment aussi dense que celui de la crise, en tant que moment autonome, permet de comprendre ce qui permet, ou empêche un régime politique de tenir. De quoi la crise naît-elle, à quelles conditions on en sort. Par la focale sur les objets policiers, cet ouvrage est une contribution remarquable à la socio-histoire des crises, en montrant comment se constituent des figures repoussoirs susceptibles de peupler « l’inconscient des institutions », encore de nos jours. Dans des circonstances troubles, il s’agit de comprendre comment se dessinent des interprétations et des arguments de légitimation qui en viennent à s’imposer comme des évidences, à se stabiliser dans le temps. L’ouvrage s’ouvre sur une note prometteuse citant Saint-Just, affirmant la nécessité de la sévérité de la police, à condition qu’elle s’exerce sur une minorité opposée à l’intérêt général. Si, aux yeux de Saint-Just, cette minorité imposée à l’intérêt général est celle des tenants du pouvoir politique, on ne peut que constater la persistance de ce discours de légitimation, qui consistera, à travers les périodes abordées, à ne redéfinir que les contours de ces minorités menaçantes. C’est toute la fécondité de l’approche par les crises et les incertitudes occasionnées, que de montrer comment les protagonistes peuvent être enrôlés, mobilisés à leur corps défendant, sur l’instant ou après-coup, contre ce qu’ils pensaient promouvoir.
5La troisième ligne de force de l’ouvrage, qui fait toute la noblesse du travail d’historien, est de rester constamment sur le fil des observations minutieuses, évitant l’écueil d’expliquer de façon anachronique l’intervention des protagonistes par leurs effets et leurs conséquences. Il est en cela très proche du travail d’enquête sur le temps présent, dans sa volonté de restituer les protagonistes dans leurs dispositions et donc, dans les contradictions dont ils sont pétris, les configurations qui limitent ce qui est possible ou souhaitable. Le succès des stratégies d’acteurs qui cherchent à légitimer à la fois leur institution, leur groupe, leur savoir-faire et leur propre intérêt n’est jamais ni gagné d’avance, ni définitivement acquis, parce que ces agents vivent eux-mêmes de plein pied dans des espaces et des temps troublés.
6Structuré en quatre parties chrono-thématiques, l’ouvrage propose un tour d’horizon des polices et des révolutions en Europe selon quatre perspectives. La première partie, pour être d’apparence la plus classique, « Police et révolutionnaires : surveiller, contrôler réprimer », renouvelle en fait les réflexions sur les interactions entre désordre et travail de police. Ce qui est présenté comme paradoxal dès l’introduction de la partie (Catherine Denys), comment des révolutionnaires révolutionnent la police et inversement, trace en fait un lien avec les perspectives plus contemporaines en sociologie de la force publique, autour de l’interaction et de l’influence mutuelle entre des parties qui s’échangent des coups.
7Dans sa contribution sur la police napoléonienne face aux révolutionnaires jacobins, Jeanne-Laure Le Quang ouvre une piste de réflexion sur la manière dont l’appareil de surveillance politique se légitime en se parant d’atours dépolitisés, pour mieux disqualifier les révolutionnaires. Elle montre comment l’étau se resserre peu à peu sur les jacobins, qui parviennent de moins en moins à renverser les accusations dont ils sont la cible, négociant les conditions de répression et de détention. Ensuite, Eleftheria Zei, Manolis Arkolakis et Xenia Marinou ouvrent la question de l’illusion de la validité des archives policières pour appréhender la réalité, à travers le cas de rapports policiers hypertrophiant le poids d’un militant socialiste « d’importance moyenne », mais « tombé par [les] hasard[s] » des organisations et réorganisations du travail policier, sous surveillance policière resserrée. Il s’ensuit une contribution de Laurent Lopez qui se penche sur la révolution organisationnelle des polices, à l’écart des constructions médiatiques des phénomènes qu’elles prétendent combattre, notamment en mettant l’accent sur le développement d’un travail sur les indicateurs comme corollaire au fait de chercher à réprimer des intentions, des velléités d’attentats, afin d’empêcher des attentats anarchistes particulièrement meurtriers. Ce brouillage entre attentats commis et l’intention de les commettre est un brouillage des frontières entre deux domaines d’intervention traditionnellement distincts. Dans son chapitre sur les antimilitaristes dans le contexte des évènements de mai 68, Maxime Launay déplace le regard sur la notion « d’ennemi intérieur », pour s’intéresser à la tentation antimilitariste jusque dans les rangs de l’armée, rendue possible par la tentation même de mobiliser l’armée pour réprimer ce qui apparaît comme un risque d’insurrection généralisée. Ce travail souterrain renouant avec l’antimilitarisme révolutionnaires a contribué à écarter l’idée de la mobilisation de l’armée plutôt que de la police. La première partie se clôt sur la contribution de Thibault Leroy, qui montre comment des dispositifs réactivés face aux menaces « subversives » incarnées par les maoïstes et Action directe, poussent à des acceptions de plus en plus larges de ce qui est constitutif des menaces : les postures, les désordres de faible intensité sont réprimés. Mais plus encore, cette réponse étatique parvient à se légitimer et à se renforcer par-delà les oppositions et alternances politiques.
8Au final, cette première partie permet d’introduire utilement les thèmes des parties suivantes, à commencer par la seconde partie sur les « Polices en révolution : tenir ou s’adapter ? ». Comme indiqué dès l’introduction (Anne de Mathan et Vincent Milliot), il s’agit en réalité d’un faux dilemme, ces institutions et leurs agents se montrant capable de s’adapter pour éviter sa remise en cause complète. La partie s’ouvre sur la contribution d’Antoine Renglet, qui montre comment dans le contexte de la révolution Belge de 1781-1791, la police de Namur parvient à imposer, en dépit des marques d’hostilité récurrentes, l’idée qu’elle s’est tenue loin des tumultes qui ont touché la police Bruxelloise, notamment. En restituant les violences dont elle a fait l’objet, Renglet rend compte des adaptations policières. Dans une seconde contribution, Pascal Brouillet montre à quelles conditions la maréchaussée pouvait régulièrement refuser d’intervenir dans le contexte de la révolution française : la force des liens tissés avec la population dans laquelle elle apparaît immergée, poussant ceux qui la peuplent à ses propres revendications. C’est dans cette continuité, à la faveur du rattachement à l’armée comme gendarmerie dédiée aux campagnes, que ces agents se trouveront disposés à faire partie intégrante de forces de l’ordre. La contribution qui suit, sur les problèmes pratiques des archives policières en contexte révolutionnaire (Marie-Elisabeth Jacquet), pose la question de ce qui se conserve ou non, pour quel usage et quel public. Elle montre que c’est par l’importance de son fond archivistique, mais aussi le souhait de le conserver pour nourrir l’amour citoyen de la liberté, que ce « trophée inattendu » contribue à la charge symbolique de la Bastille. Il s’ensuit une contribution sur la première république et dictature militaire du Portugal, qui trace des continuités et ruptures en tenant le fil des représentations qui accompagnent le personnel des forces de l’ordre. Gonçalo Rocha Gonçalves et Maria João Vaz montrent comment le refus de l’épuration affaiblit le pouvoir républicain et renforce, à l’inverse, la dictature qui n’hésite pas à la mettre en œuvre, non seulement pour faire appliquer ses directives, mais pour se mettre en scène comme renouveau, par le rajeunissement des effectifs. La partie se clôt dans un chapitre sur le lien entre les forces de l’ordre et les mouvements subversifs en Italie, Michele di Giorgio renouvelle les interrogations qui se sont jusqu’ici focalisées sur les confrontations et interactions entre polices et mouvements subversifs. Elle se penche sur les conditions contre-intuitives de contamination des policiers par ces révoltes, à la faveur de la mort de l’un de leurs collègues, qui révèlent des fractures avec le sud du pays, mais aussi des décalages entre les attentes des recrues et ce que l’institution est en mesure de leur offrir.
9Cette partie introduit à son tour admirablement la suivante (Partie 3, Aurélien Lignereux), dans laquelle on en vient à constater avec les auteurs, qu’il n’est pas oxymorique de parler de polices révolutionnaires, pour dépasser une historiographie foisonnante sur le travail de répression des révolutionnaires. Comment ces appareils composent avec l’oscillation entre deux tentations : celles d’être conservés ou réinventés radicalement en contexte révolutionnaire ? Nicolas Vidoni répond à cette question dans son chapitre sur la police Montpelliéraine en explorant ses difficultés à dessiner un nouveau rapport à la légitimité et donc, à la légalité. Il rend compte des ambivalences et hésitations autour de divers modèles concurrents, entre captation des dispositifs par les élites et revendications d’autodéfense citoyenne et locale. Dans son propre chapitre sur la dimension policière du comité de surveillance révolutionnaire, dimension négligée jusqu’ici, Félix Brêteau cherche à répondre en se penchant sur l’arrivée de ce dispositif dans le monde policier qui lui préexiste à Caen. Loin d’être un aveu de faiblesse, la participation citoyenne devient le maillon nodal du lien entre police et révolution. Dans sa contribution sur les innovations sous la révolution genevoise, Vincent Fontana répond en articulant la sanctuarisation de principes fondamentaux qui bouleversent complètement les structures de l’État, en s’appropriant stratégiquement certaines dimensions du « modèle français » de pacification par l’implantation locale, tout en se distinguant, par la construction du travail d’enquête policière, des tribunaux révolutionnaires d’alors. Dans son chapitre basé sur des archives inédites, Bernard Gainot y répond par la réflexion d’un cadre du ministère de la Police générale qui a été « l’âme de l’offensive contre les « royalistes », Marc-Antoine Jullien. Dans ses écrits, il juge néfaste les segmentations entre polices, s’interroge sur la nécessité de masquer le visage des agents pour les rendre interchangeables et méconnaissables sur le terrain, dans ce qui apparaît comme étant la tâche prioritaire : l’ordre public. À l’inverse, Arnaud-Dominique Houte, répond à la question introductive de la partie par une contribution très incarnée sur le pari des milices populaires pour maintenir l’ordre public. À travers les rumeurs, sur les groupes de volontaires citoyens, mais aussi la pauvreté des sources écrites – supprimées par peur d’être accusés à posteriori d’avoir usurpé la fonction de police, Houte montre comment se dresse une « légende noire » faisant de la police non professionnelle une figure repoussoir.
10La quatrième partie (« Polices et révolutions sans frontières ») est ainsi introduite (Thomas Hippler) par la question posée à l’historiographie qui, a récemment développé un travail considérable de prise en compte des phénomènes globaux révolutionnaires. À la suite de ce qui précède, l’ouvrage se clôt sur une histoire comparée des polices, au sens où on l’entend également en science politique, dans ce qu’elle comporte de transferts, de circulation d’experts mais aussi des menaces auxquelles ils prétendent faire face. C’est ainsi que dans sa contribution, Olivier Coelho commence par s’interroger sur la nature de ce qu’il montre être une dynamique d’envergure européenne, à travers un cas d’appropriation à Munich d’un modèle dans un pays qui n’a connu ni moment révolutionnaire ni occupation étrangère. S’intéressant pour sa part à la réception de la violence politique anarchiste des deux côtés de la Manche, Constance Bantman montre à la fois la diversité de réception d’un même phénomène par-delà la frontière maritime et étatique, mais aussi comment se co-construisent des normes de perception et d’intervention. Par son chapitre sur la police politique à la frontière franco-allemande, Benoît Vaillot se place pour sa part à hauteur d’homme et de leurs pratiques concrètes, circonscrites et uniquement dédiées à la police des frontières, à travers leurs inégalités d’archives – mais pas d’intérêt - de part et d’autre de la frontière. Cette approche par le maillage géographique permet ainsi de tenir compte de la multiplicité des missions de ce type de police. Yann Philippe se penche pour sa part sur la crainte, aux États-Unis, de la contagion révolutionnaire et de ce qu’elle a suscité dans ce croisement des mondes et des légitimités, aussi bien face au vieux continent qu’à ses propres troubles dans les forces de police. Elie Teicher s’intéresse pour sa part aux polices belges face aux évènements de Mai 68. En tant que « géographiquement bien placée pour servir de lieu de rencontre ou même de base arrière aux militants de gauche », Teicher montre comment la contagion de la révolution a semblé tout aussi probables aux forces de sécurité. Enfin, dans l’ultime contribution, Corentin Sire analyse, en miroir de la toute première contribution de l’ouvrage, l’exigence de dépolitisation qui accompagne, pour Interpol, la lutte contre les mouvements révolutionnaires internationaux, alors même que la définition de la lutte contre-révolutionnaire ne peut pas être consensuelle. La boucle est ainsi bouclée.
11Que les auteurs et lecteurs futurs de l’ouvrage nous pardonnent nos éventuelles imprécisions et contre-sens dans ce qui en a été la lecture passionnée : le seul regret que nous pouvons formuler est qu’il se présente parfois de façon quelque peu aride au public non historien. Mais l’ouvrage pourrait, dans le cadre d’une réédition à la suite de discussions futures, assumer davantage la contribution qu’il représente en fournissant une bibliographie complète et des glossaires de notions. Il pourra ainsi se présenter pour ce qu’il m’a apparu, un beau manuel de recherches interrogeant parfaitement la notion de crise et de stabilité, articulant l’infiniment grand (les institutions, les crises) et l’infiniment petit (ceux qui les ont habitées ou subies).
Pour citer cet article
Référence électronique
Marion Guenot, « Félix Brêteau, Anne de Mathan, Thomas Hippler, Vincent Milliot et Corentin Sire (dir.), Polices et révolutions en Europe occidentale. Des années 1780 à la fin du XXe siècle », Criminocorpus [En ligne], Comptes-rendus, mis en ligne le 10 juin 2026, consulté le 10 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/criminocorpus/19554 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16d1f
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