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2026

Fabrice Mauclair, Une femme bourreau au XVIIIe siècle. Le « dossier Le Paistour »

Paris, l’Harmattan, 2025, 221 p.
Martine Charageat
Référence(s) :

Fabrice Mauclair, Une femme bourreau au XVIIIe siècle. Le « dossier Le Paistour », Paris, l’Harmattan, 2025, 221 p.

Texte intégral

1Si l’ouvrage est bien consacré à l’existence d’un bourreau de sexe féminin, il n’offre pas pour autant un récit détaillé de la vie et des œuvres de ce personnage en tant qu’exécuteur de justice. C’est sans doute la raison pour laquelle il s’intitule le « dossier le Paistour » et pas « l’affaire Le Paistour ». Le dossier en question n’existe pas à proprement parler au départ, il prend corps et vie au fil de l’enquête menée par l’auteur. Le travail de l’historien est alors décortiqué, exposé et mis en valeur au fil des avancées du questionnement élaboré par le chercheur et du choix raisonné des consultations d’archives menées en ligne et sur site. L’ensemble des sources (manuscrites, publiées ou numérisées) est reproduit à la fin de l’ouvrage, avec un système de numérotation qui permet de se reporter à chaque document tout au long du livre. C’est ainsi que l’auteur construit ou reconstruit certaines étapes du parcours de vie d’une femme, Marguerite Julienne Le Paistour, qui aurait officié comme bourreau de la ville de Lyon entre 1747 et 1749. Entre chaque étape ou chaque progression dans la quête de preuves et de données sur le sort de cette femme, avant et après qu’elle ait exercé le métier de bourreau, quelques chapitres non numérotés sont intercalés pour contextualiser et jalonner l’enquête d’éléments complémentaires d’information. On trouve ainsi un rappel sommaire de la place des femmes dans la société d’Ancien Régime, une description succincte de la ville de Lyon au XVIIIe siècle et des lieux de justice, une synthèse sur le monde des prisons dont celles de l’ancienne capitale des Gaules et un chapitre sur les tribulations de quelques bourreaux lyonnais entre 1468 et 1842.

2Aucun sensationnalisme macabre n’anime le livre. Celui-ci restitue avant tout le chemin parcouru par l’auteur, depuis la découverte de l’existence de cette femme bourreau jusqu’au cumul patient des preuves validant son existence et les 27 mois durant lesquels elle a bien officié comme exécuteur de justice. L’expression « bourreau femelle » rencontrée dans certaines pages n’est pas très heureuse, quand bien même il s’agirait de reprendre une expression d’Ancien Régime. En revanche, le titre de l’ouvrage ne ment pas. Il ne qualifie pas Marguerite Julienne le Paistour de « bourrelle ». Pour cela il aurait fallu qu’elle s’affiche en tant que personne de sexe féminin au moment de pratiquer en place publique les exécutions que lui confiaient les justices royale et municipale. Elle n’est ni fille ni veuve de bourreau non plus. Tout le sel de l’« affaire » réside dans le travestisme qui a favorisé l’usurpation d’un métier ordinairement réservé aux hommes. Si Marguerite a pu gruger les autorités lyonnaises c’est bien parce qu’elle était déguisée en homme et avait candidaté au poste de bourreau de Lyon sous le nom de François Henry.

3Au départ, les faits connus sont les suivants. Une jeune bretonne, orpheline de mère à la naissance, s’enfuit du domicile familial où elle était maltraitée par sa belle-mère. Elle est partie en revêtant les habits de son frère. Travestie en homme elle devient d’abord le servant d’un prêtre. Elle se fait ensuite soldat et rejoint les troupes françaises puis l’armée autrichienne avant de devenir successivement le valet des bourreaux de Strasbourg et de Montpellier. Elle obtient enfin le poste d’exécuteur de la ville de Lyon, réputé peu lucratif. Dénoncée par sa servante, elle est jetée en prison (en habits de femme) où elle épouse un laquais avec qui elle regagne Cancale, sa ville natale. Voilà peu ou prou les informations dont dispose Fabrice Mauclair dans un premier temps et qu’il a d’abord découvert en lisant un article paru en 1933, sous la plume de René Richelot (1895-1969) et consultable sur Gallica. Intitulé « Une jeune aventurière cancalaise au XVIIIe siècle d’après un contemporain », le texte s’appuie sur les mémoires d’un religieux lyonnais (le père Richard de Lyon), peut-être l’aumônier franciscain de la prison de la Guillotière où Marguerite a été enfermée pendant dix mois, et qui prétend avoir recueilli ses aveux pendant son incarcération.

4D’autres récits rencontrés ensuite (p. 37-43) contrarient la version initiale et exigeaient vérification, en particulier en ce qui concerne les circonstances de la découverte du véritable sexe de François Henry. L’auteur s’attache à procéder à la validation des données à travers les pièces officielles d’archives publiques qu’il juge moins sujettes à caution que les écritures au for privé (journal, mémoire etc.). Fabrice Mauclair entreprend ainsi de tenir en haleine un lecteur en expliquant de quelle façon il a reconstitué tout un dossier autour de son objet d’enquête et en listant patiemment quel blog ou quel site officiel d’archives en ligne il a sondé (dont il donne systématiquement l’adresse en note de bas de page), et dans quels dépôts il s’est ensuite rendu pour consulter le fonds documentaire et les références repérées en amont. Il emmène ainsi le lecteur depuis les inventaires numérisés jusqu’aux salles de lecture : principalement celles des archives départementales du Rhône, des archives municipales de Lyon mais aussi à la BnF et aux Archives Nationales. Les fonds utilisés, avec ou sans succès, sont sans surprise les registres paroissiaux, les archives criminelles et notariales de Lyon, les livres de délibération émanant du consulat lyonnais, mais aussi les registres comptables municipaux encore que l’intérêt de ces derniers semble être apparu tardivement dans le cheminement de l’auteur.

5Il n’est pas possible de suivre toutes les péripéties vécues par Marguerite. Rien n’a été trouvé sur la période où elle a servi dans l’armée, pas même au service historique de la Défense (Vincennes). L’exécuteur de justice repéré aux dates où elle est censée avoir occupé le poste a procédé à une quinzaine d’exécutions, surtout corporelles (carcan, fustigation…) contre 9 femmes et 6 hommes. Une seule peine capitale est recensée, infligée à trois femmes en même temps pour complicité de viol (p. 91-94). « Il » ne s’est jamais trouvé en situation de pratiquer la torture. Au final, le titre alléchant du livre ne conduit pas le lecteur à en apprendre beaucoup sur cette partie-là de la vie de Marguerite Le Paistour, lorsqu’elle est censée être le bourreau travesti, gagé par le Consulat lyonnais.

6On retient aussi qu’elle ne provenait pas d’une famille pauvre et sans éducation. Son père était capitaine marchand de vaisseau, possessionné en Amérique. Au-delà de la simple vérification des données chronologiques jalonnant sa vie et celle des membres de sa famille, il ressort que Marguerite, à la différence de son mari au début de leur union, savait écrire ou à tout le moins signer. Une série d’actes officiels (acte de mariage, contrat de mariage, acte de baptême des enfants du couple etc.) en atteste. Devenir bourreau n’était donc pas une option de carrière inéluctable pour cette jeune fille même si les motivations restent largement romancées dans les récits de seconde main rapportés par l’auteur.

7Mais encore fallait-il s’assurer qu’elle a bien été bourreau ou qu’il a bien existé une femme bourreau à Lyon au XVIIIe siècle. Aucune provision d’office ou lettre de nomination n’a été retrouvée (p. 133-134). C’est donc un fait sur lequel l’auteur entretient le doute et ménage ses effets jusqu’à ce qu’il « avoue » avoir mis la main sur une preuve incontestable (laquelle est reproduite en photo à la page 119 du livre). Le receveur de la ville de Lyon a écrit dans son mémoire comptable de l’année 1749 que l’exécuteur des sentences criminelles nommé François Henry était bien une femme, que les autorités en ont eu connaissance en janvier 1749 et qu’il a bien été arrêté et incarcéré en habits de femme. La confirmation officielle par pièce d’archive est tombée, interdisant désormais de penser que la femme bourreau de Lyon était une invention ou une sorte de légende urbaine. Un autre scoop fourni par la même source comptable indique que Marguerite aurait été abandonnée par celle qui jouait le rôle de son épouse, laquelle s’est enfuie en volant son argent. La fragilisation économique de la femme bourreau aurait peut-être contribué à sa chute.

8En réalité, au-delà du seul intérêt que peut revêtir la « Le Paistour » comme femme bourreau, ce livre offre une leçon pratique d’apprentissage du métier d’historien. Il est utile à deux titres. Il montre les déplacements que doit opérer le chercheur dans l’océan des archives conservées et qui ne sont pas toujours aisées à concilier avec les exigences du métier d’enseignant, même pour un enseignant-chercheur. Ce n’est jamais inutile de le rappeler au grand public. Il fait la preuve, auprès notamment de lecteurs plus circonscrits tels que les étudiants en histoire, qu’un objet de recherche n’a pas toujours besoin de reposer sur un corpus sériel abondant, et clairement identifié en amont, pour déboucher sur la rédaction d’un vrai livre d’histoire aussi modeste soit sa taille.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Martine Charageat, « Fabrice Mauclair, Une femme bourreau au XVIIIe siècle. Le « dossier Le Paistour » », Criminocorpus [En ligne], Comptes-rendus, mis en ligne le 07 septembre 2026, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/criminocorpus/19748 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16q5i

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Auteur

Martine Charageat

Martine Charageat est maîtresse de conférences habilitée en histoire médiévale à l’Université Bordeaux Montaigne, rattachée au laboratoire Ausonius (UMR CNRS 5607), et membre scientifique de la Casa de Velazquez (2023-2024). Thèmes de recherche : violence et société au Moyen Âge ; justice, crime et châtiments ; représentations et mises en écriture des bourreaux ; royaume d’Aragon (xiiie-xvie siècles). Elle a notamment publié : avec Simona Feci, « Sévices maritaux et divorce (xiiie-xviiie siècle) », in Isabelle Poutrin et Élisabeth Lusset (dir.), Dictionnaire du fouet et de la fessée. Corriger et punir, Paris, Puf, 2022, p. 671-674 ; avec Élisabeth Lusset, Mathieu Vivas (dir.), Les espaces carcéraux au Moyen Âge, Bordeaux, UN@ Éditions, 2021.

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