- 1 Cette recherche a eu le soutien de FAPESC – Fundação de Amparo à Pesquisa e Inovação do Estado de S (...)
1La notion de « patrimoine carcéral » ou « patrimoine pénitentiaire » couvre les bâtiments et les collections liés aux pratiques et aux institutions interconnectées par le système pénal, tels que le pouvoir judiciaire, les tribunaux, les institutions de condamnation et celles où l’on purge une peine. Discuter du cas brésilien à partir de cette catégorie patrimoniale en raison des destructions successives de bâtiments pénitentiaires brésiliens et de l’absence d’une politique patrimoniale qui garantisse la préservation des collections.
- 2 Jean-Claude Vimont, La prison. À l’Ombre des hauts murs, Paris, Gallimard, 2014, 128 p. ; Viviane (...)
2La catégorie de patrimoine carcéral va bien au-delà des bâtiments, englobant aussi des aspects immatériels liés aux expériences et aux souvenirs des sujets directement concernés dans la vie quotidienne carcérale : les condamnés, leurs familles et les fonctionnaires des établissements. Donc, la dimension immatérielle de l’expérience carcérale, ses routines et ses pratiques quotidiennes appartient (appartiennent ?) à cette notion, qui renvoie également aux collections carcérales, aux documents, aux objets photographiques, y compris les vestiges laissés par les détenus pendant la période d’emprisonnement, et même ce qui a été produit après, motivé par l’expérience carcérale. Ces vestiges ont une dimension sensible, car ils sont l’expression d’êtres humains privés de liberté. En plus de l’architecture, cette catégorie doit donc se tourner vers « les dossiers sensibles », aux écritures murales et aux interventions laissées par les détenus lors de leur passage dans l’espace carcéral. Ces vestiges s’inscrivent dans les différentes expériences de confinement de prisonniers de droit commun, de prisonniers en raison de la répression politique, de jeunes en conflit avec la loi etc. 2
- 3 Par exemple, au « Brésil, plusieurs villes maintiennent dans leur noyau historique le bâtiment qui (...)
- 4 Nous mentionnons ici le cas de Fortaleza (CE/Brésil) : https://www.somosvos.com.br/de-cadeia-public (...)
- 5 Au Brésil, en juillet 2019, 57 détenus ont été tués dans une maison centrale de l’état de Pará : il (...)
- 6 Viviane Borges, « Confined Collections: Prison Heritage and its Objects (in Brazil and Portugal at (...)
3La préservation des oubliettes médiévales, des forteresses, des cachots et des prisons coloniales, dont beaucoup se trouvent dans des châteaux et / ou des bâtiments historiques, est une pratique presque incontestable3. Il s’agit de lieux transformés en témoignages d’une autre époque qui a peu de traits en commun avec le présent. Lorsqu’ils sont préservés, ces lieux sont presque toujours défigurés et transformés en marchés d’artisanat local4, servant à de nouveaux usages qui effacent leurs fonctions originales et impriment un type de violence symbolique qui supprime l’histoire carcérale du désir de préservation. Les processus de patrimonialisation se rapportent à la façon dont les sociétés traitent le passé lointain, mais ils témoignent également des relations établies avec le passé récent et gênant. Les prisons des XXe et XXIe siècles sont toujours en activité et souvent on ne s’en souvient que lorsqu’elles menacent la société au-delà des murs. « Elles sont une présence gênante, qui entre dans le milieu social à travers de reportages qui rapportent en prime-time des rébellions violentes dont résulte la mort de prisonniers, des fêtes illicites et des tournages interdits, juste pour citer des cas récents au Brésil et au Portugal5, qui servent à montrer la fragilité du système pénal6 ».
- 7 Myrian Sepúlveda dos Santos, Ruínas e testemunhos: o lembrar através de marcas do passado. Revista (...)
4Au Brésil, les dernières décennies ont connu la démolition de bâtiments pénitentiaires, notamment ceux datant du xxe siècle, dont beaucoup ont été exposés par la presse comme un spectacle de divertissement. Ainsi, les lieux reconnus pour avoir été le théâtre de carnages et violations humanitaires de tous les ordres, tels que la Colonie pénale Cândido Mendes (1994), la Maison centrale du Carandiru (ou tout simplement le Carandiru) (2002) et le Complexe pénitentiaire Frei Caneca (2007), ont été systématiquement détruits avec la couverture médiatique pour symboliser l’arrivée d’une nouvelle ère, qui, cependant, n’est pas encore devenue réalité. Les démolitions systématiques sont légitimées par le discours qui porte une promesse pour l’avenir7, comme si le fait de détruire ces lieux pouvait garantir des transformations profondes et des améliorations dans le système pénal et dans le développement des villes, assurant la fin des histoires marquées par la violence.
- 8 Maurício Cardoso; Myrian Sepúlveda dos Santos; Viviane Borges, Contando uma história difícil: patri (...)
5Certes, les bâtiments détruits auraient pu être utilisés à d’autres fins, toutefois la spectacularisation produite autour des démolitions de ce genre d’immeubles semble satisfaire une volonté d’effacement, comme si le fait de les détruire pouvait exorciser les drames sociaux présents dans leur intérieur. En revanche, effacer ces traces gênantes est une contradiction face à l’obsession de la mémoire qui caractérise l’histoire du temps présent8.
- 9 Viviane Trindade Borges, « Memória pública e patrimônio prisional: questões do tempo presente », Te (...)
6Considérer les prisons comme un patrimoine implique de réfléchir sur des questions latentes, car s’« il y a des lieux de mémoire parce qu’il n’y a plus de support de mémoire, alors pourquoi préserver les espaces et les souvenirs dont les systèmes décalés sont encore en vigueur ? Si les supports de mémoire appartiennent au passé, comment pouvons-nous préserver le passé qui nous est toujours présent ? Avec des irrégularités constamment dénoncées, connues il y a longtemps et invariablement reproduites »9.
- 10 D’après les données de l’Infopen, la population carcérale au Brésil en 2019 comptait 755.157 détenu (...)
- 11 Fernando Salla, As rebeliões nas prisões: novos significados a partir da experiência brasileira, So (...)
- 12 Viviane Borges, Confined Collections: Prison Heritage and its Objects (in Brazil and Portugal at th (...)
7L’un de plus grands problèmes du système pénitentiaire brésilien consiste dans la surpopulation carcérale, le pays ayant la quatrième plus grande population carcérale du monde.10 La criminalisation de la pauvreté et la répression des illégalités composent un réseau élastique et grossier qui englobe les stratégies de survie des groupes les plus pauvres de la société, ainsi que la lutte contre le trafic de drogue, ce sont les principaux éléments qui contribuent à expliquer l’explosion des taux d’incarcération dans presque tous les pays du monde occidental11. Cet arrangement délicat et explosif est capitalisé par les médias, soucieux de rapporter les rébellions, les irrégularités et la violence au sein du système carcéral d’une manière réductionniste et sensationnaliste, contribuant à la construction d’une représentation sociale négative, et fortement solidifiée historiquement et socialement, qui institue la prison et les prisonniers. Cette représentation n’est pas capable de comprendre la complexité du problème carcéral et finit par réduire toute possibilité de réflexion et de compréhension de la prison en tant qu’espace imprégné de valeurs historiques et patrimoniales12.
- 13 Dominique Poulot, Uma história do patrimônio no Ocidente. São Paulo: Estação liberdade, 2009, p. 9.
8À partir de ces observations initiales, nous apportons quelques questions : les prisons du XXe et XXIe siècles, dont beaucoup sont toujours actives, peuvent-elles être comprises du point de vue traditionnel du patrimoine ? Au XXe siècle, le patrimoine reçoit de façon explicite une attribution de valeurs qui affirme effectivement un choix13 ; dans le cas du patrimoine carcéral, comment penser ces valeurs et ces choix ?
9Face à ces tensions, nous avons pour objectif d’examiner d’abord la constitution des espaces muséaux et de protection de collections carcérales liées aux prisonniers de droit commun, et, dans un second temps, d’apporter quelques exemples qui montrent la capacité de l’art à dénaturer les démolitions et les effacements qui imprègnent l’histoire du système carcéral au Brésil.
- 14 L’exposition a été réalisée par le Projet Arquivos Marginais (UDESC), qui travaille depuis 2011 à l (...)
- 15 Viviane Borges, O tempo abre as portas a quem sabe esperar-: usos do passado e embates do presente (...)
- 16 Il s’agit de lettres écrites par des détenus dans les centres de semi-liberté, lesquelles font part (...)
- 17 Leticia Bauer, Viviane Borges, « Outras memórias, outros patrimônios: desafios do fazer com e par (...)
10En 2012, lors du travail de recherche qui a précédé l’exposition « O tempo abre as portas a quem sabe esperar » (en français : Le temps ouvre les portes à qui sait attendre), mise en place au Centre de détention de Florianópolis (Santa Catarina/Brésil)14, certains détenus ont été invités à s’exprimer à travers l’écriture de lettres sur la possibilité de transformer le centre de détention en un lieu de mémoire15. On leur a posé la question suivante : Et si le centre de détention devenait un musée ? L’une des réponses a été : « Un musée ne se résume pas à des gravures, papiers, photos ou meubles anciens, mais il inclut aussi la sensation de sentir, respirer et, d’une certaine façon, vivre, bien que pour un instant, l’endroit où l’on est » (Lettre 1)16. À partir de ce registre et de quelques autres, il a été possible de saisir que, pour les détenus, un espace de mémoire dans le centre de détention ne servirait qu’aux visiteurs externes, pour que ceux-ci, à travers les traces laissées par des « prisonniers d’autrefois », se rendent compte que dans ce lieu stigmatisé « il y avait des gens comme eux. Tout simplement des êtres humains » (Lettre 2)17.
11Ce n’est pas exactement cette image que transmettent communément les musées pénitentiaires, car dans beaucoup d’entre eux les objets, les marques, les vestiges des prisons ne sont pas en mesure de provoquer une réflexion dialogique avec des questions sociales sensibles et pas toujours visibles dans les espaces d’exposition. Dès les années 1990, il est possible d’observer la patrimonialisation de prisons au Brésil moyennant la création de musées et mémoriaux. Dans ce sens, quelques institutions ont été créées dans les dernières années, par exemple le Musée de la prison d’Ilha Grande (2009), le Mémorial de la Résistance à São Paulo (2009), le Mémorial du Centre de détention de Florianópolis (2011), le Musée Pénitentiaire de l’État de Rio de Janeiro (2011), le Musée Pénitentiaire de São Paulo (2014) et le Musée Pénitentiaire Frei Caneca (2017). Ainsi, ces dernières années, nous avons remarqué un mouvement qui entend transformer ces espaces en lieux de réflexion sur le système pénitentiaire, même si, dans certains cas, ils finissent par instituer des discours qui effacent les morts, les meurtres, les massacres et d’autres événements tragiques.
Collections du Pénitencier de Florianópolis. Projet Arquivos Marginais
Photographie Fernanda Biava
Collections du Pénitencier de Florianópolis. Projet Arquivos Marginais
Photographie Fernanda Biava
12En général, en ce qui concerne les détenus de droit commun, nous percevons des appropriations allégoriques dans la configuration de ces lieux devenus musées. La violence qui a eu lieu dans le passé est supprimée, ou présentée aux yeux des visiteurs comme un fait exceptionnel et éloigné du présent. Ainsi, la transformation de prisons en monuments renforce souvent la séparation entre la vie à l’intérieur et à l’extérieur de la prison, avec ses stigmates et la distance entre les mondes de l’ordre et du désordre. En tissant des récits qui esthétisent la vie derrière les barreaux, les espaces destinées à la mémoire carcérale finissent, volontairement ou involontairement, par banaliser l’expérience du confinement, et dans de nombreux cas la violence et la souffrance qu’elle implique. Ceux qui sont à l’intérieur ne sont pas considérés comme « des êtres humains ».
13Comment exposer ce passé reste une importante question. Parmi les préoccupations les plus récentes, nous pouvons souligner l’importance de comprendre les logiques architecturales, les vestiges liés à la vie quotidienne institutionnelle, tels que les dessins et les écritures murales, les armes et les ustensiles produits par les détenus, les lettres et les codes inventés pour permettre la communication à l’intérieur de l’établissement carcéral. Selon la façon dont certains de ces artéfacts sont utilisés, ils peuvent jouer un rôle important dans la dénonciation de la violence dans la prison ; ils font appel à nos sens et permettent de comprendre non seulement les normes institutionnelles, mais aussi les diverses pratiques constituées par les personnes condamnées dans ces espaces. Nous savons que les souvenirs sont traversés par les absences, les oublis, les traumatismes, le discours standardisés, la surévaluation de la place occupée par chacun et les stratégies narratives qui ne font pas toujours justice aux coercitions et à l’arbitraire qui sont reproduits institutionnellement.
14En général, il y a une tension entre la réalité des prisons et les récits construits pour séduire le public. Au Brésil, des musées pénitentiaires présentent la création d’ambiances et l’exhibition d’uniformes (soit de surveillants pénitentiaires, soit de prisonniers) d’une manière très éloignée des ambiances dégradées et des uniformes usés et battus du passé. Peu d’écritures murales échappent à l’effacement lié à la politique hygiénique et modernisante. Des ustensiles créés par les détenus, tels que les machines à tatouer, les couteaux artisanaux et les cordes faites de draps, peuvent montrer comment les individus emprisonnés faisaient face aux règles et normes de surveillance et comment ils se portaient en face des limites imposées par le confinement. Cependant, sans contextualisation, ces objets, comme beaucoup d’autres, sont exposés pour procurer de l’enchantement, choquer et enlever celui qui les regarde dans une myriade de sentiments imprégnés de fascination et peur.
- 18 Viviane Borges, « A patrimonialização e suas contradições: o patrimônio prisional na França do temp (...)
- 19 Décret de l’état de São Paulo nº 52.112, de 30/08/2007.
- 20 Viviane Trindade Borges, « Memória pública e patrimônio prisional: questões do tempo presente », Te (...)
15Dans de nombreux cas, une telle structure narrative cherche à éviter des sujets controversés, les réduit au silence ou les dilue. Au Musée Pénitentiaire de São Paulo, ouvert au public en 2014 et ayant pour thème l’histoire du système pénal au Brésil, mais se concentrant sur le cas de São Paulo, le mot « motim » (en français : « mutinerie ») est utilisé pour éviter l’emploi du terme « massacre » pour définir ce qui s’est passé au Carandiru en 1992, lorsque ce lieu s’est notabilisé après une intervention désastreuse de la police militaire, laquelle en réprimant une rébellion a causé la mort de 111 prisonniers. Il s’agit d’un choix qui cherche à atténuer les dimensions de l’épisode qui a fait le tour du monde18. De même, l’Espace Mémoire du Carandiru, créé en 2007, et qui a pour fonction d’« offrir au public en général des informations de nature historique, sociale et culturelle sur le Carandiru »19, décrit « l’épisode de façon isolée, comme un spectacle décontextualisé du passé, montrant le Carandiru et son histoire comme une exception20 ».
Mur et pavillons de la Maison de Détention de São Paulo, années 1990
Photographie Fernando Salla
16En général, nous pouvons dire que les objets de la prison sont présentés comme des manifestations de ruse et exhibés comme une simple curiosité allégorique, ou comme la célébration de l’exotique pour plaire au visiteur. On y voit des propositions vidées de réflexion sur la vie dans la prison ou sur les besoins qui ont motivé la création de tels objets, ou encore sur les conditions de leur fabrication. Tels récits ne favorisent pas la réflexion sur les problèmes liés à la prison de nos jours, ni n’établissent de ponts entre le visiteur et la réalité de la prison, mais ils la présentent comme quelque chose à part, une réalité extérieure qui ne sensibilise pas le visiteur parce qu’elle ne lui appartient pas21.
17La volonté qu’ont ces institutions de garder et exposer le passé permet de percevoir ce que ces dernières entendent par histoire institutionnelle, un processus qui ne semble pas chercher dans la remémoration la compréhension de ce qu’elles furent pour comprendre ce qu’elles sont – et comment elles sont devenues ce qu’elles sont – à présent, mais plutôt chercher dans le passé ce qu’elles veulent être. Un passé idéalisé, narré de façon évolutive et élogieuse.
- 22 Fernando Salla, As prisões em São Paulo: 1822 – 1940, São Paulo: Annablume/Fapesp, 1999.
18Au Musée Pénitentiaire de São Paulo, par exemple, le récit sur l’histoire du Centre de détention de l’État (1920) renforce l’idée qu’il y a eu une institution « modèle » à son époque, laquelle a diminué un quotidien imprégné d’une série de problèmes exprimés dans la distance du discours par rapport à la pratique, un quotidien marqué par des punitions internes et l’arbitraire, qui contredisent l’image d’une institution exemplaire22. Montrer l’évolution du système pénal à travers des récits qui essaient d’exalter la technologie carcérale rend difficile que la prison soit perçue comme un problème du présent, ils créent une mémoire fétiche qui conçoit la prison comme quelque chose à part.
19Le maintien de ces collections et la diffusion de ces mémoires ne garantissent pas la réflexion sur les implications des prisons aujourd’hui. Gonçalves souligne ainsi la récurrence des « nouvelles et récits de personnes qui montrent ne pas être affectées par les histoires de souffrance » auxquelles ces biens sont liés (lorsqu’elles font des selfies, par exemple, en souriant en visite aux camps de concentration nazis, aux prisons ou aux espaces de torture) »23. Dans le cas du Musée Pénitentiaire de São Paulo, on peut faire un selfie devant la reproduction de l’un des pavillons du Carandiru, suscitant l’idée qu’on était là, ou s’enfermer dans la reproduction de la cellule sombre de punition, « l’endroit où les étudiants peuvent vivre ce que signifie être enfermé comme prisonnier pendant quelques minutes24. Ces expériences éphémères peuvent vraiment permettre au visiteur de vivre cela dans toute son intensité ?
“Preto Velho”, peinture à l'huile, peint par C. Lourenço
Musée pénitentiaire Paulista (Brésil)
20L’absence de politiques patrimoniales concernant ce type de patrimoine très spécifique et contradictoire corrobore un vide de critères pour la préservation et l’acquisition de collections. En 2019, la liste des bâtiments restants du Carandiru n’incluait pas les collections du Musée Pénitentiaire de São Paulo. Ce musée abrite l’une des collections brésiliennes les plus importantes sur l’histoire du système carcéral, avec quelques pièces datant des années 1920, telles que des peintures, des sculptures et des meubles fabriqués par les détenus dans les ateliers pénitentiaires, ainsi que des objets liés à la vie quotidienne des prisonniers, tels que des machines à tatouer et des armes improvisées, une collection composée d’environ 20 000 pièces, documents et photographies.
Registre d'inscription pour les condamnés
Musée pénitentiaire Paulista (Brésil)
Registre d'inscription pour les condamnés
Musée pénitentiaire Paulista (Brésil)
21En 2017, un ancien employé du Carandiru a annoncé qu’il possédait une « collection privée » d’environ 5 000 pièces faisant référence à la Maison Centrale du Carandiru, assemblée dans les années 1990, et que son intention était de créer un musée. « Des photos, des vidéos, des objets saisis avec les détenus, tel que des couteaux et des téléphones portables, et même quelques meubles25 », seraient-ils des pièces d’une collection personnelle ? Ou un reflet de l’absence de définitions sur ce qui est considéré comme patrimoine carcéral ?
22En 2019, la ville de São Paulo a classé les bâtiments et les structures qui sont restés dans le Complexe pénitentiaire du Carandiru, théâtre du massacre de 111 prisonniers26 : les deux pavillons restants, le portail de la prison, les structures restantes des remparts d’une unité pénitentiaire de laquelle il ne restait plus rien et qui n’a jamais été utilisée et le bâtiment de la prison auberge. La justification du classement tardif « c’est que la préservation du complexe est fondamentale pour l’histoire carcérale du Brésil ». En 2018, année de l’ouverture du processus de classement, Anna Beatriz Ayroza Galvão, alors professeure à la Faculté Escola da Cidade, « a expliqué que le processus de préservation du complexe n’a pas seulement de connotation historique » : « Nous ne devons pas effacer la mémoire de la douleur. Dans le cas contraire, tous les camps de concentration auraient été détruits. Il est important de laisser les marques de cette douleur pour que ces atrocités ne se reproduisent pas dans notre histoire27. » En fait, il ne reste plus grand-chose du Carandiru, seuls les deux pavillons déjà totalement défigurés. Des restes et des vestiges défigurés, des restes obstinés face à la volonté d’effacement corroborée par la démolition retransmise à la télévision qui, en 2002, a fait tomber celle qui était considérée alors comme la plus grande ville pénitentiaire du pays et l’une des plus grandes au monde.
- 28 Viviane Trindade Borges, « Memória pública e patrimônio prisional: questões do tempo presente », Te (...)
23Le classement tardif semble un patch mal fait dans un délicat réseau de significations marqué par l’intention d’effacement d’une histoire qui va bien au-delà de la démolition des bâtiments. Après 24 ans sans qu’aucun impliqué n’ait été arrêté, la Cour de cassation a annulé en 2016 les procès qui condamnaient les 74 policiers militaires impliqués, lesquels ont fait appel en liberté malgré la gravité des crimes, avec des peines jusqu’à 624 ans de prison. Après l’annulation, le classement perd sa force en tant qu’élément capable de potentialiser la reconnaissance des victimes, car s’il n’y a pas de coupables, il n’y a pas de victimes, alors à qui ce processus de patrimonialisation sert-il ? Qu’est-ce qu’on veut retenir par la préservation de ces vestiges survivants28 ?
24On trouve dans l’art une ressource alternative aux réflexions sur ce qu’il faut retenir et à la construction de récits sur la prison, ainsi qu’à l’absence de politiques de mémoire qui prennent en compte les affrontements suscités par le thème. Les représentations du monde carcéral associées aux interventions artistiques peuvent rendre étrange ce qui est naturalisé, mettant en lumière les affrontements latents liés à la surpopulation et aux violations des droits de l’homme, ainsi que les significations de la démolition des espaces pénitentiaires. Nous citerons trois exemples ici.
25En 2010, le Centre de détention Hélio Gomes, dernier bâtiment du Complexe pénitentiaire Frei Caneca, l’un des plus anciens du pays, dont les bâtiments ont été érigés entre 1833 et 1850, a été démoli. L’ancien complexe situé dans le quartier d’Estácio, au centre-ville de Rio de Janeiro, était pratiquement désactivé depuis 2006. La destruction a apporté la promesse d’oublier le passé, le site serait occupé par un complexe résidentiel de 2500 appartements populaires, capables de loger les résidents des zones à risque.
- 29 Maurício Cardoso, Myrian Santos, Viviane Borges, Contando uma história difícil: patrimônio prisiona (...)
26Depuis son atelier de Santa Teresa, Carlos Vergara a réussi à apercevoir l’immense nuage de poudre blanche qui a occupé le paysage après la démolition. L’image emblématique a ensuite été capturée et insérée dans la vidéo qu’il a produite sur la démolition de la prison et qui fait partie de l’exposition « Liberdade » (en français « Liberté »). Ce projet est composé aussi d’une diversité de photographies, installations, peintures, aquarelles et monotypes. En 2011, Vergara a proposé une exposition au Parque Lage, un lieu de rencontres pour les artistes de la ville de Rio de Janeiro, appelée « Liberdade ». L’artiste a utilisé des restes de matériaux de la prison, tels que de la ferraille tordue, des grilles et des portes en fer, des restes abandonnés parmi les décombres et les ruines, pour provoquer la réflexion sur les possibilités liées au patrimoine carcéral. Pour réaliser ce travail, Vergara est entré dans la prison dans deux situations différentes, soit dans les deux dernières phases de la démolition du complexe, en mars et juillet 2010. Lors de sa première incursion, il a marché parmi les ruines des pavillons démolis, témoignant la chute de huit d’entre eux, entrant dans un pavillon désaffecté encore debout, où il a eu accès aux anciennes cellules, qui gardaient encore des traces de l’existence des prisonniers. Lors de la deuxième et dernière visite, il a assisté à la destruction presque totale du complexe, enregistrant des images de l’espace en ruine et saisissant la ferraille, les grilles et les portes en fer, traces qui insistaient pour rester. La capture des ruines à travers plusieurs images montre sa compréhension qu’elles font partie de la mémoire que l’on a essayée de détruire du Complexe pénitentiaire Frei Caneca29.
27Nuno Ramos a parcouru un autre chemin pour mettre en lumière le Carandiru. En 1992, quelques mois après le massacre mentionné, Ramos a créé l’installation 111, composée de 111 pavés couverts de bitume et goudron, disposés au hasard. Dans chaque pièce, il y avait trois éléments différents : une « plaque de plomb (linotype) avec le nom en relief et à l’envers de l’un des détenus morts, la copie trempée de goudron d’une page découpée d’un journal avec des nouvelles partiellement lisibles du massacre et, enfin, les cendres d’un psaume biblique brûlé en l’honneur des victimes30 ».
28En 2012, dix ans après le premier montage, Nuno Ramos est revenu sur le thème du Carandiru, proposant une installation sonore intitulée « O Dia Deles – 24 Horas 111 » (en français : « Leur Jour – 24 Heures 111 »). Il a proposé 24 heures d’affilée de lecture des noms des 111 détenus tués dans le massacre du Carandiru. Une lecture continue et ininterrompue à travers Mobile-Radio, avec différents lecteurs qui ont prêté leur voix pendant une heure chacun. L’installation a été répétée à nouveau en 2016, 24 ans après la tragédie, sur Internet : « 111 Vigília Canto Leitura » (en français : « 111 Chant de la veillée Lecture »), 24 invités ont nommé les 111 morts pendant 24 heures.
- 31 Elle est diplômée en art, encore jeune, à l’Université du Pará, mais a commencé à se consacrer à l’ (...)
29Enfin, mentionnons le travail de Berna Reale31, un artiste de l’état du Pará qui travaille à la Direction du Système pénitentiaire de l’État du Pará, dans le Centre d’expertise scientifique Renato Chaves, et fait de l’art un moyen d’attirer l’attention du public sur ce qui se passe à l’intérieur des prisons. Ses performances sont provocantes et gênantes, beaucoup sont filmées et diffusées dans des biennales et exhibitions artistiques et culturelles. Berna apporte en elle-même la condition d’unir des mondes parallèles, celui de l’art et celui du système criminel. Préoccupée parce que, selon elle, l’art n’arrive pas aux plus pauvres, elle cherche à produire des spectacles qui dialoguent quotidiennement avec ceux qui font face à la police et à la menace d’incarcération. Comme tout artiste, Berna cherche à montrer que les êtres humains peuvent se voir dans les « autres », même si ces derniers sont stigmatisés.
30Americano a été produite en 2013 et a emmené l’artiste à la Biennale de Venise. Dans cette performance, l’artiste utilise son propre corps pour faire son art. Elle court en vêtements de gymnaste tenant une torche olympique dans ses mains dans les couloirs d’une prison pour hommes. Les bras des détenus en dehors des grilles cherchent à toucher son corps, qui passe à travers eux impassiblement et de façon rythmée. L’artiste a réussi à dénoncer avec impact la précarité et les abus du système carcéral. « Ginástica da pele » (en français : « Gymnastique de la peau ») est l’une des performances produites à partir de son observation attentive des scènes quotidiennes dont elle est témoin. La discrimination raciale et la pauvreté y sont dénoncées. La plupart des détenus du système pénal brésilien sont jeunes, âgés de 18 à 29 ans, et peuvent être identifiés par la couleur de la peau : ils se déclarent comme noirs ou métis. Berna Reale a sélectionné des jeunes qui ont déjà été arrêtés par la police sans une vraie raison, comme il arrive d’habitude aux jeunes noirs, qui, s’ils ne sont pas assassinés lors de raids de la police, sont enfermés dans les prisons. Le processus de sélection a également été un processus d’apprentissage, parce qu’il y a eu des échanges et une compréhension de la situation dans laquelle les jeunes se trouvaient, beaucoup parmi eux n’allaient pas à l’école et étaient au chômage. Elle les a rangés en ligne et les a fait défiler dans les rues de Belém (capitale de l’État du Pará) en juin 2019. En leur faisant reproduire les mouvements des policiers en formation, elle a cherché à montrer l’ironie. Les marches reproduites sont des mouvements de l’ordre établi, mais l’ironie est que lorsque l’on siffle, les jeunes mettent la main sur la tête et s’agenouillent, comme s’ils attendaient le moment où ils seraient menottés. La performance est choquante et cherche à faire émerger la violence avec laquelle les jeunes sont traités, en particulier les pauvres qui sont identifiés comme noirs.
- 32 Myrian Sepúlveda dos Santos, Ruínas e testemunhos: o lembrar através de marcas do passado. Revista (...)
31Les musées et les mémoriaux destinés à la dénonciation des morts et des disparus par l’action des régimes fascistes et dictatoriaux constituent une branche importante des patrimoines liés à la mémoire de la douleur, bien qu’ils n’occupent pas toujours les installations de centres de détention. Des archives et des musées de l’Holocauste d’après-guerre aux différents mémoriaux dédiés aux victimes des dictatures militaires en Amérique latine, ces institutions sont au service de la mémoire des victimes de la répression et à un impératif politique, social et éthique qui défend la liberté, la justice et la démocratie. D’autre part, la mémoire publique liée aux prisonniers et aux prisons communes nous conduit à d’autres contours, c’est-à-dire les personnes peu ou pas scolarisées, qui ne sont alphabétisés, n’ayant pas accès à la presse, à la justice, ou à des espaces de participation politique, dont la société qui jouit de la liberté ne se souvient que lorsque la violence des révoltes envahit les journaux télévisés32. C’est certainement ici que réside la difficulté de traiter « marques de douleur » liées à des espaces tels que le Carandiru et à penser son historicité et la valorisation d’une mémoire gênante.
32En conclusion, nous pouvons dire que l’un des défis lié à la constitution des nouveaux patrimoines carcéraux consiste à apporter une plus grande réflexion sur les politiques pénales existantes, qui sont pour la plupart inefficaces tant dans leur objectif de réinsérer dans la vie sociale la personne qui purge une peine, que pour éviter les stigmates et la récidive criminelle. Le maintien des prisons s’appuie sur la croyance répandue selon laquelle le mal y est contenu, ce qui permet à ceux qui sont en liberté de s’identifier au bien, renforçant les stéréotypes et les préjugés. À travers les exemples liés à l’art, ce qu’on peut voir, c’est que des photographies, des installations et des performances artistiques ont permis un nouveau regard sur ce problème social et politique qui est habituellement oublié. La gêne générée place au centre de l’attention la violence qui est reproduite par l’État sans que des solutions ne soient offertes.
33La violence qui se produit à l’intérieur des prisons brésiliennes peut difficilement être associée à un événement singulier, ou même au passé, car non seulement elle est présente, mais elle continue d’être affichée dans les journaux du pays. Et la présence constante et actuelle de la violation des droits dans le système carcéral empêche son questionnement dans les musées et mémoriaux. Si aucun objet ou vestige physique n’est un guide autonome vers les temps révolus, les prisons, qui ne résistent pas physiquement pour éclairer leurs sombres histoires, le seront encore moins.