Stefanie Baumann, Voir la Palestine : contre-champs artistiques

Toulouse : Lorelei, 2024, 60p. ill. en noir et en coul. 17 x 11cm, (Frictions)
ISBN : 9782958419370. _ 10,00 €
Texte intégral
1L’essai de Stefanie Baumann, Voir la Palestine, a été conçu avant les attaques du 7 octobre 2023, et sa rédaction s’est poursuivie après ces terribles événements. L’une des thèses principales de l’ouvrage n’a toutefois pas changé : avant comme après cette date, les conditions dans lesquelles nous percevons les Palestiniens, surtout en Occident, restent hautement problématiques. Les habitants de Cisjordanie et de Gaza sont réduits à l’état de victimes, et le sont en effet profondément. Le traitement médiatique de leurs images fait totalement abstraction des façons dont ils résistent à la répression constante de l’occupant, dont ils inventent des moyens de survie avec une persévérance inouïe, et dont ils s’accrochent à leurs terres meurtries comme s’il s’agissait de leur propre vie. La disparition du peuple palestinien ne se réalise pas uniquement sur le terrain d’une guerre dont l’asymétrie pourtant éclatante fait elle-même l’objet d’amnésie. Elle est également effective au niveau des images qui circulent sur les chaînes mainstream d’information, dont les reportages anonymisent en permanence les populations de Palestine, quand ils ne confondent pas ces dernières avec les extrémistes du Hamas. A cette invisibilisation s’en ajoute une autre, celle organisée par les gouvernements israéliens successifs qui, depuis la Nakba de 1948, soumettent les Palestiniens à un « mécanisme d’occultation » d’une redoutable efficacité. Stefanie Baumann cite à cet égard la chercheuse Gil Z. Hochberg, pour qui « la dissimulation fonctionne comme le principe dominant qui façonne le champ de vision israélien. Ce principe vise non seulement à cacher les Palestiniens ou à rendre leur existence invisible aux yeux des Israéliens, mais aussi à dissimuler davantage l’acte d’effacement lui-même ». Celui-ci est, de plus, indissociable d’un accès continuellement empêché aux archives : les Palestiniens n’ont pas le droit de s’approprier les leurs, quand elles ne sont pas systématiquement détruites. Et ils ont encore moins la possibilité de consulter les archives israéliennes, qui contiennent les documents d’une histoire partagée où l’étau de la domination prédomine sur les esquisses de plan de paix. Voir la Palestine est sous-titré contre-champs artistiques, et c’est l’une des perspectives adoptées par S. Baumann que de chercher un contrepoint à l’information formatée, voire à la propagande étatique, du côté des pratiques artistiques palestiniennes. C’est ainsi que, sur cette question d’un usage extrêmement contrarié des archives du conflit, elle mentionne un film de Kamal Aljafari, Paradiso XXXI, 108, qui « s’intéresse autant aux artefacts palestiniens qui ont été dérobés qu’aux productions qui justifient la version israélienne de la réalité historique ». Est cité en outre le nom de Mohanad Yaqubi qui, à partir des films de la Palestine Film Unit (PFU) ayant résisté à la destruction, s’efforce, par exemple avec Off Frame, d’écrire « l’histoire d’un peuple à la recherche de sa propre histoire ». Le livre s’achève en laissant entrevoir un changement de paradigme dans notre rapport aux images de Palestine. L’avènement des réseaux sociaux permettrait à « une diversité d’images et de voix [d’émerger] dans la sphère publique numérique, faisant contrepoids à l’hégémonie des médias traditionnels ». Sans doute ces réseaux comblent un manque d’images, surtout si l’on considère les vidéos transmises dans l’urgence par les Gazaouis, toujours confrontés au risque d’une mort imminente. Mais il faudrait parallèlement se demander comment l’hyper-visibilité que ces mêmes réseaux mettent en œuvre lutte contre un sentiment d’accoutumance à l’intolérable d’un génocide retransmis en direct.
Pour citer cet article
Référence électronique
Dork Zabunyan, « Stefanie Baumann, Voir la Palestine : contre-champs artistiques », Critique d’art [En ligne], Toutes les notes de lecture en ligne, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/critiquedart/121854 ; DOI : https://doi.org/10.4000/141ic
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