
Sète : Ròt-Bò-Krik, 2022, 123p. 16 x 11cm
ISBN : 9782958062026. _ 11,00 €
Texte d’Eve Tuck, K. Wayne Yang. Postf. de Christophe Yanuwana Pierre. Trad. de Jean-Baptiste Naudy
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Publication le 01 juin 2024

Sète : Ròt-Bò-Krik, 2022, 224p. ill. 16 x 11cm
ISBN : 9782958062002. _ 11,00 €
Préf. d’Olson Kwadjani. Ill. de Catherine Combas

Sète : Ròt-Bò-Krik, 2022, 278p. 16 x 11cm
ISBN : 9782958062019. _ 11,00 €
Trad. d’Elisabeth Malaquais, Jean-Baptiste Naudy

Sète : Ròt-Bò-Krik, 2022, 384p. 16 x 11cm
ISBN : 9782958062033. _ 15,00 €
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Publication le 01 décembre 2026

Paris : Brook, 2021, 328p. 20 x 13cm
Bibliogr.
ISBN : 9782956870029. _ 22,00 €
Préf. d’Elisabeth Lebovici. Trad. d’Alice Wambergue. Poème de Fred Moten
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Publication le 01 juin 2023

Paris : Brook, 2019, 364p. ill. 20 x 13cm
ISBN : 9782956870005. _ 22,00 €
Préf. de Clara Schulmann. Trad. de Guillaume Mélère
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Publication le 04 juin 2021
Texte intégral
- 1 Lebovici, Elisabeth. « De "petits éditeurs" ? », Critique d’art, n°20, automne 2002, p. 5-8, https: (...)
- 2 Voir http://journals.openedition.org/critiquedart/92369
- 3 Harney, Stefano. Moten, Fred. Les Sous-Communs : planification fugitive et étude noire, Paris : Bro (...)
- 4 https://brook.pm/editions.html
- 5 Voir http://journals.openedition.org/critiquedart/62147
1A l’automne 2002, dans le numéro 20 de Critique d’art, Elisabeth Lebovici faisait un focus sur les « petits éditeurs » publiant des livres sur l’art contemporain1. Exactement vingt ans plus tard, dans sa préface à Cruiser l’utopie : l’après et ailleurs de l’advenir queer, ouvrage de José Esteban Muñoz2 datant de 2009 et récemment publié par les éditions Brook [« Ruisseau » en anglais], elle écrit : « L’une des grandes leçons de la méthodologie queer, c’est qu’on ne lit pas (on ne regarde pas, on n’analyse pas, on ne parle pas d’) une œuvre ou une performance sans que d’autres vous accompagnent. » (p. 15) La critique d’art queer devient une expérience collective puisqu’être accompagné·e, c’est ne pas faire cavalièr·e seul·e mais c’est aussi renoncer à l’autorité d’une pensée hissée sur un piédestal. Quelques pages plus haut, elle offre une analyse très sensible de la langue : « Draguer dans le texte, c’est ainsi repérer des matières, des corporéités et des ombres, y compris et peut-être surtout celles qu’on ne connaîtra jamais, ou qui ne sont pas tout à fait là mais qui vous font signe. » (p. 6) Cette phrase éclaire la sensation qui habite læ lecteurice d’un autre livre publié en 2022 par Brook : Les Sous-Communs : planification fugitive et étude noire3. Dans celui-ci, les compagnons de route de longue date, Stefano Harney et Fred Moten, proposent en 2016 une immersion intellectuelle et poétique hors du commun, en naviguant entre les disciplines et en dérivant grâce aux courants alternatifs qu’ils empruntent et produisent. Si on peut associer à la méthodologie queer définie par Elisabeth Lebovici les ateliers de lecture et de traduction collaboratifs qui ont permis, pendant deux ans, à plus de quarante personnes de faire naître la version française plurivoque de ce livre, sa lecture est une expérience singulière. Les choix typographiques et graphiques sont faits de « matières et de corporéités », « d’ombres », mais aussi de pleins, de trous, de textures et d’obliques. Fondée en 2018 par Rosanna Puyol et Jessica Bambal, accompagnées de leurs complices en Angleterre et en France, Brook est une maison d’édition4 qui apprend à lire autrement : on se forme à la « drague » des « textes » car on doit apprivoiser les multiples options de l’écriture et de l’écrit inclusif∙ve∙s. Le graphisme raffiné de In the Shade of the Tree oriente avec grâce celleux qui se lancent dans l’aventure de ce mode de lecture. Une aventure qui interroge de façon critique et politique la puissance des mots quand ceux-ci claquent sur les pages et dans la bouche de celleux qui les prononcent à haute voix : « Travailler aujourd’hui, c’est, de plus en plus, être sommé∙e de faire sans penser, ressentir sans émotion, (se) déplacer sans friction, s’adapter sans questionner, traduire sans pause, désirer sans but, se connecter sans interruption. » (p. 162) Stefano Harney et Fred Moten mettent le doigt sur les propositions assommantes qu’il s’agit de renverser afin de prendre à rebours le néolibéralisme effréné qui s’immisce dans toutes les strates de la société. Retrouver la vivacité des affects, la véracité des contacts, l’agentivité de la pensée et la douceur du toucher ; prendre le temps de réfléchir et de construire ses propres outils d’émancipation intellectuelle. Comme le soulignait justement Rosanna Puyol lors de notre conversation en septembre 2022 : « L’écriture inclusive permet de ne pas figer un usage. » De même la traduction est imaginée par elle et celleux avec qui elle collabore comme une « écriture poétique », la traduction est discutée collectivement pour qu’il y ait la « possibilité de parler des mots ». L’oralité de l’expérience est reconduite dans la lecture. Comme le souligne Laura Mulvey dans son essai sur Jean-Luc Godard composant Fétichisme et Curiosité5, premier ouvrage publié par Brook en 2019 : « Godard nous a appris à nous demander, pourquoi ces images ? pourquoi ces sons ? » (p. 190) Un peu plus loin dans le texte, elle évoque un film du cinéaste où l’actrice bégaie, le mot appartient alors à une autre sonorité, saccadée ou distordue. Mulvey écrit : « Au début de Passion [1982], Isabelle, l’ouvrière de l’usine, se fait licencier. L’histoire tourne autour de son combat pour obtenir un nouveau poste ou une indemnisation et semble donc poursuivre l’engagement de Godard auprès de la classe ouvrière. Son personnage est vulnérable, aussi bien physiquement qu’émotionnellement. Son léger bégaiement traduit sa mauvaise maîtrise du langage et des codes culturels, ce qui la tient à l’écart du monde du cinéma et de l’art » (p. 197). L’analyse féministe que Laura Mulvey fait du cinéma de Jean-Luc Godard met l’accent sur le personnel autant que le politique, sur la vulnérabilité des corps dans les conditions de précarité et sur les moyens de s’en libérer. Une maison d’édition fait le choix des textes qu’elle publie et en dégage ainsi les lignes de forces et d’engagement. Dans l’un de nos échanges écrits, Rosanna Puyol décrit ainsi l’une des prochaines publications de Brook, Textes à lire à voix haute, qui est un ouvrage collectif : « C’est un recueil d’écrits (poésie, rap, manifeste, essai, théâtre, fiction) d’artistes/auteur∙rice∙s brésilien∙ne∙s, composé par trois curatrices brésiliennes, à la demande d’un collectif de traductrices (basées en Belgique, en Suisse et au Brésil). Des textes vraiment fabuleux, en lutte transféministe et antiraciste ~ du chant, de l’analyse et du programme politique tout autant et à la fois ». Elle évoque aussi Bonbons à l’anis, recueil de poèmes de l’autrice argentine Cecilia Pavón. Traduit à trois (par Mona Varichon, Marion Vasseur Raluy et Rosanna Puyol), « ce sont des textes très drôles, beaucoup d’amitié, de désespoir et avec un regard féministe transformateur qui saupoudre tout ». Elle cite aussi A perte de mère, de Saidiya Hartman, traduit par Maboula Soumahoro qui en écrit également la préface. Les droits de Loose Your Mother: A Journey Along the Atlantic Slave Route, puissant ouvrage de Saidiya Hartmann publié en 2007, ont été parmi les premiers acquis par Rosanna Puyol pour Brook, soulignant par là sa persévérance face au système hiérarchisé du monde de l’édition notamment anglophone. « A perte de mère » pour traduire « Loose Your Mother », un très beau déplacement visuel vers l’imaginaire de la mer et le démembrement des familles pendant l’esclavage transatlantique. Rosanna Puyol est actuellement en résidence d’écriture avec Pauline L. Boulba, Aminata Labor et Nina Kennel. Elles travaillent à l’édition d’un livre sur la critique de danse féministe Jill Johnston, figure de l’avant-garde new-yorkaise.
- 6 Wittig, Monique. « Avant-note », in Barnes, Djuna. La Passion, Paris : Ypsilon.éditeur, 2015, p. 9. (...)
- 7 https://rot-bo-krik.com/
- 8 Cayrat, Karen. « "Se situer à l’échelle d’un quartier-monde, c’est là un geste éditorial qui nous i (...)
- 9 Morris, William. Nouvelles de nulle part ou Une Ere de repos, roman d’utopie (1890), Paris : G. Bel (...)
2En 1982, dans son avant-note à La Passion, recueil de nouvelles de Djuna Barnes (1892-1982) qu’elle a traduit, Monique Wittig écrit : « tout écrivain minoritaire (qui a conscience de l’être) entre dans la littérature à l’oblique si je puis dire6 ». Prendre un chemin de traverse comme forme de résistance est aussi au cœur d’une autre maison d’édition fondée en 2021 par Mathieu Kleyebe Abonnenc, Sarah Frioux-Salgas, Dominique Malaquais et Jean-Baptiste Naudy : Ròt-Bò-Krik. Reprenant « l’ancien nom du quartier de la Crique à Cayenne, en Guyane, le quartier hors la ville coloniale », Ròt-Bò-Krik est « petite, indépendante, polyphonique, joyeuse et baroque7 ». Comme iels l’expliquent à Karine Cayat lors d’un entretien dans Pro/p(r)ose : « Bien que venant chacun·e d’horizons et de méthodologies différentes, nous avons à certains égards en commun un même domaine de recherche, au croisement de l’histoire de l’internationalisme anticolonial, des élaborations théoriques décoloniales, et de l’immense vigueur des créations littéraires du Sud global, dans son rapport aussi délicat qu’émancipé aux langues impériales. Un certain rapport au monde et à la politique par le biais de la traduction, linguistique ou contextuelle. Où la notion de décalage permet de produire des autonomies mais aussi des partages8 ». Le parti pris de Ròt-Bò-Krik est de publier simultanément un livre de littérature et de théorie sans que ces catégories soient déterminantes. Après la parution au printemps 2022 de Dieu t’a créé, tu as crié… ! : une histoire des Guyanes de Michel Alimeck et d’Archéologie des trous de Stacy Hardy sortent à l’automne La Sphère de Planck de Lionel Manga et La décolonisation n’est pas une métaphore d’Eve Tuck et K. Wayne Yang. Chaque ouvrage revêt sur sa couverture un motif de William Morris dont le charme certain prend læ lecteurice par la main et læ guide vers le marronnage entre les entrelacements floraux et végétaux. A l’instar des auteur·rice·s publié·e·s par Ròt-Bò-Krik ou Brook et les responsables de ces éditions, Morris rappelle dans le chapitre XIV de Nouvelles de nulle part ou Une Ere de repos, roman d’utopie (1890) que « […] la lutte politique était un résultat nécessaire de la nature humaine9 ».
3Engagée dans une économie de production à leur échelle, ces « petites maisons d’éditions » se distinguent par leur liberté qui passe aussi par des choix esthétiques originaux et beaux ; leur lien à l’art, à la critique et aux usages politiques de la culture en font des objets qui s’émancipent et émancipent.
Notes
1 Lebovici, Elisabeth. « De "petits éditeurs" ? », Critique d’art, n°20, automne 2002, p. 5-8, https://doi.org/10.4000/critiquedart.1988
2 Voir http://journals.openedition.org/critiquedart/92369
3 Harney, Stefano. Moten, Fred. Les Sous-Communs : planification fugitive et étude noire, Paris : Brook, 2022
4 https://brook.pm/editions.html
5 Voir http://journals.openedition.org/critiquedart/62147
6 Wittig, Monique. « Avant-note », in Barnes, Djuna. La Passion, Paris : Ypsilon.éditeur, 2015, p. 9. Traduit par M. Wittig
7 https://rot-bo-krik.com/
8 Cayrat, Karen. « "Se situer à l’échelle d’un quartier-monde, c’est là un geste éditorial qui nous inspire dans notre intention" : rencontre exclusive avec les éditions Ròt-Bò-Krik », Pro/p(r)ose Magazine, 31 juillet 2022 https://proprosemagazine.wordpress.com/2022/07/31/se-situer-a-lechelle-dun-quartier-monde-cest-la-un-geste-editorial-qui-nous-inspire-dans-notre-intention-rencontre-exclusive-avec-les-editions-rot-bo-krik/
9 Morris, William. Nouvelles de nulle part ou Une Ere de repos, roman d’utopie (1890), Paris : G. Bellais, 1902, chapitre XIV « Comment on traite les questions », p. 142-143. Traduit par Pierre Georget La Chesnais
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Référence papier
Elvan Zabunyan, « Prendre la tangente », Critique d’art, 59 | 2022, 9-16.
Référence électronique
Elvan Zabunyan, « Prendre la tangente », Critique d’art [En ligne], 59 | Automne/hiver 2022, mis en ligne le 01 décembre 2023, consulté le 16 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/critiquedart/97955 ; DOI : https://doi.org/10.4000/critiquedart.97955
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