1Les innovations technologiques ont profondément reconfiguré le champ journalistique, en accélérant la circulation de l’information, en diversifiant les formats de production et en élargissant l’accès aux contenus. Du télégraphe aux dispositifs numériques contemporains, en passant par les réseaux socionumériques, ces évolutions ont également favorisé une décentralisation accrue de la production de l’information. Plus récemment, l’intelligence artificielle (IA) s’est imposée comme un outil structurant de la chaîne de production journalistique, suscitant un intérêt croissant dans la littérature académique (Galily, 2018 ; Diakopoulos, 2019 ; Beckett, 2019, 2024 ; Wilczek et al., 2024 ; Pinto et al., 2024 ; Helberger, 2024). Si elle permet d’automatiser certaines tâches et de personnaliser les contenus (Peretti, 2019 ; Saint-Germain et White, 2021), son intégration soulève d’importants enjeux éthiques, notamment en matière de transparence, de biais algorithmiques, de précarisation du travail journalistique et de renforcement des bulles informationnelles (Joux, 2023 ; Porlezza et Schapals, 2024 ; Verma, 2024 ; Simon, 2024 ; Diakopoulos et al., 2024).
2Ces mutations se manifestent avec une acuité particulière dans le journalisme de guerre, où les dispositifs technologiques ont profondément transformé les modalités de couverture des conflits (Neuman, 1996 ; Knightley, 2004 ; Matheson et Allan, 2009 ; Patrikarakos, 2017). Parallèlement, elles ont contribué à la persistance, voire à l’intensification, de dilemmes éthiques tels que la désinformation, la propagande, l’instrumentalisation des médias par les acteurs militaires, la mise en scène de la violence, les atteintes à la vie privée ou encore la reproduction de stéréotypes (Taylor, 1998 ; Allan et Zelizer, 2004 ; Mercier, 2004 ; Boyd-Barrett, 2014 ; Matheson, 2022). Dans ce contexte, l’IA ne constitue pas une rupture, mais s’inscrit dans la continuité de ces tensions, tout en contribuant à leur reconfiguration à travers des défis spécifiques liés aux pratiques de terrain.
3Partant de ces constats, cette recherche repose sur l’hypothèse selon laquelle l’usage de l’intelligence artificielle dans le journalisme de guerre tend à intensifier des problématiques préexistantes plutôt qu’à introduire une rupture. Dans cette perspective, elle vise à identifier et à analyser les enjeux éthiques soulevés par ces technologies, à partir d’une enquête menée auprès de 38 journalistes indépendants expérimentés en zones de conflit. Les données recueillies ont fait l’objet d’une analyse descriptive, mises en perspective avec les apports de la littérature scientifique.
4L’intelligence artificielle s’intègre aujourd’hui à l’ensemble des étapes du travail journalistique : sélection des sujets, collecte de l’information, rédaction et diffusion (Beckett, 2019, 2024 ; Peretti, 2019 ; Saint-Germain et White, 2021 ; Simon, 2024). Des rédactions telles que The Washington Post, la BBC ou Reuters automatisent déjà la production de contenus textuels, audio et vidéo grâce aux IA génératives (Diakopoulos et al., 2024). Ces outils facilitent également la transcription, la traduction, l’encodage de données ainsi que l’analyse de grands volumes d’information (Thurman et al., 2019 ; Marconi, 2020 ; Stray, 2021 ; Verma, 2024).
5Dans ce contexte, Beckett (2019, 2024) souligne que cette automatisation permet de libérer du temps au profit d’enquêtes plus approfondies. Toutefois, cette transition technologique soulève de nombreux défis, d’ordre éthique, technique et économique. Par ailleurs, son adoption demeure inégale, en raison du coût des outils, du besoin de formation spécialisée et des infrastructures numériques nécessaires à leur mise en œuvre. Ces contraintes sont particulièrement visibles dans les pays du Sud global, où les rédactions disposent souvent de ressources financières et techniques plus limitées, où l’accès aux technologies de pointe reste inégal et où les dispositifs de formation à ces nouveaux outils sont encore peu développés, voire dépendants de partenariats externes (Wilczek et al., 2024 ; Pinto et Barbosa, 2024).
6Plusieurs travaux ont mis en évidence les effets ambivalents de l’IA sur les pratiques journalistiques, en soulignant notamment certains risques : opacité algorithmique, affaiblissement de l’esprit critique (Joux, 2023), production de contenus non vérifiés, personnalisation excessive favorisant les bulles informationnelles (Diakopoulos, 2019 ; Verma, 2024), ainsi que prolifération de deepfakes et de bots. Face à ces enjeux, Marconi (2020) insiste sur le rôle central des journalistes dans l’interprétation des données et la prise de décisions éthiques.
7L’impact de l’IA varie toutefois selon les spécialités journalistiques. Galily (2018) montre que le journalisme sportif a su tirer parti de l’automatisation, contrairement au journalisme d’investigation, qui reste encore limité par des obstacles techniques (Stray, 2021). D’un point de vue éthique, plusieurs auteurs (Porlezza et Schapals, 2024 ; Simon, 2024) alertent sur les risques de dépendance à l’égard des entreprises technologiques, susceptibles de menacer l’autonomie éditoriale et d’accentuer la précarisation du métier. Pour y remédier, Shi et Sun (2024) recommandent de renforcer la formation, la supervision humaine et l’adoption d’une posture critique constante de la part des journalistes face à ces outils.
8En somme, si l’IA permet d’automatiser certaines tâches, de traiter de grandes quantités de données et de personnaliser les contenus, son intégration soulève des enjeux techniques, économiques et, surtout, éthiques. Ces questions prennent une importance particulière dans le journalisme de guerre, où la vérification rigoureuse des faits et le respect des principes déontologiques sont essentiels face à une désinformation omniprésente. La présente recherche examine ainsi la manière dont ces outils sont mobilisés dans ce champ spécifique, en analysant leurs apports et leurs limites à la lumière de l’histoire longue du journalisme de conflit.
9Comme évoqué précédemment, l’évolution du journalisme de guerre est étroitement liée aux innovations technologiques. Dès la guerre de Crimée (1853-1856), le télégraphe a permis une transmission quasi immédiate de l’information, amorçant un processus de professionnalisation du métier (Neuman, 1996 ; Knightley, 2004 ; Allan et Zelizer, 2004). Durant la guerre de Sécession, son usage restait coûteux, réservé aux grandes rédactions, mais favorisait déjà des récits parfois biaisés ou sensationnalistes (McLaughlin, 2002).
10La photographie, apparue dans la couverture des conflits au XIXᵉ siècle, a rendu les guerres plus tangibles tout en soulevant des enjeux éthiques, notamment autour du consentement et de la représentation de la souffrance (Taylor, 1998 ; Sontag, 2004 ; Oldfield, 2019). Au XXᵉ siècle, la radio puis les ciné-journaux ont rapproché les publics des conflits, mais souvent sous contrôle étatique ou dans une logique de propagande (Golin et Abreu, 2006 ; Luckhurst, 2023).
11La télévision, particulièrement durant la guerre du Vietnam, a marqué un tournant avec la diffusion d’images choquantes, alimentant des débats sur les limites de la représentation de la violence (Knightley, 2004). Les retransmissions en direct des années 1990, comme lors de la guerre du Golfe, ont privilégié la rapidité à la profondeur, tout en exposant les médias à la censure étatique (Thussu et Freedman, 2003 ; Wolton, 1991 ; Mercier, 1993).
12Avec le Web 2.0, les blogs et médias indépendants ont favorisé la diversification des récits, mais ont aussi accru la vulnérabilité à la désinformation et aux atteintes à la vie privée des sources (Matheson et Allan, 2009 ; Reynolds, 2004). Depuis les années 2010, les réseaux socionumériques et les smartphones ont renforcé le journalisme citoyen en ligne, mais aussi la bataille des récits et les risques de manipulation (Heras et Römer-Pieretti, 2015 ; Patrikarakos, 2017 ; Texeira et Costa, 2023 ; Boyd-Barrett, 2024). L’usage de drones ou du journalisme immersif dans les années 2020 soulève d’autres enjeux liés à la vie privée des civils et à une possible déshumanisation des conflits.
13Ces évolutions techniques soulèvent ainsi des enjeux éthiques persistants : désinformation, sensationnalisme, sécurité des sources, stéréotypes médiatiques, propagande et cadrages orientés par des intérêts politiques et militaires (Boyd-Barrett, 2014). Selon Allan et Zelizer (2004), ces biais peuvent refléter des positionnements idéologiques implicites, tandis que la marginalisation des voix alternatives et la représentation réductrice de la complexité des conflits appellent à une vigilance accrue. Ainsi, Matheson (2022) insiste sur l’importance de restituer la complexité, de préserver la dignité des victimes et de refuser les récits simplistes.
14La protection des sources civiles reste une exigence centrale. Or, certaines technologies (comme les drones et les métadonnées) peuvent mettre leur anonymat en péril (Roumanos, 2021 ; Perrot, 2022). Ces risques rappellent que l’évolution du journalisme de guerre est inséparable d’une réflexion constante sur la responsabilité éthique, notamment face aux nouveaux outils comme l’intelligence artificielle.
15En somme, si les technologies ont transformé le journalisme de guerre, elles ont aussi soulevé des dilemmes éthiques persistants, du sensationnalisme à la sécurité des sources. Selon Matheson (2022), le journalisme de guerre ne doit pas se limiter à transmettre des faits, mais doit aussi en interroger les effets. Ces réflexions sont donc essentielles pour évaluer l’impact des outils d’IA générative dans la couverture contemporaine des conflits.
16Pour répondre à la problématique de cette recherche, la méthode du questionnaire a été retenue en raison de sa capacité à recueillir des données quantitatives et qualitatives (De Singly, 2008), permettant d’explorer différentes dimensions de l’usage de l’intelligence artificielle dans le journalisme de guerre. Le formulaire, rédigé en anglais, comportait à la fois des questions fermées (à choix multiples) et ouvertes, offrant une exploration approfondie des expériences et des perceptions des répondants.
17Plus précisément, le questionnaire s’articulait autour de trois axes principaux : a) les usages de l’IA dans la couverture des conflits armés (question à choix multiples portant notamment sur l’automatisation de la rédaction, la transcription, la traduction, l’analyse de données, la surveillance des réseaux socionumériques et le fact-checking) ; b) les outils d’IA utilisés par les journalistes (question ouverte) ; c) les défis, en particulier éthiques, liés à l’usage de l’IA dans le journalisme (question ouverte). Une rubrique « Observations » a également été ajoutée afin de permettre aux participants de partager des éléments complémentaires jugés pertinents.
18Une fois les questions finalisées, un questionnaire en ligne a été élaboré via Google Forms. L’enquête a été conçue de manière à garantir l’anonymat des répondants : aucune donnée permettant une identification directe n’a été collectée, et la participation reposait sur le consentement volontaire. Par ailleurs, bien que l’outil Google Forms implique le recours à un service tiers, une attention particulière a été accordée à la nature des données recueillies, en évitant toute collecte de données identifiantes. Les réponses ont été utilisées exclusivement à des fins de recherche et traitées de manière confidentielle.
19Pour cibler des journalistes ayant une expérience de la couverture des conflits armés et recourant à l’IA dans leur pratique professionnelle (critère de sélection des enquêtés), le lien du questionnaire a été diffusé via des groupes de journalistes internationaux sur Facebook, ainsi que sur Twitter et LinkedIn. Au total, 38 journalistes freelances de diverses nationalités (américaine, belge, française, italienne, etc.), ayant une expérience directe en zone de conflit, ont répondu. Afin de préserver leur anonymat, les réponses ont été codées sous la forme « Journaliste » suivi d’un numéro.
20Afin de mieux comprendre les implications concrètes de l’IA dans la couverture des conflits, cette étude a fait le choix de se concentrer sur des journalistes indépendants (également appelés freelances). Ce choix repose sur plusieurs éléments : leur présence fréquente sur le terrain et leur expérience empirique des outils numériques en contexte à haut risque ; leurs moyens techniques et financiers plus limités ; ainsi que leur relative autonomie éditoriale, qui favorise une parole plus libre sur les usages et dérives technologiques.
21Les données recueillies ont été analysées de la manière suivante : les questions fermées ont fait l’objet d’une analyse descriptive visant à identifier les outils et usages les plus fréquents. Les réponses ouvertes ont été traitées selon la méthode d’analyse de contenu proposée par Bardin (2013), reposant sur un processus de codage systématique du corpus. Les verbatims ont été découpés en unités de sens, puis regroupés en catégories thématiques construites de manière inductive et itérative. Les discours ont ainsi été segmentés en éléments significatifs (expressions, idées ou arguments récurrents), puis classés en catégories analytiques telles que les bénéfices perçus de l’IA, les contraintes techniques et économiques, les enjeux éthiques ou encore la place persistante de l’intervention humaine dans le processus journalistique. La récurrence et la convergence de ces unités de sens ont permis d’identifier des thématiques dominantes au sein du corpus. Enfin, les résultats ont été triangulés avec la littérature scientifique existante, dans une perspective critique visant à analyser les modalités d’intégration de l’IA dans la couverture des conflits et leurs implications professionnelles et éthiques.
22Avant de présenter ces résultats, il convient de préciser les principales caractéristiques des répondants. Conformément aux exigences d’anonymat et de confidentialité, les données sont présentées de manière agrégée. L’échantillon est composé de 38 répondants, dont 36 hommes et deux femmes, âgés de 26 à 58 ans. Les participants ont collaboré avec divers médias et agences internationales et régionales, notamment des agences de presse (AP, Reuters, Anadolu Agency, ANSA, APA, EPA), des médias audiovisuels (Al Jazeera, Al Arabiya, İhlas News Agency), ainsi que des journaux internationaux tels que The Guardian, Le Monde, Libération, Die Zeit, Los Angeles Times ou USA Today, entre autres.
23Tous sont des journalistes freelances travaillant dans des contextes de couverture de conflits armés, principalement au Moyen-Orient, en Europe de l’Est et dans certaines régions d’Afrique. Leur expérience professionnelle varie de quatre à onze ans dans le journalisme de guerre ou la couverture de zones de conflit, ce qui suggère une diversité générationnelle et professionnelle. Sans permettre de validation empirique complète des tendances identifiées dans la littérature récente (Pasquier et al., 2025), les données indiquent néanmoins une adoption particulièrement marquée des outils d’IA pour des tâches opérationnelles, indépendamment du degré d’expérience déclaré.
24Dans la continuité de ce profil, les résultats permettent d’analyser les usages de l’intelligence artificielle dans des pratiques journalistiques de terrain fortement marquées par les contraintes des environnements de conflit et par le statut de journalistes indépendants. Les résultats montrent que l’IA est perçue comme un outil complémentaire dans les zones de conflit, notamment pour la traduction, la transcription et la veille sur les réseaux socionumériques. Trente répondants déclarent utiliser ChatGPT pour comprendre des documents ou des interviews dans des langues locales, bien que la connectivité sur le terrain reste un obstacle. Des outils comme CrowdTangle, TweetDeck/X Pro, Dataminr ou SignalAI sont également utilisés pour la veille, et 24 journalistes emploient InVID ou Hive AI pour détecter des fake news ou des images manipulées.
25En effet, les fréquences déclarées par les répondants montrent une utilisation majoritaire de ces fonctionnalités, par rapport à des usages plus complexes tels que la production de contenus journalistiques. Cette tendance quantitative est ensuite confirmée et enrichie par l’analyse des réponses ouvertes. Dans ces dernières, tous les journalistes décrivent l’IA comme un outil « complémentaire » permettant de gagner du temps sur des tâches répétitives, tout en soulignant qu’elle ne remplace pas le travail d’enquête sur le terrain ni l’analyse éditoriale. L’interprétation de cette complémentarité repose donc sur une triangulation entre les données quantitatives issues des réponses fermées et les verbatims qualitatifs, lesquels convergent vers l’idée d’une IA utilisée comme support opérationnel plutôt que comme substitut au travail journalistique.
26Dans la mesure où les répondants sont des journalistes indépendants (freelances), l’usage de ces outils semble relever avant tout d’initiatives individuelles. Toutefois, le questionnaire n’incluait pas de question spécifique permettant de distinguer explicitement entre usages imposés par des rédactions et usages autonomes, ce qui constitue une limite de l’étude.
27Cette constatation rejoint les travaux consacrés à l’intégration de l’IA générative dans les pratiques journalistiques, lesquels soulignent son utilité pour automatiser les tâches répétitives (Beckett, 2019, 2024 ; Peretti, 2019 ; Saint-Germain et White, 2021 ; Shi et Sun, 2024). Si ces technologies sont appréciées pour leur accessibilité, plusieurs journalistes pointent leur manque de fiabilité et leur difficulté à saisir les nuances culturelles. Le Journaliste 17 résume : « L’IA ne capte pas toujours la gravité ou la sensibilité d’un message. Une mauvaise traduction peut fausser le récit ou provoquer des malentendus culturels. »
28En ce qui concerne la génération de contenus, 15 journalistes ont déclaré avoir déjà expérimenté l’IA (notamment ChatGPT) pour rédiger des textes, produire des cartes ou résumer des informations. Toutefois, l’analyse des réponses ouvertes révèle une perception globalement critique de ces usages. En effet, 31 des répondants ayant expérimenté ces outils expriment des réserves récurrentes concernant la qualité et la profondeur des contenus générés. Cette position se manifeste à travers plusieurs types d’énoncés convergents : 28 journalistes évoquent une standardisation des formats rédactionnels, 26 soulignent une perte de nuance ou une insuffisante prise en compte des dimensions contextuelles et humaines des récits de guerre. Ces critiques apparaissent de manière répétée dans les verbatims, indépendamment des outils utilisés ou des contextes de production. Ainsi, le scepticisme ne repose pas sur une seule observation isolée, mais sur une convergence de discours exprimant une même limite perçue de l’IA générative, à savoir sa difficulté à produire un contenu riche, contextualisé et sensible aux réalités du terrain.
- 1 Les réponses au questionnaire ont été recueillies en anglais. Les verbatims présentés ici ont été t (...)
« J’ai déjà essayé de produire un texte en utilisant ChatGPT, et le résultat était une structure standardisée et stéréotypée des reportages de guerre, sans profondeur. Les témoignages des civils n’ont pas été traités correctement ; ils sont relégués au second plan alors qu’ils devraient être les protagonistes de l’histoire. Cela m’a fait réaliser que ce type d’outil ne produit pas, mais reproduit un modèle narratif cliché. Cela empêche non seulement la créativité, mais aussi la diversité du contenu. Si cela continue ainsi, toutes les actualités et reportages de guerre seront identiques, seuls les noms des personnes et des lieux changeront » (Journaliste 7)1.
29Un autre défi technique concerne la difficulté d’intégrer plusieurs outils numériques, selon l’expérience partagée par 18 journalistes ayant participé à l’enquête. Le journaliste 10 précise : « Intégrer plusieurs outils dans un environnement sous pression est compliqué, car faire fonctionner tout cela de manière efficace, en situation d’urgence, peut devenir chaotique. Selon le type d’outil, cela peut aussi coûter cher. » Cette perception est également partagée par un autre répondant, qui insiste sur les contraintes économiques associées à l’usage de ces technologies. Les journalistes 13 et 22 précisent en effet :
« Cette adaptation demande du temps et de l’argent, deux ressources dont manquent précisément de nombreux journalistes indépendants. En effet, couvrir une guerre de manière conventionnelle nécessite des moyens financiers importants. Cela représente un coût élevé pour les médias, et encore davantage pour les journalistes freelance » (Journaliste 13).
« Le coût des licences pour des outils d’IA avancés est prohibitif pour des freelances comme moi. Par exemple, la licence premium d’InVID-WeVerify donne accès à un logiciel de métadonnées avancées, mais peut coûter à partir de 100 dollars par mois. Même dans les grandes rédactions, le budget alloué à la formation des journalistes à l’utilisation de l’IA reste encore limité » (Journaliste 22).
30L’IA offre des opportunités en zones de guerre, notamment pour les tâches répétitives, mais présente aussi des limites. Les réponses recueillies montrent en effet une perception ambivalente de sa fiabilité. Plus précisément, les journalistes interrogés soulignent que les outils d’IA produisent des résultats variables selon les contextes linguistiques et culturels, ce qui peut affecter la compréhension fine des situations de conflit. Cette limite est particulièrement visible dans les témoignages évoquant des erreurs de traduction, des difficultés à interpréter des messages codés ou encore une incapacité à saisir les dimensions émotionnelles des récits de terrain. Ces éléments, identifiés à partir de l’analyse thématique des réponses ouvertes, constituent une catégorie récurrente relative aux « limites de contextualisation » de l’IA dans les environnements de guerre.
31Sur le plan éthique, la désinformation est perçue comme le principal enjeu par les journalistes interrogés, notamment en raison de la tendance des outils d’IA à renforcer certains biais politiques ou idéologiques. Cette problématique rejoint les critiques formulées dans la littérature, relatives aux défis techniques et déontologiques posés par le recours aux algorithmes dans les pratiques journalistiques (Diakopoulos, 2019 ; Thurman et al., 2019 ; Porlezza et Schapals, 2024). Certaines sources, souvent institutionnelles ou à forte visibilité, sont ainsi mises en avant au détriment d’autres voix plus marginales, ce qui affecte directement l’équilibre narratif et la pluralité des points de vue.
« Je me souviens d’un cas où j’ai utilisé un système d’IA pour analyser certaines publications sur Twitter pendant une attaque à Donetsk. L’outil a identifié une série de messages en russe comme étant des sources fiables, mais a ignoré les publications en ukrainien qui contenaient pourtant des informations essentielles. C’est ainsi que j’ai compris que l’algorithme privilégiait les contenus ayant un fort taux d’engagement, ce qui favorisait les récits alignés sur le point de vue du public pro-russe. Malheureusement, une grande partie de ces contenus comportait des informations et des images fabriquées » (Journaliste 9).
« Une fois, le système a mis en avant les déclarations d’une source gouvernementale tout en minimisant les témoignages des civils et des organisations humanitaires. Ce déséquilibre représentait une faille évidente de l’algorithme, qui s’est basé sur des critères de pertinence sans saisir le poids moral et factuel des différentes sources. J’ai donc dû revoir manuellement l’ensemble des informations afin d’éviter une couverture biaisée et partisane. C’est pourquoi je considère toujours l’IA comme un outil complémentaire à mon travail, et non comme un substitut à l’analyse humaine et à une vérification rigoureuse des faits » (Journaliste 33).
32Ce phénomène rejoint les alertes de Diakopoulos (2019) et Verma (2024) concernant la personnalisation algorithmique de l’information, qui risque de renforcer des bulles informationnelles et de compromettre les principes d’impartialité et de diversité. Dans le cadre du journalisme de guerre, où la vérification et la représentation équitable des faits sont cruciales, ces biais algorithmiques peuvent non seulement nuire à la qualité de l’information produite, mais aussi contribuer à la propagation de la désinformation.
33Ces enjeux ne sont pas nouveaux et s’inscrivent dans une continuité historique du journalisme de guerre, marquée par des épisodes récurrents de propagande et de distorsion de l’information à travers différents moyens technologiques (Knightley, 2004 ; Boyd-Barrett, 2014). Par ailleurs, une autre inquiétude exprimée concerne la dépendance excessive à l’IA, qui pourrait conduire au remplacement de l’analyse critique humaine par des décisions automatisées. À propos de ce risque, le journaliste 9 a déclaré : « Le contact physique avec la guerre est essentiel pour la couverture. Il faut pouvoir témoigner et ressentir la souffrance des personnes qui nous entourent, et la dépendance à l’IA peut nous éloigner de ce lien direct avec la réalité du conflit. » Ce phénomène risque donc de produire une uniformisation des récits et d’appauvrir la complexité des contenus journalistiques.
34Un autre enjeu éthique majeur concerne la vie privée et la sécurité des sources : l’usage d’outils d’IA basés sur le cloud peut exposer des données sensibles, comme la localisation ou l’identité de témoins anonymes. Une telle vulnérabilité contrevient aux principes déontologiques du journalisme, qui imposent une protection stricte des sources, surtout en contexte de conflit.
« Lorsqu’on partage des fichiers audio ou vidéo pour analyse via des outils d’IA, beaucoup d’entre eux contiennent des informations cachées, comme la localisation ou l’heure d’enregistrement. Même si ces données ne sont pas visibles pour moi, elles peuvent être accessibles à des tiers ou interceptées par des hackers. C’est pourquoi je pense que nous avons besoin de solutions plus sécurisées, réellement adaptées surtout à la réalité du journalisme d’investigation » (Journaliste 34).
35Pour garantir donc une information fiable, nuancée et conforme aux principes éthiques du métier, l’intervention des journalistes sur place reste indispensable. Les analyses de Matheson (2022) sur l’éthique dans les contextes de conflit s’avèrent particulièrement pertinentes ici : les craintes des professionnels face aux risques de manipulation et de désinformation produits par l’IA montrent à quel point il est essentiel de maintenir des récits ancrés dans la vérité, enrichis par le contexte, et résistants aux logiques de simplification ou de spectacularisation.
36Les menaces pesant sur la confidentialité des sources ainsi que les effets d’une trop grande automatisation rappellent la nécessité de préserver l’humanité des récits et le respect des victimes. Dans cette optique, plusieurs chercheurs appellent à des mesures concrètes, comme la mise en place de cadres éthiques spécifiques à l’usage de l’IA dans les médias (Porlezza et Schapals, 2024), ou encore la valorisation du rôle actif des journalistes dans l’interprétation et la régulation des outils technologiques (Shi et Sun, 2024). Ces recommandations trouvent d’ailleurs un écho dans certaines pratiques éditoriales déjà mises en œuvre au sein de rédactions internationales (Reuters, The New York Times, AP, BBC, The Washington Post), notamment en France (AFP, Le Monde, Le Figaro, France Télévisions, Radio France), ainsi que dans d’autres contextes nationaux, où des chartes internes et des lignes directrices relatives à l’usage de l’IA commencent à être développées.
37Les témoignages recueillis mettent en évidence le rôle central de l’intervention humaine dans les processus de vérification et de production de l’information, notamment afin de corriger les erreurs susceptibles de compromettre l’éthique journalistique et de favoriser des dynamiques de désinformation ou de manipulation des faits en contexte de guerre.
38Cette importance accordée à l’intervention humaine est identifiée à partir de l’analyse thématique des réponses ouvertes, au cours de laquelle les verbatims ont été codés puis regroupés en catégories analytiques telles que la vérification éditoriale, la correction des erreurs et la médiation critique des contenus générés par les outils numériques. Dans cette perspective, les journalistes associent explicitement cette intervention à une fonction de régulation essentielle, visant à limiter les risques d’erreurs factuelles et de dérives informationnelles.
39Par ailleurs, la mise en relation de ces résultats empiriques avec le cadre théorique de la recherche permet de les inscrire dans une continuité historique du journalisme de guerre. Toutefois, cette continuité ne repose pas uniquement sur une simple confirmation de la littérature existante, mais sur une convergence entre les catégories émergentes issues du corpus et les travaux portant sur les logiques récurrentes de propagande et de distorsion de l’information dans les conflits.
40Si ces problématiques traversent plus largement le champ journalistique, les résultats montrent néanmoins que le contexte de guerre en intensifie les enjeux et les contraintes. Les conditions spécifiques de couverture des conflits (telles que l’accès limité aux terrains, la dépendance à des intermédiaires locaux, la pression exercée par les acteurs politiques et militaires, ainsi que la circulation accélérée d’informations non vérifiées) renforcent la fragilité des dispositifs de vérification. Dans ce cadre, la production de l’information s’inscrit dans un environnement particulièrement instable, où les exigences de vérité, de crédibilité et de rapidité sont continuellement reconfigurées par les logiques propres au conflit et à la guerre informationnelle.
41L’introduction de l’intelligence artificielle dans le journalisme de guerre constitue une avancée technique majeure, sans pour autant constituer une rupture avec les logiques professionnelles préexistantes. Si elle permet d’automatiser certaines tâches, elle prolonge également des dynamiques déjà à l’œuvre dans le champ journalistique, notamment en matière de précarisation, de biais narratifs et de circulation de la désinformation. En ce sens, l’IA s’inscrit davantage dans une logique de continuité que de rupture, tout en contribuant à reconfigurer partiellement les pratiques existantes.
42Les défis associés à son utilisation ne sont pas entièrement nouveaux, mais se manifestent sous des formes renouvelées. Les enjeux éthiques, les risques de manipulation de l’information et la reproduction de récits biaisés s’en trouvent amplifiés par les processus automatisés. Ce constat souligne le rôle toujours central du journaliste humain, dont l’esprit critique demeure essentiel, y compris dans les contextes de crise et de conflit armé.
43Cette étude, reposant sur les témoignages de 38 journalistes indépendants, met en lumière des contraintes concrètes liées à l’usage de l’IA sur le terrain, telles que le manque de formation, les inégalités d’accès aux outils et les risques accrus pour la sécurité des sources. Plusieurs limites doivent toutefois être soulignées. D’une part, bien que des variables sociodémographiques aient été collectées, elles n’ont pas fait l’objet d’une analyse approfondie, ce qui ne permet pas d’analyser finement les différences d’usage selon les profils des journalistes, notamment en termes d’âge, d’origine, de trajectoire professionnelle ou de niveau d’expérience. D’autre part, le choix de se concentrer exclusivement sur des journalistes indépendants empêche toute comparaison systématique avec les pratiques au sein des rédactions institutionnelles. Par ailleurs, la méthodologie par questionnaire limite l’accès à une compréhension approfondie des pratiques effectives, surtout dans leurs dimensions situées et contextuelles. Enfin, certaines variables structurantes, telles que les modalités de financement des outils d’IA ou les politiques éditoriales des organisations médiatiques, n’ont pas pu être pleinement explorées.
44Ces limites ouvrent plusieurs perspectives pour de futures recherches : il serait d’abord pertinent d’intégrer une analyse comparative des profils de journalistes, en tenant compte de variables telles que l’âge, l’origine géographique et sociale, ainsi que l’expérience professionnelle, afin de mieux comprendre comment ces facteurs influencent l’appropriation et les usages de l’intelligence artificielle. L’élargissement du corpus à des journalistes travaillant en rédaction permettrait également de comparer les conditions d’intégration de l’IA selon les statuts professionnels. Des approches qualitatives complémentaires, telles que des entretiens approfondis ou des observations de terrain, contribueraient par ailleurs à saisir plus finement les pratiques concrètes et les arbitrages quotidiens liés à ces technologies. Enfin, des études comparatives entre différents contextes géopolitiques ou types de conflits permettraient d’affiner l’analyse des effets de l’IA sur le journalisme de guerre.
45En définitive, cette recherche montre que l’intelligence artificielle ne transforme pas radicalement, à ce jour, le journalisme de guerre, mais qu’elle agit comme un révélateur et un amplificateur de tensions déjà présentes dans le champ. Les journalistes interrogés soulignent plusieurs apports concrets de l’IA, notamment en termes de gain de temps pour les tâches répétitives, en particulier dans des contextes de forte pression temporelle. Toutefois, ces bénéfices sont systématiquement nuancés par plusieurs limites identifiées dans les réponses au questionnaire. À ces limites s’ajoutent des préoccupations éthiques récurrentes, spécialement les risques de désinformation, de biais algorithmiques et de dépendance excessive aux systèmes automatisés.
46Loin de constituer une rupture, l’IA apparaît davantage comme un outil d’appoint qui amplifie certaines dynamiques préexistantes du journalisme de guerre. Cette recherche met ainsi en évidence la nécessité de penser l’intégration de ces technologies non seulement en termes d’innovation technique, mais aussi à l’aune des enjeux éthiques, professionnels et structurels qui façonnent le journalisme contemporain.