Navigation – Plan du site

AccueilNuméros21Écho des acteurs et des praticiensL’IA, alliée ou ennemie de l’Info...

Écho des acteurs et des praticiens

L’IA, alliée ou ennemie de l’Information ? Quelques paradoxes traités au festival international du journalisme en Lot-et-Garonne (Couthures-sur-Garonne, 11 juillet 2026)

AI: an ally or an enemy of information? Some paradoxes discussed at the International Journalism Festival in Lot-et-Garonne (Couthures-sur-Garonne, 11 July 2026)
¿La IA, aliada o enemiga de la información ? Algunas paradojas abordadas en el festival internacional de periodismo de Lot-et-Garonne (Couthures-sur-Garonne, 11 de julio de 2026)
Nadège Soubiale

Résumés

Ce texte interroge, à partir de deux sessions du festival international de journalisme de Couthures-sur-Garonne (11 juillet 2026), le paradoxe qui traverse la réflexion des rédactions sur l’intelligence artificielle. Il montre que l’intégration banalisée de l’IA dans les pratiques journalistiques (Anouch Seydtaghia, Le Temps) et la submersion informationnelle par des contenus générés par IA qu’elle contribue à nourrir (Julien Pain, France Info) sont traitées comme deux problématiques séparées, plutôt que comme les deux faces inséparables d’un nouvel environnement systémique de production médiatique. Après avoir écouté les présentations des journalistes invités, cette synthèse relève deux angles morts des préoccupations éthiques soulevées par leurs usages de l’IA : le coût écologique du déploiement de l’IA, marginal dans les échanges en dépit d’une session qui lui était dédiée la veille, ainsi que le questionnement sur les besoins réels des rédactions. Il apparaît au contraire que l’argument d’efficience tient lieu de justification à une généralisation présentée comme acquise voire inéluctable. Le propos invite ici à une réflexion articulant ces registres plutôt que de les dissocier, et interroge la passivité du vocabulaire employé par les rédactions face à l’adoption de ces outils.

Haut de page

Texte intégral

Deux titres, une même demi-journée, un paradoxe non résolu

1Le choix de programmation du festival juxtapose, à deux heures d’intervalle et dans un même lieu en plein air, une session sur l’intégration devenue banalisée de l’IA dans les rédactions, et une session sur l’IA comme outil d’efficience mais aussi de possible « mal-information ». Ce dispositif est irréductible à un hasard de grille : il permet de pointer, en creux, une tension que la thématique « IA, alliée ou ennemie ? » énonce dès son titre, mais que la structure en sessions distinctes incite à ne pas trancher, et les journalistes invités à débattre évitent tour à tour les tournures péremptoires et rédemptoires.

Anouch Seydtaghia, du journal suisse Le Temps : l’IA inscrite dans les routines de suivi professionnel

2Anouch Seydtaghia, responsable du pôle Cyber au Temps, couvre les questions d’intelligence artificielle depuis plusieurs années, au même titre que celles des télécoms ou de la cybersécurité. Autrement dit, comme d’un objet de veille professionnelle plutôt que comme un sujet d’enthousiasme ou de rejet déclaré. Si l’irruption de l’IA générative dans les rédactions s’affirme comme une évolution de fond, explique-t-il, comparable à d’autres mutations technologiques du secteur (5G, véhicule autonome), et il tente de documenter le phénomène plutôt que de porter un jugement a priori. Le titre même de la session où intervient ce journaliste, « Comment l’IA s’incruste », renvoie à un phénomène qui s’installe de façon capillaire, sans répondre à des décisions collectives claires, autrement dit un fait davantage constaté que réellement pensé et arbitré.

Julien Pain, journaliste sur France Info : l’IA vecteur de submersion informationnelle

3Julien Pain, rédacteur en chef de « Vrai ou Faux » sur France Info, occupe la session suivante pour couvrir un autre registre : celui de la vérification de l’information. Il reprend dans son intervention la substance de son idée maîtresse, déjà traitée dans plusieurs prises de parole publiques, notamment autour de la 300ᵉ édition de son émission radiophonique en juin 2026 : les contenus générés par IA (images, vidéos, textes) ne sont plus une exception au sein d’un flux d’informations globalement fiable, mais ils sont au contraire en passe de devenir un fait statistique quant aux contenus circulant sur les réseaux. Existe-t-il, par exemple, une solution technique qui permettrait de vérifier si les textes diffusés sont écrits par les journalistes ou produits par IA ? Il n’y a ici aucun outil miracle de détection, et Julien Pain développe ici un plaidoyer en faveur d’un journalisme rigoureux et indépendant comme seul rempart actuellement disponible face à ce phénomène.

Le paradoxe central : intégrer l’outil qui est à la source du problème qu’on dénonce

4C’est là que la juxtaposition des deux sessions prend une signification toute particulière. Anouch Seydtaghia documente ainsi une adoption professionnelle qui participe de la banalisation de l’outil ; Julien Pain documente, dans la foulée, l’invasion des contenus produits par l’IA sur les réseaux d’information. Mais les interventions des journalistes au cours de cette journée ne comptent pas de moments où ces deux lignes auraient pu se confronter pour permettre de véritables échanges avec le public quant à des controverses en même temps difficiles à trancher. Une question légitime est par exemple de savoir si l’intégration décrite par Anouch Seydtaghia peut, et dans quelle mesure, contribuer à la légitimation sociale de la production automatisée qui reste pourtant ensuite à détecter et à déconstruire. Il peut alors en ressortir une impression que le programme traite en quelque sorte de l’IA « alliée » et de l’IA « ennemie » comme deux éléments distincts alors qu’ils pourraient au contraire nourrir des réflexions critiques sur une sorte de figure de Janus du journalisme contemporain.

Deux absences remarquées... et signifiantes ? Le coût écologique du déploiement de l’IA, à peine évoqué

5Si les questions d’éthique sur la validité informationnelle à l’ère de l’IA générative ont été abondamment débattues, celles relatives au coût environnemental du déploiement de l’IA — consommation énergétique et hydrique des centres de données, empreinte carbone de l’entraînement et de l’inférence des modèles —, ont beaucoup plus rarement été évoquées au cours de cette journée, alors même que le festival lui a consacré une session dédiée la veille (« Impact sur l’environnement, la face cachée de l’IA », avec Aurélie Bugeau et Guillaume Carbou). Cette absence est-elle à interpréter de la part des journalistes lors de cette journée comme une mise à distance thématique, témoignant alors de l’idée que l’écologie de l’IA est à considérer comme un sujet séparé, plus « expert », plutôt qu’intégrée aux débats sur l’usage rédactionnel ou sur les risques de désinformation ou de « mal-information » ? Cette absence dans le propos laisse alors l’impression que les externalités écologiques négatives de l’IA restent un point aveugle de la pratique journalistique, alors même qu’elles pourraient concerner directement les rédactions qui adoptent massivement ces outils.

Une seconde absence remarquée : la question marginalement posée des besoins réels de l’IA dans le travail des journalistes

6Mon second constat est sans doute le plus incisif : à un seul moment, les intervenants ont interrogé la nécessité même du recours à l’IA sous l’angle des besoins spécifiques d’une rédaction. Une seule intervenante a esquissé cette question, sans qu’elle soit pour autant réellement reprise par les autres panélistes. Le raisonnement implicite qui domine semble plutôt circulaire : l’usage massif et généralisé de l’outil dans la profession devient sa propre justification, elle-même saturée par l’argument de « l’efficience » dans la recherche d’information, notamment en termes d’optimisation temporelle autour de ces activités chronophages. Autrement dit, face à ces arguments d’efficience et de gain temporel, et puisque « tout le monde » ou presque l’utilise déjà, la question n’est plus de savoir s’il faut l’adopter et pour quoi faire, mais comment encadrer une généralisation des pratiques de l’IA présentée comme un fait acquis. Il semble qu’on assiste là à un glissement classique dans l’histoire des techniques en rédaction : l’usage de fait précède et court-circuite la délibération sur l’usage souhaitable, et le débat public se retrouve cantonné à la question des garde-fous plutôt qu’à celle du bien-fondé des usages des outils considérés comme une nouvelle étape d’innovation. Le titre « Comment l’IA s’incruste dans les rédactions » comporte d’ailleurs un verbe qui renvoie à une insinuation plutôt qu’à une décision réfléchie, et la formulation même porte ainsi en germe l’idée que l’adoption de l’IA s’impose comme un développement inexorable des pratiques journalistiques, à l’image de ce qui se passe pour les chercheurs dans le champ académique, comme le mentionne l’un des intervenants. Cette façon de poser le problème traduit-elle une forme d’abdication des journalistes face à la submersion des contenus journalistiques générés par IA sur les réseaux ? Une journée lors d’un festival annuel consacré au journalisme ne permet pas, là encore, de trancher cette question fondamentale du développement actuel et à venir des professions journalistiques à l’ère de l’IA.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Nadège Soubiale, « L’IA, alliée ou ennemie de l’Information ? Quelques paradoxes traités au festival international du journalisme en Lot-et-Garonne (Couthures-sur-Garonne, 11 juillet 2026) », Communication, technologies et développement [En ligne], 21 | 2026, mis en ligne le 01 août 2026, consulté le 04 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ctd/18611 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16o99

Haut de page

Auteur

Nadège Soubiale

Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication (MICA UR 4426), Université Bordeaux Montaigne
[Présente sur le festival la journée du 11 juillet 2026.]

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search