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1La notion, ou le concept, de « tiers-lieu » est un bon exemple du commerce transatlantique des idées, et de ses paradoxes. La littérature française sur le sujet, de quelque discipline qu’elle se réclame, de la géographie ou de l’aménagement aux sciences administratives ou politiques, des sciences de la communication aux sciences économiques, ne manque jamais de signaler son origine nord-américaine. C’est en effet le sociologue du Minnesota Ray Oldenburg qui l’invente en 1989, dans son livre The Great Good Place consacré à l’importance des lieux de rencontre informels. Il y distingue trois sortes de lieux : les premiers sont les domiciles et les deuxièmes, les lieux de travail, ou les écoles, tandis que ce qu’il nomme les « troisièmes lieux » – à savoir les bars, les cafés, les magasins, les rues principales, les parcs, les bibliothèques, les bureaux de poste, les centres communautaires, etc. – remplissent différents rôles essentiels à la démocratie locale et, au-delà, à la vitalité et à la qualité de toute communauté.

  • 1 Voir Les Cahiers de l’Institut d’histoire du temps présent, 20, mars 1992, Sociabilités intellectue (...)

2Ce livre n’a jamais été traduit, malgré ses nombreuses rééditions jusqu’à aujourd’hui, qui témoignent d’un évident succès pendant plus d’une génération, à la fois dans le monde académique et auprès d’un public cultivé, car l’auteur revendiquait une écriture facile d’accès, sans jargon de spécialiste, dans la perspective militante d’une réforme de la vie urbaine américaine. Cet état de fait, pour banal qu’il soit au demeurant, tient, côté français, au caractère très « américain » des lieux et des situations décrits, passablement étrangers à nos expériences quotidiennes. Surtout, le livre sacrifie souvent à une typologie assez lâche des différents genres de lieux de rencontre : pour un lecteur français nourri d’histoire, d’anthropologie et de sociologie des sociabilités depuis Maurice Agulhon au moins et la fin des années 1960, un tel propos peut relever ici et là d’un « usage purement descriptif du concept, centré sur l’énumération raisonnée de ses lieux et supports »1.

  • 2 Oldenburg (Ray). 1999. « The Barroom Beckons ». The Social History of Alcohol Review, 38-39, p. 10- (...)
  • 3 Oldenburg (Ray). 1999 [1989]. The Great Good Place: Cafes, Coffee Shops, Community Centers, Beauty (...)
  • 4 Tel est le titre de l’ouvrage classique de Peter Laslett, paru en 1965 : Un monde que nous avons pe (...)
  • 5 Jacobs (Jane). 1961. The Death and Life of Great American Cities. New York : Random House (traduit (...)

3Pourtant, c’est précisément le vieux continent et sa tradition socio-historienne qui sont invoqués par l’auteur au nom d’une valeur culturelle de référence à laquelle il faudrait faire retour impérativement pour une nouvelle vie urbaine. Le livre s’ouvre en effet sur les souvenirs de l’auteur, ceux d’un enfant sage que ses parents amenaient au café du coin dont il pouvait observer le fonctionnement – à savoir celui d’une sociabilité largement semblable, à l’en croire, à celle décrite par Samuel Johnson dans les pubs de l’Angleterre du xviiie siècle2. Cette longue durée des espaces publics, sinon la nostalgie de leur âge d’or, nourrit sa conviction de leur enjeu, et si possible de leur développement, pour notre civilisation. Car « toutes les grandes cultures, écrit-il, ont eu une vie publique informelle vitale et, nécessairement, elles ont développé leurs propres versions populaires des lieux qui les accueillaient3 ». L’ouvrage – c’est sans doute la raison de son succès – mêle ainsi l’évocation du « monde que nous avons perdu4 », selon la perspective d’une histoire des mentalités devenue un best-seller académique, et un plaidoyer pour les sociabilités gratuites et informelles en ville, grâce à un aménagement ad hoc, qui rejoint une critique de l’urbanisme devenue peu à peu non moins populaire – Jane Jacobs en est alors l’une des figures principales5.

  • 6 Ariès (Philippe). 1977. « The family and the city ». Daedalus, 106(2), 1977, p. 227-235.
  • 7 Simmel (Georg). 1981. Sociologie et épistémologie. Introduction de Julien Freund, traduction de L.  (...)
  • 8 Oldenburg (Ray). 1999 [1989]. The Great Good Place…, op. cit., p. 55.

4Plus précisément, au-delà d’évocations autobiographiques plus ou moins teintées de lecture des classiques, les seules références savantes mobilisées dans l’introduction du livre tiennent au chapitre de Georg Simmel sur la sociabilité et à une conférence de Philippe Ariès sur l’histoire de la famille prononcée dans une université américaine6. Chez Simmel, la sociabilité apparaît quand les formes « conquièrent leur vie propre, une fonction libérée de tout enracinement dans un contenu, car elles se développent pour elles-mêmes et pour l’attrait qui en rayonne grâce à cette libération » : c’est ce que le grand sociologue nomme « la forme ludique de la socialité7 ». Pareille harmonie autorégulée en dehors du monde de la nécessité, et des contraintes collectives, repose sur certaines qualités individuelles et engage une ambiance, que Ray Oldenburg commente ainsi : Simmel « a choisi la joie, la vivacité et le soulagement. La joie est l’émotion suscitée par le bien-être ; la vivacité suggère que le tempo est vif ; et le soulagement implique une libération du devoir ou une rupture de la monotonie8 ». Nulle psychologie ici, dans une recherche des remèdes à l’individualisme, mais une analyse des formes de la médiation au sein d’un « jeu » de société dont on décrit les différentes qualités.

  • 9 Les pages 24-25 et 55 sont en fait les deux seules références à Simmel dans le livre.
  • 10 Sennett (Richard). 1977. The Fall of Public Man. New York : A. A. Knopf (traduit en français sous l (...)
  • 11 L’article avait été présenté en février 1977, à l’université de Californie du Sud, lors d’un colloq (...)
  • 12 Ariès (Philippe). 1977. « The family and the city », art. cit., p. 235 (notre traduction).
  • 13 Sur cet aspect de l’historien revendiqué réactionnaire, mais culturellement progressiste, on renvoi (...)
  • 14 Oldenburg (Ray). 1999 [1989]. The Great Good Place…, op. cit., p. 296.

5Si la réflexion de Simmel fait partie des classiques de la sociologie, quant à la définition de la « pure sociabilité »9, la perspective historique de Philippe Ariès, citée une douzaine de fois (même si, de l’aveu de l’auteur, il l’a découverte tardivement dans son travail), a pesé à l’évidence sur la construction intellectuelle de l’ouvrage : seul Richard Sennett, avec une dizaine de renvois, fait jeu égal avec une réflexion également sociale et urbaine10. Philippe Ariès, parti d’une histoire pionnière de la famille alors bien connue aux États-Unis, en arrivait, dans une intervention de commande à propos de la famille américaine contemporaine, à parler de la ville du xxe siècle et de la faillite des sociabilités11. Il concluait au « déclin de la ville et des formes urbaines de relations sociales qu’elle offrait. Le monde post-industriel du vingtième siècle n’a pas été capable, jusqu’à présent, de maintenir les formes de relations sociales du dix-neuvième siècle ou de proposer quelque chose pour les remplacer. La famille a dû prendre le relais dans une situation impossible ; les vraies racines de la vie sociale ont été perdues12 ». S’il utilise largement ce diagnostic au profit de sa démonstration, Ray Oldenburg conteste néanmoins ce pessimisme de l’historien français13, et professe au contraire une foi progressiste, le troisième lieu qu’il appelle de ses vœux permettant à l’avenir une expérience vraiment démocratique de la ville, où les participants peuvent être enfin eux-mêmes, à condition d’embrasser désormais une planification inédite des environnements. Sa conclusion en appelle ainsi – à l’encontre des « rues sans vie de la banlieue, […] ou au désordre congestionné et inhospitalier du centre-ville » – à « un nouveau et riche vivier de tiers-lieux »14.

  • 15 Oldenburg (Ray). 1997. « Our vanishing third places ». Planning Commissioners Journal, 25, p. 6-10.
  • 16 Voir le panorama procuré dans Nadou (Fabien), Baudelle (Guy) & Demazière (Christophe). 2023. « Intr (...)
  • 17 Burret (Antoine). 2018. « Refaire le monde en tiers-lieu ». L’Observatoire : La revue des politique (...)
  • 18 Besson (Raphaël). 2018. « Les tiers-lieux culturels : Chronique d’un échec annoncé ». L’Observatoir (...)

6« Les personnes qui gèrent les tiers-lieux sont souvent le type de personnes que Jane Jacobs, observatrice sociale renommée, a décrit comme des “personnages publics” », écrivait Ray Oldenburg dans un bref panorama de la situation dix ans après son livre. Il ajoutait : « Si les tiers-lieux semblent souvent dépendre d’une mystérieuse alchimie, les urbanistes peuvent contribuer à créer les conditions de leur émergence »15. Le poids du secteur public, notamment en France, fort éloigné des situations nord-américaines, pèse a priori en ce sens. La situation contemporaine est en effet marquée par un « double processus de diffusion des tiers-lieux (en France de 1 800 en 2018, 2 500 en 2022 à près de 3 500 en 2023) et d’affichage d’un soutien public et économique à différents niveaux (national, régional et local)16 ». Demeure l’idée qu’ils doivent être coproduits avec les habitants dans le but de créer des lieux « de qualité ». Antoine Burret, sociologue et historien de la notion, a même récemment proposé un « droit aux tiers-lieux17 », pour « refaire le monde », qui s’inscrit finalement dans la droite ligne des espoirs, sinon de l’utopie, de Ray Oldenburg. Le « potentiel transformateur des tiers-lieux culturels » qu’évoque ce numéro est certain, mais il nourrit de ce fait même des oppositions – une défense ici ou là de la spécificité d’institutions qui se jugent menacées : la bibliothèque, voire le musée, peuvent craindre de se dissoudre dans une forme où le contenu aurait finalement moins d’importance que la médiation18.

  • 19 Culture & Musées, 4, 2004, Friches, squats et autres lieux : Les nouveaux territoires de l’art ? (s (...)

7Par rapport à ce moment fondateur, qu’il faudrait inscrire encore plus précisément dans la réflexion critique sur l’urbanisme et les espaces quotidiens de son époque, la configuration européenne, et spécifiquement française, est allée bien au-delà de l’importation du modèle. Il y a une vingtaine d’années, notre revue, comme le rappellent les rédactrices invitées de ce numéro, publiait un état des recherches consacrées à un phénomène alors très neuf, celui des friches – ou plus exactement de leur « réemploi » culturel. L’éditorial y constatait que leur statut faisait « l’objet de discussions mais de relativement peu de recherches » : peut-être, avançait-on alors, « cela tient-il à leur nouveauté, à la variété de leurs formes ou peut-être même à la difficulté de les définir »19. De fait, la localisation des tiers-lieux transcende les catégories d’espaces, de l’urbain au rural, en passant par le périurbain. Leur multifonctionnalité leur confère une grande capacité d’adaptation, voire une plasticité qui mobilise des acteurs très divers. On ne sait si le sociologue américain aurait vu dans la multiplication présente la confirmation de la pertinence de son diagnostic sur des attentes à satisfaire ; sa dernière intervention publique paraît avoir porté sur la situation créée par la pandémie – un cruel démenti, heureusement passager, à son pronostic. Dans ce contexte, les sciences humaines et sociales se sont employées à rendre compte des configurations de ces lieux à travers toutes sortes d’enquêtes : aux lecteurs d’en découvrir de nouveaux exemples ici.

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Notes

1 Voir Les Cahiers de l’Institut d’histoire du temps présent, 20, mars 1992, Sociabilités intellectuelles : Lieux, milieux, réseaux ; et, pour la citation, Pelletier (Denis). « Georg Simmel : La sociabilité, “forme ludique des forces éthiques de la société concrète” », p. 37, en ligne : http://www.persee.fr/doc/ihtp_0769-4504_1992_num1_2207_t1_0034_0000_1 [consulté le 15 février 2025].

2 Oldenburg (Ray). 1999. « The Barroom Beckons ». The Social History of Alcohol Review, 38-39, p. 10-16.

3 Oldenburg (Ray). 1999 [1989]. The Great Good Place: Cafes, Coffee Shops, Community Centers, Beauty Parlors, General Stores, Bars, Hangouts, and How They Get You Through the Day. New York : Marlowe, p. ix (notre traduction).

4 Tel est le titre de l’ouvrage classique de Peter Laslett, paru en 1965 : Un monde que nous avons perdu : Famille, communauté et structure sociale dans l’Angleterre pré-industrielle. Traduit de l’anglais par Christophe Campos. Paris : Flammarion, 1969.

5 Jacobs (Jane). 1961. The Death and Life of Great American Cities. New York : Random House (traduit en français par Claire Parin sous le titre Déclin et survie des grandes villes américaines. Marseille : Éditions Parenthèses, 2012). Voir aujourd’hui : Page (Max) & Mennel (Timothy) (dir.). 2011. Reconsidering Jane Jacobs. Chicago : American Planning Association.

6 Ariès (Philippe). 1977. « The family and the city ». Daedalus, 106(2), 1977, p. 227-235.

7 Simmel (Georg). 1981. Sociologie et épistémologie. Introduction de Julien Freund, traduction de L. Gasparini. Paris : Presses universitaires de France, chap. 3 : « La sociabilité : Exemple de sociologie pure ou formale », p. 121-136, ici p. 124.

8 Oldenburg (Ray). 1999 [1989]. The Great Good Place…, op. cit., p. 55.

9 Les pages 24-25 et 55 sont en fait les deux seules références à Simmel dans le livre.

10 Sennett (Richard). 1977. The Fall of Public Man. New York : A. A. Knopf (traduit en français sous le titre Les Tyrannies de l’intimité. Paris : Éditions du Seuil).

11 L’article avait été présenté en février 1977, à l’université de Californie du Sud, lors d’un colloque intitulé « La Famille américaine : Ses images changeantes et ses implications sociales ».

12 Ariès (Philippe). 1977. « The family and the city », art. cit., p. 235 (notre traduction).

13 Sur cet aspect de l’historien revendiqué réactionnaire, mais culturellement progressiste, on renvoie à Gros (Guillaume). 2006. « Philippe Ariès, entre traditionalisme et mentalités ». Vingtième siècle : Revue d’histoire, 90, p. 121-140, DOI : 10.3917/ving.090.0121.

14 Oldenburg (Ray). 1999 [1989]. The Great Good Place…, op. cit., p. 296.

15 Oldenburg (Ray). 1997. « Our vanishing third places ». Planning Commissioners Journal, 25, p. 6-10.

16 Voir le panorama procuré dans Nadou (Fabien), Baudelle (Guy) & Demazière (Christophe). 2023. « Introduction – Les tiers-lieux et le développement territorial ». Revue d’économie régionale & urbaine, 5, p. 681-691, DOI : 10.3917/reru.235.0681 ; et Marinos (Clément), Bourdin (Sébastien) & Baudelle (Guy). 2025. « The new geography of “third places” in France: Explaining a deconcentration process outside metro areas ». Applied Geography, 175, 103493, DOI : 10.1016/j.apgeog.2024.103493.

17 Burret (Antoine). 2018. « Refaire le monde en tiers-lieu ». L’Observatoire : La revue des politiques culturelles, 52, p. 50-52, DOI : 10.3917/lobs.052.0050 ; id. 2021. « La politisation des tiers-lieux ». Multitudes, 83, p. 208-214, DOI : 10.3917/mult.083.0208 ; et id. 2023. Nos tiers-lieux : Défendre les lieux de sociabilité du quotidien. Limoges : FYP éditions.

18 Besson (Raphaël). 2018. « Les tiers-lieux culturels : Chronique d’un échec annoncé ». L’Observatoire : La revue des politiques culturelles, 52, p. 17-21, DOI : 10.3917/lobs.052.0017.

19 Culture & Musées, 4, 2004, Friches, squats et autres lieux : Les nouveaux territoires de l’art ? (sous la direction d’Emmanuelle Maunaye), en ligne : https://www.persee.fr/issue/pumus_1766-2923_2004_num_4_1 [consulté le 15 février 2025]. Quelques années auparavant, La Lettre de l’Ocim avait publié une bibliographie : « Pour aller plus loin ». La Lettre de l’Ocim, 177, 2018, Fab Labs : Une (r)évolution pour la CSTI ?, p. 36-41, DOI : 10.4000/ocim.2575.

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Pour citer cet article

Référence papier

Dominique Poulot, « Éditorial »Culture & Musées, 45 | 2025, 11-15.

Référence électronique

Dominique Poulot, « Éditorial »Culture & Musées [En ligne], 45 | 2025, mis en ligne le 01 juin 2025, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/culturemusees/12539 ; DOI : https://doi.org/10.4000/141cf

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