Hommage à Pierre Nora (1931-2025)
Texte intégral
1Pierre Nora aura été à la fois témoin, historien et acteur du patrimoine français de la génération 1970-2000. Figure publique et homme d’influence – grâce à son bureau chez Gallimard, à sa chaire à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), enfin à son statut médiatique, couronné par son entrée à l’Académie française –, il en a tenu la chronique à travers un flot d’introductions, de préfaces, de conclusions et d’avis. Il a ainsi fait figure d’intellectuel central de ce champ dont participaient diverses disciplines, présidant notamment les premiers Entretiens du patrimoine, en 1994. Sans remonter à la génération précédente avec André Chastel, beaucoup de ses contemporains, amis ou collègues, firent à l’occasion davantage pour le patrimoine, mais aucun ne s’est consacré si intimement et si exclusivement à le penser dans son contexte national et historique ; aucun ne l’a fait non plus avec autant d’autorité apparente.
- 1 Rebérioux (Madeleine). 1987. « L’histoire au musée ». Le Débat, 44, p. 48-54, DOI : 10.3917/deba.04 (...)
- 2 Martin (Stéphane) et al. 2007. « Le moment du quai Branly ». Le Débat, 147.
2Sa revue Le Débat (1980-2020) a commenté la politique culturelle depuis l’Année du patrimoine lancée par Valéry Giscard d’Estaing jusqu’au musée d’histoire projeté par Nicolas Sarkozy, en passant par les chantiers des années Jack Lang. Le Musée d’Orsay a fait par exemple l’objet du numéro 44, dans lequel Madeleine Rebérioux donnait un bilan nuancé de ses choix muséographiques, tandis qu’historiens d’art et conservateurs disputaient de l’impressionnisme et de l’art pompier1. Les musées inventés ensuite occupèrent à leur tour les numéros suivants, comme, en 2007, celui du quai Branly2. À cette responsabilité d’intellectuel public, Pierre Nora ajoutait son métier d’éditeur de sciences humaines. Malgré l’ampleur et la diversité du catalogue – sept cents livres revendiqués –, il n’y a pas privilégié outre mesure les musées, les expositions ou leurs catalogues. D’autres, comme Éric Vigne ou Maurice Olender, ont publié des ouvrages non moins ambitieux sur le patrimoine ou la mémoire nationale.
- 3 Nora (Pierre). 1992. « Comment écrire l’histoire de France ? » in Les Lieux de mémoire, t. III, Les (...)
- 4 Commission de la mémoire franco-québécoise. S. d. « Lieux de mémoire », en ligne : https://cfqlmc.o (...)
3C’est ailleurs qu’il faut chercher son originalité : comme inventeur du lieu de mémoire. Devant le succès imprévu de l’Année du patrimoine, à l’évidence révélateur d’un mouvement de fond, il a voulu en « élargir le sens historique », avec les sept volumes parus en 1984, 1986 et 1992. Monument collectif de l’historiographie française devenu un succès international, Les Lieux de mémoire, qui réunirent en dix ans cent trente historiens de tous âges et de tous bords, ont largement surdéterminé pour les générations suivantes l’intelligence contemporaine du patrimoine, tout en infléchissant peu à peu sa définition publique, puis ses enjeux politico-administratifs. Car le « lieu de mémoire », coup de génie éditorial autant que problématique labile, a infusé non seulement dans les sciences humaines et sociales du monde entier, mais encore dans la littérature grise des commissions et des rapports, au sein des annales professionnelles, et jusque dans les dictionnaires. La notion renvoie, selon sa définition la plus précise, en 1992, à « toute unité significative d’ordre matériel ou idéel, dont la volonté des hommes ou le travail du temps a fait un élément symbolique du patrimoine mémoriel d’une quelconque communauté3 ». Passé dans le langage courant, le lieu de mémoire évoque, pour la Commission de la mémoire franco-québécoise, « l’ensemble des repères culturels, lieux, pratiques et expressions issus d’un passé commun. Ces repères peuvent être concrets et tangibles, comme des objets ou monuments, mais ils peuvent aussi être immatériels, comme l’Histoire, la langue, ou les traditions4 ».
- 5 Nora (Pierre). 2011. Présent, nation, mémoire. Paris : Gallimard (Bibliothèque des Histoires).
- 6 Id. 1984. « Entre mémoire et histoire : La problématique des lieux » in Les Lieux de mémoire, t. I, (...)
4« L’entreprise, dira rétrospectivement son maître d’œuvre en 2011, reposait sur trois constatations d’époque : la transformation du rapport à l’avenir et au passé, la mutation difficile du modèle classique de la nation et de l’identité françaises, le remplacement d’un sentiment de la continuité historique par une appréhension mémorielle de soi5. » L’œuvre réagissait au constat d’une relation présentiste à la mémoire, la mémoire-devoir, qualifiée de tyrannique, et que seule la discipline historienne permettrait de dépasser. Derrière l’évocation d’une « accélération de l’histoire », elle affirmait qu’« on ne parle tant de mémoire que parce qu’il n’y en a plus6 ». L’introduction générale de la série, « Entre mémoire et histoire », faisait office de mode d’emploi et de manifeste ; traduite et commentée sans interruption depuis lors, elle demeure, avec la conclusion du dernier volume, consacrée à « l’ère de la commémoration », une référence qui dispense souvent de lire les courts essais que ces deux textes encadrent.
- 7 Ibid., p. xxiii.
5L’ambiguïté du propos, qui a fait sa réussite, tient à ce qu’il joue sur deux tableaux : le lieu de mémoire est à la fois un concept historique et un objet d’histoire. Comme objet d’histoire, il accompagne une situation particulière de l’historiographie de ces années-là, marquée par un retour réflexif sur elle-même, sur ses tâches et sur ses responsabilités. Dans la seconde perspective, le lieu de mémoire est un concept propre à « la fin d’une tradition de mémoire ». Il relève d’un temps présent qui ne vivrait plus « dans l’intimité d’une mémoire » vivante, mais « sous le regard d’une histoire », c’est-à-dire dans la mémoire culturelle d’un passé reconstitué et consolidé par les études savantes7. L’œuvre de Pierre Nora oscillera toujours entre les deux points de vue.
- 8 Ibid.
- 9 Ibid., p. xxxix.
6Considérant cet inventaire inédit des lieux qui se substituait à la classique histoire de France, Claude Lévi-Strauss lui aurait dit : « Vous avez inventé l’histoire-musée. » Méta-musée, en quelque sorte, l’entreprise pense les musées (au sens strict du terme) comme autant d’« instruments de base du travail historique », avec les archives, les bibliothèques et les dictionnaires – à côté, donc, des « objets les plus symboliques de notre mémoire » qui comprennent les commémorations, les fêtes, le Panthéon et l’Arc de Triomphe8. Les deux peuvent se joindre ici ou là au sein de ce « grand Meccano ». Mais Pierre Nora inscrit aussi les musées au sein des « lieux les plus naturels offerts par l’expérience concrète », avec les cimetières et les anniversaires. Ils s’opposent alors aux « lieux plus intellectuellement élaborés » de son enquête – comme les générations, les régions-mémoires, les perceptions de l’espace français9.
- 10 Nora (Pierre) (dir.). 1997. « Conclusion des Entretiens » in Science et conscience du patrimoine. A (...)
- 11 Id. 2013. Recherches de la France. Paris : Gallimard (Bibliothèque des Histoires), p. 568.
7Sa conviction est que, dans sa génération au moins, « la mémoire a donné au patrimoine son souffle, sa dynamique et son élan ». De pareil mouvement participent la floraison des associations de protection et de mise en valeur patrimoniales, la multiplication des collections et des musées locaux, l’essor des entrepreneurs de commémorations en tous genres, de la pratique festive aux gestes du travail. Mais cette étape est pour lui achevée : « La problématique patrimoniale est maintenant solidement installée au cœur des sociétés contemporaines. Son rythme de croisière, ses enracinements de longue durée, ses justifications profondes et son avenir, c’est désormais l’histoire, et l’histoire seule, qui peut et doit les lui donner. » C’est elle désormais « qui fait la valeur et la raison d’être du patrimoine »10. Les choix, l’échelle des valeurs, en somme tout ce qui doit faire la discipline du patrimoine, découlent de l’histoire – une histoire censée impartiale, objective, ou encore « roide », à la manière (protestante) d’un La Popelinière écrivant l’histoire de France au milieu des passions des guerres de Religion11.
- 12 « Entretien avec Pierre Nora ». Le Monde, 29 novembre 1994, repris dans Nora (Pierre). 2011. Histor (...)
8L’affaire ne se réduit donc pas à une défense corporative des curiosités de l’historien, encore moins à l’inquiétude d’un homo historicus, ni à l’idiosyncrasie d’un « grand aristocrate de gauche » (selon la formule d’Antoine de Baecque), pourtant bien réelles : le patrimoine pourrait selon lui contribuer à relever les défis d’une crise de la nation, marquée par la fin de l’exceptionnalité nationale. « Cette transformation, écrit Nora, passe peut-être par cette révérence du patrimoine, ce culte laïque de la commémoration dont il faut régler les modalités. Cela suppose, ajoute-t-il, sans guère d’illusions, de l’administration du patrimoine, longtemps marginalisée, une adaptation, un effort, de l’imagination12. »
9Sans aspirer (sinon peut-être de temps à autre) à devenir conseiller du prince, Pierre Nora a constamment lié sa réflexion historiographique et patrimoniale à la cause française. Il n’a jamais étudié les patrimonialisations en cours au-delà des frontières, auxquelles s’attachaient des lectures concurrentes, de David Lowenthal à Raphaël Samuel, ou à Eric Hobsbawm et Terence Ranger, à propos de l’invention de la tradition ou des théâtres de la mémoire. C’est sans doute qu’elles lui paraissaient médiocres, ou insuffisantes, mais surtout parce que le terrain français de la décennie 1980 lui semblait incomparable – au point de refuser une quelconque application des lieux à d’autres territoires, comme à d’autres moments historiques. À l’occasion, il affirmait que sa démarche s’identifiait à un hapax, générationnel et national, qui interdisait sa déclinaison.
- 13 Id. 1992. « L’ère de la commémoration » in Les Lieux de mémoire, t. III, Les France, vol. III, De l (...)
- 14 Nora (Pierre) (dir.). 1997. Science et conscience du patrimoine, op. cit., p. 391.
- 15 Kończal (Kornelia). 2012. « Les lieux de mémoire/Realms of memory: The unparalleled career of a res (...)
10Pourtant, l’écho rencontré a amené immédiatement une série de traductions étrangères de sa formule – en même temps que les organismes du ministère de la Culture forgeaient divers labels à son image. La conclusion générale des Lieux de mémoire, en 1992, le constatait : si ces volumes se voulaient « une histoire de type contre-commémoratif, […] la commémoration les a rattrapés ». Qualifiée non sans coquetterie par Pierre Nora d’« étrange destinée », la fortune critique de son entreprise cédait déjà à la « boulimie commémorative d’époque »13. Deux ans plus tard, dans Science et conscience du patrimoine, il jugeait que « l’explosion patrimoniale n’a pas fini de développer ses effets positifs alors que se font déjà sentir à plein ses retombées négatives, les effets de son implosion14 ». Il est arrivé en somme à Pierre Nora et aux lieux de mémoire la même aventure qu’aux écomusées de Georges Henri Rivière. Le sens premier, ou prétendu tel, était assez général, sinon flou : la définition, dans les deux cas, a été remise sur le chantier à de nombreuses reprises par le maître d’œuvre, infléchie, voire remaniée. Finalement, la créature a échappé à son inventeur, malgré ses rappels à l’ordre15.
- 16 Nora (Pierre). 2021. « Postérités des lieux de mémoire », in Art et lieux de mémoire. Entretiens de (...)
11C’est en partie contre lui que l’héritage de Pierre Nora prolifère aujourd’hui, legs d’un historien qui s’affirmait au demeurant trop passionnément « public » pour n’avoir pas accepté par avance cette destinée. Dans l’un de ses derniers textes, consacré aux « postérités des lieux de mémoire », en 2021, il regrettait un devenir pour ainsi dire « industriel » des lieux de mémoire, leur « horizon patrimonial dépolitisé », qui menait à une « communion de l’indifférence » et laissait « peu de place désormais (à) l’historien dans la vie publique »16. Rejetant à la fois la nostalgie et l’inquiétude du futur, il appelait ses collègues à un nouveau souffle : ce sera encore son legs.
Notes
1 Rebérioux (Madeleine). 1987. « L’histoire au musée ». Le Débat, 44, p. 48-54, DOI : 10.3917/deba.044.0048.
2 Martin (Stéphane) et al. 2007. « Le moment du quai Branly ». Le Débat, 147.
3 Nora (Pierre). 1992. « Comment écrire l’histoire de France ? » in Les Lieux de mémoire, t. III, Les France, vol. I, Conflits et partages / sous la direction de Pierre Nora. Paris : Gallimard, p. 20.
4 Commission de la mémoire franco-québécoise. S. d. « Lieux de mémoire », en ligne : https://cfqlmc.org/commemorations/lieux-de-memoire [consulté le 7 juillet 2025].
5 Nora (Pierre). 2011. Présent, nation, mémoire. Paris : Gallimard (Bibliothèque des Histoires).
6 Id. 1984. « Entre mémoire et histoire : La problématique des lieux » in Les Lieux de mémoire, t. I, La République / sous la direction de Pierre Nora. Paris : Gallimard, p. xvii.
7 Ibid., p. xxiii.
8 Ibid.
9 Ibid., p. xxxix.
10 Nora (Pierre) (dir.). 1997. « Conclusion des Entretiens » in Science et conscience du patrimoine. Actes des Entretiens du patrimoine, Paris, Théâtre national de Chaillot, 28, 29 et 30 novembre 1994. Paris : Fayard/Éditions du Patrimoine, repris dans Nora (Pierre). 2011. Historien public. Paris : Gallimard, p. 469.
11 Id. 2013. Recherches de la France. Paris : Gallimard (Bibliothèque des Histoires), p. 568.
12 « Entretien avec Pierre Nora ». Le Monde, 29 novembre 1994, repris dans Nora (Pierre). 2011. Historien public. Paris : Gallimard (Blanche), p. 479.
13 Id. 1992. « L’ère de la commémoration » in Les Lieux de mémoire, t. III, Les France, vol. III, De l’archive à l’emblème / sous la direction de Pierre Nora. Paris : Gallimard, p. 977.
14 Nora (Pierre) (dir.). 1997. Science et conscience du patrimoine, op. cit., p. 391.
15 Kończal (Kornelia). 2012. « Les lieux de mémoire/Realms of memory: The unparalleled career of a research concept ». Acta Poloniae Historica, 106, p. 5-30, DOI : 10.12775/APH.2012.106.01.
16 Nora (Pierre). 2021. « Postérités des lieux de mémoire », in Art et lieux de mémoire. Entretiens de la Fondation Maison Borel, Neuchâtel, 2 octobre 2019 / sous la direction de Régine Bonnefoit & Octave Debary. Neuchâtel : Éditions Alphil/Presses universitaires suisses.
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Référence papier
Dominique Poulot, « Hommage à Pierre Nora (1931-2025) », Culture & Musées, 46 | 2025, 8-12.
Référence électronique
Dominique Poulot, « Hommage à Pierre Nora (1931-2025) », Culture & Musées [En ligne], 46 | 2025, mis en ligne le 01 décembre 2025, consulté le 10 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/culturemusees/13240 ; DOI : https://doi.org/10.4000/159cq
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