Navigation – Plan du site

AccueilNuméros63 PrintempsComptes rendusGeorge Gissing. Collected Works o...

Comptes rendus

George Gissing. Collected Works of George Gissing on Charles Dickens, vol. 3 : Forster’s Life of Dickens Abridged and Revised by George Gissing. Présentation et introduction de Christine DeVine, postface de James A. Davies

Christine Huguet
Référence(s) :

George GISSING. Collected Works of George Gissing on Charles Dickens, vol. 3 : Forster’s Life of Dickens Abridged and Revised by George Gissing. Présentation et introduction de Christine DeVine, postface de James A. Davies. Grayswood, Surrey : Grayswood Press, 2005. 291 p. ISBN 0-9546247-4-2 (édition cartonnée) ; 0-9546247-5-0 (édition brochée). Prix : £ 30 ou £ 15.

Texte intégral

1Le troisième et dernier volume des écrits de Gissing consacrés à Dickens, publié par la Grayswood Press en 2005, redonne vie, comme les précédents, à une œuvre plus que centenaire, inaccessible depuis l’entre-deux-guerres. Cet ouvrage à la finition remarquable ressuscite le passé à plus d’un titre, puisqu’il renvoie le lecteur aux dernières années de vie de Gissing et de John Forster conjointement. Le texte de près de deux cents pages ici reproduit n’est autre, en effet, qu’une version abrégée et révisée, datant de 1902, de la célèbre biographie de Dickens écrite par John Forster peu après la mort de l’écrivain. L’approche critique demeure inchangée avec, comme pour les volumes 1 et 2, une répartition de la tâche entre deux spécialistes : Christine DeVine, de l’Université de Louisiane, auteur du récent Class in Turn-of-the-Century Novels of Gissing, James, Hardy and Wells, et James A. Davies, longtemps rattaché à l’Université de Swansea, membre de la Welsh Academy, connu pour ses nombreux livres et articles sur la fiction victorienne, mais aussi éminent spécialiste de Dylan Thomas et, plus largement, de la littérature galloise de langue anglaise. Parce qu’il est également l’auteur d’un ouvrage sur Forster, John Forster : A Literary Life (1983) et d’un excellent article préliminaire paru en 1978 dans le Dickens Studies Annual (et dont la reproduction en appendice 3 de ce volume est bienvenue), « Striving for Honesty : An Approach to Forster’s Life », Davies semble idéalement situé pour juger de cette biographie remaniée. DeVine a préparé le texte avec soin, attentive aux corrections ultérieures voulues par Gissing, et l’introduit puis l’annote généreusement. Deux autres appendices sont réservés à la réception de cette biographie, version courte ou longue : anonymes ou illustres, tel celui signé Chesterton, les comptes rendus reproduits permettent d’éclairer le lecteur de notre siècle sur le retentissement qu’eurent, en leur temps, l’un et l’autre texte.

2Si le résumé remanié de Gissing est tombé dans l’oubli avec les années, la biographie signée John Forster demeure une référence incontournable : l’amitié bien connue qui le liait à Dickens a rendu leurs deux noms indissociables, nous rappelle Gissing dans sa préface. Nul n’ignore que c’est à son « cher Forster » que Dickens révéla l’indicible : l’épisode de la fabrique de cirage ou encore ses sentiments pour sa belle-sœur. Celui qui eut la primeur des textes et joua, d’une certaine façon, le rôle d’agent/conseiller littéraire de l’artiste avant de devenir son exécuteur testamentaire, était aussi, souligne Davies, celui qui possédait de précieuses lettres, dont la seule trace se trouve désormais dans la biographie. The Life of Charles Dickens, paru en trois volumes entre 1872 et 1874, se vendit si bien qu’il supplanta vite les biographies écrites par G. A. Sala et J. Camden Hotten au lendemain de la mort de Dickens. Comme Thomas Carlyle, le jeune Gissing, qui découvrit cette biographie à l’âge de quatorze ans, la considérait comme un modèle du genre. Plusieurs décennies plus tard, son enthousiasme était intact : ainsi, en 1897, Brian Ború Dunne, jeune Américain descendu dans la même pension que Gissing à Sienne, s’étonnait de voir ce Britannique excentrique travailler à sa Critical Study of Charles Dickens à l’aide de ce seul ouvrage. Le lecteur l’aura remarqué : les travaux critiques de Gissing (publiés dans les volumes précédents) le montrent citant souvent Forster, approuvant son choix de citations.

3Pour diverses raisons d’ordre privé, mais aussi par admiration pour le travail de Forster, Gissing déclina modestement l’offre qui lui fut faite, en 1901, de narrer à son tour la vie de Dickens : c’est ainsi que naquit, non sans réticence, l’idée d’un « petit Forster » en un volume : « I don’t quite approve of this cutting down of good solid books » (p. 10) ; « [I]t savours of philistinism » (p. 11). Mais une fois à l’œuvre, Gissing n’hésita pas à retoucher le livre qu’il était chargé de réduire, par des corrections factuelles mineures (enregistrées par Davies 239-40). Il le rendit surtout plus digeste que le texte intégral, même présenté en un seul volume comme dans la Household Édition de 1879 sur laquelle travaillait Gissing. Trêve d’hypocrisie, déclarait-il en substance pour justifier ses découpages : quel Édouardien trouve encore le temps de lire ces centaines de pages, si adulées soient-elles ? Gissing ne se contenta d’ailleurs pas de produire un Forster maniable, à taille humaine : il chercha à en rehausser l’intérêt scientifique, observe DeVine, en supprimant des longueurs mais aussi en substituant sa propre lecture critique, professionnelle, sans concessions, à celle, souvent plus descriptive et parfois systématiquement élogieuse, de Forster. Le texte abrégé modifie sensiblement l’éclairage initial, recentre l’attention du lecteur sur l’acte d’écriture au détriment du quotidien. De toute évidence, Gissing a des idées très arrêtées sur ce qui constitue le moi superficiel d’un artiste, et Dickens le sténographe ou le touriste ne l’intéresse guère. En dépit d’un accueil largement favorable de son Forster en un volume, Gissing paya cher, en un sens, le plaisir de voir son nom associé, de façon si flatteuse, à celui de Dickens via Forster. Certains de ses contemporains lui reprochèrent ce qui s’apparentait, à leurs yeux, à de la désinvolture quasi sacrilège. D’aucuns le soupçonnèrent même de redorer son blason à peu de frais.

4Que penser aujourd’hui de cette initiative scientifiquement périlleuse ? Inévitablement, toute coupure entraîne une perte : DeVine comme Davies regrettent à juste titre une certaine vivacité disparue, en raison, essentiellement, du passage à la troisième personne : « The new implied author is business-like, perhaps somewhat hard-nosed », observe Davies (p. 245). Cela étant, on se félicitera de cette réédition si l’on songe qu’il s’agit là d’une authentique curiosité littéraire : une biographie de deuxième main à valeur presque autobiographique pour le spécialiste de Gissing. Le nouveau texte se lit, en effet, comme un complément original à l’œuvre romanesque de l’écrivain-biographe. En privilégiant le portrait de l’artiste penché sur son manuscrit, aux prises avec le langage, Gissing traite Dickens en collègue à l’énergie communicative : « [T]he pages which invigorated me were those where one sees Dickens at work, alone at his writing table, absorbed in the task of the story-teller » (p. 2). Par ailleurs, en dépit d’efforts clairvoyants pour contourner les limites de Forster, Gissing nous dévoile les siennes. Il n’est certes pas, comme son prédécesseur, placé dans la position inconfortable de biographe professionnel et ami intime de la famille à la fois, tenu, à ce titre, à un devoir de réserve (Forster rend donc public le testament de Dickens mais en atténue la portée en évitant toute référence à Ellen Ternan). Toutefois, Gissing laisse semblablement son empreinte sur sa version de Dickens : « [T]he deletion of religious references, for example, seems a direct function of his agnosticism », explique Davies (p. 245).

5Au final, non seulement cette biographie à deux voix nous permet de conforter nos connaissances sur Dickens, Forster et Gissing à la fois — et la présence d’un index est, pour cette raison, appréciable — mais l’ouvrage contribue aussi au débat théorique sur l’art, très prisé des Victoriens, de la biographie. Les trente années qui séparent le livre de Forster de celui de Gissing auront suffi à faire émerger un texte qui se définit comme résolument plus moderne, moins « romantique », mais néanmoins autant le produit de son époque que celui qu’il condense. Depuis, Edgar Johnson, Fred Kaplan ou encore Peter Ackroyd ont apporté leur pierre à l’édifice : à examiner le sort successivement réservé à certains aspects de la vie de Dickens (censure, traitement neutre ou mise en exergue), le lecteur peut s’instruire à loisir sur l’écrivain tout en méditant sur l’histoire, curieusement tourmentée, des idées au fil du temps.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Christine Huguet, « George Gissing. Collected Works of George Gissing on Charles Dickens, vol. 3 : Forster’s Life of Dickens Abridged and Revised by George Gissing. Présentation et introduction de Christine DeVine, postface de James A. Davies  »Cahiers victoriens et édouardiens [En ligne], 63 Printemps | 2006, mis en ligne le 01 juin 2023, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cve/13461 ; DOI : https://doi.org/10.4000/cve.13461

Haut de page

Auteur

Christine Huguet

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search