- 1 Matthew B. Crawford, Prendre la route. Une philosophie de la conduite, La Découverte, 2021.
1Dans son dernier ouvrage, Prendre la route. Une philosophie de la conduite (2021), Matthew Crawford fait le constat que « l’histoire technologique, économique et sociale de l’automobile débouche aujourd’hui sur une disjonction de plus en plus grande entre l’être humain et ses prothèses mécaniques1 » ; d’après lui, les technologies modernes réduisent la latitude de l’individu à prendre des décisions réfléchies et à accomplir certaines actions que l’on effectue au cours d’un déplacement, d’une mobilité, alors même qu’elles seraient enrichissantes. Ce rapport ambivalent de l’être humain au véhicule qui lui permet à la fois de s’affranchir des distances tout en le privant d’une partie de son expérience sensible n’est ni nouveau, ni propre à notre siècle et se retrouve à chaque période où l’accélération technologique génère de nouvelles expériences de voyages.
- 2 Véronique Magri-Mourgues, « L’écrivain-voyageur au xixe siècle : du récit au parcours initiatique » (...)
- 3 Grace Baillet, Sur les traces du voyageur-écrivain : témoignages croisés d’une histoire, Düren, Sha (...)
2En Grande-Bretagne, le xixe siècle est ainsi une période très marquée par la conscience accrue des possibilités offertes par la liberté de circuler et de se déplacer. Une pluralité de facteurs encourage au départ et favorise la réalisation de voyages : la hausse du niveau de vie, les nouveaux usages du temps libre, le développement des échanges et des communications, et une meilleure diffusion de l’information. Les Britanniques prennent conscience de l’existence d’un espace encore largement méconnu et inexploré, recélant de nombreuses ressources, que ce soit à l’échelle de leur région, de leur pays, du monde, ce qui les incite à se déplacer, à voyager et à découvrir d’autres lieux et d’autres cultures. À l’instar de la Reine Victoria, qui, attirée par les paysages et la culture des Hautes Terres décrits par Walter Scott, se rend pour la première fois en Écosse en 1842 puis multiplie les séjours à l’étranger, nombre de voyageurs s’empressent de relater leurs explorations du continent européen mais aussi de l’Afrique, de l’Amérique, de l’Inde, l’Asie, l’Antarctique. Parmi ces écrivains voyageurs2 et ces voyageurs écrivains3, certains sont connus (comme Charles Dickens, Robert Scott, Albert Smith), d’autres méritent de l’être.
- 4 « Borders and Crossings: an interdisciplinary conference on Travel Writing », 9-11 September 2021, (...)
3Il semblait donc naturel que la Société Française d’Études Victoriennes et Édouardiennes (SFEVE), l’une des plus anciennes sociétés savantes de l’anglistique française, s’inscrive dans la recherche actuelle4 sur les récits de voyage ; son colloque 2023 intitulé « Hitting the Road ! Expériences et Récits de voyageurs à l’époque victorienne et édouardienne », tenu à l’Université de Tours, s’est attaché à explorer différents aspects de l’expérience individuelle du voyage à travers les récits des voyageurs britanniques célèbres ou moins connus ayant parcouru le monde au cours du xixe siècle, qu’ils fussent explorateurs, scientifiques, missionnaires, écrivains, artistes. Les intervenants ont été invités à considérer pour leurs sujets respectifs des thématiques variées telles que la place et le rôle du voyage dans l’histoire sociale victorienne et édouardienne. Les questions posées furent nombreuses : si le voyage devint une possibilité et même une réalité pour beaucoup de Britanniques à cette période, comment le voyage fut-il suscité ? Comment et pourquoi un endroit devint-il une destination de voyage ? Comment le voyage fut-il matériellement réalisé ? Comme le suggère Matthew Crawford, l’écriture de voyage dépendrait aussi de la manière de voyager, en choisissant, ou pas, de recourir à la machine. Quelles furent les nouvelles pratiques et formes de sociabilité liées à l’espace partagé en voyage ?
- 5 « An Aesthetics of the Sea in The Highlands and Islands of Scotland », June 3, 2021 (online worksho (...)
4Parmi les champs d’investigation qui furent explorés, les rapports entre l’expérience du voyage et l’écriture, l’art et la science donnèrent lieu à d’autres interrogations : Quelle peut être la puissance du voyage sur l’individu ? Peut-on l’évaluer en analysant ses représentations littéraires, linguistiques et artistiques5, et les influences psychiques, culturelles sous-jacentes ?
- 6 François Poirier, « Claire Hancock, Paris et Londres au xixe siècle : Représentations dans les guid (...)
5En lien avec ce qui précède, l’exploration des rapports identitaires induits par le voyage reste prometteuse, notamment la perception qu’avait le voyageur des rapports et des tensions6 entre sa propre identité et une identité collective, à l’échelle locale et nationale, et également avec la culture du lieu visité. Peut-on également dire que le voyage aida à construire et déconstruire des identités nationales au xixe siècle, par l’expérience de plus en plus aisée du déplacement dans un espace international ?
- 7 C.A. Bayly, The Birth of the Modern World, p. 205
6Chaque période de l’histoire peut souvent être associée à un changement notable, un marqueur qui semble définir toute une époque. Pour les pays d’Europe occidentale au xixe siècle, notamment la Grande-Bretagne et la France, ce fait serait sans doute le développement de la ville, produit d’une croissance démographique extraordinaire et d’une concentration de l’habitat tout aussi remarquable. La croissance exponentielle des capitales européennes augmenta mécaniquement leur force de gravité et donc les échanges et les communications entre elles ; pour Christopher Bayly, « les nouvelles infrastructures industrielles et les moyens de communications et de transport rendirent les communautés nationales plus visibles »7. En Grande-Bretagne dans les années 1840 les entreprises ferroviaires investissent dans des activités complémentaires, achetant des hôtels, des ports, des bateaux. Elles proposent des services coordonnés sur la Manche et en Mer du Nord, en partenariat avec des compagnies maritimes, permettant des voyages aisés entre l’Angleterre et le continent. En France la Compagnie des chemins de fer du Nord, créée en 1845, est chargée du bon fonctionnement du réseau entre Paris et la frontière belge, gérant aussi la ligne secondaire vers Calais, le principal port et nœud ferroviaire avec l’Angleterre et la Belgique.
- 8 « Paris and London 1851-1900: Spaces of Transformation », International Conference, Oxford Universi (...)
7Alors que l’histoire sociale et culturelle des villes britanniques est un sujet d’étude bien établi depuis la seconde moitié du xxe siècle (Asa Briggs, Victorian Cities, 1963 ; Michael Wolff & Harold J. Dyos, The Victorian City, 1973, et les nombreuses études locales qui ont suivi), la question des transferts culturels entre la Grande-Bretagne et la France a commencé véritablement à être explorée il y a seulement environ une dizaine d’années par exemple s’agissant des interactions culturelles8 entre Paris et Londres, à travers les voyages d’artistes et d’intellectuels entre ces deux capitales. Ainsi, la première partie de cette sélection d’articles du colloque de Tours, intitulée « Formative Channel Crossings and World Circumnavigation », illustre parfaitement ces circulations favorisant la créativité et des collaborations, ou produisant des oppositions, des contrastes, ou encore la construction d’identités nationales et transnationales.
- 9 Yuval Noah Harari, « Why Vladimir Putin has already lost this war », The Guardian, 28 Feb. 2022, ht (...)
8Dans une tribune parue en février 2022 dans le Guardian, l’historien Yuval Noah Harari écrit « Nations are ultimately built on stories9 », rejoignant en quelque sorte le point de vue exprimé par Eric Hobsbawm (The Invention of Tradition, 1983), pour qui les nations sont des constructions historiques, inventées pour légitimer des transformations culturelles ou politiques. Le Royaume-Uni qui émergea au début du xixe siècle, presque un siècle après l’Union Anglo-Ecossaise, était donc à la recherche d’un récit historique impliquant une réinvention de la nation écossaise au sein de l’Union, une forme de continuité nationale dans l’empire en quelque sorte. Pour l’historien Tom Devine (The Scottish Nation, 2012), les élites sociales, économiques et politiques en Ecosse contribuèrent à ce récit ; l’urbanisation et l’industrialisation dans les Lowlands dès la première moitié du xixe siècle explique beaucoup le poids démographique, économique et politique de cette région au cours du long xixe siècle ainsi que la physionomie de l’Écosse actuelle (William Knox, Industrial Nation, 1999). Dans leur article « Regards et expériences de voyageurs français sur l’Écosse à travers l’exemple des récits de Saint-Germain-Leduc et de Michel Bouquet dans les années 1830-1850 », Marion Amblard et Sabrina Juillet expliquent le rôle de ces voyageurs français dans cette réinvention de la nation écossaise et de la nouvelle identité écossaise, en France après 1815. Dans leurs récits, l’Écosse est présentée comme une partie essentielle du Royaume-Uni, industriellement et économiquement dynamique, mais aussi comme une terre sauvage, pétrie par les légendes, les superstitions et l’histoire, et une vieille alliée de la France. Pour les deux autrices cette représentation est finalement moins réductrice, plus fidèle et plus fine que la vision romantique véhiculée par les élites anglo-écossaises et britanniques au xixe siècle.
- 10 Robert R. Harson, « A Clarification Concerning John Polidori, Lord Byron’s Physician ». Keats-Shell (...)
9Cette idée de créativité intellectuelle, artistique ou scientifique, favorisée par le déplacement lui-même et par la confrontation du voyageur à des lieux extraordinaires sous-tend les autres contributions de cette première partie. Raphaël Rigal, dans son article « D. G. Rossetti’s Trip to Paris and Belgium : A Journey Between Past and Present », explique que ce voyage sur le continent en 1849 fut le premier grand voyage de Rossetti à l’âge de 21 ans. Celui-ci avait néanmoins de solides prédispositions au voyage : il était issu d’une famille d’exilés napolitains progressistes qui avaient fui les excès de l’absolutisme et de l’occupation autrichienne. Il avait aussi un oncle maternel, John Polidori, qui accompagna Lord Byron quand ce dernier quitta l’Angleterre en 1816 pour son voyage10 sans retour. Chez Rossetti, la liberté avait une dimension politique (il rejetait l’absolutisme et soutenait le constitutionnalisme) et une dimension artistique : Rigal explique que l’écriture de ses poèmes de voyage varie, selon que le poète était en mouvement ou statique, traduisant sa volonté de saisir sur le vif l’expérience du voyage. Plus largement, Rossetti, comme nombre d’artistes et d’intellectuels sensibles de son époque, éprouvait un sentiment de mal-être et une grande inquiétude vis-à-vis des mutations sociales et technologiques de l’ère industrielle. Rigal souligne l’utilisation par Rossetti du présent pour évoquer le passé, la mémoire étant un « phénomène du présent », une actualisation du passé associée au souvenir, à l’affectivité et à l’imagination, différente pour chaque individu.
10Cette inquiétude à l’égard de la modernité explique certainement l’attrait du médiévalisme à l’époque victorienne sur des poètes et des artistes, comme William Morris, ou des architectes comme Edward Godwin, et le rejet par le mouvement esthétique de la laideur et du matérialisme de la société industrielle. La contribution de Richard W. Hayes (« E. W. Godwin’s Month in Normandy : Travel Writing as Intertext ») montre l’influence de John Ruskin sur Edward Godwin, tout en se focalisant sur le voyage d’étude de ce dernier en Normandie en 1873. Godwin était déjà spécialisé dans l’architecture religieuse, et s’était inspiré de l’architecture médiévale pour dessiner le nouvel hôtel de ville de Northampton, dans le style néo-gothique. Pour parfaire son savoir d’artiste-architecte, il lui fallait donc se rendre sur le continent. Hayes explique que les textes de Godwin (« Some Notes of a Month in Normandy »), sur les hauts lieux de l’architecture chrétienne médiévale de Normandie (notamment Rouen, Mantes, Lisieux), ont été influencés par les recherches minutieuses de John Ruskin, et aussi celles de Viollet-le-Duc, Verdier, Nesfield, Burges. Godwin était fasciné aussi par le non-religieux, s’émerveillant de l’architecture des maisons en bois et des rues médiévales de Rouen, Lisieux, Caen, Bayeux, et de la loggia Renaissance du manoir d’Ango à Varengeville. Après ce voyage en Normandie il concevra plusieurs demeures d’artistes dont celle du peintre américain James McNeill Whistler.
11La puissance du voyage peut donc amener un intellectuel à prendre un chemin personnel qui peut être salué par ses contemporains, ou inversement qui peut le mettre pendant un temps en marge, comme des scientifiques du début de l’époque victorienne purent le constater. La question de la réception de l’innovation scientifique et technologique a été bien étudiée par le philosophe et historien des sciences Thomas Samuel Kuhn : enracinant son approche dans une interrogation plus large entre sciences et société, il a cherché à comprendre comment tel ou tel énoncé technique, après avoir été validé par une communauté scientifique, pouvait ensuite germer dans un « terreau social », et devenir le produit de la formation d’un consensus dans une société. Par exemple, au début de l’époque victorienne, Charles Darwin accomplit son voyage autour du monde en 1831 puis formula pour lui-même sa théorie de l’évolution par la sélection naturelle vers 1837 mais ce n’est qu’en 1859 qu’il osa la publier dans On the Origin of Species, tant l’approche scientifique et non religieuse bouleversa la société britannique, le monde occidental et la science moderne.
- 11 « Le voyage entre science, art et littérature – Usages et réappropriations du voyage savant dans la (...)
12La contribution de Shadia Uteem (« Becoming Charles Darwin : Travel Experiences, Personal Writings, and the Genesis of a Method ») est novatrice car elle nous montre avec clarté les effets extraordinaires du voyage lui-même sur l’intellect ainsi que les bénéfices du décloisonnement de l’écriture littéraire et de l’écriture scientifique11 chez Darwin. Uteem explique que ce voyage offrit à Darwin à la fois une liberté totale de mouvement et de pensée intellectuelle, sans préconception. Elle rappelle comment Darwin parvint à s’acclimater à la vie à bord du HMS Beagle, à l’apprécier même, et à saisir toutes les opportunités de collaboration avec d’autres scientifiques, qui l’initièrent pendant le voyage à l’hydrographie, la météorologie, la biologie marine, la géologie. L’Amirauté avait en effet confié au Beagle une mission d’exploration des côtes d’Amérique du Sud et de recensement des différents ports existants. À terre, Darwin collecta un grand nombre d’échantillons de plantes, d’animaux, de roches et de fossiles qui furent envoyés en Angleterre. Uteem nous révèle aussi un élément méconnu de l’intellect de Darwin, à savoir une grande sensibilité stimulée par ses lectures poétiques, qui encouragèrent sa créativité.
- 12 Elizabeth E. Prevost, British Female Missionaries in Africa and their Impact on Progressive Movemen (...)
- 13 Andrew Porter, ed., The Oxford History of the British Empire. Vol. III: the Nineteenth Century, Oxf (...)
13La volonté de la marine britannique d’envoyer le Beagle cartographier le littoral d’Amérique latine en 1831 pour mettre à jour ses données sur cette région illustre l’importance cruciale des voyages maritimes pour les grandes nations européennes et ce, depuis le xve siècle. Sanjay Subrahmanyam a montré que la maîtrise des mers permit l’essor de l’empire portugais, montrant la route plus tard à d’autres puissances de la mer comme la Grande-Bretagne. Les mobilités entre le Royaume-Uni et son Empire permirent ces échanges et l’expansion coloniale : entre 1850 et 1911, l’Empire britannique passa d’une superficie de 4,5 millions de km2 à 11,5 millions, et d’une population de 160 millions de sujets à 420 millions. Au xixe siècle, les grands empires et nations s’influençaient mutuellement et avaient des connexions économiques et financières, mais aussi mentales et culturelles (C. Bayly, The Birth of the Modern World, 2004). L’Afrique avait une grande importance pour les puissances européennes, à la fois économique (pour ses ressources) et coloniale, à travers la mission morale et civilisatrice (par l’évangélisation et la transmission des valeurs européennes). Les missionnaires chrétiens britanniques, hommes et femmes12, occupent une place à part : ils n’étaient ni des explorateurs, ni des soldats mais acceptaient l’éventualité du sacrifice ultime, engagés au service de leurs églises. Les églises coloniales étaient supposées soutenir l’État britannique dans ses projets d’expansion. Elles y avaient un intérêt évident, notamment de grandes perspectives de conversion globale au christianisme par les écoles, par les missionnaires indigènes, même si Andrew Porter pense qu’elles atténuèrent souvent les excès de l’expansion coloniale du fait de leur proximité avec les populations indigènes13.
14Dans la seconde partie de cette sélection du colloque de Tours, intitulée « Imperial Perceptions Between Southern Africa and Central Asia », trois contributrices nous font découvrir des voyageurs relativement méconnus, témoins privilégiés des alliances et des tensions entre des identités locales et nationales différentes, à l’âge des impérialismes modernes (Eric Hobsbawm, The Age of Empire, 1989). Ainsi, Patricia Crouan-Véron, dans « Representation and Reception of the Image of the Zulu. From Travel Accounts to the Public Sphere in Mid-Victorian and Edwardian Great Britain (1850-1914) », rappelle que les missionnaires religieux furent toujours très respectés en Grande-Bretagne et dans l’Empire, grâce à une propagande dans la presse qui les érigeait en modèles de foi pour les croyants, et en modèle civique plus largement, des vertus cardinales de la société victorienne ; en effet ils avaient des qualifications utiles et pratiques (médicales, scientifiques, techniques), et étaient proches des Zoulous. Grâce aux médias, l’expérience du voyage d’ethnologues (Dudley Kidd, Chapman), d’artistes-voyageurs (Daniel, Burchell) devient une expérience collective, renforçant toutefois les stéréotypes sur les indigènes.
- 14 Jean-Frédéric Schaub et Silvia Sebastiani, Race et histoire dans les sociétés occidentales (xve-xvi (...)
15Au milieu du xixe siècle, Robert Moffat et David Livingstone se différenciaient justement de beaucoup de colonisateurs car ils refusaient toute conception raciste des Africains, à son apogée14 au xviiie siècle quand l’infériorité du Noir était maximale, une conception fondamentale du colonialisme. Crouan-Véron démontre qu’à la fin du xixe siècle la production de masse d’images exotiques sur l’Afrique, imprimées sur des produits marchands du quotidien (presse illustrée, cartes postales, objets-souvenirs…), véhicule une version inventée, romancée de l’Afrique exacerbant le patriotisme, le colonialisme, l’impérialisme. C’est précisément ce qui définit l’impérialisme après 1851 par rapport aux périodes précédentes : l’opinion publique fut mobilisée par les agents de l’expansion, légitimant l’idée que l’impérialisme pouvait apporter des bienfaits et faire triompher la civilisation.
- 15 Anne-Florence Quaireau & Samia Ounoughi, « Exceptions and exceptionality in travel writing », Studi (...)
16On pourrait alors penser que les voyageurs britanniques, par leurs récits, diffusaient plus ou moins consciemment l’idée d’empire, la faisant vivre au quotidien, la rendant visible aux yeux de leurs concitoyens. Ainsi, Laurence Chamlou, dans son article « Journeys in Persia and Kurdistan, Isabella Bird : dans les marges de l’orientalisme britannique », nous présente avec verve une voyageuse indépendante, éprise de liberté, passionnée par le voyage et la découverte, comme en témoignent ses nombreux voyages en Amérique, puis au Moyen-Orient, et en Asie. Même si ses récits participèrent à l’orientalisme et répondaient au goût des Britanniques pour l’aventure, l’exotisme et le romantisme, Chamlou nous révèle qu’Isabella Bird mena ses propres recherches en Perse sur les minorités religieuses et linguistiques, sur la topographie locale, avec l’aide bienveillante de Lord Curzon et d’éminents chercheurs comme Henry Rawlinson et Austen Henry Layard. Elle resta une voyageuse exceptionnelle15, libre donc mais complexe, critiquant tout autant le colonialisme britannique que le suffragisme.
17La dernière étape de notre long voyage entre l’Écosse et les confins de l’empire britannique nous amène au cœur de l’Asie centrale, à Bokhara, carrefour commercial millénaire, lieu stratégique dans la lutte d’influence anglo-russe au xixe siècle. Le Grand Jeu témoigne des rivalités entre la Grande-Bretagne et les autres grandes puissances européennes à l’époque victorienne, comme l’avait noté Hobsbawm pour qui le xixe siècle fut essentiellement « un âge de rivalités entre les états modernes » (The Age of Empire, 1989). Dans son article « From Travel to Text : Reverends Wolff and Lansdell’s Missions to Bokhara », Irina Bill nous montre la complexité et l’ambivalence des missionnaires Joseph Wolff et Henry Lansdell. Le premier se rendit à Bokhara en 1840, et le second en 1880, afin d’œuvrer au sein de missions religieuses chrétiennes et tenter de freiner l’expansion de l’Islam. Bill révèle qu’ils furent aussi probablement des agents de l’impérialisme, qui informèrent le gouvernement britannique des persécutions envers les Juifs de Bokhara, de la menace russe en Asie Centrale, mais aussi sur le Moyen-Orient. Une dizaine d’années après le voyage de Wolff, c’est précisément cette crainte qui déclenche la guerre de Crimée, première guerre moderne du point de vue technologique et militaire, opposant la Russie à une coalition formée de la Grande-Bretagne, la France et la Turquie. Lorsque Lansdell part à Bokhara en 1880 sur les traces de Wolff, cette menace s’est concrétisée et Lansdell confirme dans ses récits l’établissement de l’impérialisme russe qui apporte plus de stabilité à la région mais menace davantage l’Inde, alors que les missions religieuses chrétiennes ont perdu la partie face à l’Islam à Bokhara.