1Il y a une trentaine d’années, le groupe de recherche en littérature populaire de la faculté des lettres, langues et sciences humaines de l’Université Jean Monnet, m’a informé en qualité de scotticiste de l’existence de deux romans de Pierre-Auguste Callet (1812-1883), homme de lettres ligérien bien connu des Stéphanois, Allan Caméron (1841) et Aymé Verd (1842), publiés frauduleusement sous le nom de Walter Scott. La médiathèque de Saint-Étienne possédait un des rares exemplaires de chacun de ces romans et la direction m’a invité à faire des recherches sur ces deux ouvrages et permis de photocopier l’intégralité des deux romans dans le but de ne pas les laisser se dégrader au point d’être totalement illisibles.
- 1 Callet a écrit Allan Caméron avec J. Pagnon. Mais Callet est l’unique auteur de son second roman pa (...)
2C’est dans cette intention que j’ai commis une réédition du texte intégral de Allan Caméron aux Presses Universitaires de Saint-Étienne en 2007 (toujours disponible) tout en travaillant sur la notion de pastiche. Le paratexte de cette réédition contient un article sur le pastiche et une brève biographie de l’auteur ligérien et de son complice. Le texte d’Aymé Verd d’un seul auteur véritable1, Pierre-Auguste Callet, reste à rééditer.
3En ce qui concerne le contexte local des répercussions de la « scottophilie » nationale déclenchée par les traductions des romans de Walter Scott par Auguste Defauconpret on peut trouver des éléments dans les articles « Des effets de la Vieille Alliance en (Loire) Forez », « Waverley pastiché ! Étude de Allan Caméron (1841) de J. Pagnon et A. Callet. » et « Edward Waverley, jeune Anglais ingénu attiré en Écosse par Walter Scott ».
- 2 Voir « Des effets de la Vieille Alliance en (Loire) Forez ».
4Il importe aussi de garder à l’esprit le phénomène d’ossianophilie et d’ossianisme en France et en Europe consécutif aux travaux de traduction (1760-1773) de James Macpherson et amplifié par Diderot et bien d’autres lecteurs enthousiastes. C’est une des raisons pour lesquelles Callet a profité de l’ambiance conjuguée d’ossianophilie et de « walterscottomanie2 » pour produire ses fausses traductions, agrémentées de satire, Allan Caméron et Aymé Verd.
- 3 Ces copies mises en vente sont incomplètes, à tel point qu’il est impossible de lire ce roman et en (...)
- 4 Le texte du roman complet original est en trois volumes. Le nombre de chapitres est de cinquante-hu (...)
5Puisque l’on trouve sur internet des parties du roman Aymé Verd à la vente3, il est nécessaire de préciser ici que, dans sa version originale, le roman a été publié en trois volumes d’un total de 1 309 pages imprimées, épilogue compris suivi des notes de fin de texte. Cette étude a été réalisée à partir d’une copie d’un exemplaire complet4, daté de 1842, réservé à la médiathèque de Saint-Étienne bien que dans un état dégradé. À ce jour il n’a pas été trouvé d’étude sur le roman pour sa valeur intrinsèque, c’est-à-dire en laissant de côté la possibilité du manuscrit d’un roman de Walter Scott traduit par Callet, puisque, à notre avis, l’auteur, P.-A. Callet, s’émancipe de l’imitation de Quentin Durward au fil des chapitres.
- 5 Guy Chastel écrivait « Les Français ont un goût très vif pour la mystification, à la condition qu’i (...)
- 6 Dans l’attente d’une éventuelle réédition du roman qui mettrait en relief le paratexte imitant l’ar (...)
6Le titre « Aymé Verd (1842) ou les délices de la mystification » indique qu’il s’agit d’un cas de mystification consciente et de désinformation intéressée ou d’action de tromper le lecteur naïf pour s’amuser à ses dépens5. Et le lecteur est en droit de se demander qui peut être le jouet de cette mystification. En fait, elle se réalise avant tout dans la faille, comblée par le rire, qui sépare le faux traducteur et le vrai auteur. Le sens étymologique de mystifier étant d’être fait mystère, il s’agit en l’occurrence de la signification de l’expression énigmatique mise en exergue : « Il est plus doux d’être trompé que de tromper soi-même. » (I, 1)6. Le mystère se loge dans la double possibilité d’interprétation : d’une part le lecteur critique est berné par l’auteur réel comme cela a bien été le cas dans la publication d’Allan Caméron, c’est-à-dire la personne de P.-A. Callet et non pas de Walter Scott, et d’autre part le personnage de Renaud de Montmaur à qui la baronne de Montmaur, sa mère, dit : « Trève d’hypocrisie, monsieur ! Si vous vous trompez vous-même, vous ne parviendrez plus à me tromper […] Renaud, vous n’êtes plus chrétien ! vous haïssez votre frère ! » (III, 760).
7La mystification se révèle délicieuse parce que dans le cas d’Aymé Verd la tromperie implique l’amusement que partagent l’auteur et le lecteur averti du pastiche qu’était Allan Caméron, le roman précédent de Callet. En effet, ce jeune imposteur voulait tromper autrui dans le but d’en tirer un profit sonnant et trébuchant et de mystifier la critique jugée exagérément laudatrice de l’œuvre de Walter Scott.
- 7 Dans Allan Caméron, on lit : « Car la critique se trompe quelquefois, mais elle n’aime pas qu’on la (...)
- 8 Il s’agit de la confluence du Rhône et de l’Isère qui descend des Alpes avec autant de virulence qu (...)
8En effet, dans Aymé Verd, après la préface du traducteur qui fait référence à la préface d’Allan Caméron et après la lettre du capitaine Clutterbuck, qui est un cas d’autodérision toute scottienne, on lit sur la première page du récit le titre en lettres capitales AYMÉ VERD qui est immédiatement suivi de cette phrase mise en exergue : « Il est plus doux d’être trompé que de tromper soi-même » dont la référence est simplement—Vieille chanson7. Suit un double trait sur toute la largeur de la page pour préciser aux lecteurs que la citation énigmatique porte sur la totalité du récit et pas uniquement sur le premier chapitre dont le titre est « Le Pontonnier » qui signifie à la fois le préposé à une station de bateaux de voyageurs et le passeur qui fait traverser un fleuve, en l’occurrence le Rhône, à tous les voyageurs. Ce pontonnier est le propriétaire d’une auberge sise à la confluence de l’Isère et du Rhône, rive gauche. Il est réveillé par un voyageur affamé qui vient de Montpellier et il est bientôt appelé par deux archers, en congé de leur régiment : ils viennent du Forez, qui en 1561 n’est autre que le futur département de la Loire, hors Roannais, et ils sont arrivés à l’embarcadère de la rive droite du Rhône. L’un d’eux, Aymé Verd, est le jeune héros que le pontonnier fait entrer dans le récit qui s’inscrit dans un épisode douloureux de l’histoire nationale de la France, les guerres où s’affrontent papistes et huguenots. En cela, Callet imite Scott, que la critique saluait comme l’inventeur du roman historique, mais il ne traduit pas un vieux manuscrit de W. Scott puisqu’il localise son récit dans un endroit très particulier8 de la carte de France dont la géologie aurait pu donner lieu à des interprétations symboliques. L’arrivée du héros sur la scène du récit, précédée de l’arrivée d’un de ses adjuvants majeurs, n’est pas exploitée par l’auteur.
- 9 Le lecteur empirique ne peut émettre que des conjectures sur le sens de cet exergue. Voir Lector in (...)
- 10 Voir l’épilogue intitulé « Pastiche et pasticheurs… » de la réédition d’Allan Caméron, 305-317, pub (...)
9Cet exergue s’entend comme une adresse au lecteur empirique9, selon la typologie échienne, qui peut estimer qu’il a été trompé par l’auteur alors qu’il s’est trompé lui-même certainement parce qu’il ne sait pas lire entre les lignes et qu’il ne lit pas le péritexte. En effet, l’avant-propos intitulé « La lettre du capitaine Clutterbuck » est une forme d’autodénonciation de l’auteur, Callet, qui cherche la complicité du lecteur au courant du fait qu’Allan Caméron est un pastiche de Woodstock10 et que Aymé Verd est en réalité une parodie de Quentin Durward. Le lecteur, acheteur du roman, désormais ne saurait être considéré comme victime de fraude mais bien comme complice d’une imitation de Quentin Durward d’une ampleur réduite.
10La mystification dans ce roman d’Auguste Callet opère dans l’entre deux : l’auteur et le traducteur, le texte et le contexte, la narration, qui relate les faits et gestes des personnages, et le péritexte qui les commente, le texte et le lecteur. C’est pourquoi cette étude est une lecture du roman, Aymé Verd, orientée vers la mystification que l’approche « texte en contextes » est plus à même d’éclairer. Nous, qui avons entendu la mise en garde de T. Todorov, « on étudie mal le sens d’un texte si l’on s’en tient à une stricte approche interne, alors que les œuvres existent toujours au sein d’un contexte et en dialogue avec lui » (Todorov 24), nous nous appuyons sur les travaux de Gérard Genette, d’Umberto Eco et de Peter Barry. Parodiant U. Eco, dans Les limites de l’interprétation, nous organisons cette étude autour de l’intention de l’auteur, de l’intention du texte et de l’intention du lecteur.
- 11 C’est vers la fin du vingtième siècle que l’intention de Walter Scott a été réévaluée. À ce sujet o (...)
- 12 https://books.openedition.org/pufr/3891?lang=fr, consulté le 5 mai 2025.
- 13 Le nom de Waverley est un néologisme et jeu de mot interlinguistique anglais-écossais : « waver » s (...)
- 14 Voir la citation de J. M. Quérard, dans La France Littéraire ou Dictionnaire des Savants, Paris 182 (...)
11Le roman débute par une imposture : l’auteur déclaré est Walter Scott et le traducteur anonyme est un mystificateur puisqu’il cache l’auteur véritable, Pierre-Auguste Callet. Quel est le statut du traducteur si l’auteur n’est pas celui dont le nom est inscrit sur la première page de couverture du texte ? Le traducteur étant un passeur d’une langue qui véhicule une culture à une autre, concernant l’œuvre de Walter Scott, le traducteur officiel est Auguste Jean Baptiste Defauconpret (1767-1843). Mais quelles sont les limites de la compétence linguistique du traducteur, fût-il collectif, puisque la traduction des romans de Scott a mobilisé des traducteurs et des retraducteurs ? Concernant les romans dits écossais de W. Scott11, le traducteur était-il capable de traduire les jeux de mots interlinguistiques dont sont friands les lecteurs indigènes de cette nation trilingue entre l’anglais, l’écossais et le gaélique ? L’article d’Agnès Benani, « Auguste-Jean Baptiste Defauconpret ou l’écrivain et son double12 » suggère d’accorder au traducteur le statut d’écrivain ; et cela s’applique pleinement au cas d’Aymé Verd dont l’auteur réel se présente sous le statut de traducteur. Walter Scott lui-même pendant quelques années suivant la parution de Waverley13, ne se présentait-il pas sous l’appellation mystificatrice de « l’Auteur de Waverley » ? La qualification même d’auteur semble être une duperie pratiquée à grande échelle dans le courant du dix-neuvième siècle alors que la propriété intellectuelle n’était pas protégée. Il en va de même pour les traducteurs : le nom d’Auguste Defauconpret recouvre tout un atelier de traducteurs14. Quoi qu’il en soit, le traducteur se situe entre d’une part l’auteur du texte source avec son narrateur et d’autre part le destinataire du texte traduit qui participe pleinement pour une durée variable et très souvent consciemment du jeu de dupe, en se riant de la naïveté des victimes.
- 15 À la toute fin de la Lettre du capitaine Clutterbuck au Révérend docteur Dryasdust (I, xix) le narr (...)
12L’action d’Aymé Verd ne se déroule ni en Écosse, ni en Angleterre mais dans le Dauphiné, à partir de la Saint-Martin 1561. Les lecteurs et lectrices modèles, définis par Umberto Eco dans Lector in fabula, savent que ce roman n’est pas de Walter Scott et qu’il relève a priori d’une forme de pastiche de Quentin Durward et que la date précède d’une dizaine d’années le massacre de la Saint-Barthélémy ; ils savent aussi que le récit d’Aymé Verd est contemporain du retour en Écosse de la jeune veuve de François II, Marie Stuart, qui devra affronter sans délai la fureur des réformateurs calvinistes écossais, John Knox en tête. Le lecteur modèle a lu le roman Quentin Durward15 de Walter Scott : ainsi devrons-nous entrapercevoir le roi Louis XI aux prises avec son antagoniste, le duc de Bourgogne Charles le Téméraire, dans l’épopée de Quentin Durward en 1468 derrière Marie Stuart combattue par John Knox dès 1561, dans les troubles religieux et politiques dont le Dauphiné est la proie. On voit alors que la parodie se fait mise en abyme. Et le lecteur bien informé est en droit de se demander dans quelle mesure la baronne de Montmaur serait l’image de Marie Stuart ; en effet la baronne catholique est maltraitée par les calvinistes tout comme l’a été la reine des Écossais, Marie Stuart, qui a été décapitée en place publique en Angleterre.
- 16 On lit, page 984 : « le style est le seul côté par lequel les auteurs du prétendu roman de Walter S (...)
13Le lecteur circonspect comprend que le pontonnier hargneux du premier chapitre, pour réaliste qu’il soit, est l’agent passeur du présumé réel au fictionnel. Ce pontonnier qui est un personnage noir du récit réapparaît dans le dernier chapitre pour reconnaître le statut du héros, Aymé Verd, avant d’assassiner son propre fils et de périr noyé dans le Rhône. Après sa lecture du roman, le lecteur modèle et circonspect ne peut que réprouver la critique revêche de Paul de Molènes (1821-1862) dans la Revue des Deux Mondes du 15 juin 1843 qui n’est certes pas infondée mais semble manquer singulièrement de distanciation quant au roman parodique de Callet16. Les lecteurs modèles du vingt-et-unième siècle d’Aymé Verd qui ont lu l’ouvrage Literature in Contexts de Peter Barry partagent son constat : « But “context” is a floating signifier whose hard content (signified) is often minimal » (Barry 22). Si Aymé Verd est, à n’en pas douter, un roman inspiré de Quentin Durward, c’est aussi un roman historique ni écossais, ni britannique mais sans autres personnages que français qui offre au lecteur de grandes possibilités de commentaires tantôt généraux tantôt pointus.
- 17 Ainsi, on lit à propos du héros fait prisonnier : « C’est un ancien archer de la compagnie du très (...)
14Le contexte interne apparaît dans le texte de la narration où les lecteurs trouvent des noms de personnages historiques et fictifs17, des dates ou des événements historiques, mais aussi dans le péritexte qui accompagne le récit, telles que des notes de fin d’ouvrage et les épitextes tels que l’« Avis au lecteur » qui ouvre le troisième volume, page v, où un narrateur, dont l’identité est à établir, donne la parole à l’éditeur qui se lamente de la longueur ruineuse du roman en cours d’écriture :
AYMÉ VERD devait former seulement deux volumes in-8°. Ces deux volumes avaient été livrés à l’impression page par page au fur et à mesure que l’auteur écrivait. Il ne restait plus à composer que quelques chapitres de dénoûment, lorsque l’éditeur, effrayé des dimensions de l’ouvrage, adressa à l’auteur le billet suivant :
Édimbourg, le… septembre 18…
« MON CHER MONSIEUR,
« Vous voulez me ruiner. Je n’ai jamais eu sur les bras un roman plus lourd que le vôtre. […] » (III, v)
- 18 L’ouvrage The history of the Ballantyne press and its connection with Sir Walter Scott, bart. édité (...)
15Le réalisme, puisque les relations entre auteurs et éditeurs sont souvent conflictuelles depuis des générations, participe de la mystification : nous savons ce qu’il en a été entre l’éditeur James Ballantyne18 et son ami Walter Scott. Ainsi, « l’Avis au lecteur » est une satire forcément comique.
- 19 Tout au long du récit les lecteurs s’interrogent sur l’identité des personnages qui entourent le hé (...)
16La diégèse est entendue comme l’évolution du héros Aymé Verd et de ses adjuvants tout au long du roman et la question qui l’accompagne est celle de son identité dans cette narration : quelle est la place du héros entre les Montmaur qui traversent une crise d’identité religieuse et personnelle et Hugues Verd de Chambéon au comportement énigmatique jusqu’à la page 818 : « Cejourd’hui, 24 mai 1[5]77, a été inhumé, dans le chœur de cette église, très-haut et très-puissant seigneur Hugues Verd de Chambéon, baron de Rochelerpt, seigneur de Rochebrune, de Rocheblaine, de Rocheplate, de Rochetaillée, de Rochecorbière et de divers autres lieux » (III, 818) ? Outre la coquille sur la date (1677 au lieu de 1577) susceptible d’appeler des commentaires sarcastiques, la liste anaphorique des titres du seigneur Hugues Verd déclenche le rire du lecteur, bien que certains toponymes, comme Rochetaillée, existent encore quatre siècles plus tard. Contrairement au traitement des personnages dans les romans de Scott, Callet ne révèle que de manière détournée l’identité véritable de son héros19 en lui accordant la main de la séduisante et désirée Blanche dans l’épilogue :
[Ledit seigneur de Chambéon] était le parrain de haut et puissant seigneur Hugues de Montmaur, fils aîné de très-haut et très-puissant seigneur Aymé de Montmaur, et de très-noble et très-puissante dame Hélène-Marie-Blanche de Sassenage, son épouse, pour le présent page en la cour de Sa Majesté le roi de France, et à qui il a laissé ses vastes possessions du Valgodemar […] (III, 819)
17L’emphase de la nécrologie digne des écrits du Moyen Âge participe de l’effet de mystification puisque les lecteurs, arrivant à la fin de la narration, saisissent que l’auteur en résumant les années qui suivent la fin du récit jusqu’au décès du curé de Ladvieux-sous-Montmaur en 1612, illustre sa résignation devant la véhémence des récriminations de son éditeur dans l’« Avis au lecteur ».
- 20 En effet, les références au bien boire du Côte du Rhône et bien manger dans Aymé Verd sont une évoc (...)
18Le contexte interne englobe la lettre du capitaine Clutterbuck à son ami le révérend Dryasdust qui introduit les aventures du manuscrit que vient de terminer le présumé « Auteur de Waverley » : « Mon cher capitaine, Je vous envoie sous ce couvert un nouvel enfant de ma veine, que je désire lancer dans le monde sous vos heureux auspices […] et je compte si bien sur votre adhésion que l’ouvrage est déjà sous presse, et que j’attends votre avis pour le faire paraître » (I, XII). Cette lettre, incluse dans le péritexte, a pour fonction de désigner frauduleusement l’auteur véritable du roman, bien que son nom ne soit pas cité. Cette lettre est composée de digressions qui parodient les digressions scottiennes20.
- 21 La rétention d’information de la part du narrateur est aussi une forme d’écriture bien connue des l (...)
- 22 Le couple du personnage du père vieillissant et de sa fille nubile se trouve aussi dans Allan Camér (...)
19Le récit implique le contexte interne à l’œuvre. Il est composé de scènes de combats, de violence verbale, de sentiments amoureux, et d’épisodes comiques qui cultivent la mystification par le fait que les lecteurs ne reçoivent pas toutes les explications de ces épisodes21. Les épisodes burlesques sont surtout des intervalles comiques par l’effet d’ironie dramatique — notamment celle du père fortuné, M. de Jarniost châtelain de Beauséjour, qui cherche désespérément à marier ses deux filles, Sigolène et Cunégonde (I, 286-287) et harcèle le héros tout au long du récit22. C’est dans l’épilogue que le lecteur apprend que « mademoiselle Cunégonde […] se retira dans la maison noble des chanoinesses de Leigneux en Forez » (III, 822).
20La nature du texte Aymé Verd de Callet est une fiction inscrite dans un contexte historique précis qui est une parodie déclarée de Quentin Durward de Scott comme la fin de l’introduction (I, xix-xx) le révèle :
Moi. — Oui, messieurs, faites-nous connaître ce que vous avez à reprocher à cet ouvrage. Ce n’est pas que je n’en connaisse les défauts, cependant je serais bien aise de savoir…
Le ministre (après avoir vidé son gobelet et en me regardant d’un air sévère). — Capitaine, un bon protestant se couperait la main avant d’écrire les choses que vous nous avez débitées. Il se couperait la langue avant de les lire à une honnête compagnie.
Moi (interdit). — Il me semble pourtant…
Le bailli (d’un air méprisant). — Comment peut-on trouver du plaisir dans une histoire où l’on ne trouve ni un Anglais ni un Écossais, où l’on n’aperçoit pas le bout d’un tartan ou le collet d’un habit rouge ? La belle idée qu’a eue votre auteur de Waverley, de prendre pour héros un Français, et pour théâtre une province française.
Moi. — Mais, bailli, vous n’avez donc pas lu Quentin Durward… que mon ami John Dryasdust a enrichi de notes si savantes […] ?
Le bailli. — Pardon, capitaine, pardon, j’ai fort bien lu l’ouvrage dont vous parlez ; mais s’il faut vous dire ma pensée, retranchez Ludovic Leslie, Lord Crawford, le Petit Durward et les joyeux Archers de la compagnie écossaise, je donnerais tout le reste pour un farthing, à commencer par [le] marchand de bœufs qu’ils appellent Louis XI. Le bon sens et l’esprit du Balafré font avaler les sottises de ces têtes légères, à peu près comme quelques gouttes de sherry font avaler un verre d’eau.
Moi, un peu désenchanté. — Votre observation… je ne nie pas.
Le maître d’école. — Capitaine, quoique je partage l’opinion des deux préopinants, je dois avouer ici qu’il n’est pas malheureusement sans exemple qu’on ait fait de bons livres sans être un excellent presbytérien, et sans mettre en scène l’ombre d’un Écossais ; car ainsi que le dit fort bien Horace :
Pictoribus atque poetis
Quid libet audendi semper fuit aequa potestas.
Les peintres et les poètes ont toujours eu le pouvoir de tout oser.
21En effet, la narration d’Aymé Verd suit la trame de Quentin Durward parodiée du début à la fin : deux archers professionnels Aymé Verd et Gaspard de Montmaur viennent du Forez, franchissent le Rhône de la rive droite à la rive gauche à la confluence du Rhône et de l’Isère, qui traverse le Dauphiné. Arrivant à Romans-sur-Isère ils sont rapidement pris dans la tourmente des guerres de religion sur les deux rives de la rivière au début du mois de novembre de l’an 1561. Et le château de Montmaur devient le cœur de cible du récit. La narration se termine un an plus tard. C’est le roman d’initiation d’Aymé Verd, qui découvre sa vraie identité et devient le seigneur de Montmaur avant d’épouser Blanche de Sassenage. L’épilogue renseigne les lecteurs sur les conséquences heureuses des actions du héros. Le texte met en scène deux régions distinctes, le Forez et le Dauphiné séparés par le Rhône, de Lyon à Valence, qui fait office de séparation entre l’espace de l’auteur, le Forez, et l’espace de la narration, le Dauphiné.
Dans la « Préface du Traducteur » (I, v-vi), le soi-disant traducteur écrit : « Nous n’avons pas à débattre ici de la question d’authenticité : c’est le public seul qui doit être juge ; c’est à lui de décider si Aymé Verd est sorti ou non de la plume magique à laquelle la France doit déjà Quentin Durward ». Le lecteur est ainsi invité à comparer le personnage scottien, Quentin Durward, au nouveau héros, Aymé Verd, créé par Pierre-Auguste Callet. Il n’en demeure pas moins que le lien entre ces deux héros, également hommes d’arme, vivant dans deux périodes historiques distinctes reste le roi de France, Louis XI (1423-1483), qui avant de prendre la couronne de France avait géré, en tant que Dauphin du Viennois de 1447 à 1461, cette région de France dont le chef-lieu était Grenoble. C’est en 1451 qu’il épousa la fille du duc de Savoie.
- 23 Référence à l’Épilogue, Pastiche et pasticheurs… (p. 307) du roman Allan Caméron réédité en 2007.
22Le récit d’Aymé Verd est une parodie de l’ouvrage, Quentin Durward, puisque, à des fins satiriques et comiques, il imite en les tournant en ridicule, diverses parties du roman cité de Walter Scott. L’écho du rire du jeune étudiant stéphanois famélique en Sorbonne23 est celui des clubs littéraires foréziens dénigrant le style scottien et celui des lecteurs complices généré par l’effet de réduction et de distorsion dans le procédé comique de comparaison entre l’épopée de Quentin Durward et le récit d’Aymé Verd dont le registre est assurément celui de l’héroï-comique. Quelques exemples suffisent : au siège de la ville de Liège correspond le siège du château-fort de Montmaur ; la distance entre Tours et Liège est bien plus grande que celle qui sépare le Forez de la partie centrale du Dauphiné, dont le bourg de Romans-sur-Isère et ses alentours sont le centre de l’action. L’enjeu des combats n’est pas la France mais la baronnie de Montmaur, etc.
23Le jeu des comparaisons entre le roman de Scott et celui de Callet ne laisse pas de doute sur la paternité de Aymé Verd. Et puisque l’attribution à Walter Scott est erronée, le roman Aymé Verd est, à défaut d’être universel, officiellement apocryphe, comme Waverley en son temps. Cette observation interroge l’influence du contexte externe sur le contexte interne qui, à son tour, renvoie à la crise du christianisme de la Renaissance. Si Walter Scott souffrait, comme la majorité des intellectuels écossais, de l’antagonisme multiple et virulent des religions en Écosse depuis les premiers temps de la réforme calviniste, vers 1560, jusqu’à la Première Guerre mondiale et ne rechignait pas à présenter des caricatures de presbytériens, Callet présente Placide, natif de Romans-sur-Isère et jeune docteur en théologie catholique formé à Montpellier, pour qu’il lutte avec efficacité contre Enoch Barbantane, le prédicateur calviniste venu de Genève. Ce personnage est identifié, en fin de narration, comme Placide Gouttenoire, le nouveau curé de Ladvieu-sous-Montmaur qui assure la nécrologie des personnages du récit : c’est un personnage de comédie tel que le rapporte le narrateur en toute fin d’épilogue :
Le bon curé, tout en rapportant ces choses un peu par hasard, sans ordre, et souvent sans à-propos, voyait lui-même petit à petit blanchir ses cheveux. À mesure qu’on approche des dernières pages de l’obit, l’écriture devient de moins en moins lisible, la main de notre ami Placide commençait à trembler ; sa mémoire n’était plus aussi fidèle, car il tronque les passages des poëtes latins qu’il cite encore ; il revient plusieurs fois sur des choses qu’il a déjà dites et redites ; il se plaint du temps présent et même un peu de son seigneur Aymé de Montmaur, quoiqu’il aille dîner régulièrement au château tous les dimanches et plus d’une fois durant la semaine. (III, 826-827)
- 24 Placide, le théologien catholique lance une dispute théologique avec le « savant docteur de Genève (...)
- 25 P-A. Callet est l’auteur de La Légende des Gagats, essai sur les origines de la ville de Saint-Étie (...)
24Mais, sauf dans le cas du calviniste Enoch Barbantane24, parodie oblige, Callet est bien moins féroce que Scott dans l’usage qu’il fait du fourbe Gilfillan qui œuvre dans les parages de Ballyborough dans Waverley : d’une part, « Gilfillan » est un jeu de mots scotto-celtique, puisqu’en gaélique « gil-fillan » signifie à la fois le disciple de saint Fillan, un saint local, et, littéralement, le garçon dont le scalp est la proie de vermines qu’on ne peut soigner que par un acte chirurgical ; et d’autre part « Ballyborough » est une création, « Bally », ou en gaélique « baile », signifie un village et « borough » signifie aussi un village en langue écossaise. Ainsi Scott crée-t-il une interface entre la Haute Écosse gaélophone et la Basse Écosse scottophone. Il joue du trilinguisme de la nation écossaise, ce que ne semble pas pouvoir faire Callet avec le français, le franco-provençal, l’arpitan ou parler de « Sant-Étiève » et du Forez25.
- 26 Dans « Le réalisme linguistique dans Waverley », on trouvera une étude sur l’onomastique dans Waver (...)
- 27 Le sens de « lerpt » viendrait du mot ermite.
25Callet imite Scott dans l’usage de l’onomastique26 forézienne, rhodanienne et dauphinoise. Il n’y a pas lieu ici de développer l’étude de l’emploi complexe de la patronymie, cependant, le nom du baron de Montmaur est une réduction du nom de la montagne de la Maurienne, à l’est de Grenoble ; celui de Verd remonte à la fin du xiie siècle, c’est-à-dire la période de la construction du château de Valprivas, dans le sud-ouest du Forez. Dans la période 1557-1576, le descendant de la lignée des Verd par ses violences dilapida sa fortune et vendit le château à Antoine du Verdier vers 1576 : cela permet à Callet de détacher son héros Aymé Verd du Forez pour l’installer en Dauphiné ; le nom de Rochelerpt semble être une création qui parodie la commune de Saint-Genest-Lerpt27, qui est un vrai nom, au sommet d’une colline à proximité de Saint-Étienne.
26Par le recours aux emprunts toponymiques, Pierre-Auguste Callet se fait l’émule de Walter Scott l’historien des lieux28. Cela pourrait évoquer, d’une certaine manière, un lien de filiation, fût-elle littéraire. Mais la toponymie donne une dimension réaliste, sinon de réalité : Saint-Étienne, Montbrison, Chambéon, sont des toponymes du Forez. Die, Saint-Paul-Trois-Châteaux, Romans-sur-Isère, Saint-Donat, Saint-Marcellin, la Vallée de la Maurienne, Chantemerle (les blés), Sassenage sont des toponymes du Dauphiné. Comme pour renforcer le lien entre Forez et Dauphiné, Callet cite le nom de Sorbiers, patronyme courant mais toponyme rare dont on connaît deux exemples : le hameau de Sorbiers en Dauphiné (Hautes-Alpes) et le village de Sorbiers en Forez, mais pas en Isère comme il est écrit : « traverser un pont (sur l’Isère) qui conduisait au hameau de Sorbiers… » (II, 350). Enfin, Vienne, Condrieu, Valence, Crussol, sont des toponymes de la vallée du Rhône entre Forez et Dauphiné. Par ailleurs, la zone entre Valence et Vienne est, depuis la période gallo-romaine, un espace viticole auquel l’auteur se réfère quand ses personnages boivent du Saint-Joseph, du Condrieu (rive droite du Rhône) ou de l’(h)ermitage (rive gauche du Rhône). Ainsi est-il vraisemblable que Callet se soit inspiré de l’art de Scott dans sa gestion de l’onomastique dans ce roman. Le péritexte s’étend, dans tous les chapitres, par l’emploi quasi-exclusif de l’onomastique forézienne, dauphinoise, et du couloir rhodanien.
27Nous ne pouvons considérer dans cette étude que le lecteur modèle, présenté par Umberto Eco dans Lector in Fabula, qui a l’intention d’adhérer à la narration tout en ayant la capacité de distanciation et de compréhension du contexte. Le lecteur modèle, ce faisant, devient le complice de l’auteur dans la recherche du plaisir du texte. Sans être péremptoire, Callet associe le lecteur à l’instance narrative en appliquant l’ironie romantique pratiquée par Scott. Dans les chapitres XXIII et XXIV (II) se trouve une profusion de « nous » et de « on » : « ceux de nos lecteurs », « On verra dans les chapitres suivants… », « On y verra aussi… », « disons-nous, », « Nous devons avouer que… », et « Nous ne poursuivrons pas notre héros dans son voyage ». L’usage de la prétérition permet à l’auteur d’asseoir une connivence avec les lecteurs qui se laissent entraîner sur les routes du Dauphiné comme du Forez : « Nous profiterons de l’espèce de répit qui fut laissé à Blanche, pour nous transporter à l’étage supérieur de la tour où un autre intérêt nous appelle ». Il s’agit, là, d’une note d’intérêt culturel, toute scottienne, relevant de l’histoire.
28Les lecteurs se voient offrir par l’auteur, dans ses références historiques à la manière de Walter Scott, la possibilité de l’approuver ou de le contester, ainsi qu’on le voit au chapitre XXIV, intitulé « Le Conventicule » : « À l’époque où se passaient les événements que nous venons de rapporter, le protestantisme avait fait en France d’immenses progrès » (II, 27). Callet intègre à sa fiction de nombreuses références historiques propres à déclencher un dialogue entre les lecteurs et la fiction saturée de contexte politique et historique à travers les noms de personnes : le duc de Guise, le vicomte de Crussol, Catherine de Médicis, la doctrine de Calvin, Monsieur de la Tour du Pin, Clément Marot, le baron des Adrets.
- 29 Callet savait que les références au Forez seraient comprises de ses lecteurs foréziens et que ce sa (...)
- 30 Callet imite l’art de Scott qui parsème ses récits de notes érudites tantôt en bas de page, tantôt (...)
29Le lecteur empirique, selon la terminologie échienne, est friand d’aventures, tel que le jeu de cache-cache amoureux entre Aymé et Blanche tout au long du roman, et de jeux sur les mots, selon ses capacités29. Dans le prologue du volume I, l’intention de la lettre du capitaine Clutterbuck au révérend Dryasdust est de masquer la vérité sur l’auteur : Walter Scott, lui-même, est censé adresser une lettre au capitaine Clutterbuck qui à son tour écrit au révérend Dryasdust. Le lecteur empirique s’amuse des allitérations en /k/ saisies dans Clutterbuck et en /d/ dans Dryasdust. Peut-être comprend-il le sens de « dry as dust » et le sens étymologique de Clutterbuck, patronyme d’origine néerlandaise signifiant « Clair comme l’eau de la rivière », qui contredit l’attitude même du personnage. Mais sait-il que Clutterbuck est une référence à The Fortune of Nigel ? Et voit-il que la proximité de « dry » et de « buck », synonyme de l’anglais « -bach », crée un effet de contraste humoristique renforcé par les patronymes formés sur « goutte- », ruisseau, comme « Gouttenoire » dans le récit, ou « Gouttefangeas » dans la réalité forézienne ? Le lecteur sensible à l’ironie romantique, oxymore qui lie le factuel rationnel au fictionnel30, est aussi pris dans l’étau de l’onomastique de la fiction qui alimente l’interprétation de faits réels. Entre la réflexion générée par l’intrusion de l’instance narrative dans la narration dont le rôle est de produire des émotions, et l’onomastique fictive, Callet peut poursuivre son objectif de mystification.
30Cependant, le lecteur modèle, ou idéal, selon Eco, est imperméable à la mystification, grâce à son approche critique, bien qu’il puisse choisir de pratiquer la crédulité délibérée et chercher à savoir qui pourchasse ou recherche qui, comment et pourquoi. Ce lecteur modèle peut mettre en avant plusieurs problématiques présentes dans le récit : la paternité, le rire, la duplicité ou la naissance du genre littéraire nouveau, à savoir le roman policier.
31La problématique de la paternité offre un parallèle entre l’auteur du récit Aymé Verd et le géniteur d’Aymé Verd. En effet, Callet dans le cas de son second roman « walter-scottien » en est le seul auteur, contrairement à Allan Caméron. Et il faut noter le transfert du thème de paternité de l’auteur de Aymé Verd sur le personnage qui tient le rôle-titre dans la diégèse : le jeune Aymé Verd est-il le fils du personnage fantasque Hugues Verd de Rochelerpt ou bien celui de ce comte corrompu qu’est François de Sassenage ? On saura à la fin du roman qu’il n’est le fils ni de l’un ni de l’autre, car Aymé est le vrai fils de Jean de Montmaur. Aymé est donc bien le neveu de la baronne de Montmaur et, après la mort des deux fils de la baronne, il devient très légalement l’héritier du titre de baron de Montmaur. La fin heureuse pour le héros est inspirée de la fin de Quentin Durward où le héros obtiendra la main d’Isabelle.
32La problématique de la duplicité, proche de la mystification, est le fait d’avoir un comportement double : dans ce roman de Callet, se perçoit l’art de la mystification. Callet, dans Aymé Verd, force ses lecteurs à s’interroger à la fois sur l’identité du fantasque et très énigmatique Hugues Verd et sur son honnêteté. Le jeune écrivain français ne pouvait évidemment pas s’inspirer du Dr Jekyll et Mr Hyde de R. L. Stevenson, publié en 1886, mais avait-il connaissance du roman gothique de James Hogg, Les Confessions et mémoires privés d’un pécheur justifié, publié en 1824 ? Le grand mystificateur du récit des Confessions, Gil-Martin, est un personnage fondamentalement double et duplice, non seulement parce que saint Martin est connu pour avoir partagé son manteau et en avoir donné la moitié à un nécessiteux mais plus encore parce que le nom de Gil-Martin est la transcription anglaise du gaélique « gille Mhàrtainn » signifiant à la fois le disciple de saint Martin et le renard rusé, le gredin. Dans le roman de James Hogg, Gil-Martin est en fait Satan, le grand manipulateur qui pousse les gens à commettre les pires actions, dont un acte fratricide. Il a son homologue dans Aymé Verd : le missionnaire huguenot venu de Genève qui pousse Renaud, le fils aîné de la baronne de Montmaur, héritier du titre, qui est calviniste, à occire son frère cadet Gaspard, qui est papiste comme leur mère ; incidemment Gaspard est l’ami et frère d’arme du héros Aymé. À nouveau apparaît un parallèle de duplicité entre Enoch Barbantane d’Aymé Verd et Robert Wringhim des Confessions et Mémoires privés d’un pécheur justifié, qui aiment à se lancer dans des disputes interminables sur des points de théologie propres à attiser des critiques sarcastiques. De surcroît, Enoch Barbantane et Robert Wringhim sont des personnages coucous, à l’instar de Gil-Martin.
- 31 Depuis deux générations, les Écossais ont adopté l’expression « Tartan noir » signifiant tout à la (...)
- 32 Voir l’introduction de Le crime, le châtiment et les Écossais, p. 14
33Les scotticistes, à l’instar des auteurs écossais de la veine « Tartan noir31 », s’interrogent sur la naissance du genre littéraire du roman policier en Écosse. En littérature écossaise, le personnage secondaire de Miss Logan des Confessions et Mémoires privés d’un pécheur justifié de Hogg enquête sur le meurtre de George et découvre l’identité de Gil-Martin : elle dénonce ses crimes ; elle passe ainsi pour le prototype du détective32, mais ce n’est pas le thème majeur du roman. Dans les années 1820 le roman policier en France et le « whodunnit » anglais sont en latence jusqu’à ce qu’Edgar A. Poe publie Double assassinat dans la rue Morgue en 1841. Dans Aymé Verd le héros a subi la violence des gens qui l’ont spolié de son identité et, dès le chapitre IV, les lecteurs apprennent progressivement qu’il est reconnu et pourchassé dans la région de Romans par plusieurs personnes, incluant Blanche par intuition (I, 133-138).
- 33 Cet épilogue fourre-tout permet à l’auteur de terminer son roman sur le « nunc est bibendum » du ba (...)
34Dans l’Épilogue33 le narrateur résume les prolongements du récit en utilisant le « nous » de l’instance narrative dont nous pouvons nous demander si le verbe « résumer » est inclusif du lecteur puisque le récit est terminé :
- 34 Voir le chapitre XXXII.
Nous préférons résumer en peu de mots ce que nous avons pu apprendre en continuant de parcourir le vieux parchemin. Il résulte de cette précieuse relique du temps passé, que le jeune Aymé de Montmaur avait éprouvé d’assez grandes difficultés pour rentrer dans les domaines de ses pères. La déclaration du vieux Hugues Verd34, déclaration qu’il avait faite entre les mains des gens du roi à l’insu de son fils, avait donné l’éveil à la justice. Quoi que l’on eût mille raisons pour croire qu’Aymé Verd était véritablement l’héritier de Ponce IV, ces présomptions ne pouvaient avoir la force d’une preuve légale et positive. Heureusement, une perquisition faite dans un tout autre but dans la maison déserte du pontonnier amena la découverte d’un coffre renfermant les papiers que Philibert avait cherchés en vain. Ces papiers fournirent la preuve qu’on attendait, et un arrêt solennel du parlement intervint qui rétablit le jeune orphelin dans tous ses droits. (III, 825-826)
35Rapporter ainsi la preuve définitive trouvée, ici par sérendipité, est un artifice fréquemment utilisé par les auteurs de romans policiers depuis les débuts du genre jusqu’à Agatha Christie. Dans la rivalité entre le narrateur d’un roman policier et le lecteur qui se prend au jeu de la découverte du coupable, l’auteur omet de transmettre des informations capitales dans le récit, ce qui s’apparente à la mystification de rivalité. En effet, le jeu tacite entre l’auteur et le lecteur connivant est d’être le premier à découvrir le coupable, mais l’auteur « triche » en ne dévoilant pas tous les indices nécessaires dont dispose son narrateur, d’où l’effet de mystification de rivalité.
36Aymé Verd est un roman historique français qui parodie Quentin Durward. C’est un champ de recherche digne d’intérêt malgré la mise en page défectueuse imputable à l’éditeur. Aymé Verd est riche de thèmes, outre celui de la mystification, qui sont l’imitation de l’art de W. Scott pour ce qui relève de l’hypotypose, des scènes de genre (chasse, repas, auberge où l’on boit, mange, dort, tue…), et des scènes de voyage.
37Après avoir présenté le roman d’Allan Caméron comme un pastiche de Woodstock, pastiche étant pris dans son double sens artistique et littéraire, on peut avancer l’hypothèse suivante : si Quentin Durward est une fresque de la lutte entre Louis XI et Charles le Hardi, Aymé Verd, dont l’environnement du château de Montmaur s’imprègne du péritexte, est une pochade exécutée rapidement au détriment de l’exactitude du dessin.
38Le jeu de mystification entre l’auteur et le lecteur modèle met en avant plusieurs problématiques présentes dans le récit : le rire, la duplicité, l’état de latence du genre de la littérature policière. Et le thème sous-jacent de la paternité et filiation montre que l’auteur Pierre-Auguste Callet s’émancipe, par le jeu de l’ironie, de la tutelle de sa victime Walter Scott. Ainsi Aymé Verd est-il le roman d’une double initiation : celle du personnage qui tient le rôle-titre et celle de l’auteur qui s’émancipe de sa position d’imitateur pour devenir émule car, à l’évidence, l’écriture de Pierre-Auguste Callet évolue au fil des chapitres. Et l’on voit qu’Aymé Verd est un roman de transition entre l’imitation plus ou moins habile et l’écrivain testant ses capacités à développer tout en cherchant à s’affranchir d’une conclusion construite par une pirouette. Faut-il voir un lien entre la fin du roman qui a toutes les apparences de la précipitation et les multiples maladresses de l’éditeur dans la production de ce roman ?